‹ Œuvres choisies de l'abbé de Vertot (volume 2)Chapitre 1 sur 15 · LIVRE DIXIfiME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIfiME

Le Grand-Maltre n'eut pas plut6t donn^ les '^~^ ordres n^cessaires pour la defense de Tisle de de i/istft- Mahe , qu il passa k celle du Goze : il la parcou- '^^^^' rut, etvisita les endroits oil les corsaires pouvoieut faire quelques descentes ; ordonna des retranchemens , fit entrer dans le ch&teau plu8ieur9 pieces d artillerie , et des munitions de guerre et de bouche; laissa , dans cette place, une compa-* guie d'infanterie; et, apr^s avoir exhort^ les habitans k conserver une fidelity inviolable a FOrdre^ il repassa aMalte, et ^tendit aq89it6t ^^.

3 H18T01RE DE l'oRORE

^, ^^^^^ vCies et 8e9soin8 »ur Tripoli (i) , cctic villc d'Afri- M 1 1 t.K- que, dont on a vu que TOrdre avoit eu tant de ^***"' peine it »c charger, k cause qu elle ^toit doi^ee et sans d^Fense.

Nous avons dit que le chevalier Sangfuesse y avoit 6t^ etabli pour (][ouverneur, par les comluissaires, qui, au nom de TOrdre, en prirent possession, l^e Grand-Mattre , en luienvoyantde nouveaux secours, le conBrma dans cet emploi. On ne pouvoit {;u6res le remettre en de mcilleures mains ; cetoit un ancien chevalier, qui s'^toit si{pial^ , au dernier sidgc de Rhodes, par plusieurs actions de vdleur, ct qui , combattant sous les ordres du Grand-Mattre, pendant un sidge si long ct si meurtrier, avoit acquis Tart de ' conserver les places qui lui seroient confines. Ce commandeur, se trouvant resserrd dans Tripoli, par d autres villes voisines , et par dcs bourgades toutes habitues par dcs infiddles, et par des peuples autrefois sujets des rois .de Tunis, envoyoit sou vent contre ces Africains, et sur leur territoire, difli^rens partis, pour ravager la campagne.

Parmi ces villes , occupies par des Mahometans , Giensor et Tachiora ou Tachore, sctoient soustraites , depuis quelques ann^es , de la domination des rois de Tunis : la garnison de Tripoli feisoit souvent des prisonniers et du butin jus-

(i) Fazelius, dc rebus Siculis f lib. I. — Bosio, torn. 3, • t^'JibiAS* • • •••••••

qu aux portes de ces places. Les habitans de Glen- " zor, fatigues par les entrepnsea conttnuelles de de l'Islbces iacommodes voisins , traitereat avec cux ; et , ^'^^^ moyennant certaine contribution ,dont on con- "Vint, Sanguease, du consentement du Grand- Maltre,leur accorda la paix, et ^tendit, de ce c6t6Adi , la liberte du commerce.

Le seigneur de Tachore, plus puissant que ceux de Gienzor , et mattre d*un bon port, ne voulut point entendre parler de tribut. Le territoire de ce cheque , ou seigneur de Tachore, du c6te de Tripoli , consistoit dans une grande plaine, qui s'^tendoit a quatre lieues de cette ville y vers le levant. Cette grande campagne etoit remplie de villages qui fournissoient ^ k leur seigneur, un assez grand nombre de cavaliers et d arquebusiers , fort braves, et dont le principal exercice ^toit de voler. Us en vinrent aux mains avec les Maltois : chaque parti dressoit des embuches a ses voisins. Tout cela se passa , d abord , avec assez peu de perte de part ^t d autre, si on en'excepte la mort du cbevalier de Harlay, de la langue de France, quufi excea de courage, et trop peu de precaution, fit p^rir, avec la troupe qu il commandoit , dans une em-» buscade des Tachorisains.

Nous ne noiis serious pas arr^t^s k ces cour- ,531, ses , ordinaires entre des peuples voisins ^ et de differente religion , si ces petites guerres lien avoient cause , dans la suite, de bien plus im* portantes , et dans lesquelles nous verrons que

4 HISTOIBE DE L'OBOfiE

les amies des chevaliers de Saint-Jean ne furent

M LULfc. pas moins utiles aux princes CkrcUens^ dans cette

AuAM. troisiime partiedu Monde, queiles iavoient et^

dans TAsie, pendant ie sejoor que la religion

avoit fait dabord dans la Palestine, et ensuite

dans Fisle de Rhodes.

II y avoit deja quelque terns que des ^erres civiles s etant ^levees dans les £iats d' Alger et de Tunis, les Turcs Ottomans, ou plutot des corsaires. sous leur uom , pour profiler de ces divisions, setoient enipares de plusieurs places, situees Ie long des c6tes de Barbaric. Plusieurs chevaliers , et ceuxm^mes qui avoient temoigne Ie plus d'^loignement, pour se charger de la defense de Tripoli, propos^rent alors, au Grand- Mai tre, de porter, de cc c6te-la , tout TefFort des arnies de la religion. Us lui representereat que 1 Ordre ne pourroit jamais conserver une place aussi foible que Tripoli, et sur-tout sans territoire, a moins de la couvrir par de nouvelles conqu^tes, et par une ctendue de pays, qui put fournir a la sulisistance de la garnison. Ce projet n^toit pas sans fondcment; mais, outre que Ie Grand-Maitre, avaot que de s engager dans cette guerre, etoit bien aise de laisser afFoiblir ces infid^les, et se ruioer reciproquement , il ^toit dailleurs actuellement occupe par un dessein form^ depuis long-tems, et dont il esperoit que sa religion pourroit tirer un avantage plus considerable.

Modon attiroit alors toute son attention ,

cetoit Funique objct de ses desirs ; et tout ce qui pouvoit Fapprocher de Rhodes , paroissoit , de Listsk ses yeux, comme une' autre Rhodes m&oie , '^"*** ou du moins comme un moyeo qui pourroit, un jour, lui en faciliter la conquete. Ainsi, avant que de fixer absolument sa residence dans Tisle de Malte, et avant que d'eng^ager son Ordre dans les d^penses n^cessaires pour mettre hors dlnsulte cette isle , ouverte de tous cotes , il resolut, a la faveur des intelligences quil avoitdansModon, de tl^cher de surprendre cette place.

Dans cette vue, il prit, a la solde de la reli* gion, un bon nombre de soldats, qui venoient de servir au siege de Florence , que le Pape et lempereur avoient entrepris de concert, et ou ces deux princes avoient retabli laotorite des Medicis (i). Le chevalier Salviati, parnnt de ce pontife, et prieurde Rome, par ordre du Grand* Mattre, amena ces troupes a Malte, sur six galeres bien armees, dont il y en avoit trois a TOrdre. Le vice-roi de Sicilc avoit pr^e la quatri^me; et Jacques Grimaldi , seigneur Grenois, et grand homme de mer, en avoit loue deux autres qui lui appartenoient, moyennant mille ecus par mois; ct on etoit convenu quil lescommanderoit en personne\ tant que dureroit cette expe*

dition.

Le Grand-Maltre , ne pouvant quitter Malte,

(i) Bosio , torn. 3 , lib. VI.

6 HISTOIHE DE L*OEDEB

dont sa preseDce faisoit la prindpale force , M l'Islk- iiomma, pour general de Tentreprise, le prieur ^^^' de Rome; et le chevalier de Bonifieice, bailli de Manosque , devoic avoir le commandeinent de la flotte , pendant que le general seroit a terre , et attache a I attaque de Modon. Des brigantins , de diSS^rentes grandeurs, charg^ de troupes et de munitions de guerre, devoient accompagner les galores; et on confia deux vaisseaux marchands, charges de planches, et destin^ pour Tex^ution de lentreprise , a Jean Scandal! , Ghr^ tien Grec de Fisle de Zante, et fils dun des deux ren^ats , dont nous avons parli^ dans le livre precedent, et a Janni Necolo, aussi Chretien Grec, tons deux connus , a Modon , par le commerce frequent quils y faisoient (i).

Outre »tm grand nombre de chevaliers , qui senibarqntrent pour cette expedition , le vicomte de Cicala, fameux armateur, et fr^re du cardinal de ce nom , offrit ses services au Grand- Mattre; et il joignit la flotte de TOrdre, avec deux galeres bien armees , qui lui appartenoient , et qu il commanda en personne.

Avant que cet al^mement sortit des ports, on tipt plusieurs Conseils, au sujet de Texecution de cette entreprise; et, apr^s di(fierens projets^ le Grand-Ma! tre sarreta'^ celui*ci : Qu^ les galores , brigantins, grips, et autres pctits navires, se tiendroient caches le long des c6tes de la pe-

(i) Lib. IX; pag. 5o3.

DES CHEVALIERS DE MAITE. f]

lite isle de Sapieoza, situ^e vis-a-vis Modon ; que, — '■

dur le soir et proche de la nuit, on feroit avan* pe lUiccer deux navires marcfaands, charges, en appa* '^'^^'^' rence; de bois et de planches , mais sqxxs lesquelles il y auroit un bon nombre de chevaliers et de braves soldats caches ; que le jeune Scandali, sous pr^texte de demander pratique , et , de concert avec son pere , se rendroit au pied de la tour du in6lc , qui etoit environ a cinq cents pas 4e la place , et quil sen empareroit ; que le com* pagnon da jeune Scandali se pr^senteroit, dun autre c6te, a lentreis du port; et quapres avoir e^sayij pour la forme , la visite de Quir Calojan, lautre renegat, directeur de la douqpe, il se retireroit , a la faveur de la nuit, dans sa maison ; que le leudemain, a Touverture de la porte, Jes troupes qui etoient cach^es dans ces deux brigantinSySejoindroientpoursemparerdecette porte; quon tireroit aussitdt un coup de canon pour en donner avis au general , qui , a Tinstant , partiroit de Tisle de Sapienza , debarqueroit ses troupes , et se jetteroit dans la place par la porte qui auroit etc surprise.

Le prieur de Rome, qui ^toit charge de cette ,53,, expedition , partit du port de Malte, le 1 7 aout ; et, apr^s avoir vogue heureusement , pendant quelques jours , il ne voulut arriver que de nuit a risle de Sapienza. II cacha sa petite flotte dans Ja cale de Tisle la plus couverte ; et , apres avoit* desarbore ses galdres, il envoya, a Modon , Straligopule et Marquet , ces deux Rhodiens , dont

8 fflSTOIBE DE L^OftDftB

1 noas avona parl^ , afin de reconnolire si les deux

M LfsLc. renigais n avoient point cbang^ de dispoution ,

^^^^' et sUs ^toieot toujoura maltres de leors postes, et en ^t de tenir leur parole. Les deux Rhodiens, d^^uises en marchands, enlr^rent dans Modon , yirent les deux Grecs rentals ; et ^ les ayant trouv^ fermes , in^branlables , et m^me dans Fimpatience de se signaler dans Tex^cution de cette entreprise, ils les engag^rent a passer, avec eux , dans Tisle de Sapienza , pour en ^conftrer avec le prieur de Rome. Ge g^n^ral les re- ^ut bien; et, apr^ leur avoir confirm^, de la , part du Grand-Maltre , les promesses d une ma* gnifi<|ue recompense, que les deux Rhodiens leur avoient faites, il leur proposa difFerentes diffi. cultes, auxquelles ils satisfirent pleinement. Us ajouterent que tout consistoit dans la diligence et la promptitude de rex^cution ; et, pour y determiner Salviati , ils lui representdrent que rOrdre n avoit manque lentreprise sur Rhodes , que par sa lenteur et son trop de precaution. Mais ce general , craignant une double intelligence , et que ces deux Grecs , apr&s avoir renonce a la foi, ne se flssent pas scrupule de le trahir et de le livrer aux Turcs , il exigea d eux , avant que de s engager plus avant, quits conduistssent, a Modon, le commandeur Sciatese, Romain, le chevalier de Broc, Franqais, de la langue de Provence , et le seigneur Jacques Grimaldi, afin qu^tant sur les lieux, ils pussent, tons troiSy reconnoitre sll y avoit surety dans

cctte entreprise, et convenir, ensuite, des der- '

• VlLLIERS

nidres mesures , pour le d^barquement des trou- oe l'Irlepes , et Fattaque de la place. , ^"^*■•

Ces deux ren^gats, avec le& chevaliers, deguis^s en marchands, abord^rent, sur le soir, au port de Modon, comme Vils fussent revenus pour les afFaires de leur commerce , de Tisle de Sapienza. Scandali , le p^re , qui commandoit dans la tour du mdle, sous pr^texte d'y dpuner a souper k ces ^r^tendus marchands , leur fit voir la facility qu'il avojt de les en rendre mattres; et, dans la m^me vue, ils furent coucher chez lautre renef^at, qui logeoit procfae de la jporte de la ville, et dont, comme douanie|r, il avoit les-entr^es libres. Les chevaliers parurent contens de la disposition ou ils voyoient ces deux Grecs ; et le fils de Scandali , Chretien , comme nous avons dit , et qui n avoit pas voulu imiter son pere, dans son apostasie, les ramena, le lendemain , a Sapienza.

Les chevaliers, a leur retour, d^clarerent, au general , qu'ils croyoient que ces deux renegats marchoient, de bon pied, dans cette affaire ; mais qu apr^s tout , on ne pouvoit prendre trop de precaution avec des traltres ; qu'ils trouvoient meme de grandes difficult^s dans Tex^cution de cette entreprise; que, quoique Scandali command&t dans la tour du mole, les janissaires, qui y etoient de garde , aii premier mouvement qull feroit, prendroient les armes contre lui; que, sur le bruit , inevitable dans ces occasions,

lO BI8TOIEE DE LORDAE

et 8ar Tavis qu en reoevroit le gouvenienr de M L'buK. Modon, U feroit fermer, aiMftit6t, les portes de ^'^^^ la ville , et que la g%rnison et les habitans se* roknt bienti6t en etat de repousser oeux qui les attaqueroieDt. Ges difficult^s , et meme celles qu en pareilles occasions on ne peut presque jamais pr^voir, balan^oient, dans lesprit du general ) le desir qu il avoit de tehter cetle entre- |>rise. Le jeune Scandali , ayant p^netr^ une partie des soup^ons du general , lui dit que son pire ne Tavoit iieiit venir de Zante , et ne lui avoit communique le secret de ce dessein , que dans la vde de roffiriri et de le lui remettre pour 6tage de sar fidelite , et qu il ^toit pr£t a rester dans sa galore ; qu a Tegard des janissaires , qui ^toient , en petit nonlbre , dans la tour du Mole , son pire s^uroit bien les doigner sous differens preteites ; et qull avoit meme resolu de les faire boire , et de les enyvrer, pour les mettre hors d'etat de s opposer a Fentr^ des chevaliers dans la tour ; dailleurs que le dessein de son pere et de son associe y n avoit jamais ete d emporter cette place a force ouverte; quon ny reussiroit que par surprise ; qu il craignoit seulement que la fecUite qui paroissoit d^ns Fexecution , n eut fait naitre la defiance du general. EnBa , ce jeune homime, plein de zile et de courage , leur montra cette conquete par des endroits si aises et si brillans ^ . que tout le Conseil resolut de ne pas diffi§rer davantage : et on renvoya le jeune Scandali a sod

DES CnBYALIBRf 0f: MALTE. I f

pdre, pour Tassurer que, le soir indmt, on t«ttteroit 1 en t rep rise. ,)n l'Isli-

Dans coUe v.ue/le g^a^ral fit embarqoer plu- ^^^*' sieurs ohevaUers , et un bon nombre de soldats , 6ur deux felouques ; et on leg cacba ^us dee planches , dont ces deux petita batuntoB paroi»soient charges , et qui ^toient destiaiid k faoiliter ' le d^barquement des troupes qui ^toient sur lee galores. Stefi Marquet , le Bbodien , doat lecommandeur Bosio «6toit aervi si utilement pour former le premier plan de cette conjuration, litoit sur le premier brigantin , qu on appelloit , en ce tems-la, un grips. 11 se rendit, sur le soir, k 1 entree du port. Calojan, qui en avoit la garde, en quality de grand douanier , feignant de ne le pas connottre , monta dans ce navire; et, apr^s Tavoir visits , pour la forme , et pour ne se pas rendre suspect , il en fit son rapport , au gouverneur, comme d'un petit navire charge de planches , qu un marchand venoit vendre , dit-il, k des ouvriers de la ville : le gouverneur lui per* mit de le laisser entrer. Ceux qui ^toient cach<is dans cettc felouque , deguis^s en matelots , k la faveur des t^n^bres , et sous pretexte d'etre oUi*g^s de partir, le lendemain , de grand matin, mirent a bord ces planches , et des pieces de bois dent ils form&rent une espdce de pont , vis«a-vis la porte de la yille quon vouloit surprendre> pour faoiliter le debarquement des troupes qui ^toient si)r les galores; et ils se retir^rent , epsuite,

Vtumt

II BrSTOIftB DE L^OIDBC

dans la maison do renegat , oil ils pa»irenC le re«ce de la ouit.

