‹ Œuvres choisies de l'abbé de Vertot (volume 4)Chapitre 10 sur 16 · FIN DU DOUZIÈME LIVRE · texte numérisé non relu

FIN DU DOUZIÈME LIVRE

des chargea, dont lautorité suprême les ex- ^^ posoit à la tentation de se rendre les maîtres. ^^ Homo. Ce fut de lopposition de ces vues et de ces ^'* intérêts différens, que naquirent les derniers troubles de la république, dans lesquels le monde entier se partagea entre Pompée et Gésar^ chefs de deux grands partis, et tous deux é(;alemeoc suspects et redoutables par leur ambition et leur valeur.

Pompée attiroit sur lui, pour. ainsi dire, les yeux de toute la terre. Il avoit été général , comme noua lavons déjà dit , avant que d^étre soldat ; et sa vie n'avoit été qu une suite continuelle de victoires : il avoit fait la guerre dans les trois parties du monde , et il en étoit toujours revenu victorieux. Il vainquit , dans Tltalie^ Carinas et Carbon, du parti de Marins; Domitius , dans l'Afrique ; Sertorius , ou , pour mieux dire , Perpenna dans TEspagn^ ; les pirates de Cilicie, sur la Méditerranée ; et, depuis la défaite de Gatilina, il étoit revenu, à Rome, vainqueur de Mithridate et de Tigrane. Par tant de victoires et de conquêtes , il étoit devenu plus grand que les Romains ne le souhaitoient , et qu'il n avoit osé lui-même Tespérer. Dans ce haut degré de gloire, où la fortune Ta voit conduit, comme par la main, il crut qu'il étoit de sa dignité de se familiariser moins

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^^ consulat de main en main. Un petit nombre de Rome, de citoyens disposoient , tour-à-tour, du commandement des armées, du gouvernement, et des revenus des provinces. Arbitres souverains de la paix et de la guerre , et accoutijimés aux respects et à la soumission ^ qui suivent le pouvoir absolu , il y en avoit peu qui , en sortant de ces grandes charges , pussent se résoudre à l'égalité d une vie privée. Les uns s'attachoient leurs soldats , par un relâchement de la discipliné militaire, ou par des largesses intéressées; d autres achetoient, à prix d argent, les suffrages du peuple , pour s élever aux premières dignités, ou pour substituer leurs créatures dans leurs places. Ceux qui en étoient exclus par des brigues supérieures à leur crédit , soulàgeoient leur envie , en tâchant de rendre suspectée la puissance de leurs rivaux ; et ils cherchoient , dans les troubles de l'État , la mine de ceux qui leur avoient été préfères. Les gens de bien , comme Caton , Cicéron , Catulus , et plusieurs autres, tous zélés républicains, regardoient cette puissance excessive de quelques citoyens, leurs richesses immenses, et latta* chement particulier At^ armée» pour leurs généraux, comme kt ruine de la liberté. Ils ne pouvoient souffrir que , sous prétexte de servir leur patrie , ces grands se perpétuassent dans

BOMAINES. 219

des charges , dont lautorité suprême les ex- ~^ posoit à la tentation de se rendre les maîtres. ^ Ce fut de lopposition de ces vues et de ces intérêts différens, que naquirent les derniers troubles de la république, dans lesquels le monde entier se partagea entre Pompée et CSésar» cbels de deux grands partis, et tous deux également suspects et redoutables par leur ambition et leur valeur.

Pompée attiroit sur lui, pour. ainsi dire, les yeux de toute la terre. U avoit été général ^ comme noua lavons déjà dit , avant qoe dTëtre soldat ; et sa vie n avoit été qu une suite continuelle de victoires : il avoit ISEÛt la guerre dans les trois parties du monde , et il en étoit tonjours revenu victorieux, U vainquit, dans Fltalie^ Carinas et Carbon, du parti de Bfarios; Doinititts, dans TAfrique; Sertorius, ou, pour mieux dire, Perpenna dans l'Espagne; les |mrates de Gilicie, sur la Méditerranée ; et, depuis la défaite de Gatilina , il étoit revcmi, à Bmdc, vainqueur de Mithridate et de Tigrane. Piar tant de victoires et de conquêtes^ il étoit devenu plus grand que les Romains ne le sonhaitoient , et qu*il n avoit osé lui-même Fespé» rer . Dans ce baut dfgré de ^oire , où la Jbrtnoe la voit conduit , comme par la wnaia , il crut qu'il étoit de sa dignité de se familiariser moins

j^^ avec ses concitoyens. Il paroissoit rarement en ^«^™e- public; et, s'il sortoit de sa maison, on le voyoit toujours accompagné d une foule de ses créatures, dont le cortège nombreux reprcsentoit mieux la Cour d'un grand prince , que la suite d un citoyen de la république. Ce n est pas quil abusât de son pouvoir; mais, daos une ville libre, on ne pouvoit souffrir qu'il affectât des manières de souverain. Accoutumé, dès sa jeunesse, au commandement des armées , il ne pouvoit se réduire à la simplicité d une vie privée. Ses mœurs , à la vérité, étoient pures et sans tache : on le louoit même , avec justice, de sa tempérance ; personne ne le soupçonna jamais d avarice ; et il recberchoit moins , dans les dignités quil briguoit, la puissance qui en est inséparable, que les honneurs et 1 éclat dont elles étoient environnées. Mais, plus sensible à la vanité qua Fambition, il aspiroit à des honneurs qui le distinguassent de tous les capitaines de son temps. Modéré en tout le reste , il ne pouvoit souffrir, sur sa gloire , aucune comparaison ; toute égalité le blessoit ; et il eût voulu , ce semble , être le seul général de la république, quand il devoit st contenter d être le premier. Cette jalousie du commandement lui attira un grand nombre denneniis, dont César, dans la suite, fut le

plus dangereux .et le plus redoutable. L'un ne ^^ vouloit point d'égal , comme nous venons de ^e *ôm«, le dire, et l'autre ne pouvoit souffrir de supérieur. Cette concurrence ambitieuse, dans les deux premiers hommes de Tunivers , causa de nouvelles révolutions , dont il est à propos de développer l'origine et le succès.

Caïus Julius César étoit né de l'illustre fa-*» mille des Jules , qui , comme toutes les grandes Maisons , avoit sa chimère , en se vantant de tirer son origine d'^nchise et de Vénus.

C'étoit l'homme de son temps le mieux fait ; adroit à toutes sortes d'exercices^ infatigable au travail ; plein de valeur ; le courage élev^ ; vaste dans ses desseins; magnifique dans sa dépense, et libéral jusqu'à la profusion. La nature, qui sembloit l'avoir fait naître pour commander au reste des hommes, lui avoit donné un air d'empire , et de la dignité dans ses manières. Mais cet air de grandeur étoit tempéré par la douceur et la facilité de ses mœurs. Son éloquence, insinuante et invincible , étoit encore plus attachée aux charmes de sa personne , qu'à la force de ses raisons. Ceux qui étoient assez durs pour résister à l'impression que faisoient tant d'aimables qualités, n'échappoient point à ses bienfaits : et il commença par assujettir les cœurs , comme le fou-

***■][][ dément le plus solide de la domination à la*

rie Rome, quelle il aspiroit.

Né simple citoyen d une république, il forma^ dans une condition privée , le projet d*assujet« tir sa patrie. La gprandeur et les périls dune pareille entreprise ne Tépouvantèrent point. Il ne trouva rien au-dessus de son ambition, que retendue immense de ses vues. Les exemples récens de Marins et de Sylla lui firent comprendre qu il n étoit pas impossible de s'élever à la souveraine puissance. Mais , sage jusques dans ses désirs immodéi^s , il distribua , en dif* férens temps , lexécution de ses desseins. Son esprit, toujours juste malgré son étendue, n'alla que par degrés au projet de la domina«> tion ; et, quelque éclatantes quayent été depuis ses victoires, elles ne doivent passer pour de grandes actions , que parce qu'elles furent tou-» jours la suite et lefFet de grands desseins.

A peine Sylla fîit^l' mort , qu'il se jetta dans les afiaires : il y porta toute son ambition. Sa naissance, une des plus illustres de la répU'^ blique , devoit l'attacher au parti du sénat et de la noblesse. Mais , neveu de Marias , et gendre de Ginna, il se déclara pour leur faction, quoiqu'elle eût été comme dissipée, depuis la dictature de Sylla. Il entreprit de relever ce parti , qui étoit celui du peuple ; et il se flatta

!Mtai

den venir bientôt le chef, au lieu qu'il lui au- ^^ roit fallu plier sous Tautorité dé Pompée , qui JeRome* étoit à la tète du sénat. Sylla, comme nous Tavons déjà dit, avoit fait abattre, pendant sa dictature , les trophées de Marins. César n étoit encore qu édile ^ quil fit faire secrettement , par dexcellens ouvriers, la statue de Marius, couronnée par les mains de la Victoire : il y a;îouta des inscriptions, en son honneur, qui faispient mention de la défaite des Cimbres; et il fit placer, de nuit, ces nouveaux trophées dans le Capitole (i). Tout le peuple accourut, en foule, le matin , pour voir ce spectacle. Les partisans de Sylla se récrièrent contre une entreprise si hardie : on ne douta point que César h en fût Fauteur. Ses ennemis publioient qu'il aspiroit à la tyrannie , et qu on de voit punir un homme quiosoit, de son autofîfë privée, relever des trophées qu'un souverain magistrat avoit fait abattre. Mais le peuple , dont Marins s'étoit dé-t claré le protecteur, donnoit de, grandes louanges à César. Le sénat s assembla là -dessus.

César y fut accusé publiquenient : Catulus Luctatius, un des principaux de rassemblée, s écria <{ue ce n étoit plus par des desseins cachés qu on alloit à la tyrannie , mais que César at<-

(0 Plut, ia Csesare.

