I. Un volume in-l8. Fischbacher, éditeur
« Un bréviaire, c'est-à-dire un livre brej, dit V auteur, à lire et relire, livre de pensées philosophiques, religieuses, morales, repondant aux miennes, livre de foi et d'espérance peut-être , et le bréviaire d'un panthéiste, c 'est-à-dire d'un esprit indépendant, confiant dans la raison et la science, croyant avec elles à V unité de la Substance et de la la Force, ainsi en communion de préférence avec les doctrines panthéistes.
Dans ce volume, en marge de méditations, de réflexions, de maximes empruntées à des sages, à des penseurs de toutes les races et de tous les temps, en marge, humblement, comme il sied près de ces héros ou génies dont f ai reproduit les idées, fat inscrit quelques notes, quelques impressions ou sensations, lien d'une doctrine qui fait l'unité et aussi la nouveauté de ce livre, et qui est mienne, la doctrine du pessimisme héroïque.
Pour le bien de certaines âmes qui, plus ou moins nombreuses, tôt ou tard arriveront, je le crains,
au pessimisme et au nihilisme métaphysiques, je tiens à montrer en effet qu il est une voie de salut toujours, et que même, toutes choses mises au pire, il nous peut rester des motifs de croire tout au moins dans le pouvoir qui appartient à l'homme de faire par ses énergies propres, en dépit des fatalités qui V oppriment, sa destinée ou une partie de sa destinée...
et le Pessimisme héroïque
Le mystère de la mort.
Par deux actes auxquels nous ne pouvons nous soustraire, l'amour et la mort, nous payons notre dette à l'Espèce. Il faudrait donc que la mort fût, comme l'amour, accueillie par nous avec moins d'horreur que de joie peut-être, cette joie que devrait toujours exciter le don, le sacrifice de soimême. Notre vie, plus ou moins détachée de la vie de l'Espèce, par ces deux actes revient donc et se rattache à elle, puisque c'est pour elle, afin qu'elle se perpétue, que nous aimons et mourons. Ainsi l'amour et la mort sont deux sacrifices de l'être individuel au profit de l'Etre plus grand et plus durable, qui est l'Espèce, ou la Race. Et il faudrait que la mort, comprise de la sorte, comme une
communion de notre être avec la Vie universelle, éveillât ainsi moins de répulsion, mais une exaltation, au contraire, semblable à celle des amants, ou de ceux qui meurent pour leur Dieu, pour la patrie ou la justice. La nature et l'homme l'ont avilie, l'ont attristée et assombrie. La grandeur et la beauté de sa fonction nous sont cachées à nos derniers moments par l'instinct de la conservation trop puissant, et qui souvent nous égare. Il est singulier que la Nature ait attaché de telles voluptés à l'amour, sans en attacher à la mort; et l'un des enseignements de l'avenir tendra sans doute à nous faire mourir du moins sans terreur, et avec cette sérénité qu'ont devant elle les simples, les héros ou les sages.
Le mystère de l'homme
Prends conscience de l'infini qui t'entoure, et dans cet infini de ta grandeur et de ton néant. Parmi toutes les créations et les destructions des choses, parmi les mouvements perpétuels et perpétuellement transformés qui donnent naissance aux qualités diverses, aux divers états, aux divers moments de l'univers, mets-toi à ta vraie place, et, perdu en ce tourbillon, méprise et admire à la fois
ce rien, cet atome qui est ton âme, mais qui pense, jouit et souffre et qui réfléchit ce spectacle, comme un diamant le Soleil.
Il y a donc parfois une telle grandeur dans l'homme qu'on voit en lui comme un miroir, une image, un abrégé de cet Infini, qui, ainsi que lui, est mêléd'ordre et de désordre, de splendeur et de nuit, de vie et de mort. Et de ce microcosme, de cette image, de cet abrégé d'un Infini, — qui pour le panthéiste est Dieu — de ce fils d'un tel Dieu, si imparfait donc et tourmente lui-même, sans cesse rappelez-vous cette grandeur, pour avoir à le mépriser moins, quand vous êtes épouvanté et découragé par sa profonde et si pitoyable misère.
L'origine de l'homme est très basse, non divine comme il s'est plu à le penser. S'il n'en était ainsi, sa chute et le long état d'animalité où il s'attarde, seraient incompréhensibles, et sans excuse. Mais l'orgueil de l'homme reprend ses droits, quandon le voit de son premier état d'ignominie et de bassesse at-
teindre par la hauteur de ses rêves, de ses pensées ou de ses actes cette condition presque surnaturelle des êtres de génie, des héros, des saints, — ce qui également ne peut se comprendre.
Tout s'expliquerait mieux — peut-être. — si l'on finissait par admettre que l'homme n'est qu'un animal parmi les autres, leur Roi sans doute, mais un animal gêné, troublé, inquiété, déséquilibré à toute heure par un développement anormal, comme monstrueux de sa substance cérébrale, par une hypertrophie étonnante en lui de cet organe étrange, incompréhensible, son cerveau, à-dire sa pensée, sa conscience, son âme, qui font ou ont fait naître ses rêves, ses orgueils, ses folies morbides ou sublimes, ses remords et ses rebellions, ses religions, avec leurs épouvantes ou leurs extases, et qui, pour son perpétuel et glorieux tourment, se sont révoltées un jour contre les bas instincts animaux, ont crée les Dieux, le Giel et l'Enfer, crée le beau et créé le bien, ont eu des visions du vrai.
L'Infini, aux veux des stoïciens, est un animal divin : l'homme, son fils, le serait-il, à son image?
Pessimisme et nihilisme.
