‹ Œuvres choisies de l'abbé de Vertot (volume 5)Chapitre 3 sur 6 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

Foulques I*a conquête de Fisle de Rhodes, et la dépouille D * des grands biens des Templiers, élevèrent FOr- ' dre militaire de Saint-Jean à un degré de grandeur comparable à celui de plusieurs souverains de l'Europe. Parmi les différentes isles Sporades, celle de Rhodes tenoit le premier rang, soit par la fertilité de son terroir, soit par la sûreté de ses ports et de ses rades, qui attiroient, de tous côtés, le commerce et l'abondance. D'ailleurs, depuis que les chevaliers s en étoient rendus maîtres, il en sortoit tour-à-tour des galères et des vaisseaux bien armés, qui donnoient la chasse aux pirates ; et les chevaliers, qui commandoient ces escadres, s'enrichissoient des prises qu'ils feisoient continuellement sur les infidèles.

Mais ces différentes sources de richesses, si avantageuses dans un État purement séculier, affaiblirent insensiblement un Ordre religieux. Sa puissance temporelle, poussée trop loin, causa depuis sa faiblesse; et les grands biens, surtout des particuliers , introduisirent parmi les plus jeunes chevaliers le luxe, la mollesse et les plaisirs.

Ces religieux militaires, au retour de leurs caravanes et de leurs courses, consumoient dans le jeu, et souvent dans la débauche, les biens qu'ils a voient acquis à la guerre, et qu'ils au-

RISTOÎRE DE i/oHDRE, etc. n|l

roîent dû, par leur profession , remettre au com- -

Fut LQCltS

roun trésor de l'Ordre. En vain d anciens commandeurs, élevés dans des mœurs austères et Vu*ài«. dans une pratique exacte de leur règle, leur représentaient que, par une semblable conduite, les Templiers venoieqt de se perdre, à peine cette jeunesse , effrénée et Hère de la réputation qu'elle acquéroit tous les jours dans les combats, dai- Çnoit faire attention à un exemple si terrible et si récent : ces jeunes gens indociles se flattoicnt qu'on devoit trouver, dans leur Valeur, toutes les vertus 'de leur état : et, ce qui étoit de plus déplorable, c est que le Grand-Maître lui-même, par son exemple, sembloit autoriser un si étrange changement dans les mœurs de son Ordre.

Villaret, ébloui de la gloire qu'il venoit d acquérir par ses conquêtes, ne put soutenir une fortune trop favorable; il se pressa de jouir du fruit de ses travaux; et, toujours environné dune troupe de flatteurs, il passoit ses jours dans une indigne oisiveté : sa table étoit servie avec autant de délicatesse (i) que de profusion; il falloit, au travers des périls de la mer, lui aller chercher des mets exquis et les vins les plus dé-

(i) Desciverat & pristinà virtute hoapitalariorum equitant princeps Villarctus , captàque Rhodo, non ad proferendura Christi cultum in Syriam extulcrat mentem , sed in delicias abjecerat; prœterilisque insolencens victoriis, intentusque privatœ rei , publiées curas spernebat; quocirca équités, cornmunicato interse consilio, eum oppri- "• QMre et insidiis adorti sunt. Rainaidi, ad ann. 1317, n. 35.

lfa HISTOIRE DE L'OfiDRE

~* licieux : et , pour fournir à, son luxe et à sa dé-

ov ^r u pense, il s'appliquoit les revenus des comman- Viixabit. deries vacantes, ou, au préjudice des plus anciens chevaliers , il en faisoit la récompense de ses favoris et des ministres de ses plaisirs. A l'égard des autres chevaliers, il affectait de se rendre d'un accès difficile ; et, s'il leur accordoit quelque audience, ce toit toujours d une manière brusque et hautaine. La voye des remontrances étoit fermée aux plus justes plaintes; et il ne sortoit guères de chevaliers de son Palais qu avec une indignation secrette.

Ce qui augmentait le mécontentement du Corps de la religion , c est qu il négligeoit d en acquitter les dettes; et on se plaignoit même qu'il laissoit manquer la maison chef-d'ordre de sa subsistance et de son nécessaire. En vain les plus anciens commandeurs lui représentèrent que leur Ordre n'avoit jamais été plus riche, ni l'entretien des religieux plus négligé; l'impérieux Grand-Maître recevoit ces remontrances comme des injures: sa conduite, ses manières, la forme qu'il vouloit introduire dans le gouvernement étaient d'un souverain absolu; et il sembloit qu'il ne distinguât pas les chevaliers des habitans de l'isle et des autres sujets de la religion. Mais il avoit en tête un grand corps de noblesse : plusieurs même de ces chevaliers tirés des premières Maisons de la Chrétienté, et élevés dans • les principes républicains, vouloient bien se soumettre à une autorité fondée sur les lois;

DES CHEVALIERS DE MALTE. l43

mais ils étoient incapables de souffrir un odieux „

. * FOUJ.QUM

despotisme. ni

La voye des remontrances particulières n'ayant v,LU * iTi tas réussi auprès d'un chef si fier et si hautain, es chevaliers qui prétendoient en avoir reçu quelque injustice, eurent recours à une procédure régulière. Le Grand-Maître, à leur requête, fut sommé juridiquement de se trouver au Conseil, pour y rendre compte de son administration ; il en rejetta la signification avec mépris. I^s mécontons ne se rebutèrent point : ils s'assemblèrent secrettement pour délibérer sur le parti qu'ils avoient à prendre : frère Maurice de Pagnac, sous prétexte de délivrer l'Ordre dune domination tyrannique, s'étoit mis à leur tète. C'était un ancien commandeur, pieux, exact clans l'observation de su règle; mais d'un zèle amer, et qui, de sa régularité, se faisoit une espèce de droit de condamner tous les chevaliers qu'il no croyoit pas aussi dévots que lui. Ce commandeur, naturellement dur et inflexible, rtqui d'ailleurs, dans la révolution qu'il méditoit, vraisemblablement avoit ses vues particulières, représenta à ses confrères, qu'après avoir eu recours inutilement à la voye des requêtes et a l'autorité des lois, ils alloient infailliblement tomber sous une tyrannie déclarée, à moins que, par une courageuse résolution , ils ne se déterminassent à arrêter, eux-mêmes, le Grand-Maître ; que cette entreprise , toute hardie et toute extraordinaire qu'elle pouvoit puroltre, si elle

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avoit un heureux succès , seroit infailliblement de approuvée par les chevaliers , même les plus Villabet. indifférons ; et que, s'ils étoient une fois maîtres de sa personne, on le traduiroit devant le Conseil, où on lui feroitson procès. Ce projet, quoique rempli de violence, uen fut que plus agréable à des gens aigris et passionnés; mais l'exécution n'étoit pas sans de grandes difficultés. Les ~ principaux commandeurs et les plus sages, quoique mécontens du gouvernement, n'avoient point encore pris de parti dans ces différends; d'ailleurs, le Grand-Mai tre, outre sa maison qui étoit nombreuse, ne sortoit jamais , en public, qu'environné de ses créatures et de certains flatteurs, qui, sans s'embarrasser de ce qui est juste ou injuste, s'attachent aveuglément à Fauteur et à la source des grades.

