‹ Œuvres choisies de l'abbé de Vertot (volume 5)Chapitre 5 sur 6 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

Les nouvelles de la mort du Grand-Maître Hérédia ne furent pas plutôt arrivées à Rhodes, que le Corps des religieux,qui se trouvèrent dans cette

isle , s assembla pour lui donner un successeur.

Le choix des électeurs tomba sur frère Philebert *■«•«■»

DE

DeNaillac, grand -prieur d'Aquitaine, seigneur Naillac. également révéré par sa sagesse et par sa valeur. i3$n L'Ordre , pendant le schisme qui le divisoit , aus- * si bien que toute 1 église Chrétienne , avoitbesoin ' 9 ' duo chef aussi rempli de prudence \ et il ne lui fut pas moins utile dans les guerres qu'il eut , depuis , à soutenir contre la plupart des princes de l'Orient,

A peine le pouveau prince de Rhodes avoit-il pris possession de sa dignité , qu'il fut sollicité d'entrer dans .une ligue contre Bajazet, premier ^u-jedu nom , et cinquième sultan de la dynastie des ud-ifco- Turcs Ottomans , qui menaçoit la Hongrie d'une "cazi." cruelle invasion. Sigismond, de la Maison de Luxembourg , et fils de l'empereur Charles IV, règnoit dans ce royaume, du chef de la reine Marie, sa femme: prince que l'adversité et les différentes disgrâces qu'il avoit essuyées, dans sa jeunesse, avoient rendu habile dans le gouvernement, mais plus grand politique que grand Capitaine. Les ravages que les Turcs faisoien t , presque tous les ans , % sur. les frontières de ses

■; États , l'obligèrent d'avoir recours au Pape. Ce

Philebebt c u , r r .

DE pontife, pour le secourir, forma, contre ces în- Nâillac. fidèles ^ une puissante ligue , dans laquelle il engagea Charles VI, roi de France, Philippe-le- Hardi , duc de Bourgogne , la république de Venise, et les chevaliers de Rhodes. Manuel, empereur de Constantinople, y voulut être compris ; et plusieurs petits princes chrétiens , Latins et Grecs, demandèrent à y être reçus; mais on en tira peu de secours ; et leurs noms ne servirent guères que de nombre dans les différentes signatures qui furent apposées au bas de ce fameux traité. Charles VI, seul , fournit plus de troupes que tous les autres alliés ensemble. On prétend qu'il sortît de la France , pour cette expédition , plus de mille chevaliers à bannières, ou chefs de compagnie, et plus de mille écuyers, auxquels un zèle ardent de signaler leur courage contre Bajazet , fit abandonner généreusement leur patrie.

i383. Ce prince infidèle étoit fils d'Âmurat premier, qu'un esclave de Lazate, despote de Servie, poignarda, au milieu de ses gardes, pour venger la mort de son maître , que ce barbare sultan , après lavoir pris dans un combat, avoit fait étrangler en sa présence. Bajazet (i), avant que la nouvelle de la mort de son père fut divulguée , fit écrire aussitôt par un secrétaire d'État, et au nom de

(i) Histoire des Turcs, tom. i , pag. 45, chez Foppens. — Laon Chalcond. tom. i. •

•on .père , au prince Giacup , son frère , de se PmLI( rendre incessamment auprès de lui. Ce prince »k infortuné, ignorant la cruelle destinée qui l'y NàIUM, • attendoit , ne fut pas plutôt arrivé à Andrinople, que Bajazet , pour se délivrer d un concurrent à i 1 empire, le fit étrangler avec la corde. d'un arc : funeste instrument , dont la plupart de ses successeurs , sous prétexte de ne vouloir pas répandre un sang aussi précieux que celui des princes Ottomans , ont coutume de se servir pour se défaire des princes de leur Maison.

Après la mort de Giacup , Bajazet ne songea à conserver les États que son père lui avoit laissés, que par de nouvelles conquêtes. C'était un prince tout de feu , dont le courage égaloit l'ambition , vif, hardi, entreprenant, toujours à cheval et en campagne , avide du sang de ses ennemis , prodigue de celui de ses soldats, et chez qui Fart de se faire craindre passoit pour la plus sûre règle delà politique (i). Il attaqua d abord la Bulgarie; et le sort des armes ayant fait tomber entre ses mains le souverain du pays, il le fit aussitôt étrangler: il ravagea ensuite la Bosnie et la Croatie, d'où il enleva plus de prisonniers qu'il n'y laissa d'habitans. La Macédoine ne fut pas exempte de la fureur de ses courses; il passa delà dans la Morée , en conquit une partie , et pénétra jusqu'aux environs de Constantin opte. Il auroit bien voulu en pouvoir former le siège ;

(i)Philippilioniceri Turcica Uist. lib. I.

264 HISTOIRE DE LORDRE

— — mais, ne se trouvant pas de forces assez nomde breuses pour une si grande entreprise , il se

Naillac. contenta de resserrer cette capitale de l'empire Grec par un blocus, et par difFérens corps de troupes qu'il fit cantonner aux environs.

Il alla finir, dans l'Asie, la campagne qu'il avoit commencée en Europe. Après avoir passé le détroit, il courut, avec la même rapidité, la Cappadoce et la Phrygie ; et , sans distinguer, des Chrétiens, les princes de sa religion, il attaqua Aladin , sultan de la Cilicie ; mais, trouvant trop de résistance de ce côté-là , il retomba sur plusieurs petits princes de l'ancienne race des Turcomans Selgeucides , appelles Ethein, Sarkhan, Mendez, Teko et Metin, qui oçcupoient différens cantons de laNatolie, et qu'il dépouilla de leurs Çtats. S'il avoit pu se rendre maître de leurs personnes avec autant de facilité, il ne les auroit pas. mieux traités qu'il avoit fait le roi des Bulgares. Mais ces princes, qui connoissoient sou humeur sanguinaire, se réfugièrent, de bonne heure , vers Tamerlan , grand-khan de Tartarie , 3utre conquérant, et qui, de son coté, s'étoit emparé de la Perse , de la Mésopotamie et d'une partie de la Syrie,

Bajaz,et, après ces expéditions, laissa en Asie et à Burse, capitale de ses États, le prince Ortogule, sqn fils, pour faire voir, en méme-tenis, à ses sujets , l'au,toritç de son règne et l'espérance du règne de son successeur. Il repassa ensuite en Europe, fixa son séjour à Andrinople, d'où i'

DES CHEVALIERS DE MALTE. a65

ravagea l'Attique , la Thessalie , conquit une par- *

tie de la Macédoine , défit le prince des Valaques, m et le força a lui payer tribut. La rapidité de sçs Naillac. courses ne donnoit point le teins de les traver- . scr: ce qui le fit appel 1er Ilderim, c est-à-dire, le foudre ou Ja tempête. Un petit corps de ses trou-» pes, détaché du gros de l'armée, s étant avancé du côté de Delphes , Theudelinde, veuve de dom Louis Davalos, dont les prédécesseurs s'étoient emparés de ce petit État, craignant de se voir assiégée par ce conquérant, le vint chercher 1394. bien loin, et jusques dans son camp; lui donna de magnifiques présens , et lui présenta sa fille , qui passoit pour une des plus grandes beautés de l'Orient. Les charmes de la jeune princesse désarmèrent Bajazet, <jui prisa plus cette conquête que celle de Delphes : il en laissa Theude-t liûde maîtresse , et prit sa fille en échange. Sur la fia de la campagne , il ravagea les frontières de la Hongrie , où il porta le fer et 1* feu de toua côtés. On rapporte qu'en se retirant , il renvoya à Sigismond quelques prisonnier , et qu'il lea chargea de dire à ce prince , par manière de menace et d'insulte, qu'il reviendrait au prUn teins prochain le visiter ; et qu après lavoir chassé de ses États , il passerait en Italie et jusqu'à Rome; qu'il vouloit arborer ses étendards au haut du capitole , et faire manger de l'avoine. à son cheval sur l'autel même de Saint» Pierre. Le Pape , allarmé de ces menaces, fit publier, contre ce prince infidèle , une espèce de croisade ;

ce fut le sujet de la ligue dont nous venons de

Dt parler. L empereur Grec, les Vénitiens et les

Bàuxàc chevaliers de Rhodes mirent en mer une puissante flotte , commandée par le noble Thomas Mocenigo, qui, pendant toute la campagne, tint la mer vers l'embouchure du Danube, en même-tems que le roi de Hongrie avoit fait prendre les armes à toute sa noblesse , sans compter les milices de cette nation. La France seule, comme nous le venons de dire , fournit plus de troupes d'ordonnance que tous les autres alliés ensemble : et , quand ce corps fut en état de partir', le roi en donna le commandement à Jean, comte de Nevers , fils atné du duc de Bourgogne (i). Ce jeune prince étoit accompagné de Philippe d'Artois, seigneur du sang, comme on parloit en ce tems-là, et connétable du royaume. On voyoit, dans la même armée, le comte delà Marche; Henry et Philippe de Bar, tous trois parens du rcfi ; Jean de Vienne, amiral de France; k3 97- le maréchal de Boucicault ; le sire de Coucy , un des plus puissans seigneurs du royaume , et encore plus célèbre par sa rare valeur que par ses richesses; Guy de la Trémouille; les seigneurs de Roye , de Saint-Paul , de Montorel , de Sampi, et tout ce que la France avoit de jeunesse la plus illustre, tous brùlans d ardeur den venir aux mains avec les infidèles.

Cette croisade Française prit son chemin par

(i) HUt anon, de Saint-Denis, lib. XVI, cap. a.

l'Allemagne, et, en traversant la Bavière et ^^j l'Autriche, elle fut jointe par frère Frédéric, db comte de Zollern, grand -prieur d'Allemagne, N * 1LtA * qui étoit à la tête de& chevaliers de sa nation. Toutes ces troupes se rendirent en Hongrie, en même-tems qu'on y vit arriver de Rhodes le Grand-Méftre , suiyi des principaux commandeurs et d'un grand nombre de chevaliers de son Ordre. Sigismond, qui en connoissoit la valeur, déclara qu'il vouloit combattre à leur tête, les logea dans son quartier, et retint le Grand-Maître auprès de lui.

Bajazet étoit alors dans la Natolie, d'autres disent qu'il campoit proche de Gonstantinople, dont ses troupes continuoient le blocus; et, quoiqu'on l'eût informé des puissans secours qui étoient arrivés aux Hongrois, il ne fit aucun mouvement , soit qu'il se reposât sur la valeur des gouverneurs qu'il avoit mis dans les principales places de sa frontière, soit qu'il voulût laisser ralentir l'impétuosité des Français, ou qu'il se flattât que, dans un aussi grand corps qu étoit l'armée Chrétienne , composée de différentes nations , la jalousie et la division ne manqueraient jamais de s'y introduire; que le changement d'air et de nourriture, et la difficulté de recouvrer des vivres, pourraient causer des maladies dans le camp ; enfin , en prince sage, il voulut d'abord essayer ce que le bénéfice du tems ferait en sa faveur. La seule précaution qu il prit , fut d'empêcher que les Ghré-

»68 " HISTOIRE DE LARDEE

tiens ne pussent être instruits de sa marche , et de s'il étoit encore en Europe ou dans l'Asie. Naulac. l C8 procès alliés f n en ayant aucune nouvelle, passèrent .le Qanuhe-, entrèrent dans la Bulgarie, emportèrent quelques petites places; et, dans une occasion particulière, un parti, composé seulement de Français ,, et commandé par le sire de Goucy, tailla eu pièces des troupes que le sultan avoit laissées dans le paya, et qui s étoient avancées , pour empêcher les Chrétiens daller au fourrage. Ce petit avantage, le nombre et la valeur des soldats Chrétiens y la facilité qu'ils eurent, depyifl, d étendre leurs* partis de tous côtés , répandit un esprit de présomption parmi les soldats ; les généraux même étaient infectés de ce poison dangereux d'une fortune trop favorable; on ne parloit de Bajazet qu'avec mépris ; on disoit qu'il se tenoit caché dans le fond de l'Asie; le maréchal de Boucicault soutenoit, dans le Conseil ,< que ce prince n osoit repasser le détroit; (t) et un historien Hongrois rapporte que Sigi&mond même, se voyant à la tète de cent mille hommes , dont il y en avoit soixante mille de cavalerie, la plupart hommes d ! armes, se vantoit non seulement de chasser les Turcs de l'Europe ; mais que, quand le ciel tomberait, ses soldats étoient en assez grand nombre pour le soutenir sur la pointe de leurs lances.

Cette confiance téméraire, et toujours dan-

(i) Bonfin. rer. Hung. dec. 3, lib. H, p9g. 3jg.

gereuse, lui fil entreprendre le siège de Nicopolis, place forte, défendue par une grosse garni- nl son , commandée par Dogamberg, un des prin- Nailla * cipaux capitaines de Bâjazet. Ce capitaine Turc fit bientôt sentir aux Chrétiens, par de fréquentes sorties , qu'il étoit plus aisé de ravager la campagne, que d'emporter une place, dont od lui avoit confié le gouvernement: c'étaient, tous les jours, de nouveaux combats; les Chrétiens ne gagnoient pas un pouce de terrein , qui ne leur coûtât leurs plus braves soldats. Une si vigoureuse résistance affaiblit considérablement Farinée des alliés, en même- te ms que le luxe et la débauche , deux ennemis encore plus dangereux que les Turcs , se répandirent dans le camp , do ut la plupart des jeunes seigneurs firent uu lieupublic.de prostitution. Il s^mbloit que, du pieux motif de leur expédition , ils se fussent fait une dispense qui les autorisât à violer impunément les obligations les plus essentielles du Christianisme (1). Les Français sur-tout passoient les jours entiers avec des femmes perdues, et dans des plaisirs faciles et honteux. Le soldat, k % leur exemple, se noyoit dans Je vin; et son yvrognerie ne- pou voit pas même être modérée par l'indigence; c'étaient comme des bacchanales perpétuelles, qui scandalisoient les Turcs, aussi bien que les Chrétiens, habitans du paya. Ce relâchement dans la discipline mili»

(1) Hbl. anoo. de SaiiH-Denis,Ttb. XVI, cap. 10.

taire, et le peu de soin que prenoient les cheis, ot d envoyer des partis aux nouvelles, donnèrent Naillac. j e temg fc Bajazet de s'avancer, avec un grand secret , au secours de la place assiégée : il n en étoit plus qua une journée, que les Chrétiens le croyoient encore dans la Natoiie. Ce ne fut que par quelques soldats , qui s'étoient écartés pour piller, qu'on apprit, enfin, que ce prince n'étoit plus qu'à six lieues du camp ; ils en portèrent , avec empressement , les premières nouvelles aux généraux. Le maréchal de Boucicault, toujours entêté de son premier sentiment, et que le Turc noseroit en venir à une bataille, rejetta , avec un grand mépris , lavis qu'on lui eu donna , et, s adressant à ces maraudeurs: « Co- «quins, leur dit-il, vous vous repentirez d'être «venus, par vos fausses nouvelles, mettre fal- * larme au camp, » II les menaça même de leur faire couper les oreilles (1); mais il ne fut pas long-tems sans être désabusé d une prévention si pernicieuse ; et on vit bientôt paraître la tête des troupes ennemies , qui s avançoient en bon ordre, et qui se rangèrent en bataille dans la plaine.

La surprise, Je tumulte et l'agitation succédèrent, dans le camp des Chrétiens, à cet excès de confiance. Le comte de Nevers , qui ne croyoit pas que les Turcs , avec leurs zagayes et leurs cimeterres, pussent résister aux lances et aux

(1) Hist. anon. lib. XVI, cap. 1 1.

épées des Français , fit monter sa cavalerie à ■

cheval. Il prétendoit occuper, sur le champ de DK bataille, le poste d'honneur, et charger le pre- Naillac. mier les infidèles ; mais le roi de Hongrie lui fit dire que cette nuée de soldats Turcs qui couvraient les campagnes voisines , n et oient que des milices et des paysans mal armés, qu'on avoit amenés du fond de l'Asie enchaînés, et qu'on tratnoit à la guerre par force; que les infidèles avoient coutume de jetter ce grand corps devant eux, et de les exposer à la première furie de leurs ennemis, pour les lasser; et qu'avec des troupes fraîches et d'ordonnance qu'ils réservoient, ils profitoient, ensuite, du désordre et du mouvement inévitable dans le commencement d'un combat (1); que les Hongrois, à leur exemple, n'opposoient ordinairement, à cette sorte d'ennemis , que de pareilles milices, et dont ils ne faisoient pas plus d'estime; qu'il le conjuroit de souffrir que cette infanterie essuyât les premiers traits des infidèles; que sa cavalerie pourrait ensuite, à la faveur des lances, ouvrir et percer les épais bataillons des janissaires; qu'il le soutiendroit avec le Grand-Maître , à la tète de ses chevaliers et de la noblesse du royaume; qu'après tout, il le prioit de se souvenir que l'honneur et la gloire d'une bataille consistoit moins dans les premiers coups que dans les derniers , et dans ceux qui finissoiept le combat , et décidoient de la victoire.

(1) Idem, ibid, cap, 11.

l'JI HISTOIRE DE L ORDRE

Le comte de Nevers, ayant assemblé le Coni>b se il pour lui rendre réponse , s adressa premiè- Naillac. remen t au s } re (J e Coucy, dont le duc de Bourgogne, son père, lui avoit recommandé, à son départ, de suivre les conseils. Ce seigneur, fondé sur l'expérience qu'on avoit, en Hongrie, delà manière dont les Turcs, dans les batailles, rangeoient leurs troupes , approuva Tordre et la disposition que le roi de Hongrie proposoit ; et il appuya son sentiment sur ce que les milices de ce royaume, étant soutenues par la cavalerie Française, ne pourroient reculer. L'amiral Jean deVienne, ancien capitaine, fut du même avis; mais le connétable et le maréchal de Boucicault, jaloux que ce prince, avant que de demander leur sentiment, se fût adressé au sire de Coucy, déclarèrent qu'il seroit honteux, à la nation Française , de marcher après l'infanterie Hongroise; et qu'ils n'étoient pas venus de si loin, pour se laisser précéder par de misérables paysans et par des milices, plus accoutumées à fuir qu a combattre de pied ferme. Toute la jeunesse, séduite par ce discours et par une émulation de gloire mal-entendue , entraîna le comte de Nevers, par ses cris, dans le même sentiment. Ce prince fit dire au roi de Hongrie, que les Français ne pourroient se résoudre à céder, dans la bataille, le poste d'honneur à aucune nation. H fit aussitôt monter sa cavalerie à cheval; mais, avant que de tirer l'épée contre les ennemis, cette jeunesse furieuse et emportée en fit un

usage bien indigne du nom Chrétien et du nom — — — Français. Ces chevaliers, sous prétexte que les de prisonniers qu'ils avoient faits en différentes oc- Nailwc casions, pourroient les embarrasser pendant le combat , les massacrèrent tous de sang-froid , et , sans égard pour la foi et la parole qu'ils leur avoient donnée de leur sauver la vie, en payant la rançon dont on étoit convenu réciproquement.

