ai
— — ^ sa patrie , voyant Antoine près d envahir la Je Rome. Gaule Cisalpine , persuada au sénat de lui op- 7^* poser les troupes du jeune César. Les plus ha* biles de ce corps , et dont la plupart tenoient aux conjurés par les liaisons du sang, approuvèrent un avis qui jettoit la division dans le parti contraire ; et ils ne désespérèrent pas d en voir périr les che& par leur animosité réciproque.
Le jeune César n'ignoroit pas leurs vues : il étoit bien instruit des relations secrettes qpe le sénat [entretenoit avec les conjurés : mais comme, dans la conjoncture présente^ Antoine lui paroissoitrennemileplus redoutable, il résolut de dissimuler avec le sénat , de suspendre sa haine contre les assassins de son père, et de tacher de se défaire d'Antoine, avant que de tourner ses armes contre les conjurés. Ce fut par ce motif, et pour éblouir le sénat, dont il feignoit de vouloir toujours dépendre , quil refusa Te titre de pro- préteur, que ses soldats voulurent lui déférer. Et sur ce que ses amis les plus intimes , et qui fonnoient son Conseil secret , lui représentèrent que sou armée auroit de la peine à recevoir les ordres d un citoyen sans dignité et sans maj^^strature : « Le sénat , leur dit-il en particulier , vient de u se déclarer pour moi ; mais cette déclaration
ROMAIIQES. 323
« est moins un effet de Famitié qu'il me porte, "J^^ M que de la crainte qu il a d'Antoine. Il compte tie Rome. « sur ma soumission, et il est de mon intérêt ^^^' « de l'entretenir dans cette confiance. Je ne «refuse le titre de pro-préteur, que l'armée « m'offre , que pour engager le sénat à me le « donner. » -
En effet , le séne^t fut séduit par cette modération apparente. Il crut le devoir amuser à sou tour; et il se flatta de l'éblouir par des honneurs et des distinctions, qui a voient plus d'éclat que de puissance. Il lui déféra , par un décret public, ce même titre qu'il venait de refuser ; et , pour l'attacher plus étroitenient à ses intérêts, il lui fit élever une statue d'or dans la place. On lui permit, par le même décret, d'entrer dans le sénat, et de pouvoir demander le consulat , dix ans avant l'âge porté ps^r les lois. Mais , au travers de ces grâces si éclatantes, César n'eut pas de peine à démêler que le sénat ne songe oit qua lui faire perdre le souvenir de la mort de son père , ou à le mettre hors d'état d'en poursuivre la vengeance. Antoine , de son coté , en vertu d une ordonnance du peuple , mais malgré le sénat , s'étoit fait décerner , comme nous l'avons dit , le gouvernement de la Gaule Cisalpine , quoique Pecimus Brutus , un des chefs de la conjuration ,
324 BÉVOLUTIONS
en eût été pourvu par le dictateur, et que le de Rome, sénat, dcpuis sa mort, lui en eût confirmé la '°^* possession. Antoine, après s être emparé de la plupart des villes de cette province, tenoit, actuellement , Decimus assiégé dans Modène.
Le sénat, irrité d'une entreprise faite contre ses ordres, lui envoya signifier un décret par lequel il lui étoit ordonné de lever ce siège ; de sortir incessamment de la Gaule Cisalpine ; de faire repasser à son armée le Bubicon, qui séparoit cette province du reste de Fltalie, et d'attendre , sur les bords de cette rivière , les ordres du sénat : tout cela lui étoit prescrit ^ sous peine d être déclaré ennemi de la patrie.
C etoit Cicéron , ennemi d'Antoine, qui avoit dressé ce décret. II ne pouvoit pas faire parler le sénat avec plus de hauteur et de dignité , si les forces de la république eussent été proportionnées à la majesté de son style. Mais Antoine , qui se voyoit aux portes de Rome, à la tète d'un puissant corps de troupes , se moqua du décret ; il répondit fièrement que , puisqu'on le vouloit priver d'un gouvernement qu'il avoit reçu de la bienveillance du peuple, il sauroit bien rendre inutile l'amnistie , à laquelle il n*avoit souscrit que par complaisance pour le sénat , et qu'il espéroit , dans peu , d'immoler Decimus Brutus aux mânes du grand César*
Sa réponse fut prise pour une déclaration de ^^ guerre. Le sénat , irrité de sa rébellion , or- <*« ^omeé donna à Hirtius et à Pansa, qui venoient de prendre possessioivdu consulat , et au jeune César, de joindre leurs forces, et de marcher au secours d^ Decimus. Pansa étoit à la t^tc de quatre légions , mais qui nétoient composées que de nouvelles levées ; et Hirtius , par un or« dre secret du sénat, qui vouloit affoiblir Farmée de César, lui redemanda la léf^ion de Mars, et la quatrième, qui avoient quitté le parti d'Antoine.