Le jeaoe Scandali , qui ^toit dans Faatre felouque, vint, presquen m^me-tems, donner fond a la pointede la tour; et, comme son pere y commandoit, et que lui-mime y venoit son^ent de Tisle de Zante , oil il demeuroit , les janissaires de la tour, avec iesquels il etoit familier, le re- ^arent sans difficult^ ; et il entra dans cette tour avec huit autres Grecs, deguis^ en Tares , qui en parloient la langue avec facility , et qui se di* soient soldats des garnisons de Lepante et de Patras. Son pire, suivant qu'on en ^toit convenu , dispersa , par differentes commissions , quelques-uns des ' gardes ; et il invita a souper ceux qui restoient. Dans la ch&leur du repas , on leur presenta dun excellent vin Grec, que son filS) disoit-il , lui avoit apporte dans sa felouque.* Les veritables Turcs , d autant plus friands de cette liqueur, qu clle leur etoit defendue par la loi, en burent avec cxces : ils furent bientot yvres; et, a la faveur d un assoupissement qui suit , ordinairement , lyvresse , les chretiens Grecs , deguis^s en janissaires , introduisirent , dans la tour, les chevaliers et leurs soldats, qui ^toient restes caches dans le brigantin. Ils coupdrent la gorge aux Turcs, en li^rent d autres, se rendirent maitres de la tour ; et tout cela se passa dans le silence de la nuit, sans bruit, et sans que le gouverneur, qui etoit loge a cinq centspasdelatoiir, en eut aucune connoissance.

DES CHEVALIERS DE MALTE. l3

Dun autre c6te, le renegat Calojan, a la

pointe du jour, et a Fouverture de la porte, sy DE'\"bLL pr^senta avec quelques chevaliers deguis^s en ^*"* matelots , et qui avoient passe la nuit dans sa inaison : lis s arret^rent a la porte pour donner le terns au reste des soldats , qui ^toient caches dans les deux grips , de s'avancer. Ces deux troupes se joignirent : its etoient environ trois cents hommes. A leur approche, les pr^tendus matelots qui etoient a 1 entree de la porte, mir^nt r^p^e a la main , chargerent les gardes , en intrant quelques-uns , et le gros de la troupe ^tant survenu, se saisit de la porte, et crut la ville prise. On tira aussitot un coup de canon pour signal , et, pour donner avis, au general, qu il savanqat , en diligence, avec ses galores. En Tattendant, les troupes Chr^tiennes, au lieu de marcher droit au chateau oil le gouverneur etoit retir^ , aprds avoir laiss^ seulement un corps-de-garde k la porte de la ville, se jett^rent dans les pre-, r mieres maisons , et les plus proches de la porte , pour les piller : on y commit toutes les violences^ ordinairesen pareilles occasions, dans des places surprises ou emport^es d assaut , et F^pee a la main. Les habitans, pour eviter la premiere fureur du soldat , se refugi^rent dans le chateau : le gouverneur leur fit prendre les armes ; et , ayant reconnu le petit nombre des Chretiens , et que la plupart s etoient meme s^par^s pour pil* Icr , il sortit a la tete de sa garnisop et des habitans y charged brusquement ces pillards. qui

l4 RISTOIRE D» L*ORDRE

^oient disperses , et en tua d'abord plusieurs. Ca M l*ul&- p^ril commun les r^unil ; ils se ralli^renl, firent AuAM. ferm^, et, en attendant Farriviie des {jal^res, t&chirent de se main tenir dans les difr(6rens p09tes (fn'ils oocupoient. On se battoit , de part et d autre, avec une ^gaie fureur; les chevaliers, qui perdoient, k tous momens , les plus braves de la troupe, se d^esperoient de ne point voir arriver le secours ; mais ils ne s^avoient pas qu*un vent violent et contraire avoit emp^ch^ le general d entendre le bruit du canon ; et ce ne ftit que sur le midi , et par une barque que le jeune Scandali d^pdcha, quil apprit que les chevaliers ^toient dans la ville , et aux mains avec la garnison du ch4teau. II se rendit aus8it6t dans la place; et, avec toute la diligence que put faire la chiourme de ses galeres, il d^barqua sans obstacle. Apr^sque, selon lordre de la guerre , il eut laisse quelques troupes , commandoes par ]e chevalier d'Humi^res a la garde des galores, et dans la tour du m6le , il s'avan(;a, k la t£te du corps qu il commandoit, joignit ceux qui ^toient aux mains avec le gouverneur et sa garnison ; autant par sa valeur , que par le nombre superieur de ses soldais, il Tobligea bientdt de se renfermer dans lech&teau. Comme il ny avoit pas moyen de Ty forcer sans artillerie , il en envoya chercher sur les galores : mais , pendant tout le terns qu on > mit a faire venir du canon , il arriva du secours au gouverneur. Ce commandant n avoit pas plutdt vtt la premiere troupe des chevaliers dans

DES GHETALIBR8 DE MALTE. l5

la place , qu il avoit d^p^b^ d^s courriers daii$ les villes voisines , ei au gfourerneur de Ja pro- be l'Islb* vince, poar lui faire part de la descente et de ^'^^^^ Tattaque des Chretiens. Heureusement pour le gOQTerDenr dtt chateau , le sangiac de la pro-^ vince ^toit k la t&te d'un corps considerable d^ troupes , que , par ordre de Soliman , il devoit conduire iucessamment sur les fronti^res dd Hon^e , oil le Grand-Seigneur faisoit alors la guerre. Le sangiac , qui n etoit pas camp^ loin de Modon , aux premieres nouvelles qu il eut d^ I'entreprise des cbevaliers, fit partir quelques compagnies de cavalerie^ qui se rendirent, ayed une extreme diligeuce , k Modon , et qui furent introduitesy dans le chateau y par une porte qui donnoit dans la campagne, pendant que le g^-* n^ral desTurcs s avanqoit, lui-mSme, k la t6te de six mille homines dlnfanterie. Le gouyerneur de la place, ayant fait mettre pied k terre a ces ca« valiers, pour engager I action , sortit k leur t^te , et chargea les chevaliers avec toute sa gamisbn. Quoique le prieur de Rome s apper^ut bien qu'il ^toit venu du secours aux infid^les, it ne laissa pas de soutenir leur attaque avec beaucoup de courage ; et, apr^s leur avoir tu^ les plus braves de lenrs cavaliers , et fait plusieurs prisonniers , il forqa les autres k cherchcr leur salut , derriire les fortifications du ch&teau. Cependant^ ayant appris , de ses prisonniers , c(ue le sangiac arriveroit infailliblement, k Modon, avant le soleil couch^', et n ayant pas de troupes en asse^ grand

l6 UISTOIRB DE LORDRE

nombre pour lui r^sister et assieger la place dans M titu- 1^ formes , comine 11 a avoil compt^ , pour le ^^*'* sucote de ses desseins, que sur ravaotag^e d'une surprise, il se vit r^duit, maigre lui, et avec beaucoup de chagrin , a la n^cessil^ de se rembarquer.

Mais,avant que de faire sooner la retraite ,il fit bloquer la porte du chateau par un bon retran* chement , et 11 abandonna la vllle cntl^re au pillage. Les plus riches maisons devinrent alors la proye du soldat : les chevaliers m^mes et les principaux ofliciers , prirent part in une occupation plus utile qu honorable. On ne peut exprimer les richesses quils enlev^rent dans cette yille. Ce qui fut encore plus facheux pour les habitans , c est que les Chretiens transport^rent^ dans leurs galores et dans leurs vaisseaux,plus de huit cents femmes ou fiUes , qu lis firent prisonnieres et esclaves. Parmi ces dames de Modon , le hazard fit tomber entre les mains du vicomte de Cicala , une jeune Turque d une rare beaute : apr^s Tavoir conduite a Messine , et Tavoir fait baptiser , il en fit sa femme , et en eut un tils appelle Scipion Cicala, que differentes aventures conduisirent a Constantinople , et qui , aprds avoir pris le turban, parvint , par sa vaieur , au commandoment des armees , et vengea , depuis , les Turcs du sac de Modon. Un peu avant le soldi couch^ , les chevaliers abandonnereiit cette ville; tout se rembarqua sans obstacle et sans perte, si on ne compte, pour une perte tr^s<on-

sid^rable les frais de cet armement , dont la re- — lig;ioQ ne fut pas dedotnmagee par le pillage , db l'Iiliqui ne tourna qu au profit des particuliers. ^^"*

Le Grand-Maitre, par le retour des galores, ii*apprit qu'avec douleur le mauvais succ^s de cette eutreprise; mais, comme son courage fut toujours au-dessus des accidens de la fortune , il jugea, d^s-lors, que la providence vouloit que son Ordre se fix&t dans Malte; et ii ne songea plus qu a fortifier cette isle , et a la mettre a couvert des insultes et des incursions des corsaires.

Pendant qu il ^toit occupe par dies soins si di* gnes d'un souverain , il seleva un nouveau sujet d'exercer sa patience et sa fermet^. Baltasar Waltkirk, evfeque de Malte, etant mort, cetoit a Tempereur a nommer celui qui devoit remplir cette dignite; et la religion, suivant le traite fait avecce prince, lui devoit proposer trois eccKsiastiques, dont un, au moins, devoit dtre au cfaoix de rOrdre , en le prenant parmi les sujets de lempereur. Le Grand-Maitre et le Conseil pr^sent^rent, au vice-roi de Sicile, frfere Pontus Laurencin, de la langue d'Auvergne, fr^re Thomai Bosio , Italien , et vice-chancelier de TOrdre , et fr^re Dominique Gubelle , de la langue d'Arragon, et vassal de lempereur. Le Grand-Maitre, pour r^compenser, dans la personne de Thomas Bosio , le rare m^rite et les services iraportans que le commandeur, son tr^fe, avoit rendus k rOrdre , eut eti bien aise que le choix de Tempereur efiit tomb^ sur Bosio. II fit part au Pape

l8 BISTOIAB DB L*OHDRE

y de se$ vues. Ce pontife , dont le commandear

fit L*i8u[. avoit iU , pendant sa vie , un des cam^riers se- ^^^^- crets, et qui conservoit di&rement la memoire de ses services , en ecrivit a ce prince. Non-seulemept il en parla , a son ambassadeur, comme d une chose qui lui seroit agreable , il ordonna encore au seigneur Salviati, son parent, ct p^re du prieur de Rome, den ^crire, de sa part, au cardinal Campegg[e , qui rdsidoit alors aupris de rempereur, en quality de l^gat a latere , pour qu'il pressat, sans relache, cette nomination. Lempereur requt agr^ablement les offices du Saint-P^re, et il lui fit dire par son ambassadeur, qui residoit a Rome, quil lui donneroit, dans pen de terns , la satisfaction qu il souhaitoit au sujet de levech^ de Malte. Mais ce prince , qui ne disposoit de ses graces qu avec une extreme circonspection , suit pour en tjrer d autres du Pape , ou qu il n eut pas le terns de vaquer k cette affaire , diffi6ra la nomination de Bosio ; et ce ne fut qu'apr^s avoir engag^ le Pape et la religion de Saint*Jean dans une ligue contre les Turcs , qu il d^clara publiquement la nomination a levSche de Malte en faveur de Thomas Bosio : il en remit Facte entre les mains de lambassadeur de la religion , qui residoit aupres de lui.

Ce ministre , qui s^a voit combien cette nonu* nation feroit plaisir au Grand -Maitre, lui en** voya cet acte par un courrier exprds. Le Grand** Maitre le re^ut avec une joye sensible , quil partagea avec le nouvel qIu , auquel il annongft

Ids premieres nouvelles de sa dignity. Tous les chevaliers , qui ^toient , alors , dans Tisle , en fe- ^Wm licitirent Tun et Tautre ; et le sajcerdoce et Tern- ■^'*^"pire ayant ^galement concouru dans cette Section, on regarda cette affaire com me heureusement finie. Le Grand -Mattre, pour y mettre le sceau et la derni^re main, voulut que Bosio - alldt, lui-m^nie, prendre ses bulles, et se faire sacrer k Rome. II le fit accompagner par un am* bassadeur extraordinaire, quil d^p^cha an Pape, pour le remercier de la continuation deses bont6s envers FOrdre ; et cet ambassadeur ^toit charge de presenter, en mSme-tcms, Yi]\x k Sa Saintete.

L un et Tautre, ^tant arrives k Rome, demand^rent et obtinrent une audience dti Pape. L am- « bassadeur, en lui pr^sentant Bosio, lui ditquil ^toit charge, de la part du Grand -Mattre et da Gonseil , de le remef cier de ses bons offices auprfes de Fempereur , et d'avoir engage ce prince k pr^f(£rer Bosio a un de ses sujets. Mais quelle fut la surprise de ce ministre et de celui qui Taccompagnoit, lorsqu il entcndit ces paroles sortir de la bouche de ce pontife : Que V^glise de Make ^toit d^j^ pourvue d un pasteur ; qu'il avoit nomm^, lui-m6me, a cet ^v^ch^, le cardinal Ghinucci ; qu il n avoit pu donner des marques plus ^clatantes de son aflPection eonstante envers rOrdrc, qu'en mettant, dans cette place, un des plus dignes sujets de T^glise , et un cardinal d un aussi grand m^rite; que cette Eminence altoit

30 HI8T0IAE D£ LORDRE

envoyer, a Malte, uq grand-vicaire pour prendre Dt L*bLB- possession, en son nom, de cette dignity ; et qu il ^»^"- esperoit qu il n y trouveroh pas d obstacle ni d opposition.

Quoique Tambassadeur fut comme assomme , par un discours si pen attendu, il ne laissa pas de lui repondre qu'il trouveroit toujours , dans le Grand-Mattre et dans le Conseil , une parfaite soumission k sesordres; mais que cette affaire regardoic uniquement Fempereur y et la mani^re dont it prendroit un changement si surprenant. « Cest a nous , repartit le Pape , en haussant sa tt voix , et non pas a Charles , k pourvoir cette « ^glise , depuis que la propriete de cette isle a u pass^ a d*autres mains n. Et , la-dessus, il cong^dia Fambassadeur et Bosio , qui se retirerent , p^n^tr^s de chagrin, et couverts de confusion.

Le Grand-Mattre n en fut pas moins surpris et afflig^. II ne manquoit plus , pour ainsi dire , k sa Constance , que cette derni^re ^preuye : il la soutint avec sa fermet^ ordinaire ; et , pour se d^m^ler d une affaire aussi delicate , et ne se pas trouver entre deux Puissances , qu il avoit ^galement int^r^t de manager , il jugea k propos , avant que de faire aucun mouvement, de voir le parti que prendroit Fempereur. II n en pouvoit pas prendre, lui-m^me, un plus judicieux. Charles-Quint , qui trouva sa dignity bless^e par Fentreprise du Pape, fit son affaire dc/Celle de Bosio. Ce prince , quoique si concert^ dans tou-> tes ses paroles, ne put s empteher de faire eclater

DBS CHEVALIERS D£ MALTE. 21

son ressentiment. Sangro, un de ses historiens, — pretend que , dans les premiers mouveniens de ^^ ^^i^^ son indignation et de sa colore , il lui ^chappa A»^"de dire qu'il ne s'etoit jamais fie a ce Pape , parce qu'il avoit observe que , dans toutes ses actions , il y avoit toujours quelque finesse cach^e; etque ce prince ajouta que, pour cette fois, il avouoit, a sa honte, quil y avoit eti tromp^, pour ne s etre pas assez defie des mani^res vives et empress^es , en apparence , dont il avoit soUicit^ , lui-m^me, la nomination de Bosio. Apparerament que le ckagrin de se voir la dupe du Pape, dans un art ou il se croyoit infiniment superieur k ce pontife , arracha des plaintes si am^res de Charles-Quint. Mais, quoiquilen dit, et, pent- £tre, pour soulager son ressentiment, il paroit, par tons les historiens, que les offices du Pape avoient d'abord 6ie tres-sinc6res. Son changement ne fut point TefFet d un dessein pr^m^dite; mais on pretend que ce pontife ne voulut supplanter Tempereur , que pour se venger du retardement quil avoit apport^ a la nomination de Bosio ; et que , dans le chagrin que cela lui donnoit, il n avoit pu semp^cher de dire, 4 ce sujet, et en sen plaignant a quelquescardinaux: » que (c quand un souverain pontife s'abaissoit jusqu'a « prier, ses pri^res et ses offices devoient 6tre reu qus comme des commandemens ».

