‹ Œuvres choisies de l'abbé de Vertot (volume 4)Chapitre 9 sur 16 · lâ · texte numérisé non relu

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"^ sénat jusques dans leurs maisons , et quen de Rome, même temps on feroit avancer les troupes commandées par Manlius , pour s emparer de Rome et du gouvernement. Pendant que les conjurés se flattoient de trouver , dans le succès de leurs funestes desseins, des richesses immenses, et une autorité sans bornes , la nouvelle se répandit y à Rome , que Pompée , après avoir subjugué la plus grande partie de l'Orient , revenoit , en Italie , à la tête d une armée victorieuse. Catilina, épouvanté d un contre-temps qui ruinoit tous ses desseins , résolut d en précipiter {exécution. Il coiifère avec les principaux de son parti ; il parle à chacun en particulier; il renouvelle ses promesses , et les espérances qu'il leur a voit données de leur faire trouver , dans le changement du gouvernement , la satisfaction de leurs désirs. Enfin, il les assemble tous, la nuit , dans un endroit écarté de la maison de M. Lecca , et leur représente , que le retour de Pompée déconcertoit tous leurs desseins, s^ils n avoient le courage de le prévenir; que leur entreprise étoit d autant plus facile , qu'il n'y avoit point de troupes dans Rome ni dans ritalie ; et que leurs ennemis seroient accablés , avant que d'avoir pu prévoir les coups qu'on leur porte roit.

« Il ne tient qu'à vous, leur dit-il, d'être de-

« main maîtres de Rome, (i) Pompée est encore j^^

« éloigné, la ville sans défense ; et le sénat n est ^^ Romoé

« composé que de gens sans vigueur , accablés

« d années , ou amollis, par les délices. Pour

« nous , nous ne manquons ni de courage , ni

M de forces. Nous sommes en grand nombre , et^

« la plupart , des premières Maisons de la ré-

« publique. Le peuple , ennemi du sénat , se dé*

<* clarerax>our notre parti; et nous avons, hors

«de Borne, tous ces braves soldats de Sylla^

« qui, réunis sous le commandçment de Man--

« lius , n'attendent que vos ordres. Il n est ques*

«< tion que d'entreprendre : tout dépend de la

« diligence que nous apporterons dans lexécu*

(* tion ; et vous trouverez les dignités , les bon--

« neurs , et les ricbesses ^ dans le succès de vos

« desseins. »

Ce discours fut reçu avec de grands applaudissemens. On ouvrit, ensuite, différens avis^et les plus violens furent les mieux reçus. Comme OD redoutoit la prévoyance et la fermeté de ui* céron, on convint quil falloit commencer par se défaire d un bomme , qui , par lautorité que lui donnoit la dignité de consul , pouvoit tra<verser l'exécution de leurs projets.^ On résolut, en même temps , de mettre le feu en cent quar*

1) Sallust. in Gatilina , cap, ao.

196 RÉVOLUtîONS

Ta"" tiers dîfFérens de la ville ; de couper les canaux de Rome, qui portoicnt leau , de peur qu'on ne s'en servît pour éteindre lembràsement ; degoi^er tout le sénat , et de n épargfner que les seuls enfans de Pompée , qu'on retiendroit pour servir d'otages contre la puissance et le ressentiment de ce redoutable guerrier; que-Câtilina se mettroit, ensuite , à la tète des troupes que Manlius avoit levées ; qu'il établiroit son autorité d^ns l'État, comme avoit fait auparavant Sylla, et quil changeroit même la forme du gouvernement, selon qu'il conviendroità ses intérêts. Cethegus et un chevalier Romain, appelle Cornélius, offrirent d'aller poignarder Cicéron dans sa maison; et la nuit, qui précédoit les saturnales, fut marquée pour l'embrasement de Rome.

