‹ Œuvres choisies de l'abbé PrévostChapitre 2 sur 18 · La Vertu · texte numérisé non relu

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J’aiderai encore comme ci - devant à vôtres femme de charge à faire des gelées , des confia tures sèches 6c liquides, des marmelades 8c des cordiaux , à préparer toutes les provifions de gain de pour l’ufage de la famille , & à faire tout votre fin linge , & le mien.

Si quelquefois vous avez la bonté de m’accorder votre compagnie , je ferai avec vous un tour de promenade en carroffe ; & quand vous reviendrez de vos divertifTemer.s, ou de la chalTe, ou de tout autre endroit où il vous plaira d’aller, j’aurai la fatisfa&ion de vous recevoir avec tous les mouvemens de refpeét &c de joie imaginables : en votre abfence , je compterai chaque inftantjufqu’à votre retour, &c peut - être que de tems à autre vous m’accorderez votre agréable converfation durant une ou deux de ces heures que je regarderai comme les plus douces de ma vie , & où vous aurez l'indulgence d’écouter toutes les tendres foiie$ qu’un coeur plein de vos bontés pourra m’infc pirer dans fes épanchemens.

Le tems du déjeuner , les préparatifs du dîner , où il s’agira quelquefois de recevoir vos amis choifis, & la compagnie , finon de dames, au moins de meiïieurs que vous amènerez avec vous, fàn$ compter les foupers , rempliront très-utilement 1* meilleure partie du jour.

D’ailleurs , Monfieur , quelque dame d’un bon

caraélère pourra bien me venir voir de tems en tems ; 8c s’il «n’en vient , j’efpcre me comporter de manière à n’augmenter pas le blâme que vous vous ferez attiré r j’uferai alors ^e toute la circonfpe&ion 8c de toute la difcrétion imaginable j & je porterai l’humilité auflî loin qu’il me fera poflible , (ans compromettre votre honneur.

Il elt vrai que je puis jouer tous les jeux de cartes que notre fexe aime : mais je n’en ai pas la fureur, 8e n’en aurai jamais envie, qu’autanc que cela pourra encourager à venir ici les dames que vous feriez fâché qui s’en abftinflent, faute d’y trouver un amufement auquel elles font accourumées.

Si j’ai quelques inftans de loilïr, la mufique, que ma digne maîtreflè m’a apprife , pourra les remplir.

Et puis , Moniteur , vous lavez que j’aime â lire 8c à griffonner ; 8c quoique je ne puilîè déformais faire le dernier , que pour des comptes de famille entre les domeftiques 8c moi , ou entre moi 8c vous-même , la le&ure eft pour moi un plaifir que je ne me refuferois pas aux heures convenables , pour la meilleure compagnie du inonde , excepté la vôtre. Elle pourra encore me polir l’efprit , 8c me rendre plus digne de votre compagnie 8c de votre converfarion : 8c les explications. que vous aurez la bonté de me donnes

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die ce ■que je n’entendrai pas , me la rendront à la fois une occupation délicieufe ,»& une inftruction folide.

Mais , MoifReur , il y a une chofe que je devrois bien ne pas oublier, parce quelle doit pafTer avant toute autre. J’elpère que mon devoir envers dieu otcupera toujours une bonne partie de fnon tems , en actions de grâces pour fa fouveraine bonté envers moi, & en prières pour vous & pour moi- même : pour vous. Moniteur , que je prierai dieu de bénir , en récompenfè de votre extrême condefcendance à mon égard : pour moi-même , afin que dieu me rende capable de remplir mon devoir de femme, & de lui marquer ma gratitude pour tous les biens que je recevrai des mains de là providence , à l’aide de votre généralité.

Croyez - vous , Monfieur , qu’avec tout cela , je puifle être embarraffée des moyens d’employer mon tems ? Mais comme je fais que , fi j’ai le bonheur dêtre à vous, chaque marque de mépris qu’on me témoignera, rejaillira en quelque forte fur votre perfonne , je vous prierai de ne pas m’équiper magnifiquement ; mais de permettre que je fois auflï limplement ajuftéc que cela fe pourra fans vous faire honte , & fans déroger à l’honneur que j’aurai de porter votre digne nom : car je ne fais que trop, Monfieur , que rien n’ex-.

cite plus l’envie de celles de mon fexe , que de voir une petfonne l’emporter fur elles en fait dequipage & d’ajuftemenc; ôc cela m’attireroit mille impertinentes épithètes de leur part.

