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36o HISTOIRE DE L'ORDRE
ques-uns portent encore plutôt comme une disftcVua! tinction qui flatte leur vanité, que comme la marque des obligations qu'ils ont contractées au pied des autels , de mener une vie sainte et régulière.
Quoiqu'il en soit, on trouve, dans les annales de l'Ordre , que le commandeur de Cagnac ayant voulu, en ce tems-là, se dispenser de recevoir chez lui un jeune chevalier, appelle frère Guillaume de Riery, auquel on avoit assigné, pour sa résidence, la commanderie de Cagnac; le commandeur, soit qu il prétendît que sa maison étoit déjà trop chargée d élèves, ou que cetoit le tour du commandeur de Saint-Sulpice, le lui envoya. Celui-ci refusa de le recevoir, en porta même ses plaintes au Grand-Maître, qui, justement indigné contre le commandeur de Cagnac, le menaça de le priver de l'habit et de sa commanderie, s'il négligeoit la nourriture et l'entretien du jeune chevalier que l'Ordre avoit confié à ses soins : circonstance à laquelle je ne me serois pas arrêté , si elle ne servoit de preuve que, dans le milieu du quinzième siècle, et, depuis près de quatre cents ans que l'Ordre avoit été établi , toutes les commanderies de la religion étoient encore comme autant de séminaires , et en même-tems d'académies , où les chevaliers étoient également élevés dans la piété et dans l'exercice des armes: deux qualités, qui, quoique séparées parmi les séculiers, peuvent, à la vérité , former de grands hommes dans cha-
que espèce particulière , mais qui doivent être ""
inséparables dans un chevalier de l'Ordre de flwian. Saint- Jean.
Ce fut par le même esprit de régularité , et pour attacher plus étroitement les chevaliers à leur résidence , que le Grand-Maître leur défendit , par une bulle expresse , d aller à Rome , et de s'établir à la Cour des Papes, sans sa permission ou celle du procureur-général de l'Ordre. Il fit un si sage règlement , pour arrêter l'humeur inquiète et ambitieuse de quelques chevaliers, qui , pour parvenir plutôt aux commanderies et aux principales dignités , au lieu de les mériter par leurs services , tâchoient de les obtenir par la recommandation du Pape, ou des cardinaux qui avoient le plus de part au gouvernement de l'église. G est ainsi que ce Grand-Maître, dans l'intervalle que lui laissa la trêve faite avec le Soudan d'Egypte, employa son autorité à maintenir la discipline régulière parmi ses religieux. Pour leur rendre le séjour de l'isle et du couvent de Rhodes plus commode , il fit bâtir une magnifique infirmerie, sur les fondemens de l'ancienne , qu'il dota de ses propres deniers. Suivant l'esprit de l'Ordre, et ce qui s'étoit toujours pratiqué , les chevaliers malades ou blessés y étoient traités avec tous les égards et l'attention qu'on devoit à des hommes nobles, qui représentent ceux qui avoient fait la conquête de l'isle , et qtfi, au prix deleur sang, en défendoient, tous les jours, la possession et la souveraineté.
/ Ce fut dans l'exercice de ces vertus paisibles •
Fluvuk. que le Grand-Maître , frère Antoine Fluvian , ou 1437. delà Rivière, trouva la fin de ses jours. H vit a * fi venir la mort sans inquiétude et avec beaucoup octobre, de piété. Voulant mourir comme il avoit vécu , en véritable religieux, il fit son désappropriement , et envoya au trésor deux cent mille ducats 9 le fruit de ses épargnes , qu'il avoit comme dérobés à la magnificence que le luxe et la vanité semblent exiger de ceux qui remplissent les premières places dans l'église.
Aussitôt après la mort de Fluvian , le Chapitre s'assembla. pour lui donner un successeur: les capitulans prirent la voye de compromission. On élut d'abord treize chevaliers, auxquels le Chapitre remit le droit d'élection. Ces treize électeurs s'y préparèrent par l'usage des sacremens de pénitence et d'eucharistie : ils entrèrent ensuite dans une chambre séparée du lieu du Chapitre; et, après avoir examiné avec soin le mérite des prétendans, leurs qualités personnelles , et celles sur-tout qui étoient les plus convenables au gouvernement, tous les suffrages se Jean réunirent en faveur de frère Jean de Lastic, deI.a«tic. gram^prieur d'Auvergne, qui fut reconnu so- 7 * lemnellement par tout le Chapitre pour Grand- Maître de l'Ordre. Comme ce seigneur étoit alors dans son prieuré , on lui dépêcha aussitôt deux grands-croix, pour lui porter le décret de son élection ; mais , avant que ces envoyés partissent de Rhodes , le couvent exigea d eux un
serment de ne lui demander aucune grâce, avant ~~z
/qu'il eut pris possession (fe s? dignité , et -sur- de umc. tout au préjudice des rdigieu* b$ plus anciens de l'Ordre.
Le Grand-Maître, après avoir reçu le$ nonyejles de sqp éjection , partit aussitôt pour Rbo*ides. Il n'y fut pas plutôt arrivé, quil fut averti, p^F les espions que l'Ordre eptretepoiten Egypte, qu'il s y fprmoit 4e$ depseins secrets contre l'isje de Rhodes- et, ce qui étpit de plus fâcheux, ces espions firent sçavoir quop soupçonnait quAmur^t 11 , empereur des Turcs , approuvoit cette entreprise , ou 4** mojijis qu'il ne s'y opposeroit P*s.