On donna ensuite le signal de la bataille; les Français, en allant à la charge, se trouvèrent d'abord arrêtés par une palissade et par plusieurs rangs de pieux , aiguisés par le bout , qui embarrassoient la cavalerie, et qui l'empêchoient de marcher serrée et en bonne ordonnance. Il fallut mettre pied à terre ; mais , après qu'on eut forcé cet obstacle, les hommes d'armes, ayant remonté à cheval , tombèrent sur l'infanterie Turque qui leur étoit opposée : ils rencontrèrent d'abord ce grand corps de iqilices, qui fît peu de résistance , comme l'avoit bien prévu le roi de Hongrie. Ces paysans, qui ne méritoient pas le nom de soldats , se laissoient égorger, ou cherchoient leur salut dans la fuite. Les janissaires , ou l'infanterie Turque , composée de troupes réglées, firent parottre plus de courage et de résolution. Us se battirent avec une valeur qui ne le cédoit en rien à celle des Français : le combat fut long et opiniâtre ; enfin les lances françaises se font jour dans les plus épais bataillons des ennemis; les Turcs ne tiennent plus;

tout ce qui parott est poussé , battu , envt

de loppé (i); l'épouvante étoit par-tout, la'sùrel

Naillac» nulle part; et ces janissaires, si redoutables après avoir perdu plus de dix mille hommes,»

jettèrent derrière un grand corps de cavalerie qui s avançoit à leur secours.

Ce fut comme une seconde bataille qu'il fallut que les Français livrassent aux infidèles. Cette cavalerie Turque présentoit un grand front. Les Chrétiens, pour n être pas enveloppés, se mirent sur une longue ligne ; et , sans garder trop exactement leurs rangs , sans même prendre d autre ordre que de leur courage, chaque homme d armes , comme si la victoire n'eût dépendu que de lui seul , se poussa contre les Turcs avec une valeur si déterminée , que rien ne put résister à leur impétuosité. Les Hongrois, qui sembloient n être venus que pour être spectateurs de la bataille, et les infidèles même, ne cessoient d admirer un courage qui leur paroissoit au-dessus des forces ordinaires de la nature. Cinq mille Turcs périrent dans ce second combat; et les Français en fussent sortis victorieux et couvert* de gloire, si l'ardeur de cette jeunesse ne Teut emportée à la poursuite du reste de cette cavalerie , qui se retirait sur une hauteur voisine.

Envain les principaux chefs, et sur-tout le sire de Coucy et l'amiral de Vienne, étoient d'avis qu'on laksât fuir les infidèles, ou du moite

(i) Idem;ibid,ch. n.

bES CHEVALIERS DE MALTE. 270

on prît haleine , et qu'on formât, de nouveau, i escadrons, pendant qu'on feroit avancer les de ongrois. Tous ces jeunes seigneurs, qui envi- NAILLà0 - >nnoient le comte de Ne vers, s'étant écriés qu'il avoit de la lâcheté à laisser échapper les ennemis, ils partirent de la main; et, sans observer aucun ordre, et sans avoir laissé reprendre haleine à leurs chevaux , ils s éloignèrent à toute bride du corps de l'armée, et ils montèrent cette colline , où ils croyoient trouver les débris de l'armée Turque.

Mais quelle fut leur surprise (1), quand, en leur place , ils découvrirent une nouvelle errmée , composée de quarante mille hommes de cavalerie, l'élite et la fleur des troupes de Bajazet? Ce prince s'étoit placé au milieu de cette forêt de lances, comme dans une citadelle, et pour pouvoir prendre son parti suivant les évènemens. A cette vue, le soldat s effraye; ses premiers avantagea lui deviennent suspects; il n'a plus cette assurance de vaincre, qu'on peut appeller le premier gage de la victoire; bientôt la terreur et l'épouvante succédèrent à une confiance téméraire. Ces héros, qui, comme des lions , s etoient fait craindre des Turcs , devinrent plus lâches que les lièvres , dit l'auteur anonyme de Saint-Denis; tout se dispersa; chacun chercha son salut particulier dans la fuite : mais la cavalerie de Bajazet leur .coupa le chemin. La

(1) Idem, ibid, cap. 13.

276 HISTOIRE DE LORDRE

plupart des Français furent taillés en pièces, et de il y en eut jusqu'à trois mille faits prisonniers, Naillac. p arm i lesquels se trouvèrent le comte de Nevers , le comte de la Marche , le prince de Bar , Boucicault , le connétable et Enguerrant de Coucy. L amiral de Vienne, voyant tout perdu, fit quelque modvement pour se sauver; mais, revenant tout-à-coup au soin de sa gloire, et se tournant vers dix à douze cavaliers qui s etoient attachés à lui (1). « A Dieu ne plaise, mes compagnons, « leur dit-il , que, pour conserver un reste de vie, « nous ternissions notre réputation : il faut tente ter le hazard d'une généreuse défense, ou mou- «< rir ici dans le lit d'honneur » ; et , en disant ces paroles , il chargea les infidèles , pénétra , plusieurs fois, dans leurs escadrons; et, après avoir vu tomber ses compagnons accablés par le nombre des ennemis, lui-même, percé de coups, expira sur le champ de bataille.

Les Turcs, ayant dissipé ce grand corps de Français, marchèrent avec toute la confiance que donne le commencement d'une victoire, droit aux Hongrois ; ils étoient campés le long des bords du Danube. Leur infanterie, qui nctoit composée que de milices, comme nous venons de le dire, épouvantée de la défaite de ses alliés, et sans attendre l'ennemi, se renversa sur la cavalerie, y porta la terreur et la confusion. Ce fut moins, en cette occasion , un combal

(j) Idem, ibid. cap. 11.

qu'une déroute générale. Ce qui restait de noblesse de cette nation , et les chevaliers de Rho- nc des se rallièrent auprès du roi et du Grand-Mat- Hauuc. tre ; et, quoiqu'ils vissent leur perte certaine, par le grand nombre des Turcs dont ils étaient environnés, aucun ne chercha son salut dans une honteuse fuite: tous firent ferme, et se battirent avec une valeur digne d'un meilleur sort. La plus grande partie de cette illustre noblesse et un grand nombre de chevaliers moururent les armes à la main (1). Le roi et le Grand-Maître n'auroient pas évité une pareille destinée, si, dans ce désordre , que causa une déroute générale , ils n eussent trouvé par hazard , au bord du fleuve, la barque d'un pécheur, dans laquelle ils se jettèrent. Malgré une nuée de flèches que les barbares tiroient contre eux , ils s'éloignèrent du rivage; et, se laissant aller au courant, ils gagnèrent l'embouchure du fleuve % d'où ils découvrirent la flotte Chrétienne, qui n'en étoit pas éloignée. Le roi et le Grand-Maître, accablés de douleur, prirent une des galères de la religion, qui les porta heureusement à Rhodes.

Le roi, malgré la perte de tant de chevaliers, y fut reçu, sinon avec joyc, du moins avec ce respect qui étoit du à àa naissance et à sa dignité (2). D'autres historiens prétendent qu'il s arrêta sur les côtes de la Dalmatie.

Le lendemain de la bataille, Bajazct se fit ame-

(1) Boiio, tom. a , lib. IV. — (a) Bonfin , ibicL pag. 35g.

~ ner les prisonniers , qu'il fit massacrer, en sa pré-

bE sence, par représailles de ces prisonniers Turcs

n^jllac, q Ue j e8 Chrétiens, avant le commencement de la bataille , avoient immolés à une honteuse précaution. Ce prince, en qui l'avarice servoit de contre-poids à sa cruauté , exempta de ce massacre général le comte de Nevers, et vingt- cinq autres des principaux seigneurs, dont il espéroit tirer une grosse rançon ; et l'argent étant venu de France , quand le comte de Nevers fut pren-

. 1398. dre congé de lui: «Je n'exige point de toi, lui « dit fièrement Bajazet , que tu t'obliges, par les «sermens les plus solemnels, à ne me jamais «faire la guerre, comme je pourrois t'y con- « traindre; au contraire, si tu as quelque senti- « ment d'honneur, je te conjure de reprendre les «armes le plutôt que tu pourras , et d'assembler « toutes les forces de la Chrétienté : tu ne sçau- «rois jamais me faire un plus sensible plaisir, « que de me fournir de nouvelles occasions d'ac- « quérir de la gloire, »

Ce sultan , après avoir triomphe si heureusement des chrétiens Latins , tourna , depuis , ses armes contre les Grecs: ses troupes se répandirent dans la Morée, où elles mirent tout à feu et à sang; et, après les avoir réunies en corps, il s'avança du côté de Constantihople , dont il tourna le blocus en un siège régulier. L'empereur Manuel, épouvanté de voir cet ennemi si redoutable au pied des murailles, mendia du secours chez tous les princes Chrétiens ; mais le?

différentes guerres qui agitoient alors l'Europe , ii n

11e lui permirent pas d en espérer un prompt se- DK cours : outre que la perte de la bataille de Nico-* Naillac ' polis , et les larmes qui couloient encore pour la mort de tant d'illustres seigneurs qui venoient d'y périr, avoient refroidi le zèle de la principale noblesse. Ainsi l'empereur Grec se vit réduit à recourir à Tamerlan , grand-khan des Tartares. 11 lui envoya des ambassadeurs chargés de riches présens , et qui le conjurèrent, de sa part , d employer la puissance de ses armes, ou du moin» d'interposer ses bons offices pour arrêter les entreprises d'un prince ambitieux , qui , sans distinction de religion, vouloit faire ses esclaves tous les souverains qui se trou voient dans le voisinage de ses États.

Pendant que cette grande affaire se traitoit à la Cour de Tamerlan , Thomas Paléologue, despote de la Marée, et frère de l'empereur Grec, n'ignorant pas que les grandes Puissances ne secourent jamais les petites gratuitement, ne fit aucun fonds sur cette ambassade : il se retira à Rhodes, doù le roi de Hongrie venoit de partir 1399. pour retourner dans ses États. Le prince Grec ne fut pas reçu moins honorablement que le roi de Hongrie, dans une isle qui servoit d asyle à tous les princes Chrétiens qui étoient persécutés par les infidèles (1). Paléologue, se défiant de ses forces, et peut-être de son courage, vendit la

(0 Bosio. lib. IV.

2*8o * HISTOIRE DE LORDRE

Morée à l'Ordre de Saint-Jean , et convint , avec hé le Grand - Maître et le Conseil, de leur livrer Naillac. Coriuthe , Sparte , et les principales villes de cette grande province : il en reçut le prix dont on étoit convenu , partie en argent , et le reste en pierreries. i4<h. Des commissaires de l'Ordre s'embarquèrent aussitôt pour en aller prendre possession : ils furent reçus avec beaucoup de joye par les magistrats et par les habitans de Corinthe , qui, sous la protection des chevaliers de Rhodes , se crurent désormais à l'abri des incursions des Turcs. Mais les habitans de Sparte en agirent bien différemment. L'évêque de cette ville , qui suivoit le rit Grec , et ennemi , par conséquent , des Latins , ne doutant point que l'Ordre ne seroit pas plutôt maître de cette place , qu'il mettrait un évêque Latin dans la ville épiscopale , assembla tous les citoyens , et leur représenta si vivement le malheur où ils alloient être exposés, en se soumettant à la puissance des Latins, que tous . ces habitans, de concert, envoyèrent des députés aux commissaires de Rhodes , pour leur déclarer qu'ils n etoient pas résolus de les admettre dans leur ville ; et que , s'ils en approchoient, ils scroient traités comme ennemis : ainsi ces commissaires, qui n'avoient pas assez de forces pour se faire obéir, prirent le parti de retourner à Rhodes.

Le despote, naturellement inconstant, et qui, ayant régné en souverain , avoit peine à s acç*m-

moder de la condition d'un particulier, rendit

Pif 1LEBRRT

une partie de Varient, quitta Rhodes , et revint de à Sparte, où il fut reçu avec beaucoup de joye Naolac. par ses sujets , qui l'assurèrent qu'il trouveroit , dans ses États , la même obéissance et la même fidélité qu'il avoit éprouvées depuis tant d'années , pourvu qu'il ne traitât point avec les Latins, et qu'il n'en admît même aucun dans le gouvernement : tant étoit grande et implacable cette aversion que les évêques Grecs avoient inspirée à leurs peuples contre tout ce qui reconnoissoit l'autorité du Pape ; et je ne sçais s'ils n auraient pas préféré la domination des Turcs à l'empire d'un prince Chrétien qui auroit été dans la communion de l'église Romaine.

L'Ordre eut beaucoup de peine à retirer du prince Grec le reste de l'argent qu'on lui avoit donné. Les frères Raymond de Lescure, prieur de Toulouse; Élie du Fossé, commandeur de Sainte - Maxence ; et Pierre de Beaufremont, (rrand-Hospitalier , firent, à ce sujet, différens voyages dans la Morée. Enfin cette affaire fut terminée par frère Louis d'Allemagne, commandeur de Naples , chevalier d'un esprit insinuant, et habile négociateur; et, par le traité qu'il fit, avec le Paléologue , il fut arrêté que la religion de Saint-Jeart lui remettrait la ville de Corinthe, et que ce prince , en échange, lui donnerait, dans la même province, le comté du Soleil, avec la baronie de Zétonne, outre quarante-six mille cinq cents ducats qu'il devoit rendre de l'argent

" qu'il avoit reçu à Rhodes , et dont il en paya

DB vingt-deux mille comptant.

Nauxac. Cependant Bajazet continuoit, avec ardeur, le siège de Constantinople, dont il prétendoit faire la capitale de son empire ; et il s'en seroit à la fin rendu maître, si Tanierlan, grand -khan des Tartares Orientaux , à la sollicitation des ambassadeurs Grecs , et à la prière même de ces petits princes de la Natolie que Bajazet avoit dépouillés, ne se fût avancé, pour arrêter les progrès d un prince qui sembloit ne vouloir point donner de bornes à son ambition et à ses conquêtes. Apparemment même que le prince Mogol ou Tartare s engagea dans cette guerre, moins par compassion, (sentiment peu ordinaire aux souverains) , que par jalousie contre un voisin trop puissant. De tous ces motifs dont les princes ont coutume d'orner leurs manifestes, Tamerlan ne fit paraître que les plus nobles; et il envoya un ambassadeur à Bajazet, pour lui demander le rétablissement de ces petits princes qui setoient réfugiés auprès de lui, et qu'il levât, en mêmetems , le siège de devant Constantinople. Ce député lui présenta, ensuite, de la part de son maître, une veste magnifique; mais comme, en Orient , ces sortes de présens ne se (aisoient qu'à des inférieurs , Bajazet , le plus fier de tons les hommes, rejetta le prescrit avec mépris. En parlant de Tamerlan, il le traita d'aventurier et de chef de brigands ; et il chargea son ambassadeur de lui dire, de sa part, que s'il étoit assez hardi

pour entrer dans ses États , il sçauroit bien le 1LEBlll , faire repentir d'une entreprise si téméraire. de

Il y a des auteurs qui prétendent que Tamer- Kaillac * 1<id n'étoit fils que d'un pâtre ou d'un berger. Des historiens modernes, ou, pour mieux dire, des traducteurs modernes d'anciens historiens , le font sortir d'une Maison royale parmi les Mo- £ols du Zacatay. Le Tarikh-Monlekh prétend qu'il descendoit de Genghiz-khan par les femmes; cependant il ne prit d'abord que la qualité d'émir, c'est-à-dire, de commandant, auquel, depuis qu'il eut conquis quelques provinces, il ajouta seulement le titre de Kurkhan, ou d'allié des princes : ce qui poùrroit faire croire qu'il ne *e regardoit pas encore lui-même comme prince. Mais la fortune l'ayant élevé à la dignité de grand-khan , son origine se développa à proportion de ses forces; et il devint trop puissant pour n'être pas issu du sang royal.

On n'est guères plus instruit de la religion de ce prince , que de sa naissance : il y en a qui disent qu'il n'étoit ni Juif, ni Chrétien, ni Mahométan; Ahsnében-Arabschach rapporte qu'il suivoit la loi de Genghiz-khan , et que sa religion approchoit même plus de la Chrétienne <|iie de la Mahométane. Cependant il semble que, par politique, il s'gccommodoit, du moins à l'extérieur, au culte et à la religion du plus grand nombre de ses sujets, qui étoient Mahométans: le reste lui étoit assez indifférant; et, content % comme Genghiz-khan, de révérer, un premier

284 HISTOIRE DE l/ ORDRE

Etre et un seul Dieu , il lui laissoit volontiers le m soin de sa gloire et de l'établissement de sa loi. Nauxac. Quoiqu'il en soit de la naissance et de la religion de Tamerlan , l'Arabe Alhacen , dans l'histoire ou le roman de ses conquêtes, prétend que ce prince, ou chef des Mogols, à la tête d'une nombreuse armée , soumit d'abord à son empire, les uns après les autres, tous les princes Tartares qui occupoient le nord de l'Asie ; qu'il triompha du Moscovite ; subjugua ensuite la Perse , la Mésopotamie et la Syrie ; qu'il rendit tributaire le sultan d'Egypte ; que quelques souverains des Indes furent obligés de lui prêter serment de fidélité ; et que la Chine même, au moins la partie septentrionale de ce grand empire, le reconnut pour son souverain: en sorte que , pendant tout le cours de sa vie , une victoire n etoit pour lui qu'une semence d'une nouvelle guerre; et, si on en croit Alhacen, toute la terre avoit les yeux tournés sur ses entreprises, qui étoient devenues , dit-il , le premier spectacle du Monde entier. Ce fameux Tartare avoit le regard affreux, les yeux de travers, la physionomie sombre , et , dans toutes ses manières , un air terrible et menaçant.

Tel étoit le plus grand des successeurs de Genghiz-khan , et le second héros des anciens Tartares Mogols. Mais, sans adopter toutes les fables qu'on a publiées à son sujet , il est certain que c etoit un grand Capitaine, originaire du Zacatay; qui , par sa valeur, s'éleva à une fortune

prodigieuse, et qui, par son activité, par son courage, et par une discipline admirable, se de rendit la terreur de tous ses voisins ; d'ailleurs Nailla g. cruel , sanguinaire , et qui disoit ordinairement: « Qu'un monarque nétoit jamais en sûreté , si le «pied de son trône ne nageoit dans le sang (1) » : maxime digne d'un Tartare, et qu'il ne démentit point dans le cours de son règne.

Ce prince barbare, ayant reçu la réponse de Bajazet, se mit en campagne, à la tête de huit cent mille hommes, quil tralnoit à sa suite, et qui étoient commandés , sous ses ordres, par les princes, ses enfans, ou par d'autres princes, ses tributaires. Mais la puissance absolue qu il exerçoit indifféremment sur les uns et les autres, les rapprochoit des moindres officiers ; et tous plioient également sous la puissance et la majesté de ce redoutable souverain.

Depuis quil eut déclaré la guerre à Bajazet, il attaqua d'abord Sébaste ou Siuvas, ville de la Gappadoce. Ortogule, jeune prince, plein d'ardeur et de courage, s'y étoit jette pour signaler sa valeur, et dans le dessein d arrêter les Tartares, et de donner le tems au sultan , son père , d'avancer à son secours. Mais , malgré la valeur de ce prince, et tout Te courage que la garnison fit paroître pour sa défense , rien ne put résister à la violence des attaques de Tamerlan. La place fut emportée dans un assaut ; les soldats et tous

(1) Histoire de Tamerlan, jpar Petit-de-la-Croix.

les hommes capables de porter les armes, pasde sèrent par le fil de 1 epée ; on conduisit les fem- Naulac. mes ^ les filles, les en fans et les vieillards dans une plaine hors de la place, où ils furent tous égorgés sans distinction d âge et de sexe. La ville fut ensuite rasée; et le Ta r tare, qui n'avoit jamais compté la clémence et la générosité au nombre des vertus, fit couper la tête au fils de son ennemi.

