ACTE PREMIER
les deux : toi, tu t'es marié ; moi, je me suis fait soldat, et, quoi que tu penses de mon uniforme, j'aime mieux mon régiment que le tien.
gaston, regardant l'uniforme du duc.
Bien obligé !
LE DUC
Oui, regarde-la, cette casaque. C'est le seul habit où l'ennui ne soit pas entré avec moi. Et ce petit ornement que tu feins de ne pas voir ... Il montre ses galons.
GASTON
Un galon de laine.
LE DUC
Que j'ai ramassé dans la plaine d'Isly 1), mon bon.
GASTON
Et quand auras-tu l'étoile des braves ?
Ah ! mon cher, ne plaisantons plus là-dessus : c'était bon autrefois ; aujourd'hui, la croix est ma seule ambition, et, pour l'avoir, je donnerais gaiement une pinte de mon sang.
GASTON
Ah çà ! tu es donc un troupier fini ?
LE DUC
Eh ! ma foi, oui ! j'aime mon métier. C'est le seul qui convienne à un gentilhomme ruiné, et je n'ai qu'un regret, c'est de ne pas l'avoir pris plus tôt. C'est amusant cette existence active et aventureuse ; il n'y a pas jusqu'à la discipline qui n'ait son charme. On sait ce qu'on doit faire, on le fait, et on est content.
GASTON
A peu de frais.
LE DUC
Et puis, mon cher, ces idées patriotiques, dont nous nous
l'étoile des braves = het eerekruis ; il n' y a pasjuaqu' & = zelfs î A peu de frais = goedkoop
') Victoire dn général Burgeaud sur les Morocains (1844).
moquions et que nous traitions de chauvinisme, nous gonflent diablement le cœur en face de l'ennemi. Le premier coup de canon défonce les blagues et le drapeau n'est plus un chiffon au bout d'une perche, c'est la robe même de la patrie.
GASTON
Soit ; mais ton enthousiasme pour un drapeauquin'est pas le tien . . . *)
Bah ! on n'en voit plus la couleur au milieu de la fumée de la poudre.
GASTON
Enfin, tu es content, c'est l'essentiel. Es-tu à Paris pour longtemps ?
LE DUC
Pour un mois, pas plus. Tu sais comment j'ai arrangé ma vie ?
GASTON
Non, comment?
LE DUC
Je ne t'ai pas dit ? . . . C'est très ingénieux : avant de partir, j'ai placé chez un banquier les bribes de mon patrimoine, cent mille francs environ, dont le revenu doit me procurer tous les ans trente jours de mon ancienne existence, en sorte que j'ai soixante mille livres de rente2) pendant un mois de l'année et six sous par jour pendant les onze autres. J'ai naturellement choisi le carnaval pour mes prodigalités : il a commencé hier, j'arrive aujourd'hui et ma première visite est pour toi.
Gaston invite son ami à passer chez lui son congé. Le duc hésite.
GASTON
Ah ! oui, tu te figures, parce que j'ai épousé la fille d'un
défonce les blagues = maakt een eind aan de praatjes ; bribes — brokjes
') Le duc est légitimiste, c'est-à-dire partisan des Bourbons, tandis qu'il sert sous les drapeaux des Orléanistes.
2) Soixante mille livres de rente, c'-à-d. soixante mille francs.