‹ Œuvres choisies de l'abbé de Vertot (volume 2)Chapitre 2 sur 15 · Jaiixe · texte numérisé non relu

Jaiixe

84 HISTOIBE DE L*ORDHE

deux cents Turcs prisonniers et esclaTes, et la lit prise fut estim^ cent soixante mille ^as. Botigella , toujours heureux , et qui mdritoit de letre, rentra dans le port de Malte. Le commandeur Jacques de Pelloquin , lieutenant du Grand-Mattre , la plupart des seigneurs du Conseil et ce qu'il y avoit de chevaliers dans Fisle , se trouv^ rent sur le port pour le recevoir, a son d^barquement. Gomme Ton avoit appris Theureux succis de son expedition , il en fut lou^ et fii^Ucite publiquement ; et toute cette noble milice le conduisit, comme en triomphe, & F^glise de Saint- Laurent , oil il fut remerder Dieu du succte qu U avoit donne a ses armes«

On etoit encore dans les premiers mouvemens de joye que causoit, au convent , Fheureux retour du general Botigella , lorsque differens accidens y r^pandirent une consternation gen^rale. Un jeune diaco, ou novice, qui aspiroit k devenir chapelain de TOrdre , vola des perles et des pierreries , dont les chevaliers avoient orn^ la statue de Notre*Dame, de Philerme, quon avoit apportee de Rhodes. Quelques jours aprhs , un chevalier Anglois^ eperduement amoureux d*une Maltoise, mais furieux de jalousie, sur de legers soup^ons, la poignarda de sa main. Le lieutenant du Grand -Mai tre fit arr^ter le voleur et le meurtrier; et, apr^s qu'ils eurent etecondamnes par les juges seculiers de Fisle, on les transporta un mille loin du port : on les mit ensuite dans des sacs , et on les jetta , tout vifs , dans la mer.

Ccs malheurs en pr^ceddrent tin autre , qui

n affligea pas moins tout le Corps de la religion. nE Le chevalier de Varennes Nagu, commandeur ^' J^^"-"de Trebous , etant arrive a Malte le lo d'octobre. y apporta les tristes nouvelles de la mort du Grand-Maitre de Saint- Jaille , qui, etant parti du prieur^ de Toulouse , pour se rendre au cou- ▼ent y tomba malade a Montpellier, et y mourut, le 26 de septembre. On sassembla^ le lende- i536. main , pour lui donner un successeur. Cette dignite regardoit particuli&rement le commandeur Botigella , ou le seigneur de Grol^e , appelle autrement le commandeur Passim, bailli de Lango, tons deux anciens cheTaliers, et qui, par leurs services , leurs faits d armes , et une piete singuliere , avoient si bien merite de la religion et de toute la Chr^tiente.

Mais une cabale , conduite par le chevalier Garcie Cortez , qui se trouva alors le chevalier de 1 election , tourna le plus grand nombre des suffrages en faveur du commandeur Jean d'O- jeak m£des , de la langue d'Arragon , et bailli de >>'Omedes. Caspe. Ce bailli lui avoit promis , long-tems auparavant, de lui faire tomber son baiiliage, si, par son moyen , il parvenoit a la grande-maitrise. L'habile Espagnol , homme intriguant , et qui trouvoit sa propre ^l^vation dans celle de 8on ami , ft vaioir, parmi les seize electeurs , la blessure et la perte dun ceil quOmedes avoit soufFerte , pendant le siege de Rhodes. Peut-etre aussi que , sans trop appuyer sur une blessure ,

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-^ preuve de valeur souvent Equivoque, 'Tadroit

d'OmVoe ^^P^'G'*^^ *?"^ ^ pr^valoir de la superiority que les chevaliers de sa nation , a la faveur de la puissance de Teuipereur, prenoicnt alors dans les assemblees de la religion. QuoiquHl en soit , on n eut pas plus t6t rendu publique F^lection d'O m^des y que la plupart des trois cent soixante chevaliers qui coniposoicnt Fassemblee , en parurent consternes. Les tristes prdjug^s qu on fit alors du gouvernenient de lelu, furent justifies, dans la suite, par une conduite int^ress^e, partiale y et m^me pleine de durel^.

L'illustre Botigella, si digne de cette premiere place, en futexclus; et il ne f[arda pas m^me celle de commandant ou {^on^ral des galdres, dont L^on Strozzi , prieur de Capoue , fut , depuis, rev^tu; jeune seigneur d'une des premie res Maisons de Florence, proche parent de Catherine deMedicis, reine de France, et auquel le Pape Clement VII , son oncle, en lui donnant rhabit de TOrdre, avoit remis cette dignity qu il poss^doit , quand ii fut 6\ev6 au souverain pentificat.

Le jeune prieur, devenu capitaine avant que d avoir ^t^ soldat , avoit fait scs premieres armes sous le commandement du fameux Andr6 Doria, general de Tempercur :et, pour premices de son commandement , il se trouva , avec quatre galores de la religion , a la prise de douze autres, command<^es par un Turc, appelle Ali-ZeliF, grand homme de mer, et chef de cette escadre.

Dbria, sans compter les galores de la religion , "T

en avoit trente-quatre ; et, ayant rencontrd les d'Ovsobs, infideles, daps le canal de Corfou^ il les attaqua avec cette confiance que lui.donnbit justement le nombre superieur de ses galores. Mais il ^prouva, dans cette occasion, que rien nest superieur a UH courage determine. Ali avoit, sur ses galeres, un grand nombre de janissaires, quil etoit charge de passer en Dalmatic, ou Soliman assembloit un corps de troupes. Ces soldats firent parottre une valeut* surprenante, et se battirent en gens qui ne vouloient pas surVivre a leur de* faite. lis s attach^rent , sur-tout, aux galores des cheyaliers, leurs anciens et perpetuels ennemis : deux galores Turques, dont Tune etoit la capitane, investirent la capitane de Malte. La premiere s attacha a la proue , et lautre presenta le cote. Le combat fUt sanglant et meurtrier : les Turcs pressoient vivement les cheyaliers. Plu^ sieurs de cet Ordre, entr autres Constans Opert, un des principaux officiers de la capitane, furent tues , en s'opposant coui'ag€iusement a Fabordage des Turcs, qui tachoient de se jetter dans cette galore. La fortune sembloit , en cet endroit, les favoriser; etpeut-etre qu'ils auroient enleve la capitane; mais, dans ce p^ril, le prieur de Capoue fit braquer une coulevrine contre la galere , qui lui presentoit le cot^. Ce fut le salut de la capitane : la galere ennemie, blessee sous ceuvre,de ce seul coup, se remplit deau et coula has. Les chevaliers, pour lors, debarrasses de ce

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. c6t^la, tonrnirent toutes Icurs forces contre la b*Omeou. capitane des Turcs : le combat , devenu plus egal , devint aussi plus meurtrier. Les chevaliers et les Turcs, dans la vue d enlever la capitane da parti contraire , se pr^cipitoient ^alement dans les arroes les uns des autres. Les chevaliers , a la fin , parurent prendre de lavantage sur ces infideles : ils forcirent les janissaires, et se jett^rent en foule , et le sabre a la main , dans leur galere. Les Turcs , revenus de Tetourdissement que leur causa une attaque si violente, recommenc^rent le combat avec une nouvelle fureur; le soldat acharne ne vouloit ni donner, ni recevoir de quartier; le vivant prenoit aussitdt la place da mort. Presque tons les Turcs avoient ete tues, que les chevaliers n ctoient pas encore ipaitres de la galore; et le peu qui restoit d*infid^les combattoient moins pour sauver leur vie, que pour la faire perdre a un chevalier. Ils se firent tons tuer jusqu'au dernier; et, ce qu on n avoit guires vu, dans ces sortes de combats, le prieur prit cette galore, sans y avoir fait un seul prisonnier.

Les infiddes, qui Ctoient dans les autres galores, malgre Tinegalitedu nombre des vaisseaux , ne montr^rent pas moins de courage; et, quoiqu environnes de trente-huit galires Chretiennes, ils se hattirent avec la m^me opiniatrete que ceux de la capitane. I^es (Chretiens forcdrentenfin la victoire a se declarer en leur faveur ; mais ils Tachetereut fort cher : et , outre un grand nom*

DES CHEVALIEAS D£ MALTE. 89

bre de soldats , on y perdit Antoine Doria , un ^ des officiers-g^n^raux , \e. chevalier Copez , et d'Omedu. plusieurs autres du m^meOrdre, qui furent tu^s du blesses dans ce combat.

