‹ Œuvres choisies de l'abbé PrévostChapitre 1 sur 18 · Oeuvres choisies de l'abbé Prévost · texte numérisé non relu

Oeuvres choisies de l'abbé Prévost

M1 Etant levée de bonne heure, j’écrlvti jufqu’à cet endroit , tandis que madame Jewfces ronfloit dans fon lit, pour fe récompenfer de l’interruption qu’on avoir apportée à fon repos cerre nuit-là. J’atrendois avec impatience qu’elle fe levât, pour favoir comment fe porroit mon pauvre maître. Elle eft bien heureufe , difois-je,dô pouvoir dormir d’un Ci bon fomme : je jureroij bien qu’aucun amour , que celui d’elle - même % n’interrompra jamais fon repos. J’érois fiacalléâ, comme Ci l’on m’avoit battue cTimpor tatiie , ôC Tome IL A

L Â^V E R T Ü n’aurois jamais cru pouvoir fupporter une femblable fatigue.

Dès que madame Jetykes fut debout, elle alla voir comment fe portoit mon maître. 11 avoir eu une bonne nuit , & ayant pris la veille , en aiïez grande quantité, du vin de Canarie mêlé de petit lait, il avoit fué beaucoup, & là fièvre en étoit confidérablement diminuée. Elle lui dit qu’il ne devoir pas être furpris , mais qu’elle avoit de bonnes nouvelles à lui annoncer. 11 lui demanda ce que c’étoit ? Et elle lui apprit ma venue. Eftil bien poffîble , s’écria-t-il en fe levant tout d’un coup fur fon lit î Quoi ! déjà , reprit-il ’ Elle eft de retour d’hier au foir, lui dit la Jewkes. Moniteur Colbrand entrant là-deffus pour s’informer de là lànté, il le fit approcher, & fut enchanté, du récit qu’il lui fit de notre voyage , de ma promptitude à revenir , & de l’ardeur que j’avois témoignée de gagner le logis ce loir - là. Vraiment, dit -il, je crois que ces jeunes &c jolies filles-là réfiftent mieux à la fatigue que nous autres hommes ; mais en vérité elle eft bien bonne, de m’avoir donné cette marque de l’envie qu’elle a de m obliger. Je vous prie , madame Jewkes» de prendre grand foin de fa fanté , & de la lait fer dormir tout le jour. Elle lui dit qu’il y avoit déjà deux heures que j’étois levée. Demandez-lui , ajouta-t-il ? fi elle veut bien avoir la bonté de

RÉCOMPENSÉ Ei $

tne rendre une vifite. Si cela n’eft pas de fon goût j je me lèverai, & l’irai voir. En vérité^ Monfieur, dit la Jewkes, il faut que vous demeuriez couché : je m’en vais lui parler. Au moins , dit mon maître , fi elle y a la moindre répugnance , ne l’en preffez pas trop , je vous prie.

La Jewkes vint me trouver , & me rendre compte de tout ceci. Je lui dis que j’irois le voir de tout mon cœur •, 8c en effet , j’en mourois d’impatience , 8c fouffrois beaucoup de l’idée qu’il eût été fi mal. Je defcendis donc avec la Jewdces. Viendra-t-elle, dit-il à celle-ci dès qffelle entra? Oui , dit la Jevkes, elle a répondu à la première propofition que je lui en ai faire , qu’elle y viendroit de tout fon cœur. L’aimable perfonne t s’écria-t-il î

O ma chère Eamela , me dit -il, dès qu’il m’apperçut , vous m’avez guéri entièrement. Je fuis fâché de vous en marquer ma reconnoiffance dans une fituation 8c d’une manière fi peu décentes : ne me donnerez-vous pasfvorre chère main ? Je la lui donnai , 8c il la bailà avec une ardeur incroyable. Monfieur , lui dis-je , vous me faites trop d’honneur : je fuis au défefpoir que vous foyez fi mal. Je ne faurrtis erre mal tant que je fuis avec vous , reprit - il. Je fuis déjà la fânté même.