Ce conseil finit par un grand repas, qui fut suivi d'affreuses débauches, et de ces crimes h^Diteux , que la nature même ne souffre qu'ave horreur. On prétend que déjeunes hommes n eurent point de honte de se prostituer aux chefs de la conjuration, et que Catilina, pour lier tous les conjurés , après la complicité d'une action pleine de fureur, leur avoit présenté un yase rempli de sang humain, mêlé avec du vin , dont ils avoient tous goûté. Mais quelques uns de ces faits ne sont pas bien avérés dans l'histoire; et peut-être qu'ils n'avoient point

d'autre fondement que la prévention f][ënéralef , ^^ où Ton étoit contre un si mc^chant homme : de Rome. prévention qui portoit à croire, que le fond d où sortoitun aussi grand crime que la conjuration , portoit, en soi, comme la semence et^la racine des plus affreux désordres.

Les conjurés ne furent pas plutôt séparés, que Cicéron fut averti , par Fui via , du péril que couroit la république, et des desseins quon fai- 8oit, en particulier, contre sa vie. Gomme c'é-* toit un homme ré(][lé dans ses mœurs, sage, tempérant, et d ailleurs trôs habile, il avoit un grand avantage sur des gens pleins de fureur et de passion , qui ne formoient des desseins , que noyés dans le vin, et au milieu de la débauche. Il donna , d abord , de bons ordres dans «a maison : et Gethegus, s y étant présenté, le lendemain, à la pointe du jour, sous prétexte quil avoit des affaires de consériuence à communiquer au consul, on lui en refusa rentrée, (i) Il se retira, en faisant des plaintes et des menaces, qui ne serviront qu'à le rendre plus suspect.

Cependant Cicéron , ne se trouvant pas assez autorisé pour dissiper une cabale si puissante, convonua le sénat : il s'y rendit accompagné

(1) Plut, in Cicérone.

igS DÉVOLUTIONS

""T d'un g[rand nombre de ses cliens et de ses amis ;

de Rome, et îl avoit prfs , SOUS sa robe , une cuirasse , quil laissoit voir exprès, afin de foire connoitre le péril auquel il étoit exposé. Il fit son rapport, au^énat, des desseins des conjurés. II représenta, à rassemblée , que la république avoit des ennemis au dedans et au debors de Rome ; et que , pendant que Catilina formoit le dessein de mettre le feu à la ville , et de faire périr le sénat et tous ses concitoyens , Manlius, de son côté , tra vailloit à faire soulever FÉtnirîe ; qu'il s'étoit mis à la tête de tout ce qu'il y avoit de brigands en Italie , et que les babitans des colonies de Sylla , et les soldats vétérans de ce dictateur , à qui le luxe et la débaucbe n'avoient rien laissé de leurs anciens Brigandages, s'étoient joints à ce rebelle, et se disposoient à venir, dans Rome ^ renouveller les fureurs des proscriptions de Marins et de SyUa.

Gomme il y avoit plusieurs des conjurés du nombre même des sénateurs , Cicéron ne jugea pas à propos de nommer encore ceux dont il avoit tiré ces avis. Mais on avoit tant .. de confiance dans sa probité , que le sénat , sans exiger qu'il fournit des preuves et des témoins de ce qu'il avançoit , ordonna , par un décret public , que les consuls eussent à pour-

nOMAINES.. 199

voir w qu'il n'arrivât point de dommage à la ré- . publique » : formule ancienne, par laquelle ces à9 Home. magistrats recevoient le pouvoir le plus étendu, ^^' mais qu on ne leur confioit que dans les plus grands périls de l'État.

Gicéron , revêtu d une aussi grande autorité, et que son collègue lui laissoit toute entière , envoyé aussitôt des sénateurs , et les plus gens (le bien de la république , dans les principales villes de l'Italie , pour contenir le^ peuples dans leur devoir. Il établit , en même temps , dans les difï'ércns quartiers de Rome , des corpsde-garde , pour prévenir et arrêter les incendiaires. Le sénat , par son conseil , pour avoir un eiai(!r éclaircissement de cette affaire, promet uno amnistie, et même des sommes d'ar-* ' gent , à ceux des conjurés qui en donneroient quelque lumière. Mais ces scélérats étoient liés si étroitement ensemble , et si déterminés dans le mal , que, parmi un si grand nombre de conjurés, qui étoient, ou à Rome, ou dans l'armée de Manlius^ il n'y en eut pas un seul que la crainte des supplices , ou l'espérance des récompenses , portât à découvrir les mauvais desseins de ses complices. I^ petit peuple, toujours av|de de la nouveauté, favorisoit même ce parti, et se flattoit, à son ordinaire , que sa condition seroit meilleure dans

'^ le changement de gouvernement , et d^ns les de Rome, troubles de rÉtat. Catilîna; par lui-mêi)ie, ou par ses émissaires, avoit répandu, dans tous les États , un esprit de sédition et de révolte ; et il entroit des sénateurs , des chevaliers , des plébéiens, et jusqu a des esclaves, dans celte conspiration.

