‹ Œuvres choisies de Jean RacineChapitre 90 sur 159 · ACHILLE, IPHIGÉNIE · texte numérisé non relu

ACHILLE, IPHIGÉNIE

ACHILLE

Madame, je me tais, et demeure immobile :

Est-ce à moi qae Ton parle, et connait-on Achille 1

Une mère pour vous croit devoir me prier;

Une reine, à mes pieds, se vient humilier ;

Et, me déshonorant par d'injustes alarmes.

Pour attendrir mon cœur on a recours aux larmes.

Ctui doit prendre à vos jours plus d'intérêt que moi^

Ah ! sans doute, on s'en peut reposer sur ma foi !

L'outrage me regarde ; et, quoi qu'on entreprenne.

Je réponds d'une vie où j'attache la mienne.

Mais ma juste douleur va plus loin m'engager

C'est peu de vous défendre, et je cours vous venger.

Et punir à la fois le cruel stratagème

Ctui s'ose de mon nom armer contre vous-même.

IPmGÊNIE.

Ah ! demeurez, Seigneur, et daignez m'écouter.

ACmLLE.

Cluoi ! Madame, un barbare osera m'insulter 1 Il voit que de sa sœur je cours venger l'outrage ; Il sait que, le premier, lui donnant mon suffrage, Je le fis nommer chef de vingt rois ses rivaux ; Et, pour fruit de mes soins, pour fruit de mes travaux, Pour tout le prix, enfin, d'une illustre victoire Ctui le doit enrichit, venger, combler de gloire, Content et glorieux du nom de votre époux,

220 ipmGÉNiB,

Je ne lai demandais que l'honneur d'être à voua. Cependant, aujourd'hui, sang:uinaire, parjure, C'est peu de violer l'amitié, la nature ; C'est peu que de vouloir, sous un couteau mortel, Me montrer votre cœur fumant sur un autel ; D'un appareil d'hymen couvrant ce sacrifice, Il veut que ce soit moi qui vous mène au supplice ; due ma crédule mam conduise le couteau; Clu'au lieu de votre époux, je sois votre bourreau. Et quel était pour vous ce sanglant hyménée.

Si je fusse arrivé plus tard d'une journée î Cluoi donc ! à leur fureur livrée. en ce moment, Vous iriez à l'autel me chercher vainement; Et d'un fer imprévu vous tomberiez frappée, En accusant mon nom qui vous aurait trompée 1 n faut de ce péril, de cette trahison.

Aux yeux de tous les Grecs, lui demander raison. A l'honneur d'un époux vou5»-méme intéressée, Madame, vous devez approuver ma pensée.

n faut que le cruel, qui m'a p" mépriser, Apprenne de quel nom il osait abuser.

IPHIGÊNIE.

Hélas ! si vous m'aimez, si, pour grâce dernière, Vous daignez d'une amante écouler la prière, C'est maintenant. Seigneur, qu'il faut me le prouver. Car enfin, ce cruel que vous allez braver.

Cet ennemi barbare, injuste, sanguinaire.

Songez, quoi qu'il ait fait, songez qu'il 2st mon père.

ACmLLE.

Lui ! votre père 7 Après son horrible di-ssein. Te ne le connais plus que pour votre assassin.

nuaÉBiB. 821

ipmaÉNiE.

C'est mon père, Seigneur, je vous le dis encore : Mais un père que j'aime, un père que j'adore, Glui me chérit lui-même, et doU, jusqu'à ce jour, Je n'ai jamais reçu que des marques d'amour.

Mon cœur, dans ce respect élevé dès l'enfance, Ne peut que s'afiSiger de tout ce qui l'offense ; ^t loin d'oser ici, par un prompt changement. Approuver la fureur de votre emportement.

Loin que, par mes discours, je l'attise moi-même, Croyez qu'il faut aimer autant que je vous aime. Pour avoir pu souffrir tous les noms odieux Dont votre amour le vient d'outrager à mes yeux Et pourquoi voulez-vous qu'inhumain et barbare Il ne gémisse pas du coup qu'on me prépare 1 duel père de son sang se plait à se priver 1 Pourquoi me perdrait-il, s'il pouvait me sauver? J'ai vu, n'en doutez point, ses îarmes se répandre. Faut-il le condamner avant que de l'entendre ? Ilélas ! de tant d'horreurs son cœur, déjà troublé. Doit-il de votre haine être encore accablé 1

ACmLLE.

Cluoi! Madame, parmi tant de sujets de crainte. Ce sont là les frayeurs dont vous êtes atteinte ! Un cruel (comment puis-je autrement l'appeler 1) Par la main de Calchas, s'en va vous immoler; Et lorsqu'à sa fureur j'oppose ma tendresse.

Le soin de son repos est le seul qui vous presse ! On me ferme la bouche ! On l'excuse I On le plaint f C'est pour Inique l'on tremble,et c'est moi que l'on crainUi Triste effet de mes soins ! Est-ce donc là, Madame

^t£è ipmGfiNis,

Tout le progrès qu'Achille avait fait dans votre âme 1

IPHIOÊmE.

Ah ! cruel, cet amour, dont vous voulez douter,

Ai-je attendu si tard j|9ur le faire éclat^er?

Tous voyez de quel oeil, et comme indifférente

J'ai reçu de ma mort la nouvelle sanglante.

Je n'en ai point pâli, due n'avez-vous pu voir

A quel excès tantôt allait mon désespoir,

Cluand, presqu'en arrivant, un récit peu fidèle

M'a de votre inconstance annoncé la nouvelle !

Gluel trouble ! duel torrent de mots injurieux

Accusait à la fois les honmies et les dieux !

Ah I que vous auriez vu, sans que je vous le die,

De combien votre amour m'est plus cher que ma vie !

dui sait môme, qui sait si le Ciel irrité

A pu souflrir l'excès de ma félicité ?

Hélas ! il me semblait qu'une flamme si belle

M'élevait au-dessus du sort d'une mortelle !

ACmLLE.

Ah ! si je vous suis cher, ma princesse, vivez.

Page 1