En vérité , me dit - il en baifant ma main ,

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vous ne vous repentirez pas de ce trait de bon-î té ; mon cœur en eft trop rempli pour l’exprimer comme je le devrois. Je fuis fâché de l’extrême fatigue que vous avez efluyée. La vie n’eft plus vie pour moi fans vous. Si vous m’aviez refufé , quoiqu’aflurément je ne me flattafle guère que vous voululïïez m’obliger jufques-là , je crois que l’accès de fièvre auroit été bien violent ; car elle m’a pris d’une façon fort fingulière , & je ne favois que penfer de moi même ; mais à préfent la fanté va me revenir promptement. Il n’eftpas nécef faire, ajouts-t-il en s’adreftànt à la Jewkes, d’en-i voyer à Stamford chercher le médecin , comme on en étoit convenu hier; car cette aimable enfant eft mon médecin , auftï sûrement que fon abfence étoit ma maladie.

Il me pria de m’affeoir à côté de fon lit, 8c me demanda fi je lui avois fait le plaifir d’envoyer chercher mon ancien paquet de papiets ? Je lui dis qu’oui , 8c que j’efpérois qu’on l’apporteroit. C’eft , dit-il, une double bonté que vous avez eue pour moi.

Je ne voulus pas y refter Iong-tems, de peur de troubler fon repos. Il fe leva l'après - dînée , & me pria de lui tenir compagnie. Il me parut charmé , tranquille 8c beaucoup mieux. Je fuis alluré , dit-il à madame Jewkes , qu’après la preuve que ma chère Pameia m’a donnée , par fon

SSCOMÊENsEe. y

ïetOUt , de l’envie qu’elle a de m’obliger , nous ne (aurions mieux faire que de la lailTer en toute liberté : c’eft pourquoi , fi elle a envie de faire un tour de promenade en carrofîe , ou dans le jardin j ou en ‘ville , ou quelqu’autre part, qu’on la livre à fon bon plaifir, fans lui demander compte de rien ; & faites tout ce qui fera en votre pouvoir pour l’obliger. Elle répondit qu’elle n’avoit garde d’y manquer.

Je vous dirai une chofe , ma chère Pamela , me dit-il , parce que je fais que vous ferez bienaife de l’entendre , quoique vous n’ayez pas envie de me la demander. J’avois, avant votre départ , fait arrêter Williams , pour le montant de 1 obligation que j’ai de lui; car, je ne fais quelle conduire il a tenue ; mais ü ne put jamais trou-; ver de caution ; fi je n’ai aucun nouveau fujet de me plaindre de lui , je pourrai n’en exiger pas le paiement : il efi: depuis quelque terns en liberté, & continue fon école ; je ne ferois pas fâché cependant que vous ne le viffiez point pour le préfent.

Monfieur, lui dis-je , je ne ferabvolontairement rien qui puifTe vous défobliger : je fuis bien-aife qu’il foit en liberté , parce que j’ai été l’occafion de fon défaftre. Je n’ofai en dire davantage , malgré l’envie que j’aurois eue de plaider pour ce pauvre homme , à qui je croyois devoir gendre

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par reconnoiffance autant de fervices que j’e» trouverais l’occafion. Je fuis fâchée , ajoutai-je , que railadi Davcrs , qui vous aime tant , ait pu encourir votre indignation , & qu’il y ait eu des difFérens entre vous &c elle. Je me flatte que ce n’a point été à mon fujet î Là-deflus il tira de la poche de fa vefte fon porte - feuille car il étoit alfis en robe-de-chambre , & me dit : Pamela , lifez cette lettre quand vous ferez dans votre cabinet , & que j’en fâche votre opinion ; elle vous mettra au fait de ce dont il eft queftion.

Il ajouta qu’il fe fentoit tout d’un coup appefanti ; qu’il vouloir demeurer au lit , & donner ce jour-là au repos -, & que s’il fe trouvoit mieux le lendemain matin , il iroit prendre l’air dans Ion carroife. Je me retirai auffi-tôt , & regagnai mon cabinet , où je lus la lettre qu’il avoit bien voulu me mettre entre les mains , $C qui étoit conçue en ces termes ;

a Mon frère ,

» J’entends de vous des chofes qui m’inquiè- » tent fort j Si f fur lefquelles il faut abfolument, » foit que cela vous plaife ou non , que je vous » écrive nettement ma penfée. J’ai eu ici quelques » perfonnes qui m’ont priée de vous parler en fœur; ■» $c qui, je fuis fâchée de le dire , ont votre hon- ® ne* plus à cœur que vous ne l’y avez vous-