Jusque? alors la concurrence et la jalousie de ces deu* puissances voisines tepoient lieu à la religjop dune espèce de secours; mais Apurât, inquiet dupe puissante ligue qui s etoit formée contre lui, p^r te* prince? Chrétien? , ne fut paè fâché, daps cette conjoncture « que le soudan
d'Egypte pepupat toutes le? forqes des çhev$Mei$. Cependant, comme ou n'éfoit p^s entièrement instruit deq intentions de ce prince, le Gfand- Maître lui envoya frère Jean More), prieur de l'Église 1 en qualité d ambassadeur , ww prér teitfe de lui faire part de son élection , et pour lui demander qu'il renouvelât la trêve que la religion avoit faite avec son prédécesseur. ÇJ'4*-
toit un usage dans l'Ordpe , et autorisé par les Papes , que les chevaliers tâchoiept 4e foire une trêve avec une . partie des infidèles , pétulant
■— — — qu'ils avoient à soutenir les efforts des autres» diLastic. Le prieur de Rhodes s'acquitta avec beaucoup d'adresse de sa commission. Le Grand-Seigneur répondit aux honnêtetés qu'on lui fit de la part du nouveau Grand-Maître , par d'autres complimens , mais en termes vagues , et qui ne signifioient rien ; et il se défendit d entrer dans aucune négociation , sous prétexte que les anciens traités sursoient pour la sûreté des uns et des autres. Le prieur s'en retourna à Rhodes, et avertit le Grand-Maître que , si la guerre n'étoit pas déclarée , la paix n'en étoit pas plus certaine. Le Grand-Maître, pour pénétrer, s'il se pou voit, dans les desseins des infidèles , envoya , vers les côtes d'Egypte et de Barbarie, frère Guillaume de Lastic , son neveu , sénéchal de l'Ordre , avec deux vaisseaux. Ce chevalier ne fut pas longtems sans revenir à Rhodes; et il apprit au Grand-Maître qu'il auroit incessamment sur les bras toutes les forces de l'Egypte. La certitude de la guerre fit aussitôt prendre les armes aux chevaliers ; on arma huit galères , quatre vaisseaux de haut-bord et plusieurs vaisseaux de transport, dans lesquels on fit entrer un corps considérable de troupes; et, en méme-tems, on travailla, dans l'isle de Rhodes, et dans les isles voisines, à en mettre les principales places hors d'insulte. '
Le Soudan , de son côté , mit en mer une flottç considérable, composée de dix-huit galères, d'un grand nombre de vaisseaux de différentes gran-
deurs , bien armés et chargés d'un nombre con- — sidérable d'arbalétriers et de troupes de débarque- deLastig. ment. Pour prétexte de cet armement, le Soudan prétendit que l'isle de Rhodes, aussi-bien que celle de Chypre, dépendoient anciennement de l'empire d'Egypte. Le premier effort de ses armes tomba sur une petite isle , appellée Châteaufoux, située à cent .milles, à l'orient de l'isle de Rhodes, et seulement à un mille, ou tout au plus une lieue de France, de la Lycie. Cette isle, ou plutôt ce rocher, apparten oit à la religion, qui y avoit fait construire un château. On voyoit , sur sa porte, les armes de l'Ordre de Saint-Jean , et celles d'Arragon : ce qui pouyoit faire croire que c etoit la langue de cette nation qui avoit fait fortifier cette petite place.
Les Sarrasins, ayant fait une descente sans trouver beaucoup de résistance , s emparèrent apparemment avec la même facilité de ce petit château: au moins on ne trouve point, dans rhistoire , qu'il s'y soit passé aucune action con-? sidérable. Ils se rembarquèrent après avoir ruiné cette habitation , prirent la route de Rhodes , et parurent devant cette isle, le 25 septembre de l'année i44<>.
A l'exemple et par les soins du Grand-Maître et des chevaliers., les habitans , en armes, bordoient les côtes, et paroissoient bien résolus de s opposer à la descente des infidèles. Le maréchal de l'Ordre , qui , en cette qualité , commandoit U flotte , sortit du port en bonne ordonnance :
366 histoire de l'ordre
et, quoiqu'il eût beaucoup moins de* vaisseau*
deLastic. qtflè les ennemis , il ne laissa pas ée s avancer fièrement , et de leur présenter ïa bataille. Les infidèles, qui croyotent que tes vaîsseattx de l'Ordre sirotent en course , surpris dé cet armement, se retirèrent dans une anse; et, ayant tot*rAé les poupes du côté de terte , ils se contentèrent', pour éloigner les Cbrétiens, de faire un grand feu de teur artillerie. On y répondit de la même manière ; le reste de la journée se passa à se canonner de part et d'autre; et, la nuit étant survenue, la flotte Chrétienne rentra dans le port de Rhodes, d'où le commandant, après avoir pris de la poudre et de nouvelles troupes, faisoit dessein de revenir aussi-tôt cheréher les ennemis. Mais les Sarrasins, qui voyoient que l'attaque de Rhodes, à la vue de la flotte Chrétienne, étoit impraticable, à la faveur âes ténèbres, mirent à la voile. Leur decsein étoit de surprendre l'isle de Lango. Le maréchal , à qui l'expérience tenoit lieu despions , ayant prévu leur projet, sortit, en même tems, du port ; et , à force de voiles et de rames, s étant avancé jusques sous le canon du château de Lango, les Sarrasins; en arrivant, furent bien étonnés de le trouver en front de bandière, qui leur présentoit une seconde fois la bataille.
L'amiral Égyptien, étonné, et pour éviter le combat, changea de route, gagna une isle qui appartenoit aux Turcs; et, étant entré dans le port, qui paroissoit presque abandonné, il
joignit ses galères Tune contre l'autre, tes proues — — — du côté de la mer , sur lesquelles il fil dresser des dbLaotic. batteries pour repousser les chevaliers, s il en étoit attaqué; et les Turcs, habitans de liste, instruits des intentions d'Amurat , et portés d'ailleurs par le zèle de la religion, qui leur étoit commune avec les Sarrasins , accoururent à leur secours contre les Chrétiens.
Le maréchal , qui n'avoit pas perdu de vue la flotte d'Egypte , la voyant si puissamment fortifiée, assembla le conseil de. guerre. La plupart de ses officiers, pour le dissuader d attaquer les infidèles , lui représentèrent leur nombre et teurs forces supérieures à celles de la religion , outre * que le fond, en cet endroit, étoit mauvais et rempli d'un sable mouvant et très- dangereux. Tous vouloient qu'on reprît la route de Rhodes ; mais le maréchal, qui ne connoissoit point de péril, leur répondit , que les chevaliers de Saint- Jean n avoient jamais compté le nombre de leurs ennemis , et qu'il airnoit mieux être enseveli dans la mer, que de s'exposer au reproche qu'on pourroit lui faire, d'avoir vu de si près ces barbares , sans avoir osé les attaquer. Mais, comme il n'avoit pas moins de capacité que de valeur, il fit passer ses troupes dans des bàtimens plats, qui tiroient moins d'eau ; et, s'étant mis à la tête, et fayorisé de son artilteric, il alla attaquer les Sar- N rasins, qui le reçurent , de leur côté , avec le feu de lçurs canons et de leur mousqueterie. Si l'attaque fut vive, la défense ne fut pas moins cou-
rageuse , et les Sarrasins , soutenus des Turcs ,
diUstjc. faisoient tous leurs efforts pour empêcher les Chrétiens d'approcher de leurs galères. La nuit, qui survint , sépara les combattons ; les infidèles perdirent plus de sept cents hommes en cette occasion ; et , du côté des Chrétiens , on n'y en comptoit que soixante. Le maréchal , couvert de son sang , de celui des ennemis , et blessé en cinq endroits différens , reprit le chemin de Rhodes , sur des présages de gros tems , et dans la crainte de quelque tempête , que les pilotes appréhendaient . Pendant la nuit, les infidèles profitèrent de sa retraite pour sortir de ces mers : ils gagnèrent d abord l'isle de Chypre , et , dans une descente qu'ils y firent , ils mirent le feu à la grande commanderie de l'Ordre ; et ce fut tout l'avantage que le Soudan remporta d'un armement et dune expédition qui lui avoient coûté des sommes considérables.
