‹ Œuvres choisies de l'abbé de Vertot (volume 5)Chapitre 2 sur 6 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

Les Hospitaliers qui setoient réfugiés dans Fisle — — — de Chypre , incertains de leur destinée, sans biens , viluim. sans maisons, dépouillés de tout, et la plupart 1291. chargés de blessures, se regardoient, dans cette terre étrangère, comme dans un exil: tous se reprochoient d avoir survécu à leurs confrères : l'espérance même, la dernière ressource des malheureux, leur manquoit; et )a mort, qui emportoit, tous les jours, quelqu'un des plus blessés, venoit trop tard au gré de leurs désirs. Dans une si grande désolation, le Grand-

Maître, pour éviter l'entière extinction de son Villieb*. Ordre dans le Levant, fit une citation générale pourrappeller, auprès de lui, les Hospitaliers qui étoient dispersés dans la plupart des provinces de la Chrétienté. Us av oient ordre de se rendre à Limisso, où ce Grand-Maître,, par là même citation, avoit convoqué un chapitre général pour y délibérer, dans une si triste conjoncture , sur le parti que la religion devoit prendre au sujet de son établissement.

À peine ces ordres furent-ils arrivés en Europe 9 qu on vit tous les chevalier» en mouvement : tous quittèrent avec zèle leur patrie, leurs commander ies, ou les maisons de leurs parens; nulle excuse sur le défaut d'argent ou de santé; personne n eut recours à ces indignes prétextes. Les vieux, comme les jeuhes, accourent le long des côtes de la mer; les ports en sont remplis, et tous cherchent, avec un égal empressement, les occasions de s'embarquer. Ceux qui partent les premier», s estiment les plus heureux; et, malgré Féloignement des fieux d'où il» partaient, on le» vit arriver bientôt les uns après les autres dan» le» ports de Chypre.

L'islé de Chypre, dont nous aurons lieu de parler encore plusieurs fois dan» cet ouvrage, Fune de» plus considérables des isles Asiatiques , est située dan» la Mer Carpatienne, vers le fond de la Mer Méditerranée , devant les côte» de la Paraphilie et de la Cilicie, qu'on nomme à prétprtt la Caramanie. Le golfe issique , appelle par

les Italiens Golfocli-Laïazzo , la baigne du côté

de FOrient; la Mer d'Egypte au midi, celle de viûi». Patapbilie vers l'Occident; et cette isle, si célébré, n'est guères à plus de quarante Heues de la Palestine.

Des tyrans particuliers s'en firent les premiers souverains; les rois d'Egypte y établirent leur domination ; ils en furent dépossédés par les Romains, les tyrans de presque tout le Monde connu ; les Grecs succédèrent aux Romains. L'isle de Chypre farisoit partie de l'empire de Constantinople: les Arabes Mahométdns, sous le règne du calife Otman, et l'empire d'Héraclius, s'en rendirent les maîtres; les Grecs y établirent, depuis, leur autorité. Richard-cœur-de-Mon , roi d'Angleterre, à soi* passage pour la lierre-Sainte, s'en empara, et la prit sur Isaac Oomnène, qui, de gouverneur, s'étoît érigé en souverain ; et on peut se souvenir que nous avons rapporté que ce prince Anglois la vendit d'abord aux Tenr* pliers, dont l'Ordre étoit alors aussi riebe ei aussi puissant que beaucoup de souverains; mais que des différends ehtre l'église Grecque et l'église Latine, ayant excité des séditions continuelles, ils avoient cédé leurs droits à Guy dd Lusignan (1).

(i) L'Histoire des royaumes de Jérusalem, Chypre et

Arménie, parle P. Élicnoe de Lusignan, i6o/>. — Assises

ec bons usages du royaume de Jérusalem, par Jean F.

Ibeliu , comte de Japha et d'Àscalon. *

— — - On ne peut se dispenser d ajouter ici que celte

Juan de 3 , . «

Vjllieus. couronne passa, depuis, successivement, sur la tète d'Amaulry, son frère, qui la laissa à Hugues I , son fils, père de Henry I, son successeur. Celui-ci fut père de Hugues II , qui mourut jeune et sans enfans; un autre Hugues, son cousin germain, et issu de ces braves Normands qui s'étoient emparés sur les Sarrasins de la Calabre, de la Pouille et de l'isle de Sicile, et dont le père avoit épousé la sœur de Henry, fut mis sur le trône; et, pour se rendre plus agréable aux Chypriots , prit le surnom de Lusignan.

Jean , son fils, fut héritier de la couronne, et la laissa à Henry II, qui venoit de recevoir les Hospitaliers et les Templiers dans son isle.

Tel étoit letat de l'isle de Chypre , lorsque, par les citations du Grand-Maître, envoyées dans toute la Chrétienté, on y apprit la prise de la ville de Saint-lean-d'Acre.par les infidèles, l'expulsion entière des Chrétiens de la Palestine , et les pertes presque irréparables que les Hospitaliers et les Templiers avoient faites à la défense de cette place.

Le Pape Nicolas IV étoit alors sur la chaire de Saint-Pierre. Ce pontife, en apprenant de si tristes nouvelles, en parut consterné; il dépêcha des courriers de tous côtés pour en faire part aux princes Chrétiens. Par son ordre et de leur consentement, on tint différens conciles pro- - vinciaux pour délibérer sur les moyens les plus paompts et les plus efficaces de recouvrer la

Terre-Sainte (i); et chaque métropolitain lui envoya ensuite le résultat de leurs assemblées. Viluer».

On voit dans les relations et les actes" de tes conciles , que la plupart des avis se réduisirent a prier le Pape d'interposer ses bons offices auprès des souverains de la Chrétienté, qui étoient en guerre les uns contre les autres, pour les engager à terminer leurs différends par une paix solide et durable, ou du moins par une longue trêve qui les mît en état d unir leurs forces , et de tourner leurs armes,, de cortcert, contre les infidèles. On marquoit, en particulier, à ce pontife, qu'il devoit sur-tout exhorter Philijppe-le- Bel , qui étoit alors sur le trône de France, et le plus puissant roi de la Chrétienté , à se rendre le chef d une si sainte entreprise ; qu il falloit en même tems renouveller les défenses des conciles de Latran et de Lyon^ de porter des armes aux infidèles (2). Enfin , comme l'expérience faisoit craindre que l'antipathie ne se renouvellât entre les Hospitaliers et les Templiers, on proposoit an Pape d'unir ces deux Ordres militaires, de n'en faire qu'un même corps, et sous le même chef (3) ; et que , pour éviter les cabales et les brigues, si ordinaires dans les élections, ce Grand- Maître ne fût plus choisi par les suffrages de ses confrères ; mais qu'en cas de vacance , le Pape seul et ses successeurs fussent en droit de nommer eux-mêmes ce supérieur.

(1) Conc. gén. t. 1 1 , pag. i36i. — (2) Rainaldi, ad ann. 1291. n° 22. — (3) Idem ibid. n, 29 et 3o.

~ Le souverain pontife , en conséquence de ce»

ViLuth*. difFcreos avis , dépêcha aussitôt des légats et des nonces à la plupart des princes d'Occident pour les porter à terminer promptement leurs guerres particulières , et à lever cet obstacle qui empéchoit une croisade générale. 11 fit représenter, en particulier, à Philippe-le-Bel , que les autres souverains de l'Europe avoient les yeux arrêtés sur lui pour se régler sur sa conduite ; et que , s'il prepoit la croix , il devoit être persuadé que ces princes , à son exemple , se croiseraient ; et qu'outre le mérite d'une si sainte entreprise , il auroit la gloire de se voir comme le roi des rois , et à la tête de la plupart des souverains de la Chrétienté.

Mais ce prince, d'un esprit solide, et peu en prise à ces sortes d'adulations , crut que les soins qu'il devoit au gouvernement de son État, étoient ses premiers devoirs. Le Pape n'en ayant pas reçu de réponse conforme à ses espérances , lui récrivit que , si les affaires de son royaume le retenaient nécessairement en Europe, il ne pou-* voit au moins se dispenser, pour fournir aux frais de l'armement, de rendre les sommes que Philippe III , son père , avoit levées sur le clergé de son royaume, sous prétexte dune pareille croisade , mais qui n'avoit point eu d'exécution, lie silence que les historiens ont gardé au sujet de cette seconde lettre , fait assez connottrs qu elle n eut point de succès.

Le souverain pontife ne se contenta pas d'agir

auprès des princes de son obédience , et qui . étaient dans la communion de 1 église Romaine, v»xiru. Comme, dans ce projet d'une nouvelle ligue, il $ pissait du recouvrement des saints lieux , également révérés de tous les chrétiens Grecs et Latins, et de lune et de l'autre communion, il en écrivit à Andronic Paléologue , empereur de Constantinople, à Jean Comnène, empereur de Trébisonde , aux rois d'Arménie , d'Ibérie et de Géorgie , quoiqu'ils fussent schismatiques , et qu'ils suivissent le rit Grec (i).

Le Pape, pour susciter de nouveaux ennemis aux Sarrasins, porta ses vues jusques dans le fond de la Perse ; et, ayant appris qu'un Tartare descendu de Gengiskan, appelle Argon, quoique payen et idolâtre (2), navoit point d'éloignement pour les Chrétiens, il lui envoya en ambassade deux frères mineurs pour travailler à sa conversion , et pour tâcher en même-terne de ] engager à porter ses armes dans cette partie de la Syrie, voisine de la Perse, pendant que les Chrétiens attaquer oient la Palestine (3). Mais les deux franciscains trouvèrent ce prince mort, dès l'année précédente.

Ce fii t à quoi se terminèrent alors tons les offices de ce Pape, qui, pendant le siège de Saint- Jean-dAcre, navoit jamais voulu contribuer, de «es propres fonds, au secours des assiégés. Les

(i)Dtt Cange, F a m il. Bizairt. psg. 19a. — (a) VaWItagn«4 et 5. — (3) Haitoa, seigneur de Churchi , cfcap. 4$.

*"! mesures qu'il prit depuis , tant d'ambassades y

Jean de . , *■ * ., * , ï# v , r

Villers. qui avoient plus ci éclat que de solidité, turent encore déconcertées par sa mort ; et la difficulté d'unir tant de princes de différentes religions y ou qui avoient des intérêts opposés, fit enfin échouer, sous son successeur, le projet dune croisade. Aucun prince ne prit les armes; et tous - les Chrétiens d'Occident demeurèrent dans une triste indifférence pour le recouvrement de la Terre-Sainte. Il n'y eut que les Hospitaliers qui, pour déférer aux ordres du Grand-Maître, s'étoient déjà rendus à Limisso , dans l'isle de

. Chypre.

Ce Grand-Maître tint peu après un chapitre général. Depuis la fondation de l'Ordre, on n'avoit point encore vu une assemblée composée d'un si grand nombre de chevaliers de différentes nations; tout l'Ordre étoit passé, pour ainsi dire, dans l'isle de Chypre. Le Grand-Maître parut dans l'assemblée avec une contenance triste, mais qui ne lui faisoit rien perdre de cet air de grandeur que donne la vertu, et que les plus grands malheurs ne peuvent abattre; et adressant particulièrement la parole aux chevaliers qui venoient d'arriver d'Occident : « Votre dili- « gence à vous rendre à nos ordres, et le courage « dont vous paroissez animés , leur dit-il , me font « voir, malgré toutes nos pertes, qu'il y a en- « core au monde de véritables Hospitaliers, ca-

' v pables de les réparer. Jérusalem , mes chers « frères, est tombée, comme vous sçavez, sous la

* tyrannie des infidèles; une puissance barbare,

* mais formidable < nous a forcés d'abandonner, Viluer».

* pied-à-pied , la Terre-Sainte. Depuis plus d un « siècle, il a fallu livrer autant de combats que « nous avons défendu de places. Saint- Jean-

* d'Acre vient d'être témoin de nos derniers ef- « forts; et nous avons laissé ensevelis sous ses « ruines presque tous nos chevaliers C'est à « vous à les remplacer; c'est de votre valeur que «nous attendons notre retour dans la Terre- « Sainte, et vous portez dans vos mains la vie, « les biens et la liberté de vos frèrçs, et sur-tout « de tant de Chrétiens qui gémissent dans les « fe;rs des infidèles. »

Les plus anciens commandeurs, au nom de l'assemblée , ne répondirent à un discours si touchant, que par une généreuse protestation de sacrifier leurs vies, pour délivrer la Terre-Sainte de la tyrannie des barbares; et on voyoit couler des yeux des plus jeunes chevaliers des larmes de sang, et toutes brûlantes, que l'impatience de se venger des Sarrasins faisoit répandre à cette courageuse jeunesse. Mais, comme il falloit donner une forme* constante à ce nouvel établissement, avant que de recommencer là guerre, on examina d'abord dans quel endroit l'Ordre fixeroit sa- résidence.

Nous avons dit que le roi de Chypre leur avoit assigné , pour retraite , Limisso , ancienne ville , décorée d'un tttre épiscopal, et située au côté méridional de l'isle. Mais des corsaires Arabes et

IO MISTOIHC D6 LQftOBE

•*" Sarrasins l'avoient ruinée depuis lot^-tems. Ce

VfLUEBg. netoit plus alors qu'un grand' bourg , ouvert de tous côtés: on uroyoii seulement, au milieu, ua château assez fortifié, et esse* garai d'artillerie * pour empêcher l'abord et les descentes des corsaires. Quelques chevaliers, qui s'y trouvaient uu peu trop à l'étroit , proposoient qu'on se retirât dans quelque port d'Italie; mais le Grand-Maître et les premiers de l'Ordre rejettèrent cet avis avec indignation. Ils représentèrent que leur devoir et l'esprit de leur institut ne leur permettoient pas de s'éloigner du voisinage de la Terre* Sainte, et qu'ils dévoient toujours être à portée de profiter des occasions qui se présenteraient* d'y porter de nouveau leurs armes. Ce sentiment fut reçu avec un applaudissement général. Il s'en fit même un règlement, et comme un statut perpétuel. Quoique la religion n'eût pas, dan? cette bourgade, des logemens suffisans, les premiers soins du Grand-Maître furent de pourvoir à celui des pauvres et des pèlerins : on reprit, peu de tems après., toutes les fonctions de l'hospitalité. A l'égard des chevaliers et des religieux militaires, il fut arrêté quon armerait incessamment les vaisseaux de l'Ordre, qui avoient passé les chevaliers, soit de la Palestine, ou de l'Europe dans l'isle de Chypre; qu'ils s en serviroient pour escorter les pèlerins, qui, -nonobstant la perte de Jérusalem , ne laîssoient pas de visiter les iieux saints, comme oela se pratiquoit avant la première croisade, en payant aux infidèles le

tribut ordinaire qu ils exigeoient à l'entrée de

cette ville. Viluehi.

On ne fut pas long-teme sans roir sortir , de différons ports de l'isle, plusieurs petits bâtiment de différentes grandeurs, qui, dans les tems de passage , c'est-à-dire , yers la fin des mois de ma» et d août , s'avançoieht le long des eètes de l'Europe, pour y recueillir les pèlerins, et qui, par ' ' le même esprit de charité , les ramenaient dans leur patine. Des corsaires infidèles, accoutumés à faire leur proye ordinaire de ces pèlerins , tom« lièrent sur ces premiers vaisseaux de la religion ; mais ils y trouvèrent des défenseurs dont ils n'a-* voient pas encore éprouvé la valeur et la régis-» tance. Plusieurs de ces armateurs furent enlevés par les Hospitaliers , qui revenoient souvent en Chypre avec des prises considérables. Ils s'atta* choient sur-tout aux vaisseaux du Soudan d'É* gypte, l'ennemi déclaré des Hospitaliers. Ces prises augmentèrent insensiblement les arme* mens de l'Ordre ; on bâtit depuis des galères ; on construisit quelques vaisseaux; bientôt il sortit des escadres considérables des ports de Chypre ; et le pavillon <\e Saint-Jean, à la fin, se fit respecter dans toutes ces mers.

Tel fut le commencement des arméniens maritimes dans l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, La perte d'Acre, et la retraite forcée des Hospi* teliers dans Tisle de Chypre, pour ne pas laisser languir leur courage , leur fit prendre le parti de la mer; et je ne sçais si les grands succès qu'ils y

Il HISTOIRE DE L ORDRE

ont eus depuis quatre cents ans, et si ce nombre Villiers. infini de Chrétiens qu'ils ont préservés d'un affreux esclavage, ou dont ils ont rompu les chaînes, ne dédommagent pas avantageusement cet Ordre de la perte de tant de chevaliers qui avoient péri à la défense de Saint-Jean-d'Acre.

Melech-Seraph , ce Soudan d'Egypte qui en • avoit fait la conquête, irrité des prises que les Hospitaliers faisoient sur ses sujets, et de voir renaitre , pour ainsi dire , un Ordre qu il croyoit avoir entièrement détruit, résolut d'en poursuivre les restes jusques dans l'isle de Chypre, et de les en chasser. Il arma une puissante flotte , chargée de troupes de débarquement ; mais des guerres civiles qui survinrent dans ses États, l'y retinrent malgré lui, et la mort de ce prince, qui fut tué dans une bataille qu il perdit contre des rebelles, délivra les Hospitaliers et les Templiers des périls d'un siège, dans une place ouverte de tous côtés, et qui, si on en excepte le château, n avoit point d'autres fortifications que le courage de ces chevaliers.

Le Grand-Maître, pour prévenir de pareils desseins de la part de Melech-Nazer, successeur de Seraph, demanda au roi de Chypre la permission de fortifier Limisso ; et il l'obtint sans peine, d'un prince à qui rien ne coùtoit que l'argent. Les Hospitaliers employèrent ce qu'ils en avoient, pour élever, du côté de la mer, quelques bastions de terre. Le Grand-Maître travailla, depuis, au rétablissement de la discipline régulière,

DES CHEVALIERS QE MALTE. l3

que 1 exercice continuel des armes, les combats, ■

Jes courses, et même le pillage et le butin, avoient viuum. fort affaiblie.

La plupart des chevaliers , enrichis des prises qu'ils faisoient sur les infidèles, au lieu d'en porter le produit dans le trésor de FOrdre, suivant leur devoir, employoient souvent, dans le luxe, ces biens quils s'approprioient. Des riches étoffes qu'ils trouvoient dans leurs prises, ils commencèrent à s'habiller plus magnifiquement qu il ne convenoit à des religieux. La délicatesse de leurs tables étoit égale à la richesse de leurs habits; la dépense qu'ils faisoient en cheyaux répondoit à cette profusion, et l'air dangereux dune isle que l'aveugle gentilité avoit consacrée à Vénus, faisoit de fâcheuses impressions parmi la jeunesse de l'Ordre.

On s'apperçut bientôt que plusieurs Hospitaliers, pour soutenir une dépense si odieuse, s'endettoient; et, par un autre abus qui s'étoit introduit dans les provinces en-deçà de la mer, les prieurs, pendant les dernières guerres de la Terre-Sainte, setoient mis comme en possession de donner l'habit religieux et la croix à des novices, sans en examiner assez exactement la naissance et même la vocation > ce qui auroit bientôt avili un Ordre si illustre.

Pour réformer cet abus, on tint deux chapf- la9a très généraux. Dans le premier, il fut défendu à tout Hospitalier militaire d'avoir plus de trois chevaux de service pour sa personne, ni don

" mouler qui eussent des hansrois enrichis d'or on

VïLLftm. d'argent; et, par une autre ordonnance , il fui expressément défendu aux prieurs de recevoir aucun novice, sans une commission du Grand- Maître. Mais on excepta de cette défense le bail* liage des Espagne» , où l'Ordre auroit été bientôt détruit, si, pour remplacer les pertes qu'on y faisoit, tous les jours, contre les Maures da royaume dé Grenade, il eût fallu, pour recevoir un nouveau chevalier, attendre un brevet et une permission du Grand-Maître, dont la résidence étoit dans une contrée si: éloignée, et qui même se pouvoit trouver alors en mer, et engagé dans quelque entreprise contre les infidèles.

Ce fut dans le second chapitre général qu on fit un règlement qui parut fort nécessaire par rapport aux dettes particulières que les chevaliers avoient laissées en mourant. Il fut ordonné qo elles seraient acquittées de la vente de leurs équipages; et que, si cette sorte de biens ne suf* fisoif pas , le reste du payement 9e prendrait sur les fonds que chaque chevalier auroit consacrés au service de la religion , en entrant dans l'Ordre, ou sur les donations particulières qu'on lui auroit faites, et dont il auroit joui, par usufruit, pendant sa vie : tous règlemens qui supposent les abus dont nous venons de parler, et auxquels on tacha de remédier par des lois nouvelles.

Ce relâchement dans ta discipline régulière a voit, en partie, sa source dans l'état où se trouvoit alors TégKse universelle : il y avoit plus de

DES CHEVALIERS DE MALTE. l5

deux ans qu'elle étoit privée de son chef visible. Le» souverains pontifes avoient toujours con~ vu.m»m. icrvé une inspection particulière sur la conduite des Hospitaliers. Pendant la vacance du Saint» Siège, on fut obligé de dissimuler des abus que les richesses infroduisoient dans l'Ordre. Enfin, les cardinaux qui, pendant vingt»scpt mois, pat une obstination peu édifiante, n avoient pu sac* corder sar le choix dun Pape, se déterminèrent enfin en faveur dun reclus, appelle Pierre de MourrKon, recommandable par son éminente piété, et depui» fondateur d'une congrégation particulière de moines, connus sous le nom de célestins (f). Les cardinaux lui envoyèrent le dé- 5 juiiln. cret de son élection , par Hérault de Gou t , arche» ' a ^' vôque de Lyon, qui fut accompagné par quatre autres députés, auxquels se joignit, de son mouvement particulier, le cardinal Pierre Colonne. Ces dépotés trouvèrent ce saint religieux enfermé dans une cellule, bâtie sur le haut d'une montagne, proche de la ville de Sulraone, dans le royaume de Naples, d'où il ne parloit que par une petite fenêtre grillée , à tous ceux que îo~ deur de ses vertus attirait auprès de lui , et qui Falloient consulter sur la conduite qu'il fallait tenir pour arriver plus sûrement à la perfection chrétienne. Les députés du conclave, à travers de cette grille , apperçurcut un vénérable vieillard, âgé d'environ soixante-douse ans, pâle,

(t} Bollsnd, tom, i5, pag. 4*0 et 4 a 9*

l6 HISTOIRE DE L ORDRE

"T" - "' exténué par des austérités continuelles , les che- ViLLiKRâ. veux hérissés, une longue barbe négligée, et les yeux enflés des larmes qu'il répandoit continuel lement dans ses prières. L archevêque de Lyon , en lui présentant lacté de son élection , lui déclara quil avoit été choisi, tout d'une voix, dans le conclave, pour chef de 1 église, et le conjura, au nom de Dieu, d acquiescer à sa vocation, et de donner un prompt consentement à un choix si nécessaire à la Chrétienté, depuis la longue vacance du Saint-Siège. Le saint homme se prosterna le front contre terre; et, après avoir demeuré un tems considérable en prières , il se releva; et craignant de résister à la volonté de Dieu , il consentit à son élection : il fut depuis sacré à Aquila , ville de l'Abruzze , sous le nom de Cèles tin V.

Le nouveau Pape ne fut pas plutôt sur la chaire de Saint-Pierre, quil donna à l'Ordre de Saint -Jean des marques de son attention sur leur conduite. Il les exhorta, en des termes également vifs et touchans, à se souvenir de la profession religieuse qu'ils avoient embrassée, et des vœux solemnels qu'ils avoient prononcés au pied des autels. Pour joindre les secours temporels aux spirituels, ce saint pontife ayant appris que ces chevaliers avoient perdu , en défendant la Terre -Sainte, tous les biens que leur Ordre possédoit dans la Palestine , adressa une hullç au Grand-Maître , par laquelle , en considération de ces pertes 2 et de leurs services, il les

dispensoit de payer, à l'avenir, leur part de cer- "

taines contributions que les Papes , le collège viuim* des cardinaux, et les légats sur- tout exigeoiènt avec rigueur, et d'une manière purement arbitraire, dans l'étendue de leur légation, souvent même aux dépens des ornemens et des vases sacrés des églises.

Ce n etoit pas le seul abus que le Saint Pape eut bien voulu réformer; mais il y trouva tant d'obstacles, joints au peu de capacité qu'il se sentoit pour le gouvernement , qu'il- écouta volontiers les suggestions de certains cardinaux qui abusant de la délicatesse de sa conscience, et dans l'espéraace de remplir sa place , lui en exagéraient les obligations et les dangers. On prétend même que le cardinal Gaétan qui y aspi- \ roit, n'épargna ni artifices, ni fourberies, pour persuader au saint homme qu'il devoit abdiquer sa dignité ; et qu'il aposta même un scélérat qui , contrefaisant l'ange de lumière, lui ordonna, de la part de Dieu, et sous peine de damnation , de retourner dans sa cellule.

Célestin, homme simple, prit la voix d'un* fourbe pour celle du ciel ; d'ailleurs , il aima mieux rentrer dans la condition privée d'un moine, que de rester plus long-tems dans une dignité où il ne lui étoit pas permis de faire le bien qu'il souhaitoit, et d'empêcher le mal qu'il ne pouvoit souffrir. Enfin , soit inspiration , soit dégcùt pour une Cour où la politique l'emportoit alors sur les maximes de l'évangile, avec un

l8 HISTOIRE DE l'oHDRE

courage qui n'avoit point encore eu d'exemple ,

VausM et *\ u * P e ut-être nen aura jamais > il proposa lui-même, et il fit son abdication en plein consistoire (i). Le cardinal Gaétan, qui lui âvoit procuré toutes les facilités possibles pour faire accepter sa démission , en recueillit le fruit dans le prochain conclave, et se vit, à la faveur de sa brigue , dans cette éminente place % et au comble de ses souhaits. Il prit le nom de Boniface VIII. Prélat sçavant en l'un et Kautre droit % habile dans le gouvernement et consommé dans les affaires d'État ; mais d une ambition sans bornes , avare , vindicatif, même cruel , et qui , pendant tout son pontificat, ne fut occupé que du projet chimérique d unir lun et l'autre glaive ; et, à la faveur de l'autorité purement spirituelle, dont il étoit revêtu , de s 1 attribuer, sous diffé* rens prétextes , une domination temporelle sur les États de tous les princes Chrétiens: ambition dont son prédécesseur fut la première victime.