Bajazet, qu'une constante félicité ren doit plus sensible aux atteintes de la fortune, s abandonna à une violente douleur, lorsqu'il apprit cette funeste nouvelle; il aimoit tendrement son fils, et il avoît vu, avec plaisir, germer et croître, dans le cœur de ce jeune prince, les semences d ambition et de gloire qu'il lui avoit inspirées. Une mort, si indigne de son rang et de sa naissance, le jetta dans des fureurs qu'il n'est pas aisé desprimer. 11 jura la perte de Tamerlan; et, emporté par des désirs violens d'une prompte vengeance , et , sans se donner le tems d'amasser assez de troupes pour résister à un ennemi si puissant, il leva le siège quil avoit mis devant Constantinople, passa le Bosphore, et s'avança du côté de la Phrygie.

On rapporte que, pendant la marche de son armée, il vit un berger sur une colline voisine, qui , à l'abri , par sa pauvreté, de l'avidité des soldats, jouoit paisiblement de la flûte. Le sultan s'arrêta quelques momens pour l'écouter; et, pénétré de sa douleur, et enviant peut-être la

Pmlebert

DE

condition de ce pâtre: «Berger, lui dit-il , je te «prie que. le refrain de ta chanson soit désor- « mais de répéter ces mots : Malheureux Bajazet , Naili « ac - «tu ne verras plus ton cher fils Ortogule, ni ta «ville de Sébaste » : et , après cela, il continua son chemin, et rencontra les Tartares près d'Anfioury ou Ancyre , ville capitale dé la Galatie. Il n avoit guères, dans son armée, plus de sixvingt mille hommes, la plupart Turcs naturels, i3 99 . sans compter une horde de ces Tartares , qui habitoient au-dessus du Pont-Euxin et 4e la Mer Caspienne, commandés par Mahmoudkhari, qui setoit mis à la solde de Bajazet. Gomme ce sultan avoit éprouvé la valeur des Treballiens, avant qu'il les eût subjugués entièrement, il en N tira , malgré eux , un corps d'infanterie ; la crainte et la terreur, seuls liens de la servitude, les contraignirent d'exposer leurs vies pour soutenir la domination d'un prince qu'ils regardoient comme leur tyran.

La bataille se donna au pied du Mont Stella , 1402. et dans la même place où Pompée avoit autrefois vaincu Mithridate. Le choc des deux armée» fut terrible , le combat très-sanglant ; les Treballiens s'y distinguèrent par la plus haute valeur; la victoire commencent à se déclarer de leur c6té, et ils poursuivoient les Tartares qu'ils avoient contraints de prendre la fuite. Bajazet, qui craignoit que l'ardeur du combat ne les emportât trop loin, leur envoya commander de * venir prendre leur poste. Ils obéirent : Tamerlan

. rallia ses troupes, se mit à leur tête, et leur fit

i* envisager, en même-tems, le mouvement des Naillac. Treballiens comme une fuite. Par son ordre, h prince Sacruh, son (ils, qui commandoit une aile de l'armée, les chargea, et, après un combat sanglant, les réduisit, à leur tour, à prendre la fuite. Les Turcs de l'Asie , épouvantés de leur défaite, se débandèrent sans rendre de combat; et Bajazet prouva que , dans une bataille , on ne fait point de mouvement sans péril devant un général aussi habile que Ta merlan.

Nous avons dit que Bajazet avoit , dans son armée, un grand corps de Tartares. Ces barbares , gagnés par ceux de leur nation , au plus fort de la mêlée, abandonnèrent le parti du sultan; et leur commandant, pour mettre le comble à sa trahison, poursuivit les Turcs dans leur déroute, en tua une partie, fit prisonnier Bajazet, et le présenta à Tamerlan.

On parle différemment de la manière dont le Tartare le reçût. Il y a des historiens qui prétendent qu'il lui reprocha son orgueil , sa cruauté et sa présomption : « Ne devois-tu pas sçavoir, lut « dit-il, qu'il n y a que les enfans des infortunés, « qui osent s opposer à nôtre invincible puis- « sance » ? D'autres écrivains prétendent, au contraire, que Tamerlan le reçut fort honnêtement ; qu'il le conduisit dans sa propre tente; qu'il le fit manger avec lui; et que, pour le consoler, il ne l'entretint que de la vicissitude et de l'inconstance de la fortune. On ajoute qu'il lui envoya

un équipage de chasse, soit par un motif de ~

compassion, soit, peut-être, par une sorte de nE mépris; et que le fier Tartare fut bien aise de NllLLAC lui faire sentir qu'il le croyoit plus propre à la suite d une meute de chiens courans, qu'à la tête dune grande armée.

C'est au moins l'explication que Bajazet luimême donna à ce présent mystérieux de son ennemi. Ce malheureux prince, n étant pas maître de son ressentiment, et plein d'un chagrin farouche : « Dites à Tamerlan » , répondit-il fièrement à celui qui étoit venu de sa part, « qu'il « ne s'est pas trompé en m 'invitant à un exercice «qui a toujours fait le plaisir des souverains , et «qui convient mieux à Bajazet, né du grand «Amurat, fils d'Orchan , qu'à un aventurier «comme lui et un chef de brigands.

Tamerlan revint bientôt à son caractère ; et ce barbare, irrité dune réponse si injurieuse, commanda, sur le champ, qu'on mît Bajazet, sans selle , sur quelque vieux cheval de ceux qui servoient à porter le bagage; et que, dans ce{ état, on l'exposât, dans le camp, au mépris et aux railleries de ses soldats : ce qui fut exécuté aussitôt; et, au retour, on ramena le malheureux Bajazet devant son vainqueur, qui, avec un souris moqueur, lui demanda si cette promenade n étoit pas encore de ces plaisirs, où ses illustres ancêtres avoient coutume de se délasser. Il ajouta à une si cruelle raillerie, un outrage qui lui fut infiniment plu9 sensible.

290 HISTOIIIE DE LOllDRE

Bajazet avoit épousé Milièrc ou Marie , fille

I^Hll EBEAT

de d'Eléazar, despote de Servie. Les Turcs l'appel- Naillac. i i en t Ucogli : c'étoit la plus chère et la mieux aimée de toutes ses femmes. Tamerlan, ayant pris cette princesse dans la ville de Burse, dont il venoit de s emparer , lui fit couper la robe jusqu'au-dessus du genou; et, dans cet état, et à demi-nue, la contraignit de lui servira boire en présence de son mari. Bajazet, à qui il ne restoit pour armes que sa langue , outré de courroux et d'indignation, et peut-être furieux de jalousie, lui cria quêtant sorti de la lie du peuple, et de parens inconnus par leur obscurité, il de voit mourir de honte de fouler aux pieds le sang royal et d'outrager, comme il faisoit, une princesse que Tordre de sa naissance ne lui eut du faire regarder qu'avec respect.

Le Tartare ne fit que rire de la colère impuissante de son prisonnier; il le traîna, depuis, à sa suite, chargé de chaînes; on prétend même qu'il le fit enfermer, dans une cage de fer, comme une bête farouche. Bajazet ne put soutenir plus long tems tant d'outrages; et le comble de son infortune étoit d'avoir été, auparavant, toujours heureux. Des historiens prétendent que, pour finir la vie qui lui étoit si odieuse , il s'écrasa la ,têtc contre les barreaux de sa cage. Quelques écrivains rapportent qu'un esclave lui ayant jette insolemment un os de poisson, comme il auroit fait à un chien, Bajazet, après l'avoir aiguisé avec ses dents , s'en perça la gorge; d'autres enfin le

font mourir d apoplexie, comme on le condui-

soit à Samarcande, capitale des États de Ta- HI ^" E * T

merlan. Naiu.4c.

Comme tous le9 projets de ce prince alloient toujours à une domination impérieuse, il n eut pas plutôt triomphe de la puissance et de la vie cieBajazct, qu'il fit dessein d'assujettir tous les autres princes de la Natolie* La plupart, ceux sur-tout qui a voient imploré sa protection contre Bajazet, lui faisoient assiduement leur cour; mai-, sous le nom d alliés, ils étoient peu différons de ses autres sujets; et leurs chaînes, pour être dorées, n'en étoient pas moins pesantes. Il n'y avoit que le Grand -Maître de Rhodes et ses chevaliers, qui, quoiqu ennemis irréconciliables fies Turcs, ne voulurent point fléchir sous la puissance du Tartare. Ce fut le sujet qui 1 obligea à leur déclarer la guerre. Mais, comme il navoit point de vaisseaux pour faire passer la mer à son armée, et que d'ailleurs Fisle entière de Rhodes, défendue par des bastions, des redoutes, des tours et des boulevards, sembloit n'être plus qu'une seule forteresse, et qui mon-* troit, de tous côtés, un front redoutable, le Tartare aima mieux s'attacher à la ville de Smyrne , habitée par les chevaliers, riche par son commerce, et dont le port lui pou voit fournir, dans la suite, des vaisseaux, pour transporter ses troupes dans Fisle de Rhodes , et dans les autres Mes de la Méditerranée et de l'Archipel , qu il

vouloit conquérir.

, La ville «le Smyrne , comme nous lavons déjà

iwduit d .^ ttt gituée dans ceUe partie de l'Asie, que les

Naillac. Grecs habitoient anciennement sous le nom d'Ionie, et qu'on appella depuis, comme on fait encore aujourd'hui, la Natolie. Cette ville étoit bâtie en amphithéâtre , sur la pente d'une colline qui regardoit l'occident d'été ; mais, du milieu jusqu'au haut de ce coteau, on ne voyoit que des ruines : le bas a toujours été habité. Du tems de Tamerlan, on y trouvoit un châtçau quifermoit le port. Le chevalier frère Jean de Biandra, prieur de Lombardie, après s'être rendu maître de ce fort, y avoit fait mettre les armes de léglise. Et quoique Clément VI, chef de la ligue Chrétienne , se fût fait honneur de cette conquête, cependant Grégoire XI, un de ses successeurs, auquel l'entretien de la garnison étoit à charge , céda ïa propriété de cette place aux chevaliers de Saint-Jean , qui se chargèrent de sa

défense.

On a pu voir , dans cette histoire , combien la conservation de cette place, et les fortifications qu'on y ajouta , coûtèrent à l'Ordre. On y tenoit , en tout tems , une nombreuse garnison , commandée par les chevaliers. Le Grand-Maître, se voyant à la veille d'être attaqué , soit par Bajazet ou par Tamerlan , suivant que la fortune en décideroit, avant que ces princes en vinssent aux mains , avoit envoyé pour commander dans Smyrne, frère Guillaume de Mille, Grand-Hospitalier; et il fit entrer, en même -tems, dans la

DES CHEVALIERS DE MALTE. 2{)ï

place, des munitions de 'guerre et de bouche, de

nouvelles troupes, dont il augmenta la garnison, ' nF Bf r et l'argent nécessaire pour leur solde. Nmuac.

Tamcrlan , qui n'ignoroit pas que Smyrne tftoit encore plus fortifiée par le nombre et la valeur de ses défenseurs , que par ses fortifications et la hauteur de ses murailles, pour éviter les périls et la longueur d'un siège qui pouvoit £trc très-meurtrier, se contenta, pour sa gloire, de demander seulement que le chevalier, qui commandoit dans la place, souffrit qu'il arborât ses Enseignes sur ses tours. Mais ce gouverneur, . ayant rejette, avec mépris, cette proposition, il fallut que le sort des armes en décidât, (i) Tamerlan, irrité de ce refus, fit investir cette place; «es troupes commencèrent leur attaque par combler les fossés avec de la terre , des clayes et des fascines, pendant que leurs archerâ tiroient con-

(i) Ilic ctiam Tamerlnnus Smyrnatn, (une fortisRimum castrum in Grœcià, vicinum Turcorum dominio, quod erat Hospitalis Sancti Joannis Hyerosolimitani etiam eà tcinpestate, vi dontruendo, solo œquavit. Tamen quidam Cathalanus, qui pro eodem hospitali orat capitaneus, si vcxilliim dicti Tamerlnni super illo collocare voluiwet % ropatu cujusdam episcopi Cliristiani, Tainerlanus illud nullatenùs destruxisACt : sod, quia dictus Gathalanua illud cum fastu, seu aliàs recusaret facere, dictuaTamerlanus, hoc «grè ferens, et vim viribus accumulans , tandem dictum castrutn cepit et destruxit totalitèr; adeo quèd ctiam ut i psi met fratres dicti Hospitalis aiunt, cum centum millibus florenorum auri, in statum pristinum reduci non potset* Theodoricià Niem. de schismate, lib. II, cap, 38,

294 HISTOIRE DE LORDRE

■ tre ceux qui défendoient les murailles. Les che-

DB valiers interrompirent leurs travaux par de fré- Naill4c. q aen tes sorties; c'étaient, tous les jours, de nouveaux combats , dans lesquels ces soldats de Jésus-Christ signaloient, à l'en vi, leur valeur contre les infidèles.

Tamerlan eut recours à la sappe; mais les Chrétiens, en jettant des quartiers de roche, des pierres et des poutres, écrasoient les plus hardis, et «empêchoient les autres d approcher du pied des murailles. Le Tartare, irrité d'une résistance si courageuse, et que de plus grands desseins appelloient autre part, pour forcer plus promptement cette place , eut recours à l'escalade. Dans cette vue, il fit faire un nombre prodigieux de tours de bois : c'étaient des machines ambulantes, que les assiégeans conduisoient, avec des roues, fort près des murailles. Ghalcondile , parlant de ce siège , rapporte que Tamerlan faisoit entrer, dans chaque tour, jusqu'à deux cents hommes ; on y trouvoit des échelles , et comme des escaliers , pour monter aux différens étages. Ordinairement l'étage d'en-bas étoit destiné pour les ouvriers qui conduisoient cette machine, ou pour les soldats qui travailloient à sapper la muraille; l'étage du milieu devoit être de niveau avec le haut de la muraille; et on y trouvoit un pont qui s abattait sur la muraille même, et d'où les assiégeans se jettoient dans la place; enfin, au plus haut étage, on plaçoit des archers, qui, à coups de flèches 1 et par la supériorité de

DES CHEVALIERS DE MALTE. 2g5

leur poste, écartoient ceux qui se présent oient '

pour la défense de la place. D ,

Chereleddin-Ali, natif d'Yedz, auteur contcm- Nailuo porain, traduit du Persan en Français, par feu M. Petit-de-la-Croix , le fils , nous a laissé une relation du siège de Smyrne; et, quoique cet auteur ne nomme point expressément les chevaliers de Rhodes , on n a pas de peine à les reçonnoltre dans la peinture qu'il fait des défenseurs de cette place; et j'ai cru que je ferois plaisir aux lecteurs de copier cet endroit de son histoire. Voilà, àpeu-près, de quelle manière s exprime cet historien Persan, mort en i456.

«Timur fut informé que, sur le bord de la

«mer, il y avoit une place extrêmement forte,

«bâtie de pierres de taille, entourée de la mer

«de trois côtés; qui, du côté de la terre , avoit

«un fossé profond , le tout bâti à chaux et à ci-

« ment depuis le haut jusqu'en bas; qu'il y avoit

« dedans un grand nombre d'Européens, et qu elle

«se nommoit Igmir ou Smyrne; que, suivant

«l'opinion des Grecs , ils croy oient que c'était un

«lieu saint, et qu'ils y venoient de loin en pélc-

«rinage avec g nui de dévotion ; qu'ils y faisoient

« des vœux, et y apportoient des aumônes; que,

«tout auprès, à la distance de la course d'un

« cheval , il y avoit une autre forteresse , sur la

« cime d'une montagne , aussi nommée Ismir ,

« mais habitée de Musulmans qui avoiént inecs-

« samment la guerre avec ceux de l'autre place,

- à cause de la différence de la religion ; et ,

n<)6 HISTOIRE DE LORDRE

^ ci comme le Smvrue des Chrétiens étoit entouré

ne «de la mer de trois cotes, ils etoient secourus

Naillac. u ( l'E ur0 p e p ar m er; et on leur apportoit des vi-

« vrcs , des habits , des armes, et tout ce qui leur « étoit nécessaire. Et comme ce lieu étoit à lex- « trêmité des frontières de l'Asie, et du pays Mu- « sulman , les Grecs faisoient une cruelle guerre, «et pardoient la place, comme leur étant d'une «extrême importance; que jamais elle n'avoit «été conquise par aucun prince Musulman, «et que jamais elle n'avoit payé de tribut à « personne; qu'Amurat, père de Bajazet, setoit «mis, plusieurs fois, en campagne à la tête « d'une armée puissante, sans en pouvoir venir « à bout ; et que Bajazet , lui-même, l'avoit tenue «sept ans assiégée sans rien avancer; que cette « place incommodoit extrêmement les Musul- «mans; et que Ton ne voyoit que meurtres et •< des ruisseaux de sang couler incesssamment « dans la mer, comme des torrens.

« Lorsque Timur fut informé de l'état de « Smyrne, son zèle pour la religion, lui inspira « qu'il étoit de son devoir de délivrer les Musul- « mans de peine, en exterminant leurs ennemis. « Il y envoya le Mirza Pirmehemet Gmarchoicz , « l'émir Cheek Nouredden et autres, avec ordre « de les sommer d'abord, par un ambassadeur, « d embrasser la religion Musulmane, car tel est « l'ordre de Mahomet ; que , s'ils étoient assez for* « tunés pour le faire, il vouloit qu'on les traitât « bien , et même qu'on l'en avertît > afin qu'il les

«fit participans de ses grâces; que si v quittant

« leur opiniâtreté , ils vouloient rester Chrétiens , dk

«et payer tribut, qu'on leur en réglât la somme, Na1llac

« et qu on en fit la recette ; mais que si , p'our leur

«malheur, ils entreprenoient de se défendre,

« qu'ils les fissent tous passer au fil de l'épée.

« LeMirza et les émirs obéirent promptement; « et, étant arrivés devant Smyrne, ils y envoyè- « rent un ambassadeur pour inviter les habitans « à se faire Musulmans, tant par des menaces, «que des promesses; mais, comme ils étoient « prédestinés à périr, l'un et l'autre furent inu- « tiles; et Mahmouy, qui en étoit gouverneur, « avoit envoyé demander du secours à tous les « princes de l'Europe ; en sorte qu'il y assembla « un grand nombre des plus braves capitaines « Chrétiens, ou plutôt une bande de diables en- « rages, qui y mirent des magasins et des muni- • tions de guerre et de bouche.

«Nos généraux en donnèrent avis à la Cour; « etTimur, sur cette nouvelle, résolut d'yaller en « personne. Il laissa le bagage au pied de la mon- « tagne de Tiré; et, quoique ce fût en hyver, et « qu'il y eût de grosses pluyes, il ne laissa pas de « monter à cheval , pour acquérir le mérite de « cette guerre de religion , et de marcher de ce « côté-là. Il y arriva le samedi , sixième de Juma- « zyulevel , 8o5 , à la tête de son armée, et envoya «ordre au Mirza Mehemet sultan, qui étoit en « quartier d'hy ver à Magniscah , de se rendre deu vant Smyrne. Le même ordre fut envoyé aux

Philibert

ni Naillac.