Le general de Tempereur, ayant appris que dix galeres de France etoient parties du port de Marseille, pour porter, a Constantinople, un ambassadeur du roi Francois I , se rangea sous le cap du Passaro pour les surprendre. Le g^n^ral de la religion , pour observer une exacte neutrality entre ces princes, se separa du corps de la flotte; courut, pendant ce terns -la, les c6tes de la Calabre ; donna la chasse a deux grosses galiotes, et une fuste de corsaires, dont il se rendit maitre ; ddivra quatre cents esclaves Chretiens qu*il conduisit dans le port d^ Malte , avec les prisonniers qu'il ayoit faits. Tout le monde courut-le f^liciter sur Fheureu^c succ^s de ses premieres arroes; et on en tira dbeureux pr^jugds, qu'il justifia , depuis, par les grandes actions quil fit, tant sur TOcean que dans la Mediterran^e. A peine ce jeune general avoit-il desarme , qu il apprit que Philippe Strozzi , son p6re, avoit et^ fait prisonnier, dans un combat, par le jeune Cosme de M^dicis , due de Florence ; que ce prince Tavoit fait conduire dans cette ville, charg^ de chatnes; et qu on lui faisoit actneJlement son proces , comme a un criminel d'Etat et a un rebelle. Le prieur de Capoue , actable par une si triste nouvelle, demanda, au jConseil , son cong^; et , apres lavoir obtenu , il

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freta , a ses depens, un brigantin , etpartit , sur- •'OMisn. le-champ , pour passer en Italie.

Pour Imtelligence de ce point d^histoire , qui influe beaucoup dans tout ce que nous serons oblig^ de rapporter au sujet de ce prieur , un des plus grands Gapitaines de son sidcle , il faut se souvenir de tout ce que nous avons dit dans le li vre precedent , touchant la guerre que lempereur Charles-Quint avoit fait au Pape Clement VII, de la Maison de Medicis. Pendant cette guerre et la prison de ce pontife , les citoyens de Florence etoient partages en deux partis : les uns , attaches a la Maison de Medicis , tachoient de la porter sur le tr6ne , et la rendre souveraine; les autres soutenoient Tancien gouvernement , et vouloient conserver leur liberte , et I'^tat Republicain. Tant que le Pape Clement fut brouille avec lempereur, oe prince avoit maintenu hautement les republicains : ils comptoient absolument sur sa protection; et les Medicis avoient ete chasses de Florence, comme des tyrans et des ennemis de la liberte publique.

Mais lempereur, dont les resolutions changeoient suivantses int^rdts, s'^tant raccommode avec le Pape , la confiance des Florentins diminua, et leur liberte fut fort ^branlee: par le traits fait entre le Pape et Charles-Quint , les Medids devoient etre retablis, a Florence, dans tous leurs biens, et dans les dignites dont ils etoient en possession, avant leur bannissement ; et , par un article secret , Tempereur s etoit en-

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gage a etablir, comme prince et gouverneur per- — ' petuel de cette R^publique , Alexandre de M^di- o'Omedu. cis , batard de Laurent , due d^Urbain ; d autres disent qu il ^toit ills de Clement m&m^. Tel fut le sujet du sl6ge que les troupes du Pape et de lempereur mirent , de concert, devant cette place ; et , apr^s s en £tre rendus les mattres, pour ne pas efFaroucher le parti r^publicain , lempereur voulut que le nouveau prince ne prft simplement que le titre de gouverneur de la R^publique de Florence. Mais Alexandre , trop jeune pour fetre modeste, et se voyant, depuis, devenu gendre de lempereur par son mariage avec Marguerite d'Autriche , fille naturelle de ce prince , affectoit des raanidres de souverain, et gouver*^ noit cet l^tat avec une hauteur et une independance qui le rendirent odieux^ non-seulement a ses concitoyens^ mais encore k ses propres parens. II se forma , contre la vie de ce prince , une dangereuse conspiration ; Philippe Strozzi , mari de Clarice de Medicis , soeur du Pape Leon X , se mit a la tdte des conjures; et il eut Fadresse d engager dans le meme parti , Laurent de Medicis, cousin d' Alexandre, son plus'proche h^ri*tier,et meme son favori. Peut-6tre qu outre le motif et le pretexte de d^fendre la liberty publique, il envisageoit une si grande succession; et qu'il ^toit plus ennemi du prince, que de la principaut^.

Ce perfide, le ministre ordinaire des plaisirs du due Alexandre, sous pretexte d'an rendez-

ga HI8T0IBB DE LORDRE

Tous qo'il lui avoit m^nag^ , k ce qu il lui dif , VOMion. avec una dame Florentine , Tattira dans sa mai- 8on , et le poignarda. Mais , au lieu de s emparer du Palais, et deiciter le people, par Tesp^rance et lapp&t de la liberty , a prendre les annes en sa iaveur, le trouble, r^tonnement et la penr , succ^dirent k une action si cruelle : il s enfuit ; et les partisans de la Maison de M^dicis , revenus de leur surprise, et qui ne pouvoient se maintenir sans un chef, mirent , en la place du doc Alexandre, Cosme de M^dicis, quoique d'une branche ^loign^e , jeune homme k peine Ag^ de seize ans , mais d'on esprit di\k form6 , et qui , dans uife conjoncture si delicate , ne montra pas moinsde courage ^oe d ambition. II 6toit 61s de Jean de M^dicis , un des plus femeox Capitaines dltalie, et de Marie Salviati , femme illustre par la noblesse de son origine, et par la sagesse de sa conduite. Depuis la mort de Jean de M^dicis , elle avoit v^cu dans un veuvage austere : renfer* m^ dans sa maison , elle n avoit paru occup^ que de T^ducation du jeune Cosme. Aux premitres nouvelles qu elle eut quon vouloit faire occuper, k son fils, la place du due Alexandre , soit que, par un sentiment de mire , elle craigntt pour lui un poste si dangereux , soit aussi , comme des historiens Tont avanc^, que cette g6n6reuse femme pr^Cirdt la liberty de sa patrie 4 r^Uvation de son fils , elle employa ses priires et ses larmes pour le d^tourner de cette entre* prise. Mais Cosme, plus ferme ou plus ambi«-

BES CHEVALIERS DE MALTE. g3

fieux • sans j^couter ses remon trances, sc livra — — • aux partisans de sa Maison : par leur cr^t, il D*0MiDE8< fut reconnu, dans une assembl^epublique, pour gouverneur de la R^publique. L empereur, averti de la mort funeste de son gendre, confirma cette disposition. Gosme prit les r^nes du gouverne-* ment; et , dans un age si peu avanc^, il se cdti-* duisit avec tant de prudence, qu il ne seroit pas aise de decider s'il fut plus redevable de la prin^^ cipaut^ de Florence a la' fortune , qu a son hahilet^.

Strozzi et les partisans de ll^tat R^publicain , voyant que le parti de M^dicis pr^valoit'dans la ville, en sortirent; d^ivr^rent, secrettement ^ des commissions pour lever des troupes, et se mettre en ^tat d y rentrer, les armes a la main* lis se flattoient que le jeune Cosme , occupe des premiers soins du gouvernement , ne seroit pas , sit6t, en ^tat de les poursuivre. Mais ce prince ^ qui avoit des espions fiddles , dans toutes les ca-^ bales, fut bientdt averti de leur armement ; et , pour ne leur pas donner le terns dele grossir , il sortit de Florence , a la t6te de ses amis , et des troupes que le gouvernement entretenoit en tout terns. Fortifie de Tautorit^ des lois , dont il ^toit d^jipsitaire , il marcha droit aux Strozzi, qui ^toient proscrits , publiquement , par le magistral. Les deux partis se rencontr^rent proche de Marono, village peu ^loign^ de Florence. On en vint bient6t aux mains ; mais ce fut moins un combat qu une d^oute. La plupart des conjures,

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craignant de tomber dans les mains de leurs

D*OM£i>Ejb nemis, prirent la fuite. Strozzi, et quelques amis fidcles, qui ne voulurent pas Tabandonner, firent ferme, et se battirent en desesper^, et comme des gens qui se vouloient iaire tuer : ils n en purent venir a bout. Cosme, qui avoit un si grand interet de connottre , a fond , les forces et les relations secrettes de ce parti , avoit ordonne quon les ^pargnat. U fut obei; on se contenta de les envelopper; ils furent d^arm^, charges de chaines , et conduits dans les prisons de Florence , oii on commen^a a instruire leur proces. Ge (ut sur d aussi tristes nouvelles que le priear de Capoue partit de Make, et passa en Italie pour travailler a la liberty de son pire. Mais, ctant arrive a Naples , il apprit qu il s etoit toe , lui-nienie,dans sa prison, soit pour eviter It* gnominie du supplice, soit, comme quelques historiens Tout public , par la crainte que la violence des tortures et de la question ne lui arrachat le nom des partisans secrets qu il avoit dans la ville. Get homme, que Vantiqiiite jpayenne cut adore, mais queHome Ghretienne condamne, se tua d une epee qu on avoit laissee dans sa cbambre. On trouva , sur le manteau de la cheminee , ce vers de Virgile , qu il y avoit grav6 , auparavant, avec la pointe de cette ^p^ :

Exoriare aliquis nostris ex ossibus uitor.