On fut instruit, plus particulièrement, de leurs desseins, par un paquet qu'un inconnu rendit au portier de Crassus. Il y avoit , dans ce paquet , des lettres adressées à difFérens particuliers , toutes sans souscription, et un autre, sans adresse , que Crassus ouvrit. Il y trouva tout le plan de la conjuration y on Texhortoit, s'il vouloit conserver sa vie, de sortir, au plutôt , de Rome. Comme personne n'ignoroit qu'il y avoit toujours eu une liaison assez particulière entre Catilina et lui , de peur de se rendre plus suspect , il porta ce paquet au consul , qui en fit faire lecture en plein sénat. Pendant que l'assemblée déUbéroit là - dessus , Oatilina survint , comme s'il n'eût pas eu d'intérêt à l'affaire qu'on agitoit. Mais quand , en qualité de sénateur , il voulut prendre sa place , tous ses confrères s'éloignèrent de lui ; personne ne voulut rester sur le banc où il s'étoit assis. Cicéron , qui présidoit dans l'assemblée , ne pouvant retenir son indignation , lui adressa la

KDMAINÈS. 301

parole , avec cette éloquence foudroyante , et ^^^

si propre à épouvanter les méchans : " (i) Jus- ^^ ^o»*-

« qu a quand , ô Catilina , lui dit-il , abuseras-

«tu de notre patience ? Combien de temps

« serons - nous en<îbre l'objet de tes fureurs ?

tfJusquoù prétends -tu pousser ton audace

« criminelle ? Ne reconnois-tu pas , à la garde

« quon fait continuellement dans la ville, à la

« crainte du peuple , au visage irrité des séna-

« teurs , que tes pernicieux desseins sont dé-

« couverts ? Des yeux fidèles observent toutes

« tes dém^^rches; tu ne tiens point de Conseils

« si secrets , que je n en sois avei:ti : j'y assiste ;

«je suis présent jusqu'à tes pensées. Crois -tu

* V^^ j'ignore ce qui s'est passé , la nuit der-

« nière, dans la maison de M. Lecca? N'y as-tu

« pas distribué les emplois , et partagé toute

« ritalie , avec tes complices ? Les uns doiveiit

« marcher en campagne , sous les ordres de

» Manlius ; et les autres , rester dans la ville ,

« pour y mettre le feu en cent endroits difFé-

» rens. A la faveur du désordre et du tumulte,

« causés par un incendie général , on doit as-

<< sassiner le consul dans sa maison , et la plu-

« part des sénateurs. Le sénat , cette assemblée

« si auguste et si sainte, est instruit des moin-

(i) Ctcero, oratio prima in Catilina, cap. i.

^^ « dres circonstances de la conjuration ; et de Rome, a Catilina réspirc encore ! Il est même dans M cette compagnie , il nous écoute , il nous retf garde comme ses victimes. Durant que nous it parlons , il désigne ceux quil destine à la tt mort ; et nous sommes si patiens , ou plutôt « si foibles , que nous songeons moins à punir « ses crimes, qu'à nous préserver de sa fureur.» Catilina soutint un discours si véhément avec une profonde dissimulation, et n^ répondit d'abord quen conjurant le sénat de ne pas ajouter foi aux invectives de son ennemi, dun homme nouveau, qui n avoit pas même, dans Rome , une maison en propre , et qui avoit inventé le plan dune conjuration, pour se faire un nom , et acquérir le titre de défenseur de sa patrie. Il ajouta, à cela, d autres injures contre Gicéron ; mais il fut interrompu par un murmure général, qui l'empêcha de se faire entendre. Tout retentissoit , dans le sénat, des noms d'incendiaire , de parricide , et d'ennemi de la patrie. Catilina, outré de ces reproches, pâle de colère , et les yeux égarés , s'écria , plein de fureur, que, puisqu'on le poussoit à bout, il ne périroit pas du moins tout seul ^ et qu'il feroit tomber, avec lui, ceux qui le vouloient perdre. Il sortit sur-le-cnamp du sénat, et fit venir chez lui Lentulus, Cethegus , et les principaux