Les mécontens, pour le surprendre dans un tems où il seroit moins accompagné, tâchèrent de corrompre, à prix d'argent, un de ses valetsde-chambre; et ils lui offrirent une grosse somme pour leur faciliter, de nuit, l'entrée dans son appartement : mais le domestique , fidèle à son maître, l'avertit 'aussitôt des propositions qu'on lui avoit faites; et, pour faire valoir son zèle et sa fidélité, il exagéra le nombre des conjurés, et le péril où il étoit d'être arrêté. Le Grand- Maître, craignant qu'il n'y eût pas de sûreté pour lui dans la ville, en sortit sous prétexte d'une partie de chasse , et gagna en diligence le château de Lindo , dont il s'empara. Ce château est

DES CHEVALIERS DE MALTE. ifô

situé sur une montagne au côté oriental de l'isle , ■

environ à sept milles de la ville de Rhodes. Ou- ov ^° u tre un bon port qui est au pied de ce château , Villak *t. on trouve encore, au septentrion, une grande baye, dont le fond est net, ferme et sabloneux ; etun peu plus loin, il y a un endroit, appelle Tri an de, ou le canton des serpens, au-dessous duquel on trouve une fort bonne rade, où les vaisseaux sont à l'abri des vents d'Orient et de Sud-Est. Villaret , s étant rendu maître de ce château, y fit entrer des troupes et des vivrez ; en mèmetems que des galères, par ses ordres, étoipnt dans le port, toujours armées, et prêtes pour le recevoir, s'il étoit trop pressé par ses ennemis; et, pour arrêter les procédures qu'on a voit commencées contre lui, il fit signifier au Conseil, qu'il appelloit au Saint-Siège de tout ce qu'on pourroit statuer, en son absence, contre sa personne et contre sa dignité.

Mais sa fuite, et sur-tout la manière dont, de sa seule autorité, il s'étoit emparé d'une place forte et des galères qui appartenoient à tout 1 Ordre; les troupes qu'il avoit jettées dans cette place; celles qu'il levoit actuellement dans l'isle, et les provisions de guerre qu'il amassoit de tous côtés: tout cela aigrit si fort les esprits, que la plupart des chevaliers les plus modérés, et qui ne sétoient point encore déclarés , se joignirent aux mécontens. Ce fut comme une conspiration générale contre ce Grand-Maître : tout le monde crioit au tyran; et, malgré son appel au Saint-

l4<> HISTOIRE DE L'ORDRE

-7- — — Siège, la plupart des chevaliers, assemblés tu* , )E muhuairement , le déposèrent , élurent en sa

VaiAnET. p] ace Maurice de Pàgjnac; et, par cette élection précipitée, on vit un schisme funeste s'élever dans cet Ordre.

Les chevaliers les plus désintéressés crurent en devoir avertir le Pape Jean XXIL, successeur de Clément. On avoit déjà prévenu ce pontife sur le mauvais usage que Villaret foisoit des biens de l'Ordre, et sur-tout au sujet de la négligence qu'il apportoit à acquitter le principal et les intérêts de l'argent qu il avoit emprunté pour l'entreprise de Rhodes.

Les commandeurs étoient d'autant plus. intéressés dans cette négligence , que c etoit à leurs dépens, et du fond même des responsions qu il avoit fallu augmenter considérablement, que l'on payoit ces intérêts. Le Pape, avant que de rien statuer sur un événement aussi surprenant , envoya sur les lieux , en qualité de ses commissaires, Bernard de Morèze, prieur de Saint- Caprais, et Bosolo, son chapelain, pour informer de la vérité de ce qui s etoit passé dans cette émotion.

L'instruction de ces commissaires portoit, que, sitôt qu'ils seroient arrivés à Rhodes, ils suspendissent le pouvoir des deux Grands-Mai très, et qu'ils leur intimassent un ordre exprès du Saint- Siège , de se rendre incessamment, l'un et l'autre , à la Cour du Pape; qu'ils signifiassent, en mêmetems, à tous les chevaliers , qu'en attendaut la

DES* CHEVALIERS 1 DE ATALTE. ï^

décision de cette grande affaire , le Pape, copime m premier supérieur de l'Ordre , nom m oit pour le de gouverner, frère Gérard de Pins. C'étoit uft an- VlULAEBn cien chevalier de la' langue de Provence , de la même Maison que le Grand -Maître* Odon de Fins, estimé par sa valeur et par sa sagesse, et qui n'ayant point voulu se déclarer pour aucun parti, étoit également révère de tous les deutf. Le PaPpe, par la même instruction, ordonnoit à ces commissaires de saisir l'argent, les pierreries et tous les effets de Villaret; d'en dresser un 1 procès-verbal et un inventaire exact et signé des principaux intéressés; qu après cette formalité, préalable, ils remissent le tout au trésor de l'Oi*dre, pour être uniquement employé à satisfaire 1 les banquiers de* Florence, et tous ceux qui' avoient fourni largent nécessaire pour lu conquête de Rhodes.

Les deux commissaires, étantarrivés dans cette isle, s'acquittèrent avec beaucoup d'exactitude des ordres dont il» étoient porteurs. Ils citèrent les deux prétendans à la Cour d'Avignon ; et', après avoir fait reconnoître le commandeur dfef Pins pour lieutenant-général de la grandcwnaitrise, ils lui firent part d\in ordre particulier qu'ils avoient du Pape , et qui conrernoit la* grande commanderie de Haie de Chypre. Ce bénéfice, par l'étendue de son territoire, sa jurisdiction et la richesse «le ses revenus, étoit moins une simple commanderie, qu'une principauté.