298 HISTOIRE DE LORDRE

« Merzasmiren-Chuh et à Booléen , ainsi qu a « 1 émir Gehan - Chah et autres. À l'arrivée de « Titnur devant la place, Ton battit les tambours « et les ty m baies ; et 1 Ton fit le grand cri de toute « l'armée. Aussitôt on attaqua la place du côté de « terra ferme, et chaque général fit sapper vis-à «vis de son poste, dresser des machines et des « béliers. On jetta des marmites de feu grégeois « et des flèches sur les portes du château ; Ternir « Chamelec fit construire de grands échaffauds « à trois pieds, au milieu de Teau , proche les uns «des autres, sur lesquels on jetta des planches; «et, des deux côtés du château, jusqu'au lieu « que les pieds des trépieds a m voient à la terre, « ils y firent un chemin uni qu'ils affermirent ; « en sorte que les soldats pou voient se tenir des- « sus avec assurance , et y combattre comme s'ils «eussent été à terre: ce qui" étant achevé, les «Musulmans s armèrent de leurs boucliers, et «montèrent sur les échaffauds : delà, ils don- « nèrent des assauts au château ; et comme le w chemin étoit fermé du côté de la mer, il fut i< impossible, à qui que ce fût, de secourir les « assiégés.

« Cependant on vit arriver les Mirzas Mehe- « met, sultan, et Miranchah, qui avoient laisse «leur bagage à Magni-Siah, sous les soins de « Ternir Chamseddin-Abbaz ; ce renfort ne servit « pas peu à avancer le siège, carTimur ordonna «l'assaut général. Des émirs de Loumans et les « colonels de Hczarès , avec leurs troupes , s avan-

u cèrent chacun vis-à-vis leur poste ; et l'assaut r

, r . PlULEBERT

« dura depuis le matin jùsqu au soir, et du soir dr «au matin, où les braves des deux partis firent NàILLAÇ - « des prodiges de la dernière vigueur. Si l'attaque « fut ferme, la défense étoit de même ; et personne «n'eut le tems de se reposer un moment; les «machines et les béliers mirent en pièces les «murs et les tours; et les assiégés intrépides ne « cessoient d# jetter des flèches en roue, des mar- « mites de nafte , du feu grégeois , des flèches en « fusées et des pierres , sans se donner de relâche.

« Pendant ce teins-là , il pleuvoit si extraordi- 1 «nairement, qu'il sembloitque l'univers se dut «abîmer par un second déluge : malgré un orage «si excessif, l'infatigable Timur ne fut pas un « moment sans donner des ordres aux généraux , «excitant lui-même les soldats. Après que les

sappeurs eurent achevé les brèches, et qu'ils «eurent appuyé les bastions et les courtines sur «des pierres, on remplit les brèches de fascines, «et de fagots enduits de nafte, auxquels on mit « le feu ; en sorte que , tout-à-coup , les murailles « furent renversées ; et plusieurs des assiégés tonw «bèrent du haut des murs, et furent tués. Les "Musulmans les forcèrent, lepée à la main, à, «quitter les brèches qu'ils défendoient ; et, après «les avoir poussés, ils entrèrent dans Smyrne* « en criant victoire, et disant des louanges à Dieu y u auquel ils présentèrent les. tètes de tous les en- «nemis, en actions de grâces de cette faveur. U «n'y en eut que très-peu qui échappèrent à ce

r « péri), en se jettant dans la mer, dont ils attei-

Pbilebebt r # 7 J '

de » gnirent des vaisseaux à la nage ; encore s'en AiLLAc. a n0 y a .t-il une bonne partie. Après que Ton eut « fait main -basse sur ceux de Smyrne, on rasa « les maisons , tant de la ville que du château; et « on jetta les matériaux dans la mer, ainsi que « les briques, les armes et les meubles.

« Il leur étoit venu, de certains lieux de l'Eu- « rope, de grands navires, que Ton flommoit Ca- « raca : ils avoient deux mât6 et même davan- « tage, et étoient remplis de gens de guerre et « d armes pour secourir ceux de Smyrne. Lors- « qu'ils se furent approchés, et qu'ils ne virent • « plus de vestiges, ni de la ville, ni du château, « ils prirent la peur, et arrêtèrent leurs navires. « Timur ordonna que Ton jettât quelques unes «des têtes des Chrétiens sur ces navires; et le* « jetteurs de feu grégeois ayant exécuté cet ordre, « il tomba plusieurs tètes dans les navires mêmes. « Ces marins ayant reconnu les têtes de leurs a camarades, s'en retournèrent intimidés, et « frustrés de leur espérance » •.

C'est ainsi que Cherefeddin rapporte ce qui se passa au siège de Smyrne. On voit bien que tout ce qu'il dit des pèlerinages que les Chrétiens faisoient dans cette ville , et où, dit-il , ils portoient des aumônes , doit s'entendre de Jérusalem , dont les chevaliers portoient le nom. Le secours que ceux de Smyrne envoyèrent chercher en Europe, d'où il leur vint de braves Capitaines , ou plutôt une bande de diables enragés , toute cette descrip-

DES CHEVALIERS DE MALTE. 3oi

tion représente la généreuse défense que ,firent

ces chevaliers. L auteur n'a pas oublié la grande HILlBEIlT

DE

caraque de la religion ; et , en traitant les cheva- Naillac liers de marins, on voit bien qu'il veut parler de ceux de Rhodes. Cependant ils succombèrent, à la fin , comme on vient de le voir , sous les efforts de Tamerlan.

Ce barbare, suivant sa coutume, fit égorger tous les habitans, et raser la place. Il en usoit dune manière si cruelle, pour intimider ceux qui refusoient de lui ouvrir leurs portes. Quand il avoit mis le siège devant une place, on arboroit, le premier jour, un étendard blanc, sur sa tente, pour marquer quil étoit disposé à traiter avec clémence ceux qui se rendroicnt sur le champ. Le lendemain, ce signal étoit de cou* leur rouge , pour faire entendre qu il vouloit du sang, et quil en coûtât la vie au gouverneur et aux principaux officiers de la garnison. Mais, le troisième jour, on arboroit un étendard noir, pour déclarer, soit que la place fût emportée d'assaut, ou quelle se soumît volontairement, qu'il falloit que tout pérît, et que la ville fût entièrement détruite. Malgré les précautions que sa cruauté lui fit prendre, plusieurs chevaliers lui échappèrent avec un grand nombre de soldats, qui, voyant la ville prise, se jettèrent à la mer, et gagnèrent, à la nage, les vaisseaux qui setoient avancés pour jetter du secours dans la place.

Tamerlan, qu'on peut regarder comme un

3o2 HISTOIRE DE L'ORDRE

"— — autre Attila, et comme un fléau de Dieu, après

i>k avoir rempli de sang toute I Asie Mineure, îai-

Naillac. S çj t d esse i n d e passer en Europe, d'y étendre ses

conquêtes jusqu'aux colonnes d'Heçcule, de traverser ensuite le détroit, et, après avoir soumis l'Afrique à son empire, de retourner, par l'Egypte, dans ses États.

Mais , comme il faisoit des préparatifs proportionnés à un si vaste projet, il apprit qu'un roi des Indiens, dont l'histoire ne nous a point conservé le nom, étoit entré dans la Perse; qu'il avoit ravagé une grande étendue de pays, et emporté Chéri, une des principales villes de ce royaume, d'où il avoit enlevé les trésors que Tamerlan y faisoit garder, et qui devinrent la proye de cet autre barbare.

Le fier Tartare , qui se croy oit au-dessus de tous les souverains y et peut-être au-dessus même de la fortune et de la condition humaine, entra en fureur en apprenant ces nouvelles. Il marcha aussitôt contre ce prince, dans le dessein de l'exterminer; mais, après differens combats, ayant éprouvé-ses forces, et reconnu qu'il avoit affaire à un prince aussi puissant que lui, et aussi grand Capitaine, se voyant d'ailleurs dans un âge fort avancé, il jugea à propos de faire la paix avec son ennemi ; et il se retira dans ses i ,r avril États et dans sa ville de Samarcande, où il mourut, peu après, des excès qu'il avoit laits avec ses femmes, et dans les plaisirs de la table. D'autres historiens prétendent qu'il fut surpris

DES CHEVALIERS DE MALTE. 3o3

parla mort sur Je chemin de la Chine. Ses en- ~

fans partagèrent son empire; ils se divisèrent »e bientôt; et cette division donna le moyen aux Naillac enfans de Bajazet de se rétablir dans les États de leur père. Us étoient quatre: Josué, Musulman ou Calapin, Moyse et Mahomet. Ces quatre princes régnèrent successivement : les trois premiers ne sortirent du trône que par une mort violente; Mahomet resta'le dernier; et plusieurs historiens de cette nation , sans faire mention de ses frères, le font régner «immédiatement après Bajazet.

Pendant ces guerres civiles et que ces princes infidèles se disputaient, tour-à-tour, l'empire, le Grand-Maître profita de leurs divisions; et, pour la sûreté des isles de la religion , et sur-tout de celle de Lango, il forma le dessein de se rendre maître d'un ancien château situé en terre ferme, à douze milles de cette isle, dans le golfe de Ceramis, et sur les ruines, à ce qu'on prétend,* d'Halycarnasse, capitale de la Carie, ville célèbre par le magnifique tombeau que la reine Artémise y avoit fait élever autrefois au roi Mausole , son mari. Cette place netoit pasVnoins illustrée, dans l'antiquité , par la naissance des historiens Grecs, Hérodote et Denys, surnommé d'Halycarnasse. Naillac monta lui-même sa flotte, courut les côtes de la Carie, aborda dans le golfe, entra dans le port, par un vent de Sud-Ouest, ou de Lebesche , débarqua ses troupes, surprit et attaqua une garnison de Tartares, que Tamer-

3o4 HISTOIRE DE LORDRE

— — - lan avoit laissée, dans cette place, et s'en rendit I)E maître; mais, en ayant reconnu la faiblesse, il

Niillac. en fit construire une nouvelle, qu'il fit bâtir sur le roc, à la pointe d'une presqu'isle qui s'avançoit dans- la mer; il la nomma le château de Saint-Pierre , et les Turcs l'appellèrent depuis Bichou. Il la revêtit de toutes les fortifications que l'art put inventer; les murailles en étoient très-hautes; et il y avoit, d'espace en espace, des embrasures, garnies de canons, qui empêchoient les vaisseaux ennemis d'en approcher. Cette place étoit encore plus fortifiée du côté de terre; et, outre la hauteur et l'épaisseur de ses murailles, l'entrée en étôit défendue par des boulevards et des bastions; et on prétend qu'il falloit passer sept portes, avant que de pouvoir pénétrer dans le corps de la place. On lisoit, sur la dernière, ces paroles du psaume: Nisi Dominus custodierit civitatem , frustra vigilat qui custodit eam, c'est-à-dire: Que les plus fortes garnisons ne sont point capables de conserver une place qui n'a point Dieu même pour défenseur. Depuis que cette forteresse fut en état de défense , . le Grand-Maître fit creuser et élargir les fossés , en sorte que l'eau de la mer y entroit facilement; et il tenoit en tout tems, un certain nombre de brigantins, de barques et de felouques, qui , aux moindres signaux , et de concert avec les galères des isles de Lango et de Rhodes, fermoient l'entrée de la rivière de Carie, aux vaisseaux de* corsaires; et ce château, du côté de terre, scr-

DES CHEVALIERS DE MALTE. 3o5

voit, on mômc-tcms, dasylc aux esclaves Chré- "

tiens des contrées voisines, qui échappoient des ,,|. ; chaînes des infidèles. Nmllac.

L'attention du Grand-Maître ne se hornoit pas à la conservation seule des isles de la religion; il s'intéressoit également à la defen.se de tous les États Chrétiens de l'Orient: il en étoit comme le général né. L'islc de Chypre sur-tout, voisine de celle de Rhodes, ne devoit sa conservation qu aux flottes et aux armes des chevaliers. Mais si, par leur valeur, ils etnpèchoient les infidèles d'en approcher, toute la prudence et Thahileté du Grand -Maître n'avoient pfi prévenir et empêcher les mauvais effets du peu de courage et de la lâcheté des Chypriote, nation amollie par le luxe et par les plaisirs, et qui, quoique Chrétienne, sacrifient encore dans le fond de son cœur à la déesse de la volupté, ancienne divinité tutélaire de cette isle dans le tems du paganisme.

Pierre de Lusignan régnoit alors dans cette isle. Des affaires importantes ayant appelle ce prince en Italie, avant que de s'embarquer, il laissa le gouvernement de son État au comte de Rohas, ou de Rohais ( c'est ainsi qu'on appclloit alors le comté d'Édesse, mais dont il n 'étoit plus que seigneur titulaire) depuis la conquête qu'en uvoient faite les infidèles. Ce régent, pendant l'absence du roi, débaucha la reine, à ce qu'on prétend, et, de coneprt avec clic, il prit des mesures pour enlever au roi sa couronne: on né

a. . au

3o6 HISTOIRE DE L ORDRE ,

> pouvoit guères pousser le crime plus loin. Le roi,

DK averti de leurs mauvais desseins par un courier

Naillac. q Ue j u j dépêcha secrcttemçnt un seigneur du nom de Visconti, revint brusquement, fit arrêter le traître, et le mit entre les mains de la justice, pour être puni selon la rigueur des lois. Mais Tes lois, parmi une nation si efféminée, navoient plus guères de vigueur; les juges, corrompus par le crédit de la reine, et par les présens de son adultère, le déclarèrent innocent; et Visconti, comme calomniateur, fut condamné à un bannissement perpétuel. Le roi, outré d'un jugement qui le déshonoroit, de prince sage et modéré, devint un tyran furieux et cruel; et, pour se venger, il s en prit indifféremment à tous ses sujets. Sur le plus foible prétexte, il les faisoit charger de fers, semparoit de leurs biens, ravissdit l'honneur des femmes et des filles, Ici abandonnoit même aux ministres de sa tyrannie ; et le moindre soupçon cTe rébellion tenoit lieu de conviction à 1 égard des accusés, qui! envoyoit aussitôt au supplice.

Les prisons ordinaires ne suffisant pas pour contenir ce grand nombre de malheureux qu'il faisoit arrêter tous les jours, il en fit construire ' une nouvelle au milieu de la place publique; et, par un rafinement de vengeance, il contraignoit les personnes, même de qualité, de l'un et de Vautre sexe, dy travailler, et de servir les maçons. Parmi tant de gens nés pour la servitude, il se trouva une femme courageuse, qui

tâcha de les porter à secouer un joug si odieux. *-—

1 HlliKUkRT

Pour y parvenir, cette femme née damoiselle, m: et dune des meilleures Maisons de l'isle, sous Naoua. prétexte de marcher avec plus de facilité avec les fardeaux dont on la chargeoit, releva ses jupes et sa chemise jusqu'au-dessus des genoux. Elle demeura dans cet état, jusqu'à ce que le roi, qui venoit voir régulièrement tous les jours ses ouvriers, parut suivi de toute sa Cour. Sitôt quelle lapperçut, elle rabattit ses jupes; mais, après qu'il fut passé, elle les releva aussitôt. Des >

gens , scandalisés de cette immodestie, lui ayant demandé pourquoi elle ne cachoit sa nudité que devant Je roi: «C'est, répondit -elle, qu entre « femmes on ne s'observe pas si scrupuleusement, «et que, parmi tous vous autres, il n'y a que le «prince qui m'ait paru homme (i). » Ce reproche excita, dans le cœur des Chypriots, une indignation violente: ils eurent honte de leur faiblesse et de leur lâcheté, et, sur le champ même, ils se jettèrent sur le roi, qu'ils poignardèrent. On déféra la couronne à Pétrin, ou Pierre II , son fils, jeune enfant qui étoit encore sous la conduite d'un gouverneur; et on remit la régence de l'État à Jacques de Lusignan , prince de son sang, et son oncle.

Ce prince, à son avènement au gouvernement de l'État , d'autres disent à la cérémonie du cou-

(i) Histoire de l'isle de Chypre, par Antoine -Maria Gratiani.

au.

3o8 HISTOIRE DE LORDRE

ronnement du jeune roi, donna une fête magni-

PlIILEDERT £*•*.% 1 1

nfc hque : il se trouva , a ce repas royal , un grand NàiLLàc. nombre de seigneurs Vénitiens et Génois. Ces étrangers disputèrent la préséance ; mais, parle crédit du régent , elle fut décidée , ce jour là, en faveur des Vénitiens. Les Génois, pour s en venger , résolurent de l'emporter la force à la main; et ils convinrent, entr eux , de se trouver, le lendemain, au Palais, avec des armes cachées sous leurs manteaux. Le régent, ayant été averti de leur complot, fit jetter, par les fenêtres du Palais, huit nobles Génois qui se promenoient dans la salle , et qu'on prétend , pour rendre le cas plus atroce, qui ignoroient absolument le dessein de leurs compatriotes. v

La nouvelle en ayant été portée à Gênes ,1e sénat, pour tirer vengeance dune si cruelle injure, envoya une puissante flotte à l'isle de Chypre, chargée de quatorze mille hommes de débarquement, et commandée par Pierre Frégossc.

Les Génois ravagèrent l'isle , assiégèrent et prirent Famagouste, et se saisirent «même du régent , qui fut conduit ignominieusement à Gêne» avec la princesse , sa femme , et enfermé dans une prison. Il n'en sortit qua la mort du jeune roi, son neveu , décédé sans enfans : il en étoit héritier. Les Génois, dans, cette conjoncture , lui rendirent la liberté ; mais ils la lui vendirent bien cher; et, avant que de souffrir qu'il s embarquât pour retourner dans ses États, ils exigèrent de ce prince, qu'il leur laissât, en toute souve-

DES CHEVALIERS DE MALTE. 3og

raineté, la ville de Famagouste, et qu'il s'engageât à leur payer, tous les ans, dix mille ducats n E écus de tribut. Nmllac -

Jacques, pour recouvrer sa liberté et sa couronne, souscrivit au traité, bien résolu d'y donner, un jour, des explications conformes à ses intérêts. L'état de ses affaires ne lui permit point, pendant sa vie, de s affranchir de cette servitude. Janus,son fils, ainsi appelle, parce qu'il étoit né à Gènes , élevé depuis dans une hatne hérédi- • taire contre les Génois , tenta de surprendre la ville de Famagouste. Cette entreprise fit naître la guerre entre ce prince et les Génois. Ces républicains , agités depuis long-tems de cruelles divisions qui s'étoient élevées entre le Corps de la noblesse et le peuple , s'étoient donnés , depuis peu, à Charles VI, roi de France; et Jean le Meingre, dit le maréchal de Boucicault, commandent pour le roi dans Gênes, en qualité de gouverneur ou de vice-roi. Ce seigneur, pour s'opposer aux desseins du roi de Chypre , fit préparer prompte ment une flotte, qu'il résolut de commander lui-même; et, en attendant que cet armement fut en état de mettre à la voile, il fit partir Antoine Grimaldi, chevalier de l'Ordre de Saint- Jean de Jérusalem, avec trois galères et des troupesdedébarquement,quientrèrent,sanstrouver aucun obstacle, dans le port de Famagouste.

Boucicault, ayant armé sept gros vaisseaux et neuf galères , mit à la voile , et prit la route du Levant. Il aborda premièrement dans Tisle de

3lO HISTOIBE DE L'ORDRE

Z Rhodes, et il fut reçu par le Grand-Maître et par

Philcbckt

de les chevaliers avec tous les honneurs qui étaient Kmllac. j^ ^ son m érite et à la dignité du prince quii représentait. Le Crand-Maitre le logea dans son Palais , et le régala , plusieurs fois , dans un château , ou dans une maison de plaisance , qui ètoit sur une hauteur proche de la ville. Dans les entretiens que ces deux grands hommes eurent en particulier, le Grand-Maître représenta au maréchal, que, quelque joye qu'il eût de le voir dans l'isle de Rhodes , il ne pouvoit s empêcher d être sensiblement touché du sujet qui l'y avoit conduit avec une armée ; que l'isle de Chypre , voisine de la Palestine et de l'Egypte , avoit jusqu'ici servi d'entrepôt à toutes les flottes de 1 Europe ; que c etoit même le plus puissant boulevard qu'eussent les Chrétiens en Orient; qu en y conduisant son armée, il y feroit entrer toutes les calamités inséparables de la guerre ; qu il alloit même travailler pour les Sarrasins, et leur en faciliter la conquête. Il ajouta, qu'il le conjurait de souffrir qu'il passât lui-même dans cette isle ; qu'il espéroit que Dieu béniroit son voyage et ses intentions, et que, peut-être," seroit assez heureux pour rétablir la concorde entre les deux natioAs.