Quand s'approchera la mort, songe à l'océan sans fond de la bêtise ou de l'infamie humaines ; songe à tout le chaos des choses ; songe à toutes les hontes, à tous les forfaits, que tu as vus ou entrevus déjà, et la plupart, selon l'usage, demeurés impunis, ou même récompensés et couronnés par le succès ; rappelle-toi les honneurs, la gloire, la popularité, les richesses, trop souvent aux moins dignes, et les vertus hautes, délicatesse, fierté, dignité, plutôt inutiles ou nuisibles; rappelle-toi le sourire, l'insolence des satisfaits, l'importance des gens officiels, et en face de leur superbe les respects, les platitudes, les souples échines qui se courbent; songe à la brutalité de l'homme envers l'homme et envers la femme, et envers les animaux, ses serviteurs, également ses frères; songe à la barbarie où nous restons plongés à tes tristesses, à tes rancœurs, à tes nausées devant tout cela, et tu te sentiras consolé, presque satisfait de mourir.
Sans doute il faut mépriser l'homme, le mépriser d'abord; puis il faut s'étonner de tant de grandeur mêlée en lui à tant de néant, et de ce qu'il a conquis, de ce qu'il est à la veille de conquérir encore; et ainsi, après l'avoir si profondément méprisé ou haï, on en vient à l'admirer parfois. Qui n'a pas commencé par être noblement sa dupe, qui ensuite n'a pas eu pour lui haine, mépris ou dégoût, qui enfin, pour lui venir en aide, n'a pas surmonté tout cela, comme le médecin sa nausée, celui-là ne l'a jamais aimé, connu, ni compris.
La révolu de l'âme aryenne contre la Nature et le mal.
Le mal physique et le mal moral sont « conformes aux lois de la Nature», dit le Stoïcisme, mais cette vérité, que le pessimisme reconnaît, le force à la juger et condamner parfois, ainsi à se révolter contre elle. Le naturam sequere des stoïciens est un principe inacceptable le plus souvent; ce fut l'honneur de certaines Législations, comme de certaines relierions ou doctrines, d'avoir, au cou-
traire, voulu lui résister, et d'avoir combattu dès lors quelques-uns des instincts de l'homme, très naturels cependant, e'tant animaux. Ce fut leur honneur d'avoir à ces instincts opposé des vertus, vertus que le stoïcisme aussi, après plusieurs de ces religions ou législations anciennes, a si bien édictées, pitié, bonté, magnanimité, amour, sacrifice, décence ou pudeur, continence, maîtrise de soi, pureté, calme de l'âme, sainteté de la vie, toutes vertus qui certes n'appartenaient pas à l'antique bête humaine.
Nulle religion ne fut en son principe plus pessimiste, plus nihiliste même que la religion chrétienne. Elle aussi en effet fut d'abord une rébellion de l'âme humaine contre l'absurdité et les crimes de la vie, en ce temps de l'animalité triomphante, aux derniers âges de la civilisation antique, aux siècles des Tibère, des Néron, de ces « superhommes », comme les entend Niestzche. Et je comprends la révolte de Niestzche à son tour, de ce Dionvsien dansant et bondissant, ivre de vie, contre l'esprit chrétien, qui certainement, lui, est plutôt hostile à la vie. Niestzche, qui a fini par une philo-
sophie très semblable, il semble, à celle de l'âge de pierre, n'a donc pas compris, tout pessimiste et tout nihiliste qu'il fût, que ce pessimisme, ce nihilisme de la religion chrétienne, était justement son honneur. Tout en défendant la vie, qui a pour elle d'être inévitable, et en l'exaltant même, ce qui est dès lors nécessaire, le philosophe allemand avait le devoir peut-être de ne pas mépriser et repousser une religion si haute, qui elle aussi voulut exalter l'âme humaine et sut lui apporter tant d'illuminations et de fiertés morales, puisqu'elle faisait d'un Dieu le fils de l'homme, et de l'homme le fils de Dieu.
Il aurait dû se rappeler que ces êtres surhumains rêvés par lui, ce fut surtout dans certaines des religions du passé qu'on les a trouvés jusqu'ici, et certainement formés par elles.
Mais si tout est néant, comme L'affirme le Christianisme, excepté Dieu, et si Dieu lui-nu -n. Dieu n'est plus (du moins ce Dieu promis de justice et d'amour, le Père, tel que l'a reconnu et adore l'anthropomorphisme judéo-chrétien), et si par delà la mort la vie n'est pas, la vie nouvelle avec la répartition équitable des joies et des récompenses, c'est donc bien l'universel néant pour âme humaine, et c'est la nuit et c'est la désespé-
rance infinies. L'âme, ne croyant plus à rien, sans nulle espérance désormais, serait perdue sans doute, si elle n'avait pour la soutenir encore, l'aider et guider en de telles ténèbres, les quelques lueurs crépusculaires qui lui viennent du Christianisme comme d'un soleil couchant, et aussi celles des philosophies antiques.
Quand je parle de ces philosophies antiques, secourables en une pareille détresse, je pense à la philosophie bouddhique et à la philosophie stoïcienne, doctrines toutes deux aryennes, et qui toutes deux ont su recréer la vie morale et la vie religieuse, même sublime, même héroïque, sans la notion cependant d'un Dieu personnel, ni celle d'une vie éternelle, telle du moins que le Christianisme et l'Islamisme la conçurent.
Le Bouddha était agnostique; et de la réalité et du néant du monde il a tiré sa foi, sa foi dans l'âme humaine, dans l'homme qui de lui-même par ses seules énergies peut s'élever jusqu'au divin, peut se faire Dieu, c'est-à-dire l'Être absolument libre en face de la Nature, et l'Être capable d'amour et de justice infinis.