Le château et le bourg de Colosse étoit le chef-

l48 HISTOIRE DE L'ORDRE

— — — Heu de cette seigneurie, qui comprenoit plusieurs otLQtu v jjj a p e8 ayec j e c hâteau et le 4 bourg de Curias,

ViLLAaET. appelle autrement Episcopia , et qui avoit servi autrefois de résidence à d'anciens rois de cette isle. Villaret, par reconnoissance des soins que frère Albert Lallemand de Château-Noir avoit pris pour le recouvrement des biens des Templiers, lavoit gratifié de cette riche commanderie : la dignité, après la grande-maîtrise , la plus considérable que l'Ordre eût dans tout l'Orient On setoit plaint au Pape que le Grand- Maître, pour favoriser le commandeur Lallemand , ne lavoit taxé qu a trente mille besans d'or de responsion par an , quoique tous les commandeurs précédens en eussent payé soixante mille, monnoie dor évaluée à vingt-un sols trois deniers par besan : ce qui doit faire comprendre le revenu de cette riche commanderie. Le Pape consentoit que le lieutenant de Pins laissât le commandeur en possession de cette dignité, à condition qu il en payeroit, au trésor de TOrdre, la même redevance de soixante mille besans. Mais, s'il en faisoit difficulté, il ordonnoit qu a son refus, on adjugeât cette commanderie à celui des plus anciens chevaliers qui se soumettroit de payer exactement la responsion sur l'ancien pied.

Cependant les deux Grands-Maîtres, en exécution des ordres du Pape, se mirent en chemin pour se rendre à Avignon. Villaret fut reçu dans tous les lieux où il passa , et sur-tout par Robert, roi de Sicile, comme un grand Capitaine, et

FouLQvet

DES CHEVALIERS DE MALTE. l4ç

avec tout l'accueil que méritoit sa réputation : tout le monde s'intéressoit dans sa disgrâce. Il w ne fut pas moins bien traité à Rome : Pagnac , VlLL ** tT son rival et son concurrent, s'apperçut bien que le changement de théâtre et du lieu de la «cèpe ne lui étoit pas favorable ; qu an ne parloit , à la Cour du Pape, que de la valeur et des con- . quêtes de Villaret, au lieu qu'il étoit regardé comme un rebelle et un chef de mécontent.

Le Pape donna plusieurs audiences à l'un et à l'autre, soit en particulier, ou en plein consistoire, lies plus célèbres avocats de la Cour d'Avignon furent chargés de cette grande affaire. Edouard Dupont, fameux jurisconsulte, parla en faveur de l'élection de Pagnac : il représenta que les chevaliers, qui composoient ce qu'on appelloit à Rhodes le couvent, ayant, suivant le droit qu'ils cq a voient, et sur la persuasion où ils étoient de la vertu de Villaret , élevé ce chevalier à la dignité de Grand -Maître, ils s étoient crus, bien fondés , voyant qu'il abusoit de son pouvoir , à reprendre une autorité que cet avocat soutint qu'on ne lui avoit remise qu'en dépôt, et que pour autant de tems qu'il en ferait un bon usage. Il fàisoit sur-tout valoir le pouvoir du Conseil qui avoit concouru dans sa déposition , et qu'il 'aiftoit envisager comme le Corps représentatif* de la religion et du chapitre général.

L'avocat de Villaret, après avoir parlé magnifiquement des exploits et des conquêtes de sa partie, si glorieuses et si utiles à l'Ordre, et

l5o HISTOIRE DC l/ORDRE

même à toute la Chiétiepté, demandait à sa i.e déposition étoit la récompense qu'il eu devoit ViLuaex. attendre , et si des mutins et des rebelles pouvoieat jamais être autorisés, dans une assemblée tumultueuse, et au milieu d'une sédition, à déposer leur chef et leur supérieur, sur -tout après qu'il avoit prévenu une si téméraire entreprise par un appel au Saint-Siège. Pour répondre à ce que l'avocat de Pagnac avoit avancé, au sujet de 1 autorité souveraine du Conseil, comme Corps représentatif du chapitre général, i secrioit que la condition des Grands -Maîtres seroit bien malheureuse, si, chargés des soins pénibles du gouvernement, ils n'en avoientque la fatigue et les inquiétudes, pendant que les membres du Conseil, comme d autres éphores, serigeoient en juges sévères et en censeurs de leur conduite; cependant qu'on n'ignoroit pas, ajoutoit ce jurisconsulte , que cetoient les Grands-Maîtres eux-mêmes de qui les chevaliers tenoient les dignités qui donnoient entrée dans le Con&eil. Il finit en demandant s'il seroit juste que le sont des chefs dépendit de leurs créatures, et qu'ils fussent obligés de trembler devant leur propre ouvrage.

Ces raisons, dans un gouvernement républicain, avoient plus d éclat que de solidité ; néanmoins le Pape, blessé du peu d égards que le parti de Pagnac avoit eus pour l'appel de Villaret , penchoit seoret terne nt de son côté. Les cardinaux et les courtisans sur-tout, auxquels rien

DES -CHEVALIERS DE MALTE. l'5ï

n'échappe des dispositions de leur maître, blâ-

i \ i , . , . i ii Fonujra

mmerit hautement la précipitation avec laquelle „ t . on avoil déposé le Grand -Maître. Pagnac, au TlL "*«' travers, des discours qui se répaodorent à ce sujet, vit bien qu'il nohtiendroit jamais la confirmation de son élection. La crainte de la voir cassée par un jugement solemnel, et la triste idée de retomber, par-là, sous la puissance d'un ennemi puissant et irrité , le jetta dans une sombre mélancolie ; il quitta la Cour et se retira à Montpellier, où il tomba malade; et, après y avoir langui quelques mois, il y trouva la fin de sa vie et de son ambition.

Sa tnort délivra le Pape de l'embarras de prononcer juridiquement sur une affaire si délicate. Ce pontife , pour conserver toujours la subordination, commença par rétablir Villarét dans toutes les fonctions de sa dignité; mais, comme il avoit remarqué beaucoup d'aigreur et d'aniiiiOHlft dans le* esprits du parti contraire , avant >r»dc lever la suspension (pie ses ccmiiiiissiiires *WMt signifier mi I 1 mini-Mai tri', il finit ctmrirvti ' n avec lui, qu'après avoir repris ■ueon Ordre pendant un tems nission au Saint-Sicj;e, l'il scroit pourvu d'un J jouiroit avec une tndépen- | successeur, et même sans luer aux charges et aux resta qui , après diïrereiis », et bien des difficultés,

l5a HISTOIRE DE LORDltE

I fut enfin entièrement consommé vers Tan i323.

i>f Villaret , après son abdication , se retira au chà-

^ iLi.AntT. tcau ( j e Xeiran , qui appartenoit alors à une de

ses sœurs : il y mourut quatre ans après, c est-àdire, en 1327. S'on corps fut enterré au grand Saint-Jean de Montpellier, dans un sépulcre de marbre ; on lisoit, autour, une inscription (1) qui apprenoit sa qualité, mais sans parler de son abdication.