^^ taquoit, à force ouverte, la liberté. César^ de a» Rome, son côté, entreprit de justifier sa conduite; et il se défendit avec'tant de force et d'éloquence, que , malgré la brigue de ses ennemis , il fat renvoyé absous : et ce fut par une action si hardie 9 quil fit appercevoir le peuple de sa puissance, et de la foiblessç du sénat. Les exi« lés, à Tombre de son autorité, revinrent, depuis, à Rome; et ils obtinrent leur rappel, sous prétexte qu ils avoient été condamnés par un citoyen qui s'étoit emparé , les armes à la main , de la dictature et de la souveraine puissance.

Le peuple , charmé de la chaleur qu'il iai-' soit paroitre pour son parti, le combloit de louanges. On disoit, tout haut, dans Rome, qu il étoit le seul qui , par son courage et son intrépidité, méritât de succéder aux dignités de Marius. Les principaux de chaquCf tribu , et les chefs des factions ^ rassurèrent qu il n y avoit rien de si élevé dans la république où il ne pût prétendre , et qu'il pouvoit compter sur tous les suffrages du peuple. Us ne furent pas long -temps sans lui donner des preuves de leur zèle et de leur entier dévouement à se»

intérêts.

Le grand pontife Metellus étant mort, Catulus Luctatius, personnage conaulaire, et ré«

vérè de tous les Romains pour sa vertu , de- ^^ manda cette dignité. César, quoique d'un rang «ie Homo^ inférieur, et sans avoir enoore été honoré du consulat , ne laiésa pas de se présenter au nombre des candidats. Luctatius , qui le regardoit comme uû compétiteur redoutable, à cause de son crédit parmi le peuple , lui envoya offrir une somme considérable , s il vouloit se désister de sa poursuite, (i) Mais César avoit le courage trop haut , pour se laisser éblouir par un vil intérêt. Il fît dire à Luctatius, que, bien loin de se désister pour de largent, il en emprunteroit plutôt de tous ses amis, pour soutenir ses prétentions. Mais il n en eut pas besoin : le peuple lui étoit trop attaché ; et les suffrages ayant été recueillis, il emporta cette dignité sur Luctatius , et sur tous ses compétiteurs.

Il passa ensuite, avec la même facilité, à la ^91* préture; et, en sortant de cette*charge , le peupie lui déféra le gouvernement de TEspagne.

On dit qu en traversant les Alpes pour s y ren- 69a. dre , il passa par une petite ville presque déserte, et dont les habitans paroissoient fort misérables; et que ceux qui laccompagnoient, se demandant, lun à Tautre, en raillant, s il

(1) Plut, in Cœsare.

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^^ n'y auroit points dans cette bourgade, des bride Rome, gués et des cabales pour les magistratures j ^^ César, prenant la jmrole et se mêlant à la conversation , leur dit : « qu il aimeroit mieux être « le premier dans cette bicoque (i) , que le se- « cond dans Rome. »

César employa tout le temps qu'il fut dans son gouvernement , à en étendre les frontières. Il porta la guerre dans la Galice et dans la Lusitanie , qu'il soumit à l'empire Romain; mais , dans une conquête aussi utile à l'État, il ne négligea pas ses intérêts particuliers. Il s'empara , par des contributions violentes , de tout l'or et l'argent de ces provinces ; et il revint à 693. Rome , oii il fut reçu du peuple avec de nouveaux applaudissemens.

Les richesses, qu'il avoit apportées de son gouvernement, étoient considérables; il les employa à se faire de nouvelles créatures, quil attachoit , à sa fortune , par des libéralités continuelles. Il leur abandonna ses biens comme en proye ; sa maison leur étoit ouverte en tout temps; rien ne leur étoit caché que son cœur, toujours impénétrable, même à ses plus chers amis. Capable de tout entreprendre et de tout cacher ; toujours attentif, toujours présent aux

(i) Plut* in Cœsare.

HOMÂINES. 227

cabales dont il pouvoit tirer de favantage, mais 7~" sans se laisser jamais jpénétrer ; on ne doutoit de Rûme4 point (juil ne se fût mis à la tête de la conju- '^ * ration de Catilina', si elle eût réussi : et ce fameux rebelle, quicroyôitne travailler que pour sa propre grandeur , se fiit vu enlever le fruit de son crime par un homme plus autorisé que lui dans son propre parti , et qui avoit eu ladresse de ne lui laisser que le péril de lexécution. Cependant le mauvais succès de cette entreprise, et le souvenir de la mort des Gracques , assassinés aux yeux de la multitude qui les adoroit,lui firent comprendre que la faveur seule du peuple ne suftisoit pas pour le succès de ses affaires; et il jugea bien qu'il ne s'éleveroit jamais jusquà la souveraine puissance^ sans le commandement des armées, et sans avoir un grand nombre d amis , et un parti même dans le sénat.

Ce corps si auguste étoit alors partagé entre Pompée et Crassus, ennemis et rivaux dans le gouvernement, l'un le plus puissant, et 1 autre le plus riche de Rome. La république tiroit, au moins, cet avantage de leur division, qu'en partageant le sénat, elle tenoit leur puissance en équilibre, et maintenoit la liberté. César résolut de s'unir , tantôt avec l'un , tantôt avec

l'autre , et çl'eD^prunter , pour ainsi dire , leur

^^ crédit de temps en temps , dans la vue de s'en lie Rome, servir pour parvenir plus aisément au consulat, et au commandement des armées. Mais, comme il ne pouvoit ménager , en même temps , lamitié de deux ennemis déclarés, il ne songea d abord qu a les réconcilier. Il y réussit ; et lui seul tira toute Futilité d'une réconciliation si pernicieuse à la liberté publique. II sçut persuader, à Pompée et à Crassus, de lui confier, comme en dépôt, le consulat, qu'ils n'auroient pas vu , sans jalousie, passer entre les mains de leurs partisans. Il fut élu consul , avec Cal* phurnius Bibulus , par le concours des deux G94. factions réunies. Il en gagna secrettement les principaux , dont il forma un troisième parti , qui opprima , dans la suit^ , ceux même qui avoient le plus contribué à son élévation.

Rome se vit alors en proye à l'ambition de trois hommes , qui , par le crédit de leurs factions réunies , disposèrent souverainement des dignités et des emplois de la république. Crassus, toujours avare, et trop riche pour un particulier, songeoit moins à grossir son parti, qu'à amasser de nouvelles richesses. Pompée , content des marques extérieures de respect et de vénération, que lui attiroit l'éclat de ses victoires, jouissoit, dans une oisiveté dangereuse, de son crédit et de sa réputation. Mais César,

plus habile et plus caché que tous les deux, ^^ jettoit sourdement les fondemens de sa propre de Rome. grandeur, sur le trop de sécurité de l'un et de lautre. Il n publioit rien pour entretenir leur confiance, pendant quà force de présens, il tàchoit de gagner les sénateurs qui leur étoient le plus dévoués. Les amis de Pompée et de Crassus devinrent, sans s'en appercevoir, les créatures de César : et, ppur être averti de tout ce qui se passoit dans leurs maisons , il séduisit jusques à leurs affranchis, qui ne purent résister à ses libéralités.

t Mais, comme, par ces nouvelles liaisons avec Pompée et Crassus , les chefs dii sénat pou voient le rendre suspect au peuple, il ne fut pas plutôt parvenu au consulat, qu'il se déclara, de nouveau , pour un parti , qull regardoit toujours .comme le plus solide fondement de son élévation. La manière adroite dont il brouilla , en même temps. Pompée avec le sénat, et le sénat avec le peuple , fut le chef-d'œuvre de sa politique et de son habileté. Il entreprit de faire revivre la loi agraire. Il prévit que le consentement de Pompée et de Crassus , dont il 8 étoit assuré auparavant, et l'opposition de Caton , de Cicéron , et de tous les républicains zélés , exoiteroient , entre eux , des inimitiés réciproques ; et que le peuple , toujours aveugle

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. sur ses véritables intérêts , se déclareroit contre de Rome, ces sénateurs, sans faire attention qu'ils ne s'opposoient au parti de César ^ que par le motif de conserver la liberté publique.

Ce fut en qualité de consul, qu'il proposa, d abord , dans le sénat, une loi par laquelle on devoit distribuer les terres de la Campanie entre vingt mille citoyens de ceux qui avoient, • au moins, trois enfans. C etoient des terres dont le revenu , à cause de leur fertilité , avoit été réservé , de tout temps , pour les pl^s pressans besoins de la république. Les plus gens de bien du sénat s'opposèrent hautement à la publication de cette loi. César, qui avoit bien prévu cette opposition, s écria aussitôt , et prit les dieux à témoins , qu'on le contraignoit d'avoir recours à l'autorité du peuple. Il en convoqua l'assemblée ; et il y parut, accompagné de Pompée et de Crassus. Il adressa la parole à Pompée; et il lui demanda, s'il n'approuvoit pas une loi si é^quitable dans une république , dont tous les membres dévoient participer aux biens de l'État. En vain les sénateurs , qui se trouvèrent auprès de Pompée, tâchèrent de lui rendre suspectes ces entreprises de César. Pompée, sans les vouloir écouter, se déclara de son avis , soit qu'il crût qu'il y alloit de son honneur, de soutenir ses premiers engagemens, ou que, pré-

ROMAINES. :33l

sumant trop de son pouvoir , en comparaison ^^ de celui de César , il méprisât les soupçons de <le i^<"n«ces sénateurs. Il i^pondit même, à César, avec plus de chaleur que de prudence (i): »)Que si «quelqu^un se présentoit, Tépée à la main, (c pour s'opposer à la publication de la loi , il « prendroit l'épée et le bouclier , pour la faire « recevoir. » Cetoit déclarer, lui-même, la guerre à son propre parti.

P ompée , par cette réponse si peu cpnvenàble à ses véritables intérêts, se rendit odieux au sénat, et suspect à ses propres amis, sans qu une démarche aussi imprudente lui acquit plus de considération dans le parti du peuple , qui ne tenoit compte qu a César de la proposition de la loi. Ce consul, soutenu de ses partisans,' de ceux de Pompée , et de ceux de Crassus, la fit recevoir , pour ainsi dire, la force à la main, et malgré les remontrances et lopposition des républicains les plus zélés. On nomma vingt commissaires, qui partagèrent les terres de la Gampanie entre vingt mille familles Romaines. Ce furent, dans la suite ^ autant de cliens, que leur intérêt engagea ù maintenir tout ce qui setoit fait pendant son consulat. Pour prévenir ce que ses successeurs, dans cette dignité,

(v) Plut, in Pompeio et Gœsare.

