‹ Œuvres choisies de l'abbé de Vertot (volume 4)Chapitre 13 sur 16 · IO · texte numérisé non relu

IO

"2^ qui en gardoit les passages (i) : il auroit péri, de Rome, avec toute son armée, dans ces montagnes, si Culeo eût été fidèle à son général : mais il se laissa gagner par Antoine, qui, à prix d'argent, s'ouvrit une route, et continua son chemin.

Decimus , layant poussé hors de l'Italie , écrivit au sénat qu'il avoit dissipé son armée , qu'il se tenoit lui-même caché dans les rochers des Alpes, et qu'il espéroit qu'il tomberoit bientôt entre ses mains. Le sénat apprit ces nouvelles, ,avec une joie extraordinaire. Les sénateurs du parti de Pompée, se récrièrent que la république avoit enfin recouvré sa liberté; et,. comme si Antoine eût été déjà arrêté , le sénat nomma dix commissaires pour lui faire son procès. On ne parloit pas moins que de casser tousvles actes qui étoient émanés, de son autorité, depuis la mort de César ; et on vouloit même comprendre insensiblement , dans cette proscription , toutes les ordoniiances du dictateur, afin de rétablir la république sur ses anciens fondemens. Cependant Antoine , après avoir traversé les Alpes , étoit rentré dans les Gaules ; il écrivit . aussitôt à Lepidus, à Plancus, et à Asinius Pollio, pour les faire ressouvenir de leur ancienne amitié,. et pour les prier de se joindre à lui,

(i) Âpp. lib. m, cap. 83.

noMAiNËS. 333

contre les conjurés et les autres ennemis de la ^^ mémoire de leur général. Lepidus, qui s'étoit de Rom*, fait déférer le gouvernement de TKspagne, étoit encore dans les Gaules. Il fut éf;alement surprix et embarrassé de Tarrivée d'Antoine. Cétoit un homme plus considéré par le mérite de «es ancêtres, que par sa valeur; dun esprit borné, ambitieux, sans courage, entreprenant et timide en même temps. Il s'ouvrit du sujet de son inquiétude à Juventius Laterensis, son ami particulier, à qui il communiqua les lettres d'Antoine. Juvejatius , qui étoit un républicain zélé, n'oublia rien pour le dissuader de se joindre à Antoine ; mais , pour lui cacher le pen-' chant quil avoit pour le parti du sénat, il le prit adroitement du côté de Tambition : il lui représenta qu'ayant sept légions à ses ordres , il étoit considéré comme le plus puissant général de la république , et qu'il donneroit tou-jours la loi, de quelque côté qu'il lui plût se déterminer : mais que , s'il se joignoit h An toi-* ne ) il ne pourroit éviter de se soumettre à l'autorité d'un consulaire hautain et violent, qui, à peine, lui laisseroit, dans l'armée, le rang d'un de ses lieutenans. La jalousie du commandement détermina Lepidus à rejetter les propositions d'Antoine, quoiqu'ils fussent amis, et créatures du dictateur. Il lui fit dire que le

354 BÉVOLUTIONS

. sénat layant déclaré ennemi de la patrie, il ne de Rome, pouvoit pas, sans s'attirer un pareil décret, ^ * joindre leurs trbupes; mais il le fit assurer, en même temps, que, quelques ordres qui lui vinssent de Rome, il sauroit bien éviter les occasions de combattre. Asinius PoUio, au contraire, plus ferme, et toujours fidèle au parti du dictateur, fit dire à Antoine qu il le trouveroit toujours disposé à se joindre à lui , pour venger la mort de leur général. Plancus, d'une foi douteuse et incertaine , entretenoit , en même temps , des intelligences secrettes avec les deux partis; il ÎElattoit, tour-à-tour, Antoinç et Decimus Brutus, de se joindre à eux; mais il attendoit toujours du succès des affaires à se déclarer plus ouvertement.