Je m’arrêtai là ; car j’avois déjà fuffifamment jafé. Pourquoi ma chère Panféla s’arrête-t-elle , me dit-il en me ferrant contre lui ? Que ne continue-t-elle Ion difcours ? Je pourrois l’écouter tout le jour. Vous dirigerez vous-même vos propres plaifirs , ajouta - t-il, & l’emploi de votre tems , dont vous faires un choix fi aimable : & de cette manière , quelques-unes de mes mauvaiiès aétions feront expiées par votre conduire exemplaire , & dieu me bénira pour l’amour de vous.

Avec quel plaifir ne me faites - vous pas làvouren cet avanr-gotit de ma félicité, me dit -il tout tranlporré! Je vais maintenant défier l’impertinence des gens les plus avides du plaifir de cenfurer , & les envoyer apprendre l’excellence de votre caractère , & l’excès de mon bonheur , avant que de permettre à leurs bouches profanes de prononcer fur mes a&ions & fur votre mérite. Permettez - moi , ma chère Pamela , de me flatter ici de l’efpérance d’un amufement encore plus doux , dont votre modeftie n’a rien voulu m’infinuer, & fur lequel, de peur que votre délicatefle ne me foupçouiie de déroger à la pu-

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reré de mes bonnes intentions, je me contenterai de dire en paffant , que j’efpère qu’à tant d’occupations il s’en joindra une autre , qui me fera penfer à perpétuer à la fois mon bonheur 8c ma famille , dont je fuis prefque le feul héritier.

Je penfe que je rougis, quoique je ne pufïè être choquée de la manière charmante 6c décente avec laquelle il infinuoit cette efpérance éloignée. Mais jugez aulTi combien mon cœur étoit touché de tout ce qu’il me difoit.

Il eut la bonté d’ajouter une autre réflexion toute charmante , qui me montra la noble fincélité dç fes bonnes intentions. Je vous avoue , ma Pamela, me dit -il, que je vous aime avec une pureté que je n’ai jamais connue de ma vie: c’eft un feu qui m’étoit abloiument étranger, 8c que je commençai à fentir pour vous dans le j*rdin ; quoique, par des doutes hors de faifon , vous euilîez pincé le bouton prêt d’éclore , lorfqu’il étoit encore trop tendre pour réfifter à la bife du mépris 8c de la négligence. Oui , l’heure délicieufe de converfation que j’ai préfentement avec vous , m’a déjà caufé plus de joie 8c de contentement, que toutes les agitations criminelles de ma première paflîon , quand même elle eût été fadsfaite, ne m’en ont , ni ne m’en auroient jamais pu procureur

Ah ! Moniteur , lui dis - je , n’attendez pas d*

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la pauvre Pamela des termes qui répondent à de fi généreufes proteftations. C’eft bien à préfent que je vois que vous avez les moyens aulfi bien que la volonté de me lier à vous d’une obligation éternelle. Que je me tiendrai heureufe , fi, quoiqu’incapable de mériter cet excès de condescendance & de bonté , je puis au moins vous montrer que je n’en fuis pas tout-à-fait indigne! Je ne puis vous garantir qu’un cœur reconnoiPfant : mais fi jamais je vous donne volontairement fujet de vous dégoûter de moi , ( car vous pardonnerez rénéreufement des fautes involontaires,) puifie - je me voir bannie de votre maifon 6c de votre cœur , & aulfi parfaitement répudiée , que fi la loi m’avoit féparée de vous pour jamais !

Mais , Monfieur , continuai - je , quelque mal que je prifle mon teins, lorfque je me conduifis ainfi dans le jardin , j’ofe me flatter que fi vous m’aviez écoutée pour lors , vous auriez pardonné mon imprudence, & feriez convenu que j’avois quelque fujet de vous craindre, & de me fouhaiter avec mes pauvres parens. Je dis ceci d’autant plus volontiers , que je ne voudrais pas que vous me cruffiez capable de payer votre bonté d’infolence , ou d’affeéler une fotte ingratitude , lorsque vous me témoigniez tant de tendrefle.