^^ pourroient entreprendre contre la disposition de Rome, de cette loi , il en fit passer une seconde , qui obiigeoit le sénat entier, et tous ceux qui parviendroient à quelque magistrature, de faire serment de ne jamais rien proposer au préjudice de ce qui avoit été arrêté dans les assemblées du peuple , pendant son consulat. Ce fut par une précaution si habile , qu il sçut rendre les fondemens de sa fortune si surs et si durables, que dix années d'absence, et tous les mauvais ofiBces de ses envieux et de ses eonemis, ne la purent jamais ébranler.

Mais, comme il craignoit toujours que Pompée ne lui échappât, et qu'il ne jfut regagné par le parti des républicains zélés, il lui donna sa fille , Julie , en n^riage,' comme un nouveau gage de leur union. Pompée donna la sienne à Servilius ; et César épousa Calpurnie , fille de Pison , qu'il fit désigner consul , pour l'année suivante. Il prit , en même, temps , le gouvernement des Gaules, avec celui de Flllyrie, pour cinq ans. On décerna, depuis, celui de la Syrie à Crassus , qui le demandoit , dans l'espérance d'y acquérir de nouvelles richesses : et Pompée obtint l'une et l'autre Espagne , qu'il gouverna toujours par ses lieutenans, pour ne pas quitter les délices de Rome. Ils firent comprendre ces différentes dispositions dans le même décret,

qui autorisoit le partage des terres , afin d en .^^ intéresser les propriétaires à la conservation de àe Rome, leur propre autorité. Ces trois hommes partagèrent ainsi le Monde entier, entre eux, comme ils auroientfait leur patrimoine. En vain Caton crioit, dans toutes les assemblées, que cetoit une chose honteuse que Fempire fut ainsi pYostitué ; et que les grands de Rome , par cette espèce de trafic de leurs filles, donnassent, comme pour leur dot , le commandement des armées, les gouvernemens des provinces, et les premières dignités de la république.

César, doux et hutnain avec le petit peuple , mais fier à Tégard des grands qui entreprenoient de lui résister , fit arrêter Caton ," sous prétexte qu il s opposoit à la publication d une loi^ reçue par tous les suffrages du peuple. Bibulus, collègue de César au consulat, fut chassé de la place par le peuple, que l'opposition de Bibulus avoit mis en fureur. On rompit ses faisceaux ; on blessa ses licteurs. Lui-même pensa être tué; et il fut contraint, pour sauver sa vie, de demeurer caché dans sa maison , sans oser parottre en public. LucuUus et Cicéron ne furent guères mieux traités. Le vainqueur de Tigrane et de Mithridate, menace, par César, de se voir recherché sur les richesses immenses qu il avoit rapportée; de TOrient, fut contraint,

^ pour ladoucir , de venir, en pleine assemblée, de Rome, embrassef ses genoux, et dé renoncer aux affaires. C etoit le but secret de César , qui , pour éloigner encore du gouvernement Gicéron, dont il i^doutoit Thabileté et la pénétration, n'eut point de honte , pour perdre ce grand homme, de s unir avec Publius Glodius, ennemi déclaré de Gicéron , et même de le porter, par son crédit, à la dignité de tribun du peuple, quoique Glodius eût été accusé, depuis peu, d'entretenir un commerce criminel avec Pompéïa , femme de Gésar.

Ge fut cette accusation , et la part que Gicéron y prit, qui avoient fait naître cette haine violente de Glodius contre lui ^quoiqu auparavant ils eussent vécu dans une liaison étroite. Publius Glodius étoit un jeune homme bien fait, riche, éloquent, et favorisé du peuple, don t il prenoit les intérêts ; mais présomptueux, fier, et insolent de sa haute naissance, et du crédit qu'il avoit dans Rome. Il étoit devenu éperduement amoureux de Pompeïa, femme de Gésar, et il avoit sçu lui plaire. Il nomanquoit, à leurs désirs réciproques, qu'une entrevue, que l'attention et la sévérité d'Aurelia, mère de César , rendoit presque impossible. Glodius , emporté par sa passion , crut pouvoir s'introduire dans sa maison , à la faveur d'une fête particu-

Hère,. qui devoit s'y célébrer la nuit> en Thonneur de la mèredeBacchus. Leshommesétoient de Bome. exclus de ces cérémonies nocturnes. Il falloit même que le maître de la maison, où elles se célébroient^ en sortit; et il ny avoit que des femmes et des filles qui fussent admises dans ces mystères, sur lesquels on ne peut laisser tom- ])er de voiles trop épais. Cetoit ordinairement la femme d un consul ou d un préteur, qui faisoitla fonction de prêtresse de cette divinité, qu'on n osoit nommer , et qu on révéroit sous le titre de la bonne déesse,

Glodius se déguisa en fille , et fut introduit, la nuit, dans la maison d'Aurelia, par une servante de Pompeïa, qui, de concert avec sa maîtresse , conduisoit cette intrigue. Le rendez* vous étoit dans la chambre même de cette servante , qui y avoit (ait cacher Clodius , pendant quelle courut avertir Pompeïa de l'arrivée de son amant. Mais, comme elle tardoit trop long-temps , soit impatience , ou peut-être curiosité de découvrir ce qui se passoit entre ces femmes , il sortit de sa retraite. Malheureusement il s'égara ; et le hazard fit qu il fut rencontré par une autre servante de la maison , qui, le prenant pour une fille, lui proposa, dit Plutarque, de jouer avec elle. Clodius voulut s'en défendre; mais la servante qui, dans cette

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"^ bacchanale, étoit éprise d'uoe espèce de fureur, ^"^"f""*' ^o"'**' 1® tirer du côté où elle voyoit de la lumière , pour reconnoître celle de qui elle venoit de recevoir un refus si désobligeant. Clodius , pour échapper de ses mains , lui dit qu'il étoit une des chanteuses qu'on avoit appellées pour la fête, et qu'il cherchoit Ahra, servante de Pompeïa- Le son de sa voix le trahit , et décou- . vritson sexe. T^a servante, effrayée, court avertir Aiirclia, qu'elle a trouvé, dans la maison, un homme déguisé en femme. Les cérémonies cessent aussitôt; on couvre les mystères avec précipitation. Aurélia fait fermer les portes : on chcrclii-, et on trouve le criminel. La mère de Cc'siir , iipiès lui avoir reproché son insolence rt son iiupi(''tc, le fît sortir; et, le lendemain, de grand matin, elle donna avis au sénat de ce qui sVtoil passé, la nuit, dans sa maison. Toutela ville en fut scandalisée. Les femmes surtout se ilécliainèrent, avec fureur, contre Clodius ; et un tribun le cita devant l'assemblée du peuple , et se déclara son accusateur. Ce magistrat se flatfoit d'être soutenu par le crédit de César; il croyoit qu'un mari ne refuseroit pas de joindre son ressentiment contre un jeune insolent, convaincu d'une intelligence criminelle avec sii femme. Il est certain que, dans les règles ordinaires, César ne pouvoit pas se

dispenser de se déclarer contre le coupable ; "^^ mais il nétoit pas moins intéressé, dans la si- àe Rome. tuation des affaires , à ne se pas brouiller avec Clodius, qui avoit un grand crédit parmi le peuple. Pour se tirer d un pas si délicat , sans blesser, ni son honneur, ni ses intérêts, il se contenta de répudier sa femme. Le tribun, après cette démarche , Tayant sommé, dans une assemblée du peuple, de déclarer s'il n avoit pas connoissance que Glodius avoit profané les mystères de la Bonne Déesse, César lui répondij; froidement, quil nen sqavoit rien. « Pourquoi M donc , reprit le tribun , as«tu répudié ta fem- « me? — C'est , repliqua-t-il , qu'il ne faut pas » que la femme de César soit seulement soupu (;onnéc » . Par cette réponse adroite , il se dispensa de déposer contre Clodius -, et il voulut faire croire , en même temps , qu'il était persuadé que, dans cette affaire, sa femme avoit été plus impruden,te que criminelle.

Clodius , n'ayant rien à craindre du ressentiment de Césfir, parmi les différons moyens (|uil employa pour sa défense, soutint (ju'Aurelia Tavoit pris pour un autre ; et il offrit de justifier que, la nuit môme qu'on célébroit la fête, il étoit hors de Rome , et trop éloigné pour s'y être pu trouver, quelque diligence qu'il eût pu faire. Mais Cioéron se présenta | qui déclara ,

"j^ en pleine assemblée , que , peu avant la nuit , de Rome, il 1 etoit venu trouver dans sa maison , et qu'ils s y étoient entretenus de différentes affaires.

On prétend que Gicéron se porta à rendre ce témoignage , moins par zèle pour la religion , que par complaisance pour Terentia, safenune, qui saisit cette occasion de le brouiller avec Glodius, dont elle craignoit, qua la faveur d un divorce , il n'épousât la sœur , qui passoit pour ne lui être pas indifférente. Quoiqu'il en soit des motifs qui le déterminèrent à prendre ce parti, son témoignage ne prévalut point sur le crédit de Glodius , ni sur l'argent qu il répandit parmi ses juges. Le criminel fut absous ; et il ne fut pas plutôt sorti d une affaire si délicate , qu'il songea au moyen de se venger de Gicéron.

La charge de tribun du peuple lui parut une magistrature, qui |)oavoit le mettre en état de signaler. sa haine impunément. Mais il étoit patricien de naissance ; et , par les lois , cette dignité ne pouvoit être remplie que pardes plébéiens. Pour lever cet obstacle, il se fit adopter dans une famille plébéienne , par M. Fontelus. A la faveur de cette adoption , et par le crédit 695. qu'il a voit dans Rome , il obtint, sans peine , une place dans le tribunat.