Antoine , de son côté , voyoit sa perte inévitable', si lautorité du sénat prévaloit sur des esprits aussi irrésolus, et s'ils se déterminoient, à la fin , à agir, contre lui, de concert avec Decimus Brutus. Dans cette inquiétude, qui lui montroit tout le péril sans quil entrevit de routes pour en échapper, il prit un parti digne de son cou^rage , mais qui étoit peut-être aussi l'effet de l'extrémité à laquelle il se voyoit réduit. Il marcha droit à l'armée de Lepidus ; il fit marquer son camp proche du sien, mais sans le fortifier , et comme s'ils eussent été dans 1«

336 BÉVOLUTIOÎîS

An rieut^s de général^ quoiqu'il en fit seul toutes

de] Rome, les fonctions. Asinius Poliio lui vint offrir, en 710,

même temps, deux légions. Munacius Plancus,

toujours esclave des évènemens, se déclara alors ouvertement contre le sénat et contre Decimus Brutus : et Ventidius^ que le jeune César avoit bien voulu laisser passer dans les Gaules, y vint joindre Antoine avec trois autres légions : en sorte que ce général, qui, peu de temps auparavant, avoit été chassé de Tltalie par le jeune César et par Brutus, se trouvoit en état d'y rentrer à la tête de dix-sept légions (i). Un changement si surprenant , dans la fortune d'Antoine , fit passer le sénat', d'un excès de confiance , dans le dernier abattement (2). Sur la nouvelle que lui avoit donnée Decimus , qu'ils avoit poussé Antoine jusques dans les Alpes , où il avoit mandé , par ses lettres , qu'il ne pouvoit manquer de périr , ou par la faim , ou par les troupes de Lepidus , la plupart des sénateurs avoient cru, jusqu'alors, ce parti absolument ruiné; et ils jprétendoient obliger le jeune César , qui ne leur étoit pas moins suspect, de licencier ses légions, sous prétexte que la république n'en avoit plus besoin, et que la

(i) Plut, in Autonio. — (a) App, lib. III, cap. 85. — Dio. Cassius, lib. XLYI, cap. 40. *

guerre paroissoit^ finie. César, pour parer ce "^ coup, qui Fauroit dépouillé de ses forces , ré- de Rome. solut de demander le consulat, dans la vue que, ^ *°* s'il obtenoit cette dignité , il seroit en droit de conserver ses ti^oupes , et de commander celles de la république; et que, si le sénat rejettoit sa proposition, un pareil refus lui fourniroit un prétexte de demeurer armé, pour se venger de ceux qui se seroient déclarés contre lui. On prétend que, dès ce temps-là même, il prenoit des mesures pour se réconcilier avec Antoine; mais qu'afin de ne pa$ plier 8uus suu autorité , il recherchoit le consulat pour se trouver , par cette dignité , le premier du parti qu'il embrasseroit. Comme Cicéron avoit alors beaucoup de pouvoir dans le sénat, il le fit prier, par des amis communs^ de vouloir bien employer son crédit, pour faire en sorte qu'ils fussent élus tous deux consuls en même temps. Pour ly déterminer , il lui fit représenter qu'il ne demandoit que le titre de cette dignité , dont il lui laisseroit toute la puissance, et'qu il ne souhaitoit être son collègue , que pour être son disciple , et apprendre , sous un si grand maître , l'art du gouvernement.

Cicéron, séduit par ces louanges, dôntilétolt si avide, et flatté de gouverner César, se déclara en sa faveur. Il représenta, dans le sénat,