Pendant que l'Ordre étoit agité par des divisions , Orcan , ou Urcham Gazi , fils et successeur d Ottoman , crut la conjoncture favorable pour chasser les chevaliers de Tisle de Rhodes. Ce jeune prince, pendant la vie du sultan, son père, avoit eu beaucoup de part à ses conquêtes: c étoit le plus habile de ses généraux , et le plus sûr instrument de ses victoires. La souveraine puissance où il parvint après la mort d'Ottoman , ne fit qu élever encore son courage. L esprit toujours rempli de nouveaux projets de conquêtes, il passoit toutes les saisons de l'année en campagne : dans son camp, il vivoit avec ses soldats en soldat, et comme s ils eussent été ses frères ou ses enfans; et, dans les plus grands périls, il leur témoignoit une confiance qui étoit

(1) Ànno Domini m. ccc. xxvii. die scilicet 1 septembre, obiit nobilissimus dominus frater Folqaetus de Vïllarcto , lïingister tnagnt hospitalis sacra do mus sancti Joanrùs Baptistœ HyerosolyraUani , cuj us anima requiescat » pacc Amen. Die pro me, Pater uostçr, Ave Maria*

DES CHEVALIERS DE MALTE. l53

paiement honorable au prince et à ses troupes. ^ . Son habileté n'étoit pas inférieure à sa valeur : »v peu de souverains l'ont égalé dans l'art d'exciter Vauttrï * (b divisions entre les princes , ses voisins : il ne mu nqu oit jamais de se déclarer pour le parti le plusfoible contre le plus puissant, pour les accabler ensuite plus facilement tous les deux. Ce iitf par cette politique, encore plus que par la valeur de ses troupes , qu'il se rendit maître de luMysic, de la Licaonic, de la Pbrygie et de la Carie, dont il ebassa la plupart de ces petits princes qui avaient purtugé avec Ottoman, son père, les l'Hats du dernier sultan Selgeucide d'1conium, leur maître et leur souverain.

U proximité de l'isle de llbodcs, qui n'est séwréc de la Carie que par un canal assez étroit , « détermina à en tenter la conquête. Il s'en •royoitsi assuré, sur les avis qu'il ayoit reçus 'Indivisions (|ui rôfjnoient dans l'Ordre, qu'il résolut d y conduire luvmAme une colonie de Maliométans, Turcs, Arabes ou Sarrasins: et on prétend qu'il eboisit, pour cela, la plupart des familles que les chevaliers, par la conquête de i3ai. Modes, a voient ebassées de cette isle, et qui, •ou* les auspices du sultan , se flattoient d'y rentrer et de s'y rétablir (i). Orcan laissa les vieill J »r<U , les femmes et les enfans dans la petite isle 'I l'piHcopiu , dont il s'étoit rendu maître en pas- *uut: il louruu. ensuite lu proue de ses vaisseaux

(0 VUUni , pug. 118.

' l54 HISTOIRE DE. L'ORDRE

7 du côté de Rhodes. On rapporte qu'il n avoit pa&

de moins de quatre-vingts flûtes, brigantins, ou

Villa*et. yajsseaux plats de différentes grandeurs , la plupart chargés de troupes de débarquement , dont il prétendoit se servir pour former le siégé de la ville de Rhodes.

Gérard de Pins, dont nous venons de parler, et que le Pape avoit établi lieutenant-général de tout POrdre, averti des desseins du prince infidèle, et qu'un si grand armement regardoit Rhodes, ne jugea pas à propos d'attendre les ennemis dans l'isle. Malheureusement la plupart des galères et des vaisseaux de la religion étoienf en course : il ne restoit que quatre galères dans le port, avec quelques frégates, des flûtes et des vaisseaux marchands, auxquels heureusement se joignirent six galères Génoises, qui se rencontrèrent dans le port de Rhodes, à leur retour des côtes de la Cilicie et de la petite Arménie, où ils trafiquoient. Tout ce qu'il y avoit dans . Fisle de chevaliers, de soldats, et même dhabitans capables de porter les armes, s'embarquèrent sur cette petite flotte. Le commandeur de Pins monta la capitane; et; comme il étoit grand homme de mer, à la faveur du vent dont il scjut profiter, il attaqua courageusement les Turcs. Ces infidèles étoient supérieurs en nombre de vaisseaux ; ils avoient le même avantage par les troupes de débarquement, dont leur flotte étoit chargée; mais cetoient tous soldats peu faits aux guerres de mer. Les chevaliers

au contraire, acooutumés à ce Retire de corn- ^ bat, ouanœuvrèrent avec tant dna&meté, qutis t* Jeur •coulèrent à fond une partie de leurs fréga- VfLL *" eT tes et de leurs vaisseaux plate, en primat p4tn murs, et firent un grand «ombre de prisonniera. Orcan ne fut vaincu «que pour s'être cru invincible par le nombre et la valeur de ses troupes: mata il n'en avoit fait «expérience que mr la terre; et il trouva en mer des ennemis dont la capacité «et l'adresse furent supérieures à toutes ses forces. Le général de lOrdre , après avoir dissipé cette flotte, fit une descente dans Tide d'Episcopia, où nous venons de dire qu Orcan avoit débarqué un grand nombre dç familles Turques, qu'il desiinoit pour peupler l'isle de Rhodes. Le général Chrétien, pour couper la racine de oette guerre, et ôêer à oes infidèles, anciens habitans de Rhodes, 1 espérance de s'y rétablir, fit passer au fil de l'épée tous ceux qu'il trouva en défense; et, par son ordre, on vendit pour esclaves les vieillards, les femmes et les enfant.

Gomme la grande-matoise étoit vacante par.