Pour se rendre encore plus agréable à la mul-

R0MAIÏ9ES. 23g

titude, il commença le^cercice de sa charge par j^^ la proposition de nouvelles lois, toutes favora* ^« Rome, blés aux plébéiens ; il eut ladresse , en même temps , de mettre dans ses intérêts Pison et Gabinius, tous deux consuls cette année. Pour n en être pas traversé dans le projet de la vengeance qu il méditoit contre Cicéron , il fit décerner , à lun et à lautre , le gouvernement des deux plus riches provinces de la république; Après avoir pris ces différentes mesures, tant du côté du peuple , que par rapport au sénat , il s appliqua à gagner Crassus, César, et Pompée, qui , par un crédit alors supérieur à toutes ses cabales, auroient pu lui enlever sa victime; mais il trouva ces grands, qu'on pouvoit regarder comme les souverains de Rome , disposés à entrer dans son ressentiment. Crassus étoit brouillé actuellement avec Cicéron; César, depuis 1 affaire de Catilina , ne lui étoit pas plus favorable; et Pompée, alors uni d'intérêt avec César, et d'ailleurs toujours foible ami, n'étoit pas capable de prendre la défense d'un homme , contre lequel César conservoit un ressentiment «ecret.

Glodius, après avoir pris ces précautions, (i)

(i)Plut. in Gœsare et Cicérone. — App. Alex, de bello civiii , lib. II y cap. i5.

24o RÉVOLUTIONS

j^^ accusa Cicéron , devant rassemblée du peuple , de Rome, d avoir fait mourir Lentulus , Cethegus , et les autres complices de Catilina , contre toutes les lois, et sans que le peuple, le juge naturel des citoyens', en matière de crime, en eût été informé. Qupique Cicéron n'eût rien fait que de concert avec le sénat, il s'apperçut bien que , sans une puissante protection , il n ecbapperoit pas à la fureur de Clodius , penciant Tannée de son tribunat II s'adressa d'abord à César, et le conjura de souffrir qu'il pût le suivre, dans les Gaules, en qualité d'un de ses lieutenans. César , qui ne cherchoit qu'à le tirer du sénat et du gouvernement de l'État, y consentit. Clodius , qui s'apperçut que cet emploi , et l'absence de Cicéron l'obligeroient de suspendre ses poursuites , feignit de vouloir se réconcilier avec lui. Il lui fit dire, par des amis communs, qu'il n'avoit pas d'éloignemeiit de lui rendre son amitié, et qu'il n'ign^roit pas que Terentia, sa femme, avoit eu plus de part que lui aii témoignage qu'il avoit rendu dans l'afifaire de Pompeïa.

Cicéron, séduit par ces vaines espérances d'une réconciliation prochaine , remercia César de son emploi , retourna au sénat , et se . rejetta dans les affaires. Mais César, qui l'en vouloit tirer , à quelque prix que ce fut , irrité

de son changement , s unit avec Clodius pour ^^^ le perdre ; et il tira parole de Pompée , qu'il de Rome, ninterviendroit point dans cette affaire, en faveur de Gicéron. Clodius reprit ensuite son accusation. Gicéron, se voyant en un si grand péril, changea d'habit; et, laissant croître sa barbe et ses cheveux , il alloit , suivi d'un grand nombre de chevaliers , solliciter le secours de ses amis , et demander la protection des premiers de Rome. Le sénat , touché de la persécution qu'on faisoit à un homme de bien , qu'il regardoit comme un des principaux ornemens de sa compagnie , voulut prendre le deuil , comme dans une calamité publique.

Mais les consuls , gagnés par Glodius , s'y opposèrent ; lui-même , escorté d'une troupe insolente d'esclaves armés, tenoit le sénat comme assiégé, en sorte qu'on n'y pût prendre aucune résolution en faveur de Gicéron.

Ce grand homme , poiirsuivi , par un furieux / et par un ennemi implacable, eut recours à Pompée, auquel il avoit rendu des services essentiels dans toutes les affaires du gouvernement , et qui lui étoit redevable de la plupart des emplois qu'il avoit obtenus par les suffrages du peuple.

Pompée, qui n'ignoroit rien des desseins de Glodius , s'étoit retiré à la campagne , pour ne pas s'exposer au reproche qu'on auroit pu

^^ lui faire, s'il était resté dans Rome , de ne dARome. faire aucune démarche en faveur de son ami. Gicéron lui envoya , d'abord , Pison son g^endre, qui n'en rapporta que de ces réponses équivoques et ambiguës , que les grands seuls sçavent si bien faire , pour se dispenser d'accorder ce qu'ils ne peuvent refuser sans se désho* norer. Cicéron se flatta qu'il le détermineroit plus facilement lui-même : il se rendit à sa maison. Pompée , ne pouvant se résoudre à soutenir sa présence , et ne voulant point manquer de parole à César, sortit par une porte secrette, et lui fit dire qu'il étoit retourné à Rome. Gicéron , ne pouvant plus douter qu'il n'en fat abandonné , s'abandonna , pour ainsi dire, lui-même; et cet homme si éloquent, si redoutable par le talent de la parole et par la force de ses raisons , quand il s'étoit agi de défendre les autres^ désespéra de se sauver lui-même , et ne trouva point de paroles pour justifier une action qui lui avoit attiré les applaudissemens du sénat , et les louanges de tout le peuple. Il se bannit lui-même, sortit , la nuit , de Rome , et se retira en Grèce. Glo* dius , Tayant réduit à cette extrémité , fit passer le décret de son exil (i). Par le même arrêt,

(i) Plut, in Giceroney p. i33.

ce furieux' tribun, quiTavoit dicté, fit ordonner ^ que ses maisons de la ville et des champs se- àe Rome. roient rasées, et qu'on en vendroit les meu- ^ ' blés, à Fencan , parle ministère des officiers de justice : ce qu'il fit ensuite exécuter, pour laisser des monumens de sa veng^eance et de son pouvoir.

Clodius , après avoir mis Cicéron en fuite , . se crut maître absolu du gouvernement. Il osa attaquer Pompée même , et porter, devant l'assemblée du peuple , Fexamen de la conduite que ce g;rand capitaine avoit tenue dans les guerres d'Orient ; mais il reconnut bientôt que son pouvoir n'étoit fondé, pour ainsi dire, que sur un crédit emprunté , et qu'il ne seroit pas venu à bout , par lui-même , de perdre Cicéron, si de puissantes cabales^ dont il se croyoit le chef, mais dont il n'étoit que Tinstrument et le ministre , n'y avoient concouru.

Pompée , attaqué par un endroit si sensible , 696. oublia les engagemens qu'il avoit pris secrettement avec César ; et il résolut de faire rappeller Cicéron , pour l'opposer à Clodius. Ce fut le sujet de nouvelles disputes; on en vint même aux voies de fait. Mais le parti de Pompée étoit si puissant , qu'il fallut que celui de Glodius cédât ; et le sénat , par une action 3e

vigueur, mit fin à ces disputes. Il suspendit

j^ lexercice de la justice ; et il fit un décret qui "^^fi^fi"*' défendoit aux mag^istrats de prendre connoissance d aucune affaire , qu au préalable le rappel de Cicéron n*eùt été arrêté ( i ). Ce grand honune, après seize mois d'exil , revint dans sa patrie. Les villes par où il passa, lui rendirent des honneurs extraordinaires ; et il dit lui-même , <( Qu il fut rapporté, à Rome , comme dans les « bras des habitans de toute Fltalie. » Ce fut un triomphe continuel. Quand il approcha de Rome, les grands, les chevaliers, le peuple, tout sortit au devant de lui ; et le sénat , par un décret public, ordonna que ses maisons, que Clodius avoit fait abattre, seroient rebâties des deniers publics.

César , qui ne se montroit guères à découvert dans ces cabales , apprit le rétablissement de Cicéron , sans s'y opposer ; et il ne parut occupé alors que des affaires de son gouvernement. I

L usage donnoit un gouvernement, aux consuls , à Fissue du consulat ; et César , comme nous venons de le dire , de concert avec Pompée et Crassus , s étoit fait déférer celui de la Gaule Cisalpine , qui n étoit pas éloignée de

(i) Plut, in Cicérone. — App. Alex, de belle civilir lib. II, cap. i6.— Vell. Paterc lib. II, cap. 45.

tiOMAII4£S. 245 ,

Rome. Vatinius, tribun du^peuple et créature ~ — de César, y fit ajouter celui de Flllyrie, avec de Rome. la Gaule Transalpine , c est-à-dire, la Provence, ^ " une partie du Dauphiné et du Languedoc , que César souhaitoit , avec passion , pour pouvoir porter ses armes plus loin, et que le sénat même lui accorda , parce qu'il ne se sentoit pas , assez puissant pour le lui refuser.

César avoit choisi le gouvernement de ces provinces , comme un champ de bataille propre à lui faire un grand nom. H envisagea la conquête entière des Gaules, comme un objet digne de son grand courage et de sa valeur; et il se flatta, en même temps, d'y amasser de grandes richesses , encore plus nécessaires pour soutenir son crédit, à Rome, que pour fournir aux frais de la guerre. Il partit pour la conquête des Gaules , à la tête de quatre légions ; et Pompée lui en prêta , depuis , une autre qu il détacha de larmée qui étoit sous ses ordres, en qualité de gouverneur de TEspagne et de la Libye. Les guerres que fit César , ses combats y ses victoires, ne sont ighorés de personne; on sçait qu en moins de dix ans , il triompha des Helvétiens , qu il força de se renfermer dans leurs montagnes ; qu il attaqua et qu il défit Ârioviste , roi des Allemands , auquel il fit la guerre, quoique ce prince eût été reçu "au

. nombre des alliés du peuple Romain ; qu'il de Borne, soumit , depuis , les Belges à ses lois ; qa il con- ' quit toutes les Gaules, et que les Romains, sous sa conduite, passèrent la mer (i), et arborèrent , pour la première fois , les aigles dans la Grande-Bretagne. On prétend qu'il emporta de force , ou qu il réduisit , par la terreur de ses armes , huit cents villes ; qu'il subjugua trois cents peuples ou nations ; qu'il défit , en difierens combats , trois millions d'hommes , dont il y en eut un million qui furent tués dans les batailles , et un . autre million faits prisonniers : détail qui nous paroltroit exagéré , s'il n étoit rapporté sur la foi de Plutarque et des autres historiens Romains.