Ce mauvais succès ne fit que l'irriter; mais, pour avoir le tems de faire de plus puissans efforts, il dissimula sa colère et ses desseins. Le Grand- Maitre n'y fut point trompé : on ajouta , par son ordre , de nouvelles fortifications à la ville de Rhodes; il remplit les magazins de provisions de guerre et de bouche. Ces premiers soins furent suivis d'une citation générale, qui rappelloit au couvent tous les chevaliers capables de porter les armes; et le prince accorda, en même tems, une amnistie pour tous les bannis , à l'exception des criminels de lèze-majesté et des incendiaires. Il
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étendit ensuite ses vues jusques dans lès Cours — — — - Chrétiennes, et il envoya des ambassadeurs à la deUjtic* plupart des souverains de l'Europe , pour' implorer leur secours. Ces ambassadeurs leur représentèrent la puissance et les forces du Soudan d'Egypte ; que ce prince infidèle étoit à la veille de mettre le siège devant la ville de Rhodes; que, si on abandonnoit l'Ordre dans cette conjoncture , toutceque les chevaliers pou voient espérer, après une si longue défensç , étoit de s ensevelir sous les ruines de cette place ; mais que les princes Chrétiens auraient à se reprocher éternellement d avoir laissé perdre une isle et un État qui servoit de boulevard à la Chrétienté, et qui, par son voisinage de la Terre -Sainte, pou voit en faciliter la conquête. Les princes , à qui ces am« bassadeurs avoient été envoyés, ne donnèrent, à ces justes remontrances, que des marques stériles d'une compassion inutile. La plupart, retenus dans leurs États par des guerres avec leurs voisins , ne jugeoient pas à propos, dans cette conjoncture, de s en éloigner : d ailleurs il paroit que ce premier feu de dévotion , qui avoit produit tant de croisades, étoit fort offoibli : plusieurs même regardoient ces transports de piété , soit comme l'effet d'un zèle mal réglé, et peut-être comme un de ces ressorts que la politique faisoit jouer pour éloigner de leur patrie , et sous prétexte de dévotion , des princes et des grands trop puis-* sans et trop jaloux des privilèges de leur dignité. Quoiqu'il en soit , l'Ordre , en cette occasion ,
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ne tira aucun secours des princes Chrétiens : il
dkUstic. **'y eut que Jean Paléologue , empereur de Çonstantinople , qui fit , avec la religion , une ligue offensive et défensive contre le Soudan d'Egypte; mais cette ligue ne produisit qu'un traité sans suite et sans effet. De ces vastes États qui cornposoient autrefois l'empire du grand Constantin, il n'en étoit resté, à Paléologue, que la seule ville de Gonstantinople avec son territoire. Les Turcs tenoient même ce prince comme bloqué de toutes parts : ainsi, attentif à sa propre conservation, et dans la crainte de se voir assiégé lui-même tous les jours, il n'osa se défaire du secours qu'il s'étoit obligé de faire passer à Rhodes. Un traité aussi inutile fut suivi d'un autre, fait avec le Soudan même d'Egypte , qui , en apparence , avoit quelque chose de plus avantageux , mais que ce prince , habile politique , ne conclut que pour amuser le Grand-Maître. *
Le chevalier Fantin Quirini, noble Vénitien , bailli de Lango , et grand-amiral de l'Ordre , en tenoit à fief l'isle de Nizzaro ; et il étoit chargé dé la défense de ces deux isles. Le Soudan , craignant que, s'il portôit Ses armes de ce côté-là , les parens de Quirini , qui étaient puissans dans Je sénat , ne déterminassent la république à envoyer des troupes au secours de l'Ordre, lui fît dire qu'à la considération de sa nation , avec laquelle il avoit toujours entretenu une bonne correspondance, il conviendroit volontiers d'un traité de neutralité pour les isles dont il avoit le
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gouvernement. Quirini fit part de ces proposilions au Grarid-Mattre et au Conseil de l'Ordre; deUhc. quelques-uns se flattèrent que, d un traité particulier, on pourrait peut-être parvenir à un plus général, et au rétablissement de la paix; mais les plus habiles en jugèrent autrement, et que le Soudan n'offrait la neutralité, que pour ne pas rompre avec les Vénitiens, qui faisoient tout le commerce d'Alexandrie , et dans la vue que , s'il pouyoit se rendre maître de Rhodes, les isles voisines, qui en dépendoient, suivraient le sort de la capitale, et tomberaient, d elles-mêmes, sous sa puissance. Cependant comme, par ce traité, l'Ordre se trou voit déchargé du soin et de la dépense d'entretenir des troupes dans ces deux isles, on manda au bailli qu'il pouvoit le conclure, pourvu qu il fut dressé en des termes convenables à la souveraineté de l'Ordre.
Le soudan , par un motif à-peu-près semblable à celui dont nous venons de parler, convint, avec le roi de Chypre! d'une pareille neutralité pour les vaisseaux de Rhodes et d'Egypte, qui entroient dans les ports de son royaume. Cependant, au milieu de ces traités préliminaires, et qui sembloient annoncer la paix , ou du moins une longue trêve, une flotte considérable du soudan parut de nouveau à la hauteur de l'isle de Rhodes , et y débarqua dix-huit mille hommes 1 444* d'infanterie , sans compter un gros corps de cavalerie et de Mamelus, qui faisoient la principale force des Égyptiens. Ces barbares , sans s'arrêter
«oui.
— à aucune des places de l'isle , marchèrent droit Urne. & la capitale, et l'assiégèrent, pendant que leur flotte tenoit la mer pour bloquer le port , et empêcher qu'on n y jettât du secours.
Le lecteur s attend , avec justice , de trouver ici une relation exacte de ce siège, avec le détail des sorties que les chevaliers firent, des assauts qu'il* soutinrent, et des morts et des blessés qu il y eut de part et d autre; mais ces chevaliers sça voient mieux se servir de leur épée que dune plume.