J» même. Je n’aurois jamais cru qu’un frère à moi » appartenant , eût pu s’abaiffer jufqu’au point » d’enlever la femme de chambre de feu ma jj mère , &c de fe perdre dans l’efprit de tous fes jj amis , en l’empêchant d’aller chez les liens. » Mais lorfque vous refusâtes de lailTer entrer la j» drôlelTe à mon fervice , après la mort de ma jj mère , je compris allez par-là que vous ne fonjj giez à rien de bon. J’en ai honte pour vous , je » vous jure. La tille étoit une bonne 5c innocente * créature ; mais je crois bien qu’à préfent il n’elfc jj plus queftion de cela , ou que bientôt il n’en 30 fera plus queftion. Permettez-moi de vous dcj> mander ce que vous entendez par une telle con- » duite? Vous voulez, ou l’entretenir fur le pied jj de maîtrelTe , ou en faire votre femme. Si c’eft j> le premier , il en eft aflez de ce genre , fans » aller ruiner une malheureufe que ma mère ai- » moit, 5c qui étoit effectivement une très-bonne jj fille. Vous pouve^ep rougir à coup sûr. Quant » au fécond cas ,*^Bffiirmer que vous n’en avez jo pas la penfée : ft^Oiirtant vous l’aviez , vous jj feriez infiniment inexcufable. Confidérez , mon oj frère , que notre famille n’eft pas du jour d’hier, jj qu’elle eft aufti ancienne que la meilleure qui fois jo dans le royaume , & que depuis plufieurs fiècles , jj on n’y a vu aucun héritier fe déshonore* pas » des méfalliances. Vous favez qu’une des meil-

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» leures familles de route la nation a déjà recher*» 3D ché la vôtre. Je vous permettrois cette folie , » fi vous defcendiez de quelque noble d’un jour, »;ou qui ne fût éloigné que d’une génération ou ■» deux , de la fange dont vous paroiifez fi ragoû- » té. Il faut que vous fâchiez que , fi vous avez » le courage de vous abaiffer jufques - là , nous » vous dévouerons à jamais , -moi & tous les » miens ; & que je rougirai du titre de votre 3o fœur. Il eft affreux qu’un chevalier auffi bien » fait de fa perfonne que vous , aufiî favorifé des » dons de l’efprit, aufiî généralement recherché sa pour fon mérite , maître d’un bien fi clair & 33 fi noble , & de fommes fi confidérables qui 3» vous ont été tranfinifes par les meilleurs père » & mère , avec le fang ancien & pur qui coule 33 dans nos veines, aille fe jeter à la tête de la a> première créature qu’il rencontre. Ce feroit aufiî s» très-mal fait à vous de perdre d’honneur cette * niiferable. Je vous prie de la rendre à fes => psrens , & de lui don|||^Hfot livres fterling , 3o ou quelque chofe comnî? cela , pour contri- 33 buer a la rendre heureufe par un mariage avec *3 quelqu honnête garçon de fon étoffe. Ce fera 33 pour lors agir comme il convient, & le moyen s aufiî d obliger & d’appaifer

Votre très-chagrine fœur.

fe i C O M r E N J i F.

» Si je vous ai écrit avec tant de vivacité, » confidérez , mon frère, que ma tendreffe pour 30 vous , 8c la honte dont vous vous couvrez vous- » même m’y ont portée. Je fouhaite que cette let- » tre fàflè fur vous l’effet qu’en attend votre trèsaffectionnée fœur >

Voilà, mes très-chers parens , une lettre bien cruelle , Sc qui montre affez combien les pauvres font méprifés par les riches & les orgueilleux. Cependant nous étions tous originairement fur le même pied : & plufieurs de ces gens fi nobles , & qui font fonner fi haut l’ancienneté de leur fang, feroient ravis de l’avoir au/Ii fain , & en réalité auflî peu corrompu que le nôtre. 11 faut bien que ces cœurs hautains ne penfent jamais au peu de tems que dure la vie, 8c qu’ils ne réfléchiffent pas qu’avec toute leur vanité , un tems viendra , & n’eft pas loin , où il leur faudra digérer de fe voir au niveau de nous : 8c ce philofophc avoit bien railbn , qui , confidérant le crâne d’un roi 8c celui d’un pauvre homme , dit qu’il n’y voyoit point de différence. Ignorent-ils donc que le plus riche prince 8c le plus pauvre mendiant doivent également comparoître au dernier jour devant un grand & terrible juge , qui ne les diftinguera pas félon leurs conditions dans ce monde ; mais qui

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pourra bien au contraire les condamner avec d’autant plus de févérité, qu’ils auront négligé un plus grand nombre d’occafions de faire du bien ? Les pauvres gens ! Que leur orgueil me fait pitié ! O dieu ! garde- moi de leur haut rang, fi je ne puis l’avoir qu’au prix d’être toujours entachée de leurs vices , ou coupable d’un mépris fi cruel & fi peu judicieux pour l’humble état qu’ils regardent avec .tant de dédain.