D'autres soutiennent que, sanschercher, dans oe changement, un rafinement de vengeance, ^ont il n etoit pas trop capable , il avoit fait re-

flexion , que , dans la consideratioti at le credit i>i Lisu- que la plupart des chevaliers avoieut dans toutes les Cours de I'Europe, et sur-tout dans ce degre de puissance ou cet Ordre militaire s etoit eleve » il ne convenoit point, aux interets du Saint-Si^e^ que lempereur et les rois de Sicile, ses successeurs, conserv&sseni , sur leveche de Malte , le droit de patronage, qui donnoit^ au titulaire, Tentree dans le Conseil , et meme la premiere place apres le Grand- Mai tre; qu un eveque habile et intri* gant, dans les troubles, dont lltalie ^toit souvent agitee , pourroit engager les chevaliers dans des partis opposes a ceux des Papes ; en un mot, qu on ne devoit point souffrir qu un Ordre religieux, toujours arme, voisin de lltalie, et qui avoit, a son comma ndement, des troupes et des flottes, dependtt d*une autre Puissance que de celle du Saipt-Si^ge.

Quo! qiVil en soit de ce motif, qui ne laissoit pas d avoir sa solidite , et quelques instances que lempereur fit pour obliger le Pape a se desister de la nomination du cardinal Ghinucci , ce pontife, en conservant les dehors d'une bonne intelligence avec Charles -Quint, fut toujours in^ branlable sur cet article ; et ce qui pourroit faire croii-e que sa fermete ne venoit point de son ressentiment, cest quetant a lextremite, et dans ces momens precieux qui decident de let'ernite, et oil toutes les passions disparoissent, il fit appeller le cardinal CarafFa, quil connoissoit pour tr^s attache aux interets du Saint-Siege ; et il le char-

gca de reprtsenter , a son successeur , qu'il itoit oblige, en conscience, de maintenir, hantement, oe l'Islela nomination, qu il a voit faite, de Ghinucci. Mais, ^'**"comme les demieres intentions des souverains les plus absolus sont , presque toujours , ensevelies dans leurs tombeaux, Paul III, qui succeda, depuis, a Clement VII, ayant requ des lettres tr^pressantes , de la part de Tempereur, et voulant, dailleurs, pour ses int^rets particuliers, en faveur de sa famille, manager un prince si puissant, il resolut de lui donner satisfaction. L affaire fat mise en negociation ; il se trouva des temperamens pour concilier les interets des deux concurrens. Bosio , aprfes trois ans de poursuites et de depenses ihfinies, at la Gour de Rome, et a la suite de rempereur , obtint enfin ses bulles , mais a condition de payer , au cardinal , une pension de neuf mille livres par an ; et Fempereur, qui croyoit qu'il y alloit de sa gloire, que celui »uque! i! avoit procure Fevech^, en joutt dans tonte s(yti etendue , pour le dedommager de la pension, lui donna , en Sicile, une abbaye de pareille valeur.

Quoique cette affaire nait ^t^ terminee que ^535^ sous le pontificat de Paul III , nous avons era , pour la satisfaction du lecteur, en devoir anticiper la conclusion , et afin de n'Stre pas obliges de r^venir au m^me &it, par des digressions, qiif embarrassent, souvent, le fil de la narration.

Gependant la fermete que Gl^ment avoit fait

parottre k mainteoir la nomioatioQ du cardinal I L*itLi. GhiDucci, n'avoit rien dimiou^ deson zilecontre les infiddes. II joignit un bon nombre de ses galores k la flotte de leoipereur ; et , sur un bref tr^pressant qui] en ^rlvit au Grand - Maitre , ce prince y de son c6t^ , mit aussitdt en mer la grande caraque, les galores etles vaUseaux de la religion. On pent dire que pour ces armemens , rOrdre n avoit pas besoin des exhortations de ce pontife; les chevaliers, par Fesprit de leur institut, et par reconnoissance pour Charles- Quint, lui fournirent toujours de puissans secours, quand il s'agissoic de faire la guerre aux infid^les. II ne se passa gu^res d actions , comme nous Fallons voir, soit en Asie, soit en Airique^ oil on ne vlt briller , dans les armies de lempereur, les ^tendards de Saint-Jean.

Cette escadre joignit, le 8 daout, la flotte de Tempereur, commandee par le fameux Andr6 Doria , prince de Melphe. Celle des Turcs, compos^e de soixante et dix voiles, ^toit alors dans le golfe de I^arta, ou de la Pre verse. Doria , fai- Mnt route , trouva , aupres de Zante^ soixante galeres Venitiennes; et il jproposa au noble Vincent Cappello, qui en ^toit general , de joindre leurs flottes, de forcer Gallipoli, et de porter leurs armes jusqua Constautinople, quils trouveroient d^nuee de sa garnisou ordinaire, parce que Soliman Fen avoit tiree pour fortifier I'arm^ qu'il commando] t, en personne, sur les fronti^res de Hoogrie. Mais les Venitiens , qui mena-

m ViLUBBt

|[eoient les Tares avec tant d'egards , qu'ils en soufFroient souvent des insultes, sans oser les di' "i/isLc* repousser, se dispenserent de prendre part k ^'^■'• cette entreprise, sous pr^texte qu ils avoient promis^ au Grand -Seignetir, de demeurer neutres en cette guerre.

La flotte Ghr^tienne , se trouvant alors entre risle de Sapienza et Modon , on proposa de s attacher a cette derni^re pierce , et den former le siege. G'^toit le sentiment du prieur de Rome et des chevaliers qui auroient ^te bien aises de ten«i ter, k force ouverte, la conqu&te d'unepl^ce qu*ils avoient manqu^ de surprendre , Fannie pr^cedente. Mais les soldats qui n avoient gu^res d autre solde que le butin qu ils pouvoient faire , t^moign^rent beaucoup de repugnance pour cette entreprise; et ilsdisoient assez hautement , qu ils nexposeroient pas leurs vies k lattaqae d une place aussi forte, et ou les chevaliers, Fannie precedente,n avoient rien laiss^ qui putdedommager les victorieux de leurs fatigues. Le Gbnseil de guerre se crut oblige de dissimuler des discours , qu on auroit puni^ , si ces soldats eussent ^t^ payes exactement : et Ton se d^termina k faire le si^ge de Goron , place alors bien moins fortifi^e, et qui n^toit doign^e de Modon , que de douze milles par terre.

Goron ou Goron^, autrefois Chironie, patrie de Plutarque, aussi grand philosophe , que fameux historien, se trouve a la gauche du cap Gallo , de la figure d'un triangle scalene ou a

36 UI8T0IRE DE L*ORllRE

c6te$ iD<^gaux : un des angles regarde un rocber u l'Isli. escarpii ; les deux autres sont vus do golfe de ^'^^* Coron , qui serf presque de port a la tour. Mais .ces angles ne sont pas battns par les eaux de la mer;etroD peut,en lescdtoyant,fairefacileiiient le tour de cette forteresse, laquelle etoit revetae dune muraille k I'antique et assez foible, mais flanqu^ de six tours dancienne structure.

Doria , en ayant reconnu la situation , apris avoir d^barqu^ ses troupes , fit avancer les galeres : il les pla<;a derri^re les vaisseaux de baut bord y et sor^tout la grande caraque de la religion , qui, tirant par-dessus les galores, abattit la plupart des defenses de cette place. Toute lartillerie de ces vaisseaux , et deux batteries qu'on avoit dresses k terre , ayant fait une large br^ che, le comte de Sarno, et Mendoze, mestre de camp d un regiment Espagnol , furent commandos pour monter a Tassaut : ils s y porterent a vec beaucoup de valeur ; mais ils ne trouverent pas rooins de courage dans les Turcs, qui lenr tu^ rent trois cents soldals , plnsieurs ofBciers, et en bless^rent un plus grand nombre. Les prieurs de Rome et ifAuvergne, qui avancoient pour les soutenir, prirent leurs places; ils etoient sortis. Fun et lautre, de la grande caraque, a la tete de deux cents chevaliers, et de cinq cents bommes a la solde de la religion. Ce second assaut ne fut pas moins meurtrier que le premier : z»alheureusement pour les attaqnans, les ecbelles ne se trouverent pas de longueur proportionn^

DE> CHEVALIERS DE At AITE. ?7

a la hauteur des niuraiUes ; il fallut que Ie& che* "^~[jJ7 valiers, pour gagoer le haut de la br^che) t^- nt f.*t»Lccbassent de saccrocher a la muraille, et quits ^^^*' grimp^ssent des mains et des pieds.

Dans une situation si violente , ils se trouv^-* rent exposes au feu de la mousqueteiie , aux coups d arbal^tes ; et les pierres , lesi feux d artifice, et leshuiles bouillantes ne lenr farefi^t pas epargnes. II en p^rit un grand nombre par ces diiferentes armes; mais, comnae ils ^toient r^« solus de se faire tous tuer au pied des murailles, plutot que dabandonner lattaque, ^pr^s avoir invoque le nom de Saint-Jean , qui etoit leur cri de guerre , ils se pousserent avec tant de fureur, qu* en se sou tenant les uns les autres , ils s'^leverent jusques sur la br^cbe^ sen rendirent les xoaitres, et y arborerent le grand ^tendard de la religion.

Les armees de terre et de mer , ne virent ce signal de la victoire qnavec de grands eris de j.aye. Ce bruit fit croire aux a^sieges, que les Chretiens ^toient mattres de la place : eeux dfes habitans , qui ^toient encore retraochi^s en dj#3< rens quartiers de la ville, etla garnrisoxi^ dn cb^^ teau , arbor^rent le drapeau blanc. La capitulation fut bientdt sign^e ; ks Tnrcs naturels , avec leursmaisons^furent conservi^s ; et on abandonna celle des Juifs au pillage. Doria fut ensuite assi^ger Patras, dont il se rendit maitre, pendant que les galores de la, religiop s'emparerent du chateau d'Ardinel^et d'autres forts situ^s le lowg de la

28 HISTOinB DE L'OBDIIE

rT~ cAte, «t qu'ils emport^rent sans troover beau-

M i'Uli. coup de r^sistaace. Apr^ cette exp^diiioo , et

Awn. Jliyyef approchaot, les diff^rentes escadres dont

la flotte Chr^tieone itoit compost , se s^parfe-

reot , et se retiN;rent dans leurs ports.

L'aDD^ suivante, les Turcs qui D'aimoient pas i demeurer sur leur perte, firent un puissant armement pour recouvrer Coron ; et, sit6t ' qu'on put tenir la mer, uq fameux coraaire, appell^ le Maure, par ordre de SolimaD , vint, avec quatre grandes galores , bloquer cette place , pendant qu'uD autre g^n^ral Turc I'assi^eoit par terre.

Doria , inatrait de leurs desseins , se mit aussit6t en mer ; et il fut joint par les galores du Papa et de la religion, commandoes par le prieur de Rome. La flotte Chr^tienne s'avant^a , en bonne ordonnance , contre les infid^les. Les soldats demandoient ta bataitle avecde grands oris : mais Doria , quoiqu'aussi brave soldat que grand Capitaine, soit par prudence, oupoupse perpetuer dans le conimandement, Ovitoit les combats decisis ; et il disoit ordinairement , qu'il n'aimoit pas a se trouver dans des occasions oil la fortune avoit 50uv.ent plus de part que la conduite des gOn^raux. Son unique dessein etoit de jetter du secours daas la place, et ensuite de se retirer. Dans cette vue , il mit a la tSte de sa flotte la grande caraque de Make , d'oii, comme d'un fort et d'une citadelle, il battoiten mine les Turcs: et il avoit <l()niu'' ordre k des capitaines. particuliers, a la

DES CH£VALIEBS DE MALTE. 3l

a la Jiate, quelques ouvrages avances auCour du bourg. Tous les habitans de Fisle , par ordre du m lIble- Grand-Maitre , prirent les armes; et , pour pour- ^^^^' voir a la surete des reliques et des Titres de la religion, il Ics fit passer en Sicile, oil ce pr^cieux d^pot fut conserve avec soin, Apr^s de si sages pr^ cautions, il attendit, avec fermete, Farriv^edeft Barbares ; mais leur general prit une autre route : il reteurna en Afrique, et fit eclater des desseins, ^ont nous aurons lieu de parler dans la suite.

Le Grand-Maitre , aussi attentif a la conserva* tion de la discipline reguli^re, qua la defense de son £tat , profita de cet intervalle que lui donnoient les infideles, pour convoquer un Chapitre general. Depuis la perte d^ Rhodes, et pendant huit annees, que la religion , sans residence fixe, avoit err^ en difFerens endroits, il s'^toit introduit plusieurs abus, auxquels il jugea a propos de rem^dier. Les chevaliers , en abordant a M alte, setoient log^s separ^ment, et comme ils avoient pu, en diflpi^rens quartiers du bourg, et mSme de Tisle , contre Tusage de TOrdre , et contre ce qui s etoit pratiqu6 a Rhodes , oil il y avoit un endroit de la ville, appelle Collachio^ uniquement destine pour le Iggement des chevaliers, sans que les s^culiers y pussent habiter. Le Grand* Maitre , de concert avec le Chapitre , retablit , a Malte, un reglement si sage; et tous les chevaliers furent obliges de se Venir logfer aupr^s de Ivi, et , pour ainsi dire , sous les yeux d un sup^- *ri«uraus$i exact et aussi vigilant. Ce fut par le

3l HI8T0IRE DE L*OBDRE

mime esprit dc religion , qu'on proscrivit les M L'bu. habillemens trop riches et ^loign^ de la simpli- ^^^' cite et de la roodestie si convenables a des religieujL ; et on porta la s^v^rite de ce r^glemenc contre tout ce qui avoit le moindre air d^une vaine distinction, jusqua interdire aux commandeurs qui etoient grands-croix , de porter, hors de I'isle de Malte, la marque de leur dignit^; et il ne leur fut permis de sen parer que le jour qu* ils partoient de leurs pays et de leurs commanderies , pour se rendre a la capitate de rOrdre.

De ces r^glemens particuliers , on passa aux afFaires les plus importantes du gouvernement. Le Chapttre, en Corps, se fit representor le traits feit avec lempereur, touchant r^tablissement de la religion dans Tisle de Malte ; et il le confirma par un acte solemnel. On admit les appels du Gonseil ordinaire au Conseil complet, c'est-4dire, dans lequel on faisoit entrer, outre les grands-croix , deu^ chevaliers des plus anciens de chaque langue; mais il fut statu^ que I'appel de ce dernier Conseil n auroit* point d'efFet suspensif , et que les sentences , qui ^maneroient de ce tribunal, seroient ex^cutdes, par provision seulement, nonobstant Tappel au Chapitre g^neral.

Comme la religion ^toit engag^e a faire de grandes depenses ; qu elle entretenoit six a sept galores sans les vaisseaux de haiit-bord et les brigantins ; quelle tenoit a sa solde des troupes

dans les isles de Malte , du Goze et a Tripoli ; — —

VilLiers

qu il falloit nourrir le peuple refugie d^ Rhodes , nc l'Islki batir une eglise et une infirmerie : le Chapitre ^***jugea a propos d augmenter les responsioDS sur les commanderies de FOrdre ; et oa supplia le Grand-Mai tre , dont on connoissoit le parfait desinteressement , de vouloir bien continuer le soin qu il prenoit deradministration des finances. Ce fut par ce dernier r^glement que se termina le Chapttre, dont Tassembl^e nauroit pu Stre que tres - utile a la religion , si , sur la fin ou pea apres^ il netoit survenu un ddsordre oii quelques langues prirent part, en vinrent aux mains , et caus^rent un tumulte et un scandale quiafHigea sensiblement leGrand-Maitre et tout le Corps de la religion.