César, pour marquer sa déférence pour le consul, lui remit ses troupes, sur-le-champ.
Quoique ces deux légions se fussent données à lui par attachement pour la mémoire de son père, il feignit de ne pas sappercevoir des vues du sénat ; et , comme il avoit besoin de son secours et de son autorité pour se défaire d'Antoine, il crut que c étoit beaucoup gagner que de sça voir perdre à propos. Il joignit, ensuite, ce qui lui restoit de troupes à celles des consuls; et on vit le fils du dictateur marcher, sous les Enseignes de ses ennemis , au secours d'un des assassins de son père.
Antoine, de son côté, savanrja à la tête de ies troupes. On en vint bientôt aux mains : le combat fut long et opiniâtre. La nuit, qui sur-
"^ vint, le termina. La perte fut à-peu-près égale
de Rome, des dcux côtés, si on en excepte celle du consul
Pansa , qui , dans la chaleur de i action , fut
blessé mortellement. Antoine fit rentrer son armée dans ses lignes. Hirtius et César entreprirent , quelques jours après , de les forcer ; et, comme elles avoient beaucoup d'étendue , Hirtius trouva un endroit foible et moins défendu qu'il emporta , l'épée à la main. Il se jetta ensuite dans le camp. Antoine lui opposa deux légions , qui , après une longue résistance , furent taillées en pièces ; et le consul auroit défait l'armée entière , s'il n'eut pas été tué en combattant, avec trop d'ardeur, à la tète de ses lé-^ gions (i). Sa mort ralentit leur courage; et César, qui , par la mort d'un des consuls el par la blessure de l'autre, commandoit en chef toute l'armée, se contenta de conserver son avantage. Sa vue étoit de couper les vivres à Antoine, ou de le forcer à en venir à uri nouveau combat. Antoine , affoibli par les pertes qu'il venoit de faire , et redoutant l'événement d'un troisième combat, leva le siège. Comme il ne se trouvoit pas en état de tenir la campagne devant une armée victorieuse et plus forte que la sienne , il gagna les montagne^ , d'où il prit le
(i) App. Hb. II, cap. 20.
HOMAINES. 327
chemin de la Gaule Transalpine , dans lespé- ^^ . rance de faire déclarer en sa faveur Lepidus , «ï« ^^ome. Plancus , et Asinius PoUio , qui étoient , dans ces grandes provinces, à lâ tète de différens corps de troupes.
Le sénat, charmé de la défaite d'Antoine, qu'il i^egardoit comme un homme perdu, enr voya ordre , à ses généraux , de s opposer à son passage , et ne garda plus de mesures avec le jeune César , dont il croyoit n'avoir plus rien à craindre. Sans aucun égard pour sa dignité de pro-préteur, on donna, à son préjudice, le commandement de Tarmée des consuls, à Decimus Brutus, avec ordre de poursuivre An- * toine sans relâche , et de le traiter comme un ennemi public. Cette conduite fit connoitre à César ce qu'il devoit attendre de la plupart des sénateurs; et Pansa, avant que de mourir, acheva de lui découvrir le fond de leurs intentions.
Ce consul, étant près d expirer, fit appeller le jeune César ; et , lorsqu'il se fut approché de son lit (i) : « J'ai toujours aimé votre père, lui « dit-il , plus que moi-même. Quoique des vues « de prudence , auxquelles vous vous êtes soutt mis vous-même , m ayent retenu dans le parti " du sénat , je n ai jamais perdu le désir et les-
(1) App. Alex, de belle civili , lib. III y cap. ^5, 76.
^^ « pérance de pouvoir veager sa mort, La mienne, de Rome, a qui va arriver, me prive de cette consolation; ^ °' « mais , avant que d'expirer , je veux au moins tt m acquitter , envers le fils, des obligations que « j avois au père. Sçachez que vous n'êtes pas « moins suspect et odieux au sénat, qu'Antoine, «votre ennemi. Il vous hait également tous , « deux : il a été ravi de vos divisions ; il se flatte « de pouvoir vous perdre Tun par Fautre, Sil «s'est déclaré pour vous, ce n'est que parce que « votre parti lui a paru le plus foible , et plus u aisé à ruiner. Mon dessein , fort difierent de (c celui du sénat , étoit de réduire Antoine , par « la voie des armes, à se réconcilier avec vous; « de joindre ensuite nos armées, et de poursuite vre , de concert , la vengeance de notre bien- « faiteur commun. C'est le seul parti que vous « ayez à prendre. Unissez-vous avec Antoine ; « vous le trouverez plus traitable depuis sa dé- « faite. Je vous rends vos deux légions; et je vous « remettrois , de même , avec plaisir, le reste de (c l'armée; maisje n'en suis pasle maître. Les offi- <c ciers sont autant d espions du sénat, qui .ont des « orilres secrets d'observer notre conduite ». Le consul expira peu après. César se mit à la tète de ses troupes , auxquelles se joignirent la Martiale et la quatrième légion. Torquatus, par ordre du sénat , remit le reste de l'armée à De-
cimus Brutus , qui se mit aussitôt à poursuivre ^^ Antoine pour le combattre; et il espéroit le join- àe Rome. dre, avant qu'il eût gagné les Alpes.
