‹ Œuvres choisies de Jules SandeauChapitre 85 sur 124 · ACTE II, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE VI

BERNARD

Monsieur le marquis, voilà un quart de siècle, de grandes choses allaient s'accomplir, une aurore nouvelle se levait sur la France. Vous n'étiez pas de ceux qui la saluaient alors avec amour, car vous fûtes un des premiers qui donnèrent le signal du départ. La patrie vous rappela, c'était son devoir ; vous fûtes sourd à son appel, c'était sans doute votre bon plaisir ; elle confisqua vos biens, c'était sa volonté souveraine.

LE MARQUIS

Monsieur ! . . .

BERNARD

Ces biens devinrent la propriété de la nation, un de vos fermiers les acheta du prix de ses sueurs, et lorsqu'il eut recousu lambeaux par lambeaux le domaine de vos ancêtres, il s'en dépouilla comme d'un manteau et vous le mit sur les épaules.

LE MARQUIS

Monsieur ! . . .

BERNARD

Par quel enchantement cet homme se porta-t-il à un tel excès de générosité ? Comment se décida-t-il à résigner entre vos mains la sainte propriété du travail?... Madame la baronne, peut-être pourriez-vous me l'apprendre?

LA BARONNE

Moi, Monsieur?

BERNARD

Ce que je sais, moi, c'est que cet homme mourut sans s'être seulement réservé un coin de terre pour son dernier sommeil, vous laissant, monsieur le marquis, paisible possesseur d'une fortune qui ne vous avait coûté d'autre peine que de rentrer en France et d'ouvrir la main pour la recevoir. le marquis, se levant et passant devant la Baronne qui se lève aussi.

Monsieur ... un pareil langage . . .

lambeaux par lambeau x = stuk voor stuk ; r é s i g u e r = voorgeven

Bernard, se levant à son tour.

Oh ! vous m'entendrez . . . vous n'êtes pas au bout ... Il faut que vous sachiez ce que vous avez fait, et ce qui vous attend.

LE MARQUIS

Prenez garde, Monsieur, je suis ici chez moi, mais je puis l'oublier.

BERNARD

Chez vous ! . . .

LA BARONNE

Monsieur le marquis a raison, vos paroles sont cruelles, Monsieur, et nous blesseraient au cœur, si elles étaient méritées.

BERNARD

Il est vrai, je m'emporte. Eh bien ! Monsieur, voyons, ai-je eu tort? Mes paroles sont cruelles . . . Répondez, prouvez-moi qu'elles ne sont pas méritées?

LA BARONNE

Asseyez-vous, mon ami. (Le Marquis s'assied dans le fauteuil accupé précédemment par la Baronne.) — Monsieur, puisque vous m'avez priée d'assister à cet entretien, vous souffrirez sans doute que j'y prenne part, et, puisque je suis en cause, que je réponde pour tous deux? (Elle s'assied ainsi que Bernard.) Vous êtes jeune, Monsieur; cette nouvelle aurore dont vous parlez, si vous l'aviez vue poindre, vous sauriez comme nous que ce fut une aurore de sang.

BERNARD

Madame . . .

Ah! pardieu! Monsieur, j'aurais bien voulu vous y voir. Si l'on venait vous dire que ce château menace ruine, si ce parquet tremblait sous vos pieds, et que le plafond criât et craquât sur nos têtes, resteriez-vous assis tranquillement dans ce fauteuil? Si le bourreau, la hache

en cause = daarin betrokken ; p o i n d r e = opdagen jmenace ruine = op het punt staat in te storten ; bourreau = beul

Page 1