En vérité, Pamela, me dit-il, vous me donpâtes alors bien du chagrin : car je vous aime trop ,

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pour n’être pas jaloux de l’ombre de Votre indi£ férence pour moi , ou de la plus légère préférence que vous pourriez paraître donner à un autre , (ans en excepter vos parens mêmes. Ce fut ce qui me porta à ne vouloir pas vous entendre ; car je n’avois pas encore furmonté ma répugnance pour Je mariage ; & comme vous lavez , un rien fait pencher une balance en équilibre. Vous voyez cependant que, quoique <j’aie pu me féparer de vous , pendant que ma colère duroit , le refpeét que je venois de témoigner pour votre vertu , me fit néanmoins prendre la réfolution de ne rien attenter contr’elle. Vous avez vu auflî, que le rude combat que je foutins, lorfque je commençai à réfléchir & à lire votre pathétique journal , entre le déflr de vous rappeler , & le doute où j’étois que vous vouluffiez revenir , ( car j etois abfolument rélblu de ne pas vous y forcer , ) avoit penfé me coûter une cruelle maladie : mais votre retour prompt & obligeant a banni toutes mes craintes , en me faifànt elpérer que je ne vous fuis pas indifférent ; & vous voyez avec quelle promptitude votre préfènce a fait évanouir mon indifpofirion.

J’en bénis dieu, lui dis-je ; mais puifque vous avez la bonté de m’encourager, de ne pas méprifer ma foibleflTc , je vous avouerai que je fouffris plus que je ne me le ferois imaginé, avant que de l’avoir expérimenté , en me voyant bannie de vo~

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tre préfence avec tant de colère. J y fus d’autant pi us fenfible, que j’entendis la généreufe réponfe que vous fîtes en ma faveur à la méchante Jewkes, au moment que je partis de chez vous : car cela réveilla tout mon relped pour vous ; & vous vîtes bien , Monfieur,que, toute tranfportée, je ne pus m’empêcher de me préfenter encore brufquement devant vous , & de reconnoître à vos genoux votre extrême bonté pour moi. 11 eft vrai , dit-il , ma chère Pamela, que nous nous fommes fuifilàmment tourmentés l’un & l’autre : la feule confolation qui nous en peut revenir , fera d’y réfléchir de fang- froid & avec plaifir , quand toutes ces bouralques feront dilfipées, comme j’efpère quelles le font à prélènt, & lorfque, sûrs de l’eftime l’uu de l’autre , nous nous rappellerons par quelle gradation extraordinaire nous ferons montés au faîte de la félicité à laquelle j’efpère que nous arriverons bientôt.

Apprenez - moi cependant , ajouta mon bon maître, ce que ma chère fille m’auroit dit pour fa juftification , fi je m’étois livré au danger de l’entendre fur fes craintes & fur ce qui lui faifoic fouhaiter de s’éloigner de moi , au moment que je venois de lui montrer ma paflîon pour elle , d’une manière que je croyois devoir lui plaire , Sc contenter fa vertu.

Là-delius# je tirai de ma poche la lettre d«

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la bohémienne : mais , avant que de la lui mort* trer : J’ai , lui dis-je„ à vous faire voir une lettre4 que je crois que vous avouerez avoir dû me don* ner beaucoup d’inquiétude : mais avant toutes chofes, comme je n’en connois pas l’auteur, & que l’écriture en paroît contrefaite , j’aurois à vous de* mander en' grâce , fi vous devinez qui c’eft, ( ce que je ne faurois faire,) de ne lui en marquer aucun refTentiment, parce qu’elle n’a été écrite, félon toute apparence, que dans la vue de me rendre fervice.

Il la prit , de la lut : 8c la voyant fignée , quelqu'un: oui, oui, dit-il, elle vient bien sûrement de quelqu'un , & toute déguifée qu’eft la main , je connois l’écrivain. Ne voyez-vous pas par le port de quelques-unes de ces lettres, & par une petite touche d’écriture de fecrétaire , répandue ett divers endroits , fur- tout dans ce C 8c cette R , que c’eft la main d’une perfonne élevée à la chicane ? C’eft , dit -il, celle du vieux Longman -, l’officieux co« quin qu’il eft ! Auffi ai-je fini avec lui. Monfieur, lui dis-je, je fuis tellement comblée de vos faveurs , qu’il y auroit de l’audace à moi de prétendre plaider pour quelqu’un contre qui vous feriez en colère : cependant , Monfieur , comme il n’a encouru votre indignation que pour l’amour de moi , & non par aucun autre manque de refpeét ou de

déférence , je fouhaicerois mais je n’ofe en dire

davantage.