(i) Ego Celestinus papa quintus, motus ex legkimis causis, ici est, causa hùmilitatis, mêlions vila?, et conscientîœ illaesse , debilitate corporis , defectu scientisc et malignttate populi, et inBrmitate personœ; et ut prœteritte consolaûonis vite possim reparare quietero, spontè ac libère cedo papatui , et expresse renuntio loco, et dignitali, oneri et honori, dans plenam et liberam facultatem ex nunc sacro cœtui cardinalium eligendi et providrndi duutaxat cafionicè universali ecclesiœ de pastore. Dos* lom. a, iib. /, pag. 7. — Rainald. ad ann. 1 29 J , n°. a3.

DES QftIV4L»H9 DE MALTE. 19

Celestin , par son abdication , redevenu frère

Pierre de Mourrhon , se flattoit d avoir rompu vùuui». tous ses engagemens , et recouvré sa liberté. Le saint homme n en vouloit faire d'usage que pour le choix d un désert , où , inconnu 4 toute la terre, il put achever le reste de ses jours; mais Boniface, craignant que, par un nouveau scru~ pule, il ne révoquât sa démission, le fit arrêter; et, pour reconnoitre les dispositions les plus se* crettes de son prisonnier, il l'obligea de se con~ fesser à lui. Les déclarations les plus sincères du pieux reclus ne le rassurèrent point; on prétend que , pour se tirer tout-à-fait d'inquiétude , il le fit périr à force de mauvais traitemens. Il l'avoif fait enfermer, comme un criminel , dans, un car chot aftreux, et si petit, qu'il n'y avoit pas assetf de place pour y pouvoir mettre un méchant grabat. De barbares geôliers, qui le gardoient à vue, interrompoient son sommeil , sitôt quil fermoit les yeux , pour prendre un peu de repos y par ce cruel artifice , on eut bientôt éteint lf peu de vie qui lui restoit. Le Pape, par une conduite si inhumaine, devint odieux à tous les gens de bien. Il courut alors dans le monde une espèce de prophétie, où Ton faisoit dire à Cèles* tin, en parlant de son successeur, et des four» beries dont il s'étoit servi pour parvenir à la papauté: «Tu es monté sur le trône de Saint-» ■ Pierre en renard ; tu régneras comme un lion , « et tu mourras comme un chien. » Mais il y a bien de l'apparence que cette prédiction , comme

— — beaucoup d'autres , ne fut inventée qu'après les

Villuu. évènemens.

Quoiqu'il en soit, Boniface qui ne se croyoit pas moins le successeur des Césars que de Saint- Pierre , ne fut pas plutôt en sa place , qu' il témoigna une prédilection particulière pour les Hospitaliers et pour les chevaliers du temple. Il n'ignoroit pas que ces deux Corps étoient composés au moins , pour la plupart, de gentilshommes et de braves guerriers ; et il n oublia ni grâces, ni bienfaits pour les attacher plus étroitement au Saint-Siège, et à ses propres intérêts.

Les Hospitaliers de Saint-Jean éprouvèrent les premiers les effets de sa protection. Lès rois d'Angleterre et de Portugal , depuis la perte de la Terre-Sainte , ne prétendoient point que les Hospitaliers qui avoient des commanderies dans leurs États, en fissent sortir les revenus, et les ' envoyassent dans le Levant : prétentions d'un dangereux exemple, et qui pouvoient avoir des Suites fâcheuses de la part des autres souverains de la Chrétienté.

< Les deux rois, dont nous parlons, arrêtèrent même ces deniers qui furent mis en séquestre ; et, pour justifier leur conduite, ils publioient que les commanderies de l'Ordre n'ayant été fondées dans leurs États par les rois, leurs prédécesseurs , ou par leurs sujets, que pour la défense de la Terre-Sainte, on ne pouvoit, depuis que les infidèles s'en étoient emparés, faire un plus digne usage du revenu de ces grands bénéfices , qu'eu

les employant en faveur des pauvres de chaque nation , au lieu de faire passer cet argent dans vauiu. Tide de Chypre , où il ne servoit qu'à entretenir le luxe et les plaisirs des chevaliers de Saint- Jean.

Mais ces reproches , qui n'étoient peut-être pas sans fondement à l'égard d'un grand nombre de commandeurs , ne firent aucune impression sur 1 esprit de Boniface. Ce pontife , qui ne connoissoit point d'autre manière de traiter avec les tètes couronnées, que celle de hauteur, menaça ces deux princes des foudres de l'église , s'ils ne révoquoient leurs ordonnances. 11 leur fit dire que les Hospitaliers cherchoient moins un asyle dans l'isle de Chypre, que la facilité, s'ils en trouvoient l'occasion , de recommencer la guerre, et de rentrer dans la Terre-Sainte ; qu'ils remplissoient même également les obligations de leur état dans cette isle , comme dans la Palestine ; qu'ils y tenoient un hôpital ouvert à tous les pauvres , et des vaisseaux dans les ports pour l'escorte et la sûreté des pèlerins ; et que cet Ordre militaire , si utile à l'église , étant sous la protection particulière des Papes, il ne pourrait pas se dispenser de se servir de l'autorité qu'il ne tenoit que de Dieu seul , contre les usurpateurs des biens consacrés à la défense de la Chrétienté. Les menaces de ce pontife , plus efficaces que sen raisons , firent plier les deux rois ; leurs ordonnances furent révoquées , et le séquestre levé;

la tflSÎÔÏfcÉ DE l'ordre

m —^ — Lé Pape traita encore avec plus de hauteur Viurm. Henry deLusignan, roi de Chypre. Ce prince, comme on le vient de voir, âvoit donné retraite dans son isle aux Hospitaliers et aux Templiers ; mais, dans la crainte qu'ils ne s'y rendissent aussi puissans qu'ils l'avoient été dans la Palestine , il leur avoit défendu , par un édit soleminel, d'y acquérir aucun fonds; et le Pape, par complaisance pour ce monarque, avoit autorisé «et édit par des bulles particulières. Le roi dé Chypre lés avoit assujettis à une espèce de capitation générale, dans laquelle le clergé de son Royaume, et le corps de sa noblesse étoient Compris comme le simple peuple. Le Pape en ♦Vit bientôt instruit; il ne falloit à ce pontife que le moindre prétexte pour étendre son autorité; ainsi il ne manqua pas d'éclater. Il traita cette Imposition de pure entreprise sur les privilèges qu'il avoit plû au Saint-Siège d'accorder aux Ordres militaires; et il en écrivit au roi de Chypre *n souverain , et dans les termes les plus fiers et les plus absolus.

«Nous ordonnons, lui dit-il, et nous voulons « que cette taille , que le vulgaire appelle capita-

* tion , et dont le nom est horrible et détestable , «soit absolument abolie, et que le roi ne la « puisse pas même imposer sur ses sujets parti- >< culicrs , sans permission du Saint-Sit*ge. A 1 V-

* gard des autres tributs, nous en déclarons pa- « rcillcment les frères Hospitaliers de SamtJeart « de Jérusalem , et les frères de la milice du tem-

* pie absolument affranchis (i), * Le Pape ajoute " dan» ses lettres , que , quoique le Saint-Siège eut vâum. autorité par une bulle, ledit qui intérdisoit toute acquisition aux religieux militaires, le roi ne devoit pas cependant interpréter ce conseil* tentent du Saint-Siège à la rigueur, et empêcher ces chevaliers d agrandir du moins leurs clôtures, et d'acheter des maisons voisinas de leur maison principale , et nécessaires. pour le logement d'un grand Ordre, qui, outre. les pèlerin* fit les pauvres, entretenoit, en tout teins, un corps de milice pour armer ses vaisseaux *

Ces lettres de l'impérieux pontife blessèrent Henry de Lusignan par l'endroit je plus, sensible aux princes , je veux dire, dans son autorité souveraine: et ce roi n'oublia rien pour en faire aentir tout le poids aux religieux ipilit?ire$ f Il déclara hautement qu'il ne souffrirdit point, au milieu de ses États ,. des gens qui se prétertdoient indépendans de toute autre puissance que de celle des Papes. Ainsi ses ministres, malgré la défense de Booiface , contraignoie&t les chevaliers à payer leur capitation ; et ce prince avare assujettit le clergé du royaume au même tribut. La noblesse n'en fut pas exempte: et le peuple, qui paye ordinairement plus que le* autres Ordres de l'État , et qui paye toujours te premier, se trouva le plus maltraité.

. L'avidité de ce prince excita un mécontente-

(i) Riftinald. ad ann. 129B.

a4 HISTOIRE DE L ORDRE

ment général. Les Templiers, naturellement fiers Vilucm. «t hautains, et qui, par le besoin que les rois de Jérusalem avoient eu de leurs secours , avoient acquis une espèce d'indépendance , irrités contre Henry, fomentoient le mécontentement de la nation, qui, à la fin, dégénéra dans une révolte déclarée; Amaulry, prince titulaire de Tyr, et frère du roi , en étoit le chef muet. Ce prince ambitieux aspiroit à la couronne; et quand, par lui-même et par ses émissaires, il se hit assuré des troupes et des habitans de la capitale, il leva le masque, se mit à la tête des rebelles, fit arrêter le roi; et, pour éloigner ce prince des yeux du peuple , susceptible de compassion , et naturellement inconstant , il l'envoya chez Haïton , roi d'Arménie, dont il avoit épousé la soeur, qui confina ce prince infortuné dans un château situé dans les montagnes voisines de la Silicie. Amaulry fit ensuite déclarer le roi, son frère, inhabile au gouvernement ; et il se disposoit à prendre sa couronne , lorsqu'un valet-de-chambre du roi détrôné , appelle Simonet , toujours fidèle à son premier maître, quoiqu'il eût passé au service de l'usurpateur, se prévalant des entrées qu'il avoit dans son appartement , le poignarda dans son lit : ce qui causa une nouvelle révolution , et dans laquelle le roi Henry recouvra sa liberté et sa couronne. Le Grand-Maître des Hospitaliers ne prit point de part dans tous ces mouvemens, et il mourut, peu de tems après le retour du roi de Chypre dans ses États.

des Chevaliers de malte. a5

Les Hospitaliers mirent en sa place Odon de Pins, de la langue de Provence, originaire dune Dft pim. Maison illustre , tirée en Catalogne , et dont la Maison de Pins en Languedoc, qui porté les mêmes armes, prétend descendre (i). Odon de Pins étoit un chevalier très-âgé , rempli de piété , et reconnu pour exact observateur de la discipline régulière. Tant qu'il ne fut que simple particulier, tous ses confrères le crurent digne de la grande-maltrise; mais, à peine fut-il parvenu à cette éminente dignité , qu'on s'apperçut qu'il lui manquoit beaucéup de qualités propres pour le gouvernement, sur-tout dans un Ordre dont les fonctions ne regardoient pas moins l'exercice des armes , que la prière et les œuvres de charité ; il croyoit avoir rempli tous ses devoirs , quand il avoit passé les journées entières au pied des autels. Peut-être étoit-il plus dévot qu'il ne convenoit dans sa place; et peut-être aussi que ses religieux ne l'étoient pas autant qu'ils dévoient l'être. De cet excès d'amour pour lu retraite , on vit naître une espèce de négligence pour tout ce qui regardoit les entreprises militaires. '

'Les chevaliers qui, après avoir perdu tous les biens qu'ils possédoient dans la Palestine, ne subsistoient presque plus que du gain qu'ils fai-

(0 Libro I. de la Coronica de la Religion de Saint- Juan , pag. 127. — Dom Juan , Augustin de Funea en Valentia , pag. 126.

DE VlLLARET.

26 HISTOIRE DE LOBDBE

soient par la course, murmurèrent hautement

Odoii

w Pi** . de son indifférence pour les arméniens : la plupart en portèrent leurs plaintes au Pape, auquel ils demandèrent la permission de le déposer.

Boni face le voulut entendre sur les griefs de ses religieux , et le cita à Rome, Odon , qui sçavoit mieux obéir que commander, se mit aussitôt en chemin; mais il mourut avant que d'avoir pu arriver dans cette capitale du monde Chrétien. Les Hospitaliers , en ayant reçu la nouvelle, lui

Gdill. donnèrent pour successeur, frère Guillaume de Villaret , de la langue de Provence , grand* prieur de Saint -Gilles, et qui étoit actuellement dans son prieuré. Ce seigneur avoit alors un frère aussi chevalier , et des premiers de l'Ordre ( 1 ) ; et le monastère des Hospitaliers de Saint- Jean de Fieux , en Quercy, étoit gouverné par Jourdaine de Villaret , leur sœur.

Quoique le nouveau Grand-Maître eût reçu les nouvelles de son élection, il ne se pressa point de partir pour l'isle de Chypre ; il voulut visiter, par lui-même, tous les prieurés des langues de Provence , d'Auvergne et de France; et, par de si dignes soins, il rétablit la discipline régulière qu'il affermit encore par un chapitre qu il convoqua dans la commanderie de la Tronquière , membre dépendant du grand-prieuré de Saint-Gilles. Parmi plusieurs règlemens très-utiles qu'il y fit, ce fut dans ce chapitre qu'il soumit le»

(1) Gosraog. de Bcileforest. totn. 2, pag. 1 1 16.

CUILL.

DES CHEVALÏETtà DE MALTE. 27

maisons Hospitalières de Beaulieu , de "Martel et de Fieux , occupées par des dames religieuses de "Tr" l'Ordre, à la visite du grand-prieur de Saint-Gil- ▼"**■■*• les et de ses successeurs. La supérieure dé Beaulieu est élective et perpétuelle , prend lé tttre de çrande-prieure , et porte la grande croi*.

lia maison de Belvet ou de Beaulieu , dans ♦son origine , n'étoit qu'un hôpital fondé par les seigneurs de la Maison de Themïbés , ' vers Tan 1220, entre Figeac et Rocamadour, en faveur des pauvrefc et des pèlerins qui y passaient pour aller à la Terre-Sainte. En 12S9, un seigneur de Themines, appelle Guibert, et Aigline sa femme, donnèrent à l'Ordre de Saint- Jean de Jérusalem , cette maison avec tous les biens qui y et oient attachés (ï). Cette donation fut acceptée, de la part de l'Ordre, par frère Pierre Gérard, commandeur des maisons de Quercy, et frère Feraud de Baras, grand-cotnmandeur des maisons du côté de la mer, ainsi que porte le titre cle cette donation : ce qui se doit entendre apparemment de la première dignité de l'Ordre après la grande-maîtrise , et attachée , par préférence , à la langue de Provence. Ce fut dans le chapitre de la Tronquière que Guillaume de Villaret,

(i)L'lrttcieO*fe Maison de Theftiné*, tkptfèi être fondue •ucoessrvevi0Bt dans celles de Candaillac et de Penne , est .passée dans la maison de Lausière, d'où est sorti à la fin du seizième siècle, Pons de Ijeusière Thernines, chevalier des Ordres du roi , maréchal de France , sénéchal et gouvernear de la province de Quercy.

~~ devenu Grand-Maître, donna l'habit et la croix

de de l'Ordre à plusieurs filles de qualité qui s'é-

Viuahït. toient dévouées , dans cet hôpital , au service des pauvres; et il y établit pour prieure, Aigline de Themines, fille des fondateurs. Ce Grand- Maître soumit cette maison à la visite du grandprieur de Saint - Gilles , et fit plusieurs autres règlemens, auxquels Aigline et quatre autres dames, députées de la communauté, ei qui setoient rendues à la Tronquière , se soumirent : H ce qui fut , depuis , ratifié dans une assemblée particulière de leur chapitre.

On ignore le tems de la fondation de la maison de Martel , située dans la ville de ce nom , et qui a porté long-tems celui d'hôpital de la vraye croix. A l'égard d'une autre maison de l'Ordre , appellée Fieux , Jourdaine de Villaret , sœur du Grand-Maître et de .Foulques de Villaret , chevalier de l'Ordre, en étoit alors la première prieure, comme on le peut voir dans le catalogue des supérieures de cette maison. Mais , comme elle a été depuis réunie à celle de Beaulieu, nous ne nous y arrêterons pas; il suffit de remarquer que dans ces trois maisons, aussi-bien que dans celle de Toulouse , qui est d'une fondation moderne, et dans toutes celles de l'Ordre, en quelques contrées qu'elles fussent situées , la naissance des dames religieuses doit être trèsnoble , et qu'on exigeoit , à leur égard , les mêmes preuves que pour les chevaliers.

Leur habillement consistoit dans une robe de

drap rouge, avec un manteau de drap noir, et — — sur lequel on attachent une croix àe toile blan- "s"" che à huit pointes : usage qui a varié en diffé- T,UAMT ' rentes provinces et en différens siècles , et dont nous rapporterons les motifs dans la suite de cette histoire.

Ce fut à la fin de ce même siècle , et pendant le magistère de Guillaume de Villaret(r), que le Pape Boniface VIII, considérant la perte que les chevaliers de Saint-Jean avçient faite de tous leurs biens dans la Palestine , unit , à la manse magistrale, la célèbre abbaye de la Sainte-Trinité de Venouse, dans le royaume deNaples, afin de mettre cet Ordre militaire en état de continuer ses arméniens. Ce Pape, par sa bulle de Tan trois de son pontificat, déclare qu'il a été porté à supprimer les moines qui occupoient cette maison , à cause du dérèglement de leur? mœurs; et que, par une raison contraire, il a jugé à propos d'en gratifier les Hospitaliers qui exposoient, tous les jours, leurs vies pour conserver celles des pèlerins, et leur assurer le chemin de la Terre-Sainte. Ce fut presque en mème-tems, et par un pareil motif, que Henry, marquis de Hochberg, de la Maison de Bade, avant que d entrer dans l'Ordre des Templiers, donna aux Hospitaliers sa seigneurie de Heïterselm , située proche Fribourg, et qui est à présent la résidence ordinaire des grands-prieurs d'Allemagne. Cette

(1) In Arch. Vatic. ex Reçût. Bon. $, tom. a , fol. 3o8.

GflLL.

DK

3o HIST01RB DETORDUE

donation fut confirmée, vingt ans après, pao Henry et Rodolphe , marquis de Hochberg* . .

Villaret: Le Grand-Maître se rendit à Rome pour ro-. mercier le Pape de ses bienfaits ; et , après avoir reçu sa bénédiction , il en partit pour l'isle de Chypre, et arriva heureusement à Limisso, dans la maison chef-d'ordre. Il y étoit attendu avec impatience, non seulement par la préventiou où Ton étoit de sa sagesse et de sa capacité daua le gouvernement , mais encore dans l'espérance que, par sa présence et par ses soins, il donne-» roit un nouveau degré de chaleur au projet dune ligue qu'on proposoit pour chasser les Sarrasins de la Terre-Sainte.

Gazan, fils d'Argun; dont nous avons parlé, khan des Ta r tares Mogols., roi de Perse, et ua i3uo. des descendans ou des successeurs de Gengiskan, étoit à la tête de cette ligue. Pachimère , historien Grec et contemporain, nous fait, de ce Tartare, un portrait qui est trop beau, s'il est fidèle, pour ne pas trouver ici sa place. « Quand « ce prince , dit cet historien , monta sur le « trône, il jetta les yeux sur l'histoire de Cyrus et « d'Alexandre le Grand , pour en tirer le modèle « de sa conduite. Il admiroit sur-tout les grandes « qualités du vainqueur dé Darius. Dans les ex~ «péditions militaires, il se servoit volontiers des «Ybériens; et c'était, dit cet historien, autant « pour la piété sincère de cette nation , et pouv « son attachement fidèle à la religion Chrétienne, «que pour le cou race intrépide qu'ils fa isoient

GtILL.

DES CHEVALIERS DE MALTE. 3f

« parottre dans le; combats. Comme il sçavoit

« que la croix est le trophée des Chrétiens , il la w j*

« mit au haut de ses Enseignes; et ce fut sous la VlLLA,,rr

« protection de ce signe de notre salut , qu'il rem*

« porta de célèbres victoires sur le Soudan dÉ-

« gypte. Il entra dans la Palestine ; et, pour gra-

« tifier les Ybériens qui étoient dans son armée ,

« il attaqua la ville de Jérusalem : et peu s en fal»

« lut qu il ne délivrât le tombeau du Sauveur de

« la tyrannie des infidèles. »

II n y a personne qui , en lisant ce trait de Thistoire de Pa chimère , ne se persuade que Ga*zan étoit Chrétien (i). Mais tous les autres écrivains de sa nation, Arabes, Persans, poëtes et historiens, soutiennent que ce prince étoit né payen et idolâtre , comme la plupart des Tartares de ce tems-là; qu il se fit, depuis, Mahométan, pour s accommoder à la religion du plus grand nombre de ses sujets , qui faisoient profession de cette secte; et qu'à la cérémonie de la circoncision, il prit le nom de sultan Mahmoud. L'origine de Terreur des historiens Chrétiens peut venir de ce que ce Tartare avoit épousé une princesse Chrétienne, dune rare beauté, fille de Livron ou Léon, roi d'Arménie; et que ce prince, par complaisance pour la reine, sa femme, lui avoit laissé , dans le Palais , l'exercice public de sa religion : ce qui a pu faire croire aux missionnaires et aux voyageurs, que Gazan lui-même étoit

(i) Voyez la Bibliothèque Orientale, sur le mot Gazon.

VlLLABET.

3a HISTOIRE DE L'ORDRE

Chrétien. Quoiqu'il en soit , quelque tems avant de la disgrâce arrivée à Henry, roi* de Chypre, il s'étoit formé une ligue entre ce prince Tartare , le roi d'Arménie , son beau -père et son voisin, le roi de Chypre , Amaulry de Lusignan , son frère , et les Ordres des Hospitaliers et des Templiers, qu'on regardoit, en Orient, comme la principale force et Tunique ressource des Chrétiens.

Haïton, seigneur de Curchy, neveu, d autres disent seulement parent du roi d'Arménie , témoin oculaire de ces guerres, nous en a laissé une relation assez exacte dans son histoire de Tartarie. C'est de cet auteur que nous apprenons tous les avantages que les princes ligués eurent sur les Sarrasins. Ils défirent d abord Nazer, soudan d'Egypte, et lui enlevèrent, après cette victoire, la célèbre ville de Damas, et, ensuite, la meilleure partie de la Syrie. Les Hospitaliers , qui , dans cette ligue , n a voient pour objet que de chasser les infidèles de la Terre- Sainte, y rentrèrent, sans obstacle, à la tête d'un corps de cavalerie que Gazan leur donna pour les soutenir. Us trouvèrent le pays ouvert, les villes, ou, pour mieux dire, de simples bourgades, sans fortifications; Jérusalem sans murailles et sans habitans Chrétiens; personne, en apparence , qui s'opposât à leurs conquêtes ; mais ce qui en causoit la facilité, produisit, dans la suite, l'impossibilité de s'y maintenir. Les Sarrasins, après la prise de Saint Jean-d'Acre, avoient

VlUàHKT,

rafé les fortifications de toutes les places de la Palestine; en sorte que ce royaume n'étoit plus »*' qu un grand pays exposé à la domination du plus puissant, et de celui qui pouvoit tenir la campagne. '

Les Hospitaliers, charmés d'avoir pu pénétrer jusque* dans la ville sainte, songeoient, pour s'y maintenir, à en relever les murailles. Mais le khan des Tartares ayant été obligé de repasser TKuplirate, de rentrer en Perse et de marcher contre des rebelles qui s'étoient prévalus de son absence, ce prince rappella de la Palestine les troupes qu'il avoit soumises aux ordres des Hospitaliers; et, après leur retraite, il n'y eut pas moyen , avec les seules forces de la religion , de tenir la campagne contre les armées des Sarrasins. En effet, leur Soudan rentra aussitôt dans la Palestine; et, au bruit de sa marche, à la tête d'un puissant corps de troupes, et sur les nouvelles qu'il s avançoit droit vers Jérusalem , les Hospitaliers, qui y étoient entrés en conquérans, furent obligés d'en sortir presque en pèlerins.

Cependant Gazan ayant pacifié, assez promp- i3ui, tetnent, les troubles qui s'étoient élevés, en son absence , dans la Perse , reprit ses premiers desseins contre le Soudan d'Kgypte, L'habile Tartarc, en rétablissant les chrétiens Latins dans la Palestine, n avoit en vue que de s'en servir, dans la suite, comme dune barrière, pour empêcher les Sarrasins d'Egypte d avoir désormais aucune

GCILL.

34 HISTOIRE DE LORDBE

communication avec la Syrie. Mais , ayant recondi T nu, dans la campagne précédente , le peu de for- Villaut. g^ <jes ro j s <j e Chypre et d'Arménie , et que les

Ordres militaires ne pourraient pas résister seuls à la puissance du Soudan, il jugea bien que, pour chasser également les Sarrasins de la Syrie et de la Palestine , et afin que les Chrétiens se pûssen t maintenir dans ce dernier royaume, il falloit intéresser dans cette guerre les princes d'Occident, et attirer dans le Levant quelque croisade semblable à celle de Godefroy de Bouillon , qui les avoit chassés de la Palestine.

Tel fut le motif dune célèbre ambassade qu il envoya au Pape Boniface Y III , et qui passa depuis en France. U est vrai qu'il y a des historiens qui attribuent cette négociation à Mahomet Gayateddin, appelle autrement Algiaptou, frère et successeur de Gazan. Les Persans , dans leuf langue, nomm oient ce dernier Chodabenda, c'est-à-dire, serviteur de Dieu. L'historien Haïton lappelle Carbaganda; il dit qu'il étbit né d'une mère Chrétienne ; qu'il avoit été baptisé et nommé Nicolas, mais qu'après la mort de sa mère, il se fit musulman. Quoiqu'il en soit de l'auteur de cette ambassade, celui qui en et oit chargé, étant arrivé à Rome, pria le Pape, de la part du khan, son maître, d'engager les plus puissans princes de sa communion à joindre une partie de leurs forces aux armées qu'il avoit sur pied, pour chasser, de concert, les Sarrasins de la Syrie et de la Palestine; et il offrait de

laisser aux chrétiens Latins la possession entière — — — de la Terre-Sainte, nu

Cet ambassadeur, pour faire mieux coûter ces Viuabw. propositions, insinuoit adroitement que le kban , son maître, n 'étoit pas éloigné dembraséer la religion Chrétienne (1): artifice peut-être nouveau en ce tems-là, et trop usé en celui-ci, maih qui sert au moins de preuve que ce prince étoit on payen ou Mahométan. Malheureusement pour le succès dune si grande entreprise, le Pape étoit alors dans les plus violens accès de cette hatne implacable qu'il portoit à Philippele-Bel, roi de France, quil comparoit injurieusement à l'idole de Bel, ou de Baal, par une allusion ridicule, et pleine d'ignorance de ce terme Phénicien. Le sujet dé cette haine venoit de ce que Philippe refusoit hautement de reconnottre cet empire absolu et despotique que Boniface sattribuoit sur tous les États Chrétiens. Il convenoit , à la vérité , que les souverains dans leurs États étoient maîtres du temporel ; mais il prétendoit avoir droit de conuoltre des différends qui naissoient entre eux, sous prétexte qu'ilsagissoit, disoit-il, de sçavoir s'ils pou voient,

(t) Parisiis, ipsâ liebdomadà Paschœ, vénérant ad régent Francis nuncii Tartarorum dicentes, qu6d si rex et baronet pentes suas in terre sanctee subsidium destina* rcot, eorum dominus Tartarorum rex Sarracenos totit» viribus expugnaret, et tam ipse quàm populus suu» efficerentur libcntl animo christiani. Contin. Çhron. ad ann.

i3o3. — Spicil. tom , II , pnç. 609.