Qu'il sorte de ma ceiidre un g^n^reux vengeur.

, Ses enfans , fideles a la memoire de leur p^re ,

DES CHEVALIERS DE MALTE. gS

S€ devou^rent k sa vengeance; mais d'une ma- , ^^ nidre noble et autorisee par les lois. Comme ild d'Omedes. regardoient 1 empereur corame le destructeur de la liberty de leur patrie , et Tauteur indirect de la niort de leur pere ^ ils s attach^rent a la France^ et servirent dans ses armees. Pierre Strozzi, Tain^, parvint, par sa valeur, a la dignity 'de^ mar^cfaal; et le prieur de Capoue se distingua dans le service de mer , oil il commanda en qualite de general des galores. II n en fut pas moins utile a son Ordre: la suite de cette histoire fera connoitre les services importans qu il rendit a la religion. II en auroit, m^me^ depuis, rempli la premiere dignite , si on navoit craint quie^ pour satisfaire un ressentiment particulier, il rieiit donn^ atteinte a la neutrality dont les Grands-* Maitres, et tout TOrdre, font profession, a ^^•^ garddesprinces Chretiens. '

En son absence, et pendant son s^jour en Italic , le cheralier Paul Sim^oni , prieur de I^ombardie, qui avoit eu tant de part a la prise de Tunis, fut fait.g^n^ral des galores, et re^ut or* dre, peu apr^s, de se trouver, avec le marquis de Terre-Neuve, devant le portde Suze, en Afri* que , qui s'^toit soustraite de Tobdissance de Muley Hascen , roi de Tunis, et que ce prince vouloit assieger.

Suze a ete batie sur un rocher, proche la mer, i huit ou neuf lieues de Tunis , au-del& du Cap- Bon. Le port en est sur, et di^fehdu, comme la place , par un ancien chateau, fortiiie.et entour^

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de foss^, avec une esplanade autour. Depuis que *OMion. lempereur fut de relour de la conqu£te de Tunis, les Turcs se saisireat de la pidipart des places qui soDt le long de la c6te, et resserr^rent Muley Hascen dans sa capitate. Ce prince, pour se r^ tablir entiirement dans ses Elats, e( en chasser les usurpateurs, eut recours k TOrdre de SainU Jean. U envoya, k Malte, un ambassadeur, ap* pell^ Caaiu(|[i , pour implorer le secours des chevaliers. Et , pour les int^resser dans cette en-^ treprise, ce ministre leur repr^nta que les cor* saires avoient tortifi^ Tachiora ; qu ils y avoieat jett^ une puissante garnison , sous le coroman* dement de Morat Aga, un des principaux capi« tainesde Barberousse; quon attendoit ce general des corsaires avec une flotte nombreuse ; et que, si on ne prevenoit ses desseins, la religion ne pourroit jamais conserver Tripoli. Le Grand* Maltre jugea k propos de faire passer ces avis k lempereur, qui, se trouvant plus int^ress^, lui* m&me, k la defense de Muiey, son vassal, que la religion, exhorta le Grand-Maltre a joindre ses forces k celles de Sicile pour chasser les corsaires de la c6te de Barbarie; et il ordonna, k son vice-roi, de fournir, i Muley, tout le secours dont il pourroit avoir besoin pour faire le si^ge de Suze.

Le Grand-Maitre et le vice-roi mirent en mer quatorze galores , charg^es d'un bon nombre de chevaliers , et des troupes que la religion tenoit k sa solde , auxquelles le vice-roi , pour sa part ,

joigfnit trois mille hommes d'infanterie , sous les ordres du marquis de Terre-Neuve, 'seigneur Si- d'Omedei* cilien , qui devoit commander les troupes de debarquement , pendant que le g^n^ral des ga-^ leres de la religion tiendroit la mer.

Cette escadre, ayant traverse le canal de Malte, aborda proche de Tendroit oil Muley avoit forme son camp.'Apr^s quele marquis de Terre-Neuve et les chevaliers eurent debarqu^ leurs troupes ^ et un train dartillerie, dont le roi de Tunis manquoit , on ouvrit la tranchee ; et on dressa des batteries qui commenc^rent a foudroyer Tendroit le plus foible de la ville; on lauroit infailliblement emport^e , si le marquis , tromp^ par un renegat, n eut chang^ son canon de place. Ce renegat , feignant de s&tre ^chapp^ , et affectant une sensible douleur d'avoir quitte sa religion et son pays, se jetta aux pieds du marquis, repandit un torrent de larmes, et lui demanda pardon de sa desertion et de son apostasie. Le marquis, seduit par les apparences de son repentir, lui promit un asyle dans son armee, et, apr^s la prise de Suze, de le repasser en Europe^ II interrogea, ensuite, ce renegat sur letat de la place; le traitre lui en (it un rapport concerts, auparavant , avec le gouverneur. II lui dit , surtout, avec un air de sincerite , que ] endroit que soa canon battoit etoit le plus fort de la place ; que la muraille etoit terrass^e; et que, quand m^me on pourroit la miner et Tabattre, on trouveroit, derriere, de profondsretrancbemens, 4. 7

98 niSTOIRE DE L'ORDRE

fortifies de flancs et de redans , et garnis dun h'Omcdu. {]^and nonibre dc mousquctaircs qui en d<^fendoient Tapprochc; que Ic (jouverneur, le voyant attache u ccttc attaque, sVtoU vant^ quil y feroit p^rir tous Ics CluTtiens. Lc marquis, inquict et cha{}rin , lui deniaifda quel etoit le postc le plus foible de la place : Ic rone{];at, Tayant ameuc au point qu'il souhaitoit, lui indiqua leDdroit Jc plus fort. Le marquis, seduit par les conseils de cc perfide , chan{;ea sa hattcrie de place , et porta tout lefFort de scs armes contre certaines tours qui flanquoient le chateau. A en croirc lc rcncfgat, dies devoicnt croulcr aux premiers coups de canon : on consomma toute la poudre quon avoit apportee dc Malte et de Sicile, sans y avoir pu fairc qu'une br6chc asscz dtroite. Ccpcndant, comme Ics munitions de guerre manquoicnt , le marquis , toujours tromp6 par lc rcndgat, voulut quon tent&t un assaut. Cent trente chevaliers, et quatre cents soldats, h la payc dc la religion , y mont^rcnt Ics premiers. Quoiqu ils ne pdsscnt savanccr quia la file, ils ne laissjirent pas dc gagner ic haut dc la br^chc : leur desseia etoit dy fuire un logcment; mais ils trouvferent, dcvant eux, des rctranchcmcns si hauts etsi profonds, ct 11 partit, des flancs, tant de coups de mousqucts et darbalotcs, qulls furent obliges dc sc retircr. On proposa de tourner, d un autre c6te , Tattaque ct les batteries ; le ddfaut dc poudre empccha Fcx^^cution de ce projet. Cc fut avcc une violente douleur que le marquis

se vit r^duit a lever le sie{;e. Avant que de se *

rembarquer , il vouloit decharger sa colore sur d'OmedU. le rene^at; mais, celui-ci, content de I'heureux succ^s de sa trompprie , ctoit eotre dans la ville pour en recevoiria recompense, Les chevaliers, aprts avoir laisse , au pied des muralUes et sur la breche , un grand nombre de leurs camarades et de leurs soldats , rctourn^reDt , tristement , k Malte, oil ils se plaignirent que lempereur eut sacriBe les forces de la religion , sous un g^n^ral si peu digne de les commander.

Le commandeur Botigella joignit ses avis k de sijustes plaintes: il revenoitde Tripoli, dent il avoil f5t6 {lottvmiiMJT ■, Kt , apr^s son terns fini , onlui Jivoitduniit', jiqui- !>iKii's?t'iir, Fernandde Bracamond, commandeur d'Ecolca ; ct Alphonse Cordan , chevalier d'unc grande reputation, devoil couuiiander la cavalcric dc la place. Boti- \ |;ella,a son tour, pnt occasion du mauvais suc- £aze, pour reprOseater, au Grandsoil, que IVxp^rience devoit J que Irs Chretiens ne feroient |tes fixes et durables sur les cdtes ni les Maurcs, i-oit parl'averi diflferencc des religions , soit Ig^retc naturelle de ces leme phis fidfeles aux , qu'aux Strangers ; Itarlci-Quint, la pluong des cotes d'Afriis d'une fois; que ces

loo HISTOIRE DE LORDRE

gucrres ct les armemens que la religion feisoit 'OiUdu. en faveur de lempereur, epuisoient TOrdre de ses meilleurs sujets , et lui coutoient des sommes immenses ; que la cession que ce prince avoit faite de Tripoli, et, pour mieux dire , que la condition on^use de se charger de la defense d uDe pareille place, qull avoit attachee au transport qo'ii avoit fait de Tisle de Malte , devoit Stre regardee comme un present fatal a la religion ; et qui) &lloit la remettre, au plutot, a ce prince; ou, s*il pretendoit que les chevaliers y restassent, exiger qu il la mit lui-m£me en ^tat de defense, et qu il y fit construire , a ses depens , des fortifications , et d'autres ouvrages n^cessaires pour soutenir un siege.