Mais , quant à la lettre , reprit-il , & à l’avertiffement qu’elle contient , dites - moi , je vous prie , Pamela , quand l’avez-vous reçue ? Le vendredi que vous allâtes à la noce à Stamford. Gomment , ajouta-t-il , a-t-on pu vous la faire tenir à l’infu de madame Jewkes , puifque je lui avois enjoint fi étroitement de vous accompagner , & que vous m’aviez promis que vous ne rechercheriez pas les moyens d’entretenir une femblable correfpondance 1 Car lorfque je partis pour Stamford , je favois par un avis particulier, qu’on effaieroit de vous voir , & de vous faire remettre une lettre par quelqu’un , fi on ne pouvoir vous délivrer ; mais je n’étois pas certain de quel coté cette lettre viendroit, ayant également à foupçonner ma fœur Davers, madame Jervis, moniteur Longman , Jean Arnold & votre père. Et comme je ne faifois plus que combattre avec moimême , pour favoir fi j ’écouterois les vues honorables que j’avois pour vous , ou fi je vous mettrois en liberté de retourner chez vos parens , pour éviter le danger où je me fentois de prendre le premier parti , ( car j’étois abfolument réfolu de ne plus vous blefler , non pas même vos oreilles, par aucune propofition d’une autre nature , ) ce fut la raifon pour laquelle je vous priai de permettre que madame Jewkes vous gardât de fi près jufqu a mon retour , tems auquel je penfois

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que j’auroîs enfin décidé entre mon orgueil 8c niâ tendrefTe.

Ceci j lui dis- je, Monfieur , me met bien air fait de la conduite que vous tîntes, & de ce que vous nous dires alors à la Jewkes & à moi ; 8c je vbis de plus en plus combien je dois me repofer fur votre bonté & votre générofiré. Audi vous dirai-je .tout. Là-defiiis je lui racontai l’affaire dé la bohémienne , comment elle avoit mis la lettre* parmi l’herbe détachée de terre, & le relie. L'homme , me dit - il alors , qui s’imagine que mille dragons fuffiront pour garder une temme , contre fon inclination , trouvera bientôt qu’ils ne fufififent pas : elle faura mettre dans fon parti les pavés des rues & l’herbe des champs , 8c les faire fervir à entretenir fes intelligences. Je vois bien, dit-il, que, fi le coeur n’eft pas de la partie , it eft à peine afiez de verroux pour captiver le corps. Vous venez de me faire un fort joli récit , 8c comme vous ne m’avez jamais donné lieu de foupçonner votre véracité, meme dans vos plus rudes épreuves , je ne révoque nullement en doute la vérité de ce détail ; 8c je veux à mon tour vous donner une preuve de ma fincérité , que vous ne pourrez vous empêcher de trouver convaincante.

Je vous dirai donc , ma chère Pamela , tant ce vieux coquin d c quelqu'un étoit bien au fair, que j’avois actuellement formé un fembiable defïèin ;

que

récompensé &

»|«e le jour ércit pris pour la venue du mêmd Original qui eft dépeint dans cette lettre ; & qu<j j’avois imaginé qu’il ne liroit qu’me partie de U cérémonie dans ma chambre , pour vous trompe* le moins qu’il feroit pofiîble. De cette manière j'efpérois de vous avoir à moi , lur un pied qui pour lors m’auroic été beaucoup plus agréable qu’un mariage effectif. Je ne voulois pas non plus vous donner trop tôt la mortification de vous détromper : de forte que nous aurions pu vivre des années entières en très - bonne intelligence ; & j’aurois en même-tems été le maître d’annnller oti de confirmer ce mariage , félon que bon m’auroiÉ femblé.

Ah! Monfieur, m’écriai- je, la rcfpiration ms manque de l’idée du danger que j’ai couru. Mais, quel bon ange a pu prévenir l’exécution d’une trame fi bien curdie ?