Il estcertain que la république n avoit point encore eu un plus grand capitaine , si on examine sa conduite dans le commandement des armées, sa rare valeur dans les combats, et sa modération dans la victoire. Mais ces qualités étoient obscurcies par une ambition démesurée y et par une avidité insatiable d'amasser de Targent, qu'il regardoit comme l'instrument le plus sûr pour faire réussir ses grands desseins. Depuis qu'il fut arrivé dans les Gaules, tout fut vénal dans son camp : charges , gouvernemens,

(i) PlaU in Gaesare, p. 23i.

guerres, alliances, il trafiquoit de tout. Il pilla les ^^ temples des dieux, et les terres des alliés. Tout de Rome. ce qui scrvoit à augmenter sa puissance, lui paroissoit juste et honnête ; et Cicéron rapporte qu'il avoit souvent, dans la bouche, ces mots d'Eurypide : « S'il faut violer le droit , il « ne le faut violer que pour régner; mais, dans « les affaires de moindre conséquence , on ne « peut avoir trop d'égards pour la justice. >' Le sénat , attentif sur sa conduite , vouloit lui en faire rendre compte ; et il envoya des commissaires jusques dans les Gaules , pour informer des plaintes des alliés. Gaton , au retour de ces commissaires , proposa de le livrer à Arioviste , comme un désaveu que la république faisoit de l'injustice de ses armes , et pour détourner, sur sa tête seule, la vengeance céleste de la foi violée. Mais l'éclat de ses victoires , l'affection du peuple , et l'argent qu'il sçavoit répandre dans le sénat , tourné* rent insensiblement les plaintes en éloges. On attribua ses brigandages à des vues politiques; o décerna des actions de grâce aux dieux pour ses sacrilèges ; et de grands vices , par le succès , passèrent pour de grandes vertus.

César devoit ses succès à sa rare valeur, et à la passion que ses soldats avoient pour lui ; il en étoit adoré ; ils le suivoient , dans les plus

^^ ^ands périls , avec une confiance bien hode Rome, norable pour un général ; et ceux qui , sous d'autres capitaines, nauroient combattu qae foiblement , montroient y sous ses ordres , un courage invincible , et devenoient , par son exemple , d autres Césars. Il les avoit attaches à sa personne et à sa fortune , par le soin infini qu'il prenoit de leur subsistance, et par des récompenses magnifiques. U doubla leur solde ; et le bled , qu on ne leur distribuoit que par rations réglées , leur fîit donné sans mesure. Il assigna, «aux vétérans, des terres et des possessions. U sembloit quil ne fut que le dépositaire des richesses immenses qu'il accumuloit tous les jours , et qu'il ne les conservât que pour en faire le prix de la valeur , et la récompense du mérite. Il payoit même les dettes de ses principaux officiers ; et il laissoit entrevoir, à ceux qui étoient engagés pour des sommes excessives, qu^ils nauroient jamais rien à craindre de la poursuite de leurs créanciers , tant qu'ils combattroient sous ses Enseignes. Soldats et officiers, chacun fondoit l'espérance de sa fortune sur la libéralité et la protection du général. Par-là , les soldats de là république devinrent insensiblement les soldats de César.

Son attention n'étoit pas bornée à s'assurer

seulement de son armée. Du fond des Gaules , ^^ il portoit ses vues sur la disposition des af- «i« J^ï"*' faires , et jusques dans les comices , et les assemblées du peuple. Il ne s y passoit rien, sans sa participation. Son crédit et son argent influoient jusques dans la plupart des délibérations du sénat. Il avoit , dans lun et Tautre corps y des amis puissans , et des créatures dévouées à ieê intérêts. Il leur fournissoit de l'argent en abondance, soit pour payer leurs dettes , ou pour s'élever aux principales charges de la république. G'étoit de cet argent qu il achetoit leurs suffrages et leur propre liberté. Emilius Paulus, étant consul, en tira neuf cent mille écus , seulement pour ne s opposer point à ses desseins, pendant son consulat (i). Il en donna encore davantage à Gurion , tribun du peuple , homme violent et factieux , mais habile et éloquent , qui lui avoit vendu sa foi , mais qui , pour le servir plus utilement, dissimuloit ses engagemens secrets^ et affectoit de n'agir que pour l'intérêt du peuple.

Les amis de Pompée lui firent faire de grandes réflexions sur la conduite de Gésar,

(1) Val. Max. lib. IX, cap. i, art. 6. «-. Vell. lib. II; cap. 48.

a5o RÉVOLUTIONS

""* et lui représentèrent le péril qui menaçoit la et Rome, république. Pompée ne s apperçut quavec une ^ surprise mêlée de honte , qu'il s étoit laissé surprendre par un homme plus habile que lui ; et qu'il s'étoit peut-être donné un maître, croyant favoriser son beau- père et son ami.

Il résolut de détruire ce qu'il regardoit comme son ouvrage , et de ruiner la fortune de César. Il se flatta quêtant maître du sénat, rien ne tiendroit contre lui. César , de son côté , fondo^t ses espérances sur une armée victorieuse , et sur laffection du peuple.

La jalousie du gouvernement^ et une émulation réciproque de gloire , les firent bientôt appercevoir qu'ils étoient ennemis, quoiquils conservassent encore toutes les apparences de leur ancienne liaison. Mais Crassus, qui , par son crédit et ses richesses immenses , balançoit l'autorité de Fun et de l'autre, ayant été tué dans la guerre des Parthes , ils se virent en liberté de faire éclater leurs sentimens ; 'et la mort de Julie , fille de César et femme de Pompée , qui arriva peu de temps après , acheva de rompre ce qui restoit de correspondance entre le beau-père et le gendre.

Rome étoit alors dans un désordre affreux.

La corruption et la vénalité des charges étoient publiques. Ceux qui les briguoicnt , exposoient

ROMAINES. 25l

leur argent dans ]a place. On le distribuoit , ^^ impudemment, aux chefs des factions ; et ceux <l« i^ome. qui lavoient reçu , employoient la force et la violence, plutôt que le nombre des suffrages, pour faire élire ceux qui les avoient payés ; en sorte quil ne se donnoit point de charge, qui neùt été disputée Tépée à la main, et qui n eût coûté la vie à plusieurs citoyens. Souvent les deux partis , disputant à forces égales , se separoient sans qu il y eût eu d'élection ; et ce désordre alla si loin, que Rome fut huit mois sans magistrats. Pompée , pour rappeller, à lui seul, toute lautorité, étoit soupçonné d entretenir la confusion qui se trouvoit dans le gouvernement. Ses créatures , pour favoriser ses projets ambitieux , détestoient , dans leurs harangues , cette liberté effrénée qui se trouvoit dans les élections de la république. Plusieurs disoient , pour sonder les esprits , que l*Étot monarchique étoit préférable à une république qui étoit dégénérée en pure anarchie ; qu il fal* loit, au moins, avoir recours à un dictateur; et que, dans un choix qui devenoit nécessaire, il falloit se mettre entre les mains du ipédecin le plus doux: parce tour adroit, ils désignoient Pompée , sans le nommer. L affaire fut poussée avec tant de chaleur par ses partisans , que le sénat paroissoit disposé à lui déférer cette

j^ grande dignité, qui ne difFéroit de la royauté, de Rome, que par une durée courte et limitée. Mais Caton , qui veilloit toujours à la conservation de la liberté , ayant pénétré les desseins de Pompée j et craignant qu'avec un aussi grand pouvoir qu'il avoit , il ne se perpétuât dans la dictature, insinua, au sénat, qu'il seroit plus à propos de lui déférer le consulat,- sans lui donner de collègue. Il fit cette proposition , pour conserver encore quelque image de république, et parce que le consulat n'ezemptoit point, comme la dictature, de Tobligation de rendre compte de sa conduite au peuple et au sénat.

Le sénat approuva l'expédient proposé par 700. Caton. Pompée fu^ élu seul consul. On loi cou* tinua, en même temps, ses gouvernemens, avec le commandement des armées qui étoient sous ses ordres ; et on lui permit de tirer , chaque année , du trésor public , mille talens pour leur solde. Il épousa, peu de temps après, Cornélie, fille de Metellus-Pius; et, quoiqu'on lui eût déféré le consulat sans collègue, il s'associa son beau-père dans la dignité de consul , pour les cinq derniers mois qui restoient de son consulat. Cette modération attacha , encore plus étroitement , le sénat à ses intérêts.

César prit occasion de tout ce qu'on vcnoit d accorder à Pompée, pour demander, à son

tour, le consulat, avec la prolongation de ses JJ^"* gouvememens. Pompée ne s*y opposa point ; 3e Home, mais il fit agir Marcellus et Lentulus , ses créa* tures, qui, pour en exclure César, alléguèrent que les lois ne permettoient pas d'admettre les . absens au nombre des candidats.

La vue de Pompée , en faisant naître cet obstacle , étoit d engager César à abandonner le gouvernement des Gaules et le commandement de son armée , pour venir , en personne , demander le consulat. Mais César, qui sentit lartifice, aima mieux rester à la tète de ses troupes; et on rapporte qu ayant appris que la brigue de ses ennemis avoit fait rejetter sa requête , ii dit , en mettant la main sur la garde de son épée : « Celle-ci obtiendra ce qu on me refuse « si injustement. » D autres attribuent cette réponse à un de ses principaux officiers, quil avoit envoyé, de larmée, pour demander cette dignité en sa faveur.