1 abdication de Villarct, le Pape convoqua, à Avignon et dans son Palais, les prieurs et les chevaliers qui se trouvèrent à sa Cour ou dans les provinces voisines d'Avignon. Après qu'ils furent arrivés, il les exhorta à la concorde, et à sacrifier leurs ressentimens particuliers au bien fitnéral de la religion. Tous ces chevaliers s'enfermèrent ensuite dans une espèce de conclave.

l56 HISTOIRE DE L ? ORDRE

~7 pour procéder à l'élection d'un nouveau Grand-

Ville- Maître; et, après l'invocation du Saint-Esprit et «uve. une m {ii<e délibération, le choix de rassemblée i3a3. tom b a sur frère Helion de Villeneuve, que le 18 juin. Pape favorisoit ouvertement, et dont la recom- ,3| 9- mandation, peu différente d'un ordre, influa beaucoup dans cette élection, qu'il confirma depuis par une bulle authentique, en date de l'an i323: d'autres prétendent que cette confirmation fut une pure nomination, émanée de la seule autorité du Pape.

i3a4. L e nouveau Grand-Maître n'en fut pas ingrat; et, pour en marquer sa reôonnoissance à ce pontife, il lui vendit des maisons que l'Ordre possèdent dans la ville de Cahors, et de grandes terres situées aux environs, dont le Pape, originaire de» cette ville, fit l'acquisition *en faveur de sa famille, qu'il vouloit tirer de l'obscurité où elle se trouvoit ensevelie. Son père, appelle Arnaud d'Ossa ou d'Euse n etoit qu'un pauvre savetier. Le mérite de son fils et sa capacité extraordinaire dans le droit civil et canon , le fit parvenir à la dignité de cardinal. Cette dignité ne lui £t point oublier la bassesse de sa naissance : il vivoit avec les autres cardinaux comme avec ses maîtres: sobre, frugal, modeste, ce n etoit presque qu'à son habillement qu'on s'appercevoit d'une dignité qui paroissoit lui être tout-à-fait indifférente : tel étoit ce cardinal. A la mort de Clément V, les. cardinaux furent deux ans sans pouvoir convenir du sujet qu'ils élir oient pour

Pape. Us s etoient d'abord assemblés à Carpen- — — tras; mais les cardinaux d'Aquitaine, ennuyés villede la longueur du conclave, y firent mettre le K,uvi ' feu par leurs domestiques, et se dispersèrent; et depuis ils n'avoient pu se rassembler. Philippe, comte de Poitiers, frère de Louis le Hutin, roi de France , en ayant attiré à Lyon par adresse , et sous difFérens prétextes, jusqu'à vingt-trois > il .les engagea à s enfermer dans un conclave. Mais, comme les factions étoient toujours également vives, et qu'ils ne pouvoient s'accorder, ils * convinrent enfin, si on en croit Villani et Saint- Antonin, de s en remettre, par [voye de compromis, à la nomination seule que le cardinal d'Ossa feroit d'un Pape : persuadés qu'un homme si désintéressé, et qui, au milieu de toutes les cabales, s'étoit toujours montré neutre, ne pourrait faire qu'un bon choix. Mais les prétendans et les chefs de parti furent bien étonnés, lorsque ce cardinal , en vertu du pouvoir qu'on lui avoit déféré d'élire le Pape, se nomma lui-même, et que, d'une voix claire, forte et intelligible, il prononça ces mots : C'est moi qui suis le Pape : Egosum Papa. Cependant comme le compromis ctoit revêtu de toutes les formalités requises, il fallut le reconnoître; et il prit, à la cérémonie de son couronnement, le nom de Jean XXII. C'est ainsi que les historiens, que je viens de citer, rapportent cet événement, quoique l'empereur Louis de Bavière , son ennemi , et les partisans de ce prince , dans les écrits qu'ils publièrent de-

h58 HtSTOIRK DE L'ORDRE

. puis, avec tan* d'aigreur, contre ce pontife, né

Ville- lui ayeat jamais reproche ce touv d une ambi-

Le Grand»Mbîtoe étoit trop attaché à ce pontife pour quitter si»têtrsa Cour. Hy resta, ou* aux environs, près de quatre ans. Pendant ce temslà, pour remédier aux abus qui s etoient introduits dans l'Ordre, il convoqua un chapitre général à Montpellier. Il faut convenir que le» dissipations et les dépenses du* Grand-Maître de Villaret avoient fait moins de tort à l'Ordre qne le relâchemenl de. la discipline régulière. Depuis 1 union dès-grands biens des Templiers à l'Ordre de Saint Jean, la plupart des chevaliers se trouvoient revêtus de, commanderies. Ces- nouveaux commandeurs, et sur-tout ceux. qui demeuraient en Europe , attachés à découvrir les anciens biens des Templiers, ou à: les faire, valoir, à la faveur des divisions qui règn oient alors dans cet v Ordre, se dispensoient de résider à Rhodes, et

même de l'obéissance quils dévoient au Grand- Maître et au Conseil, La plupart s'attachoient ou à«|a Cour du Pape, au à celle de leurs souverains particuliers; et ces mauvais religieux rccherckoient la protection . des princes séculiers, poiir s'en faire un secours et une protection contre, les ordres de leurs*, supérieurs légitimes, et pour se dispenser sur-tout de résider à Rhodes, et dans la maison chef-d ordre, qui leur parois* soit un véritable exil.

Le chapitre, qui voyoit avec douleur qu'un

Ordre militaire, fondé çt établi dans la Terre- •"

Sainte et dans 1 Orient, se trouvoit disperse et, y aLE . çonime enseveli dans les différentes commander- HKBVS * des de l'Europe, pour en tirer les chevaliers., et les rappellcr à leur maison principale , déclara, incapables de toutes les digpités de l'Ordre, ceux, qui n'y au r oient pas un certain nombre d an>nées de résidence actuelle : il falloit même qjue* pendant cette résidence, ils eussent servi dao& les guerres et sur les vaisseaux de la, religion. A l'égard des gran(Wcroix et des chevaliers qui étaient revêtus des principales dignités de l'Ordre, le chapitre nomma huit baillis conventuels, qui, en cette qualité, dévoient entrer dans la Conseil, et dont le Grand-Maître étoit le chef et le président-né. Cependant il n 'y avoit qu'une voix de plus que chaque conseiller ou pillier, comme on les. appelle encore aujourd'hui. Par cette nomination, ces baillis étoient obligés de résider à Rhodes.