■ sans péché , faire la guerre en certaines conjono-

D ' B ' tures. A la faveur de cette distinction captieuse , Villa rit. j e nouveau casuiste vouloit attirer, à son tribunal, la connoissance et le jugement absolu de tous leurs différends; et il menaçoit ceux qui refuseraient de s'y soumettre , de les excommunier, de mettre leurs États en interdit, et d absoudre leurs sujets du serment de fidélité. Ce toit le chemin le plus court pour parvenir à une monarchie universelle; malheureusement pour le succès de pareilles prétentions, ce pontife se vit en tête, dans la personne de Philippe-le-Bel , un prince puissant, naturellement fier et impérieux, infiniment jaloux des droits de sa couronne, bien instruit de ceux des Papes, et qui, en leur rendant ce qui étoit dû au chef visible de l'église, soutenoit avec une fermeté invincible, que ces pontifes n a voient, à l'égard des souverains de la Chrétienté, qu'une autorité purement spirituelle ; même que cette autorité n'étoit que ministérielle, et qu'ils dévoient gouverner l'église de Jésus-Christ, suivant les canons des conciles généraux.

Boniface, irrité de trouver cet obstacle à l'établissement de sa chimère, avoit suscité, de tous côtés, des ennemis contre la France, et contre la personne même du roi. C'est à ce pontife qu'on attribue la révolte des Flamands, et la guerre des Anglois. Ainsi, pendant que ces ennemis déclarés attaquoient la frontière de ce royaume , le souverain pontife n'oublioit rien pour, exciter

Villa rit.

des séditions dans l'intérieur de l'État , et même ""

pour distraire les clergés séculier et régulier de n* l'obéissance qu'ils dévoient à leur souverain.

Telle étoit.la disposition de Boni face, lorsque l'ambassadeur du khan des Tartares arriva à Rome. L'impérieux pontife saisit, avec joye, ce prétexte de signaler son prétendu pouvoir sur la personne du roi et sur ses sujets. Dans les premières croisades , les Papes , à l'égard des souverains, ne s'étoient jamais servis que de la voye de prière et d'exhortation. Dans la suite , et quand ils en trouvèrent l'occasion, pour se débarrasser des princes qui faisoient ombragea leur puissance, ils les y engagèrent par des motifs de pénitence, et quelquefois sous peine d'excommunication. Par ces menaces des foudres de l'église, ils se firent comme un droit de la pa- ' pauté , d exiler les plus grands princes en Orient , quoique toujours sous le prétexte de délivrer la Terre-Sainte de la domination des infidèles. Ce fut dans ces vues que Boniface dépêcha l'évèque de Pamiers au roi. Ce prélat, animé de l'esprit et de la fierté de son maître, parla moins, à ce prince, en ambassadeur et en ange de paix, que comme un hérault envoyé pour lui déclarer la guerre.

Il lui dit que l'intention du Pape étoit qu'il fit incessamment le voyage d'outre-mer à la tète de toutes les forces de la France , et qu'il joignit ses troupes à celles du roi de Perse, pour chasser les Sarrasins de la Syrie et de la Palestine. Boniface ,

38 HISTOIRE DE i/ORDRE

■ ■ sous prétexte d'un motif si pieux , ne cherchent

DE * qu a éloigner le roi de ses États pour pouvoir, en

Viluret. son absence, y établir sa prétendue puissance temporelle. Mais, outre que la fierté et l'insolence de son nonce, quoique Français , ne toit que trop capable de lui faire rejetter les propositions du Pape , ce pontife avoit affaire à un prince infiniment jaloux, comme nous le venons de dire , des droits souverains de sa couronne ; très-éclairé sur ses véritables intérêts, naturellement ménager, et même si avide d argent, qu on a reproché à sa mémoire qu il n'avoit pas toujours employé des moyens justes pour en amasser. Et, bien loin d'être d'humeur de faire la dépense nécessaire pour une expédition de si long cours, on prétend qui! manquoit même alors de fonds pour soutenir les guerres que le Pape lui avoit secrettement suscitées. On sôupçonnoit encore Boniface de vouloir armer contre la France. Il couroit des bruits que les Templiers avoient offert leurs services à ce pontife, et qu ils lui avoient même fourni des sommes considérables pour commencer la guerre. Ainsi Philippe, bien loin de songer, dans une pareille conjoncture, à s éloigner de ses États, en fit sortir le nonce du Pape qui lui avoit parlé avec tant de hauteur et d'insolence; et, par sa retraite, l'ambassadeur du khan, qui étoit venu exprès en France, vit échouer sa négociation.

Les Hospitaliers n apprirent qu avec beaucoup de douleur le mauvais succès de cette ambassade ;

ils voyoient que l'espérance de rentrer dans la "T

Terre-Sainte s'éloignoit de plus en plus. Ils étoient nv " même désagréablement dans l'isle de Chypre , par VlUAHlT rapport au roi, prince avare et oibbrageux, qui les vouloit assujettir, comme nous lavons dit, à des tributs , quoiqu'ils n'en eussent jamais payé d'autres sous les rois de Jérusalem, que celui de leur sang qu'ils répandoient , tous les jours, si généreusement pour la défense des Chrétiens.

La mort surprenante de Boniface , qui mou»

rut de chagrin d être tombé au pouvoir et entre les mains des Français , fit espérer aux Hospitaliers qu on verrait bientôt sur le Saint-Siège un Pape plus religieux , et qui , au lieu d'entretenir la division entre les princes Chrétiens, comme avoit fait Boniface, employeroit au contraire la considération que lui donnerait sa dignité , pour les porter à se réunir, et à former une nouvelle croisade. Onze jours après le décès de Boniface, les cardinaux mirent, en sa place, Nicolas Bocassini , de l'Ordre des dominicains , cardinal et é vèque d'Ostie , prélat d une vie sainte, et d'un profond sçavoir. Il prit le nom de Benoit XI ; et il ne fut pas plutôt sur le Saint-Siège, qu'il témoigna un grand empressement de faire passer de puissans secours, et un armement considérable dans l'Orient. Mais de si pieuses dispositions n eurent point de suite par la mort de ce pontife , qui ne fut que huit mois sur la chaire de Saint- Pierre.

I^ conclave fut assemblé à Perouse, où il dura

4o HISTOIRE DE LORDRE

près d'un an; et on avoit lieu de craindre qu'il de ne finit pas si- tôt, par la mésintelligence des Viu.AMT. can ji naux divisés en deux factions, et déterminés à ne consentir jamais à 1 élection d aucun de ceux qui étoient dans le conclave. Le cardinal Français Gaôtan, neveu de Boniface, et qui en avoit hérité la haine contré le roi et les cardinaux Colonne, partisans de la France, étoit à la tête de 1 une de ces factions. L autre parti, dévoué au roi, avoit pour chef le cardinal Dupré, ami intime des deux cardinaux Colonne, que Boniface, pendant son pontificat et en haine de la France, avoit cruellement persécutés, aussibien que toute leur Maison.

Les cardinaux, qui étoient enfermés dans le conclave, s'assembloient tous les jours, conféroient tantôt en public et tantôt en particulier ; et les plus adroits tâchoient de gagner quelques suffrages dans la faction contraire (i). Le cardinal Dupré, habile dans ce genre descrime, et consommé dans la politique , s adressant un jour au cardinal Gaétan : nous faisons un grand mal, lui dit-il avec une ingénuité apparente, et nous causons un grand préjudice à l'église, de la priver si long^tems de son chef. Il ajouta que, puisqu'ils ne pôuvoient convenir d'aucun cardinal pour en faire un Pape, il falloit nécessairement choisir,

(i) Jo. Villani. lib. VIII, chap. 8, — St-Antonio, pag. 3 , tom. ai. — Bern. Ghron. Rom. Pont* — Rain, tom. i5, — Cont. ann. Eccles,

bon du conclave, un sujet digne de remplir ' cette grande place; que, pour faciliter cette élec- m " tion, il étoit d'avis qu une des deux factions nom- VaUBiT> màt, à son choix, trois archevêques d'au-delà des monts; et que l'autre faction seroit en droit, dans le terme de quarante jours, de choisir pour Pape celui des trois qui lui conviendrait le mieux. Gaétan lui répondit que' la partie n étoit pas égale, et qu'il n'y avoit personne qui ne jugeât que la faction qui nommeroit les trois candidats, n'eût beaucoup d'avantage, puisque, par sa nomination, elle, seroit sûre d'avoir pour Pape une de ses créatures. Le cardinal Dupré en convint; mais il lui répartit que, pour lui faire voir combien lui et les cardinaux de son parti souhaitaient sincèrement de finir le scandale que leurs divisions causoient dans l'église, ils «itoient près de céder cet avantage aux cardinaux de sa faction ; que ceux de son parti consentiroient volontiers qu'ils nommassent les trois sujets capables; et que, de leur côté, ils ne se réserveraient que le seul droit de choisir au moins, parmi trois de leurs créatures, celui qu'ils croiroient le plus digne, et qui leur seroit moins désagréable.

Le neveu de Boniface communiqua à sa faction ce projet qu'il attribuoit à l'impatience que Dupré et les vieux cardinaux avoient de sortir du conclave. Après l'avoir fait approuver par les cardinaux de son parti, il s'en fit un traité solemnel , qui fut signé par tous les cardinaux , et

(JCILL.

DE

4a HISTOIRE DE L'ORDRE

en conséquence, Gaétan nomma trois archevêques ultramontains, tous trois créatures de son ViLLAitT. onc i e? e i q U i 9 pendant le pontificat de ce Pape,

avoient épousé ses intérêts contre le roi. Le premier de ces trois archevêques étoit celui de Bordeaux, qui s appellent Bertrand de Got, prélat d une grande Maison d'Aquitaine , mais attaché à ses plaisirs, dévoré d'ambition, ami intime de Gaétan, dont il avoit toute la confiance, et sujet du roi d'Angleterre 9 qui étoit alors duc d'Aquitaine. D'ailleurs, ce prélat étoit ennemi de Philippe-le-Bel, et particulièrement de Charles de Valois, frère de ce prince, qui, pendant les • guerres entfe les Français et les Anglois, avoit ravagé les châteaux et les terres de son frère et de ses plus proches parens. Cependant ce fut sur ce prélat que le cardinal Dupré jetta les yeux pour en faire un Pape. Il le connoissoit à fond ; et il ne douta point qu'un homme de son caractère ne sacrifiât, sans peine, à son élévation, ses anciens amis et ses premiers bienfaiteurs. Il se persuada même qu'il ne seroit peut-être pas difficile, pendant que l'Italie étoit désolée par les factions et par les guerres des Guelphes et des Gibelins, de retenir en France un homme ambitieux , vain , et qui seroit charmé de se montrer à ses parens et à ses compatriotes dans ce haut degré de puissance où la thiare l'alloit élever. I^e cardinal Dupré fit part de ses vues au roi Philippe-le-Bel par un courrier qu'il lui dépêcha secrettement, et qui arriva de Perouse à Paris en

onze jours. Il envoya, à ce prince, le traité fait entre les deux factions, et lui marquoit par sa i* ' lettre qu'il n'étoit question que de prendre bien VlUàRBT ses sûretés avec l'archevêque de Bordeaux, qui, pour parvenir au souverain pontificat, se soumettroit sans peine à toutes les conditions qu'il en voudrôit exiger.

Le roi, ayant lu ces dépèches, et le traité fait entre les cardinaux , sentit bien tout l'avantage qu'il en pouvoit tirer. Il écrivit aussi-tôt à l'archevêque de Bordeaux , qu 1 il avoit des affaires de conséquence , qui le regardoient directement , à lui communiquer. Il lui marquoit en mêmetems qu'il se trouvât, un certain jour qu'il lui désigna, dans une abbaye située au milieu d'une forêt, proche Saint-Jean-d'Angely, où il ne manquerait* pas, de son côté, de se rendre le même jour; mais qu'il exigeoit sur-tout un profond secret.

L'un et l'autre furent exacts au rendez- vous; l'entrevue se fit, le matin, dans l'église de l'abbaye. Philippe, après avoir entendu la messe, exigea de l'archevêque un serment, qu'il fit en mettant la» main sur 1 autel , de garder inviolablement le secret qu'il alloit lui confier. Après cette précaution, il lui déclara qu'il étoit le maître de le faire Pape ; et, pour l'en convaincre, il loi communiqua le traité fait à Perouse entre les cardinaux, avec l'endroit des lettres de Dupré, où ce cardinal , en son nom et au nom des cardinaux de la faction de France, remettoit au

choix du roi celui des trois archevêques qu'il de juge roi t digne de la thiare.

Viiaahet. L archevêque de Bordeaux, ayant lu avec étonnement ces actes , se jetta aux pieds du roi , et les embrassant avec un transport qui se comprend mieux qu'on ne le peut exprimer, il lui demanda pardon de sa conduite passée. « Je vois « bien, Sire, lui dit-il, que vous voulez me ren- « dre le bien pour le mal. Si je suis assez heureux «pour parvenir à la papauté, je vous conjure « d être persuadé que vous en partagerez toute « l'autorité; et je suis prêt à vous en donner toufe tes les assurances que vous pourrez exiger pour « un si grand bienfait. »

Le roi le releva avec bonté ; et , l'ayant embrassé en signe d'une parfaite réconciliation , il lui dit que, quand il seroit sur la chaire de Saint- Pierre, il souhaitoit qu'il lui accordât six grâces , toutes justes, dit-il, et qui n'alloient qu'au bien de l'église et de son État ; mais qu'il en vouloit être assuré, avant que de prendre avec lui des engagemens plus particuliers. Les deux premières conditions que ce prince lui proposa , ne regardoient que les différends qu'il avoit eus avec le Pape Boniface, et dont il prétendoit qu'il cassât tous les actes faits contre lui, contre les cardinaux Colonne, et ses principaux sujets. U demanda , pour troisième, condition , qu'il lui promît de condamner la mémoire de Boniface, et de faire brûler ses os , comme on en usoit à l'égard des athées ou des hérétiques. Le quatrième arti-

VlLLAfcFT.

cle concernent les intérêts des cardinaux Co- Ion ne, que Boniface, en haine de leur attache- du ment pour la France, avoit dégradés de leur dignité ; le roi exigeoit qu'ils fussent rétablis avec une restitution entière de tous leurs biens. Philippe, pour cinquième condition, demanda la permission de lever des décimes sur le clergé de France, pendant cinq ans consécutifs. La sixième condition ne devoit être déclarée qu après la cérémonie du couronnement du futur Pape. « Mais «je veux, dit le roi, que, pour sûreté de vos pro « messes, vous en fassiez des sermens solemnels «sur le Saint-Sacrement; et, de plus, que vous « me donniez en otage votre frère et vos deux « neveux, que je conduirai à Paris sous prétexte «de les concilier avec le comte de Valois, mon «frère; et je les y retiendrai jusqu'à l'entière «exécution de votre parole. C'est à présent à «vous, ajouta le roi, à voir si ces conditions « vous conviennent. »

L'ambitieux prélat, ivre de joye et d'espérance, promit tout, et en fit des sermens solemnels sur le Saint-Sacrement. Il manda, en mêmetems, son frère et ses neveux, qu'il remit au roi. Ce prince aussi-tôt dépêcha un courrier au cardinal Dupré, et à ceux de sa faction, pour leur donner avis qu'il avoit pris, avec l'archevêque de Bordeaux, toutes les sûretés nécessaires pour ses intérêts et pour ceux de la Maison. Colonne; qu'il amenoit actuellement à Paris le frère et les deux rifeveux de l'archevêque; et qu'ils pouvoient,

sans différer plus long-tems, l'élire pour Pape-

BE ' Le roi et le prélat se séparèrent également con-

Vill4ret. tens l'un de l'autre ; et le courrier de ce prince arriva à Perouse cinq jours avant l'expiration du terme dont on étoit convenu par le traité.

Le cardinal Dupré, instruit des intentions du roi, les communiqua aux autres cardinaux, partisans de la France; et ils déclarèrent ensuite, à ceux de la faction contraire , qtr ife étoient prêts à exécuter leur parole, et à choisir, pour Pape, un des trois archevêques qui leur avoient été proposés. Il se fit une assemblée soleinnelle dans la chapelle du conclave; on commença, après l'invocation du Saint-Esprit, par ratifier de nouveau le traité fait pour l'élection. Le cardinal Dupré nomma ensuite, pour vicaire de Jésus- Christ, Bertrand de Got, archevêque de Bordeaux : ce qui fut suivi des acclamations de tout le sacré collège, et sur-tout de la part du neveu et des créatures de Boniface, qui ignoroient ce qui s'étoit passé entre le roi et l'archevêque, et qui se flattoient d'avoir un Pape de leur parti, et ennemi de ce prince.

Mais ce prélat n'eut pas plutôt reçu le décret de son élection, que, dans les transports de joyc que lui causoit un bonheur si inespéré , il laissa échapper le secret de sa réconciliation avec le roi de France. On n'en douta même plus, quand on vit qu'il avoit convoqué, à Lyon, tout le collège des cardinaux pour la cérémonie de son

couronnement, que Philippe honora de sa pré* ~

seoce. i»k

Ce fut, à ce qu'on prétend, après cette grande V|LUWtT * cérémonie, que ce prince déclara au Pape la sixième des conditions qu'il avoit exigées de lui dans leur entrevue, et qu'il s'étoit réservé de lui expliquer après son couronnement. Ce pontife fut bien surpris d'apprendre que cette condition renfermoit l'extinction et l'abolition de l'Ordre entier des chevaliers du Temple. Le roi, pour autoriser la justice de sa demande, lui dit qu'ils étoient coupables des crimes les plus affreux , et qui! en avoit de bonnes preuves. Clément, pour satisfaire à ses engagemens, l'assura qu'il alloit travailler à fuire faire des informations secrettes; et qu'il le prioit de lui faire communiquer, de son côté, ce qu'il avoit de preuves contre ces

chevaliers.

I^e nouveau pontife, après son couronnement, déclara que, tant que l'Italie seroit déchirée par les factions des Gibelins et des Guelphes, il resterait en France. Il prit ensuite le chemin do Bordeaux, et passa par Maçon, Brives, Bourges et Limoges. Le continuateur de Nangis rapporte, sur Tannée i3o5, que ce pontife, en traversant ces diocèses, pilla, soit par lui-même, soit par ses satellites, tous les biens des églises, et des bénéficiera qui se trouvèrent sur son passage ; en sorte que l'archevêque de Bourges se vit réduit, pour vivre chaque jour, à la nécessité d assister

48 HISTOIIIE D£ LORDRE

"~ à tous les offices du chœur, comme un simple

de chanoine, afin d avoir part aux distributions ma- ViLLAHKT. nU elles (i).

Les cardinaux Italiens ne furent pas longtems sans se repentir d avoir élevé au souverain pontificat un prélat Français, si avide d argent. Ils jugèrent bien que, si la thiare restoit longtems en France , ils n auraient pas beaucoup de part au gouvernement, et par conséquent aux trésors de l'église. Le cardinal Mattheo-Rosso des Ursins , Italien , et ennemi des Français , outré de se voir la dupe du cardinal Du pré, le rencontrant, un jour, dans l'antichambre du Pape:

« Vous êtes venu à bout de vos desseins, lui dit- « il avec un souris amer, et nous voilà transplante tés au-delà des monts; mais ou je connois mal « le caractère des Gascons , ou je serai bien « trompé si on revoit de long-tems le Saint-Siège « à Rome. »

Cette capitale du monde Chrétien, autrefois la maîtresse et la souveraine des nations, par

(i Papa CÏemens, circa purificaiionem beatœ Maria? , à Lugduno recédera Burdegalis per Matisconem , Brivalum, Bituricas.... et Lemovicas iter faciens, ta m religiosorura quàm saecularium ecclesias et monasteria tàm per se quàm per suos satellites deprsedando, multa etçravia intulit eis damna : et frater iEgidius, Bituriceosis arckiepiscopus per hujusmodi depradationes ad tanfam devenit inopiam , quôd tanquam unus de suis simplicibus canonicis, ad percipiendum quotidianas distribution es pro vitœ neceasaiiis, horas ecclesiasticas frequentare coactussit.

Téloignement de la Cour Romaine , perdoit le — "<

peu d'éclat qui lui étoit resté de son ancien em- DK pire. Touà les Italiens gémissoient de cette trans- VlLLABET ' lation, que la plupart, par rapport au tems quelle a duré, ont comparée à la transmigration de Babylone. Il y a eu même des historiens qui uont point fait de scrupule d'attribuer cette translation à l'attachement que le pontife avoit pour la comtesse de Périgord, fille du comte de Foix, princesse d'une rare beauté, et dont apparemment il eut de la peine à se séparer (i). Les mêmes auteurs l'accusent, pour satisfaire son avarice, d'un honteux commerce des choses saintes (2).

Peut-être que le lecteur trouvera que, nous sommes entrés dans un trop grand détail au sujet des intrigues de ce conclave ; mais on a cru,

(1) Histoire de M. l'abbé Fleury , lib. XClt, pag. a3g.

(2) Questo papa fue buomo molto cupido di moneta è simoniaco che ogni benefitio per moneta in sua corte si vendea è fue lusurioso, si dicea che tenea per arnica la co m cessa di Paragorgo bellissima dona figlivola del comte di Foy. Giovan Villani^ lib. IX, chap. 58. — Papa, ut chronica referunt, fuit nimis cupiditatibus deditus; propter quod scelu* simoniœ, maxime à canpnibus delestalum etpunilum, muhùm viguit in curià suà circa bénéficia» Quod amem quidam dtcunt in papa m non posse cadere «rooniam, beatus Thomas hos reprobat: insuper et minus honestae vitœ fuit, et communitèr dicebatur cum quâdam comi lissa , pulcherrimà muliere contubernium babere. Sanctus Antonius Flor. archiep. de concilie* Viennenii f tff. ai. §. 3.

5o HISTOIRE DE LORDRE

— ; par rapport aux faits qui suivent, que nou6 ne

de pouvions nous dispenser de représenter le carac- ViLnwt. i^ç j e œ p a p e ^ e t j e rapporter les causes secret-

tes de la complaisance qu'il eut, depuis, pour la plupart des desseins de Phi lippe- le- Bel, tant à Tégard des Templiers, que des Hospitaliers de Saint-Jean.

Ce nouveau pontife , voulant signaler son zèle par quelque entreprise d éclat, et qui fut du goût de son siècle, proposa de faire passer une croisade en Orient , pour le recouvrement de la Terre-Sainte. Dans cette vue, et pour être instruit des forces des infidèles, peut-être aussi pour être éclairci des accusations que le roi de France avoit intentées contre les Templiers, il fit sçavoir aux deux Grands- Maîtres qu'ils eussent à se rendre incessamment auprès de lui, avec les principaux chevaliers des deux Ordres.

m Les rois de Chypre et d'Arménie,» dit-il, dans sa lettre au Grand-Maître des Hospitaliers, « nous sollicitent puissamment de leur procurer «quelques secours. C'est pourquoi nous avons «résolu d'en délibérer avec vous^ et avec le « maître du temple : vu principalement que, par « la connoissance que vous avez du pays , vous « pourrez, mieux que tous les autres, nous con- « seiller sur la manière de conduire cette entre- « prise , outre qu'après l'église Romaine , per- « sonne n'est plus intéressé que vous dans le « succès. Nous vous ordonnons donc de vous « préparer à venir ici le plus secrettement que

DES CHEVALIERS DE MALTE. -5j

« vous pourrez, et avec le moins de suite* puis-

*< que vous trouverez, deçà la mer, un assez „ R « grajnl nombre de vos chevaliers pour vous &c- Vauaw. «compagner. Mais ayez soin de laisser daii s «lisle de Chypre, un bon lieutenant et des che- « valiers capables de défendre la ville de votre '

«résidence; en sorte que votre absence, qui ne « sera pas longue, ne porte aucun préjudice aux «affaires de votre Ordre (i). Cependant ne laissez , «pas d'amener avec vous quelques chevaliers, «que leur sagesse, leur expérience et leur zèle «rendent capables de nous donner, conjointe- «ment avec vous, d'utiles conseils. » Cette let- z 3o6. tre est datée de Bordeaux , le 6 de juin 1 3o6.

Le Grand -Maître des Hospitaliers étoit en mer quand cette lettre lui fut envoyée de lisle de Chypre, où elle avoit été adressée. Il récrivit aussitôt au Pape pour s'excuser, s il ne faisoit pas aussi promptement ce voyage que sa sainteté sembloit le souhaiter; et il seq dispensa sur une entreprise qu'il avoit formée, et à laquelle il étoit actuellement attaché. Les Hospitaliers, rechutes des mauvais traitemens qu'il? recevoient du roi de Chypre, et de la dureté de sa domipation, se voyant, d'ailleurs, comme relégués dans un bourg , et sans un port , si nécessaire à leurs arméniens, étoient convenus d'abandonner un séjour si incommode, dans le dessein de se rendre maîtres , dans le voisinage de la Terre-

(i)Rahiaicl. tom. i5.

52 HISTOIRE DE LORDRE

Sainte , de quelque isle où l'Ordre , sans avoir

nE à répondre qu'à ses supérieurs , pût aller à la Villaret. mer? et remplir les obligations et les devoirs de son état.