D’un autre côté, comment ces gens fi qualifiés favent-ils, même en fuppofant qu’ils pulfent prouver en remontant une fucceflion de deux , de trois , ou même 4e cinq cens ans > parmi leurs ancêtres nobles , qu’alors les premières tiges de ces pauvres familles fi méprifées , qui n’ont pas tenu des regiftres exacts d’une dérogeance allez ordinaire , n’étoient pas d’une date encore plus ancienne? Ou qui les afTurera que dans cent ou deux cens ans d’ici quelques unes de ces familles du jour d’hier qu’ils vilipendent aujourd’hui , ne feront pas un jour en pofleffion de leurs propres biens, tandis que leurs defcendans feront réduits aux chaumières des premiers , qui peut - être à leur tour ( tant eft grande la vanité & l’inftabilité des chofes humaines , ) feront parade de leur extraction , & mépriferont celle des autres ?

Ces réflexions fe préfentèrent à mon efprit devenu féiieux par l’indifpofition de mon maître.

fcéCOltPENséï.

êc par l’orgueilleufe lettre de l’humble miladi Davers contre la hautaine Pamela. Je dis l’humble miladi Davers, parce qu’elle a pu s’humilier jlifqu’à un orgueil fi petit -, & la hautaine Pamela , parce quelle fe fent lame trop élevée , pour jamais défi cendre fi bas. Après tout , fi nous , pauvres mortels , favons \ peine ce que nous fommes , nous (avons beaucoup moins ce que nous ferons j & encore une fois, je prie le ciel de me garder de l’orgueil criminel qu’une haute fortune infpire.

Je me rappelle à cette occafion les vers fuivans , où le poete exprime beaucoup mieux les mêmes penfées,

...... La Cage providence

'A différens efprits divers talens difpenlê.

L’efclave le plus vil , le plus vil artifân ,

Des lueurs de fon front nourrit le courtifim :

Utiles à leur tour , ufant de l'abondance ,

Les grands du laboureur fbulagent l’indigence.

Ah ! ne regardez point l’efclave avec dédain ,

Riches j prêtez-vous mieux au but du fouverain;

Votre orgueilleux mépris aux pauvres fait injure :

Ils tiennent comme vous un rang dans la nature ;

Vos travaux & les leurs tendent à même fini Ils entrent de concert dans le decret divin ;

Et la mort , abattant le fceptre & la houlette ,

Toujours vient rétablir l’égalité parfaite.

La Ve s tc

Ce mercredi malin.

M o N maître vient de m’envoyer dire que fort rérabiiflement eft en fi bon train, qu’il vouloit faire un tour de promenade dans fif berline apres déjeûner , &r qu’il me prioit de lui accorder ma compagnie. J’efpère que je finirai me tenir dans l’humilité , & me comporter comme il faut , fous le poids de tant de faveurs.

Madame Jewkcs eft la plus obligeante créature du monde; & chacun me traite ici avec autant de refpeét que fi j’étois legale de miladi Davers Mais pourtant, fi tout ceci n’alloit aboutit qu’au mariage fuppofé ! Non , cela ne fe peut ; ou, du moins , je veux l’efpérer. Cependant l’orgueil d’un haut rang , d’un grand nom , de nobles ayeux , & de tout ce qu’il vous plaira , eft fi énergiquement mis en jeu dans la lettre de miladi Davers , que je ne faurois me promettre un bonheur aufti grand que les apparences qui me l’annoncent font magnifiques. S’il me falloir à préfent déchoir de mes efpérances, mon fort feroit plus trifte que jamais. Ce nouvel honneur me fera peut-être voir plus clair dans ma condition. Ainfi je me tiendrai prête. Mais je crois que je ne changerai point d’ajuftement. Si je le fai-