Le sénat n avoit fait ce choix de Decimus que pour avoir une armée qui ne dépendit que de ses ordres. César sentit vivement cette préféreixcp ; il voyoit , avec douleur , que le sénat, en mettapt un des conjurés à la tête des troupes de la république, sembloit justifier son crime. Cette injure le portoit à se réconcilier avec Antoine, suivant le conseil de Pansa; mais, comme son intérêt étoit la seule régie de sa conduite , et ^qu il n aspiroit pas nioins à se rendre Théritier de la puissance du dictateur, que de son nom, et de ses biens, il craignoit, en se joignant avec Antoine, que ce général ne prétendit être reconnu pour le chef du parti , et qu il ne se servit de ces mêmes troupes , qui venoient de le battre, pour se rendre maître du gouvernement.
César, dans cette incertitude, résolut de ménager également Antoine et le sénat , et d attendre à se déterminer qu^il fût sûr du parti quembràsseroient Lepidus et Plancus, pour décider contre lequel de ses ennemis il se déclareroit le premier. Afin de pressentir la disr position de ces différens partis, les amis, quil avoit à Rome, demandèrent, de sa part, la di^^
33o . RÉVOLUTIONS
* J^ gnité de cobsuI , vacante par la mort de Hir-
de Rome, tius et de PaDsa ; et, en même temps, il renvoya,
à Antoine, plusieurs des principaux officiers de
son armée , quUl avoit faits prisonniers dans la
dernière bataille.
Decius, le plus ancien de ces officiers, et Fami particulier d'Antoine, après lavoir remercié de la liberté quil vouloit bien lui rendre, lui demanda dans quelle disposition il étoit à Tégard de son général. César ne crut pas devoir se déclarer d abord ouvertement ; et il lui répondit simplement qu'Antoine en pouvoit juger par sa conduite : c étoit pour engager ce général à s expliquer le premier. Mais , ayant appris qae le sénat , bien loin de lui déférer le consulat , ne songeoit qu à le réduire à la qualité de simple particulier , il vit bien que son intérêt demandoit qu il suntt incessamment avec Antoine. Il commença par s ouvrir de ses disposi* tions à Lepidus , Plancus , et Asinius PoUio , anciens officiers du dictateur , et avec lesquels il avoit toujours entretenu des relations secrettes. Il leur matquoit , par ses lettres , que le sénat, composé des partisans de Pompée, ne s'opposoit à son élévation , que parce qu il étoit le fils de César; qu'ils ne dévoient pas, euxmêmes , en attendre un traitement plus favo* rable; qu on ne cherchoit qu'à les diviser, pour
ROMAINES. 33l
pouvoir les accabler plus facilement , les uns 'Â^ après les autres ; que cette conduite leur appre- de Rome, noit celle quils dévoient tenir; et quil les exhortoit à s unir étroitement, avec lui, pour soutenir le parti de leur {];énéral. Il ajoutoit, comme en passant, des plaintes contre Antoine, mais d'une manière adroite, et qui sembloit insinuer qu'il n étoit pas éloigné de se réunir avec lui. Il en donna une nouvelle preuve en laissant échapper Ventidius, lieutenant d'Antoine, quil eût pu défaire aisément. Cet officier, ayant levé trois légions, cherchoit à joindre son général. César le surprit avec des forces supérieures. Sa perte étoit assurée, s'il eût voulu le châtier; mais il se contenta de lui faire voir que son sort dépendoit de lui. Il lui donna le choix ou de prendre son parti , ou de continuer sa marche; et Ventidius lui ayant témoigné qu'il étoit incapable de se séparer des intérêts d'Antoine , César , en lui permettant de se retirer , le chargea de lui dire, de sa part, (i) qu'il agissoit directement contre leurs intérêts communsé
Cependant, Antoine, pressé par Decimus Brutus, qui commandoit l'armée de la république, tàchoit de gagner les Alpes. Il trouva, en son chemin , Culeo , lieutenant de Lepidus,
(0 ^PP* 1>1)* m? csip. 80.