Le Grand-Maître , l'esprit rempli d'un aussi grand dessein, et qu'il tenoit fort secret, jetta les yeux sur l'isle de Rhodes, peu éloignée de la Palestine , et qui avoit un port excellent. Cette isle , de la dépendance de l'empire de Constantinople, s'étoit sentie, comme la plupart de celles de l'Archipel, de la révolution arrivée, dans cette capitale, par la conquête qu'en a voient faite les Français et les Vénitiens. Les Génois , de leur côté, setoient emparés de la plupart des Cyclades et des Sporades. Rhodes et les petites isles qui en dépendent, étoient tombées au pouvoir de ces républicains, pendant l'absence d un seigneur Grec , appelle Jean de Gabales , qui en étoit gouverrieur. Vatace, dont nous avons déjà parlé, et qui dans le démembrement de l'empire, s'en étoit érigé un particulier, dont Kicêe étoit la capitale, chagrin de voir que les princes Latins emportassent, tous les jours, quelques morceaux de l'empire Grec, avoit envoyé , en Tan 1249, Jean Cantacuzène, son grand échanson , avec une puissante flotte, pour chasser les Génois de l'isle de Rhodes. Ce général Grec aborda dans l'isle , et y débarqua ses troupes sans obstacle. Heureusement pour les Génois, Guillaume de Villehardouin, seigneur Français et prince de l'Achaye, et Hugues, prince de la

Maison de Bourgogne, passant, en ce te m s- là , par '

Rhodes pour se rendre auprès du roi Saint-Louis, *" L * qui étoit dans Hsle de Chypre, laissèrent aux VnLA « K *« Génois un corps de troupes qui leur aidèrent à chasser les Grecs. Vatace, le plus habile prince de son siècle, profitant, depuis, de la consternation où ils trouvèrent les Latins par la prison de Saint -Louis, chef de la croisade, envoya, à Rhodes , Théodore Protosebaste , qui reconquit cette isle sur les Génois. Les Grecs y rétablirent leur autorité; mais cet empire tombant en décadence, des seigneurs de la Maison de Gualla, gouverneur de Rhodes , s'érigèrent insensiblement en princes de cotte isle; et, pour se fortifier contre leurs souverains, ils la peuplèrent d'un grand nombre de marchands et d'habitans Turcs et Sarrasins. On prétend même qu'ils admettaient dans leurs ports des corsaires infidèles, qui y trouvoient toujours un asylesùr quand ils étaient poursuivis par les galères des Hospitaliers, ou par les vaisseaux des autres princes Chrétiens.

Le Grand-Maître, après avoir côtoyé l'isle de Rhodes, reconnu ses ports et ses forteresses, et s'être instruit du nombre de ses habitans, ne se trouva pas de forces suffisantes pour en tenter la conquête. Ainsi il pensa à se m parer de différentes petites isles voisines, et qui, quoiqu'habitecs, ne sont presque que des rochers. Mais n'y ayant point trouvé de places fortifiées où il pût se maintenir, et dans la crainte que, s'il s'çtta

54 HISTOIÔE DÉ LORtiRE

choit à quelqu'une de ces petites isles , cette en- » B treprise ne décelât son dessein sur Rhodes , il Viliahet. r eprit le chemin de lisle de Chypre, et revint à Limisso. Il se disposoit, après cette expédition , à partir pour aller rendre compte au Pape du projet qû il méditoit, et pour tâcher d'obtenir de ce pontife et des princes d'Occident, les secours nécessaires pour cette entreprise; mais il fut arrêté par une longue maladie qtii se termina par sa mort.

Tous les chevaliers furent sensiblement affligés de la perte de ce Grand-Maître, sur-toujt dans une conjoncture si importante à l'Ordre. Le chafoulques pître, persuadé que Foulques de Villaket, son Villaret. frère ,' n'ignoroit rien de ses desseins les plus sei3o8. crets, et que, par sa valeur, il étoit très-capable * de les faire réussir, jugea à propos de le notnmer ° 7 ' pour son successeur. Ce Grand-Maître ne se vit pas plutôt revêtu de cette dignité , qu il s'embarqua sur les galères de son Ordre, et passa en France pour y conférer, avec le Pape et le roi , touchant l'entreprise de Rhodes, dont le dernier Grand-Maître lui avoit confié le dessein.

Il y avoit plus d'un an que Jacques de Molay, d'une Maison illustre dans le comté de Bourgogne, et Grand -Maître de l'Ordre des Templiers J pour satisfaire aux ordres du Pape, s'étoit rendu dans la ville de Poitiers, où étoit alors la Cour^ de Rome. Ce Grand- Maître avoit été accompn-l gné de la plupart de ses chevaliers, qui, febutès! comme les Hospitaliers, des avanies qu'ils avoient

à essuyer, tous les jours, de la part du roi de , Chypre et de ses ministres, avoient abandonné »« cette isle. Ils s'étoient dispersés, à leur retour, v » tmT dans les différens États de la Chrétienté, où ils avoient un grand nombre de riches commande* ries; et il n'étoit resté , dans l'isle de Chypre, que le grand -maréchal de l'Ordre, et yn certain nombre de commandeurs. Le Grand -Maître , à ce qu'on prétend, avoit apporté du Levant des trésors immenses , qu'il déposa , depuis , à Paris , dans sa maison du Temple.

Ce seigneur, en arrivant en France, avoit retenu auprès de lui les principaux chevaliers de son Ordre; et ce fut en leur compagnie qu'il c'était présenté devant le Pape. Us en furent tous bien reçus, sans que ce pontife leur laissât pénétrer le motif secret qui 1 avoit déterminé à les appel 1er en France. Il parut même goûter l'esprit du Grand-Maître, qu il entretint, plusieurs fois, au sujet d'une croisade qu'il feignoit de vouloir publier incessamment. Il poussa la dissimulation jusqu'à lui délivrer un mémoire auquel il lui ordonna, après qu'il seroit reposé, de vouloir bien répondre exactement.

Par ce mémoire , le Pape , en supposant toujours le projet d'une croisade, lui demandoit quel secours les Latins pouvoient espérer du roi de la petite Arménie ; quels étoient les ports , les rades et les places de la Palestine où les croisés pourraient plus facilement aborder ; et si on ferait partir les troupes de l'Europe dans le grand

56 HISTOIRE DE LORDRE

~ ou le petit passage , c est-à-dire, dans les mois de

de mai ou de septembre : saisons auxquelles les ca- Viuabet. ravanes d e pèlerins partoient ordinairement

pour la Terre-Sainte ; et on appelloît ces embar- / quemens, grands ou petits passages, selon le

nombre de vaisseaux et de troupes qu'on envoyoit au Levant.

Le Pape, par un mémoire séparé, ajouta, que la dissention qui ne se renouyelloit que trop souvent entre les Templiers et les Hospitaliers, n'ayant pas peu contribué à la perte de la Terre- Sainte, on lui avoit conseillé, pour le bien commun des deux Ordres, et pour l'édification des fidèles, d'unir, pour toujours, les Templiers et les Hospitaliers sous un même habit, sous une même règle et sous un seul Grand-Maître. Le souverain pontife lui ordonnoit de lui en dire son sentiment avec une sincérité entière. Peutêtre que le Pape, par cette union des Templiers avec les Hospitaliers dont la réputation étoit entière, n'auroit pas été fâché de soustraire les Templiers aux instances que le roi de France faisoit contre cet Ordre , dont il demandoit l'extinction.

L'histoire nous a conservé la réponse que le Grapd-Maître des Templiers fit à ces deux mémoires du Pape (i). Il dit premièrement, que, dans une bataille et une action décisive, il n'y avoit pas grand fond à faire sur les Arméniens,

(i) Bal. Pap. Aven. tom. a, pag. 176.

plus di «posés à fuir qu'à combattre de pied ferme } et que si, sans tenter d'autre conquête, on ren- ""m" ierinoit le secours qu'on vouloit faire passer en v,M ' mT ' Orient, à la seule défense de la petite Arménie, sa sainteté devoit sçavoir que les Arméniens, >

*chi«ma tiques et ennemis de tous les chrétiens Lutins, ne les admettaient jamais dans leurs châteaux et dans leurs places fortes , quoiqu'ils ne fussent passés en Orient que pour les secourir; et que les croisés, réduits à tenir la campagne, seroient souvent surpris et massacrés par les Turcomans at parles Bédouins, qui occupoient les montagnes frontières de l'Arménie, d'où ils faisoient continuellement des courses dans le plat pays.

Par ces raisons , et par beaucoup d'autres , qui sont fort étendues dans ce mémoire, le Grand- Maître fait voir l'inutilité du petit passage, et d un foible secours qui ne servirait, dit-il, qu'à faire périr ceux qui le composeraient, et qui rendrait les chrétiens Latins méprisables. Il conclut que, pour pouvoir se flatter d'un heureux succès, il ne fallait rien négliger pour rendre ce passage le plus nombreux et le plus puissant qu'on pourrait. Dans cette vue, il exhorte le Pape à communiquer son mémoire aux rois de France, d'Angleterre, d'Allemagne, de Sicile, d Arragon, de Castille (i), et à tous les princcjs

(f)Phlllp|>ede-Bol, Edouard II, Ifonry «lit Luxembourg, dom Padrique d'Arritgon , (loin Jairae , Ferdinand IV.

58 histoire de l'okore

. souverains cle la Chrétienté , « dont Dieu , dtt-iî ,

db «par sa grâce puisse toucher les cœurs ^ et les

VitLARiT. déterminer à chasser les infidèles d'une terre « teinte du sang adorable de Jésus-Christ. »

Il propose ensuite d'engager les Génois, les Vénitiens et les autres puissances qui ont des ports dans la Méditerranée , à fournir les galères et les vaisseaux nécessaires pour le grand passage , et pour le transport des troupes de la croisade. Il représente encore que les Chrétiens, ne possédant plus un pouce de terre dans le royaume de Jérusalem, ni dans la principauté -d'Antioche, l'armée Chrétienne, si on prétendôit en chasser les infidèles, devoit être composée au moins de quinze mille hommes d'amie, et de cinq mille d'infanterie.

A l'égard du débarquement, il conseille, pour rafraîchir l'armée Chrétienne, qu'il se fasse d'abord dans l'isle dev Chypre, d'où elle pourroit passer ensuite facilement dans la Palestine. Mais , à l'égard de la plage et de l'endroit de ce royaume , où il faudroit aborder, il prie le Pape de le dispenser de mettre son avis par écrit, et de souffrir qu'il ne s'en explique que de vive voix, soit é à lui, ou au roi de France; de peur qu'un dessein si important, et d'où dépendoit tout le succès de la croisade, ne fût pénétré et ensuite traversé par les infidèles;

Il insinue qu'il seroit fort à propos d'envoyer au printems six galères vers l'isle de Chypre, pour tenir la mer et pour arrêter les navires de

DES ÉflEVALIERS DE MALTE. 5$

quelques marchands Chrétiens, qui préférant

un gain sordide à l'intérêt de la religion , entre- "^

lenoient des intelligences criminelles avec les VlLLAttËT -

Sarrasins, et leur portaient, contre les défenses

de l'église, des armes et même du bois travaillé

et tout préparé ; en sorte qu'il ne restait plus, pour

en composer des galères, qu'à assembler et à

joindre ces différentes pièces.

Il ajoute que cependant on ne doit pas donner le commandement de ces dix galères Chrétiennes, ni aux Templiers, ni aux Hospitaliers; de peur que, si ces chevaliers surprenoient en fraude, et arrêtaient quelques vaisseaux qui appartinssent à des marchands Vénitiens ou Génois, ils n'attirassent sur ces Ordres militaires, la haine et le ressentiment de ces deux puissantes républiques.

Le second mémoire contient une réponse au dessein que le Pape faisoit d'unir sous un même chef et sous une "même règle, les Templiers et les Hospitaliers. Le Grand-Maltrc lui représente que, sous le pontificat de Grégoire IX; et lé règne de Saint-Louis , on avoit proposé , au concile de Lyon, un pareil projet et même beaucoup plus étendu, qui comprenoit l'union de tous les Ordres militaires qui se trouvoient clans V église; que le Pape et le roi, qui assistèrent à ce concile, voulurent entendre, là-dessus, l'avis de frère Guillaume de Beaujeu, Grand-Maître des Templiers ^ et de frère Guillaume de Courcelles , un des principaux chevaliers de l'Ordre

60 HISTOIRE DE i/ORDRE

— — de Saint- Jean , qui se rencontrèrent dans le ° D k l M même tems à Lyon ; que le Grand-Maître m des

\iLLk&LT. Templiers remontra que les rois des Espagnes , qui avoient à soutenir une guerre continuelle contre les Maures , et qui tiroient leurs principales forces des Ordres militaires établis dans leurs États, ne consentiroient jamais que ces chevaliers Espagnols , qui dépendoient de leurs souverains , passassent sous l'autorité d'un chef étranger, ni qu on les unit avec d autres Ordres militaires qui avoient différens objets et diffère ns statuts; et que, sur ces remontrances du Grand-Maître, on se désista de ce dessein.

Il convenoit qu après la perte de Saint-Jeand'Acre , on avoit encore agité cette question; que le Pape Nicolas IV, pour couvrir la honte de n'avoir pas fourni le moindre secours aux assiégés, setoit. déchaîné ei* plusieurs consistoires contre les Templiers et contre les Hospitaliers, comme si, par leurs prétendues dissentions, ils eussent causé la perte d'une ville si importante ; que personne dans la Chrétienté , et même parmi les infidèles, n' ignoroit que le Grand-Maître des Templiers , le maréchal des Hospitaliers , et plus de quatre cents chevaliers des deux Ordres, avoient péri à la défense de cette place d'où il netoit sorti que dix Templiers ; mais que tous les projets et les discours de ce pontife , au sujet de la nécessité de l'union , n avoient point eu de suite; que le Pape Boniface VIII, affectionné particulièrement aux Ordres militaires, et qui

DES CHEVALIERS DE MALTE* 6l

ne les vouloit unir que pour le» rendre plus „ puissans, avoit , a son four, abandonné ce ue dessein; qu'après bien des raisonnemens, on v,tum était convenu, à la fin , de laisser subsister chaque Ordre en son particulier, et selon ses règles et sa forme de gouvernement.

' Le Grand-Maître, après avoir rapporté ces exemples, entre ensuite dans le fond de l'affaire; et il représente au Pape, i°, le péril où il expose le salut des religieux militaires en les obligeant de quitter leur première règle, et en les assujettissant d'en pratiquer une autre pour laquelle ils n'a voient pas reçu la grâce de la vocation. 2° Il lui remontre que, supposé cette union, ces chevaliers, quoique originairement de différons Ordres , étant obligés de vivre dans la même communauté, ne manqueraient jamais d'avoir des disputes sur la préférence de leurs premières professions ; et que ces disputes entre des gens pleins de courage, et armés, pourroient dégénérer dans des combats, au grand scandale de toute la Chrétienté ; 3° que, dans chaque maison des Templiers , on faisoit , trois fois la semairie, une aumône générale, et qu'on donnoit , totifc les jours, aux pauvres toute la desserte du réfectoire ; que pareillement les Hospitaliers , fondés originairement sur l'exercice continuel de la charité, faisoient, pour ainsi dire, une aumône continuelle par les différens secours qu'ils don-» noient aux malades et aux pèlerins ; mais que , si de ces deux maisons on nen faisoit plus qu'une,

"J *" il ne s'y feroit, au préjudice des pauvres, qu'une

de seule aumône: ce qui devoit 3 entendre égale- Villimt. men |; <je l'office divin , et de .tous les exercices de piété qui se pratiquoient , quoique différemment, dans les CQmraanderies des deux Ordres. 4° Chaque Ordre, dit-il , a un chef et un Grand-Maître et plusieurs autres officiers , comme sont les prieurs, les baillis, le maréchal, le grand commandeur, le drapier, l'Hospitalier, et le turcopolier; que si, dans l'union qu'on projette, on conserve ces mêmes charges, il se trouvera dans chaque prieuré deux titulaires: si on en supprime un, sur lequel des deux Ordres tombera cette réforme? Est-il juste, sous prétexte de cette union, de dépouiller de leurs emplois d'anciens chevaliers , qui n'y sont parvenus que par leurs services , et en répandant leur sang pour la défense de la Gh ré tien té ?

«Je sçais bien, continue ce Grand-Maître, *que l'objet de cette union est de faire cesser « cette jalousie d'honneur, qui ne se rencontre « que trop souvept entre des guerriers qui aspi- « reut tous à la même gloire. Mais je réponds , « dit-il, que c'est de cette émulation que les fche- «valiers Latins ont tiré de plus grands avantages; que rien n'a plus élevé le courage d'un a Ordre, que la valeur qu'il remarquoit dans un «autre; et qu'on a toujours observé, que si les «Hospitaliers faisoient venir de leurs comman- «deries, et pour le secours de la Terre-Sainte, «dos vaisseaux, des troupes, des armes et de*

« vivres, les Templiers, à leur exemple, et pour «les surpasser, s'ils pou voient, faisoient encore i>* « de plus puissans armemens. Vumm*.

« Ce n'est pas, très-saint Père, ajoute le Grand- « Maître, que je ne convienne que, dans un tems «comme celui-ci, où tout le monde, princes»

« prélats, ecclésiastiques et religieux, envient les « grands biens dés deux Ordres , et tachent, sous «différons prétextes, de s'en emparer, ce ne fût « un grand avantage de nous réunir, pour résulter plus facilement aux entreprises des usurpa* « teurs. Mais c'est à votre sainteté à balancer cet «avantage, contre les raisons que je vous ai ex~ «posées ; et/si vous lavez agréable, je ferai te- « nir, en votre présence, un chapitre des prieur?, «des baillis, et des principaux commandeurs «qui se trouveront en-deçà de la mer. Vous «pourrez par vous-même, très-saint Père, apprendre ce qu'ils pensent de cette union, et « dans quelles dispositions tout l'Ordre est à ce * sujet. Après les avoir entendus, votre sainteté, «suivant ses lumières et la plénitude de puis- « sance quelle aura reçue de Dieu, décidera sou- « verainement de ce qui lui aura paru de plus « convenable au bien commun de toute la Chré- « tienté. »

L'histoire ne nous a point instruits de l'usage que le Pape fit de ces deux mémoires. Ce ne fut même que deux ans après qu'on reprit le projet de la croisade. A l'égard de l'union des deux Ordres, apparemment que le Pape en sentit les in-r

" convéniens, et qu'il fut touché de la solidité des

de raisons du Grand-Maître, et des sentimens de Villarbt. religion e t <j e piété répandus dans son dernier

mémoire. Peut-être même que ce pontife navoit proposé cette union des Templiers avec les Hospitaliers , que comme une espèce de réforme à l'égard des premiers , et pour s'épargner la discussion des crimes dont Philippe-le-Bel lui avoit fait des plaintes secrettes, et dont ses ambassadeurs poursuivoient vivement l'éclaircissement et la punition. Pour ne pas interrompre la narration de ce qui se passa alors au sujet de Fisle de Rhodes, je différerai à donner le détail de cet événement si singulier, et de tout le procès des Templiers , jusqu'à ce que je sois parvenu à l'année où il fut terminé.

Le dessein des Hospitaliers, comme nous l'avons dit , étoit d'abandonner Tisle de Chypre, et de tâcher de se rendre mattres de celle de Rhodes. Mais un projet de cette importance exigeoit des forces supérieures à celles de l'Ordre. Le Grand-Maître, dans l'espérance de tirer des secours du Pape et du roi de France, passa dans ce royaume, et se rendit à Poitiers, où l'un et l'autre, de concert, étoient déjà arrivés pour traiter de l'affaire des Templiers. Foulques de Villaret leur fit demander une audience secrette. Il leur représenta d'abord les avanies que les Hospitaliers avoient continuellement à essuyer de la part du roi de Chypre et de ses ministres, l'humeur défiante et ombrageuse de ce prince,

taMÉ»

qui, dans la crainte de s'attirer le ressentiment ""et les armes du Soudan d'Egypte et des autres m princes infidèles, traversent les arméniens d e VlLLà11 "* l'Ordre, et empèchoit les chevaliers de sortir de ses ports. Ce Grand-Maître, après avoir fait voir l'impossibilité, pour son Ordre, de rester plus long-tems dans les États d'un prince si plein dune timide politique, leur communiqua le projet de l'entreprise sur l'isle de Rhodes. Il leur en fit envisager toute Futilité, et il leur représenta que ce seroit un entrepôt pour toutes les croisades, et pour toutes les flottes Chrétiennes qui passeraient en Orient ; qu'on devoit même regarder la conquête de cette isle comme un gage assuré de celle de la Terre-Sainte, par le grand nombre de vaisseaux que les chevaliers mettraient en mer , et qui empêcheraient les corsaires Turcs et Sarrasins de porter du secours aux infidèles qui occupoient la Judée. Mais il ajouta, que les forces de son Ordre n'étoient pas suffisantes pour une si haute entreprise, et qu'il ne s'y engagerait pas, s il né toit assuré du secours du père commun des fidèles, et de celui du plus puissant roi de l'Europe.

Le Pape et le roi persuadés , comme on l'étoit encore, en ce tems-là, dans toute la Chrétienté, qu'il n'y avoit point d'action plus méritoire pour parvenir au ciel, que de prendre part, et de contribuer à ces guerres saintes, donnèrent de grandes louanges au Grand-Maître, et à tous les chevaliers de l'Ordre de Saint Jean : et, pour les

66 HISTOIRE DE LORDRE

encourager à suivre un si noble projet, ils leur

° ut** promirent de puissans secours. Le Pape, dans la

VuiAAET. VQe q ue i a conquête de fisle de Rhodes feroit beaucoup d'honneur à son pontificat , avança , de ses propres deniers, quatre-vingt-dix mille £loriqs à l'Ordre pour lever des troupes.

Afin de ne pas laisser pénétrer le secret de .cette entreprise, on publia une croisade générale pour le recouvrement de la Terre-Sainte. Le Pape y attacha des indulgences plénières avec tous les privilèges que ses prédécesseurs avoient accordés dans de pareilles expéditions. On comprit même, dans le bénéfice de ces grâces apostoliques, ceux qui contribueraient aux frais de cet armement. Un grand nombre de personnes de toutes conditions, sur-tout du côté de l'Allemagne, abandonnèrent leurs pays, et s enrôlèrent pour cette sainte milice. Les femmes même voulurent prendre part à cette croisade, et plusieurs donnèrent jusque leurs joyaux , et ce quelles avoient de plus cher (i). De tout cet argent on acheta des vaisseaux , des armes et des vivres,

Charles II, roi de Sicile, et la république de Gênes, quoiqu'ils ignorassent le dessein secret de cette entreprise, fournirent des galères pour

(i)Pro passagio congregata fuit pecunia, et armorura *c aliarum rerum copia, ofFerentibus fidelibus viris ac mulieribus jocalia, et quœ habebant carissima. .{fa/. Pap. Avai. ex quinid vitd démentis. V.

le transport des croisés. Le rendez-vous étoit dans „ le port deJBrindes, a lextrêiqité du royaump de D£ Naples. Il y accourut un si grand nombre de VlUAMT croisés, que les chevaliers de Saint-Jean, n ayant pas assez de vaisseaux de transport, et craignant d être embarrassés de cette multitude de gens de toutes conditions, se contentèrent de choisir les plus nobles et les mieux armés. Il y eut un grand nombre de gentilshommes, des premières Maisons d'Allemagne, qui, dans cette occasion , prirent l'habit et la croix de Saint-Jean (1); ces illustres chevaliers furent présentés àr Villa ret par le frère Heltwig de Randersack, grand-prieur d'Allemagne, 'qui, à la tête de cette généreuse noblesse, acquit beaucoup de gloire dans cette entreprise.

lie Grand-Maître prit ensuite congé du Pape, i3o8. qui le combla, et tout l'Ordre, de grâces et de bénédictions. Il leur accorda particulièrement, .en cas que leur entreprise réussît, le droit, dans le tems de vacance, de nommer l'afchç vêque de Rhodes. De gros tems ne permirent de mettre à Ja voile qu'au commencement du printems. La flotte, Chrétienne côtoya l'Albanie, passa la Morée et l'isle de Candie; et laissant Rhodes à gauche, et assez loin pour ne pas donner de soupçons aux Grecs et aux infidèles, on, alla débarquer dans l'isle dejGhypre et dans le port de Limisso. Le Grand-Maître n'y resta qu'autant de tems

(1) Pantal. Hist. Johan. Baatleœ.

~ ~ qu'il lui en fallut pour prendre sur ses vaisseaux sb les chevaliers qui étoient dans Fisle avec tous * les effets de la religion : il se rembarqua ensuite. Le roi de Chypre , les princes voisins , et même les chevaliers et les croisés qui étoient sur la flotte , étoient également persuadés que cet armement regardoit la Palestine et la Terre-Samte. Mais le Grand-Maître, après avoir tenu la mer pendant quelques jours, s arrêta à Macri, sur les côtes de la Lycie, soit pour y faire de l'eau et se rafraîchir, soit pour y attendre des nouvelles des espions qu'il avoit epvoyés pour reconnoître Tisle et la ville de Rhodes, et prendre, sur leurs avis, les dernières mesures pour le débarquement.

Ce fut apparemment de cet endroit où, an rapport de l'historien Pachimère (i), il dépêcha des ambassadeurs, au nom de tout FOrdre, à l'empereur Açdronic, pour lui foire part de son entreprise, et pour lui demander l'investiture de Rhodes, qui relevoit à la vérité de 1 empire, mais dont les Grecs rebelles , de concert avec des Sarrasins , s étoient emparés, et qui , pour se fortifier dans leur usurpation , y avoient appelle des corsaires. Ces ambassadeurs lui représentèrent que l'Ordre s engageoit à en chasser ces pirates qui infestoient toutes les mers de l'empire; et qu'en reconnoissance de l'investiture, ettfi titre de feuda taire, il lui fourniroit, tous les ans, trois cents

(i) Ub. VIT, chap. 3o et 3i.

chevaliers, la plupart gens de commandement, — — et qu'il pourroit mettre à la tête des troupes oc ^ l1it qu'il entretenoit sur les frontières de, la Perse. Vi*uiw.