Boucicault lui répondit , qu'il cherchoit moins à faire des conquêtes , qu'à conserver les droit» d'une république qui s'étoit mise sous la protection du roi, son maître; que le roi de Chvp^ aurait la paix, dès qu'il voudrait se désister de

son entreprise sur Fa matous te : et qu'à son égard,

•1 . % A i . ' n D ' Philibert

il aimeroit beaucoup mieux tourner ses armes i, E contre les infidèles , que de les employer contre un Na,llac roi Chrétien, et sur-tout contre un prince dont la Maison tiroit son illustre origine delà France. Le Grand -Maître, en ayant obtenu une réponse aussi favorable, fit atmer sacapitane, et, suivi de deux autres galères, qui lui ser voient d'escorte, prit le chemin de Tisle de Chypre. Le maréchal , qui ne vouloit pas demeurer oisif pendant le voyage du Grand-Maître, monta, de son côté , sur sa flotte , et fut ravager les environs d'Alexandrettc, ville de Syrie , qu'on nommoit alors Lescandelours, ou Scanderona , située à vingtcinq lieues d'Âlep, sur le golfe de Laïazzo, au milieu de quelques marais, et assez près du bord de la mer : un prince Turc en étoit alors seigneur. Boucicault débarqua ses troupes, qui consistoient en huit cents chevaliers et écuyers, parmi lesquels on voyoit les bannières du maréchal , du seigneur d'Acher, celles du seigneur de Château- Morand, de messire Guillaume de Naillac, du même nom que le Grand-Maître, du seigneur de Château -Neuf, et celles du seigneur de Puyos : on comptoit environ trois mille hommes, en tout , sur cette petite flotte. Le seigneur du pays étoit alors à cinq grandes journées d 1 Al ex anci ret te, et il campoit sur sa frontière, pour s'opposer à son frère , qui lui disputoit cette seigneurie. Le maréchal , se prévalant de son absence , fit attaquer la basse-ville par le seigneur de Chà-

3l2 niSTOIRE de l'ordre

teau-Morand, peudant que frère Louis de Culan, de qui faisoit la fonction de maréchal de camp dans Naillic ce n e petite armée , gardoit un défilé qui crapêchoit qu on ne put jetter du secours dans la place. L'attaque et la défense furent vives de part et d autre; et il fallut que les Chrétiens revinssent jusqu'à trois fois à l'assaut. Enfin ils emportèrent ce qu'on appelloit la basse- ville , qui étoit habitée principalement par des marchands. Tout fut pillé ; leurs riches magasins servirent de récompense à la valeur des soldats, en même-tems que les vaisseaux du maréchal se rendirent maîtres du port. Le seigneur de Scanderooe, ayant appris que, pendant quil défendoit rentrée de son pays contre son frère , les Chrétiens étoient à la veille de s'en rendre les maîtres, accourut au secours de sa capitale , qui étoit serrée de fort près. Il tenta plusieurs fois d y jetter du secours; mais, ayant trouvé toutes les avenues occupées par les troupes du maréchal , il eut recours à la négociation , la voye la plus convenable au parti le plus foible ; et il envoya des ambassadeurs au maréchal, pour se plaindre que, sans avoir jamais eu rien à démêler avec les Génois, et, sans aucune déclaration de guerre préalable, il ^ entré dans ses États, pour y exercer des actes d'hostilité, qui ne se pratiquent qu entre des ennemis déclarés.

Ces ambassadeurs ajoutèrent, que, quelque justes que fussent les plaintes de leur maître, si le maréchal vouloit retirer ses troupes de dessus

DES CHEVALIERS DÉ MALTE. 3l3

ses terres , il étoit prêt à entrer avec lui dans une ^

Philfbert

confédération particulière; et qu'en cas qu'il en DK vint à une rupture avec le roi de Chypre , il s'o- Naillac bligeoit de lui fournir tous les secours nécessaires pour soutenir cette guerre dans une isle si éloignée de Gênes.

Le maréchal écouta d'autant plus volontiers ces propositions , que, s'il étoit obligé de porter ses armes dans l'islc de Chypre, il pourroit tirer de cette contrée, qui étoit voisine de l'islc, des vivres et d'autres secours; outre quil craignoit de rester sur cette côté dans une saison où Fair d'Alexandrette étoit si mal-sain et si dangereux , par les exhalaisons qui sortoient des marais, que ceux qui n'en mouroient pas, nevitoient pas, au moins, de fâcheuses maladies. Ainsi, ayant fait son traité avec le seigneur du pays,. et employé seulement quatorze jours dans cette expédition , il rembarqua ses troupes; et, pour hâter la négociation du Grand-Maître,/ il se rendit le long des côtes de l'isle de Chypre ; mais il trouva l'affaire fort avancée.

Ce prince, s étant abouché avec le roi, lui fit envisager la puissance des Génois; il lui représenta qu'il n étoit point en état de résister aux forces de cette république, commandées sur-tout par un Capitaine aussi expérimenté que le maréchal; que, s'il appelloit les Vénitiens à son secours, il feroit de son pays le théâtre dune guerre sanglante; quil en seroit lui-même la victime; que, de quelque côté cjue tournât le

~ sort des armes, il ne lui resteroit, tout au plus,

PHH.HERT 11.1 ..11. -il ■

us que le choix de ses tyrans; qujl lui conseuloit, MUAC. au contraire ( j e maintenir, de bonne foi, le traité que les Génois avoient fait avec le roi, son père; et qu'en ne les troublant pas dans la possession de Famagouste, il les intéresserait à la conservation de toute l'isle contre tes entreprises des sultans d'Egvpte , qui avoient déjà tenté, plusieurs fois, de s'en rendre les maîtres. Outre que cet avis étoit fondé sur le bon sens, et sur la plus saîïie politique , de la part du Grand-Maître, cetoit quelque chose de plus que desimpies conseils. Il y avoit long-tems que les rois de Chypre' ne se soutenotent que par la protection et les secours qu'ils tiroient de Rhodes; et le prince qui régnoit alors, n'eut pu rejetter les bons offices et la médiation du Grand-Maitre,sans s'attirer l'indignation de tout l'Ordre. On doit même remarquer que le Grand-Mailr*> en ce tems-là, étoit considéré comme le pl" s puissant prince Chrétien qu'il y eût dans 10rient: jamais la religion n'avoit eu de si braves officiers , et eu si grand nombre. Le couvent nourrissoit ordinairement jusqu'à mille chevaliers; la plupart des islcs Sporades en dépendoient; la mer étoit couverte de ses flottes, w* marchands lîhodiens, escortés par des vaisseaux de la religion , s'enrichissaient, en même-tems. par le commerce: il n'y avoit point de corsaire qui osât approcher des mers de Lycie; et o»

peut dire que. cet Ordre avoit également porte i

DES CHEVALIERS DE MALTE. 3l5

chez les infidèles, la crainte de ses armes, et,

Philfbebt

parmi les princes Chrétiens, une estime gêné- DE raie pour sa valeur : ainsi il est moins surprenant Naillac que le roi de Chypre eût déféré, avec une espèce de soumission , au sentiment du Grand-Maître. On convint, de part et d'autre, que le siège seroit levé devant Famagouste: le roi même, par la médiation du Grand-Maître , s'aboucha avec le maréchal : mais il survint une difficulté qui pensa faire échouer la négociation , avant que le traité eût été signé.

Les Génois engagèrent Boucicault à demander que le roi de Chypre leur remboursât les frais de la guerre, qu'ils faisoient monter à des sommes considérables. Le roi prétcndoit, au contraire , qu'ils dévoient être très-contens qu'à la considération du Grand-Maître, il eût bien voulu consentir à lever le siège devant une place , qui , depuis tant de siècles , appartenoit à ses ancêtres, et dont il se voyoit à la veille de rentrer en possession. Chacun soutenoit ses prétentions avec la même ardeur. Il étoit à craindre que cet article ne fit rompre tout le traité ; mais le Grand-Maître, qui connoissoit l'importance et la nécessité de la paix, engagea le rorde Chypre à payer aux Génois soixante et dix mille ducats : et , comme ce jeune prihce n avoit point cette somme, il la lui fit prêter par le trésor de l'Ordre, qui, pour sa sûreté, reçut eh dépôt la couronne royale , des vases d'or et d'argent , et des pierreries , jusqu'à la concurrence de la

3l6 HISTOIRE DE L'ORDRE

f somme prêtée. Après la conclusion de ce traité,

de le Grand-Maitre et le maréchal remirent à la

iiLLàc. vo |j e . et ^ avan t que de retourner à Rhodes , ils

résolurent de courir les côtes de la Syrie et de la Palestine, occupées tant par les Sarrasins que par les troupes de Tamerlan. Ils abordèrent au rivage de Tripoli: ils croyoient en surprendre la garnison et les habitans ; mais ils trouvèrent les bords de la mer défendus par plus de quinze mille hommes , parmi lesquels il y avoit six cents cavaliers des troupes de Tamerlan, tous habillés de fin velours , dit l'historien de Boucicault , et de drap d'or.-

Quoique les Chrétiens vissent bien que les infidèles étoient avertis, et sur leurs gardes, ils ne laissèrent pas de faire des descentes sur les côtes des Sarrasins. Le maréchal se mit à leur tête avec le Grand-Maître, qui étoit accompagné de frère Raymond de Lescure , grand-prieur de Toulouse, de frère Pierre de Beaufremont, Hospitalier, et d un grand nombre d'autres religieux de l'Ordre. Ces chevaliers , emportés par leur courage , et , sans attendre que les barques les eussent mis à bord, se jettèrent dans la mer; et, ayant l'eau jusqu'au col, et lepée à la main, * ils s'avancèrent fièrement contre les infidèles:

et quoique, dans l'armée Chrétienne, il n'y eut au plus que trois mille hommes, et qu'on en comptât quinze mille parmi les Sarrasins, nos chevaliers, soutenus des troupes de Gênes, te chargèrent avec tant de furie, que ces barbares,

DES CHEVALIERS DE MALTE. 3l7

n en pouvant soutenir tout l'effort , leur aban- .

rHILEBERT

donnèrent le terrein; mais, à quelque distance de du bord de la mer, ils se rallièrent, et leurs chefs Nà,LLAC les rangèrent en bataille. Il n'y avoit guères d apparence, avec si peu de forces qu'en avoient les Chrétiens, daller attaquer ce gros corps de Sarrasins , qui étoit même couvert par des hayes et des défilés, et qui avoit à dos une ville aussi puissante que Tripoli: mais le Grand-Maître et le maréchal ne purent se résoudre , malgré l'inégalité du nombre, à se rembarquer, sans les joindre de plus près; et, après avoir laissé reprendre haleine à leurs soldats , ils partagèrent leur petite armée en trois corps. Sans s'éloigner du bord de la mer, de peur d'être coupés par le* Sarrasins, ils s'approchent deux, les attaquent Fépée à la main : on se charge de part et d'autre ; bientôt on se mêle ; le combat devient sanglant et meurtrier; mais la plus grande perte tombe sur les infidèles, qui ne peuvent soutenir les efforts des Chrétiens : ils se jettent dans des jardins , plantés d arbres fruitiers , et environnés de bayes épaisses : ne s'y croyant pas encore assez en sûreté , la plupart cherchent un asyle dans la ville même; enfin tout disparoit, et les généraux Chrétiens ne trouvent plus d'ennemis à combattre. Cependant , comme ils n avoient pas assez de troupes pour former le siège dune place aussi forte que Tripoli, défendue par une garnison si nombreuse, et quelle pouvoit même tenir la campagne, les Chrétiens se rembarquèrent;

3l8 HISTOIRE DE LORDRE

1 mais, avant que de s'en retourner, le Grand-Maî- DE tre et le maréchal résolurent de tenter l'entreprise Nailuc. d e Baruth , et d'éprouver s'ils trouveroient l'ennemi en garde et prévenu sur leur arrivée.

Baruth ou Bérite, ville de Phénicie, étoit, en ce tems-là, considérable par son commerce. Son port servoit d'entrepôt aux marchandises qu on portoit d'Egypte en Europe : la plupart des marchands Chrétiens , et sur-tout les Vénitiens , y avoient des comptoirs et des magasins considérables. La flotte Chrétienne faisant route, vit sortir du port de Baruth une barque légère , appellée, en ce tems-là , Gripperio, qui tâchoit de prendre le large et d'échapper aux Chrétiens ; mais on envoya , à sa poursuite , une galère , qui l'eut bientôt jointe, et qui la ramena aux généraux. Le capitaine de ce petit vaisseau , interrogé selon les lois de la guerre , de sa condition , de son état, et des raisons qu'il avoit eu^ de s'éloigner avec tant de précipitation de la flotte Chrétienne, déclara qu'il étoit lui-même Chrétien et Vénitien. U n'en vouloit pas dire davantage ; mais la crainte de la question dont on le menaçoit, lui fit avouer qu'il avoit déjà été dé— péché par le général des Vénitiens dans toutes les échelles de la Phénicie, de la Palestine et de l'Egypte, pour donner avis aux sujets du sultan d'Egypte , que les Chrétiens étoient en mer , commandés par le Grand-Maître de* Rhodes et par le gouverneur de Gênes, afin qu'ils se pré— cautionnassent contre les entreprises de leurs

DES CHEVALIERS DE MALTE. 3ig '

ennemis. La plupart des officiers de la flotte et ~ — — — des soldats, au désespoir d avoir été prévenus „ E par ce Vénitien, vouloient le jettera la mer; Nailuc < mais ils en furent empêchés parleurs chefs, qui ne laissèrent pas de continuer leur route et d aborder proche de Baruth.

Gomme la ville étoit peu fortifiée, les habi- • tans, sur les avis du Vénitien, avoient transporté leurs effets les plus considérables dans les bois et dans les montagnes. Gela n empêcha pas les Chrétiens de faire leur descente; et, après avoir pillé la place, ils y mirent le feu, se rembarquèrent, et prirent le chemin de Sayde, anciennement Sidon , autre ville de la Phénicie , à trentecinq lieues de Baruth. Us y trouvèrent les mêmes précautions , c'est-à-dire , le port et la plage couverts des habitans en armes au nombre d environ dix mille hommes. Le Grand-Maître et le maréchal ne laissèrent pas , à la faveur des machines qui étoient sur les vaisseaux , de faire une descente à la tête de deux cents arbalétriers , et de deux cents hommes d armes : et Ton continuoit à débarquer le reste des troupes , lorsqu'il survint un gros tems, avec un vent contraire si violent, qu'on ne put continuer le débarquement. Ainsi le Grand-Maître et le maréchal , n ayant , au plus, que cinq à six cents hommes auprès d eux , se trouvèrent sans secours , et exposés à des ennemis beaucoup plus forts, qui les auroient taillés en pièces, s'ils eussent sçu profiter d une occasion si favorable.

~ Ces barbares s'avancèrent , à la vérité, pour les

de charger ; mais les Chrétiens , serrés et fermes

is'aillac. <j ans leurs rangs, leur présentaient, de tous côtés, un front si redoutable, qu'ils se contentèrent ensuite de les combattre de loin , et à coups de flèches. On leur répondit de la même manière ; et la mer , après cinq heures de tempête, s'étant appaisée, les Chrétiens se rembarquèrent, à la vue des infidèles , sans qu'aucun eût osé en approcher de plus près que d'un trait d arc.

La flotte aborda ensuite à la côte de Lidda, autre ville de la Palestine , que les Grecs appelaient anciennement Diospolis , c est-à-dire , viHe de Jupiter. Cette place étoit située dans une plaine , à une lieue de Ramatha , vers le septentrion. Elle étoit couverte, d'un côté, par une montagne; de l'autre, par un bois. On n'y abordoit, du côté de la mer, que par une anse ou golfe, qui étoit défendu par deux tours. On ne vit paroitre qu'environ trois mille hommes , qui se tenoient même assez éloignés du bord de la mer, et comme s'ils eussent eu peur. Les généraux , pour les reconnoître , mirent quelques troupes à terre , sans qu'ils trouvassent d'obstacle à leur débarquement ; et , sur le rapport des principaux officiers , on résolut d'attaquer les ennemis, le lendemain. Mais , de peur qu'à la faveur de la nuit , ces barbares ne surprissent ce qu'on a voit débarqué de troupes , oti les fit rentrer , le soir, dans les vaisseaux. Les infidèles, voyant que les Chrétiens se rembarquoient, et

croyant que leurs coureurs avoient découvert

1 embuscade qu'ils avoient mise entre la mer et P "'™ MT la ville, sortirent, au nombre de plus de trente Nailuc mille hommes , de derrière la montagne et hors du bois : tous, l'épée à la main , et avec de grands cris, s'avancèrept fièrement jusqu'au pied des tours et au bord de la mer. Ainsi leur précipitation à se montrer , sauva les Chrétiens , qui auraient péri, le lendemain, si, conformément au projet de leurs généraux , ils avoient marché à Lidda, et qu'ils ae fiassent engagés dans la plaine, où ils auroient été coupés et enveloppés par une armée aussi nombreuse et aussi supérieure.

Le Grand-Maître et le maréchal , voyant la saison avancée, et qu'il n'y avoit rien à faire le long de la côte , se séparèrent. Le Grand-Maître scn retourna à Rhodes ; et Boucicault prit le chemin de Famagouste , où , après son arrivée , il donna des ordres nécessaires à la conservation de cette place. Il en* partit, peu de jours après, pour retourner en Italie; mais, avant que de prendre la route de Gènes, il aborda dans l'isle de Rhodes, pour remercier le Grand -Maître et la religion des bons offices qu'il en avoit reçus , dans le traité qu'il venoit de conclure avec le roi de Chypre. Le Grand -Maître le traita magnifiquement, et fournit abondamment sa flotte de vivres. et de rafraichissemens ; et, avant qu'il se rembarquât, il lui fit voir les principales forteresses de l'isle , leurs garnisons , leurs armes et les magasins de chaque place. Le maréchal admi-

a. ai

roit sur- tout le port de Rhodes , fortifié par deux

DE châteaux garnis d'une nombreuse artillerie , qui

Naillac. en défendoit l'entrée , et rempli d un nombre infini de vaisseaux de guerre , de vaisseaux marchands , de galères et de gai io tes , de saïqucs et de felouques, la plupart armées en guerre, et qu'on voyoit revenir avec différentes prises qu'ils faisoient, tous les jours, sur les infidèles, et principalement sur les sujets du Soudan d'Egypte. Ces barbares n'osoient presque plus sortir du port d'Alexandrie , ni naviguer dans les mers de Chypre et Lycie , sans être enlevés par les chevaliers de Rhodes.