. Le sujet de cette querelle vint dun difF<£rehd particulier, qui semut entre un gentilhomme Florentin et seculier , domestique du prieur de Rome, et un jeune chevalier Franqais, ni^veu du commandeur Servier, de la langue de Pro-* vence. lis se battirent, et le chevalier Fran^ais fut tue. Loncle du mort, qui pretendoit que le Florentin avoit use de'supercherie dans ce com* ' bat , se fit accompagner de ses amis , le cbercha , et Vayant renconti^ aussi accompagne dautres gentilshommes, pensionnaires du prieur, les char> gea, en blessa plusieurs, et les obligea de sen-* fuir, et de cbercher leor salut et un asyle dans le Palais de leur patron.

Ce seigneur, puissamment riche , parent ,

34 H18T0IEE DE L*ORDEE

■^ d aulres disent mdroe neveu du Pape, eft g^n^ral

w L'lsLt* de 868 galores et de celles de la religion , a^oit ^^"' ju8qu a soixante gentilshommes 8^cttlier8 , et plusieurs che^ aiiers Italiens attaches a 8a personne. lU sannirent aussitdt, et sortirent pour venger leur compatriote ; et y sans distinguer les langues de France, its chargirent , avec fiireur, tous les Fran^ais qu ils rencontr^rent. lis en tu^rentqael* ques-uns, en blesserent plusieurs, et, d'ane querelle particuliere , firent une guerre ouverte et d^lar^ entre les deux nations. Les chevaliers des langues d*Auyergne et de France , surpris et irrit^ de cette insulte, se joignirent a oelle de Provence. Toute la nation se reunit et s assemUa chez le chevalier de Bleville , pour tirer raisoa de cet attentat. Mais , avant que de porter plus loin leur ressentiment , cette assemblee particuliere envoya des depute au Grand-Maitre , pour lui demander justice. Le Grand-Maitre fit part de leurs plaintes au prieur de Rome , et lui ordonna de punir les coupables;

Salviati , fier de son alliance avec le Pape rd-» gnant, et qui se regardoit comme un autre Grand*Maltre , se contenta, pour toute satisfaction , de faire mettre aux arrets, sur sa capitane, les plus criminels de ses gentilshommes ; et il fit dire, aux langues ofFensees, qu apres qu il auroit examine cette afFaire, il leur rendroit justice. Ce proc^d^ hautain , peu convenable dans une si. noble Rcpublique, dont tous les membres se croyoient ^gaux , irrita, de nouveau, les cbevar

VlLLlEBS

DES CHEVALIERS Dt MALTE. 35

liers Franqais. La reponse du prieur leur parut une pure illusion , et faite pour eluder leurs ue l'Isliljustes plaintes; ct ils regardferent Farrfet des cri- ^^^^' minels moins comme une prison , que comme Tin moyen dont ce prieur se servoit pour les soustraire a Tautorit^deslois, et a la jurisdiction duConseiletdes jug[es de la religion. Ainsi, sans consulter, eux*memes , ni les lois ni les devoirs de viritables religieux , ils sortent bien armes , se jettent dans la galore du prieur , s'en rendent maitres , et , pleins de fureur et de ressentirnent , poignardent quatre des gentilshommesdu prieur qui etoicnt aux arrets, et qui avoient tue ou blesse leurs camarades: et , fiers du honteux honneur d'une vengeanne si indigne de leur profession , apr^s cette sahglante execution , ils sortirent, comme en triomphe, de la capitane, et se retir^rent dans leurs auberges.

Le prieur, outre du massacre de ses gentilshommes, appelle aupr^sde lui tousles chevaliers de la langue dltalie ; et, parses 6missaires , il met encore dans ses iuterets les deux langues d'Es* pagne, d'Arragon et Castille, qui se d^clarent pour lui,etviennenten armes a son secours. LesFranqais , qui ne s'etoient pas separes , etant avertis de cette ligue, sortent, de nouveau, de leurs auberges, et vont cbercher leurs ennemis jusques dans la maison du prieur : ils sont requs k coups de mousquets; et ils y repondent par un feu qui n^toit pas inferieur. Jamais pareille discorde n etoit arrivee dans TOrdre, depuis sa fondation : un

3G HISTOIRE DE L'oRDRS

*r tumalte aflfreux r^noit dans cc quarlier dc la

M L ulk ville. En vain le Grand-Maitre leur envoya or- ^**" drc de sc retirer : il n y avoit plus dc subordination ni d^obeissance : la discorde r^noiC dans tous les quartiers de la YiUe : chaque parti ne prenoit ordre que de sa fureur et de son emportement. On continuoit a lirer de tous c6tes ; et le prieur, ayant fait venir de ses galores quelques pieces d'ariillerie , les Fran^ais amenerent^ de leur cdte , un canon qu iis braqu^rent contre la porte de son Palais , pour la mettre en pieces. La nuit qui survint y aug^menta encore le desor^ dre et la confusion.

Le Grand-Maitre , plein de douleur de voir ses chevaliers aux mains les uns contre les autres , voulut sortir, et essayer si le respect de sa presence ne contiendroit pas les mutins. Mais le Conseil , dans la crainte que ce venerable vieillard , pendant la nuit y et au milieu d un si terrible tumulte y ne requt quelque blessure , le conjura de rester dans son Palais; et on envoya, a sa place, et a la tete de la g^amison du ch&teau, le bailli de Manosque , ancien chevalier, r^v^re , dans Fun et Fautre parti, par sa sagesse, encore plus que par sa dig;nit^. Ce seigneur, m&Iant, adroitement, de justes reproches a des mani^res pleines de douceur , se fit ecouter par les plus emport^s ; et il les obligea , a la fin , a mettre les armes bas. Chacun se retira de son c6t^; la nuit calma cette fureur; et-Ie jour vit naitre la honte et le repcntir. Mais le Grand -Maitre ne crut pas

devoir laisser sans punition les autcurs d'un tu- — — multe de si dangereux exemple : il en priva m' lIsledouze de Fhabit ; et , si nous en croyons Bosio , ^^^^' on en jetta dans la mer qu^lques-uns des plus opiniatres, qui ne vouloient pas reconnoitre leur faute , et capables d en commettre de nouvelles y et de rallumer la sedition.

Quelque juste que fut pe ch4timent , le Grand- Maitre con^ut une ^gale douleur du crime et de sa punition. II en tomba malade , et il se repro* choit, comme le plus grand de ses malheurs, de n avoir surv^cu k la perte de Rhodes , que pour ^tre le triste t^moin de la violence et de la rebellion de ses reIigieux.,La crainte dun avenir encore plus facheux ; Torgueil de ces chevaliers y dt^guise sous le nom de courage; le luxe et la moUesse de quelques autres , fruits malheureux de passions plus criminelles , qui , malgr^ son exemple et la s^v^rit^ de ses ordonnances , s e* toient deja introduites dans TOrdre : tout cela jetta ce grand homme dans une sombre m^ancolie. II ne fit plus que tratner les restes d une vie languissante ; et les f&cheuses nouvelles quil recevoit continuellement d'Angleterre , dont il pr^voyoit des suites funestes pour son Ordre , le conduisirent insensiblement au tombeau.

Henry VIII, comtne nous Tavons dit, dans le neu vi^me livre , r^gnoit dans cette isle. Ge prince, avec dispense du Pape Jules II , avoit ^pous^ Catherine d'Arragon , veuve d'Artus , prince de Galles, son fr^re atn<^; et il avoit pass^ dix-huit

38 niSTOIRE DE LORDEE

„ ans avec la reioe , son epouse, dans une union

DC l'Ule- reciproque , lorsquune passion dereglee, pour ^'*^^' line jeune An{][loise, lui fit naitre desscrupules sur la validilc de son mariage; et, comme s'il eui pris , dans les agitations de Tamour , des iat|uietudes de conscience, 11 sen fit, du moins, un prete.xle pour justifier son divorce avec la reine. Lie pen d agremeqs de cette princesse , et les charmes trop dangereux d'Anne de Boulen , lui persuad^frent aisement qu'il y avoit des' abus dans sa dispense : il etoit roi , il ne manqua ni de courtisans serviles , ni de s^avans mercenaires , qui le flatterent dans son crreur.

L afFaire avoit ete portee ^ Rome , et au tribtt«* nal du Pape. Le refus constant , que fit Clement Til , d approuver les pretextes de son divorce , revolta ce prince imperieux et passionne contra Tautorite du Saint-Siege. Ne pouvant obtenir la grace qu il sollicitoit, avec tant d empressement, il resolut de sen passer; et il crut que, poor parvenir a ses fins , le plus court cbemin etoit d abolir , dans ses £tats , Fautorite des souverains pontifes. II fit plus : de concert avec le parlement, qull avoit eu Tadresse dlnteresser dans cette affaire, il se revetit , lui-meme , de cette puissance spirituelle.; et il n eut point de honte de se hire declarer, par un acte solemntel, cbef de T^glise Anglicane, pour n etre pas oblige de se soumettre au jugement du chef visible de Teglise universclle, qui refusoit de separer ce que Dieu avoit uni.

Ce prince^ autrefoU si sage et si ^clair^, et, pour lors, furieux dans sa passion, persecutoit de lUlicrueliement ceux de ses sujets qui refusoient d'a- '^"^^' dorer la chim^re de sa supr^matie. Pr^lats , eccUsiastiques , religieux , s^culiers , perdirent la vie, pour n avoir pas voulu souscrire au double divorce qu'il venoit de faire avec r<igli8e Gatholique 9 et avec Catherine d'Arragon , son Spouse l^itime. Le crime de l<^ze-majest^ , qui , sous leg mauvais princes, est souvent le crime des inno* cens , suppl^oit aux pr^textes qui mailquoient pour les faire p^rir. Le parlement, que Henry avoit eu Thabilet^ de rendre le ministre de ses passions, proscrivit. Tillustre Polus, encore plus distingue par sa pi^t^ et une profonde Erudition, que par sa naissance royale , qu il tiroit du due de Clarence , fr^re d'^douard IV.

Le roi d'Angleterre avoit recherchi§ , avec empressement, son approbation; et il avoit voulu 1 obliger d'iicrire en faveur de ses erreurs. Ni les promesses, ni les menaces de ce prince ne T^* branl^rent point: il lui repr^senta, avec beau^ coup de fermet^ , Tinjustice de ses houvelles pri-o tentions. Ce prince , quiauroit bien voulu avoir la reputation d aimer la v^rit^ , et la satisfaction de ne Fentendre jamais, ne lui put pardonner cette liberty. Polus, pour se soustraire k son res* sentiment , se retira k Rome : le Pape le prit sous sa protection , et honora le sacr^ college , par sa promotion k la ^ignit^ de cardinal.

Benry lui fit un crime de ce ti tre Eminent : il

4o HISTOIRK DC l'ORDRE

mit sa t^te a prix ; et on pretend qu'il auroit ite

M LisLi- assassinc, par des baadits aux gages duroid'An-

^'**"' gleterre , si Ic Pape , qui riveroit les grandes

qualites du cardinal Anglois, ne lui eut donne

des gardes pour veiller a sa conservation. La

disgrace de Polos fut funeste a toute sa Maison :

Marguerite Plantagenet, comtesse de Salisbery ,

sa mdre; Henry Polus de Montaigu,son fr^re;

Henry de Courtenay, marquis d'Excester, son

cousin 9 accuses davoir entretenu quelque cor-

respondance avec le nouveau cardinal, perdirent

la vie sur un ecfaafFaud. Le roi , toujours excessif

dans sa vengeance, en etendit les eflets jusques

sur le jeune Courtenay, fils de Henry. A la verity,

il eut hontc de faire mourir un enfant, mais ii

le fit conduits a la tour; et il Tensevelit dans

une prison, de peur qu il n entreprlt, un jour, de

vengcr la mort de son p^re.

Au milieu de tant de suppliccs , les protestans^ quoique rebelles au Saint-Si^ge, nen etoient pas mieux traites. Henry, ennemi de toutes les nou* veautes dont il n ^toit pas auteur , par une cruaute bizarre, et qui navoit point dexemple, faisoit bruler les heretiques, et pendre les Catholiques qui osoient adherer publiquement au Saint*Si^gc. La plupart des courtisans, incertains de la religion du prince , n en avoient plus dautre que sa volonte. Catholiques et Protestans, on cachoit sa religion conime un crime; il n y avoit que la rebellion contre lautorite du Saint -Sidge, quon put faire paroitre impun6<-

DES CHEVALIERS DE MAtTE, ^l

ment ; c etoit Tidole de ]a Cour, et le seul moyen de s y maintenir. Le roi , pour se yenger des reii* de l'Islegieux, qui perseveroient dans Fobeissance due ^^^^^ au Saint-Siege, en abandonna les biens en proye h ses courtisisuis ; mais ces memes biens y si injustement acquis, les precipiterent insensibiement du schisme dans Fberesie. Plusieurs , sous le re* gne d £douard , son fils, pour s epargder une restitution necessaire, embrasserent les opinions de Luther et de Calvin ; et Topinion la plus utile leur parut, a la fin , la veritable.

Les commandeurs et les chevaliers de Make , devoues, d'une mani^re particuliere , au Saint- Si^e, let qui reconnoissoient le Pape pour leur premier superieur, ne furent pas exempts de cette persecution. Mais , comme cet Ordre , compose, en partie, de la premiere noblesse, etoit puissant dans le royaume, et quele prieur de Saint-Jean - de Londres avoit meme seance dans le parlement, en qualite de premier baron d'Angleterre , il differa leur proscription , et la suppression en tiere de FOrdre, jusqua ce qull 1 eut fait autoriser, comme il fit, depuis , par un actedu parlement. Cependant il ny eut gu&res de persecutions indirectes , quil ne leur fit es* suyer. La plupart, sous difFerens pretextes-, furent arretes: ou, du moins, on saisit les biens de leurs commai]pderies. Ceux qui purent echapper a la malice et la duret^lde ses ministres, et.qui prevoyoient les suites funestes du schisme , abandonnerent tons leurs biens , et se retirereiit

43 HISTOIRE DB L*ORDRB

. k Malte. Oq les voyoit arriver sans auoun fondb

»L LisLE- assure pour leur sabsistance. Le Grand -Maitre ,

^^' comme un bon p^re, y poarvut avec une charite

infinie, et t4choit de les consoler. U navoit pas

moins besoin , lui-mdme , de consolation. Cetta

pers^ution , d*un roi Chretien , envers un Ordre

qui avoit si bien m^ritd de toute la Chretiente ,

mit le commie a cetle suite de disgraces qu il

avoit ^prouv^s dans la grande-maltrise. II n^y

put roister plus long - terns : il tomba malade :

une fi^vre violente eut bientdt consume le peu

de vie qui lui restoit ; et il expira , dans les bras

^^H' de ses obers cbevaliers, le 2 1 d aoCit 1 534 , ^^ ^

aaaodt. ^<^ ^^^'9 priucc recommandable par sa rare va-

leur, par sa fermet^ b^roique, et par la sagesse

et la douceur de son gouyernement : vertus qu il

poss^da dans un degr^ Eminent ^ et qu on tacfaa^

depuis , de repr^senter par ce peu de mots , qai

furent graves sur son tombeau :

Cest ici que repose la vertu, viciorieuse de la

fortune.

PiEBni Fr^re Pierre du Pont^ dune illustre

dans le comte d'Ast , issu des anciens seigneurs de Lombriacs , et de Gasalgros , en Piemont , et bailli deSainte-Euph^mie , dans la Galabre , sueceda a Villiers de TIsle-Adam. II etoit alors dans son bailliage ; et son n#rite et ses vertus firent

]53i ^culs sa recommandation. G^toit un ancien cheivalier^^rave, austere dans ses moeurs, zele ob«

servateur de la discipline r^guliere ^i) : et son election justifie que si, par le malheur ,des tems, dv Port. il setoit ifitroduit quelque relaehement dans la pratique des statuts, cependant, dansles affaires iniportanl)es , et surtout quand il s ae^issoit du choix d'un Grand^Maitre , tous les chevalieFS ne consultoient alovs que leu r conscience; et que le nitrite seul emportoit tous les suffrages.

Thomas Bosio , ^lu £v^que de Make , fut en- Toye, par le Conseil, au Grand-Maitre , pouF lui porter Facte de son election. II n en apprit les nouvelles que les larmes aux yeux ; et il vouloit se dispenser d'accepter une si g^rande dignite ; xnais de facheuses nouvelles qu'il regut , par un nouveau courrier, le determinerent , et haterent son depart.

