I. Lemerre, éditeur, un vol. in
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la Via Appia, n'égale, n'a égalé la gloire de notre Seine. La Neva est superbe, et superbe aussi la Tamise le long du fier Parlement d'Angleterre, mais l'une et l'autre, trop larges, n'ont pas la proportion parfaite de notre Seine adorable, si française encore par cette juste proportion elle-même, si charmante en sa grâce fuyante. Verte ou bleue, comme ne l'est pas la Tamise, comme seule Test la Neva, elle est, plus qu'elles deux, vivante, frissonnante, animée tout le jour. Et la nuit, elle est l'émerveillement, la joie des aquarellistes et des peintres avec ses reflets multicores, ses vagues colonnes lumineuses qu'en la moire sombre de ses eaux projettent et font trembler, zigzaguer, les veux verts ou rouges de ses mouches, ou les lanternes de ses ponts.
La Seine est bien l'honneur de nos pa . risiens. Aussi, ce paysage encore, le faut-il défendre avec une piété vigilante, comme une Société qui se crée va protéger nos forêts, nos rochers, dos montagnes. La municipalité parisienne, qui semble avoir en lin, c'est presque nouveau, des pré pations artistiques, qui commence à comprendre qu'il existe une esthétique des villes, et que leur beauté importe à leur prospérité, que leur patrimoine de beauté est bien pour elles une rich<
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aura certes beaucoup à faire, car il s'agit de s'opposer, et avec fermeté, à l'enlaidissement de Paris, qui se continue, s'aggrave, sera irréparable si d'énergiques volontés etde justes réglementations n'interviennent. Eh bien, je voudrais qu'au moins et d'abord l'on respectât la Seine, qui a déjà au long de ses rives Notre-Dame et la Sainte-Chapelle (et Notre-Dame et la Sainte-Chapelle, à mes yeux, valent le Parthénon), et qui a le Louvre et la Place de la Concorde, la Seine, œuvre d'art étonnante, comparable au Grand Canal de Venise, mais combien supérieure au Grand Canal lui-même, puisque l'eau de Venise est morte, et que celle de la Seine est vivante, et non seulement de la vie du présent, mais de toute celle si glorieuse et si passionnée du passé. Qu'aucune laideur n'ait donc la possibilité de se dresser ou de s'établir sur ses bords; et pour cela qu'ils aient leur législation spéciale, comme la Place Vendôme, comme la Place des Vosges, comme la Place de la Concorde et les Champs-Elysées, je l'espère, ont ou auront leur législation, leur réglementation particulières. L'heure est venue, en effet, de ces préoccupations, etdeces combats à livrer, que commencent du reste à engager beaucoup de vrais Français et de vrais Parisiens, pour le beau, et pour la patrie, grande ou petite.
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L'Art nouveau au point de vue social.
Et maintenant je voudrais dire pourquoi ce mouvement d'art nouveau m'intéresse passionnément. C'est que j'espère qu'il parviendra jusqu'au peuple, jusqu'à l'immense foule populaire, en ce moment sans doute indifférente à lui, mais dont peut-être il renouvellera et illuminera un jour l'existence trop souvent encore sans clarté.
Or, nous y avons un pressant intérêt, nous, les fidèles, et les fervents de l'art, l'intérêt qu'avait à baptiser les barbares, submergeant le monde antique, l'Eglise gardienne alors de la civilisation, de la culture supérieure gréco-latine, ou l'intérêt qu'en face d'une épidémie menaçante, nous avons à en protéger surtout les quartiers pauvres et à les purifier au plus tôt. L'avènement, la marée montante de la démocratie, de ces foules aujourd'hui sans goût, sans éducation, et inconscientes comme insouciantes de tout idéal, est pour l'art un très grand péril. N'a-t-on pas, en certains pays démocratiques, l'impression attristée quechez eux déjà il a subi depuis un siècle l'influence de ce milieu nouveau, comme barbare?