Mais Andronic , naturellement ennemi des Latins, comme la plupart des princes Grecs, rejetta avec hauteur ces propositions. 13a château qu'il possédoit encore dans cette isle , au rapport de l'historien Grec , et quelque ombre de souveraineté, quoique bien équivoque, que lui laissoient les Gualla, lui faisaient croire qu'il lui sec oit plus aisé d'y rétablir entièrement son autorité , que si les Hospitaliers, soutenus des princes d'Occident , en étaient les maîtres. Pendant que cette négociation se passoit à Constantinople, le Grand -Maitre, qui en avoit bien prévu le succès, avoit mis à la voile: et, après avoir déclaré publiquement son dessein, il avoit abordé à l'isle de Rhodes , surpris les habitans , Grecs et infidèles ; et , sans trouver d'abord qu'une foible résistance, il. avoit débarqué ses troupes, ses vivres et ses machines de guerre (1),

( 1 ) Anno eodem i3o6, bospitalarii cura exercitu ebristiaoorum, oppugnare cœperunt insulam Bbodi cùm circomadjacentibus insulis circitèr quinque, quœ.ab infide* libus Turcis iûhabitabantur sub donûnio imperaterri» Constantinopolitani : ceperunt autem statim ab initio aliquas insulas et castella: ateteruntque in pugnà et conflictu obsîdentes paritèr et obsesai annis quatuor contra Turcos, H obtioaerunt finalitèr Christian i. Ex quartâ vUd Clemenûi quinti, auctorc Bcrnardo Guidonis, episcopo Loda*

vensi.

' Parmi les diflférens noms qu'on a donnés, en

OL de UE8 différons tems, à Hsle de Rhodes, les Grecs la-

VaunET. vo i en t nommée Ophicuse, ou l'isle des serpens, à cause de la multitude de serpens dont elle est infectée. D autres prétendent quelle prit le nom de Rhodes, d'un bouton de rose fait d'airain, qu on trouva dans les fondemens de Lindo , une de ses principales villes; et que les habilans en firent mettre la figure dans les monnoies. Mais un habile antiquaire a fait voir que ceux qui s'attachent à ce sentiment, ont pris pour une rose , une fleur de grenadier, dont les Rhodiens seservoient ordinairement dans leurs teintures, par la même raison que les Tyriens avoient (ait mettre anciennement dans leurs monnoies, la coquille de ce riche petit poisson qu on appelloit pourpre. L opinion la plus commune et, la plus vraisemblable , attribue l'origine du nom de Rhodes , à la quantité de roses dont bette isle est remplie pendant presque toute l'année.

L'isle de Rhodes est située dans cette partie de la Méditerranée , qu'on appelle Carpathienne. Elle regarde, au levant, l'isle de Chypre, celle de Candie au couchant, au midi l'Egypte, et au septentrion la Carie et la Lycie, qui font partie de l'Asie Mineure, appellée aujourd'hui Natolie, dont elle n'est séparée que par un canal qui n a pas plus de vingt milles de largeur; son circuit * est d'environ six-vingts milles. L'air y est pur et tempéré : le climat doux , le terroir presque partout fertile: le pays abonde sur -'tout en arbres

fruitiers de toute espèce : on y trouvoit ancien-

neoient des mines de fer et d'airain. Les habi- ov ^* vu tans , célèbres par la perfection où ils avoient VlLunw: porté tous les arts, faisoient, dé ces métaux, des armes , des instrumèns de guerre , et sur-tout des statues. On en comptait, dans l'ancienne ville de Rhodes , jusqu'à trois mille de différentes grandeurs, toutes d'excellcns ouvriers, et qui représentaient des divinités, (les princes et des hommes illustres. Cette villAn était, pour ainsi dire , peuplée ; mais, de tous ces simulacres, le plus remarquable et le plus surprenant, était un colosse qu on avoit consacré au soleil , la divinité tutélaire de Tisle. On apprend de Pline qu'il avoit soixante-dix coudées de hauteur : c étoit l'ouvrage de Charès de Lindo, disciple de Lisippe : un tremblement de terre renversa cette énorme statue. Il y avoit peu de personnes , ajoute cet historien , qui pussent embrasser son pouce: ses doigts étaient plus gros que plusieurs statues, et d amples cavités s'étant découvertes par sa chute , on trouva dedans de grosses pierres avec lesquelles l'habile ouvrier sçut contrebalancer si bien la pesanteur du colosse , qu il lafFermit sur ses pieds. Je ne parle point des peintures et des tableaux dont les temples étaient* remplis , chef-d'œuvres de fart , et des ouvrages des Parrhasius , des Protogène , des Zeuxis et des Appelle. L'isle de Rhodes n était pas moins célè* bre par ses sçavantes académies, et par des hommes consommés en tout genre de littéra-

•" ture , qui en sont sortis. On sçait que cétoit Fé-

C j) E cole des Romains , sur-tout pour l'éloquence , et

Yiluret. et jj j| s a ll i en t se perfectionner dans le talent

de la parole , si nécessaire , dans cette république , à tous ceux qui se mêloient du gouvernement.

Ce qui parottra de plus surprenant , dans un peuple si appliqué aux arts et aux sciences , qui ne semblent fleurir qu a l'ombre de la paix , c'est que les Rhodiqfcs n en étoient pas moins fameux par leurs armes , par leurs conquêtes et par leurs colonies. Us exeelloient sur -tout dans l'art de la navigation : leurs ports étoient remplis de vaisseaux; on y trouvoit des arsenaux et des magasins capables d'armer des flottes entières ; et ils s'étoient rendus si puissans sur mer , qu'il n'y avoit point, dans toute l'Asie, de souverains qui ne recherchassent leur alliance.

Mais ils n'employoient jamais plus volontiers leurs forces que contre les pirates. Cétoit par leur capacité dans la conduite de leurs vaisseaux , et par une sage discipline , dit Strabon , qu'ils s'étoient maintenus si long-tems en possession de l'empire de la mer.

Mais tous ces talens, qui, du tems des Grecs et des Romains , avoient rendu cette isle si célèbre, furent négligés par les Grecs du Bas -Empire. Les révolutions arrivées dans leur gouvernement , et le changement de souverains de différentes nations, auxquels ils se trouvèrent, depuis , assujettis , ne contribuèrent pas moins

à la décadence de cet empire maritime ; l'ignorance et la mollesse des Sarrasins Rhodiens, qui, de à i exception de quelques corsaires , alloient ra- VlLLARgT rement en mer, leur firent perdre leur puissance et leur ancienne réputation.

Tel étoit 1 état de cette isle , lorsque Villaret y entra à la tête de son armée. Les infidèles, qui en faisoient la principale force, réunis avec les Grecs, anciens habitans de l'isle, en vinrent souvent aux. mains avec les Hospitaliers et les croisés que le Grand -Maître avoit amenés de l'Europe. Il se donnoit, presque tous les jours, des combats dont il est surprenant que les Hospitaliers anciens ne nous ayent pas conservé le détail. Il paroît que le succès en fut différent, par la longueur de cette guerre qui dura près de quatre ans. L'empereur Grec , qui se flattoit 9 en chassant les Latins de cette isle, d'en rester le maître,, y fit passer contre eux un puissant corps de troupes. Le Grand «Maître, de son côté , jugeant bien que le succès de son entreprise dépendoit de la conquête de la ville de Bhodes, malgré ce secours, en forma le siège; et ses chevaliers , à son exemple , se précipitoient dans les plus grands périls pour en avancer la prise. Mais , comme la plupart des croisés se retir oient les uns après les autres; que l'armée se vit enfin réduite aux seules troupes de la religion, le siège se tourna en blocus ; les assiégeans se trouvèrent bientôt eux-mêmes assiégés par les Grecs et les Sarrasins, qui leur fermoient les

passages pour recouvrer les vibres bu pour aller odlques ^^ f ourr agre. Les Hospitaliers manquèrent, à la Villaret. jg n? Je troupes, de vivres et d'argent; mais le Grand-Maître trouva toutes ces choses dans son habileté et dans son courage ; les difficultés ne firent que l'augmenter. Il emprunta , des banquiers de Florence, des sommes considérables, et avec ce secours et l'argent qu'il tira des commanderies d'au-delà de la mer , il leva de nouvelles troupes, paya les anciennes ;jet, après les avoir laissées se rafraîchir pendant quelques jours, déterminé à vaincre ou à mourir, il sortit de ses retranchemens , marcha droit à ses ennemis, et leur présenta la bataille.

Le combat fut sanglant; et on Se battit, de part et d'autre , avec cette animosité qui se rencontre entre des troupes étrangères , qui veulent s'emparer d'un pays 7 et des habitans qui défendent leurs maisons , leurs terres , leurs femmes et leurs enfans: tous motifs les plus puissans pour animer les peuples, même les moins guerriers. Les historiens se sont contentés de rapporter que, dé part et d'autre, il y avoit eu beaucoup de sang répandu; que le Grand -Maître y perdit ses plus braves chevaliers ; mais que les Grecs et les infidèles, ne pouvant résister à une valeur si opiniâtre, abandonnèrent le champ de bataille; et que "plusieurs Sarrasins, désespérant de résiste* aux Latins , gagnèrent le bord de la mer, s'embarquèrent, et portèrent, les premiers , dans les isles de l'Archipel , et le long

des côtes de la Lvcie , les nouvelles de leur dé- — —

^ .^ J Foulque*

faite. DE

Le Grand-Maître ramena ses troupes victo- v,LLAhlET ' rieuses dans ses lignes , et continua ië siège avec une nouvelle ardeur. Après qu'il eut gagné les principales fortifications de la place, tes chevaliers, à la tête des troupes, montèrent à l'assaut, et , malgré une grêle de flèches et de pierres que les assiégés lançoient contre lés assaillahs, Ië Grand-Maître vit ses étendards arborés sur le haut de la brèche, et ses chevaliers maîtres dé la place (1). On donna la vie et là liberté aux *i 5 ao ùt. habitans Chrétiens; mais les infidèles furent ,3l °taillés en pièces : c'est au moins ce qui résulte de la narration abrégée des historiens du tems. La conquête de la capitale fut suivie de la prisé du château de Lindo, situé au côté oriental de l'isle. Proche de ce châtedu , il y a un port et deux bayes au septentrion , dont l'une se nomme encore aujourd'hui la baye des Sérpèns. Les ad très forteresses subirent la même destinée : toute l'isle, en moins de quatre ans, se soumit à lst domination des Hospitaliers; et, pour un monument éternel d'une conquête si Utile à la Chrétienté , et si glorieuse à l'Ordre de Saint- Jean, toutes les nations, de concert, donnèrent

(1) Ànno Doœtni i3io, in festo Assumptionis Beat» Marias, exercitus christianorum cupi hospitalariis obti- nueruût civitatem Rhodi quœ est caput et metropolU totius regionis et insularum vicinarum. Ex vitd démen-

i, à ces Hospitaliers le nom de Chevaliers de Rho*

Foulques * • * •

de des. Cest sous ce nom que nous parierons déyuuMT. gorma j 8 d'un corps de noblesse, qui continua de se rendre aussi utile aux princes Chrétiens que formidable aux Mahoinétans.

. Les premiers soins du Grand -Maître furent de rétablir les murailles et les fortifications de la ville de Rhodes, qu'il avoit ruinées pendant le siège : il fit ensuite entrer tous les vaisseaux de la religion dans le port ; on les arma aussi-tôt, et on les chargea de troupes et de munitions de guerre et de bouche : le Graud-Maitre monta lui-même la flotte, et mit à la voile. De toutes les conquêtes que les anciens Rhodiens avoient faites, ou des colonies qu'ils avoient établies en différentes contrées, il ne leur étoit resté jusqu'alors , dans leur dépendance et sous leur domination, que huit ou neuf petites isles voisines, pu, pour mieux dire, des rochers et des écueils, qu'on appelloit, en ce tems-là, les isles des Rhodiens ; telles étoient les isles de Nisara, de Lcros, de Calamo, d'Episcopia, de Calchi, de Simia, de Tilo, et de Cos ou Lango. Il n'en coûta au Grand-Maître , pour y faire reconnottre son autorité, que de se présenter devant ces isles. Nisara, appellée par les anciens Nisyros, étoit située dans l'Archipel, à deux lieues de l'isle de Lango, et dans la même distance de la province de Carie. Cette isle avoit une ville du même nom; on y trouvoit anciennement un temple dédié à Neptune, des bains chauds et salutaires,

et un bon port. Le Grand-Maître, de concert

avec le souverain Conseil de l'Ordre, donna en 0UL<rlîKg

*mm»m

DE

fief cette isle à Jean et à Bona ville Assa tiers, VaUBrr. deux frères qui s'étoient signalés à la conquête de Rhodes ; et cette inféodation se fit à condition qu'ils construiraient incessamment une galère à six-vingts rames, chargée de«oldàts et de munitions; qu'ils seroient obligés de la monter euxmêmes, et de se rendre dans lès endroits qui leur seroient indiqués par les ordres du Grand- Maître.

Ce prince passa dè-Ià à l'isle de Lero, qui a environ dix-huit milles d'Italie de circuit. Il en trouva le terroir rempli de carrières de marbre. Toute l'isle n'est qu'un rocher ou une montagne, au sommet 1 de laquelle il y avoit un château qui défendoit l'entrée du port contre les entreprises des corsaires. Quoique l'iâle de Calamo ait plus d'étendue, et qu'elle ■ contienne au moins quarante milles de circuit , elle n est ni plus fertile ni plus riche que Lero : ce ne sont que montagnes et rochers. Le terroir en parut sec et aride à Villa ret, qui ne laissa pas d'être surpris de voir, proche du port, les ruines d'une grande ville , dont les habitans ne subsistoient apparemment que par le commerce.

Les isles d'Episcopia, de Calcfai, et de Tîlo, ne présentèrent pas aux chevaliers des conquêtes plus difficiles , ni aussi plus utiles que les précédentes. Celle de Syme ou Symia leur parut plus importante par 1 excellence de ses vins, et paria

• quantité dç chèvres qu on y nourrissoit. On élc-

DE voit les en fans dans cette isle à nager et à pion- Vulamt. g er j ang |^ mer, pour aller pêcher au fond de

leau des éponges, dont les environs de cette isle étoient remplis. Il y avoit même une loi parmi ces insulaires , qui ne permettent point anciennement aux jeunes hommes de se marier, qu'ils ne pussent plonger l'espace de vingt brasses dans leau, et même y demeurer quelque teni6. Cette isle étoit encore célèbre, parmi celles de l'Archipel, par l'adresse de ses charpentiers, qui construisoient des flûtes et de petites frégates , si légères et si vîtes à la voile et à la rame , qu'il n'y avoit point de vaisseau qui les pût atteindre. On prétend que le Grand-Maître y fit bâtir, sur le sommet dune montagne, une tour très-exhaussée, d'où Ton découvrait fort loin tous les vaisseaux qui étoient en mer! et qu'il ordonna aux habit an s, quand ils en verroient paroître, d'en donner avis à Rhodes par des barques légères, ou de faire les signaux ordinaires, en allumant des feux là nuit, et par une épaisse fumée, le jour.

De toutes ces isles, si on leur peut donner ce nom, il n'y a que celle de Cos ou de Lango, célèbre par la naissance d'Hypocrate et d' Appelle, qui soit considérable; elle a près de quarante milles d'Italie de longueur, et environ soixante et dix milles de circuit. Cette isle a celle de Rhodes 'à l'orient d'hyver; elle est éloignée de cent milles de l'Asie Mineure, ou Natolie, à lorient

équinoxiaL Elle a l'isle de Calamo vers l'occi- — — dent, et celle de Scarpanto du côté du midi. Son °n L E QUE terroir est fertile, et produit en abondance des VttU »**fruits de toute espèce; il excelle en vins qui passent pour les plus délicats de ces contrées. Le Grand-Maître y trouva une petite ville appellée Lango, comme l'isle, située au bord de la mer, au fond d'un grand golfe, et au pied d une montagne qui se termine par une plaine. Le port en étoit alors grapd et commode; mais, depuis quelque terne, la tempête et les houles ont poussé une si grande quantité de sable à son entrée, qu'il n y aborde plus que de petits bâtimens. Les grands vaisseaux et les galères sont obligés de demeurer à la rade voisine, dont le fond est net, ferme, sabloneux, et propre à l'ancrage.

Le. Grand-Maître, ayant reconnu l'importance de cette isle, y fit tracer le plan d'un château fortifié de plusieurs tours quarrées, et qui, par ses soins, fut achevé en peu de tems : il laissa un chevalier pour y commander. Ceux qui lui succédèrent dans cet emploi , firent fleurir le commerce dans toute l'isle, ornèrent la ville de maisons magnifiques, où le marbre étoit prodigué dans les colopnes et dans les statues; et cette isle, sous le gouvernement de l'Ordre, et par la suite des tems, dévint si puissante, qu'on la regardoit comme une seconde Rhodes, et qu'on en fit, dans la suite, un bailliage et un siège épiscopal, sous la métropole de Rhodes.

Le Grand-Maître , après avoir établi son auto-

rite, et un bon ordre dans toutes ces isles, re-

DE | vint avec joye à celle de Rhodes. Il espéroit y

ViLLAkET. goûter dans un doux repos les premiers fruits de sa victoire, lorsqu'il se vit attaqué par un ennemi redoutable, et qui lui fut suscité par les corsaires et les autres Mahométans, qui, de concert avec les habitans Grecs de l'isle de Rhodes, Ta voient défendue contre les chevaliers. Ces infidèles, après leur défaite, et pour éviter la première fureur du soldat victorieux , s étoient jettés, comme nous lavons dit, dans des barques; et, à la faveur de la nuit, ils avoient gagné les côtes de Lycie, d'où ils se dispersèrent en différeras endroits; et une partie se réfugia dans les États d'Ottoman, où ils portèrent leurs plaintes et leur misère.

Osman ou Ottoman, tige des empereurs Turcs de ce nom, règnoit alors dans une partie de la Bithynie, province de l'Asie Mineure (i). Ce prince, soit par zèle pour sa religion, soit par ambition, et pour s'agrandir, soit aussi peutêtre pour empêcher qu'il ne s'élevât, si près de ses États, des voisins hardis et entreprenans, prit en main la protection de ces réfugiés, et résolut de chasser les chevaliers de l'isle de Rhodes, avant qu'ils eussent eu le tems d'y affermir leur domination : c'est ce que nous allons raconter. Mais peut-être que le lecteur ne sera pas fâché qu'on lui fasse connoitre un peu plus par-

(i) Observations sur l'origine des Turcs , lib« III, cap. &

DES CHEVALIERS DE MALTE. 8l

ticuliérement l'origine, la fortune, les desseins " et les conquêtes d'un prince et dune Maison, ou ^ Ul8 qui, des plusfoiblescommencemens, s'est éten- Vularet. due depuis avec une rapidité surprenante dans les trois parties de notre continent, et qui jetta les fondemens de ce nouvel empire, presque dans le méme-tems que' les chevaliers de Saint- Jean s'emparèrent de l'isle de Rhodes , comme si la providence les y eût conduits pour arrêter, par leur valeur, le progrès des armes d'Ottoman et de ses successeurs.

On rapporte différentes opinions de l'origine de cette Maison ; les uns la font sortir d'un pâtre Tartare ou Nomade, qui, ayant quitté le soin de ses troupeau* pour porte* 1 les armes , s'érigea en duelliste, On dit qu'ayant vaincu , dans un combat singulier, un cavalier Grec de l'armée de l'empereur Jean Comnène , il obtint d'Aladin , sultan d'Iconium , pour récompense , la bourgade tfOttomanzich , qui donna le nom à sa postérité. Quoique les Turcs laissent ordinairement, à la vanité des Chrétiens , l'illusion des généalogies contrefaites, cependant les princes de cette Maison, depuis qu'ils forent parvenus à cette élévation et à ce haut degré de puissance qui les rendoit formidables à tous leurs Voisins, ne purent se résoudre à reconnoî tré Une aussi basse origine : et , au défaut de la vérité , ils eurent recours, comme beaucoup d'autres, à la chimère et au roman. Ils firent du Tartare, dont nous venons de parler, un prince de la Maison

8a HISTOIRE DE LORDRE

illustre des Comnène , et neveu de l'empereur

oclqou j ean Comnène , qui en ayant reçu de mauvais

Viulaiet. traitemens , et pour s en venger, se retira auprès d'Aladin , se fit Mahométan , épousa la fille du sultan, qui lui apporta pour dot la bourgade d'Ottomanzich , avec plusieurs villages qui en dé* pendoient: d'où leur postérité avoit emprunté son surnom jusqu'au sultan Ottoman, qui s étant distingué de toute sa race par sa valeur, avoit jette les fondemens de la nouvelle monarchie des Turcs , et laissé le nom d'Ottoman aux fameux descendans de ce Comnène , neveu de l'empereur (i).

Voilà le roman : mais, pour substituer la vérité de Tbistoire à une si flatteuse imposture , il paroît, par tous les écrivains de ce tems-là, que, sur l'origine de cette Maison , on ne peut point remonter plus haut qu'à un certain Soliman, qui vivoit l'an de notre salut 1 2 1 4, et de l'hégire 61 1, et qui étoit chef d'une de ces tribus de Nomades , qui , sans avoir de patrie particulière, s'arrêtoient successivement dans tous les endroits où ils étoient soufferts, et où ils trouvoieut de bons pâturages pour leurs troupeaux. On prétend que ce Tartare ou ce Turc , chassé de la Perse avec sa tribu, se noya en voulant passer à cheval le fleuve de l'Euphrate.

Orthogul ou Orthogrul , un de ses enfans, prit la conduite de la tribu , demanda une retraite à

. (1) Histoire de Mahomet il , par la Guillenierie.

Aladin, troisième du nom. de la race des Tur- ■

comans Selgeueides, et sultan dlconium. Gè ov ^ 1 prjnce le prit à son service , et assigna à sa tribu , Viw^mt. dans l'Arménie Mineure, des terres pour habiter. OttomaD , fils d'Orthogrul , par son courage et «a valeur, porta plus loin ses espérances et sa '

fortune. Sa tribu et ses troupes augmentèrent considérablement, par un grand nombre d aventuriers qui se joignirent à lui, et qui, attirés par l'éclat cje sa valeur et par sa libéralité, voulurent combattre sous ses Enseignes. Il en fit de braves soldats et d'ex ce lied s guerriers : le succès de ses armes répondit à son courage. Aladin, charmé de sa réputation y lui envoya une veste, un sabre, an étendard et une paire de tymbales. On dit que toutes les fois qu'Ottoman entendoit le son de cet instrument de guerre , pour témoigner le respect qu'il portoit au sultan, il ne manquoit jamais, s'il étoit assis, de se lever : comme pour marquer qu'il étoit toujours prêt à marcher pour son service. Mais , malgré ces témoignages extérieurs de zèle et de soumission, le sultan fort âgé et sans enfans, redoutant son courage et son ambition, l'engagea à faire la guerre aux Grecs , de peur qu'il ne tour-» nât ses armes contre lui-même.

Ottoman enleva des provinces éhtières et des Ia 9p» places considérables aux empereurs Grecs: ce ivoire, qui le rendit si puissant, que, du consentement 6 99même d'Aladin, il prit la qualité de sultan. 6 8 D'autres prétendent qu'il ne se revêtit de ce tttrè

— souverain qu'après la mort de' son maître. Ce m prince , le dernier des Selgeucides , étant décède, Villabct. ses généraux, "Comme autrefois les capitaines du grand Alexandre , partagèrent entre eux ses Etats. Une partie de la Bithynie et de la Cappadoce échut à Ottoman. Ce prince sçut conserver cet empire naissant par de nouvelles conquêtes qu'il fit du côté de la Lycie et de la Carie, et surtout par la sagesse de son gouvernement, et par une bonté singulière: vertu rare dans un conquérant, ta réputation de son affabilité est passée , par tradition , chez les Turcs , et s y est conservée jusqu'à ce jour. Quand leurs empereurs montent sur le trône, au milieu des acclamations publiques, et parmi' les vertus dignes d'un souverain, on ne manque jamais de leur souhaiter la bonté d'Ottoman : ce qui fait voir que ce sont des héros et des princes vertueux, qui fondent et augmentent les empires , et des tyrans et des lâches qui les perdent.

Le prince , dont nous parlons, sollicité par les Mahométans que les chevaliers avoient chassés de Rhodes, chargea une flotte de ses troupes, débarqua dans l'isle, s avança du côté de la capitale, et en forma le siège. À peine le Grand- Mattre avoit-il eu le tems d en relever les murailles; mais les bastions et les fortifications netoient pas encore rétablis. L expérience fit voir, en cette occasion , qu'il n'y a point de fortifications plus sûres pour une place de guerre, que la valeur et le courage de ceux qui la de-

fendent. Les chevaliers soutinrent plusieurs as- ' sauts. Les Turcs , dans ces attaques , perdirent DB beaucoup de monde; et Ottoman, si heureux VltWRBT dans toutes ses entreprises , échoua dans celleci, et fut obligé d'en lever le siège, et de se rembarquer.

Plusieurs historiens prétendent que les che- i3io. valiers de Rhodes durent leur salut et la conser- * t vation de leur nouvelle conquête à Amédée V, dit le Grand, comte de Savoye. Ils rapportent que ce prince étant venu à leur secours avec une puissante flotte ., débarqua ses troupes, marcha aux ennemis, les défit dans une bataille, et qu'Ottoman fut contraint de lever le siège et de se rembarquer. Ces écrivains ajoutent qu'Ame* rlée, pour conserver la mémoire de ce grand événement et d une victoire si célèbre, prit alors, pour sa devise, ces quatre lettres majuscules, et séparées par une ponctuation , F. E, R. T. qu'on a expliquées depuis par ces mots latins , Fortitudo ejus Rhodum tenait: ce qui veut dire, que la valeur de ce prince a conservé la ville de Rhodes. On veut même qu Amédée, depuis cette bataille , ôta de ses armes l'aigle de Savoye , et qu il prit en sa place la croix de Saint- Jean.

Quoiqu'un événement si singulier et si honorable pour la Maison de Savoye , ait été rapporté par un nombre infini d écrivains , et qu il se trouve même dans les historiens de l'Ordre, cependant rattachement que nous devons à la vérité , nous oblige de dire que nous croyons cette relation

86 HISTOIRE DE L'OADftE

" fausse , et dans le fond et dans toutes ses circonstances. Il n'est point vrai qu Amédée soit

DE

ViiuuET. cn tré dans l'isle de Rhodes , et qu'il y ait porté ses armes en i3io, ni dans les années qui précédèrent , ou qui suivirent immédiatement la conquête qu'en firent les chevaliers de Saint- Jean.