Quelquc deference qu eut le Conseil pour le sentiment de Botigella, il jugea a propos, sur une affaire aussi importante, de consulter les chevaliers les plus habiles en fait de fortifications , et sur-tout ceux qui avoient commande dans cette place. Tons, d'un meme avis, coaclurent quelle netoit pas tenable; et,surleur rapport , le Conseil depecha , a 1 empereur, le bailli Grolee , qui , etant arrive a sa Cour^ lui representa quil ^toit impossible de conserver Tripoli, si on ne fortifioit cette place par des murailles de la hauteur et de la largeur necessaires ; quil y falloit creuser des fosses , y a j outer des boulevards ; que , sans cette precaution , c etoit exposer a la boucherie les chevaliers qui *y enfermeroient; que, la ville prise, le cha-

DE8 CHEVALIERS DE MALTE* lOI

teau , h&ii k Fantique , ne dureroit que pcu de — '

jours; quil scroit peut-6tre plus utile, pour le p'Om^jiu. service de sa majesty , d abandonner une ausoi m^chante place, den faire sauter le chikteau , et de combler lembouchure du port. Mais rempcreur, qui ne vouloit ni faire la d^pcnse n<^cessaire pour fortifier cette place , ni se priver d'uu port qui lui servoit d'entrie dans FAfrique, et dont la defense ne lui cotitoit rien ^ chavQca le bailli de dire , de sa part , au Grand^Mattrc et au Conseil , qu il n'oublicroit rien pour mcttre Tripoli en i^tat de d(ifense; quil cxhortoit TOrdre k y entretenir toujours une forte garnison, et qu en cas que les infidfeles en form^ssent le sii^f^e, il alloit envoyer inccssamment des ovArea, tr/*8pr^cid, au vice-roi de Sicile, pour y jetter tons les secours dont on auroit besoin. Ce prince ajouta quil csp<^'roit , dans peu, de cbasser tous les corsaires Turcs des c6tes d'Afrique ; et qu en attendant qu'il put toumer ses armes de ce cbiiAk, la reli{][ion lui feroit plaisir de joindre scs {;al&res a la flotte qu il avoit envoy^e dans la M^ditcrran^e. lie bailli, k son retour, ayant rendu comptc, au Conseil, du succ^s de son anibassadc , on arma aussit6t quatre galdres ; deux cents chevaliers sy embarqu6rent sous le commandcment de Sim^oni , bailli de Lombardie , qui joi(;nit, k Messine, larmde Ghr^ticnne , commandc^T par Andr^ Doria , prince de Melphe , et {j^rand-amiral de Tempereur. Ce g^n<^*ral dtoit Gc*nois, d'unc Maison noble, mais quil illustra par sa valeur

. incomparable. Le roi Francois I, ct le Pape Cle-

p*Ojieois. xnent VII, lui confi^rent, fun apr^s Fautreje commandementde leurs flottes. U quitta, depuis, la soldc du roi , et sc niit a celle de Fempereur. Ce prince , dont Tintriguc etoit encore plus re* doutable que T^pee , et si habile a corrompre les g^n^raux de ses ennemis , s^duisoit le Genois par les ofFres qu'il lui fit faire d'une pension de soixante mille ducats , et de douze galeres entretenues, avec la liberte de Genes, sous la ppotection de Fempereur; et que Savonne seroit remise sous la domination des Genois. Doria, ayant fait son traits, publia, pour justifier son cbangement de parti , que le roi de France ne lui payoit pas Fentretien de ses galeres ; qu il Favoi^ fnistre de la ranqon du prince d'Orange , son prisooDier de guerre ; et que , quelques offices qu'il eut employes aupres des ministres de Francois I , en faveur des Genois , ses compatriotes , il n avoit pu obtenir quon les traitat moins durement. On pretend que ce dernier sujet de plainte eut plus de part a son changement de parti, que tons les autres; que ce general, avide de gloire, s etoit flatte de s en acqu^rir une immortelle , en delivrant sa patrie de la domination des Fran^ais. Peut-etre envisagea-t«il , en meme-tems , qu a la faveur de la protection de Fempereur , et sous ombre de cette liberty , il y etabliroit sa propre autorite pour regie du gouvernement.

Quoiquil en soit de ces differens motifs, la France ne pouvoit gueres feire de perte plus con-

DE8 CHEVALIERS D£ MALTE. Io3

sid^rable; ni Tempereur, ({'acquisition plus utile. "

II s en servoit egalen^nt centre Soliqi^an et con- D'OMiDt«. tre Francois I ; et , dans Foccasion dont nous parlons , il commandoit non-seulement le$ vaisseaux de Charles - Quint , mais il avoit encore lautorite supreme, en qualite de gei^eralissime , sur toute la flotte de la ligue Cb^etijenne.

Le Pape etoit entr^ dans cette ligue avec Fern* pereur et I'Ordre de Malte ; il etoit question d y engager jes Venitiens : mais ces republicains evitoient, avec soin', tout sujet de rupture avec Soliman , prince redoutable , et dont les Etats etoient voisins de cfeux de la Republiqu^. Doria , pour les rendre suspects a Soliman , et comme si ces republicains eussent agi de concert avec lui y ecrivit a Girolamo Pezaro , leur gen^eral , quil falloit quil attaquat les Turcs, avant que leurs differentes escadres fussent jointes. II envoya sa lettre par une petite barque, qui ne manqua pas, comme c'^toit son dessein^ de tomber entre les mains des infidHes. EUe fut envoy^e aussitot a Soliman, qui en fit des plaintes tres-aigres au baile ou ambassadeur de la Republique. En vain ce ministre protesta que sa Republique n'avoit aucune intelligence avec Charles-Quint : tous ses sermens et toutes ses protestations ne faisoient pas grande impression sur I esprit de Soliman : « Et il n y a , lui dit ce prince, M qu'un seul moyen de justifier vos maitres, c'est (( qu ils signent actuellement une ligue, avec moi, « centre Tempereur, et qulls joignent leurs vais^

Io4 HISTOIRE DE L*ORDRE

^— — « seaux a ma flotte pour attaqucr scs £tatsn. I^

p*0MiDE8. s^naty dont la neutralite est la maxime fonda-

mcntale, rejetta cette propositioD; et il arriva,

dans le inline terns , un accident qui fournit le

sujet ou le pr^texte a une rupture.

La galore imp^riale du sultan , ^cart^e par la temp^te , (6tant tombee, de nuit, dans la flotte des Venitiens , Alexandre Coqtarini , provediteur g^ndral de larm^e , croyant , k cause des tenibres, que ce fut un vaisseau de corsaires , Tatta- <{ua , tua le rais ou commandant, tailla en pi^es trois cents janissaires , et s en rendit mattre. Soliman en fit dc grandcs plaintes, et demanda que Contarini lui fut livr^ pour 6trc puni. Mais, n ayant pu obtenir cette satisfaction , il dedara la guerre aux Venitiens.

Quelque part que les chevaliers ayent cue dans cette guerre , le detail n*est point de mon sujet : je remarquerai seulement que les flottes Ghretiennes , et celle du Turc se rencontr^rent proche du golfe de la Mer Adriatique ; qu elles se canonn^rent furieusement ; mais que celle des Turcs, moins forte, et command^e par Barberousse, se jetta dans le golfe d'Arta , pour eviter le combat; qu'il se passa plusieurs actions particuli^res , mais pen d^cisives ; enfin que Doria , quoique sollicitc^ puissamment par le patriarche d'Alexandrie, qui coramandoit lescadreduPape, et par les chevaliers de Saint-Jean, sous pr^texte que ses vaisseaux manquoient de vent, refusa opiuiatrement davanrer sur les ennemis; et

DES CHEVALIERS DE MALTE. lo5

qa il vit tranquillement echapper Barberousse , — j"^ — ' de peur de faire perir le seul general enneiui , d'Omedk*. redoutable a son maitre, et qui, tant qu'il vivroit, le reodroit lui-meme Decessaire a Tempereur : politique qui s'observa reciproquement eutre Barberousse et Dori^, qui, sans aucune intelligence concertee entr eux , ne poussoient jamais leur avantage eontre leurs propres interets , et jusqu a se d^faire d un ennemi , qui , tout rival qu'il etoit, servoit a faire valoir leur capaeite et leurs talens.