• ROMAINES. 2b3

chefe de la conjuration. Il leur rendit compte J^ de ce qui se venoit de passer dans le sénat ; et il de Rome, leur représenta, en même temps, qu'il n'y avoit plus de sûreté, pour lui, dans Rome ; qu'il alloit se mettre à la tête des troupes que Manlius tenoit en différéns endroits de FÉtrurie : et qu'après les avoir réunies en corps d armée , il les feroit marcher du côté de Rome ; que c'étoit à eux, qui restoient dans la ville, à employer tous leurs soins pour se défaire du consul , le seul qui pouvoit faire obstacle au succès de leurs desseins; qu'il les exhortoit sur-tout à gagner la jeunesse de Rome\ et à grossir le nombre de leurs partisans.

Il partit , la nuit suivante , accompagné de trois cents hommes armés, et fut joindre Manlius. Il n'eut pas plutôt rassemblé les troupes , dont il s'étoit Assuré, qu'il prit toutes les marques d^une magistrature publique , et qu'il se fit précéder par des huissiers, qui portoietit, devant lui , des faisceaux de verges , armés de haches. Le sénat , instruit d'une révolte si déclarée, ordonna que le consul Antonius, à la tète des légions , marcheroit incessamment contre les rebelles, et que Gicéron resteroit, dans la ville, pour veiller à sa conservation.

Cependant Lentulus et les autres chefs de la conjuration, s'appliquèrent, suivant les instruc-

2o4 BÉVOLUTIONS

^^ lions de Catilina , à accpiérir de nouveaux pa^ de Rome, tisans : ils tachèrent de faire entrer , dans leur complot , des envoyés des Allobroges , qui se trouvoient à Rome. Ils y étoient venus pour demander, au sénat, quelque diminution des impôts dont ils étoient chargés, et dont les intérêts accumulés , depuis plusieurs années, par Fart funeste des usuriers , montoient plus haut que la valeur même des fonds de terre. Mais Favarice insatiable des fermiers, et la dureté des magistrats empêchoient qu on n eût égard à leur misère. Le fonds même, et la propriété de leurs terrés n étoient pas sufEsans pour acquitter ces dettes ; et ils étoient à la veille de voir encore vendre , comme esclaves , leurs femmes et leurs enfans, pour satisfaire à des exactions si cruelles.

Lentulus, ayant reconnu à quel point ces envoyés étoient outrés contre le corps du sénat, résolut de profiter de cette dispositiou. Gonune les Allobroges étoient des peuples belliqueux, il se flatta d^en tirer un puissant secours , s'il pouvoit les résoudre à prendre les armes, et à se joindre à Tarmée, que commandoit Catilina. Uînbrenus , un des conjurés, et qui a^oit quelque liaison avec ces envoyés, fut chargé de la négociation. Sous prétexte de sior former de letat de leurs afiBaires , il les aborde,

et leur demande quelle issue ils en espéroient : ^^ « Point d autre que la mort, lui dirent-ils, puis- àe Rouit, u que le sénat est insensible à nos justes plain- « tes. » Umbrenus , pour slnsinuer dans leur confiance, les plaint, blâme la dureté du sénat, ofFre ses services et le crédit de ses amis , se donne quelques mouvemens, et sollicite, en apparence, pour leur sbukgement. Ces offices lesen{][agentà se voirplus souvent; la confiance s établit insensiblement ; Tamitié et Tunion dé* viennent , à la fin , très étroites. Pour lors, Umbrenus leur déclare, comme en secret, quils ne doivent rien attendre du sénat, dont la politique veut toujours tenir les sujets de TÊtat dans la misère et rabaissement : il ajoute, qu il y avoit cependant un remède à leurs malbeurs, et qu'il 8(;avoit un moyen de les afFrancbir de leurs dettes; mais que ce moyen demandoit également du courage et du secret. Ces envoyés ])rote8tent qu il n y a point d'entreprise si difficile, où ils ne s'engagent pour délivrer leur nation de la tyrannie des usuriers; et ils conjurent , en même temps , Umbrenus , dé leur découvrir le moyen de rompre leurs chaînes. Mais ce Romain ne jugea pas à propos de s'ouvrir plus particulièrement , sans en avoir conféré avec Lentulus et les autres chefs des conjurés. Ou approuva sa conduite; et, pour donner