Votre bon ange , ma Pam-cla , me dit-il ; car lorfque je vins à confidérer que cela vous auroic rendue miférable , fans me rendre heureux ; qué fi vous fu fiiez devenue mère , il m’auroit été polfible de légitimer l’enfant, au cas que j’etilfe vou-f lu le faire héritier de mes biens ; que je fuis prefque le dernier de ma famille , & que la plus grande partie de ce que je pofsède reviendroit de necefiïté a une famille étrangère , compofée de perfonnes fans mérite , & qui me Séplaifent, quoi* Tome II, C

que je pufle en ce cas avoir des enfans vraiment iflus de moi ; quand je vins à confidérer encore votre vertu fans reproche , les dangers & les affàuts que vous aviez foutenus de ma part , l’abîme de chagrin dans lequel je vous aurois plongée , uniquement parce que vous étiez belle & fage, & que ces qualirés m ’avoient rendu paflionné pour vous ; quand enfin je vins à réfléchir fur votre prudence votre véracité tant de fois éprouvées; je pris la réfolntion , quoique certain de l’exécution de ce dernier projet, de me vaincre moi-même, & , quelques combats que j’euflfe à foutenir contre ma rendreffe , de me féparer de vous , plutôt que de vous trahir par un fi noir attentat. D’ailleurs, ajouta-t-il , je me touviens d’avoir déclamé hautement contre une aétion de ce genre , qu’on avoit attribuée à un des premiers hommes que nous euflions dans la robe , ôc qui devint enfuite un des premiers du royaume : je longeai que ce ne feroit que marcher fur les traces d’autrui ; Sc comme j’étois alluré qu’il en avoit eu du chagrin, quand il étoit venu à réfléchir fur fon aétion , mon fot orgueil en fut un peu piqué , parce qu’ayant à donner à gauche , je ne voulois , pour ainfi dire, erre l’original que de moi-même. Toutes ces confidérations me déterminèrent à renoncer à ce projet, j’envoyai dire à mon homme, que j’ayois penfé plus mûrement à la chofe, &

que je le priois de ne pas venir , qu’il n’eût dô plus amples inftniiftions de ma part. Je m’imagine que pendant cette incertitude , quelques-uns de vos confédérés ( car nous avions tous deux des donneurs d’avis , votre vertu & votre mérite vous ayant concilié des partifans & des amis fidelles, ce crue mon argent & mes promefies m’avoienc à peine procuré , ) l’ont appris d’une manière otf d’une autre , & vous en ont informée. Ce fecours auroir pu vous venir trop tard, fi votre ange blanc ne l’avoit pas emporté lur mon ange noir, Sc s’il ne m’avoit pas infpiré la réfolution d’abandonner mon pro.et , lorfqu’il alloit être exécuté. J’avoue cependant que , vu la façon fingulière dont cet avis vous étoit donné , de femblables apparences ne juflihoient que trop bien vos appréhenfions : la feule chofe où je vous trouve blâmable , c’elfc que , quoique je fufle rélbîu de ne pas écouter vos exeufes , vous auriez pu cependant, avec le talent d’écrire que vous avez, m’éclaircir ce point de votre conduite : oui , chcre Pamela , quand j’aurois appris combien vous aviez été fondée à ralentir & même éteindre un feu naiflànt , prêt à fe manifefter d’une manière honorable . je ne l’aurois pas regardé , comme il éroit allez naturel que je le fi fié, d’ un côté , comme une infulre faite hors de (àifon à ma tendrefle pour vous ; & de l’autre, comme une délicateffe ridicule, ou, ce

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que je craignois, & devois craindre plus que toute autre chofe , comme un effet de votre prévention en faveur d’un autre. Par-là vous nous auriez fauve beaucoup de tourmens, à moi d’elprit, & à vous de cœur.

Et à moi d’elpric auflî , en vérité , lui dis-je ; ce que je ne pouvois mieux vous prouver , que par la promptitude avec laquelle j’obéis quand vous me rappelâtes chez vous.

Ah ! ma chère Pamela , me dit-il en m’embraffànt , c’eft cette aéfion obligeante , c’eft cette obéiffance pleine de bonté , qui m’a lié à vous d’un amour éternel , & qui me fait répandre aujourd’hui mon ame toute entière dans votre fein, avec cette confiance fans réferve.

Je lui dis que mon prompt retour chez lui étoit d’autant moins méritoire , que je m’y étois fenrie entraînée par un mouvement irréfiftible , auquel je n’aurois pu me refufer , quand même je i’aurois voulu.