De même le Stoïcisme, tout en inclinant vers l'existence d'une Intelligence, d'une Raison suprêmes créant et régissant les choses, le Stoïcisme,
si Dieu n'est pas, si le hasard seul, si l'absurde mènent toutes les rencontres d'atomes, se réserve de recréer le monde humain, en lui imposant la justice et l'ordre, l'eurythmie parfaite qui lui manquent.
« Si tout vit au hasard, dit Marc-Aurèle, toi du moins n'agis pas au hasard. » Je veux de même offrir en ce livre un espoir et un refuge aux âmes qui perdraient leur foi. J'espère leur pouvoir démontrer — et ainsi les faire revivre — qu'une religion, qu'une morale très pure et très haute peuvent subsister encore, quand nulle croyance ne semble plus subsister, qu'une clarté peut jaillir encore, quand toute clarté semble éteinte. Or je crois bon et prudent, comme en ces traversées sur l'océan où des précautions sont prises et des secours mis à la portée des passagers en prévision du naufrage, je crois bon et prudent qu'en vue de la perte possible de cette foi qui toujours nous porte, on ait les secours d'une morale, d'une religion sans révélation surnaturelle, et qui soit, comme la science, une révélation de la seule raison humaine.
Mais, tout cela, dira-t-on, ne sera bon longtemps que pour une élite; la foule eoinprendra-t-elle. et sui\ ra-t-elle?
Je n'ose l'espérer en effet : et aussi je tiens pour
médiocres ou criminels les hommes qui brutalement veulent détruire la foi ou l'erreur dans les âmes, révolutionnairement imposer l'athéisme à un peuple, au lieu de le laisser perpétuellement s'enivrer, comme il est nécesaire, de rêve et d'idéal.
La nécessité parfois magnifique de l'illusion , de l'erreur, quand elles sont sublimes et sont bienfaisantes, — et elle pourrait du reste n'être que transitoire, — fait donc partie de ma doctrine.
Ainsi je ne crains pas certaines erreurs, si elles sont généreuses et glorieuses, mais je montre aussi que je ne crains pas la vérité, puisque je demande et veux qu'on la regarde en face, toute redoutable qu'elle puisse être, afin qu'on se décide ensuite, héroïquement peut-être.
L'idéal est aujourd'hui en nous, qui s'impose à nous par sa seule beauté. En effet comment refuser d'agir, en vue de ce qui serait l'eurythmie, le bien et la joie?
J'ai dénommé la doctrine que j'expose ici le pessimisme ou le nihilisme héroïque t puisqu'elle aboutit à l'héroïsme d'une âme, qui sans rien espérer et sans souci d'aucune récompense ni même
du triomphe final, vit dans l'Idéal et pour lui . Et cette âme, recevant parfois plus d'énergie encore de sa désespérance même, pourra s'élever jusqu'à cet orgueil des vaincus, tombant victimes d'une force invincible sans doute, mais qu'ils sentent inique et absurde.
Erimus sicut Deus : oui, si nous appelons Dieu l'Infini vivant, nous sommes déjà pareils à lui, qui est troublé, inquiet, imparfait comme nous. Mais nous serons encore ce qu'il n'est pas, ou ne semble pas être, pareils au Dieu que l 'homme rêve) le Dieu d'absolue bonté, d'absolue justice, ce Dieu invoqué par tous les saints, et par Socrate, et par Platon, comme par les vedandistes hindous : erimus sicut Drus.
En ce point de l'univers, qui est la conscience humaine, s'est donc éveillée un jour la révolte contre le mal universel: c'est la révolte du Bouddha, du Prométhée, de quelques stoïciens.
En cette conscience alors est née la conception d'une vie nouvelle, d'une création nouvelle : et tout homme depuis ce jour est tenu de coopérer à ce grand œuvre, la formation d'une humanité plus
haute, l'épanouissement magnifique en tous sens et l'idéalisation de la vie.
Or n'est-ce pas là comme une œuvre divine? Erimus si eut De us.
Une noblesse s'est donc formée depuis des siècles, une aristocratie (ot ftpurroi, les meilleurs) en cette misérable et vile humanité, et il s'agit pour chacun de nous d'être ou de n'être pas avec elle. Oui, V Idéal aujourd'hui s'impose à nous, et nous oblige, comme il est obligatoire, depuis que la distinction s'est faite, entre la brute et l'homme, d'être l'homme et non plus la brute.
Mais il est plusieurs sortes d'idéals et qui ont leur hiérarchie.
L'homme aujourd'hui a le devoir d'aimer le beau et« le beau est ce qui plaît au patricien honnête homme », a dit J. de Maistre, c'est-à-dire à l'homme ayant atteint ou près d'atteindre son développement supérieur, à l'homme ayant conquis, par la sélection et l'éducation de plusieurs siècles, avec des sens supérieurs, la conscience et la science des rythmes supérieurs. Le sauvage, resté voisin de l'animal, ne perçoit pas certaines harmonies de
couleurs ou de sons, certains accords parfaits, producteurs d'une beauté parfaite.
L'homme moderne — je l'oppose à l'homme primitif — en possession d'un cerveau, dont les sens ont été perfectionnés, affinés par une sélection et une éducation si longues, saisit, doit saisir ces harmonies, ces accords; et l'insolente définition de J. de Maistre a donc sa justesse : j'en sais peu de meilleures.
Cet homme moderne physiologiqucmsni supérieur, doit également aimer le bien, c'est-à-dire conformer ses actes à des régies nécessaires, créatrices dans la vie individuelle, comme dans la vie sociale, d'harmonie, d'ordre, de beauté. Donc « vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà », veut dire le plus souvent ceci : vérité pour les hommes parvenus à ce développement supérieur, erreur pour les autres; et la notion de justice, par exemple, serait moins relative elle-même que quelques esprits le voudraient prétendre, puisqu'elle s'impose, presque absolue, à toute intelligence un peu haute.