On prétend que ce fut dans ce même chapitre quon divisa le corps de l'Ordre en différentes langues ou nations , et qu'on attacha , à chaque langue, des dignités particulières et les commanderiez de chaque nation : ces commanderies furent encore partagées entre les prieurés d'où, elles dépendoient. Il fut aussi arrêté que les l3a ^ Grands-Maîtres auraient, tous les dix ans, dans, chaque prieuré, la nomination de doux commanderies vacantes^ par préférence au corps de. chaque langue qui commençoit à s'établir;, et.

l6o HISTOIRE DE LORDRE

— ; que chaque prieur, après que la langue seroit

Ville- remplie, pourroit nommer, une rois en cinq KKcvi. an8 ^ £ une commauderie vacante dans son prieuré, pourvu quil y eût fait les araéliorissemens nécessaires, et quil ne dût rien au commun trésor de ses responsions particulières, comme on le verra dans le traité du gouvernement de cet Ordre, qu on trouvera à la suite de cet ouvrage.

Le Grand -Maître, après la conclusion de ce chapitre, se disposoit à partir pour Rhodes; et il étoit déjà arrivé à Marseille, où.il devoit s'embarquer, lorsqu'il y fut retenu par une longue et dangereuse maladie , qui dura près de dfcux ans, ainsi que nous l'apprenons par une lettre i33a. du Pape, de Tan 16 de son pontificat. Enfin, ce Grand-Maître, ayant recouvré ses forces, s embarqua avec un grand nombre de chevaliers, et arriva heureusement à Rhodes, vers Tan i33a.

Cette isle, par les divisions qui s'y étoient élevées, et par le long séjour que les Grands-Maîtres avoient fait en France, étoit bien déchue de sa puissance et de sa force. La plupart des commandeurs, sous diffèrens prétextes, setoient retirés dans leurs pays et dans leurs commanderies. Le défaut de solde faisoit que la garnison de la ville étoit fort diminuée; et on trouvoit des brèches en différens endroits des murailles. Le Grand -Maître ne fut pas plutôt débarque, quil fit, lui-même, une visite exacte de tous les dehors de la place ; il fit réparer les endroits qui

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en avoient besoin ; et la ville et l'isle entière lui —

fut redevable d'un bastion ou boulevard qu'il fit ville. construire , à ses dépens , à la tête d un f auxbourg. * EDV1 ' A cette précaution, Villeneuve ajouta celle d une garnison nombreuse, qu'il entretint toujours de ses propres deniers, outre un grand nombre de chevaliers que sa présence, et encore plus ses bienfaits attirèrent à Rhodes.

Il tint la même conduite à l'égard des isles et des autres places qui dépendoient de Rhodes.

Des commissaires habiles en firent la visite par son ordre, et firent fortifier les endroits qui pouvoient être insultés; et le Grand-Maître envoya dans toutes ces isles , pour y commander y des chevaliers pleins de valeur et d'expérience , qui , par des signaux , ou par de légères barques, iaisoient passer au Grand -Maître des avis de tout ce qui paroissoit dans ces mers. La marine de l'Ordre, sous un chef si vigilant, reprit son ancienne réputation : outre les escadres de la religion , les principaux commandeurs et les plus riches armèrent des galères à leurs dépens. Les corsaires n'osèrent plus parottre ; l'isle de Chypre et la petite Arménie, dont les côtes étoient souvent infestées par ces pirates , s'en virent délivrées à la faveur du pavillon de Saint-Jean.

Si les États Chrétiens , voisins des chevaliers , tiroient tant d'avantages de leur proximité , les haliitans de Rhodes, et sur-tout les pauvres, ressentirent les premiers effets de l'attention du Grand-Maître. Sous un si sage gouvernement ,

a. ii

l6l HISTOIRE DE LORDRE

" oq ne ;vit plus de malheureux dans toutes les

HiMONDI .1111.. I • *.

Ville- îsles de la religion : une subsistance nécessaire mdv*. ne manquoit point à ceux qui manquoient de bien. Les malades étoient reçus dans un grand et magnifique hôpital , où tous les secours , soit pour les besoins du corps , soit pour ceux de lame, leur étoient fournis abondamment. De Villeneuve , par son exemple , avoit ranimé le zèle de ses religieux; et on peut dire que, tant qu'il vécut , il remplit parfaitement le titre et les fonctions de gardien des pauvres, attachés, depuis la fondation de l'Ordre , à la dignité de Grand* Maître.

Ce fut par ce même esprit de charité, et par des vues de prudence , qu il défendit à tous les chevaliers, sous peine de privation de l'habit, de s'attacher à combattre un serpent ou un crocodile , espèce d animal amphibie , qui vit et qui se nourrit dans les marais et au bord des grandes rivières. Ce crocodile étoit d une énorme grandeur, causoit beaucoup de désordre dans Fislc; et il avoit même dévoré quelques habitans. Pour l'intelligence d'un événement si extraordinaire, et que quelques auteurs ont traité- de fabuleux, nous rapporterons simplement ce qu'on en trouve dans l'histoire, et nous laisserons au lecteur à juger de la vérité d'un fait si étonnant, selon ses lumières , et le degré de probabilité qu'il trouvera dans notre narration.

La retraite de ce furieux animal , dont nous parions , étoit dans une caverne située au bord

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d un marais , au pied du Mont Saint-Étienne, à ~

J «H l vil 1 vl . HELION DR

deux milles de Rhodes. II en sortoit souvent pour ville- * chercher sa proye. Il mangeoit des moutons , des * E0VB ' vaches, et quelquefois des chevaux, quand ils approch oient de l'eau et du bord du marais : on se plaignoit même qu'il avoit dévoré de jeunes pâtres qui gardoient leurs troupeaux. Plusieurs chevaliers des plus braves du couvent, en différons tems, et à Tinsçu les uns dos autres, sortirent séparément de la ville pour tâcher de le tuer: mais on n'en vit revenir aucun. Comme l'usage des armes à feu n'étoit point encore inventé, et que la peau de cette espèce de monstre étoit couverte d écailles à l'épreuve des flèches et des dards les plus acérés , les armes , pour ainsi dire, netoientpas égales, et le serpent les avoit bientôt terrassés. Ce fut le motif qui obligea le Grand-Maître à défendre, aux chevaliers, de tenter davantage une entreprise qui parois- 6oit au-dessus des forces humaines.

Tous obéirent , à l'exception d'un seul chevalier de la langue de Provence, appelle Dieu-donné deGozon, qui, au préjudice de cette défense, et sans être épouvanté du sort dé ses confrères, forma secrettement le dessein de combattre cette bête carnacière , bien résolu d'y périr ou d'en délivrer l'isle de Rhodes. On attribua cette résolution au courage déterminé de ce chevalier.