On lui avoit d^peche le chevalier Gesvalle , pour lui donner avis des revolutions qui ve* noient d arriver en Afrique , et dans le royaume de Tunis, dont Barberousse s etoit rendu mattre ; et que ce corsaire redoutable menaqoit Tripoli d'un.siege. Le nouveati Grand-Maitre sembarqua anssitot, et se rendit, le lo de novembre, a / Malte. Ses premiers soins furent de faire peisser UD puissant secours a Tripoli : mais , quand on y auroit transporte toutes les forces de TOrdre , quelqne braves que fussent les chevaliers , ils n etoient pas capables , avec quatre ou cinq galeres , de roister a Barberousse , maitre de deux £tats

(i) Bosio, lib. VIL

44 BISTOIRE DE L*ORDRB

p^^ au88i puissans qu^Alger et Tunis, et qui d'aiUeurs , wIHmit. en quality de bacha de la mer, et de grand-amiral de Soliman , avoit sous ses ordres cent gal^ res, et plus de deux cents vaisseaux, de diflerentes grandeurs. II ^toit frtre de Horruc ou d'Horace Barberousse , tons deux fameux par leur fortune et par leur valeur (i).

Ces deux corsaires , quoique nes dans la lie du peuple de la ville de M^telin , n avoient rien de la bassesse de leur naissanoe. His leur premiere jeuncsse , et sitot qu ils purent porter les armes , ils firent ^clatcr leur courage et leur ambition , et coururent, ensemble, les mers sur un seul brigantin , qui faisoit toute leur fortune.

Une valeur si determin^e, d'heureux succ^ , des prises considt^rables , augment^rent leur reputation et leurs forces. lis achet^rent ou firent construire des vaisseaux et des galores, form^rent une petite flotte, et attir^rent, depuis, sous leurs Enseignes , d'autres pirates qui les reconnurent pour leurs chefs et leurs gen^raux. I^ambition et les richesses ne separ^rent point les deux freres. Horruc, plus age que son fr^re, avoit, k la v^rit^, le principal commandement ; mais Airadin , en son absence, n'avoitpas nioins dautoritc : ^galement braves, egalementcruels, corsaires determines, et qui se disoient amis de la mer, et ennemis de tons ceux qui naviguoient sur cet element, ils attaquoient indifFeremment

(OBosio, lib.VL

Ics musulmans comme les Chretiens; et, en fai-

sant le metier de voleurs et de corsaires, lis ap- duPoht.

prirent insensiblement celui de conqu^rans.

II ne manquoit, a leur fortune, qu un port dont ilsfussent les maitres , pour y retirer leurs prises. La guerre qui s eleva entre S^lim Eutemi , prince digger, et son frere, leur en fit nattre loccasion. Us se d^clarerent pour un de ces princes , et les accabl^rent tons deux. Horruc, re(;u dans Alger, en qualite dalli^, sen rendit mattre; il- fit etrangler Eutemi, qui Tavoit appelle a son secours; ses troupes le proclamdrent roi d'Alger ; et , pour mettre sa conquete sous une puissante protection , il en fit hommage a Soliman , empereur desTurcs, et se fit son tributaire. 11 prit , depuis, les villes de Cercelle et de Bugie , conquit le royaume de Tremesen , dont Alger faisoit autrefois partie, et remporta plusieurs avantages sur les Espagnols , qui avoient pris ia defense du roi de Tremesen , leur vassal. Mais comme les armes sont journali^res, il se vit assi^ge dans la capitale de ce royaume ; et , apres une defense opiniatre , Fartillerie des Espagnols ayant reduit les fortifications de cette place en poudre, ne pouyant ni tenir pltis long-tems , ni se r^^oudre a ca« pituler, il tacha de s ^chapper, avec ses tresors , par un conduit souterrain , qui aboutissoit dans Ja campagne. Le marquis de Gomare , gouverneur d'Oran y qui commandoit au siege , averti de ga, iuite, le poursuivitvivement.

£arberous$e , pour retarder la poursuite des

4C BISTOIEC DE LOKDKE

^^ ^ E^paf;^oU , et poer avoir le tents dc gagner les At f UFT de^erCs , repaodoit , d'espaoe en espace , de lor, de faff^^jenC et des etofies precienses. Mais rien ne put arreter les Chretiens ; ils lattaqoerent au passage de la riviere de Hnenda; il faliut en Tentr aux maios. Barberonsse fit ferme : son coarse augnienta par le dosespoir de ne point ^happer a ses enoemis; et la Tue d'un peril inevitable lui en fit perdre la crainte. 11 se jette, avcc fureor, au milieu des Chretiens, et tue, de sa main , plusieurs officiers : mais , apres tout , comme la partie n etoit pas egale , ie plus grand nombre prevalut, et Hemic, enveioppe de tons cotes 9 pent avec quioze cents hommes^qui Taccompagnoient dans sa retraite, et qui furent failles en pieces. Son frere Airadin , avec le nom de Barberousse, prit le titre de roi d'Alger; il s'associa^ depuis, avec deux.iameux pirates quil fit ses lieutenans. L'ud, nomme, comme lui^ Airadin , Caramanien de naissance, et que sa iureur et sa cruaut^ avoient fait nommer Chasse-Diables; Tautrc corsaire, Juif renegat , de la ville de Smyrne , etoit connu sous le nom du Turc de Sinna. Ces trois corsaires etoieot la terreur de toutes les c6te8 Ghr^tiennes, et tenoient, pour ainsi dire, la Mer Mcditerranee sous leur empire. Chasse-Diables, non content dcs prises continuelles qu'il faisoit en roei^ voulut, a lexeraple de Barberousse , et peut-etre pour se soustraire a sa dependancc, sc faire un ^tablissement particulier. U surprit Tachiora , dont nous avons

parle au commencement de ce livre , se rendit ' ■ maitre de la place, fit entrer son escadre dans dbPo" le port; ct il eut la vanity de se faire proclamer iSSa. roi de cette ville (i).

Mais, pour demeurer toujours uni en apparen<^ avec Barberousse , en iui donnant avis de sa nouvelle conquSte , il Iui en renclit hommage, et protesta de ne se detacher jamais de ses in* t^rSts. Barberousse, quoiquindign^ de Iambition de son lieutenant, crut devoir dissimuler line injure qu il ne pouvoit venger sans saffoiblir. II requt rhofnmage de Chasse-Diables , le £§licita sur sa conquete ; et ce corsaire , n ayant rien a craindre du c6te d'Alger, fit des courses sur le territoire de Tripoli. La guerre s'alluma entre les chevaliers et ce nouveau prince : il leur enleva deux brigantins qui appartenoient a la religion ; obligea ceux de Gienzor, ses voisins , a rompre Talliance et le traite qu ils avoient fait avec Tripoli ; et , pour tenir les chevaliers comme investis dans cette place , malgr^ tous leurs efforts, il fit construire, a la port^e du canon, une toiir ou un chateau , appelle depuis la tour d^Alcaide, qui d^couvroit tout ce qui entroit dans le port de Tripoli , ou qui en sortoit.

Muley Hascen , prince Maure , roi de Tunis , qui redoutoit Tambition et le voisinage de ce Turc, fit une alliance particuli^re^ contrelui, avec le gouvernement de Tripoli j et, avant que

(i)Bosio,lib.VI.

.. re corsaire put 8 afFcrmir dans sa nouvelle con-

bt Hunt. qu£Cc, il r^oiut dc Ten chasscr. Dans cette vue, i) mit 8ur pied un corps assez considerable de troupes (i), la plupart composees des Arabes de }a campa{;ne; et, avec un train d^artillerie que les chevaliers de Tripoli lui fournirent, il assiegen Tachiora. Mais, soit par la valeur et le courage de Chasse-Diables , soit manque de capacitc dans les g<^ncraux de Ilascen , ce prince fut oblige dc lever le siege, et d employer, depuis, & sa propre defense , des troupes qu il navoit levicH que pour attaquer ses ennemis.

1 53 1. Ilascen , dont nous parlons, ^toit fils de Muley * Mahomet (i), qui, de plusieurs de ses femmcs, avoit eu trente-quatre enfans. Quoique Muley fut le dernier, a ce quon prdtend, ou du moins des plus jeunes, sa m^re, qui apparemmcnt etoit alors la sultane favorite, eut assez de pouvoir sur Tesprit de Mahomet pour en tirer une declaration, en faveur de son fils, par laquelle il le d(!*signoit pour son successeur, Cette femme ambitiensc, pour rcmpechcr de varier, le fit aussit6t rmpoisonner. Ce crime fut le premier degre par le(|uel Ilascen selcva sur le trone; et, pour sy maintenir, il fit mourir ou aveugler la plupart de ses fnVes et de ses neveux. Araschid, qui dtoit un de ses atnc^s , lui dchappa : ce prince sc r(ifugia a Alger, et implora la protection du corsaire Barberousse, qui, pour profiter de ces

(i) Bosio, lib. VI. — W Idem , lib. V.

mSS CHEVALIETIS DE MALTE. 49

divisions, le requt bien. 11 lui promit m^me un ' puissant secours; mais il lui fit comprendre, en nuPdnT. tn^me-tems , qu^tant officieret vassal du Grand- Seigneur, il ne pourroit pas s engafjer, sans sa permission, dans cettc entreprise; mais que, sit vouloit venir avec lui k Constantinople, il ne doutoit pas que ce grand prince, et tout le divan , n approuv&ssent une guerre si juste , et dont il se chargeoit de faire voir, a sa Hautesse, les avantages et les facilit^s.

Le prince Maure , qui n'avoit pas d'autre ressource, s abandonna a ses Conseils. Barberousse, qui avoit ses vties particuli^res, le conduisit a Constantinople; et, quand ils furent arrives, il pr^vint le Grand-Seigneur; et, dans une audience secrette, le pcrfide corsaire lui repr^senta qu & la faveur du parti et des intelligences qu'Araschid avoit dans Tunis , il seroit ais^ de s emparer de cette ville et de tout le royaiime^ et de Tannexer, ensuite, & ses fltats. Soliman , avide de gloire, et dctendre les bornes de son empire, go£ita ces raisons : par ses ordres , on travailla , danstous les ports, a un armement extraordinaire: on vitbient6t, en mer, quatre-vingt-dix galores et plus de deux cents navires charges de munitions de guerre et de troupes de d(ibarquement. Le Grand -Seigneur caressa Araschid^ qui , a la vue dune arm^e si redoutable , se flattoit de rentrer^ dans Tunis, comme en triomphe. Mais , quand il fut question de s embarqucr. So-* liman le fit arr^ter dans le s^rail; et cela s^ex^^ 4. 4

So HltTOlRE DE LOftDftE

^^^"^ cuta aTCC taot cle secret* que, qoand on nut a M. hifj. 1a voile , toute la flotte crut que oe prince infbrtune etoit Mir la capitane , et dans la galere dn general*

Ce corsaire etant parti de Constantinople , pour cacher se$ desseios an roi de Tunis , fit voile du cole de ritalie ; ravagea les cotes de la Pooille et de la Calabre ; repandit la terreur de 'ses armes dans Naples et Gayette ; et , apris avoir pille Ich bourgs et les villages, faitesdaves un nomfaie iofini dhabicans, etlaisse, par^tout, de tristes marques de sa fureur, il passa par le Pfaare de Mer^sine ; exer^a les memes cruautes, le long des c6tes de Sicile; sapprocha du cap de Passaro, corome s'il eu t eu dessein d y faire une descente, et tourna, ensuite, tout court, du cote de TAirique. 11 aborda proche de la Goulette, et fit pnblier qu il ramenoit Araschid. Pour se concilier la garnison du fort, il le fit salaer par une decfaai^e dc son artillerie, mais sans boulets; et ayant envoye un officier , dans la place , demander, au gouverneur, pour qui il tenoit : « Nous sommes M scrviteurs des evenemens , repondit Taga , et u nouscoDservcrons la place pourle parti qui preu vaudra, et pour celuide ces princes qui demeu- « rera roi de Tunis. »

Barberousse , qui n'ignoroit pas Fimportance de cette place , la clef du royaume , lui fit representer que le Grand -Seigneur Favoit envoye pour placer, sur le trdne de Tunis, le legitime hdritier; quil avoit ordre dattaquer et de faire

DES CHEVALIERS DE MALTE. 5l

Ip^rir toqs ceux qui s y opposeroient ; qu il pou- ' '■ voit juger, par ses propres yeux, des forces de ce pup^.", prince , et s'ii ^toit en ^tat d y resister. Celui qui etoit charge de cette negociation , la conduisit si adroitement , et squt meler, si a propos , les promesses avec les menaces , que le gouverneur , peut-etre s^duit encore par des sommes considerables , livra sa place au corsaire , qui , apr^s y avoir laiss^ une forte garnison , se rendit aux portes de Tunis. Cette ville , la capitale du royaume du meme nom , est situ^e sur la c6te de Barbaric, au septentrion de TAfrique, entre Tripoli et Alger, a la pointe du golfe de la Goulette, et a deux milles de la Mer Mediterran^e : de-la se decouvroient leS' ruincs de la fameuse Carthage.

On comptoit, en ce tems-1^, plus de vingt mille maisons dans la ville de Tunis; le peuple, a proportion y y ^toit nombreux ; mais elle n a«- Yoit que de simples murailles sans fortifications ; et, comme cette place etoit command^e de.plusieurs endroits, du cote de FOccident, toute sa force ne consistoit que dans le chateau et dans le nombre des habitans.

A lapproche de Tarm^e de Barberousse, et sur les bruits quon repandoit que le prince Araschid ^toit a la t6te des Turcs , le p^uple , toujours avidc , et souvent la dupe du changelaent de maitre , s ^mut et prit les armes. Hascen, qui craignoit den etre abandonn^, sortit du chateau, tacha dappaiser la sedition, re-

5a HI8T0IRS DE L*ORDRE

■ montra , anx plus mutins , la fiddile quails lui

•c'poHT avoient jurec; ct, pour les gagner, descendit jusqu aux priires les plus basses. Mais, soil aversion pour son gouvemement , ou compassion pour Araschid , parce qu*il ^toit malheureux , le peuple rejetta , a vec de grands cris , et m^rne avec mepris , les remontrances et les pridres da roi; et ce prince, craignant quon attentat a sa vie, ou qu'on ne le livr&t k son ennemi , sortit , sur-le-champ , de la ville, sans m^me rentrer dans le chateau , et sans emporter avec lui ses trdsors.

Marmol , dans la description de TAfrique (i) , rapporte que ce prince lui avoit avoue , que , dans Tagitation et le trouble que lui causoient Tapproche des ennemis , et la revoke de ses su- )ets , en descendant du chateau dans la ville , il avoit oubli^ une bourse de velours rouge , oil il y avoit deux cents diamans d'une grosseur et d'une valeur inestimables. II ne fut pas plutot sorti de Tunis, que les habitans en ouvrirent les portes a ses ennemis. Barberousse y entra aussitot a la tfite de neuf mille Turcs , et se rendit mattre du ch&teau, et des principaux postes de la ville. Les habitans Tavoient requ , d abord , avec de grands t^moignages de joye ; mais voyant qu Araschid ne paroissoit point , on commenga a se d^fier du corsaire , quoiqu il dit que le prince ^toit reste malade sur sa galere : et la fourberie ayant enfiu

(i) HUtoire du royaame de Tunis > lib. VL

4ti d^couverte , les habitans , au lieu de preter

serment de fidelite a Soliman , comme il les en ovPost. pressoit, d^testerent hautement la perfidie du corsaire , prirent les armes , charg^rent ses troupes , pour les obliger de sortir de leur ville. Mais ils avoient affaire a un Capitaine qui si;avoit faire la guerre, et qui avoit pr^vu cette revolution. Barberousse , pour contenir le peuple, fit tonner Tartillerie du chateau , dont il 6toit le mattre ; et ses soldats firent une si furieuse d^cbarge de leurs mousquets sur ces habitans, que, pour faire cesser le massacre , ils furent reduits a reconnoitre le Grand-Seigneur pour souverain , et Barberousse , pour son vice-roi.

Ce corsaire, aussi habile que brave, apr^s s^etre servi si utilement de ses armes pour r^pti-^ mer le peuple, employa les caresses et les mani^res pleines de douceur, pour gagner les prin** cipaux habitans. Par leur moyen , il fit alliance avec les Arabes de la contree ; s empara de la ^ plupart des villes qui etoient plus avant dans les terres ; y mit garnison ; et , dans le dessein d elargir un canal pour faire un port a Tunis, et le mettre en etat de recevoir les plus grands vaisseaux , il se servit des esclaves Chretiens , dont il y avoit plus de vingt mille dans cette ville : et il leur fit ouvrir le canal de la Goulette ^ q[ui entre , de la mer, dans le lac , sur lequel est situee la ville de Tunis.