338 BÉVOLUTIONS

. avec son éloquence ordinaire, qu'il ne trouvoit de Rome, point de moyen plus sûr d empêcher le jeune César de se réconcilier avec Antoine, que de le déclarer consul ; qu il seroit obligé, en cette cpialité , de maintenir les décrets du sénat contre Antoine : mais que, comme il étoit encore très jeune, ilexhortoit les pères de lui donner, pour collègue , quelque personne âgée et prudente , qui eût attention sur ses démarches, et qui hii servit, comme de gouverneur, dans la conduite desafiPaires. Plusieurs sénateurs, amis ou parens des conjurés, et qui craignoient que le jeune César , étant parvenu au consulat, ne se servit de son autorité pour venger la mort du dictateur, rejettèrent hautement la proposition de Cicéron. Quelques uns se moquèrent mêi le ouvertement desa vanité, et de la manière indirectedont il s étoit désigné, lui-même, pour collègue du jeune César. Cette affaire fut agitée, avec beaucoup de chaleur, dans le sénat. César, pour soutenir sa faction, fit avancer son armée proche de Rome. Le bruit de sa marche fit plus defFet que toute 1 éloquence de lorateur Romain. Les sénateurs, effrayés de son approche, uon seulement lui donnèrent leurs suffrages pour le consulat , mais comme il croyoit n Savoir plus besoin du crédit de Cicéron, il fit encore .élire, à son préjudice, pour second consul,

HOMÂlNES. 339

Quintus Pediuây un dv. ëeë parent, et héritier, ^^ en partie, du dictateur. ^^ ^^«>m*<

La première démarche qu'il Ht , aprèn avoir pri« pûiae«âion du consulat , fut de faire coutirmer ëon adoption, dann une aëëemhlëe générale du peuple liomain. Cette Formalité étant terminée, il Ht accuser, par ses amis, ceux ({ui avoient eu part à la mort du dictateur. 11 {)ré* sidoit, lui-même, au jugement : et, il Ht condamner, par défaut, tous les Conjurés ù perdre ia vie. Mais, comme Urutus et (Jassius, leurs chefs, étoient à la t6tc de plus de vingt légions, il jugea bien (juil ne lui seroit pas aisé du détruire u|i si puissant parti, tant c|ull auroit encore Antoine pour ennemi. Ainsi il résolut d^ ne réconcilier avec lui, sous le prétexte honnÊte de joindre leurs forces, pour venger la mort de son père. Pour lui faire connot Ire ses dispositions, il Ht insinuer au sénat, par Quintus Podius, son collégueetsa créature, ({uilcroyoit quHl étoit de Tintérét de la répul)H({ue de rappeller Antoine, et de ne point pousser à bout un grand capitaine, qui n'étoit pas moins redoutable que Tavoient été kSylla et Marius. Le voisinage de son armée, qui campoitaux portes de Rome, Ht recevoir ses avis comme des lois; et, quoique la plupart des sénatc'urs vissent bien quil ne cherclioit qu à se fortiHer du se-

au.

34o RÉVOLUTIONS

""^ cours d'Antoine , contre les défenseurs de la lide Rome, bcrté publique , ils n'étoient plus en état d agir conformément à leurs inclinations. Il fallut plier sous une puissance qui ne prenoit , pour règle de sa conduite , que ses propres intérêts. Le sénat révoqua solemnellement tous les arrêts qu'il avoit décernés contre Antoine et ses partisans (i) ; et César lui offrit de joindre leurs troupes, et de marcher ensemble contre Cassius et Brutus.

Antoine repassa les Alpes , à la tête de dixsept légions. Decimus , ne se trouvant pas en état de lui résister , fit dessein de se retirer , en Macédoine , auprès de Brutus. La plus grande partie de son armée labandonna; quatre légions se rendirent à Antoine , et d autres passèrent dans larmée de César. Decimus, dans une désertion si générale , tâcha de se sauver dans des montagnes voisines d'Aquilée ; mais il fut arrêté dans les défilés de ces montagnes, et on lui coupa la tête, par ordre d'Antoine. C'est ainsi que périt Decimus Brutus , le confident et l'ami de Jules - César. Il avoit commandé la cavalerie sous ses ordres. Le dictateur l'avoit , depuis, désigné pour consul de l'année suivante , et pourvu , en même temps , du gou-

(i) App. lib. III; cap, 96.

BOMAINES. 341

verpement de la Gaule Cisalpine, (i) La guerre """^ii civile éclata , comme nous le venons de dire , <^« ^'*""* au sujet de ce gouvernement qu Antoine lui dtsputoit , sous prétexte qu il ne devoit pas retenir un emploi quil navoit reçu que d'un homme qu il avoit poignardé lui-même, comme un tyran (2), et comme Fusurpateur de Tautorité légitime.