Des sceptiques ont dit ou pensé : Après tout, la frivolité, le vice ou le crime, parés d'élégance, valent peut-être autant que la vertu. Ces sceptiques n'oseraient dire : il est bien d'être un
homme, mais peut-être aussi bien d'être une brute. Or c'est en réalité ce qu'ils déclarent, car la distance de l'homme à la brute est justement celle de la conscience à l'inconscience, d'un cerveau moderne au cerveau rudimentaire du primate ou du sauvage d'aujourd'hui, celle du droit à la force, celle de l'égoïsme à l'esprit de solidarité, de dévouement, de sacrifice.
Ainsi l'idéal désormais s'impose; et celui qui adore son moi, qui ne vit qu'en lui et pour lui, représente dans l'humanité présente l'homme de jadis, l'animalité inférieure. Il n'est qu'un malfaiteur, même quand il ne vole ni ne tue, ce qu'il fait quelquefois du reste, sans qu'il le croie ou s'en doute.
Noblesse oblige. Cette devise est celle du pessimisme tel que nous le comprenons, de cette doctrine qui a constitué sa noblesse par le seul mépris transcendant ou l'horreur qu'elle a eue un jour de l'humanité et du monde. Par sa vue si nette et scientifique (voyez Darwin) de l'univers et de l'homme, le pessimisme, en reconnaissant le mal et en le repoussant, a créé la religion du bien: en
constatant l'infamie de la force, a créé la religion du droit; en s'émouvant de la douleur des êtres, a créé la religion sublime d'où sortira la justice de l'avenir, la religion de la pitié.
Ce pessimisme fait dès lors appel à tous ceux qui travaillent et qui luttent pour la conquête d'une vie supérieure : il fait appel aux savants qui poursuivent le vrai, et, par les applications de la science, triomphant des fatalités physiques, domptent la nature, créent comme elle, vaincront bientôt la mort, mettront fin du moins à ce qu'il est permis de nommer les assassinats de la mort. Il fait appel aux artistes et aux poètes, qui, purin i les laideurs et les vulgarités communes, rêvent un univers de visions et de formes pures, ou qui sont la parole consciente d'un océan d âmes inconscientes et muettes, et traduisent magnifiquement notre angoisse en face de L'énigme du monde. Enfin et surtout il fait appel aux héros et aux saints, parvenus à cet état d'humanité si haute qu'ils donnent leur vie pour tous, sentent que l'individu n'est grand, fort et durable que s'il fait sa vie et son âme unes avec la vie et l'àme de la patrie ou de l'humanité, et participent de la sorte a l'existence plus large, à la durée plus longue de cette patrie ou de l'humanité. Or je crois que dans
la hiérarchie de l'idéal, et au seul point de vue esthétique, le héros ou le saint sera placé un jour au-dessus du poète ou de l'artiste; car se vaincre soi-même est plus difficile et plus rare que de vaincre et pétrir la matière ; car faire son âme très pure et très belle dépasse à mes yeux toute autre création artistique.
« Le soleil, les astres sont moi », dit une parole hindoue, et je répète ce qui est l'idée profonde de ce panthéisme pessimiste: oui, notre chair est consubstantielle à la Substance infinie, notre pensée, notre âme à la Pensée vague à l'Ame vague des choses. Le moi fini identique au moi infini, est bien fait à son image, la partie, identique au Tout, en est bien l'image; et c'est pour cela qu'imparfaite comme lui, elle voit, comme en lui, se mélanger en elle tant de misère et de grandeur, tant de nuit et de clarté, tant de douleurs joies. Mais elle peut, ce qu'il n'a su faire, ciéer pour une heure, et qui ainsi devient sublime, l'absolu dans le beau, dans la justice et le bien. Or ce qu'elle peut accomplir en ce sens, elle le doit;
et le rêve humain sera plus pur alors que le rêve des choses.
Donc, si la science future ne retrouve pas Dieu, qui devrait être la justice immanente au monde, du moins nous créerons le divin: et nous aussi de la nuit chaotique nous ferons jaillir la lumière !
Contrairement aux sophistes, qui ne voient que la fatalité, toujours pesant sur la destinée humaine — et seule l'infirmité encore de la pensée moderne empêche de répondre à certains sophistes — nous voyons donc la volonté de l'homme triomphant parfois de cette fatalité. A ces sophistes nous montrons l'histoire, qui n'est que la longue succession des victoires de l'homme sur les tyrannies de la Nature ou de l'homme.
Et de la sorte, à côté de la sombre réalite du monde, j'en vois une autre, lumineuse. Kn el i du milieu de ces brutes et de ces carnassiers qui furent nos pères, ont pu surgir des héros et des saints, si en dépit de la Nature, de son amoralité, -oppressions, quelqiu font élevés
jusqu'à l'amour désintéressé, jusqu'à la conception sublime de la vertu, de La justice, du beau pur.
j'en conclus que la création d'une cité idéale, d'une cité divine, d'un cosmos -au sein de la création naturelle est possible; je dis que nous pouvons encore, et comme eux, résister à la Nature, être libres malgré ses lois, constituer un règne humain supérieur, et que nous devons dès lors ce qu'il nous est donné de rêver ainsi et de vouloir.
Et nous fonderons delà sorte un lien, une religion entre les hommes, capable de réveiller à nouveau quelques enthousiasmes : religion de désespérés peut-être, mais de désespérés héroïques, et qui ainsi se rapprocherait quelque peu du stoïcisme, surtout de la doctrine des premiers bouddhistes.