Tel etoit T^tat des c6tes d'Afrique et des pro • ' vinces voisines de Tripoli , lorsque le Grand

54 IIISTOIBE DE L*ORDRE

^■^~~ Maltre arriva a Malte. Ge sei^eur ju(;ea bicn DclVivT, ^pte, sans den forces superieurcs, et une puis— •^ncc au-dc8Hus de celle de son Ordre, les che— valiers ne pourroient passe maintenir dans Trw pcdi. De tous les souverains de TEurope , il n y avoit que Charles -Quiot que cette entreprise interessat , et qui fut capable de s'y opposer ; il devoit craindre que ce corsaire red out able, apr^ tant de conqu£tes, de tentat de s^emparer des royaumes de Sicile et de Naples : ce qui, par la suite du tems, auroit fait tomber Malte en sa puissance. Ainsi , dc Tavis du Conseil , le Grand* Maltre envoya , a Tempereur^ en ambassade , le conimandeur Ponce de Leon , grand-croix , pour le solliciter de faire passer une arm^e en Afrique, capable de maintenir les chevaliers dans Tripofi , et darrctcr les progrcs surprenans de Barberousscg .

Lempereur requt , en mcme tems et au mime sujet 9 une autre ambassade de la part de Muley llascen, dont un renegat Genois , appelle Ximaa , son capitaine des gardes, ^oit le chef. Ce rendgat, voyant son maitre d6tr6ne, et sans ' esperance de pouvoir recouvrer sa couronnc, lui conscilla d avoir recours a Charles -Quint, prince a qui Barberousse , lui dit-il , etoit odieux , et qui sc feroit un honneur de r^tablir dans ses £tats, un roi qui en avoit ^t^ depouill^ si injustement.

Ilascen confia Fexecution de cc projet a celiii qui en etoit Tauteur ; Ic G^nois se rendit a Ma-

Pierre

drid , eut audience de lempereur, qui , craignant pour ses royaumes de Naples et de Sicile , ceoufa ©uPokt. favorablement Tun et Fautre ambassadeur. Laf- i535. faire fut mise en deliberation dans le Conseil ; et, apr^s quelle eut ^te examinee devant lem* pereur, par ses ministres et ses plus habiles generaux , on resolut de porter la guerre en Afrique, (i) tant pour mettre les royaumes de Naples et de Sicile a convert des armes du roi d'Alger , que pour assurer la navigation de la mer d'Espagne, en Italic, oil aucun vaisseau marchand ou passager, par la crainte des corsaires, nosoit plus paroitre , sans s exposer a 6tre enleve.

Charles-Quint parut se conformer a cette resolution : mais, avant que d employer la force , ce prince, le plus grand politique de spn si^cle, et qui tiroit souvent plus d avantage de ses n^gociations secrettes que de ses armes , tacha dc gagner Barberousse , et de le detacher des intcrets de Soliman. II chargea de la conduite dc cette intrigue un autre Genois, appelle Louis Presandes, qui^ sous pretexte de commercer a Tunis , s y rendit sur un vaisseau marchand, que Tempereur lui avoit fourni secrettement: il ^toit charge de lettres de creance , qui lui donnoient la quality d ambassadeur. Apr^s s etre fait introduire , sous un autre pretexte , aupr^s de Barberousse, il lui rendit ces lettres; et, suivant son instruction , il lui proposa une alliance particu-

(i)Bo8io,lib. VU.

*T Here avec Charles-Quint , ct Ini ofirit , de la part

^ Bt Port. Ue cc prince , ^e contribuer a le rendre monarque absolu de toute TAfrique, s'il vouloit s^engagcr a tenir, dans la suite, une si belle moaarcliie, et la rendre tributaire de la couronne d^E»pagne. Par une scconde instruction , entierement opposee a la premiere, cet agent avoit ordre de s'aboucher le plus secrettement qu il pourroit , avec certain's habitans de Tunis, dont on lui donna les noms , et que Tambassadeur de Ilascen avoit ditetre bien intentionnes pour son maitre; de reconnoitre leur disposition; de les assurer du prompt retour de ce prince , a la tete d'une armee; et de les exborter a prendre les armes en sa faveur, quand il paroitroit aux portes de leur ville.

Mais ce ministre, ayant voulu mener, en meme tems, deux negociations si difFerentes, se rendit bien tot suspect; Tintrigue fut decouverte; et Barberousse, sans sembarrasser du droit des gens, fit etrangler Tambassadeur. Lempereur, voyant que toutes les voyes de la negociation etoient fermees, se determina a une guerre ou- ' verte; il renvoya Fambassadeur de Hascen, a son

maitre , avec charge de Tassurer qu il iroit, luimenie, a la tete d'une puissante armee, pour le retablir sur son trone; et il ecrivit, en memetems, par un expres , au Grand-Maitre, pour lui faire part de son dessein , et pour inviter les chevaliers a se joindre, alui, dans une entreprise

dont , par rapport a Tripoli , ils pouvoient tirer ^^^^ de grands avantagcs. , du Post.

Le Griand-Maitre , ayant re^u sa lettfe, et layant cpnimuniqude au Conseil, il fut r6solu qu on armeroit , pour cette expedition , autant de vaisseaux que lOrdre en pourroit fournir. La religion mit en mer quatre galores des plus grandes et des mieux pourvues, avec dix-huit brigantins , tous bien armes , sans compter la grande caraque, qui seule etoit plus redoutable, et rendit plus de service , dans cette expedition , qu une escadre enti^re. Un nombre considerable de chevaliers sembarqu^rent sur ces differens vaisseaux ; et chaque chevalier mcnoit, asa suite, deux braves soldats, au lieu de doin^estiques. Le commandeur Aurelio Botigella , ancien officier de marine, fut nommc pour general de cette flotte pafticuliere ; et Antoine de Grolee, bailli' tttulaire de Lango , devoit commander la caraque et les troupes de dcbarquement.

Barberousse, ne pouvant ignorer Ics desseins des princes Chretiens, se pourvut d armes, de munitions et de vivrcs; appelJa , aupr^s de lui, tous les corsaires du Levant; tira d'Alger ce quil y avoit de troupes, et dep6cha plusieurs ambassadeurs a tous les petits rois d'Afrique, pour implorer leur secours, et leur reprcsentcr que la pertede Tunis entraineroit, apros clle , celle de toute la Barbaric. Son argent reussit mieux que Feloquence de ses ncgociateurs; et, u la faVeur

58 HIHTOIRE DK l'ORDBE

~ Ae qiielqu69 sommes consulerables qu il envoy a

m: POflT. aux Mincipaux chefs des Arabes, il en lira qainze mille nomraes, tous gens cie cheval , et qui , sans s embarrasser du parli (|u ils prenoient , mettoien t leur vie en commerce pour une leg^re solde , et faisoient de la guerre uo metier mercenaire.

Charles-Quint, de son c6te, avoit assemble une puissante flotte, compos^e de pr^ de trois cents voiles , et chargee de vingt-cinq mille hommes de pied, et de deux mille chevaux, outre un nombre considerable de volontaires de differeatcs nations , ct des premieres Maisons de TEu* rope, qui vouloient se signaler aux yeux de ce grand empereur.

I^e rendez-vous general etott dans le port de

Cagliari , ville de Tisle de Sardaigne , distante

seulement de soixantc lieues des c6tes d'Afrique.

L empereur, ayant re^u les secours du Pape et

iW6. dc rOrdre de Malte, en partit le i3 de juin, et

1 535. ^^''iva hcureuscment a Porto Farina, appellee

anciennement Utique , ville fameuse dans This-

toire Romainc, par la mort du dernier Caton.

On pretend que Barbcrousse , averti que Fenipe-

rcur comraandoit son armee en personne : u Si

« ce prince , dit-il aux officiers qui lenviron-

u noient, qui, jusquici, a presque toujours fait

u la guerre par scs licutenans^ acquiert , dans

rt cctte campagne, la gloire qui lui manque^ il

M faut nous resoudre a perdre celle que nous

M avons ao({uise au prix de notre sang, n

Cc pirate , qui ne doutoit pas que les Chretiens

DES CHEVALIERS DE MALTE. 5g

ne commencassefit leur entreprise par Tattaque— "

• * - 1 1 Pierre

du fort de la Goulette, y avoit fait entrer six touPoKx. mille Turcs, des plus braves de son armee (i). lis etoieht commandes par Chasse-Diables et par Sinan, le Juif, ces deux faxrieux corsaires dont nous avons parle, et en qui Barberousse avoit uneentiere confiance. II envoya, en niemetems, leunuque Azana{^a, un autre de ses generaux, avec trente mi^le Maures ou Arabes, mais tous archers ou arquebusiers , et la plupart a cheyal, pour harceler sans cesse les Chretiens; et , comme il n etoit pas assure de la fidelite des habitans de Tunis , il s enferma , dans cette place, avec I'elite de ses troupes.

Lempereur debarqua son armee, isans obstacle, a une portee du canon du fort de la Goulette; c^ n etoit quune grosse tour carree, mais . bien flanquee , et situee a douze milles de Tunis , a Tembouchure du canal par oil Feau de la iiier ej/Ltre dans letang, au bord duquel Tunis est batie. Ge canal est long dun trait d'arbal^te, mais si etroit, quune galere n y pent passer qu a force de rames. Barberousse avoit fait construire un pont sur ce canal ; et, dans une langue de terre, qui se trouvoit entre la mer et la tour de la Goulette , il fit faire un rempart qui decouvroit toute la cote, et defendoit les galores quil teiioit hors du canal.

Les generaux de Fempereur choisirent Ten-

(i) Sagredo , torn. 2 et 3.

6o HISTOIRE DE L^ORDRE

droit qui leur parut Ic plus commode pour cam* DC Post. p<^r; e^ils Tentour^rent de bonnes lifpaes, lai^es, profondes, et fordfiees, d'espace en espace, par des redoutes. La garnison de la Goulette , pour ' interrompre ces travaux , faisoit de frequeates sorties, dans lesquelles trois cents Espa^ols et quatre cents Italiens furent tallies en pieces; en memc-tems, les cavaliers Maures et Arabes barceloient continuellement Farmee Cbretienne, et venoient escarmoucherjusqu aFentree du camp. AlaiS' les fortifications en etant acbevees, on commcnqaa dresser des batteries, tant contra le fort que du cote de la campagne ; ct le feu en fut si terrible et si continuel , que les Turcs de la . garnison , aussi bien que les Maures et les Arabes, qui tenoient la campagne, nos^rent plus approcher du camp de rempcrcur.

Ce prince, qui jugeoit bien que la prise de cette forteresse emporteroit, avec elle, celle de Tunis, resolut , sitdt que les breches scroient trouvees assez ouvertes , d'y f aire donner un assaut : on battoit la place , en meme-tems , par terre et par mer.

Doria , qui commandoit la flotte, faisoit avancer les galeres tour-a-tour; et, apr^s qu un rang avoit tire, un autre prenoit sa place pour faire ses dechorges. La grande caraque de la religion etoit postee , comme au siege de Coron , derriere toutes les galores ; mais , par sa hauteur , elle tiroit aisement par-dessus ; et elle fit un feu si terrible et si continuel , qu cUe demonta toutes le&

DES CHEVALIERS DE MALTE. 6l

pieces de la tour. Le commandeur Botigella ,

prieiir de Pise, setant appergu que le principal DoPo^T. comite des g^aleres de TOrdre, de peur d'^chouer contre terre, faisoit tenirles rames hors de Feau, fut a lui , r^p^e a la main , et lui commandant de faire voguer sa chiourme: uMaiheureux, lui u dit-il , faut-il que , pour conserver deux ou trois a carcasses de galores , nous manquions de faire ti une belle action ? » Le chevalier de Con versa, habile ing^nieur, se distingua par une entreprise encore plus bardie : il arma une barque longue « de fauconneaux ; la remplit de mousquetaires , etlapoussa^ensuitejusquau pied de la tour : dela, il tiroit contre tons les Turcs qui se presentoientsur les br^ches; et, pendant qu'il rechargeoit d'un cdt6 , il tournoit adroiteinent sa barque, et pr^sentoit Tautre c6t^, qui faisoit feu aussit6t. Par cette ipanoeuvre , il tua un grand ' nombre des infid^les , sans qu il put etre offense par lartillerie de la tour, dont il etoit trop proche. EnHn, le feu ayant continue de tous cotes depuis minuit jusqua midi, Tempereur, avant que les Turcs eussent le terns de reparer les bre- ^ ches, et dy faire des retrancbemens , ordonna unassaut general. Les chevaliers, conformement k leur preeminence, et a la possession oil ils Violent d'etre toujours a la tete des attaques, fujrent charges de marcher, les premiers, a cellequi se devoit faire du cote de la tner.

Le commandeur de Grolee, appelle autrement lebailli Passim , qui commandoit les trou-

$2 UlSTOIIiE DE l'oRDRE

— pes destinies au (lebarquemeDt, les fit entrer

DcPoxT. dans des barques et dcs vaisseaux plats: mais^ en approchant du bord y ces esqiiifs se trouv^rent ensables. Le chevalier Copier, de la Maison dllieres, en Dauphine,qui portoit letcndard de la religion , se jetta, le premier, dans Teau, avec son Enseigne. II fut suivi de tous les chevaliers, qui, ayant de Feau jusquau dessus de la ceinture, savancerent fi^rement, lepec a la main , gagn^reut le rivage; et, malgre uiie gr^le de mousquetades, mont^rent a Tassaut. Les Espagnols , soutcnus par les Italiens et les Aliemands , « attaqui^rent un autre endroit. Par ces difFerentes attaques, les Chretiens forcerent les breches, ga* gnerent les boulevards et le haut de la tour , el s'en rcndirent les maitres, malgr^ la vigoureuse resistance des Turcs. Mais cette victoire couta , a la religion , bcaucoup de ses plus braves chevaliers; et il n en rcvint presque aucun sans blessu> res. Comme cette tour navoit point de dehors, on fut aussitot au corps de la place; et Tartilleric , en ayant dcja ruine toutes les fortifications, les assicgeans s en virent les maitrcs , apr^s une hcure de combat.

Chassc-Diables et Sinan , Ic Juif , voyant leur defense inutile, se jetterent dans let^ng avec la garnison : ils march^rent le long des basses, par une route quon avoit marquee avec des pieux, gagn^rent Tunis ; et d autres s arret^rent a Arradez, petite ville, sur le chemin de la Goulette a Tunis. Les Chretiens les poursuivirent et en tue-

DES CHEVA^LIKRS DE MALTE. 63

rent un grapd nombre. li etnpereur entra dans la Goulette , suivi du roi Hascen , et 6e tournant dvPont. vers ce prince : « Voila , lui dit-il , la porte pu- juillet. «vertepar oil vous rentrerez dans vos £tat8». On pretend qucfn trouva , dans le port de cette plate, quatre-vingtsept galores, {^[aliotes et autres vaisseaux a rames, tons arm^s, outre plus de trojs cents pieces de canon, la plupart de bronze, un nombre infini de mousquets, darbal^tes, de piques et dep^es. Cette place ^toit Tarsenal de Barberousse , qu il avoit cru , jusqualors, imprenable, et oil il retiroit ses prises et son butin.

L empereur, ayant donne quelques jours a ses troupes pour se reposer, leur fit prendre le cheinin de Tunis , oil Barberousse s'^toit retir^. Quoique ce pirate fut peu assur^ de 'la fidelity desTunisiens, et encore moins de la bravoure des Arabes , cependant , comme cetoit un homme dun grand courage, il resolut de tenter le sort des armes; daller au-devant des Chretiens; etde leur livrer bataille, plutot que de senfermer dans une place, qui d'aillcurs etoit peu fortifi^e. Mais, avant que de se rnettre en campagne, il tint un grand Conseil de guerre; et , ayant fait appeller les principaux chefs de ' son arm^e , Turcs , Maures et Arabes , il leur repr^senta le peu de troupes de Tempereur, en comparaison des siennes ; que les plus braves , parmi les Chretiens, avoient p6ri au sic'^ge de la Goulette ; que les chlileurs excessives du pays ,

di HfiTOIRE DE L'ORDRE

*' auMuelles les soldatsde TEurope n etoient pas ac-

DC Po!iT. coutumes, en avoient rendu malades et langiiissans un grand nombre ; qu ils manquoient d eau, en sorte que la plupart mouroient de soif. U ajouta que le camp de Tenipefeur ^toit rempli de richesses immcnses ; qu*ils nen tireroient*pas moins de la ran^on des prisonniers qu ils feroient: «Enfin, leur dit-il, je vous promets la victoire, tf si vous voulez \aincre ; et vous trouverez , dans «la defaite de vos enncmis, une fortune abontt dante , votre propre salut , et celui de vos fem- « mes et de vos enfans ».