Nos démocraties modernes triomphantes sont • vilainement pour lui un milieu plutôt défavorable
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et funeste, ces démocraties ne ressemblant en aucune façon à celles d'Athènes, de Florence, de Venise. Donc faisons l'éducation du peuple, pour qu'il ne fasse pas ou ne défasse pas la nôtre; car darwinien toujours, je répète que le nombre dont on veut aujourd'hui faire le maître, le législateur, le juge sans appel, le nombre, c'est la médiocrité toujours, quand ce n'est pas moins encore. Au temps de l'inconscient, du divin inconscient, comme l'ont dénommé quelques-uns, il y avait un art populaire, parfois excellent, il y avait une musique, une chanson populaires, qui émeuvent encore certains d'entre nous jusqu'aux larmes, il y avait des danses et des costumes, et une architecture, et une céramique, tout un art décoratif populaires, auquel très heureusement aujourd'hui beaucoup de nos artistes demandent des inspirations, des modèles. Rien de tout cela n'est plus ; le peuple entré dans l'âge adulte a perdu, avec son inconscience, certaines de ses qualités premières, et d'abord il semble, ses dons naturels de création artistique. Il y a là un fait historique — il date de 89 — il y a là une fatalité que je constate; je ne blâme, je ne condamne rien. Mais le peuple ainsi n'ayant plus d'art à notre époque, et ne pouvant, je le crois, s'en recréer un par lui-même, c'est à nous de le lui
recréer, de le lui rendre: or cette tâche est noble, digne d'intéresser de nobles esprits. L'âge d'innocence n'est plus; un autre âge est venu pour le peuple; il rêvait jadis, comme l'enfant rêve, plus qu'il ne pense; il ne rêve plus, et il ne pense pas encore ou pense confusément, Aidons-le à penser, à marcher dans une voie nouvelle ; aidons-Je et guidons-le; cherchons à lui rendre le sens de l'art et le sens du goût qu'il a perdus. L'indifférence dudernier siècle pour tout ce qui ne fut pas l'utile, sans plus, le peu de besoin qu'il eut de la décoration, ce goût abominable dont il fit preuve en celle qu'il accepta, cela est vraiment singulier, et se comprend à peine après des époques où Ton parait, ornait, embellissait toute chose, où de toute chose, sans recherche, sans effort, on faisait une œuvre d'art élégante ou charmante. Soudain, — et fut-ce la conséquence de certaines victoires sociales ? — ce fut fini de tous les arts décoratifs, cependant qu'éclatait, même aux veux les plus indulgents, une décadence navrante de notre architecture.
Donc nous voulons aussi et d'abord l'art pour le peuple1, puisque un réel abaissement de presque
i. W. Morris a dit avant nous : \< L'art doit être fait pour le peuple — et par le peuple, » ajoutait-il, ce que je crois donc impossible aujourd'hui.
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tous les arts les plus liés à la vie domestique semble dater de ce grand fait moderne, l'avènement de la démocratie.
Nous irons donc en premier lieu vers lui, et nous prendrons souci de son logement, de sa maison, comme de toute maison qui lui est destinée: école, bibliothèque, institut populaires. L'hygiène déjà, une branche encore de l'esthétique, — car la santé, la propreté sont nécessairement des conditions de la beauté, — l'hygiène déjà cherche à donner ou à rendre à son habitation ce qui lui manqua trop longtemps, l'air pur, le soleil, qui tue les germes pathogènes, la lumière, non moins nécessaire à la pensée ou à l'âme qu'elle l'est au corps. Mais je demande plus : je voudrais partout en ses intérieurs comme aux nôtres, avec la salubrité et le confort, un peu d'élégance et de beauté, de charme qui y retient. Est-ce impossible? Ne peuton trouver une formule décorative qui s'applique également à toute demeure, à celle de l'artisan comme à la nôtre? On le peut, et c'est ce que tentent en ce moment quelques artistes de France et de l'étranger.
C'est qu'en vérité la question sociale, ou une partie de la question sociale, selon moi, se résoudra surtout par des progrès, par des conquêtes
semblables, d'apparence le plus souvent fort modeste. Je crois qu'un homme de bien ingénieux et simple, et qui simplement ainsi, sans fracas, vient apporter une amélioration certaine à la vie misérable des classes populaires, fait plus avancer la solution de la question sociale, que la plupart de ces entrepreneurs ou marchands en gros de bonheur public très en faveur auprès du peuple, au fond plus soucieux de leur intérêt que du sien, mais dont l'enflamme assurément et entraîne la forte, et trop souvent stérile ou funeste éloquence.