Le peu de littérature qu il y avoit alors dans l'Ordre, et même dans ce siècle, nous a privés dune relation si curieuse et si importante: tout ce qu'on a trouvé dans les registres de la chancellerie, c'est que ce siège dura quarante jours ; que les infidèles battirent la place avec une artillerie nombreuse ; qu il y eut plusieurs assauts où ils furent toujours repoussés; et que leur général, ayant vu périr la meilleure partie de ses troupes, se rembarqua avec les débris de son armée , et porta, le premier, à son maître, les nouvelles du mauvais succès de ses armes.
Le Grand-Maître, prévoyant sagement qu'il ne seroit pas long-tems sans revoir les infidèles au pied des murailles de Rhodes , dépêcha Guillaume de Lastic , son neveu , en Occident , pour rendre compte au Pape , et à la plus grande partie des princes Chrétiens , des avantages que la religion venoit de remporter sur les Sarrasins, il fit cette démarche dans la vue d'en tirer du secours , et que les souverains , comme la plupart
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des hommes , se déclareroient plus volontiers pour le parti victorieux. En effet , on n'eut pas de Laitig. plutôt appris, en Europe, que les chevaliers avoient chassé les infidèles de leur isle, que la jeune noblesse de l'Europe , et sur-tout les gentilshommes des royaumes de,France et d'Espagne , pour avoir part à la gloire de l'Ordre, en demandèrent l'habit avec empressement. Ce fut une recrue très-utile , et qui rétablit les forces de la religion , que les pertes inévitables à la guerre avoient fort diminuées. Mais ce fut aussi une augmentation de dépense pour le couvent; et, pour y subvenir, le Grand-Maître convoqua un Chapitre général, à Rhodes, pour le 2 5 juillet.
Pendant cette assemblée , le Grand-Maître reçut des nouvelles du sénéchal , son neveu , qui lui mandoit qu'après avoir parcouru la plupart des Cours de l'Europe, il en avoit trouvé les souverains si animés les uns contre les autres , et la guerre si allumée de tous côtés , qu'il ne devoit pas en espérer un grand secours. Le Grand-Maître et le Chapitre virent bien, par ces lettres, qu'ils ne dévoient faire fonds que sur leurs propres forces ; ainsi , d'un commun consentement , on augmenta les responsions pour cinq ans. On défendit , par le même règlement , aux prieurs de recevoir un plus grand nombre de chevaliers que l'Ordre n'en pouvoit nourrir; et on convint que le Grand -Maître pourroit terminer une guerre si ruineuse par la paix, si on lui en faisoit quelque ouverture. Ce traité fut négocié,
3;4 HISTOIRE DE L OROHE
Tannée suivante, par les agens de Jacques Coeur, Uinc marchand Français, et, depuis, trésorier de Charles VII, roi de France (i). Cetoit un bourgeois de la ville de Bourges, homme de petite génération , ainsi que s en explique un historien du teins, pour dire qu'il ne sortoit pas de païens nobles. Mais le défaut de naissance , si c en est un , étoit remplacé par l'étendue de son génie > par son travail et son application. On n a voit point encore vu, en France, de marchand porter si loin son commerce , et faire des gains si prodigieux : il avoit des flottes à ses ordres, et plus de trois cents facteurs répandus dans différens États de l'Europe et de l'Asie , et jusqu'en Sarrasiname, comme parle l'auteur que nous venons de citer. Ce fut un de ces facteurs, qui, à la faveur des sauf-conduits qu'il avoit, pour son commerce, conduisit, à Alexandrie, sur les galères de son maître, l'agent de l'Ordre. La paix se fit, sans qu'il nous soit rien resté des conditions du traité , sinon que l'envoyé de Rhodes , après l'avoir conclue , ramena dans l'isle un grand nombre des esclaves Chrétiens, et des prisonniers faits pendant la guerre. On trouve, dans le trésor de l'Ordre, une bulle du Grand- Maître, en date de l'an i446> du 8 Février, par laquelle il ordonne à frère Raymond d'Arpajon, grand-prieur de Saint -Gilles, et au receveur de
(i) Histoire de Charles VII, roi de France, par Matthieu de Coucy, pag. 691 , édtt. du Louvre.
la langue de Provence , de satisfaire aux, droits
Jean
qui étoient dûs à Jacques Cœur, pour ce voyage. d*lutic»
La joye qu eut le Grand-Maître , d avoir pro- 1448 , curé la liberté à tant de pauvres Chrétiens y fut balancée par le chagrin que lui causèrent de* lettres qu il reçut du Pape Nicolas V. Il y avoit à Borne , et à la Cour de ce pontife , des commandeurs qui souffroieat impatiemment qu on eût augmenté les responsions de leurs commande-* ries: ils en portèrent leurs plaintes au Pape, comme dune entreprise tyraunique, et comme si le Grand-Maitre et le Chapitre eussent porté leur autorité au-delà des bornes prescrites par les statuts. Nicolas V, prévenu contre le Grand-Maître , et sans approfondir ce qu il y avoit d'injuste dans ces plaintes, en écrivit durement à Lastjc, et lui envoya même un recueil des statuts, faits, dans le dernier Chapitre , qu'il supposait avoir été transgressés, et qu il lui ordonna de suivre, à l'avenir , comme la règle de sa conduite.
Le Grand-Maître communiqua au Conseil ce* lettres . du Pape , auxquelles il répondit en des termes respectueux , mais pleins de cette fermeté qu'inspirent toujours la vérité et la justice. Il représenta , à ce pontife , que le Pape Eugène IV, son prédécesseur , après avoir fait examiner les comptes de la dépense que l'Ordre avoit faite pour soutenir le siège de Rhodes, avoit approuvé l'augmentation des responsions, afin de satisfaire aux dettes que la religion moit été obligée de contracter pendant cette guerre ; que ceux qu^
"j s en pi aign oient , et oient indignes de porter la
; Uîtic croix : gens , dit-il , qui n avoient jamais vu Rhodes , ou qui n'y avoient pas resté long-tems , soit pour se dispenser de la discipline régulière, et peut-être même pour éviter les périls ordinaires à la guerre, et sur-tout dans un siège aussi meurtrier ; que la plupart de ces religieux , au lieu de résider au moins dans leurs commanderies , suivant leurs obligations, et dans l'exercice et les fonctions de l'hospitalité , s'étoient attachés à la Cour de Rome ; qu'ils y vivoient dans la mollesse et dans les plaisirs ; qu'il conjuroit sa sainteté de les renvoyer incessamment au couvent et dans la maison chef-d'ordre , pour y apprendre , par 1 exemple de leurs confrères, quelle devoit être la vie d'un véritable chevalier de Saint-Jean. A l'égard des statuts que sa sainteté lui a voit adressés , on étoit convenu , dans le Conseil , et après une collation exacte avec les originaux , que ce ne pouvoit être que l'ouvrage de quelque faussaire, qui y avoit glissé différens articles inconnus jusqu'alors dans l'Ordre, et qui n avoient été inventés que pour favoriser l'esprit de propriété et le libertinage de ces mauvais chevaliers.