Rien n'est simple, tout est étrange, tout est mystérieux, incompréhensible : un fond d'inconnaissable est dans tout, et le sage, loin de ne « s'étonner de rien, » doit donc s'étonner toujours et de tout. Si nous ne voyons plus en effet un perpétuel miracle en toutes choses, comme les hommes des temps védiques, c'est que nos sens, émoussés par l'usage, se sont habitués au miracle Mais le vrai poète et le vrai philosophe sont ceux chez qui
26o LE BRÉVIAIRE DVUN PANTHÉISTE
subsiste le sens religieux des choses, et qui perçoivent encore le prodige, le fond caché sous leur surface, le mystérieux abîme sous les apparences.
Dans l'éducation que, d'après Platon, l'État doit donner aux citoyens (ce qui est une des erreurs de sa République, l'État jamais ne devant enseigner, et pas plus de nos jours qu'aux temps de Louis XIV ou de Napoléon), il y a du moins cet admirable précepte que la musique, c'est-à-dire la science des rythmes^ doit présider, avant la gymnastique ellemême, à l'éducation générale. La gymnastique fortifiera les corps; la musique, « l'obéissance aux Muses », réglera et ennoblira les âmes. Mais Platon sent le péril des poètes et des artistes, et il condamne et veut chasser certains d'entre eux de sa République.
Quand on parle de l'art et de la poésie, comme honorant un peuple et contribuant à sa gloire et à ses progrès, il faut savoir en effet de quel art et de quelle littérature il est question. Car tel telle littérature peuvent L'empoisonner, et de\ vies causes de sa décadence et de sa mort.
Platon distinguait justement deux modes de musique, et ces deux modes se retrouvent en tout art, comme en toute poésie. Il repoussait parmi les musiques la Lydienne et l'Ionique, nommées « harmonies lâches », qui ne peuvent convenir à l'éducation de guerriers (des héros, des citoyens de sa République idéale) ; et il recommandait le mode Dorien et le Phrygien, « l'un fort, et qui rend les sentiments d'un homme de cœur, soit au combat, lorsqu'il vole au-devant des blessures et de la mort, soit lorsqu'il est assailli par la Fortune et reçoit fortement et sans plier ses coups ; l'autre, plus tranquille, répondant à l'action paisible, à l'état d'âme du sage heureux. »
Cette distinction du grand philosophe reste toujours à faire, mais qui la fait? Et ne voit-on pas confondre dans « la religion de l'art », qui n'est guère plus respectable, ainsi comprise, que « les droits sacrés de la passion », tous les genres, tous les modes, le mode dorien ou phrygien, celui des Bach, des Beethoven par exemple et les modes Lydiens ou Ioniens de certains autres. Or dans tous les arts, et en littérature, la même distinction, je le répète, se peut et doit faire. Il faudrait que l'éducation esthétique ou littéraire fût dorienne ou phrygienne surtout et d'abord, pour que fortifiées
2Ô2 LE BRÉVIAIRE d'u\ PANTHÉISTE
par elle, les intelligences et les âmes fussent moins dangereusement affectées par les modes Ionien et Lvdien.
Coupable, selon moi, le poète qui en présence de toutes les laideurs, de toutes les abominations de ce monde, de tout son état chaotique, s'en désintéresserait, pourrait vivre sans en souffrir, ne ferait pas œuvre de poète encore, c'est-à-dire de créateur (noiifaïc), pour recréer le monde selon les rythmes nécessaires du juste ou du beau idéal.
L'esthétique morale ou l'éthique.
Toute ambition n'est respectable et belle qu'à proportion de ce qui entre de désintéressement en elle. Il est regrettable que ce mot s'applique lement à deux sentiments si divers, l'un pur et noble, l'autre qui l'est moins ou ne l'est pas, souvent est vil ou criminel.
Nous devrions tous, à un certain moment, nous •demander : Ai-je travaille à l'œuvre universelle? Ai-je vécu dans la « communion des saints », des hommes d'amour et de bonne volonté, de ceux en tous pays et en tous temps qu'a illuminés, soutenus, exaltés la foi en l'Idéal? J'ai reçu la vie : l'aije transmise? De mes ancêtres, j'ai reçu ma santé, ma force : ai-je transmis la santé, la force? Ai-je vraiment fait mon devoir? Même incertain du succès final, ai-je vaillamment toujours agi et combattu? Ai-je soutenu les défaillants, entraîné par l'exemple ceux qui reculaient ou hésitaient? Par ma volonté, par mes efforts, si faibles qu'ils aient pu être, aurai-je contribué aux victoires de l'avenir? J'ai aimé passionnément la vérité, la justice; mais mon amour souvent n'a-t-il pas été lâche, moins en actes qu'en pensées ou en paroles? Ai-je été frivole, ou religieux, c'est-à-dire anxieux sans cesse de la destinée humaine* et malgré mes doutes ne doutant pas du moins qu'un devoir ne restât, celui de venir en aide à tous ceux qui invoquaient mon aide, ou sans l'invoquer avaient besoin d'elle? Ai-je en l'ensemble de ma vie fait œuvre d'homme, sérieux et probe? Ai-je accru la somme du bien
accompli et durable? — tout le reste, mots vains, bruit vain, littérature...
La Famille, la Patrie, l 'Humanité.
Les devoirs, envers tous les itn
La richesse, la puissance, la gloire de la patrie sont en grande partie l'œuvre des plus humbles parmi ses enfants, celle de l'artisan, du travailleur, du soldat obscurs, celle de héros inconnus dont nul ne parle, ne parlera jamais, restés silencieux dans la vie, comme ils le resteront dans la mort. Et Y Imitation a raison, disant, ou à peu près : « que de pauvres paysans, qui servent bien la terre et leur pays, pour lui valent mieux souvent que tant de philosophes superbes ■•, et j'ajouterai de littérateurs et de rhéteurs illustres, de gens officiels très glorieux.