Le sénat , qui n agissoit plus que suivant les impressions des ennemis de César, ordonna 703. qu on tireroit de ses troupes , et de celles qui étoient aux ordres de Pompée , deux légions , sous prétexte de les envoyer en Syrie , que les Parthes, à ce qu on publioit, menaçoient d'une incursion , depuis la défaite de Crassus. Pompée, pour afFoiblir larmée de César , lui fit de-

^^ ~ mander la l^ion qu'il lui avoit prêtée. Appius deRottte. Claudius tùt chaîné de cette commission. ^ ' Quoique César pénétrât bien le oiessein de ses ennemis, il ne laissa pas de remettre ces deux légions à Fenvoyé du sénat. Il combla les officiers de présens , et il fit donner , à chaque soldat , deux cent cinquante dragmes (i) , comme pour récompense de leurs services. Mais, coinme tout ce qu on avoit affecté de publier du dessein des Parthes^netoitqu^un prétexte dont on s^étoit servi pour afFoiblir Farmée de César, et en tirer deux légions , ces troupes ne furent pas plutôt arrivées en Italie, qu on leur assigna des quartiers dans la Gampanie et proche de Capoue, au lieu de les faire passer en Orient.

Appius, à soD^ retour, rendit, contre son intention , un service considérable à César. Cet homme , pour flatter lambition de Pompée , kii dit que toute Farmée des Gaules le souhaitoit poyir son général , et que les soldats , soupçonnant César d aspirer à la monarchie, étoient résolus de Fabandonner, s'il les ramenoit eu Italie.

Pompée, trompé par ce discours, négligea les précautions nécessaires contre un ennemi , qui étoit à la tête dune puissante armée; et,

(i) 62 livres 10 sols.

KOMAINES. 255

sur ce que les principaux de son parti, étonnés ^^ qu il s endormit dans une fausse sécurité , lui de Home. représentoient Timportance de se fortifier par de nouvelles levées, il leur répondit fièrement : «Quil navoit quà frapper du pied contre «terre, et qu'il en feroit sortir des légions ar* «mées. » Il ne p^rloit avec tant de confiance, que parce quil se flattoit, si on en venoit aux armes, quune partie de larmée de César passeroit sous ses Enseignes. Cependant , comme il redoutoit la fortune et la valeur de ce grand capitaine, il tâcha de le tirer du gouvernement de8Ganles,sans en venir à une rupture ouverte; il prit dés mesures avec le sénat, pour lui nommer un successeur : l'affaire fut mise en délibéra* tion; tout le monde convint que, le temps de sa commission étant près d'expirer, il étoit juste d'envoyer, dans les Gaules, un sénateur qui en prit le gouvernement, et le commandement des armées. Curion, tribun du peuple , qui vouloit paroltre n'être attaché à aucun parti , quoique dévoué secrettement à celui de César, se déclara pour le sentiment général des sénateurs , auxquels il donna de grandes louanges. Mais il ajouta que , pour assurer la liberté publique, il ialloit que Pompée licenciât , en même temps , les armées qui étoient à ses ordres , ft qu'il quittât les gouvernemens de l'Espagne et de la

:^56 RÉYOLUTioïirs

' ^ Libye. Les amis de Pompée se récrièrent, que

de Rome. Je temps de sa commission n etoit pas expiré,

comme celui de César. Mais Pompée, prenant

la parole, dit qa*il ne s'étoit chai|[é de ces emplois , que par soumission pour les ordres du sénat , et qu il étoit prêt à les quitter, sans attendre que le terme, prescrit par les lois, fat échu. Il promit de se déposer lui-même; et, pour déterminer le sénat à donner, sur4echamp, un successeur à César, il ajouta, avec une candeur apparente, qu'il étoit bien instruit de ses intentions ; et que , comme son ami et son allié, il pouvoit assurer que ce grand capi* taine, après avoir soutenu, dix ans, des guerres continuelles contre les plus belliqueuses nations du Monde, naspiroit qu'à goûter un peu de repos dans le sein de sa patrie.

Curion, qui sentit tout Fartifice de ce discours, et qui vit bien que Pompée n avoit parlé si affirmativement dessentimens de César, que pour lui faire nommer un successeur, répondit que ce n etoit pas assez qu il promit de quitter, lui-même , ses gouvernemens , s'il n efïectuoit ses promesses sur-le^hamp; qu'ils étoientl'uD et l'autre trop puissans, et qu'il étoit de l'intérêt de la république , qu^ils rentrassent , en même temps, dans une condition privée. Il conclut, en disant qu'il étoit d'avis, s'ils ne

hOMAtNfil ' 25^

quittoient pa«, en mémo temps, Turt et lautre, ^ le commandement des armées, de les déclarer, àe Homct. tous doux , ennemis de la république. ^° '

Gurion n'insistoit si vivement sur cette abdication réciproque , que pour cacher rincliua* tion secrette ([ui Tuttachoit aux intérêts de César, et parce qu'il étoit bien instruit que Pompée ne se résoudroit jamais à se dépouiller' desesfjfouvernemens. Et quand même il auroit pris ce parti, et que César, à son exemple, auroit été oblif][é de (piitterlc commandement de son armée, Curion n'i(][noroit pas par combien de liaisons César avoit attaché, à sa fortune, ses soldats et ses ofBcicrs , et qu il ne lui seroit pas difficile de rappeller , sous ses Enseignes , (les troupes qui étoient secrettement à sa solde et à ses ffB^CH.

Qe tribun , n*ayant pu faire passer son avis , congédia le sénat, suivant le pouvoir que lui donnoit sa char{][e. Les consuls (i)le rassem- Mèrent , peu de jours après. Marcellus, pre-* 704. mier consul et partisan déclaré de Pompée, prit un détour pour le maintenir dans ses qoxx*' vernemens. Il fit opiner séparément sur ce qui regardoit Pompée et César, et demanda, dabord, si les sénateurs trouvoient à propos que

(t) C. Claudius MarcelUiB , L. Cornélius Lentulus. 3, 17

2^"^ Pompée reno])çàt à Tautorité dont on lavoit de Borne, revétu : la plupart se déclarèrent pour la négative. Il prit ensuite les voix au sujet de César; et il leur demapda, s ils étoient d'avis de lui donner i^n successeur , et ils en convinrent tous. Mais Curion, quoiqu'il ne fût plus alors tribun , ayant demandé si le sénat ne trouvoit pas encore plus à propos qu'ils quittassent, tous deux, le commandement des armées; après quon eut recueilli les voix, il s en trouva trois cent soixante-dix pour laffirmative, contre vingt-deux seulement qui persistèrent ppiniâtrément à ce que Pompée seul retint le commandement de ses troupes.

Marcellus , honteux et irrité de voir son parti réduit à un si petit nombre, s écria, avec emportement : « Hé bien, ayez Cé^ar pour maiu tre , puisque vous le voulez. » Sur quoi , quel* qu un de ses amis ayant ajouté, pour intimider 1^ sénat, que César avoit passé les Alpes; quil marchoit, à la tète de son armée entière, droit à Rome ; et Curion ayant fj^it voir le ridicule de cette nouve|}e , le consul , outré de ne pouvoir faire revenir le sénat à son avis, sortit brusr quement, en disant que, puisqu'on lempéphoit de pourvoir au salut de la république , il y ap* porteroit les remèdes qu il trouveroit convenables, suivant le pouvoir que sa charge lui

I10MAIIÏË8. 259

donnoit. U se rendit, de là, avec Lentulus, son . collègue, dans une maison, hors de la ville, où de Rome, étoit Pompée; et' lui présentant une épée : ^ « Nqus vous ordonnons, lui dit^il, mon collègue « et moi, de marcher contre César, et de com-* tt battre pour la défense de la patrie. » Pompée déclara qu'il leur ohéiroit; et il ajouta, avec une feinte modération : « Si cependant , leur ^

tf dit-il, on ne trouve point q.uelque expédient ^ « plus heureux. >»

César , instruit de ce qui se passoit à Rome , pour mettre toujours, de son cùté, les appareaces de la justice, écrivit, plusieurs fois, au sénat , avec beaucoup de modération, et comme pour rechercher la paix* Il demandoit, ou qu on lui continuât son gouvernement , comme on avoit fait à Pompée, ou quil lui fût permis, sans être dans Rome, de poursuivre le consu-* lat. U renouvella ensuite les propositions de Gurion , et demanda que Pompée et lui quittassent , en même temps , leurs gouvernemens et le commandement des armées. Mais les sénateurs , dont le grand nombre favorisoit Pompée, ayant rejette toutes ces propositions. Ce* sar se réduisit à demander le gouvernement de riUyrie, avec deux légions : ce qu'il nauroit jamais proposé , s il eût cru qu^onen fût convenu.

Mais il n ignoroit pas que le parti opposé vou-

26o RÉVOLUTIONS

loit le désarmer entièrement; en effet, on ne de Home, voulut entendre à aucune de ses propositions. Marcellus , premier consul , tout dévoué à Pompée, et naturellement fier et hautain, di-> soit quil étoit honteux, à la république, de traiter avec un de ses sujets', qui avoit les armes à la main ; et Lentulus , son collèg;ue , accablé ^ de dettes , et qui ne pouvoit se soutenir que

* dans les troubles de FÉtat, netoit pas fâché d'une guerre civile , oii il pouvoit se faire valoir, et acquérir de grands hiens, si son parti prévaloit.

César , qui avoit bien prévu le succès de cette négociation^ passa les Alpes, à la tète de la troisième légion , et s arrêta à Ravenne. U envoya aussitôt Fabius, un de ses Ueutenans, pour rendre , de sa part, des lettres au sénat. Il y parloit, au commencement, en termes magnifiques , de ses exploits , et il prioit qu on eût égard à ses services; il protestoit, ensuite, qu'il étoit prêt à quitter le commandement , conjointement avec Pompée ; mais que , si ce général prétendoitle retenir , il sçauroit bien se maintenir, de son côté , à la tête de son armée ; qu'il seroit même, dans peu de jours, à Rome , pour y venger ses propres injures, et celles qu'on faisoit à la patrie.

Ces dernières paroles , reniplies de menaces r

soulevèrent , contre lui , toute l'assemblée. Len- An tulus s'écria , qu'il étoit inutile de délibérer sur ^^ !^"*: une lettre qui renfermoit une déclaration de guerre; et il ajouta, par un emportement de colère , qu'on avoit plus besoin d'armes que de suffrages , pour opiner contre un aussi grand voleur que César. Lucius Domitius fut nommé , sur-le-champ, pour son successeur; et on lui donna quatre mille hommes de nouvelles levées , pour aller prendre possession de son gou« vernement.