Ce prince, en i3og, étoiten Angleterre, et se 1 ° 7 ' trouva à la cérémonie du couronnement d'Edouard II; et, Tannée suivante i3io, au mois de septembre, il reçut dans Ghambéry Henry Vil comte de Luxembourg, élu empereur, qu'il ac- 1 . ' coinpagna ensuite dans son voyage d'Italie et à 1309. Rome, où ce prince alla prendre la couronne impériale (1) : et on voit, par les historiens contemporains, qu'il ne quitta point l'empereur cette année, ni même la suivante. A l'égard de la devise mystérieuse , sur laquelle on fonde cette prétendue expédition dans l'isle de Rhodes, Louis deSavoye, baron de Vaud, mort en i3oi, la portoit dans sa monnoie plus de dix ans avant qu'Ottoman eût attaqué les chevaliers; et on voit encore aujourd'hui , sur le tombeau de Thomas de Savoye, père d'AmédéeV, dont nous parlons, la représentation d'un chien qui est à ses pieds, avec un collier, autour duquel on Ht ce mot/erf , sans ponctuation.

Il n'y a pas plus de fondement dans la preuve qu'on veut tirer de la croix de l'Ordre de Saint-

(1) Guichenon, tom. T, pag. 35g.

Jean, qu'on suppose qu'Amédée prit, le premier de sa Maison) dans l'écu de ses armes. Car, ou- de tre que, long-tems auparavant, les princes de v,,xmT ' Piémont portaient la même croix , on la trouve, dès Tan i3o4» dans un sceau de Thomas de Savoy e, attaché à un traité que ce prince avoit fait la même année avec Etienne de Coligny, seigneur d'Andelot : ce qui fait voir que tout ce qu'on a inventé pour expliquer ces quatre lettres mystérieuses , n est qu une fable , et que les chevaliers de Rhodes ne durent qu'à leurs armes seules et à leur propre valeur la première défense de Rhodes.,

Le Grand-Maître ne vit pas plutôt les Turcs rembarques, que , pour mettre à l'avenir la ville de Rhodes hors d'insulte, il en fit terrasser les murailles, et y ajouta de nouvelles fortifications. Il donna ensuite tous ses soins à y rétablir le commerce, qui, avant la guerre, et même de tout tems, l'avoit rendue une des plus florissantes villes de l'Asie. Son port fut ouvert à toutes les nations: un grand nombre de Chrétiens, et sur-tout de Latins , qui , depuis la perte de la Terre-Sainte , s'étoient dispersés en différons endroits de ta Grèce , accoururent pour s'y établir, et pour y vivre sous l'étendard de Saint-Jean, dont ils avoient éprouvé tant de fois la protection. De ce mélange des chevaliers et des habitans, tant Grecs que Latins, il se forma un nouvel État , qui étoit tout ensemble guerrier et marchand, et qui devint aussi puissant par ses

88 HISTOIRE DE i/ORDRE

' richesses , que redoutable par le courage et la

Foulques . , ^ * u

DE valeur de ses nouveaux souverains.

VaiàBBT. L éclat de cette conquête, et la nouvelle de la levée de ce siège , passèrent bientôt en Occident : ce fut le sujet dune joye universelle dans tous les États Chrétiens. Elle fut suivie d'une comparaison qu'on faisoit entre les deux Ordres militaires, qui n etoit pas à l'avantage des Templiers. On disoit que les Hospitaliers n'avoient jamais voulu abandonner l'espérance de chasser un jour les infidèles de la Terre-Sainte; qu'ils étoient restés , pour cela , dans l'Orient ; que la conquête qu'ils venoient de faire d'une isle aussi considérable que celle de Rhodes , assuroit on port commode à toutes les croisades; au lieu que les Templiers, par leur retraite précipitée en Europe et dans leurs commanderies , et par la vie molle et délicieuse qu'ils y menoient , sembloient avoir renoncé à leur vocation , et laissé, pour toujours, les saints lieux en proye aux Turcs et aux Sarrasins. Ces discours qui n etoient pas destitués de vérité, d'autres encore plus odieux, et qu'on répandoit sourdement , engagèrent le roi de France à poursuivre l'extinction de cet Ordre.

On ne sçait point dans quelle année ce prince avoit pris une si terrible résolution contre les Templiers: il paroît seulement, par l'histoire, qu'un bourgeois de Béziers , nommé Squin de Florian , et un Templier, apostat de son Ordre, ayant été arrêtés pour des crimes énormes, et

DES CHEVALIERS DE MALTE. 8g

mis dan* le même cachot, ces deux scélérats dé

sespérant de leur vie, se confessèrent l'un l'autre , Fov w>** au défaut du sacrement de pénitence qu'on n ad- Villamt. minUtroit point v en ce tems-là, aux criminels, quand ils alloient au supplice (i). C'était aussi

I usage des gens qui voyageoient par mer, si, par la tempête, ils se trouvoient en danger de périr, et qu'il n'y eût point de prêtre dans leur vaisseau.

Squin, ayant entendu la confession du Templier, fit appeller un des officiers du roi, auquel il dit qu'il étoit prêt à révéler à ce prince un secret si important, qu'il tireroit plus d'utilité de sa connoissance, que de la conquête d'un royaume entier; mais qu il ne s en ouvriroit jamais qu'au roi seul. D'autres historiens attribuent ce fait à un Templier, prieur de Montfaucon, et à un autre religieux du même Ordre, appelle Noffodei, tous deux condamnés par le Grand-Maître et par le Conseil de son Ordre , pour leurs impiétés, et pour avoir mené une vie infâme, à finir leurs jours entre quatre murailles.

Quoiqu'il en soit du nom de ces scélérats, Philippe-le-Bel , sur les instances de celui qui demandoit à lui parler, et peut-être dans l'impatience de découvrir ce secret, quidevoit liji procurer de si grandes richesses , le fit venir à Paris.

II voulut l'entendre lui-même : et, après lui avoir promis une impunité entière, et même des ré-

(i) Bal. pap. aven. tom. i , pag. 99.

« compenses, s'il disoit la vérité, le criminel, qui

DE avoit dressé le plan de son accusation , chargea

Villa aet. t out le Corps des Templiers de vol, d'homicide, d'idolâtrie et de sodomie. Il ajouta que, quand un Templier étoit reçu dans l'Ordre , on Tobligeoit de renoncer à Jésus-Christ; de cracher sur la croix en signe de détestation ; que ces chevaliers, devenus en secret Mahomé tans, par une infâme trahison , avoient vendu la Terre-Sainte aux sultans et aux princes de cette secte. On peut voir plus en détail , dans le recueil de Pierre Dupuy, toutes les abominations et toutes les saletés dont le délateur tâcha de noircir ses confrères , et que la bienséance ne permet pas de rapporter ici..

Le roi avoit fait part de ces accusations au Pape, dans leur entrevue, à Lyon; et il lui en parla encore plus pressamment, Tannée suivante, à Poitiers, où ils s étaient rendus, de concert, pour traiter de cette grande affaire. Mais il ne paroît point que le Pape eût encore pris dautre parti que celui dune information secrette. Comme les ambassadeurs que le roi avoit laissés auprès de ce pontife, le sollicitoient incessamment de condamner cet Ordre, nous avonsrune lettre de Clément au roi , en date du neuf juillet, où il lui déclare nettement que, si la corruption dont on accusoit les Templiers, étoit aussi générale qu'il le pré tend oit, et qu'il fallut abolir FOrdre entier, il vouloit que tous ses biens fussent employés pçur le recouvrement

delà Terre-Sainte; et qu'il ne souffrirait point - ; qu'il en fut détourné la moindre partie à d'au* ov ^ vn très usages : ce qui pourrait faire présumer que ▼"**»«• le Pape soupçonnoit que, dans le procès qu'on intentoit aux Templiers, on en vouloit autant à leurs grands biens, qu'au dérèglement de leurs mœurs. 11 parait même que ce pontife , soit par rapport à cette affaire, ou à celle de Boniface, dont le foi vouloit quon condamnât la mé~ moire, comme d'un impie et d'un hérétique, se trouvant trop obsédé par les ministres de ce prince , eût bien voulu , depuis long-tems , être hors de ses terres ; qu'il se déguisa même pour sortir de Poitiers; et que, dès l'an i3o6, il prit avec quelques cardinaux , le chemin de Bordeaux, sans autre escorte que de quelques mulets qui portoient son or et son argent. Mais, ayant ,été reconnu en chemin par des émissaires du roi, il crut devoir retourner dans la ville d'où il étoit parti (1).

Philippe, qui étoit vif et impatient, et qui ne «accommodoit pas des lenteurs du Pape, par un

(f) Tune papa et cardinales venerunt Pictavim, ubi longiorem mofam, ut dicitur, quàm voluissent fecerunt, t%c Francorum et ejus complicibus et mi niât ris illic eos quasi detinentibus violenter. Nara papa , ut dicitur, sub alterras fictipne personœ aliquandô tentavit eu m paucis, tummariis ramen oneratis argento et auro prœcedentibus, Tenus Burdegfclaoi proficiscij sed à quibusdam qui pro repérant açnitu*, cum rébus quas illuc volebat trannferre compulsas est Pictavtm remeare. Pritna vita démentis V h t* Baiuuo, pag, 5.

g* HISTOIRE DE L ORDRE

' ordre secret , et qui fut exécuté un vendredi 1 3

ne octobre, fit arrêter, en un seul jour, le Grand-

ViuABiT. Maître et tous les Templiers qui se trouvèrent à Paris et dans les différentes provinces de son royaume ;^on saisit, en même-tems, tous leurs biens, qui furent mis à la main du roi (i).

Une conduite si extraordinaire causa une surprise générale dans toute la Chrétienté. Les uns Pattribuoient au ressentiment secret que ce prince, naturellement vindicatif, conservent, disoit-pn, contre les Templiers, qui, pendant ses différends avec le Pape Boniface VIII, setoient déclarés en faveur de ce pontife. On prétendoit même qu'ils lui avoient fourni des sommes considérables; et, pour aigrir le roi, on ajoutoit qu'un Templier, trésorier de Philippe, avoit été assez infidèle à son maître , pour tirer cet argent des coffres même du roi, afin d'en aider son ennemi, ainsi qu'on le voit dans le sixième article des accusations intentées contre eux , et rapportées dans les grandes chroniques de Saint-Denis, sous le règne de Philippe-le-Bel, qu'eux reconnurent du trésor du roi à aucuns avoir donné, qui au roi avoient fait contrariété, laquelle

(i) Eodem an no in octobri capti fuerunt omnes teroplarii unà die in. toto regno Francise, accusati de baeresi pessimâ, undè coofiscata 1307, sunt omnia bona eorum, quœ nunc tenet ordo hospitalariorum , et épsi in carcere duro detînentur. Secunda vila démentis V, auctorc Pto* lomœo Lucensiondinis prœdicatorum. —ExBaluùo, tom. 2, Pap. Aven.

chose itoit moult domaqeable au royaume (2). „ «Et en ceci, dit Belleforêt, entendoit-on Boni- DC f lace VIII, ennemi mortel de ce roi, et avec Vu*"*** « lequel il avoit querelle ordinaire. »

D'autres historiens, sans remonter jusqu'au différend de Bonifacc , ont prétendu que ce prince , pour soutenir la guerre contre les Flamands, ayant affaibli la monnoie sans en réduire la valeur, les Templiers, qui s'y trouvoient intéressés , avoient été les auteurs secrets d'une sédition qui se toit élevée, à ce sujet, à Paris, ou du moins qu'ils Tavoient fomentée par des discours trop libres contre la personne du roi. Le peuple, toujours peuple, c'est-à-dire, toujours mécontent du gouvernement, quel qu'il soit, soutenoit qu'il ne. falloit point chercher d'autre motif de l'arrêt des Templiers, que l'avarice de ce prince et de ses ministres , et l'avidité quils avoient d'envahir les biens immenses de cet Ordre. Là -dessus, on choit l'exemple récent des Juifs tolérés dans le royaume, mais que Philippe, Tannée précédente, avoit fait arrêter, en un seul jour, comme il vcnoit d'en user à l'égard des Templiers ; et qu'après les avoir dépouillés de tous leurs biens , on les avoit obligés de sortir du royaume avec leurs familles, demi-nuds, et seulement avec un médiocre viatique , pour leur subsistance pendant le chemin. Des gens passionnés rappelloient encore ce qui s'étoit

(1) Cosmos lib. III. Traité des Templiers, pag. 110&,

Foulque*

DR

94 HISTOIRE DE LORDRE

passé en Italie et Anagnie, patrie et résidence de Boniface VIII, dont le trésor avoit été pillé Y»M*iiT. p ar j^ aventuriers Français et Italiens , que le roi tenoit secrettement au-delà des monts, sous les ordres de Nogaret et de Colonne. On prétendoit que ce prince setoit approprié la meilleure partie de ce trésor, le plus riche qui fût dans la Chrétienté, soit en or ou en argent, ou en diamans et en pierreries.

Il nous est resté , de ces tems-là , un mémoire anonyme, qui pourroit faire soupçonner que, dans les motifs qu'on proposoit à ce prince, pour lengager à poursuivre la condamnation des Templiers , il y en avoit qui n etoient pas tout-à-fait désintéressés. Comme, depuis que les Templiers avoient été arrêtés, on ne faisoit plus un mystère en France du dessein qu'on avoit formé d'abolir entièrement leur Ordre, un de ces hommes qui ne fondent leur fortune que sur la ruine de celle des autres, proposa au roi Philippe^le-Bel, d$ créer et de fonder un nouvel Ordre, sous le nom d'Ordre royal; d'obtenir du Pape quïl y attachât les grands biens des Templiers; qu'on incorporât dans cet Ordre les chevaliers de Rhodes et les chevaliers de tous les autres Ordres militaires de la Chrétienté; qu'on les obligeât tous de prendre l'habit de ce nouvel Ordre , et de reconnoître l'autorité d'un Grand-Maître général, qui seroit, à cet effet, nommé par le souverain pontife. Pour intéresser le roi dans ce projet, Fauteur du mémoire prétendoit que ce prince trai-

tât avec tous les autres souverains qui se disoient — — titulaires du royaume de Jérusalem; qu'on fit *£ passer ce titre sur la tête du roi de Chypre , qui ^fc"* 411 '*n avoit ni femmes ni enfans ; que ce prince , devenu Grand-Maître de l'Ordre, en prît l'habit, fit profession , et reconnût pour son successeur, à la grande- maîtrise et à ces deux couronnes, Philippe , second fils du roi de France , qui , par cette union de deux couronnes, jointe aux revenus immenses de tous les Ordres militaires, seroit devenu un des plus puisa an s princes de l'Orient. L'appât étoit séduisant pour un prince qui se voyoit trois enfans mâles (1).

Quoiqu'il en soit des différens motifs qui déterminèrent Philippe-le-fiel à poursuivre la condamnation des Templiers, nous laissons volontiers aux lecteurs à décider s'il n'agit , dans cette grande affaire, que par un pur zèle pour la conservation de la religion , suivant le témoignage que lui en rendit, depuis, par ses bulles, le Pape Clément Y; ou si ce prince ne se porta avec tant ^ de chaleur conf re les Templiers, que par le sentiment d'une vengeance utile et mêlée d'ayarioe 9 ainsi que le publièrent des écrivains étrangers, prévenus , et peut-être ennemis de la France. Et je ne sçais si ce n'est pas à cette jalousie de nation qu'on doit attribuer les lettres d'Edouard II, roi d'Angleterre, qui n'eut pas plutôt appris la détention des Templiers en France , qu il écrivit

(i) Louis, dit depuis le Hutin; Philippe-le-Long; Char-' les-le-Bel.

fb|JL BEg aussitôt au Pape et à la plupart des souverains

de de l'Europe, pour les prier de fermer l'oreille

M.L4UT. aux ca i omn i es q U ' on répandoit contre ces che*

valiers, « dont toute l'Angleterre, dit -il, révère «la pureté de la foi, les bonnes mœurs et le « zèle pour la défense de la religion (i). »

Mais , malgré cette apologie , on ne peut disconvenir que, dès le second siècle de l'institution des Templiers, l'esprit du monde, le luxe et même les plaisirs de la table n'eussent commencé à infecter différens particuliers de cet Ordre. Le proverbe ancien de foire comme un Templier, et qui dure encore après tant de tems, fait voir quelle étoit leur réputation sur cet article. Il est vrai que la première valeur et le même zèle des anciens Templiers contre les infidèles, éclatoit toujours dans le Corps de l'Ordre: mais on ne retrouvoit plus, dans la plupart des particuliers , cet esprit de religion , animé dune foi vive , tant vanté par Saint-Bernard , ni ce désin té ressèment, et même cette modération Chrétienne , que leurs prédécesseurs conservoient au milieu même des victoires les plus éclatantes. Depuis cet heureux siècle , l'orgueil qu'inspire une haute naissance , la fierté que leur donuoit leur valeur , et certain esprit de domination que produisent toujours de grandes richesses , 1<* avoient fait passer pour les plus superbes de tous les hommes.

(i) Rymer, tom. III, ad ann. i3o7«

FOULQUJti

On reprochent aux Templiers leur ambition , passion funeste qui leur attira, depuis, la sévé- '"dT rite, et, si j ose le dire, la dureté de la plupart VlLLABKT des évêques , leurs j uges , avec lesquels ils avoiènt eu auparavant de grands différends, aussi -bien que les Hospitaliers , au sujet de leur indépendance et des privilèges de leur Ordre. Ce furent ces prélats, qui, à l'instance du roi, et assistés de Guillaume de Paris , frère prêcheur , inquisiteur et confesseur de ce prince , firent subir aux prisonniers leur premier interrogatoire : et le fameux Guillaume de Nogaret, si connu par la hardiesse de sçs entreprises contre Boniface VIII, conduisoit encore cette terrible affaire.

Le Pape n apprit la prison du Grand-Maître et de tous les Templiers qu'avec beaucoup de v surprise; et il regarda sur-tout la procédure des évêques et de l'inquisiteur comme une entreprise sur son autorité. Dans la première chaleur de son ressentiment , il suspendit les pouvoirs de Guillaume de Paris, et interdit aux évêques de France la connoissance de cette affaire, qu'il se réserva. Il écrivit en même-tems au roi, pour se plaindre qu'il eût fait emprisonner des religieux qui ne relevoient , disoit-il , que du Saint-Siège : et il lui marquoit, par une lettre assez vive, qu'il lui envoyoit les cardinaux Bérenger de Frédole et Etienne de Susy, auxquels il souhaitoit qu'il remît incessamment, ou à l'évêque de Préneste, son nonce, les personnes et les biens des Templiers.

98 HISTOIRE DE l'OBDBE

— ' Philippe lui répondit qu'il ne les avoit fait ar-

CE bk C rêter que sur le réquisitoire de l'inquisiteur, offi- Vuukt. ,»j er <j e ] a Cour de Borne, et député par le Pape même dans son royaume ; que la suspension des pouvoirs de ce religieux et de ceux des évêques, juges nés en matière de doctrine, étoit fort préjudiciable à la religion (1); que les Templiers ne manqueraient pas de s'en prévaloir, et qu'ils pourroient même se flatter de trouver de l'appui à sa Cour. Il se plaignoit ensuite de ce que le Pape apportoit trop de lenteur à le seconder dans une si juste poursuite; et il lui repmeotoit , dans des termes qui avoient assez l'air d'un reproche, que Dieu ne détestoit rien tant que les tièdes ; que c'étoit même, lui disoit-il, apporter une espèce de consentement aux crimes des accusés, que de ne les pas punir promptement; que, bien loin d'interdire aux évêques, comme il avoit fait , les fonctions essentielles de leur dignité, il devoit, au contraire, exciter leur zèle pour l'extirpation d'un Ordre si corrompu; qu après tout, ces prélats étoient appelles avec lui pour partager les soins de l'église de Dieu. Ce prince, jaloux des droits de lepiscopat, ajoute: » On ferait, Très-Saint Père, une cruelle injustice « à ces prélats (ce que Dieu ne permette), si on «leur interdisait l'exercice d'un ministère quil « ont reçu immédiatement de Dieu, et si on les

(0 Hisl- 'le h coDdamn. des Templiers, par Dupuy pag. 11.

« privoit du droit qu'ils ont de défendre la foi. l „ « Ni ils non t mérité un si injuste traitement, ni de «ils ne le pourroient souffrir; et nous-mêmes VlLLARW * nous ne le pourrions dissimuler sans violer le «serment que nous avons fait à notre sacre. Ce «seroit même un très-grand péché de mépriser , «à ce point, ceux que Dieu nous a envoyés. Car «le Seigneur .dit : celui qui vous méprise, me «méprise. Quel est donc, Père-Saint, continue ce «prince, le sacrilège assez téméraire pour vous «conseiller de mépriser ces prélats, ou plutôt «Jésus-Christ qui les a envoyés?» Le roi finit une lettre si vive par des maximes et des expressions encore plus fortes. Il prétend que le Pape est sujet aux lois de ceux qui Font précédé, jusque&»là , ajoute-t-il, que quelques-uns ont soutenu que le Pape peut se trouver compris ipso facto, dans le canon d'une sentence prononcée sur une matière de foi (1).

Cette lettre, tirée du trésor des Chartres par Pierre Dupuy, nous apprend avec quelle impatience le roi supportoit le moindre retardement dans cette affaire. La conduite qu'il avoit tenue contre le Pape Boniface, faisant appréhender à son successeur d'avoir pour ennemi un prince ferme et incapable de se désister de ses entreprises, Clément vit bien qu'il seroit obligé de relâcher, en sa faveur, quelque chose des formalités delà justice. L affaire s'accommoda par les soins

f t) Dupuy, ibid.

■ des deux cardinaux ; et la bonne intelligence se

de rétablit entre le sacerdoce et l'empire. On con-

Villabet. v j n | q Ue | e ro j remettroit, au nonce du Pape, la

personne et les biens des Templiers : ce qui fut aussi-tôt exécuté, quoiqu'ils fussent toujours gardés par des sujets dû roi.

Mais , pour sauver les apparences , et appaiser le Pape, il fut dit qu'ils étoient gardés en son nom et au nom de l'église. On en usa à peu près de la même manière à l'égard de leurs biens, et des gardiens qu'on y préposa. Tout étoit, à la vérité, administré au nom du Pape; mais, parmi ces administrateurs, on compte Guillaume Pisdoue et René Bourdon , valets-de-chambre du roi : ce qui fait voir qu en tout cela il n y eut que le style et la forme du dépôt de changés. Le roi, de son côté, et en retour d'une si légère satisfaction , exigea du Pape qu'il levât la suspension qu'il av oit faite des pouvoirs de son confesseur, et que ce religieux put continuer d'assister au, procès des Templiers. « Bien que ce soit con- « tre mon autorité, dit Clément dans une de ses « bulles , je promets au roi, puisqu'il le veut, que « l'inquisiteur pourra procéder avec les ordinai- «res; mais à condition, ajoute le Pape, que « chaque évêque ne pourra examiner que les « Templiers particuliers de son diocèse ; que ces « religieux ne seront même jugés que par des « métropolitains, et dans un concile de chaque «province; qu'aucun de ces prélats ne prendra « connoissance de 1 état général de tout l'Ordre,

« et de ce qui concernera la personne du Grand- '

u Maître et des principaux officiers de l'Ordre , ° D D L ^ CM « dont il se réserve , dit-il , et au Saint-Siège , VlLLARE,r - « l'examen et le jugement. »

Le Pape et le roi étant d'accord, on commença à travailler, de concert , à l'instruction du procès des Templiers. Les prisons étoient remplies de ces chevaliers, qui tous, excepté ceux qui volontairement se reconnurent pour criminels, furent exposés à la question la plus rude. On n'entendoit que cris, que gémissemens de ceux qu'on tenailloit, qu'on brisoit et qu'on démembrait dans la torture. Un grand nombre, pour éviter des tourmens si cruels y passèrent d'abord toutes les déclarations qu'on exigea d'eux ; mais il se trouva aussi un grand nombre de ces Templiers qui, au milieu des plus affreux supplices , soutinrent avec une fermeté ou une opiniâtreté invincible, qu'ils étoient innocens. La manière différente et toute opposée dont plusieurs auteurs ont rapporté ces faits, a laissé à la postérité la plus impénétrable histoire que la malice ou la négligence des historiens ayent jamais obscurcie.

Le Pape, voulant prendre connoissance de cette affaire, interrogea lui-même soixante-douze Templiers, qui se reconnurent criminels; et un chevalier de cet Ordre , qui étoit officier de ce pontife > lui avoua, dit-il, ingénuement tout le mal qu'il a voit découvert parmi ses confrère»; Le Pape ordonna, depuis, qu'on lui amenât le

— — — - Grand-Maître, les grands-prieurs, et les principe paux commandeurs de France, d outre-mer, de

ViLLAiitT. Normandie, d'Aquitaine et de Poitou. «Nous «avons ordonné, dit- il dans une de ses bulles, * qu'on les traduisit à Poitiers ; mais quelques- -uns deux étant demeurés malades à Chinon « en Touraine , en sorte qu'ils ne pouvoient aller « à cheval , ni être amenés en quelque manière « que ce fût , nous avons commis , pour faire «cette information, les cardinaux Bérenger, « Etienne et Landulphe. » H y a bien de l'apparçnce que ces chevaliers, qu on ne put amènera Poitiers à cheval , ni en aucune autre manière, étoient de ceux qu'on avoit brisés à la torture.

Le Grand*Maître, à ce qu'on prétend, convint à Poitiers de la plupart des crimes qui étoient imputés à son Ordre. Il y a des historiens qui rapportent qu'il avoit déjà fait le même aveu à Paris, et qu'en conséquence il avoit même écrit une lettre circulaire à tous ses religieux, pour les exhorter à l'imiter dans sa confession et dans sa pénitence. Les commissaires apostoliques, à leufc» retour de Chinon, rapportèrent le procèsverbal de cette confession au Pape et au roi. Ce prince , pour presser la condamnation de tout le Corps des Templiers, et obtenir de Clément l'extinction entière de cet Ordre, étoit revenu, à Poitiers , auprès de ce pontife.