La démagogie, c'est la revanche, c'est le retour momentanés de la bête humaine primitive; le déchaînement de sa brutalité, de origi-
nelles; ce sont triomphants ses instincts très bas, son envie, sa haine de toute supério
LE PESSIMISME HKROi
imprévoyance, son infatuation de sauvages que rien ne trouble, et son amoralité, et ses fureurs inconscientes, stupides et terribles comme les fureurs de la mer; c'est toute licence laisse'e à des crimes, monstrueux parfois. N'importe, il faut de temps en temps refaire connaissance avec elle, afin que cette humanité médiocre réapprenne la nécessité et la sainteté des lois justes, et sente à nouveau, en leur obéissant pour demeurer libre, la grandeur de cette servitude.
L'homme a croc, ou a voulu créer la liberté, l'égalité, la fraternité contre les intentions de la Nature, qui certainement avait institué l'inégalité, la haine, la guerre entre les êtres, et qui rarement les fait libres. La Révolution fut donc une révolte moins contre les hommes que contre elle. Et c'est, depuis la Révolution, la résistance des lois naturelles, qui, avec d'autres causes, fait que la liberté, l'égalité, la fraternité ne s'épanouiront guère d'ici à très longtemps que sur nos murs.
J'ai connu deux grands socialistes, dont je continuée vénérer la mémoire, bien qu'ils soient généralement dédaignés des socialistes plus récents. L'un était millionnaire, et logiquement, et simplement il abandonna tous ses biens; l'autre était pauvre et n'ayant que sa vie à donner, il la donna, d'une façon très simple aussi, tragique et belle. L'un et l'autre du reste n'ont qu'incomplètement réussi : et ils apportaient cependant une partie des vérités nécessaires pour la solution de toute question sociale. Dans leur parti, on en parle peu; beaucoup même les repoussent ou les oublient vraiment trop. L'un s'appelait Bouddha et l'autre Jésus; et je tiens encore aies honorer.
L'Évangile de l'avenir prêchera certainement à nouveau l'idéalisme et le mépris des richesses, et il enseignera un art d'être heureux, qui saura peutêtre se passer d'elles. Tout concourt déjà, grâce à la science, à l'industrie, ai. commerce, pour qu'il devienne possible de largement distribuer à la multitude certaines des jouissances les plus hautes. certaines des jouissances intellectuelles et esthétiques par exemple, jadis fort coûteuses, et qui ne
le sont plus ou le sont bien moins aujourd'hui. Mais j'ajoute et reconnais qu'il faudrait en même temps donner à cette multitude l'intelligence et l'âme capables de les savoir goûter.
Ceci appartient à un autre ordre d'idées et est plus grave : les hommes d'argent, qui aujourd'hui sont les maîtres du monde, fqui font la guerre et font la paix, qui, plus puissants que les Empereurs, les rois, les peuples, sont lâchement obéis d'eux, et pour qui aussi le seul droit est la force, et qui se sont mis au-dessus des lois, de la loi du Christ comme de toute loi humaine, au-dessus de ces deux lois éternelles par exemple : « tu ne dois pas tuer ni voler », tous ces marchands du Temple seront quelque jour eux-mêmes chassés du Temple. La malédiction des prophètes et du Christ contre Mammon (le Dieu de l'or chez les Sémites de Syrie) sera entendue de nouveau. Toutes ces aristocraties ou royautés de l'argent, nées d'hier, si corruptrices et corrompues, auront à leur tour leur 89, sinon leur 93 , et ce sera moins alors la guerre contre le capital, qui a le droit d'être étant du « travail accumulé », que contre ses accaparements, dont
quelques-uns sont des vols; et ce sera le retour à la justice et à la vérité économiques, et ainsi a certaines idées, que prêchèrent jadis le Bouddha, le Christ, et ce socialiste Saint François d'Assise, le mystique époux de la pauvreté.
Le suffrage universel n'a fait qu'aggraver la stu- / pidité des foules, en leur laissant croire qu'elles pensaient.
Et il faut qu'il soit cependant, ne serait-ce que pour démontrer la nécessite, l'urgence de l'éducation, qu'à tout prix il faut donner à cette pauvre et folle multitude.
La ploutocratie prépare peut-être une domination plus écrasante encore pour les foules de l'avenir, et plus menteuse et plus abêtissante — par les gestions de la presse, qu'elle tiendra toute en son pouvoir — que ne le furent jamais celles des aristocraties oti autocraties, dont les origines de l'autorité étaient du moins de belles ént humaines, de nobles volontés de puissance.
Je suis un aristocrate, c'est-à-dire que j'estime assez peu, comme tout darwiniste le doit faire, l'opinion du nombre, du troupeau humain, de la médiocrité 'de la moyenne, de tout ce qui commande aujourd'hui, et que, seuls, les meilleurs ont à mes yeux le droit de diriger le troupeau et de gouverner.
Cette opinion des foules, qui semble avoir force de loi désormais, et aussi en litte'rature et en art, je la prise donc toujours et depuis longtemps ce qu'elle vaut.
Mais parce que je suis tel, un aristocrate, je dévouerai ma vie à cette démocratie, et à l'amélioration de la vie misérable, que vivent les foules populaires.
; rand fait du siècle est peut-être que l*humanité tout entière a passé de l'inconscience, où elle avait jusqu'ici a peu [ires vécu, à la pleine conscience de sa vie et de la vie des choses. Le divin Inconscient est mort : ce cri pourrait retentir au-
jourd'hui, comme celui qui fut entendu, à la fin de l'Empire romain, clamant sur un rivage de la mer la mort du Dieu Pan, c'est-à-dire du paganisme antique.