On forma, ensuite, le décret du sénat, que les ennemis de César dictèrent eux-mêmes. Il étoit ordonné , qu'il licencieroit son armée dans un temps déterminé ; et que , s'il n'obéissoit , on le poursuivroit comme un ennemi de la république, (i) En vain Marc-Antoine, alors tribun , et soutenu de Curion et de Cassius , voulut , en vertu du pouvoir que lui donnoit sa charge , s'opposer à ce décret; les consuls, irrités de leur résistance, les chassèrent par force du sénat. Pompée même faisoit avancer secrettement des soldats, pour leur faire insulte.

Antoine, avant que de sortir, s^écria que la dignité tribunitienne, qui avoit été sacrée jusqu'alors, n'étoit plus en sûreté; mais que de pareillcv^i

(?) Plut, in Cœsare, p. 347*

"T violences n etoient que les préludes des guerres de Rome. Sanglantes , des proscriptions , et des meurtres '^^' qu'il prévoyoit. U fit, en sortant, d'horriWes imprécations contre ceux qui étoient cause de tous ces malheurs ; et ces trois sénateurs, après s être déguisés en esclaves , de peur d être reconnus, se rendirent, en diligence, auprès de César.

Le décret du sénat fut comme la dédaration de la guerre. On vit deux puissans partis prendre les armes , tous deux prétextant la défense des lois et de la liberté , mais dont les chefe n a- Toient , pour objet secret , que rétablissement particulier de leur puissance , et la ruine de la liberté et des lois. Le parti de Pompée avoit quelque chose de plus spécieux; il se couvroit du grand nom de la république , qui le reconnoissoit pour son général; et le sénat entier et les consuls suivoient ses Enseignes. César avoit, pour lui , Tafièction du peuple , soutenue d'une armée victorieuse ; et si le parti de Pompée paroissoit le plus juste en apparence , celui de son rival étoit le plus puissant et le plus sûr.

Le sénat s etoit flatté que ce général ne pourroit pas tirer sitôt ses troupes du fond des Gaules, où elles étoient répandues en difFérentes provinces ; et , qu avant qu elles eussent passé les Alpes , Pompée auroit une puissante armée sur

pied. Mais César, dont les maes M étoieat incomparables ^ nègohit de pnr ennemis , par la hardiesse et la sa marche. Il ëCoit a ct n cB eiB comme nous laToas dit: fl eagr-'^'i'»

champ, un ordre secret aux corp^dK^ qui étoient les plus anraftcée^. et ±mnrrf%:

du Rubicon, petite rÎTÎèt^ ça: itega r *jtg ^^jk gouvernement , c est-àndire. là Ginàf dsoùj du reste de lltalie.

Il partit le soir, M Michj i t.yÊtst ht xinr une extrême diligence, et .«?¥«:& a Ji» ^vum^ m jour, au r en d e fr -TOOtt, im û wrsne^^'taac^jrusL mille hommes dTinCunaie. ^ trv»

▼aux. Il s'arrft^ yel^it cette petite rÎTière^ son entreprise* et d*une gnerre crrile. se esprit. César, ëlevë que^ ne put, en ger, de sang-Croid. la avoit comptéanparxrami ou, pour mieax dire, jht «ae4in«Be il avoit peine à parfienirr et kk ohertif . ynist dexpiner sons feflbft de se» ^ama. r^ lut .-?um encore quelqnei remords '^ ^i^ th^m: x ^ « cette riTÎère , dit-îl dont il étoit enTÎroimé, je ias? petdb: et ^

264 REV»OLUTIONS

"""^^ «je passe, que je vais faire de malheureux » ! 4e Rome. Mais, après avoir réfléchi sur la haine et Fanimosite de ses ennemis , et sur ses propres forces, il se jette dans le fleuve , le traverse en s écriant, comme on fait dans les entreprises incertaines et hazardeuses : (i) « Cen est fait, le sort est i< jette » . n continua aussitôt sa marche , avec toute la diligence que lui put permettre un corps dlnfanterie ; il arrive à Rimini , surprend cette place, et s en rend le maître.

On ne peut exprimer la crainte et la terreur que la perte de cette place répandit dans toute ritalie, et jusques dans Rome. Il sembloit que ce capitaine, si redoutable, fut déjà aux portes de la ville , avec larmée entière des Gaules. Le sénat s assembla , plusieurs fois , sans pouvoir prendre aucun parti; les esprits étoient trop divisés ; plusieurs sénateurs , sans ouvrir aucun avis, ne faisoient que contredire celui des autres : et, dans ces assemblées tumultueuses, on n approuvoit que les conseils qu'on ne pouvoit exécuter.

Pompée , dans ce désordre , n étoit pas sans inquiétude : il n avoit ni troupes , ni places de retraite ; et il étoit obligé d essuyer les reproches

(i) Plut, in Caesare et Pompeio. — App. Alex, de bello civilî, lib. Uy cap. 35.

de la plus grande partie du sénat ^ qui se plai- ^^ gnoit qu'il s etoit laissé endormir par les lettres <!« Rome. de César, et les feintes démonstrations qu'il faisoit paroitre de souhaiter la paix. Caton même lui représenta , qu'il ne pouvoit nier qu'il ne l'eût souvent averti que les desseins secrets de César alloient à la tyrannie, (i) « J'avoue, lui « répartit Pompée , que vous l'avez mieux connu « que moi ; vous aviez démêlé ses véritables sen- «tinoiens, tels qu'ils étoient; e^^^moi, je n'en «avoisjugé que par ce qu'ils dévoient être >». Chaque sénateur se croyoit en droit de lui faire des reproches , et de lui donner des avis. Il troùvoit des oppositions de tous côtés; et on remplissoit son esprit de crainte et de soupçons. Le peuple, même , dans cette agitation , ne vouloit plus obéir à ses magistrats ; et chacun se faisoit l'arbitre de son devoir, sous prétexte d^ pourvoir à sa propre sûreté.

Dans ce désordre , Pompée se voyant , dans Rome , sans troupes , et craignant , s'il faisoit prendre les armes au peuple , qu'il ne les tournât, contre lui, en faveur de César (2), résolut de porter plus loin le siège de la guerre , et de ' se rendre dans la Pouille , où campoient les

(0 Piut. in Pompeio. — ,(2} Dio. Gassius, lib. XLI^ cap. 6.

^^ deux légions que César avoit remises à Appius. de Rome. H représenta , au sénat , que les soldats ne lui manqueroient pas , si on vouloit le suivre , quitter Rome, et même lltalie^ en cas qu^on ne pût s'y maintenir ; que de véritables Romains dévoient trouver leur patrie par^tout où il leur étoit permis de conserver leur liberté ; que la république avoit deux légions auprès de Capoue , deux' autres dans la Thessalie , et que Petre Jus et Afrapius , ses lieutenans en Espagne, étoient à la tète d une puissante armée , toute composée de vieux soldats, qui ne le cédoient, ni en valeur , ni en expérience , à ceux de César, sans compter les troupes répandues en différentes provinces de FAsie et de FAfrique , et le secours qu on tireroit des rois , aUiés du peuple Romain. Les consuls , et un grand nombre dé sénateurs , tojis amis ou créatures de Pompée , se résolurent généreusement de suivre sa fortune. Ils sortirent de Rome , sur le soir^ avec beaucoup de précipitation. Quelque triste que fut ce départ, qui les éloignoit de leur patrie, et qui alloit les séparer de leurs femmes et de leurs enfans , ils nie regardoient plus Rome , où ils ne se pouvoient maintenir^ que comme le camp de César.

En effet, il s en rendit bientôt le maître; et il y fut reçu , par ses partisans et par tout le

peuple, avec un applaudissement général. Gom- '"Tn me, dans les guerres civiles, l'argent n'est pas '*®-^/"*' moins nécessaire que les armes, il s empara du trésor public ; malgré Metellus , tribun du peuple , qui vouloit s'y opposer ; il le menaça même de le tuer , s'il ne se retiroit : et , après avoir tiré du trésor, quatre mille cent trente livres d or, et quatre- vingt mille livres d'argent, sommequi revient, à-peu-près, à 2,91 1,20*0 liv. de Dotrç monnoie , il se mit en état de poursuivre Pompée et ses partisans ; mais ce général du sénat , qui vouloit tirer la guerre en longueur, pour avoir le temps d'amasser de plus grandes forces, passa d'Italie en Épire; et, après s'être embarqué à Brindes, il aborda dans le port de Dyrrachium ( i ). César, ne Fayiant 705. pu joindre , se rendit mtsittre de toute Tltalie , en moins de soixante jours (2). Le détail et le succès de la guerre civile n'est point de mon sujet. On sçait que l'empire rie coûta , pour ainsi dire , à César , qu'une heure de temps , et

(i) Durazzo, port de l'Istrie. — ^ (p) Dio. Gassias, lib. XLl, XLII. — App. Alex. debello civili , lib. II, cap. 36 1 100. — Plut in Cœsare et Pompeio. — Cicero. — Gœsar, de bello civiii, lib. I, II. — Florus, lib. IV, cap, a. ^ Eutropîus, lib. VI, cap. 19, 22. — Velleius. Pat. lib. ÏI^ cap. 49, 55. — Suetonius in Julio Cœsare, cap. 3o, 36. — Zonara». — Lucani Pharsalia.

j^^^ que la bataille de Pharsale en décida. La perte ^* ^™®* de Pompée , qui périt depuis en Egypte , entraîna celle de son parti. L activité de César, et la rapidité de ses conquêtes , ne donnèrent point le temps de les traverser. La guerre le porta dans des climats difïerens : la victoire le suivit presque par-tout , et la gloire ne Tabandonna jamais. Sa modération et sa clémence achevèrent de désarmer ses ennemis ; et, quoiqu élevé par Marins , son oncle , il n eut ni cette haine opiniâtre , ni cette vengeance cruelle , qui firent répandre tant de sang à cet ancien chef de parti.