Quelque irrité que fût le Soudan de ces prises, et des différentes descentes que le Grand -Maître venoit de faire. Le long de ses côtes, il jugea plus à propos de faire la paix avec la religion , que de continuer une guerre si préjudiciable à ses sujets : il envoya , dans cette vue , un ambassadeur à Rhodes. Comme les chevaliers étoient à la veille d'entrer dans uùe ligue des princes Chrétiens contre le Turc , pour n'avoir pas , en mème-tems , deux si puissans ennemis sur les bras , on résolut d'écouter le ministre du soudan.-On nomma des commissaires pour entamer la négociation ; la paix se fit assez promptement, par la disposition où étoient les parties de la coudure; mais il fut aisé de s'appercevoir que le Grand-Maître donna la loi dans ce traité.

Naillac, qui ne perdoit jamais de vue l'esprit et le premier objet de son Ordre , fit stipuler que,

pour éviter les profanations des infidèles , il lui ^

Philebert

seroit permis de faire clore de murailles le Saint- de Sépulcre ; qu'il pourvoit tenir dans Jérusalem , Naillac en tout tems , six chevaliers , affranchis, de tout carache, c est-à-dire, de tout tribut; qu'ils pourraient recevoir, dans leur maison, les autres chevaliers et les pèlerins que la dévotion conduirait dans la Sainte-Cité; que l'Ordre pourroit racheter les esclaves Chrétiens, en payant le même prix qu'ils auraient coûté à leurs patrons, ou en donnant, en échange, un Sarrasin pour un Chrétien ; qu'il y auroit liberté de commerce entre les sujets de la religion et ceux du Soudan ; et que le Grand-Maître, pour mettre les Chrétiens à couvert des avanies auxquelles ils étoient exposés dans le pays des infidèles , tiendrait des consuls à Jérusalem , à Rama, et dans Alexan- . drie ; enfin que les vaisseaux de la religion pourraient .tirer des grains des États du Soudan. Il fut même' arrêté que celui des deux partis qui voudroit rompre ce traité et recommencer la guerre, seroit obligé de la dénoncer, trois mois auparavant , afin que chacun pût mettre ses effets en sûreté, avant qu on commençât les actes d'hostilité : toutes conditions qui font voir l'empressement du Soudan à faire la paix, et la crainte qu'il avoit de la puissance et des armes des chevaliers.

Mais quelles auraient été les forces de ce Corps redoutable, si elles n'avoient pas été divisées par le malheureux schisme qui déchirait alors l'Or-

ai.

3a4 HISTOIRE DE L'ORDRE

— — dre aussi bien que l'église universelle ! Nous avons DE KRT dit qu' il se trou voit, en même-tems, dans l'église,

Naillac. deux Papes, qui a voient, chacun, différentes nations sous leur obédience ; et , dans l'Ordre , deux supérieurs, indépendans l'un de l'autre. Le couvent de Rhodes , les chevaliers qui étoient en Orient, ceux de France, de Castille et d'Ecosse, et d'une partie de l'Allemagne reconnoissoient l'autorité du Grand -Maître, qui adhéroit à Benoît XIII , successeur de Clément VII ; et les Papes, successeurs d'Urbain VI, pour retenir dans leur obédience les chevaliers Arragonois, Italiens, Anglois, ceux des royaumes du Nord, de Bohême et de Hongrie, leur aboient donné, pour chefs , des commandeurs Italiens , qui , sous le nom de lieutenans du magistère, et comme si la grande-maîtrise eut été vacante , gouvernoient cette partie de l'Ordre, sans aucune relation avec le Grand-Maître de Rhodes. On peut juger du préjudice qu'une si funeste division causoit dans cette isle, qui voyoit ses forces partagées, et qui, depuis long-tems, ne tiroit plus aucun secours des prieurés et des commanderies qui s'étoient séparés du corps de l'Ordre.

Heureusement , en ce tems - là , les cardinaux des deux obédiences, excités par le zèle de la plupart des princes de la Chrétienté , convinrent ensemble de concourir à l'assemblée d'un concile général; et, dans l'incertitude où l'on étoit lequel des deux concurrens étoit le véritable Pape, ou Pierre de Luna , appelle dans son obédience

DES CHEVALIERS DE MALTE. 3a5

Benoit XIII , ou Angelo Corrario , qui avoit pris' le nom de Grégoire XII , ces cardinaux résolu- de rent de .mettre sur la chaire de Saint-Pierre, une Naillac * personne dont l'élection fût si certaine , qu'aucun Chrétien ne se pût dispenser de le reconnoltre pour . le seul et légitime chef de l'église universelle.

C'étoit dans cette vue que ces mêmes cardinaux , dans tous les conclaves qui s'étoient tenus depuis la mort d'Urbain VI et de Clément VII , a voient souscrit à un actesolemnel, par lequel celui d'entr'eux qui seroit élu, s'engageroit, pour le bien de la paix > de renoncer au pontificat : ce qu'on appelloit prendre la voye de cession. Mais l'expérience fit voir , depuis , que tous ceux qu'on élevoit à cette suprême 1 dignité, en recevant la thîare , se croyoient dispensés des promesses qu'ils avoient faites pour y parvenir : et les compétiteurs , par une collusion tacite , ne s'accordoient qu'en un point, qui étoit de ne convenir jamais sur les différens moyens qu'on proposoit pour faire réussir la cession réciproque.

La crainte de voir ce schisme se perpétuer dans l'église, détermina enfin les cardinaux à convoquer un concile général dans la ville de Pise, en Italie. On n'avoit guères vu , dans toute la Chrétienté , d'assemblée plus illustre , et , en même-tems, plus nombreuse. Il s'y trouva vingts deux cardinaux, quatre patriarches, douze ai> * chevêques présens, et quatorze par procureurs; quatre-vingts évoques, et les procureurs de plus

3 2 6 HISTOIRE DE LORDRE

de cent ; le Grand-Maître de Rhodes , accompa- , lK gné de seize commandeurs ; le prieur des cheva-

NAiLLAa || ets du Saint-Sépulcre, et le procureur de l'Ordre Teu tonique; quatre-vingt-sept abbés, parmi lesquels étoien t les abbés chefe-d ordre de Citeatu, de Grammont , de Camaldoli , de Valombreuse, avec les procureurs des abbés-généraux de Prémontré et de Saint-Antoine de Vienne; les procureurs de deux cents autres abbés; un nombre infini de prieurs et d'ecclésiastiques ; les députés des universités de Paris, de Toulouse, d'Orléans, d'Angers, de Montpellier, de Bologne, de Florence, de Cracovie, de Vienne, de Prague, de Cologne, d'Oxford, de Cambridge- plus de trois cents docteurs en tbéologie et en droit canon; et les ambassadeurs des rois de France , d'Angleterre, de Portugal, de Bohême, de Sicile, de Pologne et de Chypre, des ducs de Bourgogne, de Brabant , de Lorraine , de Bavière , de Pomcraaie , du marquis- de Brandebourg , du landgrave de Thuringe , et de presque tous les princes d'Allemagne. •

1 409. L'ouverture de ce fameux concile se fit, le jour de l'Annonciation de Notre-Dame; il s'y tint plusieurs sessions ; et, après plusieurs citations faites inutilement aux deux prétendans, qui n'y voulurent jamais répondre, et, après toutes les autres formalités qui se doivent observer dans une cause majeure et de cette importance, eofin le saint concile, par un jugement définitif, déclara Pierre de Luna et Ange Corrario schism a tiques,

2D murs.

convaincus de parjure et de collusion pour tromper les fidèles , et pour entretenir le schisme de qui déchiroit l'église depuis si k>ng-tems; les NAlLLàC * priva du pontificat, et consentit que les cardinaux procédassent à l'élection d'un Pape: la garde du conclave fut commise au Grand-Mal-* tre et à ses chevaliers.

Tous les cardinaux qui se trouvaient au concile, d'un mutuel consentement, donnèrent leur suffrage au cardinal 4c Milan , qui , dans son inauguration , et dans la cérémonie de son couronnement ^ prit le nom d'Alexandre V , personnage illustre par sa piété éminente , et par un profond sçavoir , vertus également à désirer dans ceux qui remplissent cette auguste dignité. Ce Pape étoit Grec de naissance , et de l'isle de Candie , mais sorti de parens si pauvres , qu'il en fut abandonné dès sa plus tendre jeunesse ; en sorte qu'il n'en connoissoit aucun : ce qui lui faisoit dire, depuis son élévation sur la chaire de Saint- Pierre, que l'église , sous son pontificat, seroit à l'abri du népotisme. Ce saint Pape fit, en effet, un plus digne usage de ses richesses ; et il les employa également , soit au soulagement des pauvres , soit pour servir de récompense aux hommes vertueux et aux personnes de mérite.

Quelque joye que l'église eût fait éclater de l'élection d'un si saint Pape, dans l'espérance qu'elle éteindrait absolument le schisme , il n'y eut personne qui en fut plus touché que le Grand- Maître; et il l'envisagea comme un moyen de

" réunir tous les princes Chrétiens , et de les enga-

de ger dans une ligue contre les Turcs. Dans cette

Kaillac. vue ^ il fit choix, pour cette importante négociation , de frère Gaultier de Grassy , prieur de l'église de Rhodes, et de frère Luce de Valines, grand-maréchal , qu'il envoya , comme ses ambassadeurs , vers la plupart des souverains de la Chrétienté , pour leur faire part de l'élection du Pape. Us avoient ordre de leur représenter, de sa part, combien la conjoncture présente étoit favorable pour faire la guerre aux Turcs; que le trône de Bajazet avoit été bien ébranlé par la chute de ce prince, et par les victoires de Tamerlan ; et qu'il falloit profiter des guerres civiles, allumées entre les enfans de ce prince Turc, qui se disputoient sa succession , et les débris de son empire.

Le Grand-Maître ayant communiqué au Pape le projet de cette ambassade, en reçut de justes louanges sur son zèle. Le saint pontife lui déclara que, si on pouvoit venir à bout de cette entreprise , il prétendoit s'en déclarer le chef, et en faire la principale dépense. Il envoya, en mêmetems, un- nonce à Rhodes, qui étoit adressé à frère Dominique d'Allemagne, lieutenant du Grand-Maître, et au Conseil de Rhodes et au couvent, pour leur faire part de son élection. Le Pape, quoique le Grand -Maître fut auprès de lui, fit cette démarche par une considération particulière pour tout le corps de l'Ordre, qui étoit toujours censé résider dans i'isle de Rhodes.

Ce pontife , pour éteindre absolument le ^

Philebebt

schisme • particulier , qui , depuis si long-tems , DE déchiroit malheureusement cet Ordre, chargea Nà,u ' à * son nonce dune bulle authentique, qu'il fit publier, dans toute la Chrétienté, par laquelle il déclarait que le frère Philibert de Naillac étoit le seul légitime Grand-Maître de tous les chevaliers de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem ; et il enjoignit, en vertu de la sainte obédience, et sous peine d'excommunication, à tous les religieux de cet Ordre , soit chevaliers , soit chapelains , frères-servans , et en quelque partie du Monde qu'ils habitassent, de le reconnoitre pour leur chef et leur unique supérieur.

En conséquence de cette bulle du Pape, le Grand -Maître convoqua un chapitre général dans la ville de Nice , qui fut depuis transféré à Aix, en Provence : et, par sa citation , après avoir représenté très* vivement tous les maux que le schisme avoit causés, en général, dans l'église universelle, et, en particulier, dans tout l'Ordre, il ordonna à tous les prieurs, et aux quatre plus anciens commandeurs de chaque prieuré , de se trouver, le premier jour d'Avril, au chapitre, pour y travailler , de concert , au rétablissement de la discipline , et à la réformation de l'Ordre , tant idans le chef que dans les -membres.

Le Grand-Maître se disposoit à 4e rendre dans cette assemblée, où sa présence étoit bien nécessaire pour éteindre les restes du schisme , et rétablir une parfaite union entre tous les reli-

33o HTSTOIRE de l'ordre

gieux : mais le Pape , qui connoissoit son mérite, os et te talent particulier qu'il avoit pour les négo- NâiLiAc. cîations, l'obligea de se charger d'une ambassade, de sa part, vers les rois de France et d'Angleterre, qui étoient alors en guerre, pour tâcher de les faire convenir d'une bonne paix, ou du moins d une longue trêve. Le Grand-Maître accepta d autant plus volontiers cette commission, qu'il envisagea, dans la paix qu'il alloit traiter, le moyen d'etigager deux si puissans rois à joindre leurs forces contre le& infidèles. Mais, pour ne pas priver la religion , par son absence , de futilité qu'on espéroit tirer du chapitre, il permit à cette auguste assemblée de choisir trois sujets pour y présider en sa place; et le choix des capitulans tomba sur les. frères Jacques Tivelly , prieur d'Auvergne ; Raymond de Lescure , prieur de Toulouse ; et Philippe de Langueglia , prieur de Lombardie. Il se fit , dans ce chapitre , plusieurs règlejuens très - i m port ans , tant par rapport aux responsions que le trésor commun tiroit des commanderies , qu'à l'égard de l'abus que certains prieurs faisoient de leur aatorite. Comme , pendant le schisme , ce trésor avoit été privé des droits qu'il tiroit des commanderies situées en Angleterre, dans l'Ecosse, dans l'An*gon, dans une partie de l'Allemagne; dans les royaumes du Nord , de Bohême , de Hongrie , et dans toute l'Italie , il fat ordonné qu'on enverrait, dans tous ces États, des visiteurs, pour y rétablir les droits de la religion ; et , en même -

DES CHEVALIERS DE MALTE. 33l

tcms, on défendit solemnellement aux prieurs de 8 emparer, a I avenir, comme quelques-uns r>* avoient fait , dans les commanderies de leurs Nmu * prieurés, des bois , des droits de pèche , de ceux de main-morte et de formariage ; en un mot, de tous les droits seigneuriaux qu'ils s*attribuoient au préjudice des commandeurs ; et il fut statué que, dans la suite, chaque commandeur, pour pouvoir payer plus facilement ses responsions». jouirait de tous les droits et de tous les biens de sa commanderio , sans que le prieur, sous quelque prétexte que ce fût , pût s'en approprier la moindre partie. Dans le même chapttre , on nomma, pour administrateur du trésor, frère Raymond de Lescure, prieur de Toulouse, et Krand-commandeur de Chypre, chevalier trèszélé pour les intérêts de l'Ordre, et très-habile dans Je gouvernement des finances. La religion en iit choix dans l'espérance qu'il sçauroit réduire les commandeurs d Italie et des autres États, qui, à la faveur du schisme , s étoient détachés du corps de l'Ordre, à payer les arrérages de leurs responsions, et à les continuer, dans la suite, avec l'exactitude que des religieux doivent apporter à l'observation de leurs statuts, et des ordres de leurs supérieurs.

Mais malheureusement il se trouva que le schisme n'étoit point éteint. Le concile de Pise , bien loin de terminer cette grande affaire, n'atoit fait que la rendre plus embarrassée. Il est vrai que Benoit XIII et Grégoire XII y furent dé-

332 HISTOIRE DE LORDRE

— — posés , et qu'on mit en leur place Alexandre V ; DB mais les deux premiers refusèrent de reconnoître

Naillac. j autorité de ce concile : l'un et l'autre soutint son élection avec plus d'opiniâtreté que jamais; de sorte qu'au lieu de deux Papes qu'il y avoit auparavant , il s'en trouva trois. A la faveur de ces troubles qui agitoient l'église , la plupart des commandeurs , sous prétexte d'adhérer à ces deux anti-Papes, se dispensoient d'obéir auGrand- Maître , et de payer leurs responsions.

Le Pape Alexandre V étant mort à Bologne, au commencement du mois de mai, on fut fort surpris et mal édifié de voir sa place remplie par le cardinal Baltazar Coffa, légat, ou , pour mieux dire, le tyran de la ville de Bologne (i). Il avoit fait, dans sa jeunesse, le métier de pirate; il s'engagea, depuis, dans l'état ecclésiastique, et il embrassa cette profession qu'il crut pins propre à l'avancement de sa fortune. Ce changement se fit sans qu'il changeât les manières de son premier métier ; et on lauroit plutôt pris pour un soldat , que pour un homme dévoué au service des autels. Ses parens lui procurèrent depuis un archidiaconé dans l'église de Bologne; mais , trouvant ce poste trop borné pour son ambition , il résolut d'aller à Rome ; on rapporte que , lorsqu'il partit pour se rendre dans cette

(i) In eu jus electione muki scandalisati sunt; quia, ut tyran nus rexisse Bononiam et vitae mundanae deditus àiccbatur. Gobtflin. in Cosm. œtatis 6, cap. 3o.

capitale du Monde Chrétien , ses amis lui avant demandé où il alloit, «je vas, leur dit -il, au h % «pontificat » . Boniface IX , successeur d'Urbain, Naiuao et un des Papes qui entretenoient le schisme , le fit son camerier : dignité où , en pratiquant les tours les plus adroits de la simonie , il amassa de grandes richesses. Il ne travail] oit pas pour lui seul : il étoit obligé d'en compter avec Boniface, aussi avide que lui d'accumuler des trésors, et qui dissimuloit ses brigandages pour les partager. Goffa en obtint la légation de Bologne, qu'il faisoit valoir comme un publicain et un partisan. On prétend que ce fut en partie par son crédit et par ses intrigues, qu'après la mort de Boniface IX et d'Innocent VII , son successeur, il fit déposer , au concile de Pise , Benoit XIII et Grégoire XII, et élire Alexandre V, dont l'âge avancé lui faisoit espérer de pouvoir, dans peu de tems, lui succéder. Mais la mort ne venant pas assez tôt au gré de son ambition , il fut soupçonné de l'avoir fait empoisouner dans un remède. Théodoric de Nie m, qui avoit été son secrétaire, nous le représente, dans son histoire du schisme, comme un homme noirci d'avarice, de cruauté, et de la plus affreuse impudicité. Cependant, comme il avoit été élu canoniquement, il fut intronisé et adoré sous le nom deJeanXXIH.

Le changement de dignité n-en apporta point dans sa conduite : il fut toujours également déréglé dans ses mœurs , avide du bien d'autrui ,

334 HISTOIRE DE LORDRE

" et sordide marchand des choses les plus saintes.

PillLEOEBT *

de Sigismond, empereur, ou seulement roi des Ro- Nullac. ma i ns ^ e i d on t nous ayons eu lieu de parler en qualité de roi de Hongrie, dans une conférence qu'il eut avec ce pontife , à Lody , lui parla , avec beaucoup de liberté , de ses dérégiemens , et 1 exhorta à faire cesser le scandale qu'il donnoit à toute l'église par sa simonie. Ce prince avoit souhaité cette entrevue pour déterminer le Pape à convoquer un concile général. Outre le bieivqui en pouvoit revenir à 1 église universelle , Sigismond, attentif à ses intérêts, et aussi grand politique que mauvais Capitaine, ne se trouvant pas en état de soutenir seul la guerre que les Turcs lui faisoient dans son royaume de Hongrie, se flattoit , s'il pouvoit venir à bout d éteindre le schisme, de réunir tous les princes Chrétiens dans une ligue contre les infidèles. Dans cette vue , il flattoit Jean XXIII de le faire reconnoitre dans un concile général , et , par la condamnation de Benoît XIII et de Grégoire XII, pour le seul Pape et le pasteur de 1 église universelle. Mais son dessein secret , que le tems seul découvrit, avoit toujours été de faire déposer également les trois Papes , et d en mettre un quatrième sur le trône de Saint-Pierre parle concours et les suffrages des cardinaux des trois obédiences. Le Pape Jean , n'ayant pu pénétrer des vues A fines, et pour ménager J'empereur, qu'il craignoit, indiqua le concile à Constance. Outre l'extinction du schisme, qui en étoit le principal objet, on

de voit encore travailler, dans cette auguste as- — — — semblée, à la réforme de l'église dans son chef et nE dans ses membres, et examiner, en même tems, N " LL ">* la doctrine de Jean Hus et de Jérôme de Prague, qui avoient fait revivre , en Bohême , les opinions hérétiques de Wiclef.