fois , j’aurois l’air de vouloir rapprocher mon état du fie n : Si d’un autre côté , fi je ne le fais pas, on trouvera peut-ctre que je lui fais déshonneur. Je crois pourtant que j’ouvrirai le porte-manteau, & que, pour la première fois depuis ma venue ici , je mettrai ma plus belle robe de foie. Mais d’un autre côté , ce fera m’approprier en quelque forte les habits auxquels j’avois renoncé ; & je ne fuis pas abfolument sûre que de nouvelles traverfes ne tomberont pas fur ma tête. J’irai donc comme me voilà ; car, quoique fimplement mife , je fuis , fans vanité , propre comme un lapin. Ainfi ailons comme nous fommes , à moins qu’il n’en ordonne autrement. Madame Jewkes dit pourtant que je devrois me mettre de mon mieux; mais je lui dis que je crois n’en devoir rien faire. Comme mon maître eft levé , Sc qu il déjeune , je me halarderai à defeendre pour lui demander comment il veut que je ferfs.

En vérité , fes bontés pour moi ne font qu’augmenter à chaque inftant , Si , dieu loit loué ! là bonne fanté va le même train. Le charmant vifage qu’il a , en comparaifon de celui qu il avoit hier ! J’en bénis dieu d’un grand cœur!

Il fe leva , vint à moi , me prit par la main , Sc me fit afieoir à*côté de lui. Vous alliez parler , mon aimable Pamela , me dit-il ? Que vouliez-vous me dire? Monfieur, jépondis-je un peu

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honteufe , je crois que c’eft trop d’honneur pout moi d’aller dans le carrofle avec vous. Non , ditil , ma chère Pamela , le plaifir de votre compagnie fera plus grand que l’honneur de la mien^ ne : ainfi brifez tout-a-fait la-defliis.

Mais , Monfieur > lui dis - je , je vous ferai déshonneur d’aller avec vous dans cet équipage» Vous feriez honneur à un prince , ma belle enfant , me dit ce bon , cet excellent monfieur , 8C dans cet équipage , 8t dans tout autre qu il vous plaira de choifir : vous y êtes fi charmante que , fi vous ne craignez pas de vous enrhumer avec ce bonnet rond , vous irez tout comme vous voilà. Vous aurez donc la bonté , Monfieur, répliquaije , d’aller par quelque chemin détourné , afin qu’on ne voye pas que vous faites tant d honneur à votre domeftique. O ma chère enfant ! me ditil , je foupçonne que vous craignez plus les caquets pour vous - mêfrie que pour moi. Mais je veux faire évanouir peu - à - peu la furprife du public , & l’acdbutumer à regarder ce qui doit bientôt s’enfuivre , comme une chofe due à ma Pamela.

O le plus aimable & le mieux aimé des hommes ! Que penferez-vous à préfent, mes chers parens ? N’ai-je pa< bien fait de revenir ici? Ah ! fi je pouvois bannir mes craintes fur le mariage fuppofé , ( car tout ceci ne contredit pas encore

RÉCOMPENSÉE. * ïj cet horrible projet , ) je ferois mille fois trop heureufe !

Je montai donc de grand cœur dans ma chambre pour prendre mes gants ; & j’y attendis fes ordres. Ah! mon cher, mon très-cher monfieur! dilois-je en moi-même comme fi je lui eufle parlé, épargnez -moi de grâce de nouvelles épreuves, ôc de nouveaux chagrins ; car je crois en bonne vérité que je n’y réfifterois jamais.

Enfin , à ma grande fatisfaéfion , on vint me dire que mon maître étoit prêt : je defcendis comme un éclair, & devant tous les domeftiques, il me donna la main, & m’aida à monter dans le carrofle comme fi j’euffe été une dame ; & puis il y monta lui-même. Madame Jewkes lui recommanda d’éviter avec foin de gagner du froid ap*s fon indilpofition -, & j’eus la fatisfaéfion d’entendre fon nouveau cocher dire à un des autres domeftiques: Voilà , en vérité , un charmant couple! ce feroit dommage de les féparer. O mes chers parens ! je crains que votre fille n’aille dçjfenir tout- à -fait orgueilieufe •, mais vous croirez furtout que j’ai lieu de me tenir en garde contre l’orgueil , quand vous lirez les particularités dont je vais vous faire le détail.