Les armes des Chretiens furent encore moins heureuses par terre, qu'elles ne I'avoient ete sur mer. La conquete de la Hongrie avoit toujours fait partie du vaste projet, ou, pour mieux dire, de la chimere d'une monarchie universelle, qu'on a attribuee a Charles-Quint. Ferdinand , roi des Bouiains , et frere de ce prince , de concert avec lui, ou, pour mieux dire, par ses ordres, tenoit actuellement la ville de Bude assi^g^e ; et Rocandorf , un de ses generaux , poussoit ce si^ge avec beaucoup de vigueur. Soliman, jaloux de Fagrandissement de la Maison d'Autriche, et, sous pretexte que Sepuse, dernier roi de Hongrie, Tavoit nomme , par son testament , tuteur d*un fils qu'il avoit laisse encore a la mamelle , envoya Mahomet, un de ses bachas, pour jetter da secours dans la place. Le general Turc attaqualeslignes des Autrichiens , les forqa, tailla en pieces plus de vingt mille hommes , mit en fiiite ou fit piHSonniers les restes malheureux de

lo6 IIISTOIRE DE l'ORDRE

j^^ cette armee; et Soliman, arrivant peu apres en dOmcou. Hongrie, entra dans la Bude, y mit une puissaate garnison, sous pretexte de prevenir les desseins de Ferdinand ; et , pour couvrir son usurpation , 11 declara publiquement qu a la majorite du jeune roi, 11 lui remettrolt cette place. Malgre une prome^se solemnelle , dont les princes ambitieux ne trouvent que trop de pretexte de se dispenser, les Hongrois ne furent pas rooins allarmes que les Allemands de lentreprise du Grand -Seigneur. Personne ne doutok que lempereur n'armat puissamment pour se defaire d'un voisin si redoutable ; q auroit meme ete un spectacle digne de Tattcntion de tons les autres souverains de voir ces deux grands princes , tons deux si puissans et si ambitieux , aux prises Tun contre lautre, et se disputer, les armes a la main, la possession entiere de la Hongrie. Mais , soit que Charles-Quint ne voulut pas confier sa gloire a la fortune, soit qu 11 se flattat d'un succes moins douteux dans une autre entreprise, ce prince, toujours impenetrable dans ses projets, abandonna la defense de la Hongrie au roi, son frere, pour porter ses armes en Afrlque et dans les Etats de Barberousse. Lelolg^nement de ce roi corsaire , qui etolt passe a Constantinople , lui fit croii'e qu'il ne trouveroit que de foibles obstacles a la conqu^te d'Al^er; et U espera qu^il ne seroit pas moins heureux au siege de cette place , qu il Tavolt ete k celul de Tunis. Dans cette vue , 11 donna ses ordres en Espagne , a Naples et en

Sicile, afin quoD y fitdes preparatifs, confonnes

a la grandeur de cette en t reprise. Ferdinand Cor- d'Omedu. tez, cet Espagnol qui avoit acquis lant de gloire a la d^couverte et a la conquete du Mexique, fat charge de Ta^mement qui se devoit faire en Espagne. Fernacd de Gonzague, et dom Pedro de Tolede , vice-roi de Sicile et de Naples , ny travaill^rent pas avec moins d ardeur dans ces deux royaunes. On tira, de TAUemagne et de lacomte de Bouigogne , un corps de cavalerie'; et Camille Colonne, Augustin Spinola, et Antoine Doria, revetus de la commission de colonels, firent des levees dlnfanterie dans toute Tltalie.

Le Grand-Mattre de Malte re^ut, en memetems, une lettre de Fempereur, qui , dans les ter* mesles plus ohligeans, invitoit les chevaliers a joindre leurs armes aux siennes dans une guerre si sainte , et qui n avoit pour objet, leur disoit-il , que la mine des corsaires et des ennemis de la religion. U sepresenta, pour cette expedition, un si grand nombre de chevaliers , que Malte et le coavent seroient rest^s deserts', si le Grand-Mattre, par sa prudence, n avoit restreint ce secours a quatre cents chevaliers. lis s emharquerent sur quatre galores de la religion, chacua suivi de deux valets bien armes; et Georges Schilling, grand-bailli d'Allemagne, et general alors des galeres de la religion, fut nomme pour commander cette escadre. Hjoignit, dans le port de Boniface , une partie de la flotte de lempereur, qui la commandoit en personne, d'oii on se ren-

Io8 HISTOIKE DE l'oRDRE

dit a Majorque, ou Ics vaisseaux ct les ();al^res *OMiott. avoient ordre de se trouver, avaat la fin de septemhre.

Personne ii aug[uroit bien d^ime entreprise faite dans une saison si avanc^e; mais, comme lenipereur en pouMuivoii rcxecution avec beaucoup d ardour, le courtisan , toujoun flatteur, n avoit garde de puhlicr une vdrit^ , ontraire a Finclination du prince. 11 n'y eut ]u'Andr^ Doria, grand-amiral , et le marquis Eelvasto, general des armecs de terre, qui os^ren*. lui repr^senter les perils oil il sexposoit; et Dora, le plus grand hommc de nier qui fut dans ce si^cle , lui dit que, dans une pareille saison , ii n y avoit point de pilote qui os&t, sans une extreme ndcessite, tenir long-tems la mer; que celle de Barbarie ^toitalors fort oragcuse; et qu'il craignoit qu'un coup de vent ne dissip&t sa flotte, et n empdehat le succ^s de ses armes. Ce venerable vieillard ajouta avec son style gucrrier: uSoufFrez, lui N dit-il , qu'on vous detourne de cette entreprise; cccar, pardicu, si nous y allons, nous p^rirons « tons. » A quoi Tempcreur rdpondit , en riant : « Vingt-deux ans d empire pour moi, et soixantec< douze ans de vie pour vous , nous doivent suf- M fire, a tous deux, pour mourir contens « ; et, sans vouloir changer de resolution , il s embarqua, mit la proue vers Alger; et, apr^s avoir essuy^ une tempSte asscz violente, il gagna la rade de cctte ville, oil il arriva le 24 » dautres disent le 26 d octobre.

Quoique le vent.fut appaise, la mer etoit en- — — core si^mue, que, pour ne pas obliger les soldats d'Omedm. ase mettre dans Teau jusqua la ceinture, on difFera de deux jours le debarquement. U se fit ensuite , sans beaucoup de resistance de la part des infid^les. Soixante gaUres mirent leurs troupes a terre; et les gros vai^seaux firent passer les leurs dans les chaloupes. Le debarquemeqt etant achev^ , Tarmee de terre se trouva compos^e de vingt mille hommes de pied , et de six mille chevaux. Liempereur, pour prevenir les jalousies ordinaires entre difG^rentes nations, partagea ses troupes en trois corps : Le premier fut compose d'ltaliens, auxquels ce prince joignit les chevaliers et les soldats de Malte, commandos par le grand-bailli, et qui ne prenoient Fordre qucde Tempereur-On mit, dans le second corps, les Espagnols , tons vieux soldats ; les AUemands , lesBourguignons; et un grand nombre de volontaires , faisoient le troisi^me. Les Espagnols avoient Favant-garde ; les ItaLens, le corps de bataille ou etoit Fempereur; et les AUemands avoient et^ mis a Farrifere-garde. Chacun de ces corps avoit trois pieces de campagne , ,k sa t^te , pour combattre les Arabes , qui , sans garder aucun ordre, attaquoient, tuoient et revenoient continuellement ik la charge.

L empereur ordonna que le bataillon de Malte s'^tendit, ala gauche du corps de bataille, pour repousser ces coureurs ; les chevaliers ^toient a pied , arm^s de cuirasses , le pot en tfite , et la

no HISTOinE DE LORDRE

pique ou le sponton a la main. Lauteur dune uOmcdu. relation envoyee au Pape, remarque que leurs subrevestes ctoient, tovtes, de damas ou de velours cramoisi , »ur \emel brilloient leurs croix blanches, et quils faisoient parottre un certain air de grandeur et de fcrte, qui jettoit la terreur parmi les barbares qu osoient en approcher. Le quarticr de FempereLT fut marqu^ entre deux torrens; et il fit entoirer une petite colUnede gros canons, qui battoient, en mSme-teins , la campagne et la ville.