L'indignation que le Grand-Maître fit parottre contre ces mutins , étoit d autant mieux fondée, qu'on vivoit, à Rhodes, sous son gouvernement, dans une exacte pratique de la règle et des statuts ; qu'au milieu même des armemeps qui se faisoient fréquétnment , les chevaliers ne se dispepsoient jamais de jeûner austèrement TA vent
et le Carême ; qu'ils faisoient abstinence de viande tous les mercredis de Tannée; et qu'au diLutic. réfectoire, et dans tous les lieux réguliers, personne n auroit osé rompre le silence , qui s'y observoit aussi régulièrement que dans une communauté de moines et de solitaires. La lettre du Grand - Maître , en forme d'apologie, fut signée par tout le Conseil; le Pape en parut satisfait.
Mais plusieurs commandeurs de l'Europe , qui se prévaloient de la protection de quelques cardinaux, et qui avoient même dans l'Ordre, et jusques dans le Conseil, de puissans amis, ne furent pas plus exacts à payer leurs responsions : il sembloit qu'ils prétendissent s'affranchir du voeu d'obéissance. L'Ordre, par leur rébellion, tomboit insensiblement dans une espèce d'anarchie; on tint, là-dessus, plusieurs Chapitres et différentes assemblées , ou il se fit de sages règlemens ; mais que la désobéissance , la brigue et le crédit rendirent inutiles.
Le Conseil, voyant l'autorité du gouvernement méprisée, ne trouva point de remède plus convenable, pour arrêter un si grand désordre, que de remettre la puissance souveraine et la disposition entière des finances entre les mains seules du Grand-Maître. C'était comme une espèce de dictature, toujours dangereuse dans un État républicain ; mais on était si persuadé du zèle de Lastic , de sa piété sincère , et en mèmetems de sa modération , qu'on ne fit point de
. difficulté de lui confier une autorité absolue. 11 Unie, s en défendit d abord sur son âge avancé; et, dans la crainte de donner atteinte à l'ancienne constitution de l'Ordre , dont il étoit zélé observateur, il ne céda aux pressantes sollicitations de ces religieux , qu'à condition que ce changement dans le gouvernement ne dureroit que trois ans, et que ce terme expiré, le souverain Conseil reprendroit son ancienne autorité.
La sagesse et la fermeté de sa conduite justifièrent bientôt le eboix de la religion : en exécution des règlemens faits, dans le dernier Chapitre, il menaça hautement de priver de leurs commanderies , et même de l'habit de la religion , tous ceux qui , dans un tems limité , ne se seraient pas acquittés de leurs responsions. Ces menaces, de la part d'un souverain et d'un supérieur qu'on connoissoit incapable de fléchir sous aucune recommandation, intimidèrent les plus rebelles. En attendant qu'ils pussent faire passer de l'argent à Rhodes , ils donnèrent des assurances de leur devoir; tout plia sous l'autorité d'un si digne chef, armé d'une juste autorité. Mais comme, pour payer les dettes, et pour subvenir aux besoins indispensables^ de l'Ordre, les fonds, dans ces commencement, lui manquoient, il les prit sur les propres revenus du magistère. Le premier usage qu'il fit de sa nouvelle autorité, fut de se dépouiller, lui-taême, en véritable père; il sacrifia, avec joye, les grands biens attachés à sa dignité , pour la nourriture
de ses enfans et la subsistance des troupes que '
l'Ordre entretenoit dans les différentes isles qui de Laotic. compoaoient alors cet État souverain. Cependant, afin qu'on n'abusât pas de sa facilité, il défendit aux commandeurs qui résidoient à Rhodes , et qui tiroient de leurs commanderies la valeur <de cent écua d'or de revenu , de rien exiger davantage du trésor de l'Ordre pour leur subsistance.
Des soins plus importans succédèrent à ce règlement de discipline domestique. Comme, dans le désordre où se trouvoient les finances, on avoit à craindre une rupture de la part des Turcs , peu scrupuleux sur l'observation des traités, le Grand-Maître envoya à Àmurat II, qui régnoit encore, des ambassadeurs, pour reconnoitre la disposition de ce prince à l'égard de l'Ordre. Nous avons vu que , pendant la guerre que le Soudan d'Egypte avoit portée dans l'isle de Rhodes, Amurat, pour prendre son parti suivant les évènemens , avoit éludé la proposition que le Grand-Maître lui avoit fait faire de renouvel 1er les anciens traités de paix. Les nouveaux ambassadeurs de l'Ordre y trouvèrent {dus de facilité dans cette conjoncture : ce prince avoit à se défendre contre une puissante ligue des princes Chrétiens , dans laquelle le roi de Hongrie , le fameux Jean Huniade , Vaivode de Transylvanie , les Valaques , Scander-Berg, roi d'Albanie , et même Ussum-Cassan , roi de Perse, étoient entrés. Mais, de tous ces
38o HISTOIRE DE L'ORDRE
' ennemis , aucun ne lui étoit si redoutable que le
diLajtic. roi ou prince d'Albanie.
L'Albanie, province de l'Europe, est, à notre égard , située à lest , le long du golfe de Venise ; elle a, au levant, la Macédoine, dont elle faisoit autrefois partie ; FÉpire au midi , et au nord la Servie et un coin de la Dalmatie. Be hautes montagnes la séparent de FÉpire; et d'autres montagnes, des marais, des rochers escarpés et des défilés rendent le pays impraticable à des troupes qui ne connoissoient pas le terrein. Cette situation avantageuse, le courage et l'humeur féroce de ces montagnards, les rendoient redoutables à leurs voisins, et sur- tout aux Turcs. Amurat entreprit de les subjuguer. Jean Castrio t, qui régnoit alors dans cette contrée, se défendit long-tems avec beaucoup de courage; mais enfin il succomba sous des forces supérieures à celles que lui pouvoit fournir ce petit État. Pour sauver les débris de sa fortune, il traita avec le prince Turc ; et , pour gage de sa sujettion , il fut obligé de lui donner en otage ses trois enfans, Constantin, George et Jean. Amurat, contre la foi du traité, les fit circoncire et instruire dans la loi . Mahométane ; et le père de ces trois princes infortunés , apprenant leur disgrâce, en mourut de douleur. Amurat, sous prétexte de conserver, aux enfans du défunt , la principauté de leur père, s'en empara, et mit de fortes garnisons dans toutes les places.