En vérité , reprit-il en me faifimt l’honneur de me baifer la main , ce que vous me dites eft bien fatisfaifant , fi j'en puis augurer que la douce inclination de ma chère Pamela pour fon perfécuteur a été le plus puiflànt motif de fon retour. Je mets à fi haut prix un amour volontaire dans la pcrfcnne qu’on veut époufer, que la prudence & l’intérêt me paroifïent mériter à peine d’être

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nommés en comparaifon. Mais, ma chère enfant, quand je vous dis avec coure la pureté de cœur imaginable, que dans la cérémonie qui , dieu aidant , ne tardera pas à nous unir , il efi: imuoflible qu’aucun motif d’intérêt me porte , 5c cmc je ne fàurois y en avoir d’autre que celui de l'amour, du véritable amour, pouvez-vous en réfondant à ce fcnciment , me dire avec lîncériré que , li je n’étois pas ce que je fuis , vous pourriez, malgré ce qui s’eft palfé entre nous, me préférer à tout ce que vous connoiffez d’hommes dans le monde? Pourquoi, lui dis-je, votre Parncîa , comblée de vos faveurs au point qu’elle l’eft, rsfuferoit-elle de répondre à cette charmante question ? Tout cruel que vous me paroiffiez , toutes dangereufes qu’étoient vos vues pour mon honneur , vous ctes , Monfieur, le feul homme vivant pout qui j’aie celfé d’être indifférente : avant de bien démêler au fond de mon amc ce que je rougis à préfent de nommer, il m’étoit impctîible de vous haïr, ou de vous louhaiterdu mal, quoique j’euffeune fînccre horreur pour vos attentats , & que je les déteftaffè de toute mon aine.

Je fuis content , ma chère Pamela , me dit-il : je n’ai plus befoin de voir les papiers pour le renvoi defquels vous avez eu la bonté d’écrire à votre père. Je les verrai pourtant , ajouta-t-il en (é reprenant , pour y admirer la manière charmants

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dont vous Savez exprimer vos fentimens par écrit ,

pour y voir la chaîne entière des maux que je vous ai faits , afin de mieux connoître fi les égards que j’aurai déformais pour vous jusqu’au tombeau , pourront Suffire à vous en récompenfer.

Voilà , mes chers parens , la manière dont votre heureufe fille fut comblée des faveurs d# fon généreux maître. Cette douce converfation me parut contrebalancer amplement tous les maux qu’il m’avoit faits. Il me dit encore mille chofes tendres , qu’il feroit trop long de vous écrire , quoiqu’elles ne pui fient jamais forrir de mon Souvenir. Quelles aétions de grâces ne rendis-je pas à dieu 2 J’efpcre que je le bénirai fans celTe , pour tant de faveurs non méritées qu’il verfe fur fa Servante. L’heureux changement que celui de mon fort ! Et qui fait fi mon généreux & tendre maître , voyant que je n’en fuis pas tout-à-fait indigne , ne me mettra pas en pouvoir de répandre autour de moi , fans lui faire tort , les heureufes influences attachées à la condition où là bonté va m’éiever ? Ce fera fur-tout une double bénédiction pour moi , fi je puis feulement m’acquitter de la centième partie de ce que je dois à d’auffi bons parens que les miens , dont les pieufes inftruétions & les bons exemples ont été , «près dieu } les inftrumens de mon bonheur pré-

fenr , 5: de celui que j’ai lieu de me promcrtre pour l’avenir. O quels épar.ouifîemens de joie ces magnifiques efpérances &c ce charmaur point de vue ne me font-ils pas reflentir! C’en eft plus que je n’en puis foutenir : je veux îéHéchir à longs traits fur toutes ces chofes , pour admirer & bénir la bonté de cette providence qui par tant de divers détours , a fu me faire marcher dans les fenriers de l’innocence , 5 c m’a fi libéralement récompenfée de ce qu’elle - même m’a donné la force d’exécuter. Gloire en foit à jamais rendue à dieu feul , par celle qu’il a mile dans cet état de ravinement , par votre heureufe Pâme la !

Je vais maintenant reprendre le fil de mon agréable récit.