La ville d'Alger est batie , en forme d amphitheatre, sur la pented une montague qui regarde le port: on en attribue la fondation au fils de Juba, roi de Maurftanie. Barberousse, en partant pour Constantinople, y avoit laiss^, pour gouverneur, un vfeil eunuque appelle Hasccn, aga , ren^gat de Tisie de Sardaigne , grand hommc de mer, et qui avoit toute sa confiance. Lempcreur, avant que dattaquer la place , lui dep^cha un gentilhommC; pour le porter a lui en ouvrir les portes. Get env^oye, pour Ty determiner, lui representa la puissance de I'empereur, ses forces, son arm^e de terre et de mer. II y ajouta des ofFres de sommes considerables; et il conclut son discours par lui representer qull devoit profiler de cette occasion pour retoumer dans sa patrie, et pour rentrer, en meme-tems , dans le sein de leglise, dont le malheur de sa fortune lavoit arrache. Leunuque ecouta paisiblement tout ce discours, et, pour toute r^ponse, il lui dit : «Qwfi

DES CHEVAL-IERS DE MALTE. Ill

« c'etoit fetre fou que de se meler de conseiller — j

« son ennemi ; mais que c etoit encore etre plus d'Om^des. « fou que de sarreter aux cou sells qu un ennemi tt donne » ; et, la-dessus, il congedia ce gentilhomme.

Ce gouverneur avoit, dans sa place ^ huit cents Turcs , vieux soldats , et fort aguerris , avec environ six mille habitans , partie Maures , et partie Grenadins, tous portant les armes , et qui se seroient fait tuer, jusqu au dernier, plutot que de retomber sous la domination des Espagnols. L'agaavoit envoye, en meme-tems, de Fargent et des presens a diff6rens capitaines des Arabes, pour les obliger a se repandre dans la campagne, et a harceler le camp des Chretiens; et ils ny ^toient que trop disposes, par le genie de cette nation , qui ne subsiste que de ses courses et de ses brigandages. Toute la plaine en fut bientot couverte. La plupart portoient de longues zagaies, quils lanqoient avec tant dadresse, que les Chretiens avoient bien de la peine a en parer les coups.

Pendant que ces coureurs continuoient leurs escarmouches , il s'^leva, a Fentree de lanuit, une furieuse tempete, melee d'une pluie extremement froide , et qui remplit d'eau tout le camp des Chretiens. La pluie avoit tellement d^tremp^ la terre, quon ne marchoit plus que* dans la boue; d'ailleurs, comme on n'avoit pa^ encore cu le terns de debarquer les tentfes et les Equipages,. toute larm^e n'avoit que le ciel j^our cou-

T""^ vert. Les m^ches des soldats ^toient eteintes, et d'Omeoes. les poudres de leurs fournimens mouillees. Le gouverneur , pour profiter de ce desastre , fit feire une sortie, au point du jour, par une partie de la garnison. lis tomb^rent d abord sur trois compagnies quon avoit postees sur un pent de pierre , qui aboutissoit a une des portes de la ville : ies infid^les, trouvant ces soldats transis de froid , les taill^rent en pieces. Ce petit succes les porta jusqu a se jetter sur le quartier de Fempereur; mais les colonels Golonna et Spinola y accourureut a la tete de leurs regimens : ils furent soutenus par les chevaliers de Malte, qui , quoiqu a pied , se mel^rent si furieusement avec la cavalerie des Turcs et des Maures , quils en tuerent un grand nombre, et en demontirent plusieurs. Ii*au teur qui ma fourni, en partie, cette relation (i), rapporte quun chevalier Franqais, appell^ frere Nicolas de Villegagnon , se jettant, avec Timpetuosit^ naturelle a sa nation , au mi' lieu des infiddes , fut bless^ , au bras gaucbe , d'uii coup de lance , que lui porta un cavalier Maure ; mais que ce chevalier , ayant manque contre lui son coup de pique, comme le Maure tournoit son cheval, pour lui donner un second coup , le chevalier , qui etoit d une haute taille , et d'une force proportionn^e a sa grandeur, sauta sur la croupe du cheval de son ennemi, le

(i) Relation du siege d^ Alger, adressee au Pape Paul III

par le secretaire de sou legat.

DE8 GHBTALIER8 DE MALTE. Il3

poignarda , et le jetta a terre. Ses camarades ue montr^rent pas moins de courage; tout se rallia D'OMioFi. 8()us TEnseigne de la religion ; et Fernand de GoQzague, un des lieutenans-g^n^raux de Feiph pereur, adressant la parole au grand-bailli de rOrdre : « Courage, lui cria-t-il, g^n^reux com- " mandeur : ce n est pas asscz que de battre ces •^cbiens, il faut les poursuivrc, ct entrer avec ^ eux dans Alger : ce n est qu a vos chevaliers qull « appartient de finir la guerre avant qu elle soit M coaimenc^e , et dc prendre une place aussi "forte, sans artillerie et sans armes ». Les chevaliers, qui ne tiroient leurs forces que dc leur courage, navoient pas besoin d'etre animc^spar cesdiscours; et, pleins dardeur et de feu, ils poursuivirent les infidMes jusqua la porte de la ville. lis ^toient pr^s de se jetter dans la place 9 lorsque le gouverneur, sacrifiant a la fureur des Chretiens ce qui restoit de ses soldats hors de la villc, en tit former la porte. Le m6me ^crivain que je viens de citer, rapporte que le chevalier Ponce de Savignac, Franqais de nation, etqui portoit TEnseigne de TOrdre, planta son poiguard dans la porte, comme une preuve quil en avoit approch^ d aussi pr^s quil se pouvoit. Comme la pluye avoit cess^ d^s le matin, le vieux gouverneur, ayant reconnu, de dessus les murailles, que les soldats, dans cette sortie, n ay oient eu ik combattre que contre les chevaliers et quelques compugnies dltaliens , il fit braquer contre eux rartiUerie, qui ^toit de ce c6td-I^, sur les 4. *

1]4 HISTOIRB DE l'ORDRE

remparts de la ville : pour empdcher, en mtmco*Omkou. terns, leur rctraite, il fit une seconde sortie, a\ec les incilleures troupes de sa garnison, arrows d'arbal^tes de fer, dont on se servoit utilctnent dans des terns de pluye. On en vint derechef aux mains : la plupart des Italiens , nouvcaux soldats, qui navoient jamais vu de guerre, transis de froid , ou prenoient la fuite , ou se laissoient egorger sans se defendre. L'empereur, avertidu pdril oil les chevaliers Stolen t exposes , envoya, a leur secours, quclques compagnies d'Allemands. Le bailli Schilling, de la m^me nation , se mit a leur t^te , chargea de nouveau les infidiles , les poussa unc seconde fois jusquaux portes d Alger, et ramena sa troupe, couverte de gloirect de blessures. Les infiddes se servoient de traits empoisonnes; tons ceux qui en furent atteints, moururent depuis, entrautres frire Ponce de Savignac, Enseigne de la religion, ce chevalier qui avoit enfonci son poignard dans la porte cVAIger, comma nous venous de le rapporter.

Malgre unc large blessure que lui avoit faite un coup d arbal^te, et , quoiqu il senttt quele poison lui gagnoit le coeur, il eut le courage et la force, appuyesur un soldat, de tenir toujours, desa main» son ^tendard leve; et cene fut qu en ^xpirant qu'il labandonna. Outre ce chevalier et ce lu de Villars, de lalangued'Auvergne,quideineuia

estropie de sa blessure, on pretend que la religion, dans ces deux occasions, perdit plusde soi- Xante quinze chevaliers, parmi lesquels oncon»p"

BES CHEVALIERS DB MALTE. il5

toit frfere Di^go de Couteras, Espagool, ftkre ■*

Lopez Alvarez^ NaTarrois, frcre Jean di Pennas, D'OMfoit. Castillan, frfere Pierr^ de Ressay, Jean Babo, Charles de Gueval, Jean Pinard, tous Franqais; fr^re Joseph de la Gosa , et frere Marie Catra* canti, Italiens, trois chapelains de TOrdre, et pr^s de quatre cents homines a la solde de la re« ligion.