César, qui ne cherchoit quà se réconcilier avec Antoine , le fit remercier de la mort de Decimus, comme d une victime quil avoit immolée aux mânes de son père. Ce fut lo motif ou le prétexte de leur réunion. Us y étoient éga lement disposés Tun et lautre. Antoine venoit d'éprouver, devant Modène, ce que pouvoit ^ encore le nom de la république ; et , comme il désespéroit alors de s emparer seul de la souveraine puissance, il se résolut delà partager avec le jeune (Vîsar. Césor, de son côté , craignoit que, s'il ditt'éroit plus long-tcinps à se raccommoder avec Antoine, ce chef de parti ne se joignit, ù la fin, aux conjurés, comme il len avoit fait menacer, et que leurs forces réunies ne rétal)llHHcnt l'autorité do la répuiiliquc. Ainsi, la paix fut aisée u faire entre deux ennemis c[ui trouvoicnt un intérêt égal a se rap-

(1) Ap|»« lib. lll; cap. 9S. — (a) Vell. lib. II, cap. 04.

~^ procher. Des amis communs les firent convenir ac Home, d'une entrevue : (i) la conférence se tint dans une petite isle déserte que forme, proche de Modène, la rivière de Panare. Les deux armées campèrent sur ses bords, chacune de son côté; et on avoit fait des ponts de communication qui y aboutissoient , et sur lesquels on 5voit mis des corps de garde. Lepidus se trouva à cette entrevue; et, quoiqu'il n'eût plus que le nom de général, et les apparences du commandement, Antoine et César, qui étoicnt toujours en garde l'un contre l'autre, netoicnt pas fâchés qu'un tiers, qui ne leur pouvoit être suspect, intervînt dans les différends qui pourroient naître entre eux. Ainsi Lepidus entra, le premier, dans l'isle, pour reconnoltre s'ils y pouvoient passer en sûreté. Telle étoit la malheureuse condition de ces hommes ambitieux , qui , dans leur réunion même , conservoient encore une défiance réciproque.

Lepidus leur ayant fait le signal dont on étoit convenu, les deux généraux passèrent dans l'isle, chacun de son c6té. Us s'embrassèrent d'abord ; et, sans entrer dans aucune explication sur le passé , ils s'avancèrent pour conférer versl'endrpit leplusélevédc l'isle, et d'où ils pou.

(i) Âpp. Alex, de bello civili, Hb. IV, cap. a*

Toient être également vus par leurô gardes , et J^ même par les deux armées. Us s assirent eux ^^ i^^^"»»* trois seuls. César , en qualité de consul , prit la place la plus honorable , et se mit au milieu des deux autres. Ils examinèrent ensuite quelle forme de gouvernement ils donneroient à la république , et sous quel titre ils pourroient partager lautorité souveraine , et retenir leurs armées pour maintenir leur autorité. La conférence dura trois jours : on ne sçait point le détail de ce qui s y passa ; il parut seulement , par la suite , qu ils étoient convenus que César abdiqueroit le consulat , et le rcmettroit , pour le reste de Tannée , à Vintidius . un des lieutenans d'Antoine ^ mais que Lepidus, César, et Antoine, sous le titre de triumvirs y s empareroient de lautorité souveraine pour cinq ans. Ils bornèrent leur autorité à ce peu d années , pour ne pas se déclarer d'abord trop ouvertement les tyrans dé leur patrie.

Les triumvirs partagèrent ensuite , entre eux, les provinces, les légions, et largent même de la république; et ils firent, dit Plutarque, ce partage de tout lempire, (i) comme si ceùt été une succession ou leur patrimoine.

Antoine retint, pour lui, les Gaules, à lex-

(1) Plut, in Antonio.