Il commanda le dîner pour deux heures -, 8c Abraham, qui a fuccédé à Jean, monta derrière le carrofle. Il ordonna à Robert daller à petit

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train , & me dit qu’il avoit à me parler de fif fceur Davers , & de plusieurs autres chofes. Il me baifa un peu trop d’abord en partant , en vérité i &C j’avois peur que Robert ne tournât le dos pour regarder à travers la glace de devant , ou que les pallàns ne nous vilTent. Il me tint auilî les dif» cours du monde les plus obligeans.

Je ne doute pas, me dit-il à la fin , que vous n’ayez lu & relu l’impertinente lettre de ma fceur* 8c que vous ne trouviez , comme je vous l’ai déjà dit , que Vous ne lui êtes pas plus obligée qua moi. Vous voyez qu’elle m’y donne à entendra que quelques perfonnes ont été chez elle , qui ne fauroient être que l’oflicieufe madame Jervis , meilleurs Longman & Jonathan -, 8c c’eft ce qui me fit prendre la précaution de les congédier......

Je vois, dit-il, que vous allez parler en leur faveur ; mais le tems n’ell pas encore venu pour vous de le faire , fi jamais je le permets.

J’ai , dit-il , prévenu les menaces de ma fceur, en la défavouant pour telle. Dieu fait que j’en ai agi en bon frère avec elle , 8c qu’-en entrant en polfelfiondu bien de mon père, je Jui ai donné la valeur de trois mille livres fterling , de plus que ce qu’il lui avoit laifié par fon reftament; 8c en vérité cetre femme - là s’efl bien oubliée , en m’écrivant fur le ton colère & infolenr donc elle l’a fait j car elle favoi: dè relie que je ne

fendurerois

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1 encîtirerois pas. Maïs il feue que vous fâchiez , Pamela , quelle efl outrée de dépit de ce que je he veux pas accepter un mariage quelle ma propofé avec la fille de milord * * * qui j même avec tous fes autres avantages, ne peut en aucune manière être mife en parallèle avec ma Pamela , ni pour la perfonne, ni pour l’efprk, ni pour les talens. Vous voyez cependant, ma chère enfant, combien étoit fondée l’exeufe que je vous alléguois de l’orgueil attaché à un haut rang , & de la endure du monde , qui , je l’avoue , me tient encore un peu trop au cœur ï car une femme ne brille pas dans le public comme un homme ; & le monde n’apperçoit ni vos excellentes qualités ni vos perfections. S’il pouvait les démêler, les plus févères cenfeurs feroient mes premier» apologiftes. Mais on dira en général : Voilà moniteur un tel , qui , avec une fortune confidérable , vient depoufer la femme de chambre de fa mère* fans considérer qu il n y a pas une dame dans le royaume qui puiiïè l’effacer, ni foutenir avec plus de dignité le rang où je l’élèverai fi je l’époufe : & , ajouta-t-il en me paffant les bras au cou & me rebaifenc , je plains auflî ma chère enfant de la part qu’elle aura à cette cenfùre ; car il lui faudra repouffer l’orgueil & les mépris de toute la nobleffe qui nous environne. Vous voyez bien que ma foeur Davers ne pourra jamais vous Tome II, jj

regarder de bon œil. Les autres dames ne vous rendront pas vifite , & avec un mérite infiniment fupérieur à tout ce qu’elles en ont enfemble , vous en ferez traitée comme une perfonne indigne de leur attention. Si donc j epoufois ma Pamela , comment la chcre enfant s ’accommoderoit - elle de tout cela ? Ne feront - ce pas là de grandes mortifications pour mon aimable fille ? Car de mon côté tout ce que j’ai à faire avec mes grands biens , c’eft de foutenir effrontément la gageure , d’en railler tout le premier comme autrefois , avec mes camarades de chafle, de jeu de boule & de danfe -, d’elTuyer leurs impertinences une bonne fois ou deux ; & je vous réponds bien que ma fortune m’attirera toujours afTez d’égards de leur part: mais encore une fois, comment ma pauvre enfant fera-t-elle de fon côté , avec celles de fbn fexe ? Car il faudra bien que vous voyiez quelque compagnie. Mon état ne vous permettra pas d’en choifir de trop inférieures à vous : les dames fuiront la vôtre , & , quoique ma femme , continueront à vous traiter comme la femme de chambre de ma mère. Que dit ma chère fille à tout cela ?