On ne sçait point ce que devinrent les deux
al Dés de Jean Castriot. La plupart des historiens "~ accusent Amurat de les avoir fait empoisonner; dbLutig. d'autres rapportent qu'il se contenta de leur faire perdre la vue et la faculté d'avoir jamais des héritiers. Pareil sort étoit destiné au troisième; mais on prétend qu Amurat, charmé de sa bonne mine , et de certain air de grandeur, qui se découvroit déjà dans ce jeune prince , lui épargna ces différons supplices, et ordonna qu on relevât, avec soin , dans la religion de Mahomet, et dans tous les exercices qui pouvpient convenir à un homme de guerre.
Sitôt qu'il put porter les armes, Amurat le mena avec lui; et, dès sa première campagne, il fit des actions dune valeur si étonnante, que le Grand-Seigneur, par une allusion au nom du grand roi de Macédoine , voulut qu'on le nommât Scander • Berg y c'est-à-dire, le seigneur Alexandre. Toute la suite de sa vie répondit à un augure si favorable , soit dans des duels et des combats particuliers, qu'il entreprit contre des aventuriers qui l'avoient défié à la tête des armées , soit dans des batailles générales : il en remporta toujours tout l'honneur. Il devint, de bonne heure, le favori, et ensuite un des gêné* raux d'Amurat; mais le souvenir de l'Albanie, que ce jeune prince regardoit comme son hé* ritage, et la douleur secrette de se voir engagé dans une religion différente de celle de ses pères, le touchèrent plus que toute la fa-* veur du sultan : il résolut, à quelque prix que
ce fût, de rentrer dans ses Etats et dans le sein
de Laitic. de l'église.
Scander-Berg, s étant affermi dans ce dessein', prit le tems que le secrétaire d A murât étoit en campagne : il le fut joindre /le tira à l'écart ; et , après lui avoir fait expédier, par force, des lettres-patentes adressées au gouverneur de Groye > capitale de l'Albanie , par lesquelles il lui étoit ordonné de remettre à Scander-Berg le gouvernement de cette place, il poignarda ce ministre, et fit tuer tous les gens de sa suite , sans en épargner un seul; et, avec toute la diligence qu'il put, il se rendit aux portes de Groye. Il fut reçu > dans cette capitale de l'Albanie, avec le respect qui étoit dû aux ordres dont il étoit porteur: mais, à la faveur de la nuit, y ayant introduit trois cents hommes qu'il avoit fait avancer, et qu'il tenoit cachés proche des portes de cette ville , il en fit passer le gouverneur Turc et toute la garnison par le fil de lepée : il parcourut ensuite le reste de l'Albanie, qu'il remit sous sa domination. La plupart des princes Chrétiens, ses voisins, l'envoyèrent féliciter d'un si heureux succès ; et les Vénitiens , qui regardoient ses États comme un boulevard qui couvriroit ceux de la république, lui firent tenir des sommes considérables pour lever des troupes.
Il ne manqua pas de soldats : les Albanois , nation guerrière, se présentèrent, en foule 9 pour prendre les armes ; mais , parmi ce grand nombre , dont il auroit pu composer une armée
considérable, il choisit seulement huit mille ■
hommes d'infanterie, et sept mille de cavalerie. m Uni* Avec un si petit corps de troupes, mais à la faveur des montagnes et des défilés dont le pays étoit embarrassé, il battit quatre grandes armées Ottomanes : la première commandée par Ali) la seconde par Feris-Bcg, et les deux autres par Mustapha, hasha, bassa ou pacha, comme parlent différons écrivains. Ainurat attribuant de si grandes pertes au défaut de courage ou de capacité de ses généraux , crut que ses armes $
seraient plus heureuses entre ses mains. Il réso- 1 ut de commander, lui-mAme, ses troupes ; il alla , à la tête dune armée formidable , attaquer Scander^Berg: il emporta quelques places , mais dont la prise lui coûta plus de soldats que la perte dune bataille. Il étoit accompagné, dans cette expédition, du jeune Mahomet, son fils, que sa valeur et un courage déterminé, autant que sa naissance, L'avoient engagé à associer à l'empire , dans la vue de faire voir, en mème-tems, à ses troupes, la capacité d un vieux Capitaine, et l'ardeur et le feu d un jeune conquérant.
Dans la seconde campagne , ces deux sultans se préparaient à faire le siège de Croye , capitale de l'Albanie ; mais , avant que de rien entreprendre , et pour n'être pas troublés dans l'exécution de leurs desseins, ils firent un traité de paix avec les Vénitiens , dans lequel il fut expressément stipulé, que la république n'entretiendrait aucune relation avec le prince d'Albanie.
Ce fut par le même motif, et pour n'avoir rien à pe Lastic. craindre des flottes de la religion , qu'Amurat renouvella avec le Grand- Maître les traités de paix qu'il avoit faits avec son prédécesseur.
Le siège de Groye ne fut pas heureufc pour les Turcs : Amurat , après avoir vu périr une partie de son armée par des attaques imprévues de Scander-Berg , qui tenoit la campagne, fut, à la fin , obligé de se retirer. Le prince d'Albanie le poursuivit dans sa retraite , et tailla en pièces la , meilleure partie de son arrière-garde. Amurat ,
chagrin du mauvais succès de la campagne , et accablé des infirmités de la vieillesse, tomba i malade. Il fut porté à Andrinople : et , après avoir langui cinq à six mois , il y trouva la fin de sa vie. Ce sultan fut regretté par ses sujets, et même par les Chrétiens , sur-tout quand on vint à comparer son règne et sa conduite avec celle de son successeur , jeune prince , à la vérité , un des plus grands conquérans que l'Europe et l'Asie eussent jamais vu ; mais cruel , perfide, sanguinaire , et qui renouvella l'affreux souvenir des plus grands tyrans.