Mais cette perte etoit pen considerable par rapport a ceile qu6 lenipereur fit, le mSme jour, de la plus grande partie dc sa flotte. Des nuages obscurs oommen<;^rent a d^rober la lumldre du soleil, et furent suivis d une tempSte si furieuse, qu il sembloit que les vents, la mer, la terre, les eclairs , le tonnerre, la pluye, et tous lea ^l^mens, con fondus ensemble, concourussent pour.faire p^rir Turmee Chretienne. Les vaisseaux, arraches, par la violence des vents, dd dessus leurs ancres, paroissoient quelquefois ^le<y^s , par des montagnes d eau ^ jusqn aux nues , et, un moment apr^s, ils retomboient dans le^ abymes, et jusquau fond de la mer. Quelques^ uns, agites par la violence des vents, sans que lespilotes et les matelots pussent les gouvernei*, se brisoient les uns contre les autres; d'autres, port^s, par Teffort de la tenip^te, le long de la cdie^ ^houoient contre les ecueils, qui les met-^ toient en pitees; en sorte quen moins dunt demi-heure, il p^rit quinze galores et quatre<* vingt*aix vaisseaux. Ge qui rendoit cette perte encore plus sensible , c est que tes navires ^toient

Il6 BISTOIRE DK l'ORDRE

"T charges dc vivrcs, et quen Ics perdant, Fannee

»*OMtoK$. de terre perdoit encore Tesp^rance de pouvoir

subsister, mirtout dans ud pays desert , et occupe

par des barbares, qui triomphoient de la disgrace

et du malheur des Chretiens.

Dans cette extr^mite , quelques officiers de galores , qui voyoient leur perte inevitable, par un coup de d<^sespoir, tachoient dechouer le long de la c6te, dans la vue que la temp^te les jetteroit dans quelque endroit plus prds de terre, et d ou les plus heureux , soit a la oage, ou sur les debris de leurs vaisseaux , pourroient se sauver. Plusieurs prirent ce parti, et p^rirent miserablement , ou furent tu^ par les Arabes , qui bordoient le rivage, et qui, sans vouloir faire des* claves, egorgeoient impitoyablement ces malheureux , comme nous Tapprenons de Fhistorieii UUoa, dont le p^re setoit trouve ^ cette funeste expedition. Get auteur rapporte que le vaisseau de dora Antoine Carriero , chef descadre, ayant 6te mis en pieces, une jeune Espagnole, d une rare beaut6 , qui ^toit dans ce vaisseau , et qui servoit k ses plaisirs, ayant ^te jettee, paries flots, surle rivage, un Arabe, a la vue de la richesse deses habits, et des pierreries dont elle ^toit couverte, accourut aussit6t pour en faire sa proye; etque, sans se laisser toucher aux pri^res , aux larmes, et nieme aux charmes de cette jeune personne , ii la massacra inhumainement.

La mer 6toit couverte de na vires brises, de pieces de hois flottantes, de corps d'hommes et

Ae chevaux. La gal^ce de Jannetia Doria , le cher

neveu du grand-amiral , ayant voulu ^chouer d'Omedcs.'

contre terre, sengrava au bord de la mer; et il

alloit Hre tu^, comme les autres par les Arabes,

si I empereur , triste spectateur de ce naufrage ;

ny eut envoys dom Antoine d'Arragon , avec

queLques compagnies Italiennes, qui le tir^rent

(les mains de ccs barbares. On dit que lamiral,

ayant appris le peril qu'il avoit couru, secria,

les larmes aux yeux : « II falloit que raon neveu

« fut expose a cette disgrace , pour m'apprendre,

" avant que de mourlr , a pleurer sur mer. »

Douze galores, qui appartenoient en propre a

cet amiral ; quatre , commandees par Virginie

des Ursins; plusieurs galores , de Naples et de Si*

cite, et trois cents colonels, capitaines de vais^

seaux , ou officiers de terre et de mer, et plus de

huit mille soldats , ou matelots , p^rirent dans

cette ocx^asion.

Les matelots d une galere de Malte , appellee la Batarde, ayant tente de la faire echouer con- < trequelque plage oil ils pussent se sauver, fr6re Francois d'Azevedo , qui la commandoit, setant apper^u de leur dessein , s y opposa avec une fermet^ invincible; et, sur ce que ces.mariniers,devenus plus hardis par le p^ril commun, lui representerent que FOrdre ne perdoit pas beaucoup en perdant le corps de cette galfere , qui servoit depuis plus de vingt ans, et qui avoit Hi plusieurs fois reparee et radoub^ , le commandeur , mettant lepee a la main , leur dit : « Cette

Il8 HI8T0IRE DE l'ORDBE

. « ga}ire ma Hi confix par la religioD ; je toerai rOMUtt. « le premier qui ae mettra ed ^tat de la detruire; «et il faut p^rir ici, ou la aauver ». Une resolatioD si h^ro'lque , le courage et la fermct^ de ce chevalier en inspir^reut a son equipage. A son eiemple, et par largent quil r<^pandit avec profusion , tout le monde mit la main a la pompe ; et, malgre la grande quantite deau qui y eutroit, il conserva sa galore. Une autre, de la religion * appellee la Catarinetta, commands par Jean Barientos, pensa perir par un autre malheor.

Son timon ayant iti rompu , par un violent coop de vent, le vaisseau, sans gouvernail, et porte par la tempete , alloit se briser contre des rochers; mais deux hardis matelots, attache avec des cordes, se firent descendre, tons nns, dans la mer, remirent un autre timon qu on avoit de reserve; et, sans dautres outils que leurs mains, lis firent entrer Faiguille dans I'oeil du timon , et sauvirent oette galere.

L arm^e de terre n etoit pas dans un moindre danger, sans tentes etsans Equipages, sans munitions, sans vivres, pas m^me pour un jour, et sans les remides necessaires pour panser les blesses. Lauteurdela relation que jai suivie, dit, en parlant au Pape Paul III , a qui il Tavoit envoy^ : tf Je puis assurer votre Saintete que j'ai vu M cinq chevaliers de Malte, et plus de trente gen- « tilshommes volontaires , languir , ct perdre « tout leur sang dans la houe, sans quon put tt leur donner aucun secours. Par ordre dc lem-

DES CHEVALIERS DE MALTE. , ijg

•pcreur, on tua tous les chevaux de Farinee ; et

u on les distribua aux soldats, par compagnies » . d'Omedu.

Ce prince leva, ensuite, le siege, et tint, a son retour, le meme ordre et la mSme route quil avoit observes a son debarquement. Les chevaliers de Malte, quoique la plupart blesses, occuperent le poste d'honneur, et furent mis a Tarriere-garde, avec les soldats de la religion et ceux de larmee, qui etoient les mieux armes.

L'auteur de la relation ajoute, quils eurent a soutenir les attaques du gouverneur d'Alger , qui, a la tete de sa (^avalerie, et pour traverser la marche de Tarm^e, leur faisoit des charges continuelles. Enfin les Chretiens gagn^rent , s.ur le soir, le bord d'un torrent appelle Alcaras, mais qui , grossi par la pluye , ne se trouva pas gueable. II fallut camper dans cet endroit, et y passer la nuit, que les ouvriers de Farm^e employerent a dresser un pont avec les debris d6s vaisseaux qui se trouverent sur la plage , et sur lequel larm^ passa , le lendemain. Apres trois jours de marche , elle arriva proche du camp de Matafus, ou les malheureux restes de la flotte etoient abordes. Larmee sy rembarqua avec la joye de quitter ce rivage.

A peine y avoit-il trois heures qu on etoit a la voile, qu il s eleva one nouvelle tempete : la flotte fut dispersee de nouveau ; plusieurs vaisseaux peri ren t , un entr autres , oil il y avoit sept cents sold ats Espagnols : il fit naufrage, a la vue de lempereur , sans qu on le put secourir. Enfin les Chr^-

tao HI8TOIRE DE LOADRE

— ^ tiens, parmi tant de perils, et dans la crainte n'Ou^u. continuelle d'etre abtm^s dans la mer , arriv6rent au port de Bu{][ie, dont les Espagnols ^toient mattres , depuis la conqu^te qu*en avoit faite dom Pi^dre de Navarre , g^n^ral dea rois Catholiqiiea. Muley Haacen, roi de Tunis, sy rendit avec des vivres et des rafratchissemens pour Tempereur et pour aon armee. Ce prince le re^ut bien , et Tassura de sa protection ; et , aprte que le calmc fut revenu , il en partit , le 1 6 de novembre, pour Carthag^ne, oil il arriva le 25 du m^me mots. Avant que de se rembarquer, il con* g^dia , avec de grands t^moignagea de satisfaction, le bailli d^Allemagne, et tous lea chevaliers, qui, sur trois galores, a demi-bris^es, regagn^ rent , avec beaucoup de peine , le port de Malte. Pendant que les vaisseaux et les galores de la religion ^toicnt retenus en Afrique , au siege . d*Alger , le canal dc Malte 6toit, souvent, rempli de corsaires , qui en tenoient le port bloque, insultoient les c6tes de Fisle , et celles du Goze , et en enlevoient les habitansqui 6toieut assez nialheureux pour tomber entre leurs mains. I^ grandbailli, ason retour, n eut pas plut6t fait radouber scs galeres, qu'il se mit en mer, leur donna la chasse, purgea le canal de ces pirates, les poursuivit jusques sur les c6tes d*Afrique, prit plusieurs rais ou capitaines , et r^pandit, dans ces mers, la terreur de son nom , et la crainte de ses armcs.