Vous devinez afTez , mes chers parens , combien je devois être tranfportée de fentimens fl pleins de bonté , de générofiré , & de condefcendauce. Il me fembloit que j’étois environnée de

toncerts céleftes; 8c chaque mot qui fortoit dtf fa bouche étoit pour moi plus doux que le miel A'Hjybla-. Ah! Moniteur, lui dis-je, quelle indulgence ! quelle bonté inexprimable ! La pauvre Pamela a bien d’autres combats à foutenir 8c une difficulté bien plus importante à vaincre;

Et quelle peut être cette difficulté, reprit -il avec quelque forte d’impatience ? Songez , Pamela, que je n’ai plus de doutes à vous pardonner; Auffi n’en ai-je plus moi-même, lui dis-je, ni n’en puis avoir déformais : ma difficulté eft de favoir comment je pourrai mériter 8c foutenir le poids de toutes vos faveurs. Chère enfant, me dit- il en me ferrant tendrement entre fes bras; je craignois que vous ne me miffiez encore en colère $ mais cela n’arrivera pas , car je vois que vous avez Un cœur reconnoiflànt , 8c ce retour plein de douceur 8c de bonté dont vous payez le cruel traitement que vous avez reçu dans ni3 maifon * traitement qui devoir vous la faire détefrer, m’a fait p*endre la réfolution de vous pardonner tout, excepté les doutes que vous pourriez avoir fur ma probité , dans un tems où je répands moti ame devant vous avec l’ardeur la plus fincère 8c la plus tendre.

Mais j mon cher Monfieur , lui dis-je * ce qui îne touchera plus que tout , ce feront les raille* ries amères que vous aurez à efluyer pèrfonnel*

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lement, pour vous être abaiffë jufques-là. Gaf pour moi , vu la peritefTe de ma condition , & mon peu de mérite , les mépris mêmes & les réflexions des dames me feront honneur ; & j’aurai l’orgueil de mettre plus de la moitié de leur mauvais vouloir fur le compte de l’envie qu’elles porxont à ma félicité. Si je puis, par rout le relpeél imaginable, & par la plus prompte obéiffance, avoir le ’pîaifir de vous être agréable , je me croirai toujours trop heureufe , quoi que le monde en puilTe dire.

Vous êtes bien bonne , me die - il , ma chère enfant : mais comment remplirez-vous votre rems quand vous n’aurez point de vifites à. rendre ou à recevoir, quand vous ne ferez d’aucune partie de plaifir, quand vous n’aurez point de table de jeu pour paffer vos foirées d’hiver , ou même , comme c’eft le goût d’aujourd’hui , la moitié des jours d’hiver & d’été ? Vous avez joué fort fouvent avec ma mère ■, ainfi vous favez vous tirer du jeu comme des autres divertifiemens je vous alTurc, ma chcre fille, que fe n’exigerai jamais que vous vous priviez des amufemens auxquels ma femme pourrait s’attendre, fi j’époufois une dame de la première qualité.

Ah ! Monfieur , lui dis-je , vous êtes plein de bonté pour moi v & je m’en fens accablée. Mais, croyez • vous que , dans une maifon comme la

vôtre , celle à qui vous ferez l’honneur de l’en rendre maîtrefle , n’y trouvera pas à employer utilement fon rems , làns aller chercher des occupations ailleurs?

Premièrement, Monsieur, fi vous me le per-, mettez, j’entrerai dans certaines branches d’économie de famille , qui ne feront pas au - déficits du rang auquel j’aurai le bonheur d’ctre élevée , s’il y en a de cette efpèce ; & j’efpêre que je le ferai (ans m’attirer la haine d’aucun honnête domeftique.

En fécond lieu , je vous foulagerai d’autant de détails domeftiques qu’il me fera pofiible , quand je vous aurai convaincu que vous pouvez me les confier ; & vous lavez , Monfieur , que feu ma bonne maîtrefle avoit fait de moi fon tréforier, {on aumônier & fon fa&oton.

D’un autre côté , s’il faut que je rende ou reçoive des vifires , & que les dames ne veuillent pas me faire cet honneur-là , ou qu’elles ne me le fafiènt que de tems à autre s je recevrai , fi vous voulez bien me le permettre , & rendrai des vifires aux pauvres malades des environs : je foulagerai leurs befoins & leurs néceffités dans les petites chofes qui leur feront utiles , fans vous porter aucun préjudice , & qui vous attireront de leur part des bénédictions &c des prières pour votre fan té ôc votre bien-être.

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