On s etoit flatté que les remontrances de 1 empereur, et sur-tout que la convocation d'un concile général tiendroit en respect, soit le Pape , ou les officiers de la chambre apostolique ; mais il ne se fit aucun changement dans leur conduite. L'Ordre de Saint-Jean en souffrit particulièrement : le Pape, ou ceux qui se servoient de son autorité, moyennant une somme considérable d'argent, firent expédier une bulle par laquelle il fut permis à un chevalier commandeur, qui avoit fait ses voeux, d'y renoncer, de quitter l'habit de la religion et de se marier. Le souverain pontife se fit remettre , en même tems , la commanderie que possédoit ce religieux. On dit qu'il la vendit, depuis, à un jeune enfant, âgé au plus de quatorze ans , qu'il dispensa de prendre l'habit et de faire ses vœux. Il étendit encore plus loin ces sortes de dispenses, en faveur d'un autre enfantdecinq ans, appelle Âloy se ou Alexis, fils naturel du roi de Chypre, auquel il permit , moyennant une riche commanderie qu'il vendit au roi, son père, de faire, à cet âge, les vœux solemnels de la religion.

Par le même, principe d'avarice , et sans aucun égard pour les services importuns que cet

336 HISTOIRE DE L'pltDRE

~ Ordre rendoit à toute la Chrétienté , il s emparoit

rllILEBdlT

de de tous les prieurés et des commanderies dont il Nailuc. apprenoit la vacance , et qu'il vendoit ensuite à ceux qui lui en offroieht de plus grosses sommes; en sorte que le couvent de Rhodes, ou, pour mieux dire, tout l'Ordre , par son avarice, sévit à la veille d être anéanti.

Ce fut le sujet d'une lettre que le Conseil lui écrivit dans les ternies les plus touchans, mais aussi les plus forts. On lui représentoit, dans cette lettre, avec une généreuse liberté , que les chevaliers qui résidoient à Rhodes et dans les isles voisines, pour signaler leur zèle contre les ennemis de la foi, répancloient, tous les jours, leur sang pour la défense des Chrétiens qui alloient visiter les saints lieux ; que leurs prédécesseurs et eux-mêmes, de leur patrimoine et en entrant dans lOrdre , y avoient fondé différentes commanderies; que la plupart des princes Chrétiens, édifiés de leur zèle, les avoient imités dans ces pieuses fondations ; que sa sainteté , en ^emparant de ces biens , ou en les conférant à ses créatures , alloit priver Rhodes de ses généreux défenseurs, et le couvent des secours nécessaire pour sa subsistance ; que les plus anciens chevaliers avoient toujours regardé ces commanderies comme la juste récompense de leurs services, rt le seul moyen de les soulager dans leur vieillesse; et que, si on continuent de les en priver, ou verroit bientôt Tisle de Rhodes abandonnée en proye aux infidèles, et chaque chevalier, dan*

l'impuissance d V subsistera chercher à la fin un ;

PllILKBfcllY

esylechez ses parens: ce qui ne pouvoit man- DR quer de tourner au grand scandale de la Chré- Nailuc> tienté , et à la honte même du Saint-Siège.

Quelque prévenu que fût ce pontife de sa sou- * veraine puissance sur tous les biens ecclésiastiques* les justes plaintes de l'Ordre, et la crainte que les chevaliers ne les fissent éclater en plein concile, servirent de contrepoids à son avarice. Il révoqua la concession de la commanderie de Chypre, faite en faveur du bâtard dont nous venons de parler. Mais, comme il navoit jamais fait grâce ni justice gratuitement, il ne put )oint se résoudre à rendre 5 au roi de Chypre * 'argent qu'il en avoit reçu d'avance ; il fallut que l'Ordre de ses deniers fît ce remboursement ! et * après que le Conseil > pour se rédimer de cette avanie , eut souscrit à de si iniques conditions , il en exigea encore six mille florins comptant 5 avant que de lâcher le bref de révocation;

Nous passons sous silence d'autres excès plus affreux > dont les historiens, et même les actes du concile font mention , mais sur lesquels il auroitété à souhaiter qu'on eût laissé tomber un voile épais. Nous nous contenterons de dire , que, quoique ce pontife, à la considération de Yenw pereur, eût indiqué l'assemblée du concile dans Constance, ville impériale, située entre la Souabe et les Suisses, il ne s'y rendit qu'avec beaucoup de? répugnance , et comme s'il eût eu des pressenti-* mens du sort qui l'y attendoit,

— — — On rapporte qu en arrivant proche de cette

Pu ILE BEST li* *

DE ville , et la regardant avec quelque émotion , d u NàiiAàc. haut d'une montagne voisine, il ne put sempê- '4 »4 cher de dire, avec un sourire amer: «Voilà la « fosse où Ton prend les renards. » Mais , comme il étoit trop avancé pour reculer, il y entra escorté des cardinaux et de toute sa Cour : il ouvrit - le concile, le premier jour de novembre, et indiqua la première session pour le seize du même mois. U se passa , dans ce concile, des choses à jamais. mémorables : le procès fait à deux Papes et leur déposition; l'abdication volontaire ou forcée d'un troisième; l'élection canonique et légitime d'un quatrième; la réunion de toutes les églises d'Occident sous son obédience; le supplice de Jean Hus et de Jérôme de Prague ; la guerre civile à cette occasion; allumée dans la Bohême; les difFérens ressorts qu'on employa pour faire réussir de si grands événemens : tout cela a été traité par de si savantes plumes, que nous nous contenterons de dire , par rapport à l'objet particulier de notre ouvrage, qu'après la déposition de Jean XXIII , la cession de Grégoire XII, et la condamnation de Benoît XIII , quand il fut question de faire remplir la chaire de Saint -Pierre , le saint concile, pour éviter les brigues, si ordinaires dans les conclaves des cardinaux , et , pou r donner un digne chef à l'église universelle , ordonna, dans sa session quarantième, que, pour cette fois seulement, et du consentement des cardinaux, six députés ecclésiastiques, de cha-

pyiMtKM'r

DE8 CHEVALIERS DE MALTE. 33g

cune des cinq nations qui composoient cette auguste assemblée, leur seroiei>t adjoints pour faire ""' m uiie élection si importante, Nfuuc.

Knfin, un jeudi, onze novembre, cinquante* huit électeurs donnèrent leurs suffrages en faveur d'Othon Colonne , cardinal diacre , du tttre de Saint-Georges au voile d'or, qui, en mémoire de Saint-Martin de Tours, dont, ce jourlà, on célébroit la fête, voulut Être appelle Martin : et il fut le cinquième de ce nom. Ce pontife étoit issu d'une des plus nobles Maisons , nonseulement de lltalic, mais encore do toute la Chrétienté, et qui, en différons siècles, avoit produit de grands hommes et des héros de tout caractère. Ceux qui sont sortis, depuis ce temslà, de cette illustre race, n'y ont pas moins donné d'éclat par leurs grandes actions, qu'ils en avoient reçu de leurs ancêtres.

Le Pape , après la session quarante-cinquième , 1418. congédia, le a5 avril, les pères du concile, avec les cérémonies accoutumées ; et ces prélats , qu'une si longue absence tenoit éloignés de leurs diocèses, en reprirent le chemin avec plaisir. lie Grand-Mattre eut bien souhaité de pouvoir retourner, en méme-tems, à Rhodes; leb besoins de l'Ordre l'y appelloient, et il y étoit invité par les vœux de tous les chevaliers, qui avoient fait plusieurs processions et des prières publiques pour sa conservation et pour son retour. Mais son zèle pour tout le Corps de la religion ne lui permit pas de quitter sitôt l'Europe: il se con*

a a avril* !

sa

34o HISTOIRE DE L'ORDRE

tenta d'envoyer, à Rhodes, dix-huit mille écus,

db de ses deniers, pour subvenir aux besoins de la

Nailuc. ma i son j e chef-d'ordre, qui, par les malheurs

du schisme, étoit tombée dans une extrême indigence.

On vient de voir, dans le cours ds cette histoire, que cette funeste division, qui, depuis plus, de quarante ans, déchiroit l'église, en avoit produit une semblable, dans l'Ordre de Saint- Jean , et que la plupart des chevaliers de l'Europe s etoient attachés aux différentes obédiences que leurs souverains suivoient. L'élection unanime de Martin AT ayant fait cesser, parmi les princes Chrétiens , ces différens partis, il étoit alors question» d'en arracher dans la religion jusqu'à la racine, de réunir au Corps de TOrdre les différens membres, qui s'en étoient détachés, et sur-tout les chevaliers Italiens, qui, malgré les décrets de l'ordonnance particulière du Pape Alexandre V, et sous prétexte que Grégoire XII n'avoit pas voulu reconnoître l'autorité du concile de Pise , avoient persévéré dans l'obédience de cet anti-Pape , sous l'autorité des prétendus lieutenans du magistère. Le Grand- Maître, après la eession volontaire de Grégoire XII, et l'élection unanime de Martin V, regarda comme l'affaire la plus importante de son Ordre, d'effacer jusqu'aux moindres traces de ce malheureux schisme. '

Mais, comme il ne pouvoit rien entreprendre sans l'avis et le concours des principaux de la

religion , il convoqua , à Avignon , une assemhïée qui se trouva composée des prieurs, des de receveurs, et des plus anciens commandeurs de NAlu ' Aa - France , d'Espagne et de Savoye. Le Grand- Maitre leur proposa le sujet de cette convocation particulière ; et, après qu'on eût ouvert difFérens avis, on revint à celui-ci, qui étoit conforme au gouvernement républicain de l'Ordre : c'est qu'il falloit convoquer, à Rhodes, un Chapitre général; y inviter, par une citation, le plus grand nombre de prieurs et d anciens commandeurs, qui pourroient s'y rendre, et, sur-tùut, prévenir, par une députation particulière, les prieurs de Lombardie, de Venise, de Rome et '

dePise, qui, jusqu'alors, avoient paru les plus éloignés de reconnoitre l'autorité du Grand- Mat tre : afin que leur réunion au Corps entier de l'Ordre fût autorisée par les décrets d'un Chapitre général, ou que cette auguste assemblée, dans laquelle résidoit la puissance souveraine de l'Ordre, décernât les peines quelle jugerait à propos contre les désobéissans et les réfractaires. Dans cette vue, on chargea le chevalier frère Jean de Patru , trésorier conventuel , de se rendre en Italie. Pour (autoriser dans cette commission, le Grand-Maître le revêtit du titre de visiteur et de correcteur dans les quatre prieurés dont nous venons de parler: il avoit ordre de leur demander le rétablissement des responsions qu'ils n avoient point payées, depuis le commencement du schisme. Une pareille proposition,

34* HISTOIRE DE LORDHE

"" quoique très-juste, netoit pas sans de grandes

m difficultés. Il saftissoit de lever une espèce de

Située, tribut ou de taille sur des gens élevés, depuis plus de quarante ans, dans un esprit d'indépendance. Cependant, comme ces chevaliers navoient adhéré aux Papes d'Italie que parce qu'ils les croyoient seuls, de tous leurs concurrens, légitimes successeurs de Saint-Pierre, et quils leurétoient soumis de bonne foi, ils n'eurent pas plutôt appris la cession volontaire de Grégoire XII , et 1 élection unanime de Martin V, qu'ils reconnurent ce dernier pontife : et, par la même disposition, ils reçurent, avec respect, le visiteur, protestèrent de leur obéissance filiale envers le Grand-Maître, et promirent de se rendre à Rhodes et au Chapitre général , pour en recevoir, en personne, les décrets, et s y conformer.

Les prieurs de Capoue, de Barlette , les commandeurs de Sainte-Euphémie, de Venouse, de Naples, de Saint-Étienne de Monopoli, et tous les chevaliers du royaume de Naples , excités par leur exemple, dépêchèrent, ad Grand-Maître, le chevalier de la Porte, avec une lettre en forme d'acte solemnel, par lequel ils le reconnoissoient pour leur supérieur légitime , et demandoient, avec instance, d être incessamment réunis au Corps de l'Ordre, dont, disoient- ils , le malheur des tems les avoit séparés.

Leur envoyé trouva le Grand-Maître à Bologne: ce généreux vieillard, malgré son âge très-

avancé et le* fatigues qu'il lui fallut essuyer dans ses voyages continuels , s'étoit rendu à Florence , nK pour conférer avec le Pape , sur les moyens d'en- Nv ^ LVC gager les plus puissans des princes Chrétiens dans une ligue contre les enfans de Bajazet, qui commençoient à se rendre redoutables : et , après avoir pris congé de ce pontife, il étoit passé par Bologne, où il fut rencontré par l'envoyé de Naples. Le Grand-Maître fut touché d'une joye sensible, en voyant enfin tout son Ordre réuni , et dans le même esprit de soumission et d obéissance : il répondit à ces chevaliers Napolitains, qu après avoir reçu des marques de leur soumission et de leur réunion au Corps de l'Ordre , il ne lui restoit plus rien à souhaiter avant sa mort; qu'il les invitoit à se rendre au Chapitre général qui devoit se tenir à Rhodes, le 8 septembre de la même année; et que, pour préparer les matières qui dévoient s'y traiter, il serait à propos qu'ils se trouvassent à Ancone, pour en délibérer conjointement avec lui, dans une assemblée où il se rendrait avant la fin de Mars.

Les baillis , les prieurs et les principaux commandeurs d'Italie, ne manquèrent pas de se trouver à cette assemblée. Il n'y eut que frère Jean Pignatelli , commandeur de Saint-Étienne de Monopoli, qui, quoique cité expressément, négligea de s'y rendre. Le Grand-Maître crut d'abord devoir dissimuler avec le seul qu'il eut trouvé réfractaire à ses ordres : il vit bien que

344 HISTOIRE DE LORDRE

^ - c'était un reste, et comme un levain de ce même

Philkbert

de esprit de rébellion qui avoit causé un schisme si Naumc. pernicieux dans TOrdre. Mais, comme il en vouloit éteindre jusqu'aux moindres étincelles, il le fit sommer, une seconde fois, de çomparoître en sa présence; et il ne lui donna, pour terme, que jusqu'au quinze d avril. Le commandeur persista dans un silence obstiné , et il fallut que , par une troisième citation, le Grand-Maître lui commandât, en vertu de sainte obédience, de se rendre à Rhodes , dans l'espace de cinq mois , sous peine d être privé de l'habit de la religion et de sa commanderie. Il persista encore quel* que tems dans sa désobéissance; mais, comme il vit qu'on se mettoit en état d'exécuter, contre lui, les ordres du Grand-Maître, il se soumit et rentra dans son devoir. On travailla ensuite, dans l'assemblée* à rétablir, dans les provinces d'Italie, la discipline régulière; on y fit plusieurs règlemens très-nécessaires ; on remit ce qui étoit moins pressant au Chapitre général ; et chacun se dispos^ pour se rendre incessamment à Rhodes.

Le Grand-Maître s'embarqua, peu après, et arriva heureusement à Rhodes, vers la fin de juillet. Il y fut reçu avec une joye universelle, et avec ce tendre respect qu'inspire toujours un graud mérite, soutenu d'une grande dignité. Le peuple, sur-tout, dont il étoit le père plutôt que le prince, célébra le jour de son retour par des feu? public*. Ce foturçcfête générale dans toute

l'isle. Les premiers soins du Grand-Maître furent ^

v Philebeht

de s instruire de l'état des magazins; et, ayant pe appris que la médiocrité de la dernière récolte fl* 11 *** avoit fait hausser le prix du bled , il envoya aussitôt des vaisseaux , en différens ports d'Italie , pour en rapporter des grains, qui rétablirent l'abondance dans ses États.

Ce grand 'homme ouvrit f nsuite le Chapitre généra] ; il y avoit long-tems <Ju il ne s'en étoit tenu aucun si célèbre, soit par le nombre des capitulans, ou par l'importance des affaires qu'on y traita. On y vit , pour la première fois , la plu-» part des chevaliers, qui, auparavant, s etoient en-» gagés dans le schisme, et qui, sans s'en apper* cevoir, et, avec de bonnes intentions, s etoient trouvés insensiblement hors des bornes de leur devoir. Ils y rentrèrent tous; les prieurs et les baillis d'Italie, d'Angleterre, des royaumes du Nord, de Bohême, de Hongrie et d'Arrqgon, reconnurent solemnellement le Grand - Maîtrq pour leur chef et leur seul supérieur ; il n'étoit plus question de schisme que pour le détester, Les chevaliers qui avoient été sous différentes obédiences, s'embrassoient avec joye pour celé» brer leur réunion ; et les uns et les autres, qui ta regardoient comme le fruit de la sagesse dvk Grand -Maître, sempressoient de deviner et dç prévenir ses intentions , pour s'y conformer, Il n'y en avoit point qui n'eussent pour objet 1^ gloire de Dieu et la défense des Chrétiens : ainsi % avaqt que le Chapitre se séparât , il eu ohtiflt

J" sans peine plusieurs décrets nécessaires pour le

de rétablissement de la discipline , et pour le règle-

Naillac. men | des finances. Il envoya les actes de ce Chapitre au Pape, qui les confirma par son autorité. Ce fut le sceau que mit ce sage pontife à la paix et à l'union de l'Ordre, et ce fut aussi la dernière action qui se passa sous le magistère de ce Grand- Maître. U sembloifcqu'il n en attendit la nouvelle que pour quitter la vie avec plus de satisfaction. Peu de tems après avoir reçu le bref du Pape , il tomba malade : et , sans autre préparation que celle d'une sainte vie , il finit ses jours avec une tranquillité qu on peut regarder comme un présage de la félicité que le ciel lui destinoit. Sa place

rum™ ^ ut rem P^ e P ar fr^ re Antoine Fluvian , ou de la Rivière, du prieuré de Catalogne, drapier de FOrdre, et grand -prieur de Chypre, ou grandconservateur et lieutenant de son prédécesseur. La paix, dont la religion a voit joui dans les dernières années du magistère de Naillac, fut troublée par différentes entreprises des infidèles ; et les chevaliers se virent attaqués successivement par les Turcs de l'Asie , et par les Sarrasins d'Egypte.

On a vu, au commencement de ce sixième livre , de quelle manière la puissance Ottomane avoit été sur le point d'être absolument détruite par la valeur et la bonne fortune de Tamerlan , et par la prison et la mort de Bajazet. Ce prince avoit laissé quatre enfans , Ysa , ou Josué , Musa ou Musulman , Moyse et Mahomet. Josué , après

la mort de Tamcrlan , reprit Burse sur les Mo- A pois ; et il auroit fait de plus grands progrès , flovu*. s'il n'eût pas été obligé de tourner ses armes contre Musulman , qui , soutenu par un corps de troupes que lui donne l'empereur de Constantinople , vient chercher son frère , l'attaque , le bat, le prend , et le fait étrangler. Moyse , qui sembloit n'attendre que le succès de cette guerre civile pour se déclarer, paroît sur la scène armé puissamment, s empare d'Andrinople , présente la bataille à son frère : mais il fut trahi par les Bulgares qui étoicnt dans son armée, et qui l'abandonnèrent pendant la plus grande chaleur du combat. Moyse , qui n'ignoroit pas le sort destiné au vaincu, se sauve, arrive à Andrinople, et se réserve pour une autre occasion. Il rassemble les débris de son armée, gagne et corrompt Chasan , aga ded janissaires, et Ébrénez, commandant des spahis qui passent dans son parti/ Avec ce secours , il marche, de nouveau , contre son frère, défait son armée , et , l'ayant en son pouvoir, le fait étrangler.