D'autres prétendent qu'il y fut encore engagé par des railleries piquantes qu'on fit de son courage dans Rhodes , et sur ce qu'étant sorti plu-

l64 HISTOIRE DE LORDRE

"■; sieurs fois de la ville pour combattre le serpent,

Ville- il s'étoit contenté de le reconnoître de loin ; et weuve. que, dans ce péril, il avoit fait plus d usage de 1 sa prudence que de Sa valeur.

Quoiqu'il en soit des motifs qui déterminèrent ce chevalier à tenter cette aventure, pour commencer à mettre son projet en exécution, il passa en France, et se retira dans le château de Gozon , qui subsiste encore aujourd'hui dans la province de Languedoc. Ayant reconnu que le serpent qu'il vouloit attaquer , n avoit point d'écailles sous le ventre , il forma sur cette observation le plan de son entreprise.

Il fit faire, en bois ou en carton, une figure de cette bête énorme, sur l'idée qu'il en avoit conservée; et il tâcha sur-tout qu'on en imitât la couleur. Il dressa ensuite deux jeunes dogues à accourir à ses cris , et à se jetter sous le ventrel de cette affreuse bête, pendant que, monté à cheval, couvert de ses armes, et, la lance à la main, il feignoit, de son côté, de lui porter des coups en différens endroits. Ce chevalier employa plusieurs mois à faire, tous les jours, cet exercice ; et il ne vit pas plutôt ses dogues dressés à ce genre de combat, qu'il retourna à Rhodes. A peine fut-il arrivé dans l'isle , que , san* communiquer son dessein à qui que ce soit, il fit porter secrettement ses armes proche d'une église, située au haut de la montagne de Saint- Etienne , où il se rendit , accompagné seulement de deux domestiques, qu'il avoit amenés de

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France, tt entra dans l'église ; et , après s'être re- M .

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commandé a Dieu , il prit ses armes , monta a villacheval, et ordonna à ses deux domestiques, iM¥1, s'il porissoit dans ee combat, de s'en retourner en France; mais de se rendre auprès de lui, s'ils apperce voie rit qu'il eût tué le serpent, ou qu'il en en eût été blessé. 11 descendit ensuite de la montagne avec ses deux chiens, et marcha droit au marais et au repaire du serpent, qui, au bruit qu'il faisoit , accourut , la gueule ouverte et les yeux étincelans, pour le dévorer. Goaon lui porta un coup de lance, que l'épaisseur et la dureté des écailles rendit inutile. Il se préparoit à redoubler ses coups; mais son cheval, épouvanté des sifflemens et dn l'odeur du serpent, refuse d'avancer, recule, se jette à côté; et il auroit été cause de la perte de son maître , si (lozon, sans s'étonner, ne se fût jette à bas. Mettant aussitôt l'épée à la main , accompagné de m deux fidèles dogues, il joint cette horrible InHe , et lui porte plusieurs coups en différons endroits, mais que la dureté des écailles l'empêcha d'entamer. Le furieux animal, d'un coup de queue, le jetta même à terre ; et il en auroit été infailliblement dévoré, si les deux chiens, suivant qu'ils avoient été dressés , ne se fussent attachés au ventre du serpent qu'ils déchiroient par de cruelles morsures, sans que, malgré tous «■• efforts, il pût leur faire lâcher prise.

U chevalier, à la faveur de ce secours, se re- 134», lève, et, se joignant à ses deux dogues , enfonce

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1 son épée , jusqu'aux gardes, dans un endroit qui Ville- n etoit point défendu par des écailles : il y fit une Hsuyi, large playe dont il sortit des flots de sang. Le monstre, blessé à mort, tombe sur le chevalier qu'il abat une seconde fois ; et il l'auroit étouffé parle poids et la masse énorme de son corps, si les deux domestiques , spectateurs de ce combat, voyant le serpent mort , n'étoient accourus au secours de leur maître. Ils le trouvèrent évanoui, et le crurent mort. Après l'avoir retiré de dessous le serpent, avec beaucoup de peine, pour lui donner lieu de respirer, s'il étoit encore envie, ils lui otèrent son casque; et, après qu'on lui eut jette de l'eau sur le visage, il ouvrit enfin les yeux. Le premier spectacle et- le plus agréable qui se pou voit présenter à sa vue, fut celui de voirsoD ennemi mort , et d'avoir réussi dans une entreprise si difficile , où plusieurs de ses confrères avoient succombé.

On n'eut pas plutôt appris, dans la ville, sa victoire et la mort du serpent, qu'une foule d'habitans sortirent au-devant de lui. Les chevaliers le conduisirent en triomphe au Palais du Grand-Maître; mais, au milieu de ces acclamations , le vainqueur fut bien surpris , quand de Villeneuve , jettant sur lui des regards pleins d'indignation , lui demanda s'il ignoroit les défenses qu'il avoit faites d'attaquer cette dangereuse bête, et s'il croyoit les avoir violées impunément. Aussitôt , ce sévère observateur de h discipline , sans vouloir l'entendre , ni se laisser

fléchir par les prières des chevaliers , l'envoya , .

sur Je champ, en prison. 11 convoqua ensuite le ^'JJJJJ^ 1 Conseil , où il représenta que l'Ordre ne pouvoit vvuvi. se dispenser de punir rigoureusement une désobéissance plus préjudiciable à la discipline , que la vie même de plusieurs serpens ne l'auroit été aux bestiaux et aux habitans de ce canton ; et, comme un autre Manlius, il opina hautement à rendre cette victoire funeste au vainqueur. Le Conseil obtint qu'il se contentât de le priver de l'habit de l'Ordre ; Gozon eut la douleur de s'en voir dépouillé ; et il se passa peu d'intervalle entre sa victoire et ce genre de supplice, qu'il trouva plus rigoureux que la mort même.

Mais le Grand-Maître , après que , par ce châtiment, il eut satisfait à la manutention de la discipline , revint à son caractère naturellement doux et plein de bonté : il voulut bien être appaisé ; et il fit en sorte qu'on le priât d'accorder une grâce qu'il auroit sollicitée lui-même, s'il neùt pas été à la tête de l'Ordre. Au* pressantes instances que lui en firent les principaux commandeurs, il lui rendit l'habit et ses bonnes grâces, et il le combla de ses bienfaits. Mais ils n'égalèrent jamais les louanges Sincères du peuple, qui dispose souverainement de la gloire, pendant que les princes , quelque puissans qu'ils toyent, ne peuvent disposer que des honneurs et des dignités de l'État.