L'humanité, dans ce siècle, est donc arrivée à la conscience, comme l'homme jeune, qui, au sortir de l'enfance, découvre soudain la vie, apprend à la connaître et à se connaître lui-même. L'humanité, dans ce siècle, a fait l'inventaire de tous les documents, qui lui révélaient son histoire; elle a reconnu la vanité de bien des fantômes, jadis adorés d'elle, tout en continuant à en adorer d'autres, ceux par exemple que Bacon nommait idola fori. Son regard a parcouru l'Infini qui l'entoure, et elle a pris connaissance de ce Tout formidable, comme elle l'a fait de sa vie propre. Et ainsi l'Inconscient ne règne plus, ou désormais régnera moins sur elle.
Une pensée nouvelle, un cœur nouveau se forment en nous, cœur et pensée qui vibrent à chaque vibration transmise de tous les points du monde. Je souffre aujourd'hui avec des combattants qui luttent pour la justice à 2000 lieues de moi, et qui ne sont pas de ma famille, de mon peuple.
Et voici que les anciens instincts font place à des conscientes; voici qu'en la femme s'affaiblissent quelque peu ceux de la femme et de la mère;
et à mesure qu'elle pense davantage, elle se veut affranchir de leur nécessite'. L'humanité, chose neuve, songe à diminuer partout sa natalité, excessive aujourd'hui, et qui devient dangereuse, aggravant la lutte pour la vie.
Et serfs, prolétaires, ouvriers de la mine ou de l'usine, tous, plus ou moins, se rendent compte de tant de choses qu'ils ignoraient ; tous se font conscients de leurs droits, en attendant qu'ils le soient aussi de leurs devoirs ; tous s'éclairent, discutent, se révoltent.
Aucun peuple ne reste plus à l'écart de la grande vie générale. Les peuples qui ne se connaissaient pas, se connaissent aujourd'hui, et luttent sciemment entre eux pour la concurrence vitale.
Et par les prodigieuses découvertes de Pasteur, nous avons su pénétrer en un monde obscur, inconnu, celui des êtres invisibles, par qui nous vivons, par qui nous souffrons et mourons. Ce royaume de l'invisible, la science l'éclairé et le scrute de toute part.
L'inconscient ne domine donc plus dans les rapports de l'homme avec la Nature, comme de l'homme avec l'homme, ni de l'homme avec luimême. Nous obéissons moins à la Nature, nous lui commandons davantage; affranchis d'elle, nous la
jugeons, et en la jugeant, nous, ses fils, jadis ses esclaves résignés, nous la condamnons parfois et refusons de nous conformer toujours à sa loi.
C'est enfin le conscient, la science, c'est-à-dire la raison, ce n'est plus l'inconscient, qui gouvernera dans l'avenir.
Et de partout, de chaque nation sort donc une volonté, un effort général, dont la puissance est vraiment sans limites, et qui prépare l'amélioration des races, travaille au développement des énergies humaines, veille à la protection de la vie, même de la beauté sur la terre.
Et comment, après la vision désormais très nette de tout le désordre et de tout le tragique de la vie, l'humanité n'aboutirait-elle pas plus ou moins au triomphe nécessaire de La justice et Je l'ordre?
Oh ! que signifient, en cet univers sanstendn et trop souvent sans beauté, ces visions de beau; souffles de tendresse, ces baisers par moments que
nous donnent les choses? Ht comment donc sontils, ces mondes de rêve et de douceur, ces rovaumes des fleurs, des papillons féeriques, des étincelants oiseaux-mouches, rovaumes en . dorables.
tels que celui de Titania? Et en cet univers sans tendresse, d'où viennent les consolations de ce monde humain, le divin baiser maternel, et la caresse des yeux et des lèvres, et les larmes de joie et de tristesse, les larmes chaudes comme un orage d été, sein contre sein, cœur contre cœur?
Nous sommes devant la Nature, comme Hamlet devant sa mère : nous la jugeons et nous la condamnons, et pourtant nous lui pardonnons aussi, comme Hamlet à un moment pardonne, saisi de piété filiale ou seulement d'immense pitié humaine devant la vision, qui lui est soudainement apparue, de tout le chaos des choses. Et nous, qui voulons ce qu'elle n'a pas voulu et voulons plus et mieux que ce qu'elle a voulu, nous aussi nous réconcilierons avec elle, pour tenter de réparer son mal, autant qu'il se peut réparer. Et quoi qu'elle fasse et qu'elle aitfait, nous nous rappellerons qu'après tout nous lui devons la vie, si nous lui devons la mort, la vie avec ses souffrances, ses angoisses, avec ses misères et ses crimes, avec tous ses mensonges, avec tout son néant, mais aussi avec quelques splendeurs, quelques illuminations fugitives, et quelques tendresses
caressantes, et le vague amour d'Ophélie, et ces sentiments de miséricorde et de justice qu'elle, inconsciente, ne connaît pas, ou qu'elle ne connaît que par nous, et qui en nous sont nés de notre rébellion contre elle.
Le rythme.
Voici l'une des joies profondes accordées à notre esprit et à notre âme : la perception du rythme, du rythme qui est en toute chose, dans le cristal, dans la plante, dans l'arbre, dans l'enroulement des feuilles autour de leur tige, et dans leur symétrie le long d'elles, ou dans le diaphragme de la fleur, du rythme qui est toute en forme animale, depuis lesradiolés, jusqu'à la mystérieuse cristallisation de l'éponge, jusqu'au rythme symétrique aussi, — ou tel qu'une mélodie se déroulant, pour revenir à son point de départ, — celui d'une belle formehumaine. Oui, divinement heureux celui qui perçoit tous les rythmes, et après ceux de la nature, ceux de l'art, ceux de la musique, de la danse de la sculpture, et de l'architecture, — sorte de musique grave, avec ses vides et ses pleins, comme des longues et des brèves, — et ceux de la JXX
et celui-là surtout, le rythme supérieur, auquel se doit soumettre une âme noble, de la sagesse gouvernant sa vie, ainsi que l'entendaient les Grecs, à qui le Bien et le Beau paraissaient identiques.