~ ception de la province qui confine aux Pyréde Rome, nécs , et qui fut cédée à Lepidus avec les Espa- ' * - gnes. César eut, pour sa part, TAifrique, la* Sicile , la Sardaigne et les autres isles. L*Asie , occupée par les conjurés , n entra point dans ce partage : mais les triumvirs convinrent que César et Antoine joindroient incessamment leurs forces pour les en chasser; qu'ils se mettroient, chacun, à la tète de vingt l^ons, et que Lepidus , avec trois autres , resteroit en Italie et dans Rome, pour y maintenir leur autorité. Ses deux collègues ne lui donnèrent point de part dans la guerre qu'ils alloient entreprendre, parce quou navoit pas bonne opinion de sa valeur et de sa capacité. Il paroit que César et Antoine ne lavoient associé au triumvirat, que pour lui laisser, en leur absence, comme en dépôt, l'autorité souveraine, parce qu'ils étoient bien persuadés qu'ils se déferoient plus aisément de lui, que d'un autre général , s'il leur devenoit infidèle ou inutile.

L'ambition des triumvirs étoit satisfaite par ce partage : mais , comme ils avoient besoin de sommes immenses pour soutenir la guerre, et que d'ailleurs ils laissoieut, à Rome et dans le sénat, des ennemis cachés et des républicains toujours zélés pour la liberté, ils résolurent, avant que de quitter l'Italie , d'immoler à leur

nOMAINKS. 345

sûreté, et de proscrire les plus riches et les plus ^^ puissans citoyens. Ils en dressèrent un rAle : de Bomt. chaque tnumvir y comprit ses ennemis particuliers, et même les ennemis de ses créatures. Us poussèrent l'inhumanité jusqu'il sahandonner , lun à lautre , leurs propres parens , et même les plus proches. (1) Lepidus sacrifia son frère Paulus à ses deux collègues; Antoine, de son côté , ahandonna au jeune (jésar (2) le propre frère de sa mère : et celui-ci consentit qu Antoine fU mourir Cicéron, quoique ce (][rand homme Teùt soutenu, de son crédit, contre Antoine même. KnHn on vit , dans ce rôle funeste , Thoranius , tuteur du jeune César , celui-là mâme qui lavoit élevé avec tant de soin. Plautius, dési(}né consul, frère de Plancus^ un des lieutenansd*Antoino, et Quintus, son collè{jue au consulat , eurent le même sort , quoique ce dernier fût heau-père d'Asinius PoUio, partisan zélé du triumvirat. tiCs droits les plus sacrés de la nature furent violés; trois cents sénateurs, et plus de deux mille chevaliers furent enveloppés dans cette hôrrihle proscription. (3) Par cette vcnpoance utile, le triumvirat s enrichit, et diminua le nombre et la puissance dtos repu-

(1) Vrlhîiiw PateiruluH, lib. II, c«p. 0(),5,()7. — Dio. CaH8ÎU8, lih. XLVI, cap. 3, l'j. — (a) Lucius Cc»Qr. — (3) App. lib. IV, cap. 6,7. /

. bltcainS. Ron^c n etoit plus , ou du moins la lid« Rome^ berté en fut bannie ; et la république ne subsistoit plus que dans le camp des conjurés. César et Antoine , suivant leur projet , passèrent , dans la Macédoine , pour les aller attaquer. Les for-* ces étoient à -peu -près égales dans chaque parti; et, si les légions de César et d'Antoine étoient plus complettes , Brutus et Cassius , de leur côté , étoient plus forts en cavalerie. On comptoit , dans leur armée , vingt mille chevaux^ et à peine y en avoit-il treize mille dans celle des triumvirs.

Ces deux armées étoient campées proche de la ville de Philippe, située sur les confins de la Macédoine et de la Thrace. Il y eut d'abord différentes escarmouches et de petits combats , dans lesquels les troupes des conjurés eurent toujours lavantage. Enfin le jour parut qui de voit décider de la fortune et de la destinée de la république. Ces grands corps s ébranlèrent et marchèrent, lun contre lautre, avec une égale fureur.