Le gros terns Fayant oblige de se retirer dans le port de Tripoli, il apprit, par un envoy^ de

Muley Hascen, roi de Tunis, que ce prince en- — — — voyoit au gouverneur de la place, que Barbe- d'Om^^dbi. rousse , irrite de trouver les chevaliers a la t&te de toutes les entreprises que les Chretiens faisoient contre les Turcs d'Afrique, sollicitoit a la Porte un ordre pour faire le siege de Tripoli ; que Moral Aga, son lieutenant, en faisoit leis pr^paratifs a Tachiore ; qu il avoit mdme fiiit construire une redoute , dans le village d'Adabus, voisin de Tripoli, oil il avoit mis un corps avance , qui , de ce c6te-la , tenoit Tripoli comme hloque. II ajouta que les liaisons de Hascen avec lempereur et les chevaliers, avoient rendu son maitre odieux aux Turcs , et aux autres princes de sa religion ; que plusieurs meme des principales villes de son £tat , comme Sousa , Monaster , Mehedia ou Africa , Assacos et Calibie s'^- ^ toient revolt^es , et que les unes avoient requ les Turcs, et d autres pr^tendoient se maintenir, par leurs seules forces , dans une enti^re ind^pendance ; qu'un grand nombre de Tunisiens mecontens sefoient retires, dans Alger, sous la protection de Barberousse , depuis la d^route de lempereur ; que Ton ne doutoit pas qu on ne vtt, dans peu^ ce redoutable corsaire , a la t^te d'une armee , faire le siege de Tripoli et de Tunis; que Hascen devoit partir, incessamment , pour aller trouver lempereur qui ^toit alors en Italic, et lui demander des secours qu il avoit lieu d esperer, dun prince qu il reconnoissoit pour son souveraiq*

J Nous avoQs d^ja dit que les chevaliers avoieot

i/Ownn. sollicit^ lempereur de mettre Tripoli en ^tat de defense , ou qu'il leur fut permis d eu combler le port , de faire sauter le chateau ^ et d abandonner une ville si a charge k FOrdre. Le grand -bailii, aprte avoir vitfit^, tout de nouveau, la place, tint, ensuite , un Conseil de guerre , avec le gouverneur et les principaux chevaliers de la garnison; et, dun common avis, apr^ avoir eu le consentement du Grand-Mattre et du Conseil, on renvoya, a Charles-Quint, dautres ambassadeurs, qui lui firent de nouvelles instances, et qui lui repr^sent^rent qu on ne pouvoit conserver cette place , ouverte de tous c6t^s , sans ea relever les murailles , et les fortifier par des ouvrages avanc^s ; que le pays ne fournissoit ni chaux ni pierres, pour oeS difiE^rens travaux; quon nen pourroit tirer de Malte sans une grande d^pense, outre que les chevaliers ^toient embarrasses a sy fortifier; mais que, si sa majeste imperiale trouvoit a propos qu ils restassent dans une aussi mechante place, il ^toit n^essaire qu il ordonnat , a son vice*roi de Sicile, d'y envoyer , incessamroent , de Fargent , des ouvriers et des mat^riaux; que, pour pr^venir le si^ge dont on etoit menacd , et pendant qu on travailleroit aux fortifications, on y fit entrcr quelques compagnies des troupes de Sicile; que les galores de ce royaume , avec cellcs de la religion , ttnssent la mer pour emp^cher les infideles

de faire des deacentes , et de traverser les ouvra-r

ges qu'on ne pouvoit se dispenser d'entreprendre ^*0uiDU.

pour la suret^ de cette place.

Ci!etie ambassade n eut pas un succ^ plus heureux que la premiere. L empereur , qui eraignoit que les Turcs oe s attach&ssent a la conqu^te de la Sicile, mais qui pr^voyoit, en m^me^tems, qu'lls ne tourneroient jamais leurs armes de ce c6te-l4 y tant que les chevaliers seroient niattres de Tripoli , ^toit bien aise que ces guerriers , au prix de leur sang, et a leurs d^pens, occupAssent, en Afrique, les forces de ses ennemis : ainsi, il .fit dire , psir ses ministres , aux ambassadeurs de la religion , que , conformement au traits de Tiufeodation de Malte, il souhaitoit que les chevaliers se maintinssent dans Tripoli ; il ajouta des prom^sses magnifiques d'un puissant secours » si la place dtoit assiegee; mais il sexcusa daccorder des troupes et largent qu'on lui demandoit,8ur le press^nt besoin quil ep avoit, disoitil, pour r^siater aux armes des Fran^ais et des Turcs, qui attaquoient , en m£i)ae-tems , ses Etats, ou ceux du roi des Roniains, son fr^re, tant en Flandre, en Italie, qu en Hon-^ grie.

Le grand-bailli fut sensiblement touchy dc voir rcvenir ces ambassadeurs , sans fiutres secours que de vaines promesses. Cependant, comme cetoit un liomme d un grand courage , ({uoiqua tout lui manqu4t, il ne se.manqua pas

124 niSTOIRE DB l'ORDRE

k lui-m£me et a son Ordre; et, avant que de b*Omkdu. partir de Tripoli, il r^olut de mettre cette place en ^lat, si elle ^toit assi^g^e, de pouvoir altendre du secours de Mahe ou de Sicile. Dans cette vue, il employa la chiourme de ses galores k creuser et a dargir les foss^ en quelques endroits; on haussa les murailles; et on ajouta, au chateau, quelques ouvrages de terre pour en eloigner les approches : lui-m£me et tous les chevaliers de son escadre et de la garnison servoient les ouTriers, et semployoient, a Tenvi, dans ces travaux militaires. Mais comme, apr^s tout^ de pareilles fortifications, faites a la hate, ne pouyoient,au plus, que reculer, de quelques jours, la perte de la ville , le grand-bailli , qui ne desesp^roit pas que lempereur, infiniment'jaloux de sagloire, ne fit des efforts extraordinaires pour maintenir Muley Hascen dans un royaume quil regardoit coxnme sa conqu^te, ecrivit a ce roi Maure, et, par sa lettre, il lexhortoit de presser son depart, et de se rendre incessamment a la Gour de lempereur. II se flattoit que les secours quil tireroit de ce prince, serviroient ^galement a la conservation de Tripoli, comine a celle de Tunis; et que les Turcs, voyant une arm^ de Charles-Quint sur les cotes d'Afrique , ne hazarderoient pas , en sa presence , de faire le siege de Tripoli.

Muley , suivant ces avis et son propre int^rSt, se disposa a passer en italic ; et , en son absence ,

il laissa le gouvemement de son fitat et de sa "*T capitale a un Maure , appelle Mahomet Temtes , d*Ombdki. ou le B^gne. Un ren^gat , Corse de nation , nomm^ Caid Ferrath , devoit commander dans le chateau; et, comme le roi de Tunis redoutoit rhumeur inquiete du prince Muley Hamida , son fils aine, pour Foccuper, il Fenvoya du c6t^ du cap Bon, avec quelques compagnies d'Arabes, dans le dessein de soumettre quelques chevaliers ou seigneurs , qui refusoient de payer les tributs auxquels ils etoient assujettis.

Muley , apres avoir etabli cet ordre dans ses £tats , en partit , passa par la Goulette pour y Toir le prince Mahomet , son fils , qui y etoit en otage avec plusieurs Maures ; et, apr^s avoir con* fere du sujet de son voyage avec dom Francisco de Touar , il lui confia ses pierreries , et ce qu il avoit de plus precieux. II chargea son vaisseau de presens magnifiques pour Fempereur et pour ses ministres ; il s'embarqua ; et , soit par une cer^ taine ostentation , inseparable du tr&ne , ou pour sa surete, et pour se defendre, si, dans la traverse , il etoit attaque par des corsaires , il se fit escorter par cinq cents hommes, officiers de guerre, ou simples courtisans,etqui luiservoient de garde. Sa navigation fut heureuse ; il arriva , sans obstacle, 'en Sicile, d oil il passa a Naples : il y fut regu , avec beaucoup de magnificence , par le vice-roi. II depecha ensuite des courriers,pour demander une entrevue a Fempereur ; mais ce

ia6 HiSTOiEB D£ l'ordre, etc.

'■ prince, qui etoil press^ de passer en Allemagne^ :OiUMf. ^^ ^^ mouvemenSf excite par les Luth^riens^ Tappelloient , envoya des ordres au vice-roi de conterer avec le prince Maure du sujet de son voyage , et ensulte de lui en rendre compte.

FIN DU DIXI£mE litre.

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