En tout, je vois un rythme qui tend vers la beauté mais qui trop rarement la produit; et la perception de ce rythme, plus ou moins apparent dans les choses, par instants, rassure et donne une jouissance infinie, à laquelle se vient mêler cependant une certaine souffrance ou mélancolie, celle du besoin insatisfait de beauté parfaite en tontes choses.
Dans l'idéal est la réconciliation de l'homme et de la Nature, mais après que la notion de l'idéal les eut séparés d'abord, eut suscité, excité contre elle la révolte de l'âme humaine.
La grand problème est celui-ci , et Ch. Richet
Ta posé et cru résoudre : chercher dans la nature une preuve indéniable de finalité, et la science alors aura retrouvé Dieu, c'est-à-dire une Intelligence créatrice, l'Intelligence, le Nous d'Anaxagore, un Dieu qui cependant resterait incompréhensible toujours, puisqu'il nous semblerait injuste et sans amour, aussi imparfait que sa création.
Mais l'humanité, ayant rêvé et créé la justice, saurait peut-être désormais, moins difficilement qu'autrefois, se passer d'un Dieu juste.
Et le beau, nous le voulons partout et en tout. Et nous arriverons à la culture intensive et magnifique de la terre, comme le rêvaient les Iraniens. Nous reprendrons ainsi l'agriculture héroïque, la fécondation de toute la Terre, non plus ennemie, non plus hostile, mais vaincue, pacifiée, aim l'homme.
Et l'avenir, de plus en plus, verra la réconciliation, l'hvmen de l'homme et de la Nature, et ainsi l'harmonie du rêve et de la réalité, de l'idéal la vie.
La vie héroïque.
Cette vie est si misérable et si plate, que tout homme vraiment homme doit la vouloir exalter, ennoblir, diviniser môme, pour la faire digne d'être vécue.
Il faut avoir ce courage et cette force de tout regarder sans peur, même le néant, de résister au vertige et de faire toujours acte d'homme, et par la hauteur de sa conscience morale de vouloir ressembler à ce Dieu d'absolue perfection, qu'avait su rêver l'âme humaine.
Il faut vivre, comme si l'on ne pouvait mourir, « avec de grands espoirs et de vastes- pensées »; il faut participer en sa vie éphémère à la vie éternelle, infinie; il faut se faire un avec tous, sentir vibrer son cœur avec le cœur du monde ; il faut percevoir du monde tous les mouvements, tous les frissons, toutes les joies, toutes les douleurs. Et l'homme moderne le peut enfin ! X'est-il pas par le lien de sympathie, et par les conquêtes de la science, et par le réseau électrique, système nerveux de la planète, en communication aujourd'hui,
partout et à toute heure, avec l'immense vie générale? Le son de la plus lointaine souffrance, de la plus lointaine injustice, mais aussi celui des joies, et de toutes les victoires de la justice et de la vie, quotidiennement, sans cesse, par delà les mers, les plaines et les montagnes, viennent retentir en mon âme. Oui, la vie de tous les êtres a désormais sa résonnance en moi, et je sens perpétuellement vibrer, trembler de douleur ou de joie cette âme, qui plonge et palpite ainsi en l'immense océan des âmes.
Et il faut vivre aussi, comme si Ton allait mourir, se hâter dès lors, ne pas remettre à plus tard le bien, l'œuvre de vertu ou de beauté que l'on veut accomplir; il faut agir sans perdre une heure; et s'enivrer de tout ce qui enivre, vivre d'admiration, d'enthousiasme, d'amour...
Que toutes les pensées généreuses, que toutes les volontés généreuses éparses dans les esprits et les âmes, et d'abord en ceux des héros et des saints .soient en toi ! Avec tous les grands cœurs, avec tous les hommes de bonne volonté, dans le présent ou le passe, avec tous ceux qui vaillamment
agissent ou ont agi pour le triomphe du bien et du beau, agis, hâte-toi d'agir ! Que ton esprit, ton âme s'unissent aux esprits et aux âmes qui ont rêvé ou rêvent une humanité nouvelle, et qui ont préparé ou préparent une répartition plus équitable et plus large des vraies Joies et des vraies richesses !
Que l'Idéal soit offert par une révélation, ou que, créé par nous, il ne soit qu'en nous, — comme une protestation de la conscience humaine contre un monde qui lui apparaît sans idéal, sans ordre et sans but, — il oblige aujourd'hui tout homme, vraiment homme.
L'Art nouveau '
Une idée glorieuse, à l'honneur, je le reconnais, des organisateurs ou de l'un des organisateurs de F Exposition, a été d'avoir fait de la Seine le décor principal et central de cette ville de rêve, qui s'est élevée un moment sur ses bords. Je les félicite ou le félicite d'avoir compris l'incomparable beauté de ce fleuve, certainement le plus beau entre ceux qui traversent les capitales de l'Europe. Pour quiconque s'occupe et se préoccupe de l'esthétique des villes, il y a deux merveilles à Paris, il y a la place de la Concorde, avec la perspective surtout qui s'étend vers l'Arc de Triomphe, et il y a la Seine depuis le pont d'Àusterlitz jusqu'au Point du Jour. Pascal a dit : Les fleuves sont des chemins qui marchent. Nulle voie qui marche, nulle voie au monde et pas même l'antique voie triomphale