On attacha la tête de ce serpent, ou de ce cro-

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. co'dile, sur une des portes de la ville , comme un

Ville- monument de la victoire de Gozon. M. ThevemYe - not, dans la relation de ses voyages, rapporte qu elle y étoit encore de son tems , ou du moins son effigie ; qu'il l'y avoit vue ; quelle étoit beaucoup plus grosse et plus large que celle dan cheval, la gueule fendue jusqu'aux oreilles, de grosses dents , les yeux gros , le trou des narines rond, et la peau tirant sur le gris blanc, peutêtre à cause de la poussière , qui , par la suite des tems , s'y étoit attachée.

On sera moins surpris d'un événement si extraordinaire, si on fait réflexion que Tisle de Rhodes fut anciennement appellée Ophieuse, du mot grec •?'*, qui signifie serpent, à cause de la multitude de ces reptiles, qui infestoient tout le pays. Hyginus, historien Grec, sur le témoignage de Polyzelus Rhodien , rapporte qu'un certain Thessalien , fils de Triopas ou de Lapithas , selon Diodore de Sicile , ayant été jette par la tempête sur les côtes de Rhodes, extermina heureusement ces animaux nuisibles; que Phorbas entr autres , en tua un d'une grandeur prodigieuse , qui dévoroit les habitans. Le sçavant Bochart prétend que les Phéniciens donnèrent à cette isle le nom de Gesirath-Rod , c est-à-dire, l'isle des serpens: Gesirath, selon cet auteur, étant un terme commun aux Phéniciens , aux Syriens , aux Arabes et aux GhaJdéens, qui signifie une isle, et Rod , en langage Phénicien , un serpent ; si bien qu en joignant ces deux mots , on en forma celui

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deGesirath-Rod ; d'où les Grecs firent, depuis, celui de Rhodes , que cette isle a conservé jusqu'au- villejourd'hui. Mais , sans nous arrêter à une antiquité RKUVE * si reculée, peut-être que ceux qui ont critiqué cet endroit de l'histoire ! moderne de l'isle de Rhodes, n ont point fait attention à un pareil événement qui arriva en Afrique, pendant qu Attilius Régulus y commandoit l'armée Romaine, et faisoit la guerre contre les Carthaginois; et je n'ai pas cru m éloigner de mon sujet, en rapportant exactement ce que les «historiens de cette nation nous ont appris d'un serpent encore plus grand et plus terrible que celui que le chevalier de Gozon avoit tué.

L'armée Romaine , disent ces écrivains , étoit campée en Afrique, proche du fleuve Bragada.

Les soldats , ayant voulu aller à l'eau , se virent attaqués et dévorés par un serpent qui les empêchoit d'en approcher. Il en engloutit plusieurs avec sa gueule effroyable ; d'autres furent tués des coups de sa queue; et plusieurs moururent de la seule infection de son haleine. Enfin il donna tant de peine à Régulus, que ce général fut réduit à employer les légions contre ce monstre, et pour décider lequel demeureroit maître de la rivière. Mais, comme ce serpent, à cause de la dureté de ses écailles ,• étoit impénétrable à tous les traits des soldats, on eut recours aux machines de la guerre ; on l'assiégea comme on auroit fait une forteresse : on lançoit de loin , contre lui, des pierreset des cailloux : enfin , après

Uu bien des peines , une pierre d une grosseur exville. traordinaire , qui partoit de la plus forte raa- »su ve. CD j ne ^ l'atteignit heureusement , lui cassa l'épine du dos et tua ce monstre redoutable.

Régulus, tout grand Capitaine qu'il étoit, continuent ces historiens , ne dédaigna pas d envoyer à Rome la peau de cet animal énorme, qui avoit cent pieds de longueur: on la suspendit dans un temple, comme un monument de sa victoire; et elle y demeura jusqu'à la guerre de Nuisance. C'est ainsi que s en expliquent Florus, V alère-Maxime , Orose, Aulugelle etZonaras.

Je ne prétends pas qu'il n'y ait rien d'exagéré dans la longueur du serpent d'Afrique, ni soutenir tout ce qu'on a rapporté de la grandeur monstrueuse du crocodile de Rhodes: mais ce qui paroît certain, jpar les historiens du tems, par la tradition , et même par des inscriptions et des monumens authentiques, c'est que Gozon tua un animal redoutable, et que, par cette action, il acquit une grande réputation, sur-tout auprès du peuple de Rhodes, qui le regardoit comme son libérateur.

Le Grand- Maître, pour le dédommager, en quelque manière , de la mortification qu'il lui avoit donnée , lui conféra de riches commanderies: il l'approcha même, depuis, de sa personne; et, lui ayant trouvé une prudence égale à son courage , il le fit son lieutenant-général dans le gouvernement de l'isle, persuadé qu'un

chevalier si brave et si courageux, et qui avoit "~

. . , , "111 Heliow de

exposé si généreusement sa vie pour le salut des villehabitans del'isle, sçauroit, en cas de guerre ou I,E,JV, • de surprise, les défendre mieux qu'un autre contre toutes les entreprises des infidèles.

Ces barbares, instruits des forces et de la vigilance du Grand-Maître, et rebutés du mauvais succès de leurs armes , suspendirent leurs courses et leurs pillages ordinaires. Rhodes et les au- • très isles de la religion jouirent, pendant plusieurs années , d'une profonde paix. Cette sécurité devint, à la fin, préjudiciable à la religion : on arma moins de vaisseaux; la marine fut négligée; la plupart des chevaliers, ne trouvant point d'occupation pour leurs armes /retournèrent dans leur patrie; et plusieurs commandeurs, ceux sur-tout des royaumes du Nord, sous prétexte de ce calme apparent, se dispensèrent de payer leurs responsions. Cette désobéissance avoit sa source dans la dépense que faisoient ces commandeurs dans leurs provinces. La plupart conservoient peu de relations avec la maison chef-d'ordre : il sembloit qu'ils se regardoient comme les propriétaires de leurs commanderies ; et, au lieu des novices et des simples chevaliers que chaque commandeur étoit obligé d'entretenir dans sa maison et d'élever dans l'esprit de l'Ordre, on n'y voyoit qu'une foule inutile de valets et des équipages de chasse. Les parens même de la plupart de ceé commandeurs consommoient souvent le pain des pauvres , et des

Hbliom de Ville- tien S.

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