Je n entrerai pas dans le détail d'une action qui a été décrite par divers historiens , et qui n est point de mon sujet. Cette bataille décida du sort de la république; la liberté fut ensevelie, dans les plaines de Philippe, avec Brutus et Cassius, les chefs des conjurés et les derniers

Rbknains. BrUtus défit, à la vérité, les troupes \^ de César, mais Antoine triompha du corps que *e Homt. commandoit Cassius. Ce {Général , croyant son collèfjuc aussi malhcunmx que lui, obligea un de ses affranchis de le tuer; et Bmtus, ayant Voulu tenter, une seconde fois, le sort des armes, (0 perdit la bataille , et se tua lui-mt^inc^ pour ne pas tomber vif entre les mains de ses ennemis. Les triumvirs, par cette victoire , établirent leur empire sur les ruine» (h; la l'épublique. De si grands succès furent moins dûs k la valeur do César, quà son habileté età ladrosse avec laquelle il sçut se servir de IVpée d'Antoine , pendant quil ne contribuoit, à la cause commune, que par des projets, dont encore il cacha toujours, h ses deux colléRues , les motift les plus secrets. Il n eut point de honte, la veillé du combat , sous prétexte de je ne scjais quelle Infirmité, d'abandonner le corps quil commandoit; et, déserteur de sa propre armée, il alla se cacher dans lo bapape , pendant qu'on en étoit aux mains. Pent-fttre qu'il se flattoit que les périls, ordinaires dans les batailles, et le courage d'Antoine, le déferoicnt d'un collègue ambitieux, et que, sans s'exposer, il recueilleroit seul le fruit de la victoire. Mais n'est-ce

(1) Plut, la Antonio.

^^ point faire trop d'honneur à son esprit , aux de Rome, dépens des purs mouvemens de la nature? Ce qui pourroit faire croire quil nagit, en cette occasion , que par une vive impression que lui causoit la peur, cest qu'on sçait toutes les railleries qu il put, depuis, à essuyer de la part d'Antoine , qui lui reprocha que , dans un combat naval contre le jeune Pompée , il navoit jamais eu le courage de voir les flottes en bataille , mais que, couché dans son vaisseau, et les yeux tournés vers le ciel^ comme un homme éperdu, il ne setoit montré, à ses soldats*, qu après qu on lui eut annoncé que les ennemis avoient pris la fuite.

Quel contraste de qualités si opposées dans la même personne, et dans un homme sur-tout qui aspiroit à se rendre maître du Monde entier ! On voit un génie élevé , hardi , audacieux , capable de former les plus grands projets , incapable pourtant de soutenir , de sang-froid , la vue du moindre péril , et qui ne montre du courage que dans les conseils , et par-tout où il ne falloit point payer de sa personne.

Il sentit , de bonne heure , que cette qualité , la première dans un général , lui manquoit ; et ce sentiment intérieur, qu'il ne pouvoit se cacher à lui-même, ne diminua rien de ses projets ambitieux. Il se contenta d'appeller, à son

«.ecoars/une valeur étrangère. Il emprunta, JJ^ pour ainsi dire , le courage d' Agrippa, il le mit «le Rome. à la tête de ses troupes. Mais', toujours attentif à Fobjet principal de son entreprise , il ne fit choix, pour un emploi si important et si délicat, que d un soldat de fortune, et par conséquent incapable de lui donner de lombrage, et de se faire chef de parti. Il ne restoit, des débris de la république , que le jeune Pompée , qui s^étoit emparé de Fisle de Sicile , d'où il infestoit les côtes d'Italie. Il étoit question de lui enlever une retraite , qui en servoit encore à plusieurs proscrits, qui pouvoient relever le parti de la liberté : mais Auguste se trouvoit sans vaisseaux. Mécène, son ministre, son favori, et le plus habile négociateur de son temps , eut ladresse d'en tirer d'Antoine, quoi(|ue ce triumvir eût tant d'intérêt de maintenir le jeune Pompée dans une isle , qui lui servoit comme de barrière contre l'ambition toujours si redoutable d'Auguste. Agrippa, d'un autre côté, fait construire une flotte ; l'armée va chercher Fennemi , bat les lieutenans de Pompée , le défait lui-même en plusieurs occasions, et le chasse enfin de cette isle. Mais aussi modeste , ou, pour mieux dire, aussi habile courtisan que grand capitaine , il refuse les honneurs du triomphe, que l'usage, parmi les Romains,