On ne lui rcpondit que par des protestations d'une (id^lite inviolable: niais, au traversde ces protestations, il demela^ sur la plupart des visages y un air d'inquietude et une impression de crainte, qui lui en causa beaucoup a lui-meme. Gomme, dailleurs, ii connoissoit le caract^re leger et inconstant de ces Africains/il tint, la nuit, un Conseil secret, seulement avec les Turcs attacbes a sa fortune. II leur dit qu'ils se trouvoicnt ^ malbeureusement , engages dans une place oil ils avoient trois sortes dennemis, dont ii falioit egalement se dctier ; que les Maures souffroient impatiemment la domination des Turcs , et seroient ravis de les voir tailies en pieces; que les Arabes, plus propres a faire des' courses qu a tenir ferme , dans un combat , pour peu qu ii y eut de peril , se dcbanderoicnt a la vue de Tennemi; et quil y avoit, actuellement, vingt-deux mille Chretiens esclaves, renfermes

^»tm

DES CHEVALIERS t)£ ttALTE. 6S

dans Tunis , qui ne manqueroient pas d'en faci- -^— liter Tentr^e aux troupes de Fempereur, sils en dui*oni\ pouvoient trouver Toccasion ; que , quoiqu'ils fussent renferm^s, tous les soirs, dans le cha-* teau , 11 ne falloit qu un trattre et un renegat pour leur en ouvrir les portes, et les rendre maitres de la ville , pendant qu ils seroient aux mains avec les Chretiens; mais que, pour se tirer de cette inquietude , il ^toit resolu , avant que de sortir de la place , de faire ^gorger tous ces es-^ claves, sans pardonner k un seul.

Chasse-Diables se d^clara hautement en faveur d un sentiment si inbumain : ii soutint que , si on ^pargnoit les esclavcs , ils les feroient repen-^ tir, un jour, de leur fausse piti^; et que, dans une pareille conjoncture , c'^toit pecber contre toutes les regies de la politique, que de conser^ver rennemiT[ui peutvous perdre. Mais le Juif Sinan , auquel une partie de ces esclaves appartenoit , et dont ils faisoient la principale richesse, sopposa a cet avis. II repr^senta, a Barberousse, quune action sL barbare les rendroit odieux k toutes les nations; quils ali^neroient , m^nie, par-l&, les esprits des Tunisiens, qui avoient pris ou achet^ le plus grand nombre de ces Chretiens; que lui-mdme y perdroit le prix et la ran^on des plus considerables dont il s ^toit rendu mattre( i); quapr^s tout il seroit toujours assez terns den venir a une si cruelle precaution ; qu il falloit

(i) BosiO; torn. 5; lib. YIII.

66 UISTOIRK DE L'ORORE

""■*"" tiserver cette execution pour uo coup de d^set*

DC Po*T. poir : au lieu que , s'ils battoient les troupes de

lempereur , la perle qu'ils auroient faile , par la

mort pr^cipit^ de leurs esclaves, empoiMnne*

roit la joye qui suit la victoire.

Quoique Barberousse n eut pas ooutume de pr^ferer un avis modern au plus violent ^ lavarice , en oelte occasion , retint sa cruaut^ natarelle : il consentit de diff^rer la mort des esdaves; mais, pour assurer sa vengeance, s'il ^ioitvaincu, il les fit charger de nouvelles diatnes, defendit qu on les laissat sortir du cachot ou ils etoient enferm^s; et il fit mettre, souscebatiment, plusieurs tonueaux pleins de poudre a canon , pour le faire sauter , quand il Tordonneroit. II partit ensuite , a la tete de ses troupes , pour aller au-devant de lempereur ; et il campa dans une plaine qui n ^toit qu ^ une lieue. de Tunis : les armees fiirent bient6t en presence* Les historiens Espagnols, pour augmenter la gloire de Charles- Quint, pr^tendent qu'il ny avoit pas moins dequatre-vingt-dix mille hommes dans larm^ de Barberousse. On en jugera par le suoc^s de la bataille, si on pent donner ce nom a une deroute, ou, de laveu de ces ^crivains, les Chretiens ne perdirent que dix - huit soldats , et les infid^les environ trois cents.

Les Arabes se prdsent^rent , d'abord, d asses bonne grace au combat, et vinrent a la charge avec de grands cris ; mais ils n eurent pas plutdt entendu tonner lartillerie, essuye les premiers

BfiS CHEVALIERS DE MALTE. 67

coups de mottsquet , que ces troupes , accoutu- ' ' ■ m^es a ne combattre qu en caracolant , se d^ bd Pomt. band^rent , s enfuirent , et dispanirent en un instant : et ce qui acheva de consterner Barberousse, cest que, dans leur fuite, ils eotratnerent les Maures et les Tunisiens , qui , de leur c6te , reg^agn^rent la ville avec plus d empressement qu ils n en etoient sortis. Les chefs des Arabes , dans le dessein de faire leur cour a Hascen , se Tant^rent , depuis, de les avoir retenus et em-^ pech^s de combattre. Barberousse fit «onner la retraite, rallia les fuyards, et, sans leur faire aucun reprocfae , leur dit seulement qu tl les re- Biettroit J le lendemain , aux prises avec les Chretiens.

Ge n^toit pas son dessein. fintour^, de tous c6t6s, par des ennemis secrets ou d^lar^, il ne retenoit, sous les armes, tant de troupes que pour couvrir sa retraite, et la pouvoir faire avec sikret^. 11 cacha m^me , avec soin , oe projet aux Turcs qui paroissoient lui ^tre les plus fidieles ; B^anmoins Fempressement de ses gens k tirer ses tt^sors 4u chateau , en fit soup^onner quelque chose ; et Fordre qu il donna , ensuite , de mettre le feu aux poudres qui Etoient sous la prison des eselaves , ne laissa plus douter du parti qu il avoit pris : mais les ministres ordinaires de ses cruaut^ ne furent pas mattres d'ex^cuter une si af« freuse barbaric.

II y avoit , alors , parmi ces esclaves (i), un

(1) Bosio> lib. VIII, torn. 3 , pag;. 5a.

68 HISTOIBE DE L*ORDRE

Hospitaller -Conunandeur de Turin , appdl^ »v Pour, fr^re Paul Simeoni , que Barberousse n avoit jamais Youlu relacher, quelque ran^on que TOrdre lui eut ofFerte. Nous en avons d^ja parl^ au sujet de Tisle de Ldro y que ce chevalier , a Tage de dix*huit ans, defendit, avec tant de courage, contre les entreprises et les attaques des infiddles. Simeoni, dans cette demi^re conjoncture, gagoa deux ren^ats(i), geoliers des esclaves; et, ayant eu , par leur moy en , des marteaux et des limes, il brisa ses fers, et aida k rompre ceux des compagnons de son esclavage. Its forc^rent, ensuite , la salle d armes du chateau , s arm^rent de tout ce qui tomba sous leurs mains , taill^rent en pieces ce qui restoit de soldats Turcs dans le chateau, sen rendirent maltres; et, aprte en avoir barricade les portes, et mis de bons corpsde-gardes , dans les principaux endroits , le chevalier, chef de Fentreprise, monta au haut da chateau, et fit banniire blanche, pour avertir larmee Chretienne de venir k leur secours. Barberousse , ayant et^ averti qu on entendoit beaucoup de bruit dans le chateau , y accourut , en eriant qu on lui en ouvrtt les portes ; mais on ne lui r^pondit qu a coups de mousquets, et par une grele de traits que les esclaves lui jett^rent. Alors, transport^ de fureur, il s ecria : « Tout est perdu, « puisque ces chiens sont maitres du chateau et

(i) Fran9oi9 de Medallino et Vincent de Cattaro Giaffraga.

PlERliC

ft de mes tresors » , Sans s'arreter davantage , il sprtit de la ville avec Chasse - Diables et ce quil dVpoht. put ramasser de Tujrcs ; et, avant que Tempereur put etre averti de cette revolution , il s'enfuit, et gagna la ville de Bone , batie pfoche des ruinei de Fancienne Hippone, ville cel^bre par lepiscopatde Saint- Augustin, un des quatre premiers pferes de 1 eglise , et son oracle , aprfes Saint-Paul , sur les mati^res de la grace.

Sim^oni , ayant appris la fuite du corsaire , en fit donner avis a Fempereur, qui s avani^a aussit6t. En entrant dans la place, le premier objet qui se presenta devant lui , fut ce chevalier, a la tete de six mille de ses compagnons d esclavage. Charles-Quint , en Fembrassant : « Ami cheva- « Her , lui dit-il, bcnie soit a jamais la courageuse u resolution qui vous a fait rompre vos chaines , « faciliter ma conquete , et augmenter la gloire ti de votre Ordre. « Sim^oni , comble dlionneurs, se retira sur les galeres de Malte, et fut saluer le general et ses confreres. Mais les troupes de Fempereur et les esclaves se repandirent dans la ville, et y commirent des exces , si affreux de totite esp^ce , qu il sembloit que des Chretiens vouliissent rench^rir sur la violence et la lubricite des peuples les plus barbares. Les malheureux habitans, de Fun et de Fautre sexe, eprouverent, dans leurs personnes , et dans celles qui leur ^toient les plus cheres , des tortures , et dififerentes sortes de genes, pour les obliger dedecouvrir, a leurs cruels vainqueurs , les tresors caches. Quand on

70 HISTOIRE DE LORDRK

n en pouvoit plus rien tirer, on lc« massacroit Du PoHT. ensuite de sang-froid. Les jeunes filles ^toient ex* posees k des infamies encore plus odieuses et plcu insnpportaUes que les plus cruels supplices; et, quand le soldat fut las de tner, ou d^assouvir sa brutality , sans aucun ^ard pour T&ge, le sexe, ou la naissance, il chargea de chatnes tout ce qui tomboit entre ses mains. Les personnes du sexe, les mieux faites et les plus jeunes, ^toient arrach^es d entre les bras de leurs mires; et les^of* ficiers se les r^servoient pour les iaire servir a leurs infimes plaisirs.

Parmi ces esdaves infortun^es, se trouva une jeune fiUe dune rare beaute, et des premieres Maisons dela viUe, appellee Aysa (i): elle ^toit tomb^ en partage a un officier Espagnol , qui lamenoit dans le camp et dans sa tente. Mutey Hascen, qui la rencontra, garotte dune ma-»

niire indigne de sa baute naissance , toucb^ de compassion , et peut-itre d un sentiment encore plus vif , Tarrita , et ofFrit a son patron de }a racbeter. La Mauresque , naturellement fiire , et outr^ de douleur et de colore, s'^cria, en lui cracbant au visage : « Retirc-toi , periide et m^ M cbant Hascen , qui , pour recouirrer un royaume tt qui ne t'appartenoit pas , as trabi honteuse-^ u ment ton pays et ta nation. » Mais ce prince , sans se rebuter, continuant dofFrir, a lofficier, des sommes considerables pour sa ran^on, Aysa

(i) Bono, torn. 3, lib. VIII.

DES CHEVALIERS DE MALTE. ^^l

furieuse lui r^p^ta : « Retire- toi, te dis-je; je ne

« veux point dun tyran pour lib^rateur. » db™ ht.

On pretend que plus de deux cent mille personnes p^rirent ou furent esclaves : plusieurs trouv^rent la fin de leurs jours dans la fureur des soldats; d*autres, qui croybient ^chapper dans les sables et les deserts voisins , furent etouf* ies par les chaleurs excessives qui se font sentir dans ces climats brulans , et moururent de soif. On fait monter le nombre des prisonniers a plus de quarante mille, de diffi^rent sexe.

L empereur, mattre de Tunis , retablit Muley Hasceu sur le tr6ne; mais a condition de relever de la couronne d'Espagne; et, pour gage de sa^ fid^lite, il retint entre ses mains le fort de la Goulette, dont il retablit les fortifications. Par ce traite , il oblig^a le prince Maure d en payer la garnison, et d'y envoyer, en 6tage, le prince Mahomet, un de ses enfans , avec quelques autres. seigneurs de sa Cour. L empereur se disposa ensuite k retourner en Europe; mais, avant que de sembarquer, le 26 de juillet, que leglise celebre la fHe de Saint-Jacques , patron de FEspagne , ce prince en solemnisa la m^moire dans son camp. Apr^ y avoir entendu la messe , qui fut chant^e en musique , il youlut diner sur le grand gallon de Mahe , appelle paracca , oti il fiit servi par les chevaliers , avec une extreme magnificence. Le dessein de Fempereur, apr^s avoir mis a la voile, etoit de passer par Mehedia , ville d'Afrique, dont il vouloit semparer; mais il seleva

7^ HISTOIRE OE LORDRE

"^ — ~ uoe temp^te qui ecarta les vaisseaux et les gat»v Pont, lores ; et ce nc fut pas sans de grands perils que cette flotte victorieuse aborda a Dr^pano, en Sicile.

Lc Grand-Maitre lui envoya , en cette ville , une celebre ambassade , pour le feliciter sur rheareux sucG^s de ses armes. Ge prince repondit obligeamment, quil en devoit la meilleure partie a la valeur et au courage des chevaliers; et^ pour tenir TOrdre toujours attache a ses int^rets^ 11 combla de presens les principaux chevaliers qui lavoient suivi dans cette expedition, et or-> donna , par un nouveau rescrit , que le Grand- Mattre et le convent pussent tirer librement , et sans peages, de la Sicile , les munitions de guerre et de bouche dont ils auroient besoin. Par un autre edit et un privilege particulier, il declara quaucun chevalier, sous quelque pretexte quece iut, ne pourroit jouir, dans toute letendue de ses £tats, des biens de TOrdre, sans Tattache particuliere du Grand-Mattre et du Conseil ; et que les orlginaux de ses provisions n eussent ^te vus par sa majeste ou ses ministres , et enregiatres dans son Conseil d'l^tat.

I/escadre de la religion rentra heureusement dans les ports de Malte : mais la joye des chevaliers fut, pen de terns apres, temp^r^e par la mort du Grand*Maitre, qui, a peine remplit cette grande dignite pendant un an. La religion perdit, en sa personne, un digne chef et un veritable religieux. Pendant son gouvemement , il

interdit, aux chevaliers, sous despeines trfes-s^v^res, la coutume, ou pour mieux dire, Tabus do Port. quails avoient apport^ dltalie, daller en masque pendant le carnaval : et il substitua, a cesbacchanales, 1 usage des tournois, des combats k fer emousse, et de plusieurs autres jeux militaires, qu'il leur faisoit regarder comme un exercice plus convenable a des guerriers.

Ce ,fut par le m^me attachement a lobservance de la r^gle, qu il refusa , malgre les instances du Pape Paul III, de nommer, a une com-^ manderie vacante, un jeune chevalier, au prejudice de ses anciens. II ^crivit a ce pontife , qua son avdnement ^ la grande-niattrise, on avoit exig^ dei lui^ comme de tous ses pr^d^cesseurs , des sermens solemnels d observer les statuts de la religion ; et qu il prioit Sa Saintet^ de trouver bon quil ne violat pas une obligation qui! avoit contractee au pied des autels, et sur les saints ^vangiles.