Les liaisons essentielles de son histoire avec celle que j'écris, et les guerres sanglantes qu'il fit à l'Ordre de Saint-Jean, m'obligent à faire connoitre plus particulièrement un de ses plus grands ennemis. C'étoit un jeune prince, à peine âgé de vingt et un ans , que la nature et la fortune , jointes à une haute valeur, rendirent la terreur du Monde entier. Son ambition étoit encore plu»
grande que sa naissance et son empire. Il possé- '
doit tous les talens supérieurs, des vues ininien- DE Lm W . ses, le génie admirable pour distribuer, dans les teins, l'éxecution de ses projets; toujours attentif, toujours présent aux évènemens, et ne perdant * jamais de vue les dispositions et les forces de ses ennemis; insatiable de gloire et de plaisirs, et noirci même de ces sales voluptés que la nature ne souffre qu avec horreur ; sans foi , sans humanité, sans religion, il ne faisoit pas plus de cas de l'Alcoran que de l'Évangile ; et , selon ses principes, il n'y avoit que deux divinités qui méritassent le culte des hommes , la fortune et la valeur.
Tel étoit Mahomet II, qui affecta, de bonneheure, le nom d'Al-Biuch, ou de Mahomet le grand , titre que la postérité lui a conservé. Il en étoit digne i si on en juge seulement par ses cou-' quêtes; mais, dans les souverains, il y a des vertus qui doivent marcher avant la valeur; et un prince n est véritablement grand que par sa piété et par sa justice : vertus inconnues à Mahomet, ou dont il ne crut la pratique convenable qu'à de simples particuliers.
Cependant on n'eut pas plutôt publié la mort d'Amurat et l'élévation de Mahomet II, sur le trône des Ottomans, qu'on vit accourir, à la Porte, des ambassadeurs des empereurs de Constautinople et de Trébizondc , et de la plupart des princes de la Grèce et de l'Orient. Le Grand- Muitro y envoya aussi, au nom de l'Ordre , frer*
386 HISTOIRE DE LOUDRE
Pierre Zinot. Tous ces ministres , après les com-
dk Lastic. plimens ordinaires dans ces occasions , demandèrent, avec empressement, la confirmation des anciennes alliances arrêtées en treles princes, leurs maîtres, et la Maison Ottomane. Mahomet, soit que les charmes de la toute -puissance 1 éblouissent , ou pour endormir ces ambassadeurs , les reçût tous avec une joye étudiée , et renouvella , sans difficulté, les traites dont on lui demandoit la confirmation. Mais, comme la conquête de Constantinople étoit le premier objet de son ambition , il employa toute l'année suivante à faire secrettement les préparatifs nécessaires pour une si grande entreprise , et à s'assurer de toutes les avenues qui conduisoient à cette capitale de l'Orient, et, pour empêcher les secours que l'empereur Grec pourroit tirer, tant du côté de terre, que par la Mer-Noire, ou le Pont-Euxin.
Dans cette vue, il fit construire un fort sur le rivage du Bosphore qui tenoit à l'Europe. Lempereur Constantin , allarmé de cette entreprise , lui dépêcha des ambassadeurs pour s'en plaindre, comme d'une infraction des traités de paix qu'il venoitde renouveller. Mahomet leur répondit d'abord, avec une modération apparente, qu'il n'avoit fait élever ce fort que pour s'opposer aux courses des chevaliers de Rhodes, aussi ennemis des Grecs que des Turcs, et pour mettre, dit-il , les sujets des deux empires à l'abri des incursions des Latins. Mais les ambassadeurs, ayant voulu insister sur la fidélité avec laquelle l'Ordre
observoit ses traités, Mahomet, emporté par son Jb humeur violente, leur imposa silence, et jura de l Ame « qu'il feroit écorcher tout vif le premier qui * oseroit lui en parler davantage ».
Après cette déclaration , et sans garder aucune mesure, il fit avancer ses troupes et investir la capitale de l'empire Grec; et on commença à former un des sièges le plus mémorable dont il soit fait mention dans toute l'histoire «du Bas- Empire.
Le sultan arriva dans le camp, le 2 d'Avril : on prétend qu'il y avoit, au moins, trois cent mille hommes dans son armée, sans compter une flotte nombreuse, composée de deux cent cinquante bâtimens de différentes grandeurs, chargés de vingt-quatre mille hommes. Pour résister à des forces si redoutables, à peine comptoit-on , dans Constantinople, six mille Grecs en armes, et environ trois mille hommes de troupes étrangères et de volontaires : ce qui doit paroître surprenant , par rapport à la grandeur de cette ville , et au nombre prodigieux de ses habitans. Mais ce n'étoient plus ces Grecs, si vantés dans l'antiquité par leur valeur et par leur amour pour la patrie: les esprits s'étoient alors tournés du côté du commerce : Constantinople n'étoit remplie que de marchands , sans compter un grand nombre de Calogers et de religieux, la plupart avares, et qui, plutôt que de secourir leur souverain , ensevelirent leur argent dans les endroits les plus cachés. Ainsi, il ne faut pas s'étonner si Constan-
— — - tin , destitué de forces et sans secours , ne put pas biLisTic. soutenir long-tems les efforts des infidèles. Malgré toute la résistance des Chrétiens, la ville fut emportée d assaut le quarante-deuxième jour.
L empereur aima mieux se faire tuer, en défendant sa religion et sa couronne , que de tomber vif entre les mains des infidèles. Peut - être que jamais il ne s etoit vu de spectacle plus funeste et plus touchant que ce qui se passa dans la prise de cette ville. Plus de quarante mille hommes passèrent parle fil de Fépée; soixante mille furent vendus comme esclaves : rien néchappa à la fureur ou à l'avarice du soldat.
Les femmes détestoient la fécondité qui les avoit rendues mères , et plaignoient , avec des larmes de sang, le sort des jeunes enfans quelles portoient dans leurs bras. On voyoit une infinité de jeunes filles , timides et incertaines dans leurs démarches, et sans sçavoir de quel côté tourner leurs pas, qui erroient comme de malheureuses étrangères dans le sein- même de leur patrie; et, en cherchant leurs parens, elles tomboient dans l'abîme des malheurs, et entre les mains de ces barbares, dont elles éprouvoient un sort plus affreux, pour elles, que les plus cruels supplices. Les larmes , les cris poussés au ciel , rien ne touchoit l'insolent vainqueur ; et le plus misérable Jes Turcs faisoit sa proye d'une beauté achevée, mais qui lui étoit souvent enlevée par un autre Turc , ou plus fort que lui, ou plus autorisé dans l'armée. La plupart de ces barbares trafiquoient
de leurs prisonniers : mais, par ordre du sultan , ■ les gens de naissance, les princes et les officiers, deLastic. qui avoient été pris les armes à la main, furent livrés aux bourreaux: il n échappa à sa cruauté que les jeunes gens des deux sexes les mieux faits , qu'il réserva pour les abominations de son sérail.