35o RÉYOLUTIQNS

J^ décemoit aux généraiu victorieux : pcfsuadé , de Rome, disoit-il , au rapport de Dion , qu un bon général ne devoit rien oublier pour faire réussir les desseins de son prince; mais que, quand le succès en étoit favorable , il devoit lui en défé^ rer toute la gloire , comme à son chef et au principal auteur de lentreprise. Auguste , alors victorieux de tous les républicains , crut qu'il étoit temps de rompre avec ses coll^^es : il voulôit régner seul , et il résolut de se défaire des deux triumvirs, de ces deux co-héritiers que la fortune lavoit obligé de s associer, dans cette espèce de succession à la puissance de son onde.

717. Il les attaqua Tuu après lautre. I^a perte de Lepidus ne lui coûta que quelques intrigues : ce triumvir, peu estimé de sçs sold^its, s en vit abandonné au -milieu de sq^ camp.

Auguste s en rendit maître par son adresse et

# par des négociations secrettes, en quoi personne ne lui étoit comparable : sous diiféreus prétextes , il dépouilla son collègue de Fauto* rite souveraine. On vit, depuis, ce triumvir réduit à mener une vie privée , . et si malheureuse, quil devint un objet de pitié pour ses plus grands ennemis. Antoine, adoré de ses soldats , maître de la meilleure partie de FAsi^ et de FÉgypte entière , et qui avoit de puissans rois dans son parti e^dé^QS son alliaace, donna

3 de peine à Auguste. Mais -sa perte vînt de "^^ c qui devait faire sa principale ressource. Ce de Rome, grand capitaine , enivré d une passion violente pour Cléopâtre, reine d'Egypte, et maître de ses États, crut quil y trouveroit autant de forces, qu'il rencontroit de charmes dans le commerce qu il entretenoit avec cette princesse. Cet excès de coufiance lui fit négliger le soin de Kome et de lltalie , le centre de lempire. Auguste s'en prévalut , et y établit son autorité. La jalou|ie du gouvernement, si naturelle entre les puissances égales en dignité, les brouilla sauvent; tantôt Octavie, femme d'Antoine et sœur de César, et quelquefois des amis communs , les récojiciUèrent. Mais , à la fin , ils prirent les armes l'un contre l'autre : on en vint aux mains ; et la bataille navale , qui se donna près d'Actium, décicla de l'empire du Monde entre ces deux célèbres rivaux. César , y^, victorieux, poursuivit Antoine jusques dans l'Egypte, et le réduisit à se tuer lui-même. Par sa mort , et l'abdication forcée de Lepidus , qui avoit précédé de six ans la bataille d'Actium , ce prince se vit enfin au comble de ses désirs , seul maître et seul souverain.

On ne douta pas qu'il n'établit une nouvelle 723. monarchie sur les ruines de l'ancienne république ; mais un si grand changeiiient lui don*

352 RÉVOLUTIOKS

2^ noit de vives inquiétudes. L'amour des Romains de Rome, pour la liberté, et le souvenir des Ides de Mars^ seprésentoient incessamment à son esprit. Jules César, son oncle, assassiné au milieu du sénat, par ceux même qu il croyoit les plus attachés à sa personne , lui faisoit appréhender qu il ne se trouvât un autre Brutus et quelque républicain déterminé , qui , pour rendre la liberté à sa patrie, lui portât la mort jusques sur le trône. La peur, qui lui étoit si naturelle, balançoit dans son cœur , les charmes^ une ambition satisfaite ; et, dans ces agitations, qui ne lui laissoient point de repos , il délibéroit s'il se dédareroit le roi de ceux même dont, dès le commencement du triumvirat , il s etoit rendu le tyran. Enfin il tint un Conseil secret avec Agprippa et Mécène ses deux ministres , et les priacipaux instrumens de sa puissance; et il exaiùina , avec eux , s'il rétabliroit la république sur ses anciens fondemens, ou s'il retiendroit l'autorité souver^ne.