DiDiER DE SAiNT-JAiLLE,prieurde Toulouse, D,p,„ un des plus g^nereux dtfenseurs de Rhodes , dont ^^ nous avons eu lieu de parler dans la relation de ' ^^^^ ce siege, succeda a Pierre du Pont : il fut ^lu , la hot. comme son pr^d^cesseur, pendant son absence. * Le chevalier de Bourbon parvint, en memetcras, par la mort de fr^re Pierre de Cluis, au grand-prieur^ de France. Le premier usage que le Qouveau prieur fit des richesses attach^es k son prieure, fut de faire feire une magnifique tapisserie, oil, sur un fond de soye , rehauss^

. 74 HISTOIRE DE L'OEDRB

~ d or, on voyoit Ic« portraits de tous les Grands-

im Maltres, represent^s au naturel, et tir^ (faprte

S. Jauli. d'excellens originaux , qn on avoit rapports de Rhodes ( i) ; et sit6t qu un menble si ricbe et si curieuxfiitachev^, ilFenyoya aMalte, etle consacra pour omer la principale ^lise de cette isle. Ces marques de la lib^lit^ et dn d^sinteressement des chevaliers, n'^toient pas alors extraordinaires dans TOrdre : la ]dtipart des commandeurs , ceux surtout qui etoient revfttus des principales dignity de la religion, en consacroient g^n^reusement tous les reyenus k fiaire des armemens contre les infid^les. La plupart cherchoient la gloire , pr^fi^rablement au gain quHls pouToient feire par leurs prises; et on pent dire qu en tout terns il y avoit plus de chevaliers en mer que sur terre, et dans leurs commanderies. On les voyoit rentrer souvent dans le port de Malte , tratnant , a leur suite , des vaisseaux et des galores des infiddles , dont ils ddivroientaussit6t lesesclaves Chretiens de diffiirentes nations : et ces Chretiens, apr^s avoir recouvr^ leur liberty, reportoient, dans leur patrie, le souvenir et le t^moignage du zile et de la valeur des chevaliers. '

Parmi ces hommes illustres , qui m^riteroient chacun une histoire particuli^re, on comptoit Botigella , prieur de Pise , et g^n^ral des galires ; Geoi|;es Schilling , grand - bailli d'Allemagne ;

(i)Boaio,lib.Vin.

Grol^ , bailli de Laogo ; Jacques Pelloquin , lieutenant da Grand - Maitre ; LedO Strozzi , db prieurde Capoue; Chateau -Renaud, mar^ebal ®- '^^*"''de rOrdre ; le commandeur Parisot de la V aletle , , et beaiicoiip d'autres, dont on trouve les noms dansles M^moires de la religion.

Mais ancun , en ce terns - 14 , ne ^'^loit rendu iplns formidable aux corsaires , que le prieur de Pise : il ne quittoit point la mer. Aucun corsaire n'osoit sapproeher des cdtes de la Sieile et de Malte , qu'il ne se tU aussitdt surpris et enlev^ ; et il fit, cette ann^e , tant de priseg/que les coi> saires publioient quil avoit, dans sa galore, un demon femilier d^guis^ en cbien , qui Tavertissoit du jour de leiir depart des cotes d^Afrique , et des endroits ou il les pourroit rencontrer. On navoitgu^res vu de general, qui joigntt, a nne si grande connoissance de la mer, un courage si determine : fort ou foiUe , il attaquoit tout ce qu'il rencontroit ; et ^ sans s embarrasser des re* pr^ailles , il faisoit pendre tous les ren^gats qui lui tomlK>ient entre les mains. D'ailleurs , dur et s^y&re dans le comraandement, il exigeoit des chevaliers qui etoient sous ses ordres , la meme Taleur dont il leur donnoit fexemple. II n ^toit pas moins exact dans ce qui regardoit la discipline miKtaire ; et , apr^s tine expedition oil il avoit j^it des prises considerables , quelques chevaliers ayant os^ mettre la main sur le butin , il les fit arr^ter, et les tint dans une longue prison, comme usurpateurs des biens de FOrdre.

DiDiRa

DE

76 HISTOIRB DE L*ORDRE

II ne faisoit qae renirer dans le port de Tripoli , lorsqu on d^ouvrit, sur le soir , et du haut 8. Jaills. ^q i^ ^qq(. ^ iPQJg grosses galiotes qui faisoient

route vers Tisle de Gelves. Les capitaines de galores lui demandirent aussitdt permission de sortir du port pour les aller coinbattre : « Ne « voyez*vous pas , leur dit cet habile marin , que « s'ils vous apper^oivent , la nuit , qui est protf che , les d^robera a votre poursuite , atant que ttvous les ayez pu joindre? Laissons-les aller a «c present ; mais ils n'iront pas si loin qie je ne u les rattrape demain , aupoint du jour. » En effet, sit6t qu il fut nuit , il sortit du port a\ec trois galores , et tint la route de Gelves autant que les t^n^bres le lui purent permettre. A peine le jour parut , qu'il decouvrit ces galiotes qui alloient de conserve; il leur donna aussitdt la chasse. Les corsaires, se voyant poursuivis, se s^par^rent, et une des galiotes t4cha de gagner les cotes de Barbarie ; mais une galore , appellee la Gornue , lui coupant chemin, lent bient6t joinle; et les chevaliers , le sabre a la main , se present^rent a Fabordage.Les Turcs, qui etoient en grand nombre dans ce vaisseau , se jett^rent tous du c6te que les chevaliers vouloient attaqner : leur precipitation et le grand nombre qui ne se trouva que d un c6te , causa leur perte. La galiote se renversa , coula has a la vue et au grand regret des chevaliers , encore plus faches de la mort des esclaves Chretiens qui furent noy6s^ que d avoir manque une prise qui ne pouvoit leur echapper.

La seconde g^aliote cut un sort a-peu-pr^s pareil ; les chevaliers cherchoient a Taborder ; et , comme de les Turcs y ^toient en grand nombre , ils n'^vi- ^' t^^^^^^t^rent point le combat, et toum^rent la proue contre la galere de la religion. De part et d autre, ii se fit de forieuses d^charges de filches et de mousqueterie , qui mireilt un grand nombre de Chretiens et de Turcs hors de combat. Le pilole des infid^les, plus adroit que celui des chevaliers, lui pr&enta le c6t^ ; et , apr^s avoir fait une decharge nouvelle de sea fleches , prit le large : mais le general Botigella, qui s etoit reserve pour secoanr la galore qui seroit la plus press^e , s opposa 9u passage de la galiote , et la joignit proue contre proue. Le combat recommencja avec une nouvcUe fureur; le coursier et les mousquets firent rine furieuse d^charge de part et d autre ; le combat se maintint long-tems avec un ^gal \ avantage ; la victoire , plus d'une fois , passa successivement dans Fun et Lautre parti. Les corsaires . gens de mer , ^lev^s dans le feu et au milieu des armes , se battoient avec un courage determine : plus d'line fols, ils se flatt^rent d emporter la rambade , et de faire reculer les chevaliers qui la defendoient ; mais ils avoient en t^te des hommes intr^pides, qui n avoient jamais connu de p^ril. Gette courageuse milice se jetta, Tdp^e a la main, dans la galiote, en meme-tems que les soldsts de la Cornue forc^- , rent un autre endroit , et se joignirent aux soldat9 de la Capitane. Ce hi moins alors un com-

Dmn

78 HISTOIRE DC L*OEDEE

bat qaW maMacre gi^ii^ral. Lie soldat Chretien ne fit point de qoartier : mais, emport^ par la- 8. J41U.1. ^iilii^ de faire du butin j ik ae pr^pit^rent, en si grand nombre, dans ce vaiMeauyque le poids extraordinaire de ceuE qui y entr&rent, ct qui ae tenoient toat d'un G6t^ , peut-^tre aussi qnelque voye d'eaa reqoe dans le ooanbat j le fimt ooular a fond. Les vainqueurs, alors confondns avec les vaincuB , eurent un sort pareil , et p^rirent dans le sein m^me de la vicloire.

La plus grande des galiotes , commands par Scandia: , fameux corsaire , elr par un ante rais ou capitaine fit tous ses efforts pour ^agner Zoara^ k treiae milles de lisle de Grelvei, vers rOrient : maisle chevalier Parisot de la Valetie, capitaine d'une des galires , et le digne camarade de Botigella , lui donna la chasse si viYcment , que les Turos ne purent ^iter le combat. II fut aussi sanglant et aussi meurtrier que le pr^o6dent. Scander se battit comme un faoasme qui n avoit jamais craint la mort , ei qui ne «e soucioit pas de p^rir, s'il n'^toit pas victorieux. Le commandeur de la Valette, a la t£te des chevaliers de sa galere , et en butte aux traits de ses ennemis , re<^t deux c#ups de filches , dont il ne s apper(;ut point dacs la ch&leur du combat r mais, quelque terns apr^s, il sen tit un coup de mousquet qui lui fraca^a une jambe, et le jelta sur le tillac. Dans cet ^t , et entre la vje et la mort , il ne relacha rien de son courage et de son ardeur pour la victoire. Les chevaUers et les

soldats Chretiens , animus par ses cris , 8e pouasirent contre les in fiddles avec une valeur si d^- di termia^e , qu ils eatr^rent daus leur vaisseau. II ^* ^^^u* fallut y livrer un second combat : les Turcs s*^* tant rallies aupr^s du in4t , on en vint tout de nouveau aux mains. Ces barbares , furieux de d^sespoir, et encourc^es par Texemple de leurs chefs , firent des prodiges de valem* : quoique r^uits en un petit nombre, ils forc^rent les Chrd- '

tiens d abandonner leur vaisseau ; et , api^s s £tre d^cramponn^ d ayec la galore , malgr^ tons les efforts des ^eiiviliers ^ ils prirent le large , et fi* rent route du cdtii de Zoara. lis n*en ^toient pas doif^nes quand les dbevaliers , qui voguoient apr^ leur proye , les rejoignirent. On recom* menqa k se battre ; et ce fut un troisi^me combat ; mais la partie n'dtoit pas ^gale. Les Turcs avoient perdu la pliipart de leurs soldats et ^de leurs matelots : & peine en restoit-il assez pour conduire oe vaisseau ; et le peu qui s y trouva , voyant le rivage proche, se jetta k la mer pour le gagner. Comme il y en avoit un grand nombre de blesses , la plupart se noydrent, et, entre autres, les deux rais ou capitaines. Les chevaliers a'empar^rent de la galiote : on y d^livra deux cents Chretiens ; les Turcs furent mis k la chatne ; et les ren^gats pendus. Botigella rentra avec sa prise et triomphant , dans le port de Tripoli.

Ge succds, et la guerre continuelle que les chevaliers faisoient aux Turcs d'Afrique, tant par terre que fat mer, d^termifia ces barbares 4

8o HISTOIAE DE L'ORDRE

les chasser, s iU pouvoient , de Tripoli, Chasse- D& Diabies ^ seigneur de Tachiora ou Tajora , le plus S, JiittE. iuteressi dans cette guerre , se chargea de Tentreprise ; il rassembla ce qu il put tirer de troupes de Tachiora , de Gienzor et d'Almaya : le rendez-vous ^toit ik la tour de TAlcalide. 11 en parti t la nuit , et, au point du jour, il pr^senta Tescalade aux endroits de la miiraille de Tripoli, qu il crut les moins defendus. II esperoit surprendre les chevaliers ; mais Georges Schilling , grand-bailli d'Allemagne , qui commandoit dans Tripoli > averti par des espions qu'il entr^tei^it dans Tachiora , etoit sous les armes avec toute sa garnison ; et les infid6les ne parurent pas plutdt au pied des murailles , qu ils se virent accables de feux dartiBces, d'huile bouiilante, et de coups dc pierres , pendant que lartillerie et les inousquetaires de la place tiroient, sans relache, surles troupes les plus doign^es et qui soutenoient ceux qui avoientja tete de Tattaque. Quoique Chasse- Diabies vlt bien qull ^toit decouvert, il neu comhattit pas avec moins de courage et de tisolution. Ses troupes, a son exemple, firent des efforts extraordiuaii'es pour gagner le haut de la iiiuraille ; mais elle ^toit bordee par un nombre de chevaliers intrepides, qui ne comrptoient pour ricn les blessures et la mort : plusieurs perirent par les fldches et la mousqueterie des infideles. Ces derniers perdoient encore plus de monde : mais ils les remplac^oient aussitdt par ce grand nombre de troupes qu'ils avoient amen^es a cette

DE8 CHEVALIERS DE MALTE* 8l

expedition ; au lieu que le« chevaliers , qui , pour ' '■ lors, netoient^pas plus de quarante avec une „£ mediocre garnison ^ ne tiroient du secours que *• ^^"'«-** de leur <iourage, qui sembloit m^nie augmenter, k proportioD que leur nombre diminuoit. Le grand-bailli se portoit, sur^tout, dans tous les endroits qui ^toient les plus presses ; on le voyoit^ presqu en mftme-tems , dans toutes les attaques* Chasse-Diables , de son c6te , n oublioit rien des devoirs d*un digne chef de guerre ; et , moins par ses paroles que pac son exemple , il entrainoit k sa suite ses soidats, et faisoit tous ses efforts pour gagner le haut de la muraille : mais ce g^* n^ral ayant ixi renvers(6, de dessus son echelle, par un coup de feu , on eut bien de la peine k le retirer du fond du foss6 oil il ^toit tomb^. Les Turcs , le croyant mort , perdirent courage ; tout se debanda; et ils laiss^rent, au pied des mu*rallies, un grand nombre des leurs qui y avoient

Apr^s leur retraite, le grand'*bailli d^picha, k Malte, un brigantin, pour donner avis^ au iieute* nant du Grand-Mat tre et au Conseil , de Tentre* prise, de Chasse-Diables. II leur rcpr^senta, dans aa lettre , que Tripoli, sans bastions et sans boulevards, n auroit pas pu tenir contre une arm^e qui en auroit fait le si^^e dans les formes; quon ^toit m^me expose , tous les jours , k une pareille * surprise ; et que , pour la pr^venir, et doigner les infidiles de son voisinage , il fieilloit attaquer et raser la tour de FAlcalde, qui tetioit, de ce c6t^ 4. «

8j histoirb db l'ordrb

la, la place bloqu^e et investie, et emptehoit le DC commerce des Chretiens avec les Maures et les S. Jailli. ^p^i^es habitans du pays, et aussi ennemis des Turcs et des corsaires, que les chevaliers.

Le Conseil approuvacetteentreprlse, dont on confia la conduite au commandeur Botigella, prieur de Pise, et general des galores. II se mit aussit6t en mer, avec cent cinquante chevaliers , et environ sept cents hommes de troupes, que la religion entretenoit ^ Malle ; et le bailli Schil* ling, gouverneur de Tripoli, traita, en m^metems , avec quelques cheques , ou seigneurs Arabes, qui, moyennant une certaine somme dont il convint, lui fournirent un corps de cavalerie. Botigella, ayant d^barqu^ ses troupes a Tripoli, y prit une partie de Tartillerie dont il avoit besoin ; il la fit trainer, par ses esclaves et par sa chiourme, jusquaupr^s de la tour quil vouloit assi^ger : et, sans se donner le loisir douvrir la tranche, apr^ avoir dress^ ses batteries, il se contenta de les couvrir de gabions. Ghasse-Dia* bles, au bruit de cette attaque, y accourut de Tacbiora avec ce qu'il avoit de troupes : mais , ^tant arriv^ au bourg d'Adabus, qui n'^toit 6loign^ de la tour que de trois milles , il se trouva arr^t^ par les chevaliers qui etoient a la t^te de la cavalerie des Arabes. Gomme il ne se sentoit pas assez fort pour attaquer un corps de troupes bord^ de cent cinquante chevaliers , il se contenta de l^g^res escarmouches , a la faveur desquelles environ soixante Turcs se jett^rent dans

la place. Ce secours n empecba pas le ^iniral — — « l^otigella de 1^ baltre contiauellement : mais , ^^"* sappercevant. que son artillerie ne produisoit s. Jaills. pas ua effet aussi prompt quil le souhaitolt , il fit veair, de ses galores, les rambades dout il se servit comme de mantelets; et, a Fabri de cette espece de defense , il attacha le mineur au pied des muraiiles, qu il fit sauter. Les chevaliers monterent aussitot sur la brecbe, quils trouv^rent sans defense. La plupart des corsaires avoient et6 ensevelis sous les ruines de la mine : ceux qui ^toient ecbapp^s, encore etourdis du bruit, Toyant les cbevaliers maitres de la breche , et F^p^e a la main, mirent les armes bas. Botigella fit aussitot raser la tour : et , durant que sa chiourme et les autres esclaves etoient occupy . a ce travail, il savanna, a la tete de sa petitear* mee, vers le bourgd'Adabus, ou Fennemi s'^toit retranche. II Fen chassa , abandonna aux Arabes le pillage de cette boui^ade; et, apres avoir laisse^ dans Tripoli, les troupes necessaires pour en fortifier la garnison, il se rembarqua pour retourner a Malte.

Utrouva, sur sa route, un grand gallon, qui venoit d'Egypte', charg^ de riches marchandises, Un fameux capitaine Turc, appell^ Ardor, le commandoit. Botigeila alia droit a lui, avec ses galores, le joignit; et, malgre tout le feu de ses canons j les chevaliers se present^rent a Fabordage, saut^rent dans le vaisseau Turc, F^p^ a la main , et s en rendirent les maitres» On y fi(^

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