Je crois que rien ne vaut pour le peuple, en toute la législation socialiste ,ces progrès que certains hommes ont su réaliser de la sorte, à Mulhouse, à Lyon, à Paris ou à Londres, en Belgique, en Allemagne surtout, où le socialisme me parait beaucoup moins rêveur que pratique : et ces progrès, c'étaient la création de maisons ouvrières, celle de restaurants à bon marché, celle d'institutions comme les assurances destinées aux classes populaires, et que sans doute elles dédaignent quelque peu, parce que tout cela est, comme les germes, sans éclat.
Nos premiers efforts devront se porter ainsi vers l'amélioration du logement ou de la maison à bon marché de l'artisan, de l'ouvrier, du petit em-
ployé, et ils devront se porter aussi, avec non moins d'insistance et d'urgence, vers la question des nourritures également à bon marché, autre question grave, et pressante, à mesure qu'augmente la foule humaine, et qu'elle perd l'habitude ancienne de mourir de faim sans révolte : c'est encore un problème que je me propose d'étudier; et que le physiologiste, l'hygiéniste et l'économiste, unissant leurs recherches, résoudront bientôt; je le crois.
Puis relevons, s'il est possible, la valeur de tous les objets destinés au peuple et que crée la fabrique, de tous ces modèles navrants et vils, pour la plupart, puisque la fabrique seule aujourd'hui fournit au peuple ces objets domestiques, autrefois et avec tant de charme, ou de beauté souvent, ouvrés, travaillés, décorés par lui.
Enfin que partout où il entre, depuis l'école jusqu'à la gare du chemin de fer, ou à la bibliothèque ou au restaurant populaires, il trouve une décoration sobre et juste, d'un goût excellent et simple, qui fasse peu à peu, lentement mais sûrement, l'éducation de ses yeux et de son esprit. Et cela nous importe autant qu'à lui, je l'ai fait comprendre.
Dans les mêmes intentions et préoccupations,
veillons aussi sur l'esthétique de nos villes, et sur ce que l'on a nommé « l'art dans la rue », nous rappelant toujours ridée si juste de M. de Laborde, « le maintien du goût par l'embellissement de la voie publique ».
Donc, nous pouvons, et nous y parviendrons, je l'espère, améliorer si bien la situation de l'homme du peuple, que l'envie, méritée du moins, ne subsiste plus d'une classe à l'autre (s'il est toujours une distinction des classes), et que tous aient en ce monde leur part à peu près égale, autant qu'elle pourra jamais l'être, des vraies jouissances et des principales nécessités et sécurités de la vie.
En tout cela, en ces digressions mêmes je n'ai poursuivi que des problèmes d'esthétique, et je me suis écarté, moins qu'on le pourrait croire, du but de cette étude.
C'est que tout pour moi, art, hvgiène. médecine et morale même, et d'abord la morale, tout n'est qu'esthétique, l'esthétique étant seule peutêtre la raison du devoir, et le devoir rentrant ainsi pour moi, selon l'idée grecque, dans la science du beau.
On fait de l'esthétique, en effet, quand partant du pessimisme ou même du nihilisme métaphvsique, on tente d'améliorer quelque peu ce mond-'
et cette humanité; on fait œuvre d'art, quand on élève l'humanité de son état d'infériorité, de bassesse, à un état supérieur, l'appelant par une ascension sans limite vers plus d'énergie, de santé, de force physique ou morale, vers plus de connaissance, dût-elle en souffrir, et vers plus d'ordre, d'harmonie, de lumière, vers plus de beauté, et de justice.
Car tout cela se tient, et au fond est une môme chose; car l'unité est sous toutes ces variétés, toutes ces manifestations du bien et du beau, c'est-à-dire de l'idéal humain ; et tout cela, si c'est un rêve, se peut réaliser cependant, s'étant en partie réalisé déjà.
Oui, rien n'est intéressant ici-bas que l'œuvre d'art, qu'elle soi tu ne œuvre de beauté, ou qu'elle soit un acte de vertu, un acte d'héroïsme accompli, c'est-à-dire de sacrifice pour le bien de tous, ou la solution d'un problème social, c'est-à-dire un acte de justice et d'ordre, ou la solution d'un problème scientifique, c'est-à-dire un acte de science et de vérité.
TJArt social nouveau '