Dion de Nicée, dans le 52« livre de son Histoire, nous a conservé les avis différens de ces deux grands hommes. Agrippa, uniquement sensible à cette espèce de gloire qui ne s'acquiert que par de grandes actions , se déclara hautement pour une généreuse abdication. Il fit même envisager^ à Auguste, tous les périls d'une

domination insupportable à deshommcslibres , ^^ et élevés dans le sein d une république. Les de Romt. exemples différens de Sylla et de César ne fu- ^^ ' rent pas oubliés ; et il exhorta ce prince à faire voir à lunivers, en rendant la liberté à sa patrie , qu il n'avoit pris les armes que pour venger la mort de son père.

Mais Mécène , sans s'arrêter à faire voir à Auguste la couronne par ses endroits les plus brillans , le prit par son foible , et lui représenta, quil en avoit trop fait pot^r reculer; qu après tant de sang répandu , il n y avoit de sûreté, pour lui, que sur le trône; et quil ne se seroit pas plutôt dépouillé du pouvoir souverain, quil se verroit attaqué ot poursuivi par les enfans et les amis de tant d'illustres proscrits que le malheur des temps lavoit obligé d'immoler à sa sûreté.

Auguste , sans embrasser entièrement et au3si sans rejetter tout-à-fait l'un ou l'autre conseil , prit un troisième parti , qu'il crut le plus sûr. Il résolut, suivant l'avis de Mécène, de retenir toujours la souveraine puissance , mais sans prendre le titre de roi, si odieux dans une république; il rcjctta , par la même raison , celui de dictateur perpétuel, qui avoit coûté la vie à son grand oncle, et il se contenta de la qualité ordinaire d'empereur, que les soldats , pendant

^^ le temps de la république , donnoîent aux gé- Ue Rom«. néraux victorieux, et qu il ne prit que pour ' * accoutumer les Romains, sous un nom connu , à une autorité nouvelle, et jusqu alors inconnue. Il conserva, en même temps, toutes les charges et les dignités de l'État. On vit toujours à Rome, sous son règne, des consuls, de» préteurs, des édiles, et les autres magistrats de la république, image de lancien gouvernement. Ces magistrats en faisoient même toutes les fonctions, quoique, dans le fond, ces difFérentes dignités dépendissent dune puissance supérieure qui les faisoit agir, suivant ses vues et ses intérêts. Auguste , pour accoutumer insensiblement les Romains à sa domination, déclara publiquement qu il ne prétendoit retenir la souveraine puissance que pendant dix ans, et quil s^en dépouilleroit^ avec plaisir, sitôt qu il auroit rétabli le calme dans la république. Sous diiFércns prétextes , on le vit renouveller, tous les dix ans, la même protestation , comme un délai et une sauvegarde que la peur lui faisoit prendre pour sa conservation. Pour donner néanmoins , comme un gage de ses promesses , et un avantgoût de la liberté, il partagea, avec le sénat, le gouvernement des provinces : mais, dans ce partage , il ne lui abandonna que celles qui

ëtoient dans le centre de l'empire, et qu'on . pouvoit gouverner sans troupes et sans garni- de Rome. sons : et , pour avoir un prétexte de retenir '^^ * toujours, 80U9 ses ordres, les légions et les armées, il se chargea du soin des provinces frontières , qui étoient exposées aux incursions des barbares. Le peuple, par son attention , vit renaître labondance. César lamusoit même , de temps en temps , par des jeux et des spectacles qui adoucissoient insensiblement ce qu il y avoit de trop fier dans Fhumeur des Romains. Ce prince, par une conduite si habile, accoutuma insensiblement des hommes libres à la servitude, et rendit une monarchie nouvelle , supportable. à d'anciens républicains.

Page 1