Mais, dans le tems qu'on prenoit, pour cela, des mesures fondées principalement sur les confessions d'un grand nombre de Templiers, on

DES CHEVALIERS DE MALTE. Io3

fut bien surpris d'apprendre que la plus grande ~

partie de ces chevaliers avoient révoqué ces con- 0B fessions; qu'ils soutenoient qu'on les avoit arra- v,LLAnET chées à force de tourmens; qu'ils détestoient hautement l'amnistie que les officiers du roi leur avoient offerte, et qu'ils la regardoieut comme , le prix de l'infidélité, et la honteuse récompense dune prévarication aussi préjudiciable à leur honneur qu'à leur conscience.

Cependant les rois d'Angleterre , de Castille , d'Arragon, celui de Sicile, le comte de Provence, et la plupart des princes Chrétiens, et même les archevêques d'Italie, sur les instances que leur faisoit le Pape, avoient fait arrêter tous les Templiers qui se trouvèrent dans leurs États. On avoit mis en même -teins des garnisons dans leurs com m an de ries, saisi tous leurs biens; et on iravailloit sans relâche, de tous côtés, à leur procès.

Les Templiers d'Ârragon se réfugièrent d'abord dans des forteresses qu'ils avoient fait construire à leurs dépens pour défendre le pays contre les incursions des Maures , d'où ils écrivirent au Pape pour leur justification (1). Ils lui remontrèrent que leur foi étoit pure, et n'avoit jamais été soupçonnée; qu'ils en avoient souvent scellé la confession par l'effusion de leur sang; qu'un grand nombre de leurs confrères, dans le tems même qu'on les pcnjécutoit le plus

(t)Zurica, Kb. V, chap. 73.

lo4 HISTOIRE «DE L'ORORE x

— — — • cruellement , gémissoient actuellement dans une de dure servitude, et dans les prisons des Maures, ViLLâMT. d on t on leur offroit, tous les jours, de leur ouvrir les portes, s'ils vouloient changer de religion: en sorte, disoient-ils au souverain pontife, que les Templiers, esclaves des infidèles, étoient exposés aux plus cruels supplices comme Chrétiens, et que cependant les princes Chrétiens les faisoient brûler comme infidèles; que, si quelquesuns de leur Ordre setoient déclarés coupables de grands crimes', soit qu'ils eussent commis ces excès, ou seulement pour se délivrer des > tourmens de la question, il étoit juste de les punir, ou comme criminels , ou comme des hommes assez lâches pour avoir trahi leur conscience, l'honneur de leur religion, et la vérité; mais qu'un grand Ordre, et qui, depuis deux siècles, a voit si bien mérité de 1 église, ne devoit pas souffrir des crimes de quelques particuliers, et de la foiblesse ou de la prévarication des autres. Ils ajoutoient, que leurs grands biens et leurs richesses étoient la véritable cause de la persécution qu'ils souffroient; et ils demand oient au Pape, qu'à l'exemple de ses prédécesseurs, il daignât les honorer de sa protection, ou qu'il leur fût permis de défendre eux-mêmes leur innocence, et delà soutenir les armes à la main , suivant l'usage de ces te m s- là , et comme des chevaliers le doivent faire contre des médians et des calomniateurs.

On ne sçait point la réponse que fit le Pape à

DES CHEVALIERS DE MALTE. Io5

leur requête; on voit seulement dans l'histoire, que Jacques II , qui régnoit alors dans FArra- de gon , les assiégea dans les châteaux où ils se- V|LLAMT toient retirés ; qu'il se rendit maître de ces places ;quil se les appropria, et qu'il envoya ces Templiers en différentes prisons , ou l'évêque de Valence eut ordre du Pape de leur faire leur procès.

On se disposoit , à Paris , à continuer , contre eux, de semblables procédures. On y traduisit (i) la plupart des prisonniers ; mais la révocation qu'ils avoient faite de leur première confession qu'ils attribuoient à la rigueur de la torture, ou à la crainte de ces tourmens, embarrassoit les juges. Il se tint là-dessus un grand Conseil ; on y délibéra long-tems, si on devoit avoir égard à leurs proteltations. Enfin , par une jurisprudence assis singulière, il fut arrêté qu'on traiteroit comme relaps, et comme s'ils avoient renoncé à Jésus-Christ , ceux qui révoqueraient leur première confession. En conséquence de cette délibération , on fit comparaître de nouveau kGrand-Maitre de Molay devant les commissaires. Ils lui demandèrent s'il avoit quelque

(0 Eodem anno lemplarii omnes qui erant in regno Francis mittuatuv Parisiis. Multi eorum revocant quod dixerant. Movetur quœstio contra eos utrum talis revocaiio posset dici relaptio, et judicatur contra eos quèd «c Undè Parisiis comburuntur quinquafiinta quatuor, fttantibus eis in proposito qu6d veri catholici essent. Ex secundd vitd Cicmentis qumti,pag. 37.

chose à dire pour la défense de ses religieux. Il

Foulques r 7 , u

de leur répondit qu'il l'entreprendroit volontiers, TitLAirr. e j q U »j| sero {t rav j Je pouvoir faire connoître ,

à la face de l'univers, l'innocence de son Ordre; mais qu'il étoit chevalier non lettré, e est-à-dire, quil ne sçavoit ni lire ni écrire, comme la plupart de la noblesse de ce tems-là. Il demanda qu'il lui fut permis de prendre un conseil : « Quoi- «qu'op ne m'ait pas laissé, ajou ta-tM, ^quatre u deniers pour fournir aux frais d'un si grand « procès. »

Les commissaires lui répartirent qu'en matière d'hérésie, on n'accordoit aux prévenus ni conseil ni secours d'avocats ; qu'avant même de s'engager dans une pareille entreprise , il devoit y faire de sérieuses réflexions ; qu'il se souvtnt surtout de l'aveu qu'il a voit fait lui-même à Chinon , de ses propre» crimes , et de ceux de *fn Ordre : et on lui lut sur-le-champ cette déposition. Jamais étonnement ne fut pareil à celui du Grand- Maître. Quand il en entendit la lecture, il fit le signe de la croix , et s'écria , que , si les trois cardinaux devant lesquels il avoit comparu à Chinon, et qui avoient souscrit à son interrogatoire , étoiént d'une autre qualité , il sçauroit bien ce qu'il auroit à dire. Comme les commissaires le pressoient de s'expliquer plus ouvertement, il ajouta, n'étant pas maître de son ressentiment, qu'ils méritoient le même supplice dont les Sarrasins et les Ta r tare s punissoient les

menteurs et les faussaires a uxquels , dit-il , ils font — — fendre le ventre , et trancher la tête (1). DB

Cependant il est constant , par les actes du VlLUltT procès , qu'avant rassemblée de Chinon, et sur l'espérance de l'impunité que le Pape et le roi lui avoient promise, il avoit confessé, en deux occasions, une partie des crimes qui lui étoient imputés. Mais apparemment que le greffier qui avoit rédigé sa confession à Chinon, pour le charger davantage, et le rendre plus criminel, y avoit ajouté des circonstances aggravantes: peut-être même qu'il avoit augmenté sa confession de tous les crimes qu'on imputoit, en général, à tout l'Ordre; et que, pour lui cacher sa supercherie, il ne lui en avoit point fait de lecture.

Quoiqu'il en soit , le Grand-Maître , sans s'expliquer plus ouvertement sur sa confession , se contenta de dire, que le Pape, «étant réservé la connoissance de ce qui le regardoit, il demandoit de lui être renvoyé. Il ajouta , qu'il n avoit que trois choses à leur représenter en faveur de son Ordre. » i° Qu'excepté les églises cathedra* « les, il n'y en avoit point, dans toute la Chré-

* tien té, où le service divin se célébrât avec plus

• de dévotion , où il se trouvât un plus grand «nombre de reliques et de plus riches orne- «mens. i° Qu'en toutes les commanderies, on

(i) Dupny, pag. 48.

n>rOtEE DE L ORDRE

>tic aumône générale, trois fois la

u. " Quïl n'y a voit aucun Ordre ni

.v uuuott où les chevaliers et lesgentils-

.^lo exposassent plus généreusement leur

.m m défense de la religion Chrétienne,

.v i a voient fait jusques-là les Templiers» « Les

.ti^à<>*4ires lui dirent que tout cela étoit

. .,c..c *&*$ la foi. Mais il leur répliqua que les

euipueis croy oient fermement tout ce que

v, Y oit 1 église catholique , et que c 'était pour

tuuutemr une si sainte croyance , qu un si grand

îoiubre de ces chevaliers avoient répandu leur

>au# contre les Sarrasins , contre les Turcs, et

contre les Maures.

Frère Pierre de Bologne, prêtre, et procureurgénéral de l'Ordre, représenta v de son côté, aux commissaires , que , pour tirer l'aveu des crimes qu on imputoit à ses confrères , on avoit également employé la promesse de l'impunité , et les menaces des supplices; qu'on leur avoit dit que leur Ordre étoit tacitement proscrit , et aue le Pape le devoit abolir solennellement dans le concile ; qu on avoit montré à plusieurs prisonniers des lettres-patentes où étoit le sceau du roi , par lesquelles, moyennant leur confession, on leur promettoit la vie , la liberté et une pension viagère; et que, pour ceux qu on n avoit pu séduire par ces promesses , on les avoit pressés par de violentes tortures ; qu il étoit bien moins surprenant que des hommes foibles , pour se délivrer des supplices , eussent parlé conformément a

DES CHEVALIERS DE MALTE. iog

l'intention de ceux qui les tourment oient, que' de voir un si grand nombre de Templiers sup- de porter courageusement les plus affreux tour- V|IAAMW * mens, plutôt que de trahir la vérité; que plusieurs de ces chevaliers étoient morts , dans le fond des cachots, des douleurs qu'ils avoient souffertes à la gêne ; et qu'il demandoit que leurs bourreaux et leurs geôliers fussent interrogés pour sçavoir dans quels sentimens ils étoient >

morts, et s'il n'étoit pas vrai que, dans ces derniers momens, où les hommes n'ont plus rien à espérer ni à craindre, ils avoient persisté, jusqu'au dernier soupir, à soutenir leur innocence, et celle de leur Ordre en général. Il pria ensuite les commissaires de faire venir en leur présence un Templier, appelle frère Adam de Valincourt , que le désir d'une plus grande perfection avoit fait entrer depuis, parmi les chartreux , mais qui , n'en ayant pu soutenir les austérités, avoit demandé à rentrer dans l'Ordre des Templiers. Il ajouta que les supérieurs et les confrères de ces religieux avoient regardé son premier changement comme une apostasie; qu'on l'avoit obligé, avant que de le recevoir, de se présenter à la porte du temple en chemise ; qu'après avoir repris l'habit de l'Ordre, on l'avoit condamné à manger à terre pendant un an entier, à jeûner au pain et à l'eau les mercredi et les vendredi de chaque semaine , et à recevoir la discipline tous les dimanches, de la main du prêtre qui officioit. Ce procureur demandoit s'il

étoit vraisemblable que ce Templier, venu de

bE l'Ordre des chartreux, fût rentré parmi eux, et

Villabet. q U »j| se ^ soumis à une correction et une pénitence si longue et si austère, s il avoît reconnu, parmi ses confrères, toutes les abominations dont on les vouloit noircir: et, là-dessus, ilinsistoità être entendu en plein concile avec ses supérieurs, et des députés de tout l'Ordre: u Afin, disoit-il, « de faire connottre leur innocence à la face de « toute la Chrétienté. »

Nonobstant toutes ces défenses, on procéda à leur jugement. Quelques-uns furent absous purement et simplement ; d'autres condamnés à une pénitence canonique , pour être ensuite mi$ en liberté. Ce furent ceux qui persévérèrent dans la confession de leurs fautes, et qui , pour marquer l'horreur qu'ils avoient de leur Ordre, en avoient quitté l'habit , et fait raser les longues barbes qu'ils portoient , suivant l'usage des Orientaux. Les Templiers , au contraire , qui avoient révoqué leur première confession , et qui persistèrent dans les protestations qu'ils avoient faites de leur innocence, furent traités avec toutes sortes de rigueurs. Cinquante -neuf, parmi lesquels il y avoit un aumônier du roi , furent dégradés, comme relaps, par févêque de Paris, et livrés au bras séculier. On les conduisit hors la porte Saint - Antoine , où ils furent brûlés tout vifs et à petit feu. Au milieu des flammes , tous invoquoient le saint nom de Dieu ; et , ce qui est de plus surprenant, il n'y eut aucun de ces cin-

quante-neuf, qui, pour se délivrer d'un si affreux supplice, voulut profiter de l'amnistie que v ^ u leurs parens et leurs amis leur offraient, de la Viu.a»«. part du roi, pourvu qu'ils renonçassent à leurs protestations.

Il y en eut un grand nombre, en différens autres endroits de la France, qui, au milieu des flammes, firent paroître la même fermeté: on les brûla, mais on ne put jamais leur arracher l'aveu des crimes qu'on leur imputoit.

« Chose étonnante , » dit l'évéque de Lodève , historien contemporain , « que ces infortunés , « qu'on livroit aux plus cruels supplices, ne ren- « doient point d autre raison de leur rétracta-

* tion , que la honte et le remords d'avoir, par

• la violence de la question , avoué des crimes «dont ils se prétendoient très-innocens(i).

Le roi, qui avoit extrêmement à cœur l'affaire des Templiers , comme s'en expliquent le Pape et les historiens du tems, se rendit à Vienne, en Dauphiné, au terme marqué par la bulle du pontife ; et il y vint accompagné de Louis , son fils aine, roi de Navarre, du chef de sa mère; de Philippe et de Charles, frères de ce jeune prince; de Charles de Valois , et de Louis , comte d'É-

(i) Unum aulem mirandum fuit quôd omnes el singuli eorum confcssiones suas quas prias jurati fecerant, in judicio retractarunt dicentes se falsa fuisse confessos* nullam super hoc reddentes causam aliam niai vim aut metum tormentorum qu5d de se talia faterentur. Ex secundd vità démentis quinti.

— — vreux , leurs oncles et frères du roi. Ce prince

Foulques , i 1 ,

DK parut dans cette auguste assemblée avec une Villajiet. g rosse Cour, d autres disent avec une nombreuse milice, qui faisoit connoître sa puissance, et qui servoit à la faire. respecter (1). Il s'y trouva plus de trois cents évêques , sans compter les abbés , les prieurs et les plus célèbres docteurs de la Chrétienté.

La première session fut tenue le 1 6 d'octobre de Tannée i3n. Le Pape y proposa les trois causes de la convocation du concile: i° l'affaire des Templiers ; 2° le recouvrement de la Terre- Sainte; 3° la réformation des mœurs et de la discipline de 1 église. Nous ne nous arrêterons qu'à ce qui regardoit particulièrement les Templiers, et à la part qu'on donna, depuis, dans cette grande affaire , aux chevaliers de Rhodes.

Le Pape fit lire d'abord, en plein concile, les procès qu'on avoit faits, en plusieurs provinces, contre différens chevaliers du Temple ; et il demanda ensuite, à chacun des pères, et tour-àtour, s'ils ne trouvoient pas à propos de supprimer un Ordre où il s etoit découvert de si grands abus, et des crimes si énormes (2). Un prélat Italien, s'adressant au Pape, l'exhorta à abolir, sur le champ, et sans autre formalité, un Ordre contre lequel , dit-il , on avoit entendu plus de deux mille témoins en différens endroits de la

(1) Baluzius in vitis paparum Avenion.

(2) Pierre Dupuy.

Chrétienté. Mais tous les évoques et archevêques du concile , et les plus célèbres docteurs repré- dk" «entèrent unanimement au Pape , qu avant que V|LLARM < d'éteindre un Ordre si illustre, et qui, depuis son origine, avoit rendu des services importans à la Chrétienté , ils étoient d'avis qu'on devoit entendre le Grand-Mattre et les principaux de cet Ordre en leurs défenses, comme la justice le requérait, et suivant qu ils l'avoient demandé eux-mêmes avec tant d'instance, par différentes requêtes. Les historiens du tems noua apprennent que tous les évèques d'Italie, hors un seul , furent de ce gentiment, auquel se conformèrent ceux d'Espagne , d'Allemagne , de Danemarck , d'Angle* terre, d'Ecosse et d'Irlande; que tous les prélats de France avoient été du même avis , à l'exception des archevêques de Rheims , de Sens et de Rouen: en sorte que, dans un concile général, composé de plus de trois cents prélats, il n'y en eut que quatre qui opinèrent différemment , et , »i on ose le dire , contre les premiers principes de l'équité naturelle (i). i

(0 Intérim autem vocuntur prœluti cum cardinalibul td conferendum de tcmplarii* : lqjuntur nota ipsorum intrr pnelatoa; et in hoc conventunt requistti a pontifice »p,illatim , m det templariis audientiam, stvc defenùonem. In hfa tententiA concordant oinnes praalati Italie prsster unuiii, HtspnniflD, Teutoniœ, Daniœ, Anflli», Scoti» et H\bcrni«,item Gallici prêter très metropolttanos , vident, Remensem, Senonensem» et Rotornagensem. Hoc lutem actum est ilve actitatum in princlpio decembris. a. «

Il4 HISTOIRE DE L'ORDRE

« L'audience qu'on demandent hautement en

0,I oe ,,M faveur des prévenus , ne laissoit pas d'embarras-

ViiLàKKT. sep i e Pape par les suites qu'il en prévoyoit. De quelque autorité dont il fut revêtu, iLsentoit bien qu'il seroit difficile de se dispenser de les entendre sur les différentes causes de récusation, ni de refuser aux prévenus la confrontation contre leurs accusateurs et les témoins : ' toutes procédures qui emporteraient beaucoup de teins, et laisseroient le succès de ce grand procès incertain. *

L'affaire traina près de six mois, qui furent ' apparemment employés en conférences, et peutêtre en négociations secrettes pour obtenir des prélats, que, dans une affaire qui paroissoiî aussi édaircie, on passât par «dessus les formes ordinaires (i). Du moins Albéric de R osa te, célèbre jurisconsulte, rapporte que , sur ce que les pères du concile soutenoient qu'on ne pou voit jamais condamner les accusés sans les avoir entendus , le Pape s'écria , que si , par le défaut de ' quelque formalité , on ne pouvoit pas prononcer judiciairement contre les Templiers, la plé-

, nitude de la puissance pontificale suppléeroit à

tout ; et qu'il les condamneroit par voye d'expédient , plutôt que de chagriner son cher fils , le roi de France (a).

Ex secundd vùâ Clemcntis F, pag. 43, auciore Ptoiomœo

LucensL.

(i) Les méditations de Can&erarius, lib. V, pag. 4* (a) Et si via justitiœ ordo ille destrui non posât, fiât

DES CHEVALIERS DE MALTE. Il 5

En effet, ce pontife, le 22 du mois de mai de

l'année suivante , après s être assuré auparavant , r D L ^ CE * dans un consistoire secret, des cardinaux et de VllLARET plusieurs évêques, que la complaisance ramena l3la ' à son avis , tint solemnellement la seconde session du concile, dans laquelle il cassa et annulla TOrdre militaire des Templiers (1). «Et quoique « nous n'ayons pu , dit-il , dans sa sentence, prononcer selon les formes de droit , nous les « condamnons par provision , et par l'autorité «apostolique, réservant à nous et à la sainte «église Romaine, la disposition des personnes « et des biens des Templiers. »

Il ne restoit plus qu a décider , dans le concile, de lemploi qu'on feroit de ces grands biens. Le Pape, qui craignoit que la plupart des souverains ne s emparassent, dans leurs États, de ce qui seroit à leur bienséance , représenta que ces biens ayant été consacrés pour la défense des saints lieux , et des pèlerins qui les visitoient , on ne pourroit en faire un meilleur usage , qu en les remettant aux chevaliers de Rhodes, dévoués à de si saintes fonctions , et qui venoient de donner de nouvelles preuves de leur zèle et de leur

tamen via expedientiae, ne scandalisetur carus filius noster rex Galliœ.

(1) Summus pontifex multis prœlatis cum cardinalibus" coram se in privato consistorio convocatis , per provisionem. potiusquàm condemnationis via m, ordinem templariorum cassavit , et penitùs annulavit. Quarto, vita démentis V, pag, 85 , auctore quodam feneto coœtaneo.

Il6 HISTOIRE DE L'ORDRE

courage par la conquête de Fiole de Rhodes (i). oulques jy| a j g j eg p ar tisans de la France opinoient haute- ViLLàMT. me nt à la création d'un Ordre nouveau, et même à y réunir tout l'Ordre de Saint-Jean.

Ils disoient que l'augmentation qu'on vouloit faire des biens de ces chevaliers, ne servirent qu a les précipiter dans les mêmes désordres qui ven oient d attirer la condamnation des Templiers; que, sous prétexte d'en prendre possession , on les verroit incessamment répandus dans l'Europe j et qu'il étoit bien à craindre qu'ils n'y fissent renaître l'orgueil, le faste, le luxe et la mollesse des Templiers.

Le Pape, qui, par cette création d'un Ordre royal, et par la suppression de tous les autres Ordres, voyoit qu'on alloit soustraire à son autorité ce qu'il y avoit de religieux militaires dans l'Europe et dans l'Asie , rejetta, avec fermeté , cette proposition ; et, pour détruire les raisons de ceux qui la soutenoient, il déclara qu'il s engage oit à réformer l'Ordre de Saint-Jean dans son chef et

(1) Priusquàm concilium solveretur, post habitos tractatus varios de bonis templariorum, quibus vel ad quos usus essent potiùs applicanda, quibusdam consentientibus quôd nova religio ad quam applicarentur esset fundanda , aliis alia dicentibus, tandem providit apostolica sedes, regibus et prœlatis assentientibus , eadem in favorem terra? sanctœ intégralité* ad fratres hospitales devolvi, ut ad ejusdem terra; recuperationem, sive subsidium possent effici fortiores ex ipsis; sed , ut apparuit, processu teroporis facti sunt détériores, Cont. GuilL de Nangis, pag. 646.

da»s ses membres , si on jugeoit que cette réforme fut nécessaire; qu'il ne souffrirent aucun de chevalier en Occident, excepté les vieillards , les VlLLàl,ÏT infirmes, et ceux qui étoient chargés du soin des commanderies ; qu'il feroit même faire une évaluation exacte des revenus de l'Ordre, pour régler le nombre des chevaliers, et la dépense qu'ils dévoient faire pour leur subsistance; et que tout le reste seroit employé au secours des pèlerins et à la défense des Etats Chrétiens : tous projets admirables, mais qui n'eurent pas d'exécution.

Les simples promesses de ce pontife ramenèrent, à son avis, la plupart des pères du concile ( 1). Mais il parut que le roi de France ne se prêta qu'avec répugnance à cette disposition. Ce prince, prévenu contre les Hospitaliers, exigea du Pape qu'on travaillât à cette réforme, qui devoit comprendre le Grand-Maître et tous les chevaliers, et qu'on les obligeât à se rendre aussi agréable* au Corps épiscopal , qu'ils lui avoient été jusqu'alors opposés : ce qui pourroit faire présumer que la connoissance de leurs anciens différends avec les évèques de la Palestine avoit passé jusqu'en France. On adjugea, aux chevaliers de Rhodes, tous les biens des Templiers, à l'exception de ceux qui se trouvoient dans les

(1) Voyez la lettre de Philippe-le-Bel à Clément V, en date de l'an i3ia , le a4 août. — Dupuy, condamnation des Templiers, pag. 178 et 179.

Il8 HISTOIRE DE L'ORDRE

" Espagnes, et qui, par une destination particu-

nK lière, dévoient être appliqués à la défense du

VaLAMT. p a y S contre les Maures, qui oceupoient encore le royaume de Grenade.

i3i3. Enfin, Tannée suivante, et après la dissolution du concile, il fut question du dernier acte de cette tragédie, et de décider du sort du Grand- Maître et des hauts officiers de l'Ordre , appelles les grands précepteurs ou les grands commandeurs. Le Pape s en étoit réservé la connoissance, et, en conséquence de leur aveu, leur avoit proniis une impunité entière. Mais, à son retour du concile, soit qu'il eût changé de sentiment, ou qu'il ne voulût pas les condamner lui-même, il en remit le jugement à deux cardinaux, qui, par son ordre, se transportèrent à Paris, et y prirent pour adjoints l'archevêque de Sens, et quelques autres prélats de 1 église Gallicane. Ces commissaires apostoliques se firent amener, par le prévôt de Paris, Jacques de Molay, Grand- Maître des Templiers: dignité, dit M. Dupuy, qui Tégaloit aux princes; ayant même, en cette qualité, eu l'honneur de tenir sur les fonds un des enfans du roi. Le second de ces prisonniers sappelloit Guy, et étoit frère du dauphin de Viennois, prince souverain du Dauphiné. Le troisième se nommoit Hugues de Péralde, grandprieur ou visiteur du prieuré de France; et le quatrième étoit grand-prieur d'Aquitaine, qui, avant sa détention, avoit la direction des finances du roi.

H ne paroit point , par les actes de ce fameux procès, que ces prélats les eussent de nouveau oc interrogés, ni qu'on les eût confrontés contre VlWiAâW des témoins, quoique cette procédure fut dans la forme ordinaire de la justice; apparemment que ces commissaires voulurent se conformer à la conduite qu'avaient tenue le Pape et le concile. On se contenta de l'aveu qu'ils avoient fait devant le Pape et le roi, des crimes qu'on leur imputait : et ce fut sur cet aveu, et suivant les intentions du souverain pontife, que ces juges convinrent entr'eux, s'ils persistaient dans leur première confession , de ne les condamner qu'à une prison perpétuelle. Mais, comme il était important de calmer les esprits effrayés de tant de feux qu'on avoit allumés en différentes provinces du royaume, et qu'il falloit aur-tout convaincre le peuple de Paris, que c'était avec justice qu'on avoit fait brûler, tout vifs , un si grand nombre de Templiers, on exigea de ces quatre derniers, qui en étaient les chefs, que, s'ils voûtaient qu'on leur sauvât la vie, et qu'on leur tint la parole que le Pape et le roi leur avoient donnée , ils fissent en public une déclaration sincère des abus et des crimes qui se commettaient dans leur Ordre.. Pour cet effet, on dressa, dans le parvis de l'église cathédrale, un échaffaud, sur lequel des archers et des soldats amenèrent les accusés. Un des légats monta en chaire, et ouvrit cette triste cérémonie par un discours < où il exposa, fort au long, toutes les impiétés et

' les abominations dont les Templiers, disok-il,

DB avoient ete convaincus par leur propre aveu ; et,

Villabet. p 0ur ne n laisser aucun doute à l'assemblée, il somma le Grand-Maître et ses compagnons de renouveller, devant le peuple, la confession qu'ils avoient faite, devant le Pape, de leurs crimes et de leurs erreurs. Ce fut apparemment pour les déterminer à faire cette déclaration, que, d'un côté, il les assura d'une pleine amnistie, et que, de l'autre, pour les intimider, des bourreaux. dressoient un bûcher, comme si on eût dû , sur le champ , les y brûler en cas qu'ils révoquassent leur première confession.