L'empereur Grec , pour maintenir la guerre civile entre les Turcs, oppose à Moyse, Mahomet Zclebin , c'est-à-dire, le jeune, le dernier des enfans de Bajazet, qui, dans la disgrâce de sa Maison , avoit été caché à Burse chez un faiseur de cordes de luth. On prétend qu'il en apprit le métier, et que ceux qui étoient chargés de son éducation, pour le mieux cacher, lui avoient celé, à lui-même, la noblesse de son origine.

3j8 HISTOIRE DE LOEDBE

*— — Quoi quil en «oit , ce jeuoe prince , avec le se- Hlu**. cour» des Grecs , du prince de Caramanie, et du despote de Servie , met sur pied une armée; et , saus avoir jamais fait la guerre, va attaquer son frère, et lui pré-tente la bataille, qu'il perd. Malgré sa défaite , par le secours de ses alliés , il remet sur pied d autres troupes, et il s approche de l'armée de son frère. Il y avoit de secrettes intelligences : Chasan , aga des janissaires, et Éhrénez, commandant des spabis , qui avoient trahi Musulman , en faveur de Moyse , abandonnèrent depuis ce prince , et passèrent dans l'armée de Mahomet. L'aga poussa encore plus loin sa rébellion et sa perfidie ; et, avant que les deux armées en vinssent aux mains , il s'avança aux premiers rangs, et, par, des discours séditieux, il tâchoit de débaucher les janissaires, qui étoient restés dans le parti de Moyse. Ce prince, irrité de sa trahison et de son audace , pousse son cheval contre lui, et, le cimeterre à la main, lui en voulut décharger un coup sur la tête. Mais il fut prévenu par l'écuyer de Chasan , qui lui coupa Ja main dont il tenoit son épée. Ce coup funeste décida de la victoire et de sa vie : ses soldats , le voyant rentrer dans leurs rangs sans main , et tout sanglant, interprétèrent sa blessure comme un arrêt du ciel, qui le proscrivent. Ils l'abandonnèrent, et furent porter leurs étendards et Jeurs Enseignes aux pieds de Mahomet

Le prince victorieux fit arrêter Moyse, qu'on trouva caché dans un marais : il le fit étrangler,

DES CHEVALIERS DE MALTE. 34g

et, par sa mort, il se vit assuré de la couronne ,' et régna sans concurrens. Les historiens Turcs fmwuv. ne mettent pas Ysa , Josué , Musulman , ni Moyse 1 qui régnèrent l'un après l'autre, au rang de leurs empereurs ; et ils comptent pour un interrègne ^ . tout ce qui s est passé depuis la mort de Bajazêt , jusqu'à Mahomet I. Mais tous les auteurs Grecs placent ces princes au rang des sultans ; et, comme l'histoire des Ottomans fait partie de celle des chevaliers de Saint-Jean, leurs ennemis perpétuels , nous n'avons pu nous dispenser de rapporter, sommairement, le succès des guerres civiles , qui avoient agité ce nouvel empire jusqu'à l'élévation de Mahomet I, sur le trône de ses ancêtres. Ce prince jouit paisiblement de Tau- % torité souveraine pendant huit ans qu'il régna ; et il eut pour successeur Amurat II , son fils afné , un des plus grands princes de cette nation. Ce dernier effaça, par ses conquêtes , le souvenir de celles de Tamerlan, et rétablit l'empire Ottoman dans sa splendeur. Ses armes eurent un égal succès en Europe et dans l'Asie. Le Caraman et d'autres princes infidèles de l'Orient en éprouvèrent la fureur, aussi-bien que les Albanois , les Hongrois et les Valaques Transalpins. Il ravagea ces grandes provinces , dont il rendit tributaires la plupart des souverains; et il auroit étendu encore plus loin ses conquêtes, s'il n'eût trouvé , à son chemin, d'un côté, Scanderberg , fils de Jean Castriot, roi d'Albanie, et, de l'autre, Jean Huniade, vaivode de Transylvanie, et général

35o HISTOIRE M L'ORDRE

"" "~~~ des troupes de Hongrie, les deux plus grands Flcvum. Capitaines de leur siècle, qui , avec peu de troupes, mais soutenus d'un courage intrépide, et de la science militaire , arrêtèrent le progrès de ses armes.

Il les tourna , depuis , contre dif férens princes qui occupoient des places dans la Morée , et dans les isles de l'Archipel. Tous ces petits souverains eurent recours à l'Ordre de Saint-Jean; et ils engagèrent le bailli de la Morée à se rendre à Rhodes , pour implorer le secours du Grand- Maître. Ce prince , suivant l'esprit de «on Ordre, et de concert avec le Conseil , résolut de faire passer, dans ces mers , quelques galères de la religion , pour reconnoître le dessein des infidèles. Mais , comme on se disposoit à y faire embarquer des troupes, il vint des avis que le prince de Scanderone ou d'Alex and rette, joint à d'autres vassaux du grand «seigneur, tenoit la mer, par son ordre , avec une flotte composée de vaisseaux de différentes grandeurs, et de six galères, qui appartenoient au seigneur de Scanderone.

On soupçonna aisément qu'ils en vouloient à lïsle de Rhodes, ou du moins aux isles voisines qui dépendoient de la religion. Ces nouvelles suspendirent le secours qu'on avoit destiné pour la Morée : on mit en mer toutes les galères de la religion, qui allèrent chercher la flotte ennemie. Mais, comme les infidèles n'en vouloient pas venir a une action décisive , ils évitèrent le

combat; et, pour se dédommager des frais de .

cet armement, ils prirent quelques vaisseaux Awoim marchands de Rhodes et de Venise.

Pendant que les chevaliers et les Turcs , également animés les uns contre les autres, couroient ces mers , ravageoient les côtes où ils pouvoie nt faire quelque descente , et tâchoient de se surprendre réciproquement, il survint, à la religion , un nouvel ennemi presqu aussi voisin de Rhodes que les Turcs , mais plus redoutable par ses forces maritimes, par ses flottes, et sur-tout par la capacité de ses sujets dans Fart de la navigation , en quoi ils excelloient , sur-tout depuis son règne. Je parle du fameux Soudan d'Egypte, Âlnazer-al-Daher, Gircassien de naissance, que la milice des Mamelus avoit élevé sur le trône. On n'adraettoit dans ce Corps , le plus puissant de l'Egypte , que des esclaves étrangers : c'étaient ordinairement déjeunes enfans, que les Tartares avoient enlevés dans leurs courses, ou qui leur avoient été vendus par des parens dénaturés. Les Égyptiens achetoient tout : on élevoit ces jeunes gens dans les exercices convenables à la profession à laquelle ils étoient destinés; et, quand ils étoient capables de porter les armes , on les incorporoit dans la milice des Mamelus. C'est ainsi que Daher, dont nous parlons, étoit entré dans ce Corps , et qu'après de longues années de services, un grand nombre d'actions brillantes , et d'une rare valeur , il se vit élevé à

toi

35* . HISTOIRE DE L'ORDfiE

la souveraine puissance , qui , par les règlement

Pu, nu, de cette milice , ne pouvoit jamais passer da père aux enfans , ou à ses héritiers.

Daher. pour se maintenir dans une dignité sujette à de fréquens changemens , par l'inconstance et l'esprit séditieux des Mamelus, et pour donner de l'occupation à leur courage , déclara la guerre à Janus de Lusignan, roi de Chypre. Ses flottes débarquèrent une armée considérable dans cette isle. Le roi implora aussitôt le secours de l'Ordre; et, quoique les chevaliers eussent alors la paix avec les Sarrasins , le Grand-Maître et le Conseil ne purent voir leurs armes si près de l'isle de Rhodes, sans appréhender i pour la religion, les suites fâcheuses de cette guerre. Comme l'Ordre a voit ses États situés entre ceux des empereurs Turcs et du Soudan d'Egypte, la politique du Conseil étoit d'entretenir toujours la paix avec un de ces princes infidèles, pendant qu'il étoit en guerre avec l'autre. Suivant cette maxime, on eut bien souhaité, pendant qu'on étoit en guerre contre les Turcs, de n'avoir rien à démêler avec les Sarrasins. Le Grand -Maître, dans cette vue, n'oublia rien pour ménager la paix entre le Soudan d'Egypte et le roi de Chypre; mais, comme l'Égyptien réglqit ses prétentions par ses forces , il demandent que le roi de Chypre se reconnût vassal de sa couronne; qu'en cette qualité, il lui payât, et ses successeurs^ un tribut annuel; et, en outre, qu'il le remboursât dos frais qu'il avoit faits pour cet armement.

La dureté de ces conditions les fit rejetter: il

Fallut que les armes en décidassent. On com- f™T*. ixiença, de part et d autre, les actes d'hostilité; l'Ordre, comme allié de la couronne de Chypre, y fit passer de puissans secours, en différentes fois ; la guerre fut longue et meurtrière. On en vint enfin à une bataille dont le détail' nous est inconnu: on sçait seulement que les Chrétiens la perdirent : un grand nombre de seigneurs et de gentilshommes Chypriots , et plusieurs chevaliers de Saint -Jean, y furent tués. Les Sarrasins remportèrent une victoire complette ; et le roi, pour comble de disgrâce, tomba entre les mains des infidèles, qui le conduisirent à Alexandrie.

Le Grand-Maître, ayant appris de si fâcheuses nouvelles , et dans la crainte que les Sarrasins ne s'emparassent de toute l'isle , y fit passer de nouveaux secours d'hommes et d argent; et il fit assurer, secrettement , les principaux seigneurs du royaume , que l'Ordre ne les abandonnerait jamais, pourvu qu'ils ne s'abandonnassent pas eux-mêmes, et quils prissent une généreuse résolution de mourir , l'épée à la main , plutôt que de se soumettre à des Mahométans. Mais ces seigneurs, peu unis entre eux, et amollis par les délices, ne laissant pas voir beaucoup de courage, envoyèrent, par le conseil du Grand-Mattre, des ambassadeurs en Egypte et à la Cour du Soudan , pour y traiter de la rançon de leur souverain. La négociation traîna long-teras; le «ou-

1 dan y dans 1 espérance que ses troupes le ren-

Fluymm. droient, dans peu , maître de l'isle entière, faisoi t naître, tous les jours, de nouvelles difficultés. Mais le général Égyptien vit bientôt arrêter le progrès de ses armes par la valeur des chevaliers. Pour s en venger, il ravagea la grande commanderie ou le bailliage, que l'Ordre possédoit dans cette isle. Ces barbares abattirent les maisons, coupèrent les arbre9 , arrachèrent les vignes ; en sorte que cette grande commanderie, qui passoit pouf la plus riche de l'Ordre, fut entièrement ruinée. Le Soudan résolut même de tourner l'effort de ses armes contre Fisle de Rhodes > dans 1 espérance que, s'il pou voit s'en rendre tnaître , celle de Chypre , destituée du secours des chevaliers, tomberait, d'elle-même, en sa puissance. Et, comme les princes ambitieux ne donnent point de bornes à leurs projets , le soudan se fiattoit que la conquête des isles de Rhodes et de Chypre faciliteroit celle de toutes les isles de l'Archipel , et que l'Asie Mineure , après cela, ne pourroit pas tenir contre une puissance aussi redoutable que la sienne. Plein de si vastes desseins, et dont son ambition lui cachoit les périls et les difficultés , il reprit la négociation avec les ambassadeurs de Chypre. Ses ministres mirent la liberté du roi à prix , et ils demandèrent , pour sa rançon , six vingts mille florins d'or. Le prince rejetta cette proposition, non seulement parce que la 1 somme lui parut excessive , mais encore par le défaut d'argent , et que

guerre avoit épuisé son épargne. Mais le Grand- ~" ~ IMtaître, qui éraignoit qu'à la fin les Sarrasins fluvum, ne semparâssent dç Fislè de Chypre, lui conseilla de se retirer, à quelque prix que ce fut, des mains de ces barbares; et, pour faciliter sa liberté, la religion fournît la plus grande partie de sa rançon : la paix se fit h ces conditions.

lie Soudan , pour amuser le Grand-Maître , et sous prétexte de vouloir entretenir avec l'Ordre une paix durable, renouvella , en même tems, le traité que le Soudan , son prédécesseur, avoit fait pendant le magistère de Nailîac. Mais le Grand- Maitré, qui avoit à ses gages des yeux et dés oreilles fidèles dans Alexandrie, .et jusques dans le Conseil de ce prince, fut bientôt instruit <fe ses desseins les plus secrets. Afin de n être pas snrpris par ces barbares , il en fit aussitôt passer lavis au Pape Eugène IV, et à la plupart des princes Chrétiens; et, en même-tems, il envoya une citation générale , dans tous lés États de la Chrétienté , avec injonction expresse aux prieurs de faire passer incessamment, à Rhodes, au moins vingt-cinq chevaliers ou commandeurs de chaque prieuré. Il en arriva un bien plus grand nombre, conduits par leur zèle et par leur courage : on en retint une partie dans Rhodes ; et on distribua le reste dans les isles qui appartenoient à la religion. Frère Hugues de Sarcus, grand-prieur de France, envoya, dans la capitale de l'Ordre , un vaisseau chargé d'arbalètes , de viretons et d autres armes nécessaires pour la

356 HISTOIRE DE LORDRE

défense de cette place. Le Grand-Maître y fit en- Fum*». trer des & rains et toutes sortes de provisions de bouche ; enfin , ce digne chef, par sa vigilance et par son activité , se mit en si bonne posture , que les nouvelles de son armement passèrent bientôt en Egypte ; et le soudan , se flattant que l'Ordre ne pourroit pas entretenir long-tems un si grand nombre de chevaliers, jugea à propos de différer son entreprise.

Cependant une si grande dépense ayant épuisé le trésor de l'Ordre, le Grand-Maître, pour le remplir, résolut de convoquer, à Rhodes, un Chapitre général , suivant l'usage de ce tems-Ià. Les prieurs apportaient ordinairement, aux Chapitres, les responsions des commanderies contenues dans leurs prieurés , avec la liste de ceux, qui navoient pas satisfait à cette obligation. Comme l'Ordre ne pouvoit soutenir tant de guerres différentes contre les infidèles sans ce secours, le Chapitre décernoit des peines rigoureuses contre les négligens et les réfractaires, en mêmetems que , par de nouvelles cotisations, il tâchoit de fournir les fonds nécessaires de Ja religion.

C'est dans cette vue , et pour le rétablissement de la discipline régulière, que le Grand -Maître convoqua le Chapître, à Rhodes, pour le a3 mai de Tannée 1428. On y vit, parmi un grand nombre de prieurs, baillis et commandeurs, frère Jean de Vivonne , prieur d'Aquitaine , et lieutenant du Grand-Maître dans les trois langues de France; frère Jean de Ventadour, grand -com-

mandeur; frère Antoine de Saint- Chamand, maréchal de l'Ordre ^ frère Jean de Las tic, prieur fluvial d'Auvergne ; frère Gratien de la Tour ,' bailli du commerce de Rhodes, et plusieurs autres anciens chevaliers de différentes nations.

Le Grand -Maître ouvrit le Chapitre par un discours , dans lequel il représenta les dépenses inévitables que l'Ordre avoit été obligé de faire, tant pour la défense de iïsle de Chypre , que pour prévenir les mauvais desseins du Soudan ; qu'on avoit , tous les jours , à en craindre les suites ; que Rhodes et les isles qui en dépendoient , si on n'y entretenoit des forces suffisantes , n étoient pas plus en sûreté du côté d'Amurat; et que la religion ne s'y maintenoit qu'à là faveur de la jalousie qui étoit entre les Sarrasins et les Turcs : deux puissances formidables auxquelles il seroit difficile de résister, si, par un zèle de la religion qui leur étoit commune , ils unissoient leurs forces contre l'Ordre; cependant que le trésor ne tiroit presque plus rien des prieurés de France , dont les commanderies avoient été ruinées pendant la guerre , que les Anglois avoient faite dans ce royaume ; que la Bohême , la Moravie et la Silésie , ravagées par les Hussites , ne fournissoient plus aucun contingent à l'Ordre ; que la Pologne, occupée de ses guerres contre les chevaliers Te u toniques, ne conservoit guère* plus de relations avec Rhodes; et que c'était au Chapitre , par de sages ordonnances , à rétablir , autant qu'on pourroit , les responsions , dont il

sembloit que ces différentes nations eussent

Artorib il»

Flctiab. perdu I usage.

Le Chapitre, ayant égard à de si justes remontrances , et pour remplacer le fonds des responsions du royaume de France , permit qu'on pût aliéner, mais seulement à vie, et pour un certain prix, différentes terres appartenant aux commanderies de l'Ordre, en faveur des séculiers dont ces biens se trouveraient à la bienséance. Dans la même vue, et par le décret suivant, on institua , dans la langue d'Allemagne , la dignité de grand-bailli, à laquelle on attacha l'inspection et l'autorité sur tous les prieurés et les commanderies qui se trouvoient dans l'Allemagne , sur-tout dans la Bohême et dans les provinces voisines , où les Hussites a voient fait de cruels ravages, depuis le supplice que Jean Hus et Jérôme de Prague avoient souffert au concile de Constance. On ajouta, à l'autorité et aux fonctions du grand -bailli d'Allemagne, l'inspection sur le gouverneur et la garnison du château de Saint-Pierre, place forte dans la Carie , bâtie, comme nous l'avons dit , proche ou sur les fondemens de l'ancienne ville d'Halycarnasse, et qui. du côté de l'Asie Mineure , et de la terre ferme , x servoit de boulevard à l'isle de Rhodes. Le grandbailli devoit visiter, tous les ans, cette place, ,soit par lui-même , ou par sou lieutenant. Par sa commission, il a voit le pouvoir de faire faire la revue à la garnison, de casser les soldats inutiles, de les remplacer par d autres plus capables

DES CHEVALIERS DE MALTE. 35g

de servir; en un mot, tout ce qui concernoit la ■

défense de ce château et de son territoire , étoit flcvux. soumis à sa jurisdiction , à 1 exception de la maison et des officiers du gouverneur, et de quel-» ques soldats, qui, après la prise de Smyrne par les Tartares Mogols , a et oient jettes dans la mer, et , en gagnant à la nage des vaisseaux de l'Ordre , qui étoient à l'ancre , avoient échappé à la fureur de ces barbares. L'Ordre, pour récompenser leur valeur , leur avoit assigné une retraite , pour le reste de leurs 'jours, dans cette place, où ils étoient nourris aux dépens de la religion. Le Chapitre , par une inféodation r avoit donné , depuis , à frère Fantin Quintic , prieur de Rome, Tisle de Nissaro , aux conditions d en payer au trésor, à titre de cens annuel, une somme de six cents florins d'or ; d'y entretenir, à ses dépens, une garnison nécessaire pour sa défense, et d'y nourrir deux chevaliers et un frère-servant. C etoit alors, dans tous les prieurés de l'Ordre, l'usage , que , quand on y recevoit un jeune chevalier , on lui assignoit , en même - tems , pour résidence , une comtnanderie , dont le commandeur de voit le nourrir et l'entretenir, et le for^ mer dans l'esprit de l'Ordre, jusqu a ce qu'il fût en état de passer à Rhodes.

Par un si sage règlement, dont il seroit à souhaiter qu'on put rétablir la pratique , on ne voyoit point de jeunes chevaliers errer dans les villes et dans les provinces, et n'avoir souvent de religieux que la croix de l'Ordre > que quel*

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