C'est ainsi qu'une Grecque d'une naissance illustre, appellée Irène, à peine âgée de dix-sept ans , tomba entre ses mains. Un bâcha venoit de la faire esclave; mais surpris de sa rare beauté, il la crut digne d'être présentée au sultan. L'Orient navoit rien vu naître de si parfait; ses charmes se firent sentir impérieusement au cœur farouche de Mahomet; il fallut se rendre; il s'abandonna même entièrement à cette nouvelle passion ; et , pour être moins détourné de ses assiduités amoureuses , il passa plusieurs jours sans se laisser voir à ses ministres et aux principaux officiers de son armée. Irène le suivit , depuis, à Andrinople; il y fixa le séjour de la jeune Grecque. Pour lui , de quelque côté que les armes tournassent ses pas, souvent même au milieu des plus importantes expéditions, il en laissoit la conduite à ses généraux, et révenoit avec empressement auprès d'Irène. On ne fut pas longtcms sans découvrir que la guerre n'étoit plus sa première passion : les soldats , accoutumés au butin qu'ils faisoient à sa suite, murmurèrent de ce changement. Ces murmures devinrent contagieux ; l'officier, comme le soldat , se plaignoient
3qo histoire de l ordre
de cette vie efféminée : cependant sa colère étoit
£™ «i formidable , que personne nosoit se charger de lui en parler. Enfin, comme le mécc-nteutement de la milice étoit à la veUle déclater le bâcha Mustapha, ne consultant que la fidélité qu'il devoit à son maître, l'avertit , le premier, des discours que les janissaires tenoient publiquement au préjudice de sa gloire.
Le sultan, après être demeuré quelque teins dans un sombre silence, et comme s'il eut examiné , en lui-même, quel parti il devoit prendre , pour toute réponse, sous prétexte d'une revue, ordonna à Mustapha de faire assembler, le lendemain , les bâchas et ce qu'il y avoit de troupes pour sa garde , et aux environs de la ville. Il passa ensuite dans l'appartement d'Irène, avec laquelle il resta jusqu'au lendemain.
Jamais cette jeune princesse ne lui avoit paru si charmante ; jamais aussi le priuce ne lui avoit fait de si tendres caresses. Pour donner un nouvel éclat à sa beauté , si cela étoit possible , il exhorta ses femmes à employer toute leur adresse et tous leurs soins à sa parure. Après qu'elle fut en état de paroître en public, il la prit par la main , la conduisit au milieu de l'assemblée ; et , arrachant le voile qui lui couvroit le visage, il demanda fièrement aux bâchas qui l'entouroient, s'ils avoient jamais vu une beauté plus accomplie. Tous ces officiers , en bons courtisans , se répandirent en des louanges excessives, et le félicitèrent sur son bonheur. Pour lors Maho-
DES CHEVALIERS DE MALTE. 3gi
met, prenant, d'une main, les cheveux de la jeune Grecque, et, de l'autre, tirant son cimeterre, d un diLastic seul coup en fit tomber la tête à ses pieds ; et , se tournant vers les grands de la Porte , avec des yeux égarés et pleins de fureur: «Ce fer, leur « dit-il, quand je veux, sçait couper les liens de « l'amour. »
Un frémissement d'horreur se répandit dans toute rassemblée; la crainte d'un pareil sort fit trembler les plus mutins: chacun éroyoit voir ce funeste couteau élevé sur sa tête ; mais s'ils échappèrent d'abord à son humeur sanguinaire, ce ne fut que pour mieux assurer sa vengeance. Mustapha, pour prix de ses fidèles avis, fut immolé, le premier, sous un léger prétexte; il le fit étrangler dans le serrait; et dans ces longues guerres qu'il entreprit depuis , et qui durèrent autant que son règne, il eut le cruel plaisir de faire périr, les uns après les autres, la plupart des janissaires, qui, par leurs cris séditieux, a voient troublé ses plaisirs, et réveillé sa fureur. Il n'y avoit pas plus de six mois que ce prince étoit mattre de Constantinople , que, croyant que tous les princes de l'Asie dévoient fléchir sous sa puissance, il commença , par les chevaliers de Rhodes, à faire éclater de si hautes prétentions. Il envoya, auGrand-Maitrc, un ambassadeur, ou plutôt un hérault, qui le somma, de sa part, de le reconnottre pour son souverain, et de faire porter, tous les ans , à son trésor, deux mille ducats de tribut. A son refus, cet ambaa-
3g2 HISTOIRE DE L'ORDRE
" ' sadeur étoit chargé de lui déclarer la guerre, et niLâSTic. que le sultan , son maître , étoit résolu de porter, lui-même, ses invincibles armes dans toutes les isles de la religion.
Le Grand-Maître, après avoir pris lavis du Conseil, lui répondit que son Ordre étoit composé d'un corps de religieux militaires, qui, en cette qualité, dépendoient, par leur profession, du souverain pontife des Chrétiens; que leurs ancêtres, par leur valeur, et au prix de leur sang, avoient, depuis, conquis Fisle de Rhodes et les isles voisines, dont aucun prince ne leur avoit disputé la souveraineté; que, par son élection à la grande- maîtrise, elle avoit éternise en dépôt entre ses mains; qu'il en étoit comptable; à ses frères et à leurs successeurs; et qu'il sacrifieroit, avec joye, sa vie, plutôt que de donner atteinte à l'indépendance et à la liberté de la religion.
Ce sage Grand-Maître et son Conseil, ne doutant pas qu'une réponse si ferme n'attirât les armes du sultan dans leurs États , eurent recours aux princes Chrétiens; et ils firent cette démarche, plutôt pour n'avoir rien à se reprocher, que dans l'espérance d'un prompt secours et bien effectif. Le commandeur d'Aubusson, de la langue d'Auvergne, d'une des plus anciennes et des plus illustres Maisons de la Marche, fut nommé pour ambassadeur auprès de CharlesVII, qui régnoit alors en France. Le Grand-Maître, <jui connoissoit son zèle pour la religion , fi* ce
DES CHEVALIERS DE MALTE. 3g3
choix , et ce fut la dernière action de son ma- .
Jean
gistère. Il mourut , accablé d'années , après avoir deLaitic tenu fe gouvernail dans des tems difficiles et orageux, avec aqtant de prudence que de fermeté.