2o8 RÉVOLUTIONS

^^ ' leurs objections, et demandent leurs sûretés; de Kome. enfin , après bien des difficultés , ils feignent de se rendre. On met le traité au net ; ils le signent avec tous les chefs de la conjuration : on en fait un double, également signé de toutes les parties , et que ces envoyés exigent qu on leur confie pour le pouvoir communiquer aux chels de leur nation, qui, en voyant de si grands noms , s engageroient , disoientrils , plus facilement dans l'entreprise. On convient qu'ils partiroient , de nuit , pour se rendre dans^ leur pays , et qu'ils passeroient , par le camp de Catilina, pour lui faire ratifier le traité. Lentulus leur donna des lettres pour ce chef de parti, qui contenoient le plan de la conjuration , et les mesures qu'il avoit prises, avec ses complices, pour faire périr le consul et la plupart des sénateurs; et un des conjurés, appelle Volturcius, de la ville de Grotone , se chargea de la conduite de ces envoyés, et de rendre compte, à Catilina , des engagemens qu'on auroit pris pour faire soulever leur nation.

Cicéron , averti par les Allobroges , qu'ils dévoient partir la nuit suivante , envoyé secrettement, sur le chemin , deux préteurs avec des gardes , qui s'assurent du pont Milvien , par ou il falloit passer. Les Allobroges arrivent; on les arrête aussitôt^ à leur passage, avec , toute leur

ROMAINjESi 209

•uite ; ils se rendent aux préteurs , sans faire de '"TJi^ insistance, comme des gens surpris et *épou- àe Rom^. vantés. On prit , avec eux , Volturcius , et une ^ ' cassette où étoient renfertnées toutes les lettres des conjurés.

Le consul , ayant en main les preuves de la conjuration, convoqua le sénat, de grand matin^ dans le temple de la Concorde; et il fit arrêter Lentulus , Ge^hegus , Statilius , Gabiniusy et Geparius^ que des gardes amenèi;ent dans rassemblée (i). On fit entrer, en même temps, les députés des AUobroges avec Volturcius , qui , sous la promesse de sa grâce, développa tout le secret des conjurés (2). On lut publiquement leurs lettres ; et Lentulus , 9e trouvant convaincu par sa propre signature , fut contraint de renoncer^ sur-le-champ, à la préture. Il quitta sa robe de pôUrpre (3) ; on lui en donna une autre , convenable à sa mauvaise fortune; et on le conduisit, avec ses com-' plices , en différentes maisons , qui leur furent données pour prisons.

Gethegus trouva le moyen de faire tenir un billet à ses amis et à ses affranchis, par lequel il les exhortoit d assembler ses partisans , et de

(0 Sallust. in GatiL cap. XLVI, XLVII. — (a) App. AUx« de belle civili, lîb. U; cap. i. ~ (3) Plut in Gic. 3. 14

aïO RÉVOLUTIONS

^^ faire un effort , la nuit , pour le tirer de pride Roue. son. Cicérou y crai^ant qu il ne s élevât quelque tumulte dangereux en leur faveur, convoqua , de nouveau , le sénat pour prendre une dernière résolution , au sujet des prisonniers. Sylanus , désigné consul , pour Tannée prochaine, et auquel , selon Tusàge, on demanda le premier son avis , déclara qu'ils méritoient le dernier supplice. Tous ceux qui opinèrent , après lui, furent du même avis, jusqua Jules- César , qui fit un grand discours en faveur de la clémence, et conclut, en disant que, dans une affaire où il s'agissoit de répandre le sang des citoyens , et des premiers de Rome , il étoit d avis qu'on ne précipitât point leur jugement; mais quon les retint, sous une sure garde, dans quelques villes dltalie , jusqu a ce que Gatilina eut été vaincu. Comme il étoit excellent orateur, il ramena la plupart des sénateurs à son sentiment. Sylanus même , qui avoit ouvert , le premier, lavis de les faire punir sur-lechamp, se rétracta, et dit, « Qu en les condam- « nant , comme il avoit fait , au derniersupj^ce, « il n avoit entendu parler que de la prison, «c qui étoit , disoit-il , la plus grande punition « qu'on pouvoit exercer contre un citoyen « Romain. »