César, plus humain ou plus habile, sacrifia toujours ses ressentimens particuliers , à rétablissement de sa domination. Il pardonna à tous les partisans de Pompée. Il y en eut même plusieurs qu il ne distingua point de ses meilleurs amis, quand il s agit de la distribution des charges , et des dignités de lempire. Tout plia , depuis , sous sa puissance ; et , deux ans après le passage du Rubicon, on le vit rentrer, 706. dans Rome , maitre du Monde entier, et triomphant de tous ses ennemis.

Le sénat, à son retour, lui décerna des honneurs extraordinaires , et une autorité sans bornes , qui ne laissoit plus , à la république , qu une ombre de liberté. On le nommer consul

60MAINES. ti6§

pour dix ans, et dictateur perpétuel. On lui ^^ ^ donna le nom d'EMPEREUR»,' le titre auguste de de; Rome. PÈRE DE LA PATRIE. On déclara sa personne sacrée et inviolable. Cétoit réunir et perpétuer, en sa personne , la puissance et les privilèges annuels de toutes les dignités de TÉtat. On ajouta, à cette profusion d'honneurs , le droit d'assister à tous les jeux dans une chaire dorée , et une couronne d'or sur la tête; et il fut ordonné, par le décret, que^ même après sa mort, on placeroit toujours cette chaire et cette couronne dans tous les spectacles , pour immortaliser sa mémoire.

Il ne lui manquoit que le titre de roi. Il dé-* libéra s^il le prendroit, et il essaya, pour ainsi dire, le diadème; mais, ayant reconnu laversion des Romains pour le nom et lappareil de la royauté , il n osa tenter d'affermir la couronne sur sa tète, au milieu d'une république, dont il venoit d'opprimer la liberté : il ne vouloit paroitre à découvert, ni souverain, ni par* ticulien II prit un troisième parti moins décidé, et plus dangereux. Il se flatta vainement d'éblouir encore ses concitoyens, par je ne sçais quel mélange bizarre et incompatible de la liberté, jointe au pouvoir absolu ; et il fut assez hardi, pour user même de clémence, au commencement d'une nouvelle domination. Ce fut

^^ pour gagner la confiance du sénat et du parti <l« Borne, républicain , qull cassa sa garde Espagnole , contre lavis de ses meilleurs amis , qui lui représentoient contiouellemeat > que la donùnation , acquise par les armes , ne se conservoit que les armes à la main. Mais César, devenu le maître du Monde, avoit trop légèrement cru les discours de ses flatteurs, qui lui faisoient entendre , qu après avoir éteint les guerres civiles, la république avoit plus d'intérêt que lui* même à sa conservation.

. Ses ennemis profitèrent de cet excès de sécurité , et tournèrent , contre lui , de si £aHisses mesures (1). La plupart des sénateurs ne loi avoient décerné tous ces bonneurs extraordinaires , dont nous venons de parler, que pour le rendre plus odieux , et pour le pouvoir perdre , plus sûrement. Les grands sur-tout , qui avoient suivi la fortune de Pompée, et qui ne pouvoient lui pardonner la vie quil leur avoit donnée dans les plaines de Pbarsale , se reprochoient secrettement ses bienfaits , comme le ' prix de la liberté publique ; et ceux qu il croyoit ses meilleurs amis , ne recevoient ses grâces que pour approcber plus près de sa personne, et pour le faire périr.

(i) Dio. Gassius, lîb. XLIV, cap. 3, 7.

Il avoit fait dessein de tourner ses armes ^^ contre les Parthes , pour venger la défaite et la d« i^omt, mort de Grassus; et il devoit partir, pour cette ^ expédition 9 dans peu de jours. Ses partisans et ses flatteurs, pour disposer les Romains à le voir avec moins de répugnance revêtu du titre de roi, affectoient de publier qu'on trouvoit, dans les livres des sybilles , que les Parthes ne seroient jamais vaincus , si les Homains navoient un roi pour général. On prétend même 709. . qu Aurelius Gotta , une de ses créatures , qui avoit en garde ces livres sacrés , en devoit faire Ion rapport au sénat, le jour des Ides de mars, et que les amis de César proposeroient , le même jour , comme par une espèce de ménagement pour la république , qu on ne lui donneroit , dans Rome et dans toute Tltalie , que le titre de dictateur ; mais qu il seroit reconnu pour roi, et quil en prendroit la qualité à Tégard des nations étrangères , sujettes de lempire Romain.

Les ennemis de César profitèrent de ces bruits pour avancer sa perte. Us détestoient son ambition ; et tout ce qu'il y avoit de répu"* blicaips zélés , résolurent de périr plutôt que de voir la ruine entière de la liberté. On convint, dans des assemblées secrettes, quon ne pouvoit plus maintenir la république , que par

^^^ la mort du dictateur; et plus de soixante séna"* de Rome, teufs conspirèrent contre sa vie.

' Brutus et Gassius , que César avoit faits pré-

teurs cette année , se trouvèrent à la tète de ce parti. Brutus faisoit gloire de descendre de cet ancien Brutus , que la république reconnoissôit pour son fondateur. L amour delà liberté avoit passé , jusqu a lui , avec le sanjj de ses ancêtres. Mais , quoiqu'il fût ennemi déclaré de la monarchie , il ne pouvoit se résoudre à haïr le monarque dont il avoit reçu beaucoup de grâces ; et ce ne fut que son amour pour sa patrie, supérieur à tout engagement, qui le fit entrer dans la conjuration. Gassius , au contraire , naturellement fier et impérieux , et encore plus ennemi du tyran et de la tyrannie, ne cherchoit , dans la perte de Gésar, que la vengeance de quelques injures quil en avoit reçues; et il se dévoua, moins pour Tin térètpu« blic , que pour satisfaire sa passion particulière. Les conjurés, pour justifier leurs desseins, en remirent lexécution aux Ides de Mars^ c'està-dire, au jour même quon devoit déclarer César roi. Des devins lui avoient prédit que ce jour lui devoit être funeste; et, la nuit qui le précéda , il s apperçut que Galpurnie , sa femme, en dormant, poussoit de profonds soupirs et comme des gémissemens. Elle lui avoua, le

matin , qu elle avoit rêvé qu elle le tenoit entre j^^ ses bras, percé de coups. (1) Elle le conjura de <l« ï^o^e. ne point sortir ce jour-là, et de remettre l'assemblée du, sénat, ou du moins, s il n avoit point d égard à ses prières, de ne lui pas refuser la satisfaction de consulter lavenir par des sacrifices.

César, quoique peu superstitieux, ne put pas refuser, à une femme vertueuse et qu il aimoit, cette complaisance , d autant plus que les Augures étoient d'un grand poids , et qu^il y avoit peu de personnes qui ne courussent, pour ainsi dire , au-devant des présages , qu on regardoit , • en ce temps-là, comme les interprètes du destin. On fit beaucoup de sacrifices; et, comme il ne s y trouva aucun signe favorable , César résolut de congédier le sénat ; et il en donna Tordre à Marc-Ântoine, son plus cher confident, qu il avoit fait consul cette année.

Decimus Brutus, qui n avoit pas moins de .

part à sa confiance, quoiqu'il fût du nombre des conjurés, craignant que, si César différoit daller au sénat, la conjuration ne fût découverte , (2) lui représenta que le sénat , après s etre assemblé par son commandement, pren-

(i) Vell. Palerc. Hh. II, cap 56, 57.— (a) Plut, in Caesare,

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j^^ droit ce contre -ordre pour une injure; que a« liome. toute la compagnie étoit disposée à le déclarer ^ ' roi de toutes les provinces de la république , situées hors de lltalie ; et qu il ne devoit pas diflerer, à ses amis, la joie de le voir revêtu de ce grand titre^ qui alloit servir de monument et de récompense à ses victoires ; et , en lui disant d autres choses aussi flatteuses , il le prit, par la main , et le tira de sa maison* On prétend que, pendant le chemin, il reçut plusieurs billets, dans lesquels on lui donnoit avis de la conjuration ; mais que la multitude , dont il étoit entouré, ne lui permit pas de les lire, et quil les remit, à ses secrétaires, comme il en usoit à Icgard des requêtes qu on lui présentoit, quand il paroissoit en public.

A peine fut -il descendu de sa litière, que tous les conjurés, comme pour lui fairehonneur, Fenvironnèrent. Attilius Cimber, qui étoit du nombre, se présenta, selon qu ils en étoient convenus, pour lui demander la grâce de son frère, qui étoit exilé. Sur le refus que César lui en fai* soit, Cimber, sous prétexte de Fen prier avec plus de soumission, prit le bas de sa robe; mais il le tira si fortement , qu il lui fit baisser le col. Alors Casca tira son poignard, et lui porta un coup dans Tépaule , mais qui ne le blessa que légèrement. César se jetta sur lui, et

le terrassa ; mais, comme ils étoient aux prises , ^^ un autre des conjurés vint par derrière et lui «le Rome. enfonça son poignard dans le côté ; Gassius lui '

porta , en même temps ^ un coup dans le visage, et Brutus lui perça la cuisse, (i)rll se défendit encore avec un grand courage; mais le sang, quil perdoit par tant de plaies, Fayant aifoibli, il alla tomber aux pieds dune statue de Pompée, où il expira, après avoir reçu vingt* trois coups de poignard , par les mains de ceux qu^il croyoit avoir désarmés par ses bienfaits. Les conjurés, le voyant mort, voulurent, en ' même temps , rendre compte au sénat des mo«tifs de leur entreprise , et lexborter à prendre part à une action qui rendoit la liberté à la patrie. Mais personne ne les voulut écouter ; la plupart des sénateurs , épouvantés , remplis de crainte et d'étonnement, s enfuirent avec précipitation. Us se retirèrent dans leurs mai-* sons, où ils se renfermèrent , sans sçavoir ce qu ils avoient à espérer ou à craindre d une action si hardie, et dun événement si tragique.

(0 Âpp. Alex, de bello civili, lib. Il, cap. 1 17*-^ Plut, in Cœsare.

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