Les prieurs de France et d'Aquitaine y persistèrent, soit de bonne foi , soit par frayeur à l'aspect d'un si rigoureux supplice. Mais, quand ce fut le tour du Grand-Maître de s'expliquer, on fut bien surpris lorsque ce prisonnier , secouant les chaînes dont il étoit chargé, d'une contenance assurée, s'avança jusqu'au bord de lechaffaud (1); puis élevant sa voix pour être mieux entendu : «Il est bien juste, s'écria- t-il, « que, dans un si terrible jour, et dans les der- «niers momens de ma vie, je découvre toute «l'iniquité du mensonge, et que je fasse triom- « pher la vérité. Je déclare donc à la face du ciel « et de la terre , et j'avoue , quoiqu a ma honte «éternelle, que j'ai commis le plus grand de

(0 Villani, 1. 8. cap. 92. — Pap. Mass. in Phiil. pulc. Sabell. — Junead. g. lib. VIL

Foulques

« tous les crimes ; mais ce n'a été qu'en conve^ «nant de ceux qu'on impute, avec tant de noir* " W «ceur, à un Ordre que la vérité m'oblige de re- v,LLAREt - «connoître aujourd'hui pour innocent. Je n'ai «même passé la déclaration qu'on exigeoit de «moi, que pour suspendre les douleurs excès* «sives de la torture, et pour fléchir ceux qui me « les faisoient souffrir. Je sçais les supplices qu'on «a fait subir à tous ceux qui ont eu le courage « de révoquer une pareille confession ; mais l'af- « freux spectacle qu'on me présente n'est pas «capable de me faire confirmer un premier «mensonge par un second. A une condition si «infâme, je renonce de bon cœur à la vie, qui « ne m'est déjà que trop odieuse. Et que me ser- «viroit de prolonger de tristes jours que je ne' « devrois qu'à la calomnie (i)? »

(i) Sunt auctores non obscuri Jacobum Burgundionem ordinis principem, cùm productus ad supplicium, circumfasâ ingenti multitudirie, dum pyrà exiruîtur, staret, proposiîâ vhœ spe ac impuni ta te, si* quae in custodià fassus de sesutsque esset, nunc quoque confessus, veniam publicè peteret, hujusmodi verba fecisse: «,Ego nunc supremis « rébus meis, cùm locum mendacio dari nefas sit, ex ani- «mo verèque fateor me ingens in me, meosque scelus «conscisse, ultimaque supplicia cum summo cruciatu pro- «meritum, qui in gratiam quorum minime decuit, dul- » cedineque vit» flagitia impia, sceleraque, ad tormenta «ementitus sum in ordinem meum, de religione christianâ « optimè meritum. Nec mibi nunc vitâ opus est precaf iâ «et novo super vêtus mendacio retenta. »

Exin rogo impositum , ac ad moto paulattm primoribus pedibus ad exprimendam scelerum confessionem , lie tune.

Ce seigneur en eut dit davantage, mais on

de l'obligea de se taire. Le frère du prince dauphin,

Vilubet. q a j v £ n | après ^ tj n | à pe U p^g le même langage,

et protesta hautement de l'innocence de son Ordre. Le légat ne fut pas celui qui, dans cette scène, remporta l'applaudissement du peuple:

mais il eut bientôt sa revanche. On fit descendre le Grand-Maître, et ses compagnons de dessus léchafFaud; et le prévôt de Paris les remena en prison. Le roi, naturellement vindicatif, et qui regardoit la destruction des Templiers comme son ouvrage, irrité de la rétractation des chefs de cet Ordre, le même jour les fit brûler, tout vifs et à petit feu, dans une petite islede la Seine, qui étoit entre le jardin de ce prince et le couvent des Augustins. Le Grand-Maître, au milieu de ce cruel supplice, y montra la même fermeté qu'il avoit fait paroître dans le parvis de la cathédrale, et y tint à peu près les mêmes discours. Il protesta, de nouveau, de l'innocence de son Ordre; mais que, pour lui, il méritoit la mort, pour être convenu du contraire en présence du Pape et du roi. Mézerai prétend avoir lu une relation , dans laquelle on rapporte que ce Grand-Maître n'ayant plus que la langue de liquidera cùm reliquo corpore depasto vkalia ftedo nidore torrerentur, ab hujus orationis coastantià descivisse, aut mutatœ mentis ullam significationem prœbuisse, neque ipsum , neque duos cum ipso suppkicio affectos nolùlissimos ejus ordinis viros, quorum alter esset delphini Aîlobrogis frater. PauL EmiL in Philip. Pulch*

brc. et prcsaue étouffé de fumée, s écria à haute

■ ni' ♦ l • • * l U Foulque*

voix : « Clément, juge inique et cruel bourreau, de ««je t'ajourne à comparaître dans quarante jours VlLLA,lBT * « devant le tribunal du souverain juge. » Quel* >

ques-uns écrivent qu'il ajourna pareillement le roi à y comparoître dans un an. Peut-être que la mort de ce prince et celle du Pape , qui arrivèrent précisément dans les mêmes termes, ont donné lieu, depuis, à l'histoire de cet ajournement. Les deux grands-prieurs de France et d'Aquitaine Bnirent leurs jours en prison. Mais, selon Paul Emile, l'un des deux fut brûlé avec le Grand-Maître et le frère du dauphin de Viennois , apparemment pour s être rétracté à leur exemple.

Tout le peuple donna des larmes à un si tragique spectacle : de saints religieux et plusieurs personnes dévotes, au rapport de Papire Masson , recueillirent leurs cendres, qu'ils conservèrent comme de précieuses reliques. A l'égard des deux scélérats, auteurs d'une si funeste catas- l. 3,393, trophe, ils périrent peu après malheureusement. L'un fut pendu pour de nouveaux crimes, et l'autre fut assassiné par ses ennemis.

Nous ne prétendons point tirer aucune induction de ces faits. Il y a trop de variété dans les anciens historiens, et trop de partialité entre les modernes, pour pouvoir prendre aucun parti avec sûreté. Parmi ces derniers, les uns se plaignent qu'on a accusé les Templiers, et qu'on leur a fait leur procès sur des intelligences criminelles avec Saladin; et ils opposent à cette

accusation , qu'après la perte de la bataille de m" Tibériade, ce prince victorieux fit couper la tète VnxiBET. à tous les Templiers, ses prisonniers de guerre, comme on l'a pu voir dans cette histoire : ce qui ne s accorde guère* avec cette prétendue intelligence.

On ne trouve pas plus de vraisemblance dans l'accusation qu'on leur intenta, cf avoir vendu la ville de Saint-Jcan-d'Acre à un des successeurs de Saladin, puisqu'il est constant, par tous les écrivains contemporains, que trois cents Tem pliera périrent à la défense de cette place; que leur Grand- Mat tre de Beaujeu fut tué sur la brèche, et qu'il n'échappa dm ce massacre que dix de ses chevaliers, qui se jettèrent dans une barque, et gagnèrent l'isle de Chypre.

A Tégard des crimes contre la chasteté , et de ceux que la nature même ne souffre qu'avec horreur, ces écrivains prétendent qu'on ne doit point se prévaloir de leur confession ; qu'on leur présentait, d'un côté, une amnistie avec la promesse de la vie, delà liberté et d'une bonne pension ; et que, de l'autre, ils voy oient les feux allumés pour les brûler ; qu'il n'est p$s surprenant que des hommes foibles se soyent laissé* intimider par la crainte d'un si affreux supplice.

D'autres historiens d'un sentiment opposé , soutiennent , au contraire , qu'on ne peut réfléchir sur la suite des procédures ( i ) , sur le nom-

(i) RayoaUL ad ann, i3i3, n° Zq.

bre infini des témoins , tant Templiers* qu'autrès, sur la qualité des juges, sur la conformité de des accusations faites contre ces chevaliers, dans VllLàR1T tous les royaumes de la Chrétienté, sur la qualité même des coupables , sur le témoignage de plusieurs écrivains étrangers , sur le peu de penchant que le Pape avoit d abord à les condamner, et sur ce qui se passa au concile de Vienne; qu'on ne peut, disent-ils, réfléchir sur la nature et lamas de ces différentes circonstances, sans être persuadé de la justice de leur condamnation.

Il y a bien de l'apparence, dit Mariana (i), jésuite, qu'ils n'étaient pas tous innoçens, ni aussi tous coupables. C est le sentiment de cet écrivain sage et judicieux, qui dit que ces supplices parurent, cruels à beaucoup de monde; et qu'il n'étoit guères vraisemblable que ces désordres eussent infecté tous les particuliers d un si grand Corps, répandu dans toutes les provinces de la Chrétienté; mais que l'extinction d'un Ordre célèbre doit servir de leçon à leurs semblables; et que, pour éviter de tomber dans de pareils malheurs, ils doivent moins fonder leur conservation sur leurs richesses , que sur la pratique des vertus , conformes à leur état.

Quoique les chevaliers de Rhodes n eussent aucune part dans une si surprenante révolution , le Grand-Maître ne crut pas devoir rejetter la dis-

(i) Lib. XV, cap. 10.

position que 1 église universelle, assemblé^ au de concile de Vienne , venoit de faire en faveur de Villaret. son Ordre , de tous les biens des Templiers. Il assembla donc le Conseil; on y délibéra de la manière la plus convenable dont on de voit user pour s en mettre en possession; et il fut résolu d envoyer aux principaux commandeurs , qui étoient dans l'Occident, et dont on connoissoit l'habileté et la prudence , d amples pouvoirs pour traiter avec différens souverains de l'Europe, d'une affaire de cette importance, et qui peut-être , dans l'exécution , se trouveroit sujette à de grandes difficultés. A cet effet, le Grand- Maître et le Conseil dressèrent un acte solemnel en forme de procuration , dans lequel ils déclaraient , qu'ayant appris la disposition que le Pape et le saint concile a voient faite en faveur de l'Ordre de Saint-Jean , de tous les biens des Templiers, et que l'intention de 1 église étoitque ces biens fussent employés» soit à la conduite et à la défense des pèlerins, soit au recouvrement de la Terre-Sainte , ils avoient, d'un mutuel avis, choisi pour procureur-général, et pour lieutenant du magistère en Europe, la personne de frère Albert Lallemand de Château-Noir, grandprécepteur ou grand commandeur, et dont l'Ordre , depuis long-tems, avoit éprouvé la sagesse et la capacité (i); que le Conseil avoit jugé à propos de lui donner pour adjoints frère Richard »

(î)Rymer, sur Tannée i3i3.

deRavelink, Drapier; frère Philippe de Gran- u "

gana , prieur de Rome ; frère Léonard de Tiber- DK tis, prieur de Venise et procureur-général en V|IAAMT - Cour de Rome; frère Henry de Mainière; frère Artaud de Solicrs; frère Artaud de Chavaneuf, tous deux compagnons ou assistans du Grand- Maître; frère Durand de la prévôté, précepteur ' de Montchalix , et frère Sauveur d'Aurillac ; et que • le grand commandeur pourroit se servir de tous ces chevaliers conjointement ou séparément , pour aller prendre possession des biens cédés à l'Ordre, les recevoir dés mains des administrateurs, et leur en donner bonne et valable décharge.

Il étoit porté expressément , par le même acte, que les revenus de l'Ordre de Saint-Jean étant considérablement diminués, et les commanderies tombées, pour la plupart, en décadence par la négligence des précepteurs et des économes ( ce qui exigeait une prompte visite et une exacte réforme, tant dans les maisons prieurales que dans leurs dépendances ) , le Conseil établissoit le même frère Lallemand , visiteur, inquisiteur, correcteur, réformateur, administrateur et économe général de toutes les maisons situées endeçà de la mer, tant des anciennes commanderies de l'Ordre de Saint-Jean , que de celles des Templiers, qu'on devoit leur remettre; que ce commandeur se feroit rendre un compte exact des revenus de l'Ordre et de leur emploi par les précepteurs qui en avoient été chargés; qu'il

1 pourroit faire le procès à tous les sujets compris

Foulque* * , * • , ,. . , ».i

de dans sa commission , de quelque dignité qu ils Villahbt. fussent revêtus ; priver les coupables de leurs commanderies; substituer en leurs places des chevaliers plus dignes de les remplir; transférer les chevaliers et les frères servans d une maison . à une autre; même les envoyer à Rhodes , s'il le jugeoit à propos. Il étoit encore autorisé , par la même commission, de recevoir dans l'Ordre des personnes nobles , et même les roturiers , c està-dire, les chevaliers et les frères-servans; de les revêtir de l'habit de la religion , et de donner, en particulier, aux chevaliers la ceinture militaire : ce qui établit nettement la distinction qui avoit toujours été entre les différens membres de ce Corps ; et il seroit à souhaiter qu'on ne confondit jamais cette juste différence, en permettant aux frères-servans de porter la croix d'or : ce qui ne peut servir qu'à avilir la plus noble portion d'un Ordre si illustre.

Cet acte est daté de Rhodes de l'an i3ia, le 17 d'octobre; et on voit à la tête, la signature du Grand-Maître, qui prend la qualité de « frère «Foulques de Villaret, par la grâce de Dieu et «du Saint-Siège apostolique, humble maître de « la sainte maison et hôpital Saint-Jean de Jé- «rusalcm, et gardien des pauvres de Jésus- «Christ»: et, au-dessous de sa signature, on trouve celles des frères Thierry le Lorgne, maréchal; frère Pierre de Germon t, représentant l'Hospitalier; frère Richard de Rçvelink, Dm-

pier; frère René de Dieu, trésorier; frère Philippe de Grangana , prieur de Rome ; frère Mar- ^^ tin Pierre de Ros , prieur de Messine , et Pierre de ▼"**»■*• Saint-Jean, précepteur d'Achaïe.

Le grand commandeur et les autres commissaires, en vertu de ces pouvoirs, se transportèrent en France pour se mettre en possession des biens des Templiers. Mais ils trouvèrent de grandes difficultés, dit Rainaldi, pour arracher ces biens des mains avides de quelques «courtisans qui s en étoient déjà emparés. Le Pape , informé des différons obstacles qu'on apportoit à l'exécution des décrets du concile , en écrivit à Pfailippe-le-Bel dans les termes les plus pressans. Ce prince lui répondit sèchement , qu'il n'a voit consenti à cette cession des biens des Templiers en faveur des Hospitaliers , que sur la parole que sa sainteté avoit donnée de travailler à une réforme nécessaire de cet Ordre , tant dans le chef que dans les membres (1); d'ailleurs < qu'il étoit juste qu'on prît , au préalable , sur ces biens , les irais qu'il avoit fallu faire à la poursuite d'une si grande affaire, et qu'il faisoit monter à la somme de deux cents mille livres , somme immense pour ces tems-là.

(1) Gùm ad hujusmodi consensum impartiendum unà cum praelatis in concilio congregatis fuerimus per vos inducti, quia saoctitas vestra deposuerat et ordinaverat quôd ptr sedem apostolicam sic dictorum hospitalariorum ordo regularetur et reformaretur, tàm in capite quàm in mem~ bris. Dupujr, pag. 179.

l3o HISTOIRE DE L' ORDRE

— — Ce ne fut qu'avec bien du tems et des peines »i infinies que les commissaires de l'Ordre vinrent

ViLLàMT. ^ bout de faire lâcher prise aux administrateurs séculiers, qui n'oublioient rien pour tourner en propriété le dépôt qu on leur avoit confié. Il fallut, pour retirer les commanderies des mains de ces sang-sues , leur donner de grosses sommes d argent ; ce qui épuisa le trésor de l'Ordre, dit Saint-An tonin(i).

Le roi Philippe-le-Bel étant venu à mourir, après avoir donné aux chevaliers de Rhodes l'investiture des biens des Templiers, Louis-le-Hutin, son fils aine et son successeur, demanda soixante mille livres plus que n avoit fait son prédécesseur (a) ; et , pour acquitter cette somme, frère Léonard de Tibertis, un des commissaires, qui traita avec lui, consentit qu'il retint, par ses mains, les deux tiers de l'argent des Templiers , les ornemens de leurs églises , les meubles des maisons , tous les fruits et revenus des terres, en un mot, tous les effets mobiliers, jusqu'au jour que les Hospitaliers en avoient pris possession. Mais ni ce prince , ni le roi , son père, ne profitèrent pas seuls d'une si riche dépouille:

(i) Quia jam fuerant occupata à diversis dominis la ici s, oportuit quod illi de hospitali magnum thrsaurum exponerent in dando régi et alits qui occupa verant dieu bona : undè depauperata esc ma n sic* hospitalis , qu«e se existima* bat indè opulentam fieri. AnL pag. 3, tom. ai , chap. 3.

(a) Traité entre les gens du roi et les Hospitaliers. Du- PWtPag* 184.

DES CHEVALIERS DE MALTE. l3l

et il y a des historiens (1) qui rapportent que le Pape en eut sa bonne part. de

Charles II , roi de Naples et de Sicile, et comte V * LMV ' de Provence et de Forcalquier, en usa à peu prçès de la même manière dans les États qu'il avoit en France. On y brûla un grand nombre de Templiers qui ne voulurent pas convenir des crimes qu'on leur imputait. A l'égard de leurs biens, M. Dupuy nous apprend qu'on laissa les immeubles aux Hospitaliers ; mais que , pour l'argent et les effets mobiliers , ils furent confisqués et partagés entre le Pape et ce prince (2). Mais il paroît que le roi de Naples différa, pendant sa vie, à mettre les Hospitaliers en possession des châteaux qui se trouvoient dans les royaumes de Naples et de Sicile. Car l'histoire nous a conservé une lettre de Clément , qpi exhorte le roi Robert, son successeur, à imiter la conduite de Pbil j|ftye-le-Bel , et à se dessaisir promptement * des biens en fonds des Templiers : d'où on doit conclure que Philippe les avoit remis, avant sa mort, aux commissaires. Mais le différend, au sujet des frais , ne fut terminé que sous le règne de son successeur , comme nous le venons de rapporter.

Quoique le Pape , à l'instance des rois d'Àrra-* gon, de Castille, de Portugal et de Majorque, eût , par sa bulle , excepté du transport et de la

(0 M. Dupuy, pag. 59.

h) Nosfradawut, histoire de Provence, ann. 1307.

l3a HISTOIRE DE L'ORDRE

cession que le concile avoit faite de tous les di biens des Templiers aux Hospitaliers, ceux qui Vuuah. ^ trouvoient dans les États de ces princes, cependant, comme il craignoit que, sous diffiérens prétextes , ces souverains ne s emparassent de ces biens , il excommunia, par une nouvelle bulle, tous ceux du royaume de Majorque, qui, dans l'espace d'un mois, ne remettraient pas, aux chevaliers de Rhodes, les commanderies des Templiers. En conséquence de cette bulle, pour ne pas s attirer les foudres de 1 église, Sanche Jacques , souverain des isles Baléares, mit les Hospitaliers en possession de tous les biens des Templiers. Mais, soit que cette bulle ne regardât que ce prince, auquel vraisemblablement le Pape l'avoit adressée, comme au plus foible, ou que les autres souverains ne parussent pas disposés à y déférer, le roi d'Ârragon n'y fit aucune attention ; et il chargea ses ambassadeurs de dire au Pape qu'il le prioit de ne pas étendre jusque* dans ses États cette union des biens des Templiers à l'Ordre des Hospitaliers; et qu'il étoit oblige, pour la défense et pour le salut de ses sujets, infestés tous les jours par les Maures, de s'emparer de dix-sept commanderies des Templiers, qui étoient autant de places fortes; dy mettre des troupes pour leur défense , et de se rendre maître , en mème-tems , des revenus qui étoient affectés pour fournir à la subsistance et à la solde de ces garnisons.

Ce n'est pas que les chevaliers de Rhodes ne

DES CHEVALIERS DE MALTE. l35

pontife. Il institua un Ordre militaire qu'il ap- '

il i>sx i i Al . il. FODLQUEg

pelia / Ordre de Christ, et y annexa les biens que DE les Templiers, possédoient dans ses États. Après VlLLABKT cet établissement , il envoya des ambassadeurs à Rome, pour demander, au Pape Jean XXII, la confirmation de ce nouvel Ordre de chevalerie ; ce que le Pape lui accorda.

Ferdinand IV, roi de Cas tille, ne prit point tant de précautions ; et quoique , dans un concile tenu à Salamanque , les Templiers du pays eussent été déclarés innocens (i),ce prince ne se fit point de scrupule de s'emparer de leurs biens , et appliqua , à son domaine , des villes considérables qui leur avoient appartenu, et que le Pape avoit données aux chevaliers de Rhodes.

La conduite que les rois de Gastille, d'Arragon et de Portugal tinrent depuis à l'égard de tous ces nouveaux Ordres militaires, la plupart fondés des débris de celui des Templiers, fit voir que les pressentimens des Papes Clément Y et Jean XXII , n avoient pas été sans fondement ; caries successeurs de ces princes trouvèrent ensuite moyen d'annexer à leurs personnes, sous le titre d'administrateurs perpétuels , les quatre grandes-maîtrises des Ordres de Saint- Jacques, de Galatrava, d'Alcantara et de Christ: ce qui leur produisit des revenus immenses. Pour dédommager, en quelque manière, les religieux

(i)Zaricà,lib. V, pag. 101.

, chevaliers de ces Ordres d'Espagne, ils obtindb ' rent, en leur faveur, de la Cour de Rome, la YiLLARKT. permission de se marier, et de substituer à l'habit régulier qu'ils dévoient porter, une simple croix d'or avec des émaux, conformes à Tantienne couleur de leurs habits religieux.

Edouard II, roi d'Angleterre, en usa dune manière plus noble et plus désintéressée à l'égard de l'Ordre de Saint Jean. Les Templiers, outre une commanderie considérable qu'ils avoient dans Londres, possédoient encore des biens immenses dans toutes les contrées de ce royaume; et le prieur de Londres avoit entrée dans le parlement en qualité de premier baron d'Angleterre. Edouard, ayant appris que le Pape et le concile avoient substitué les chevaliers de Rhodes aux Templiers, ordonna à ses officiers par ses lettres, dont l'original se conserve encore aujourd'hui à la Tour de Londres, de mettre en possession de tous ces biens frère Albert de Château-Noir, ou Lallemand, grand-commandeur et chef de la commission que le Grand-Maitre et le Conseil avoit établie pour les recevoir, conjointement avec frère Léonard de Tibertis, prieur de Venise et procureur-général de l'Ordre en Cour de Rome (i). Ce prince, par d'autres lettres qui se conservent au même endroit, ordonne à tous les vicomtes de presser l'exécution de ses ordres; d'employer toute l'autorité de leur

(i) Wasliog. in Edouard IK

ministère pour protéger les procureurs de Saint- Jean, et pour leur faire remettre non-seulement de les fonds de terre, mais encore les fruits et le VlLLmT ' bled qui en seraient provenus : ce qui fait voir que ce prince n'y voulut prendre aucune part au préjudice des chevaliers de Rhodes.

A Tégard de l'Allemagne, les historiens de cette nation rapportent que le Pape Clément V ayant envoyé, à l'archevêque de Mayence, la bulle qui proscrivoit l'Ordre des Templiers pour la publier, ce prélat convoqua tout son clergé pour faire cette publication plus solennellement; et qu'on fut bien surpris de voir paraître, dans cette assemblée , le Waltgraff , ou comte sauvage, un des premiers de cet Ordre, accompagné de vingt autres Templiers armés sous leurs habits réguliers ; et que l'archevêque , soit par esprit de charité, ou par un sentiment naturel de crainte, les reçut avec des manières honnêtes. Us'ajoutent que le prélat invita même le comte de prendre séance dans l'assemblée ; que le comte, de son côté, lui déclara qu'il n'éÇoit point venu pour faire violence à qui que ce fût ; mais qu'ayant appris qu'il étoit chargé de publier une bulle du Pape contre leur Ordre, il requéroit qu'on eût à recevoir, lire et publier l'appel qu'ils fuisoient de cette ordonnance au futur concile > et au successeuf* de Clément. L'archevêque , pour éluder sa demande , répondit qu'il y aviserait ; mais les Templiers le pressèrent si vivement, que ce prélat, ne jugeant pas à pro-

l38 HISTOIRE DE LORDRE

— — pos de refuser des gens qu'il voyoit armés et en de colère; fit lire publiquement leur appel. Il l'en-

Villahet. VO y a ensuite au Pape , qui lui demanda de le faire examiner dans un concile de sa métropole. Ce synode fut assemblé; et, après différentes formalités qui s'y observèrent , les Templiers de cette province furent déclarés innocens des crimes qu on leur imputoit (i).

Cependant, comme tout ce grand Ordre s'est éteint dans la suite, on n est point instruit de ce que devinrent ses biens en Allemagne. Il paroft seulement, par des historiens de cette nation, que les chevaliers de Rhodes et les chevaliers Teu toniques les partagèrent (2). 11 est assez vraisemblable que ces deux Ordres militaires firent, depuis, entr'eux, des échanges de quelques-unes de leurs anciennes commanderies , apparemment à titre de compensation; car les Teu toniques sont actuellement en possession de la commanderie de Margat, que les Allemands appellent Mergentheim , et les Français , Mariendal; quoiqu'il soit constant, par l'histoire, que les Hospitaliers en étoient les fondateurs ; qu'après la perte de l'ancienne Margat, située dans la Palestine, des Hospitaliers Allemands Favoient fait construire sur le même module, et qu'ils lui donnèrent ce nom de Margat ou de Mergen-

(i)Mutius in chron. lib. XXII, pag. an.

(a) Sertorius, in chron. Mogunt, lib. IIÏ, pag. 85o.

DES CHEVALIERS DE MALTE. l3g

theim (i), qui veut dire Maison de Marie, pour conserver la mémoire d une place qui , depuis la de perte de Jérusalem, étoit devenue le chef-lieu de VaLARET tout l'Ordre,

(i) Pantaléon, hUt. Joan.

Page 1