Mais Caton , quand ce fut son tour d'opiner,

HOMAINEB. Ut

peignit , avec des couleurs si vives , toute Thor- ""^^ rcur des desseins des conjurés; il sçut faire voir, ^•^"•' par des raisons si pressantes , combien leur vie ëtoit incompatible avec la sûreté de l^tat , et que, pour sauver quelques scélérats, on mettoit , pour ainsi dire , le poignard dans le sein des plus gens de bien , que toutes les voix re*^ vinrent à son avis. Leur supplice fut résolu ; etCicëron, sur iWrèt seul du sénat, et sans porter TafFaire devant 1 assemblée du peuple , suivant Fusage ordinaire, les fit exécuter, sur-» le^cbamp , dans la prison où il les fit conduire* On rapporte qu après cette exécution , il trouva, « sur la place , un grand nombre de leurs pa* rens et de leurs complices , qui ignoroient en** core leur destinée , et qui n'attendoient que la nuit pour les enlever; et que, se tournant de leur côté , il leur cria : « Ils ont vécu » : manière adoucie , dont s exprimoient les Romains, pour éviter ce qu ils trouvoient de trop dur dans ces termes : Ils sont morts ; et que cette seule parole , comme un coup de foudre , dissipa , eu un instant, cette foule de conjurés, et décon-^ certa tous leurs desseins.

On ne peut exprimer la joie que le peuplé fit parottre, quand il vit une si dangereuse con-» spiration éteinte , et les conjurés punis. On n entendoit qu^imprécations contre Catilina,et que

:iI2 HÉVOLUTIOKS

21"" louanges de Cicéron : la plupart le reconduide Rome, sirent jusqu en sa n^aison; les femmes même, pour exprimer leur reconnoissance , mirent des illuminations à leurs fenêtres, comme pour leclairer. Cette nuit lui fut plus glorieuse que les plus beaux jour»*de triomphe , ne 1 avoieut été à des généraux victorieux. On disoit hautement que les plus grands capitaines avoient , à la vérité , acquis, à la république^ des provinces entières; mais que Cicéron , sans troupes, sans combats , et sans effusion de sang , lavoit sauvée : on Fappelloit le second fondateur de V Rome , et le père de la patrie. Tous les Ordres de rÉtat s'attachèrent à lui ; et son autorité étoit d autant plus solide qu il ne la devoit qu a sa propre vertu , à lestime , et à la reconnoissance de ses concitoyens. . César , quoique considéraUe , dans la république, par sa naissance, par son éloquence > et par son crédit et celui de ses amis , fut traité bien différemment, (i) Il y avoit déjà du temps qu'il étoit suspect de desseins cachés ; et , plus d une fois , Cicéron avoit témoigné qu'il ^ema^ quoit , dans toute sa conduite , un esprit qui aspiroit secrettement à la tyrannie : la vie qu'il avoit voulu sauver aux conjurés, augmenta ce5

(i) App. Alex, de bello civili^ lib. II , cap. 6.

ROMAINES. 2l3

soupçons. Quand il sortit au sénat , où il avoit ÂïT" parlé avec tant de chaleur, pour les soustraire ^*^"'*au supplice , ^es chevaliers , qui étoient de garde, lui présentèrent, d'un air menaçant, la pointe de leurs épées : ils l'auroient tué ; mai^ Cicéron, sur lequel ils avoient la vue attachée, coqâme pour lui demander ses ordres (i) , leur fît signe de le laisser échapper.

Ce n'est pas qu'on ne dit, en ce temps- là, qu'il avoit été fort chargé par la déposition de quelques conjurés; mais Cicéron, qui n'ignoroit pas quel étoit déjà son crédit dans Rome, ne voulut pas , exprès , le comprendre dans l'instruction du procès , de peur qu'en échappant, par l'appui de ses parena et de ses aniis, à la rigueur des lois, il ne sauvât, en même temps, les autres criminels. On ne laissa pas d'être pei^ Buadé qu'il n'avoit rien ignoré de leurs mauvais desseins; et on commença à le r^ardtjicoïKme un homme capable de tout entreprendre pour s'élever.

La nouvelle du supplice de Lentulus et de Cethegus ne fut pas plutôt passée au camp de Catilina, que plusieurs des conjurés, voyant le parti de la république le plus fort , se retirèrent secrettcment. Il y eut même un grand, nombre

(i) Plat, in Cniare.

2l4 RAvOLUTiaWS

^^ de soldats , que le désir de la nouveauté et Fesde Rome, përauce du butin avoient engagés à prendre les armes , qui désertèrent. Mais Iç chef du parti ne relâcha rien de ses premiers desseins : il résolut de périr y ou de détruire la république; il fit de nouvelles levées ; il en remplit ses cohortes ; et , en peu de temps , il rendit ses légions complettes : elles étoient toutes animées de sa fureur, et prêtes à tourner leurs armes contre leur patrie.

Le premier dessein de Catiliha , comme nous lavons dit , étoit de se présenter aux portes de Rome y à la tète de son armée , au moment que la conjuration éclateroit par un incendie , que les conjurés, qui étoient restés dans la ville, dévoient allumer en diflërens quartiers. Mais le consul, ayant déconcerté toutes ces mesures, par sa vigilance et par le supplice des principaux conjurés, le chef de la conjuration résolat de passer dans les Gaules , et d y faire soulevier les provinces qui reconnoissoient lempire Romain. Q» Metdlus CSeler, ayant pénétré son dessein , lui coupa le chemin , et se campa , à son passage, en même temps que le consul Antonius le suivoit de près , à la tète de son armée.

Catilina, se voyant environné d ennemis, et n*ayant ni retraite en Italie , ni secours à espé-

AOMAINES. il 5

rer de Rome , fut réduit à tenter le hazard d une ^^ bataille , quoique avec des forces inférieures à àt Rome. celles d*An tonius. Ce coiisul , ayant été attaqué > en ce temps-là , de la goutte , laissa la conduite de son armée à PetreHus , ancien officier , qui aToit plus de trente années de service , et qui , de simple soldat , s'étoit élevé , par sa valeur , jusquau commandement des armées. Mais cette maladie subite du consul , plus foible que méchant , fit soupçonner qu'il ménageoit Gatilina, avec lequel il avoit eu , auparavant , des liaisons assez étroites; et il en fut même accusé , depuis , devant les magistrats. On publia que cette goutte, qui lui étoit venue à la veille de combattre contre Fennemi de la république y nétoit quun prétexte et une maladie feinte pour reculer la perte de Gatilina , ou du moins pour n y point prendre de part. Mais les rebelles ne purent tirer aucun avantage de ce retardement affecté.

Petreïus, de lieutenant devenu général, les pressa de si près , qu il les força d en venir à une bataille : le combat fut rude et très opiniâtre. Si les légions de la république combattirent avec beaucoup de valeur , celles de Gatilina ne se battirent pas avec moins de courage; tous vouloient vaincre, ou se faire tuer : aucun ne recula ; il n y en eut point qui voulût donner

2i6 RÉVOLUTIONS

' ^^ OU recevoir quartier. Le soldai vivant prede Rdine. in>it aussitôt la place de celui qui venoit d'être tué : ce ne fut qu après beaucoup de sang répandu, et une longue résistance, que Tarniée de la république défit enfin les troupes des rebelles. Tout fut passé au fil de 1 epée. Catilina , qui ne voulut pas survivre à la ruine de son parti , se jetta , avec les principaux conjurés, dans les plus épais bataillons ; et , après la victoire , on trouva sur un tas de corps morts , ce fameux chef de parti qui respiroit encore un peu. Au travers des traita de la mort , répandus sur son visage, on voy oit encore les marques de laudace et de la férocité qu il avoit eues pendant sa vie.

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