Comme notre promenade étoit finie , Sc que le carrolfe prenoit le chemin du logis : Par tout ce qui s’efi: pafle entre noqs dans cette agréable converfation j me dit -il, ma Pamela voit Se croit fans doute que déformais fa vertu n’a plus d’affàuts à foutenir de ma part: mais fa patience fon humilité auront peut -être encore quelques légères épreuves à elfuyer : car j’ai , aux inftantes importunités de miiadi Darnford &c de fes filles, promis de leur faire voir mon aimable enfant; je veux pour cet effet les avoir tous avec miiadi Jones , & la famille de madame Peters , à dîner chez moi un de ces jours. Et comme je

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crois que , pour le préfent , vous ne vous foudeliez pas extrêmement de faire en certe occalion l’ornemcnc de la table, jufqu’à ce que vous publiez, le faire de plein droit , je ferois charme que vous ne refufàilîez point de defcendre , fi je venois à vous en prier : car je voudrois bien , ajouta ce cher maître , que pour préambule de nos noces , ( ah ! que ce mot me paraît doux ! ) toute cette nobleflé eût bonne opinion de votre mérite : la vue de votre pcrlonne Sc de vos charmantes manières , fera plus que fulhfante pour cela. De cette façon , je préparerai peu à peu mes voi fins à ce qui doit fuivre : je les ai déjà mis au fait de votre caractère , & leur admiration n’attend que Vous.

Monfîeur, répondis-je , après tout ce qui s’efë pafTé, je ferois indigne de vos bontés, il je pouvois héfîrer à dire que je ne faurois avoir d’autre volonté que la vôtre. Quekiu’emharraiTée que je puiife être dans une compagnie de cet ordre , le poids de vos faveurs l’emportera fur le fentinient de mon peu de mérite , & fur la crainte des obfervations qu'on pourra faire -, 2c j’obéirai fans fcrupulc.

.Te vous fuis obligé, ma Pamela, me dit-il, 8c je vous prie de ne vous ajufeer que comme vous Voilà : car comme ils font informés de votre condition 4 que je leuï ai fait l’hifloire de i’ajuf-

tement que vous portez aujourd’hui , & leur ai appris à quelle occalion vous l’avez , une des jeunes demoifelles a prié en grâce qu’on pût vous voir juftemént comme vous êtes. La chofe me fera d’autant plus de plailîr , qu’ils verront que vous neres redevable à votre équipage d’aucun de vos agrémens , & qu’avec les feules grâces naïves que vous tenez de la nature , vous paroilfez beaucoup plus aimable , que ne le font les plus grandes dames , avec tout l’éclat de la parure ôz des diamans.

Ah! Monfieur, lui dis-je, votre bonté voit la pauvie Pamela dans un jour bien fupérieur à fou mérite. Mais vous ne devez pas vous attendre que d’autres, & les dames fur-tout, nie verront d’un œil auffi favorable. Néanmoins, je ferai toujours ravie de garder cet humble équipage, juf qu’à ce que , pour l’amour de vous-meme , vous m’ordonniez d’en changer : car j’elpère que je mettrai toujours ma plus grande gloire dans vos bontés : d’ailleurs, je ferai charmée de montrer à tout le monde, que , par rapport à mon bonheur dans cette vie , je fuis entièrement l’ouvrage de votre générefité, & de faire voir de quelle petite condition il vous a plu de m’élever à des honneurs que les plus grandes dames feroient ravies de polfédcr.

Admirable fille , me dit-il, excellente Pamela, * tes fenrimens font aflutément fupérieurs à ceux

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de tour ton fexe. J’aurois pu m’adreffer à mille

belles femmes •, mais jamais aucune n’auroit mé-

rue mon admiration comme toi.

Comme je ne vous répète des difcours il obligeans , que parce qu’ils font les effets de la bonté de mon maître , 5c que je fuis bien éloignée d’avoir la préfomption de m’en croire aucunement digne , j’efpère aufli , mes chers parens , que vous ne l’attribuerez pas à ma vanité : car je puis vous effarer que je me crois d’autant plus obligée à l’humilité, que je fens qu’on a plus de bonté pour moi. C’eft dans tous les fens manquer de richefTes, que de recevoir des faveurs qu’on ne fauroit payer ; comme c’efi: le propre d’une ame riche en vertu , de pouvoir les difpenfer , fans en attendre ou en délirer de retour. C’efi: d’un côté l’état de la créature humaine , comparé de l’autre au créateur: on peut donc dire de ceux qui font dans ce dernier cas, qu’ils imitent la divinité ; 5c c’eft-là fans doute le plus grand des éloges.

Le carroffe nous ramena au logis environ fur les deux heures -, je louai dieu de letat parfait de fanté 5c de contentement ou mon bienfaiteur me parut être ; Si j’en augurai qu’il ne fe repentoic pas de fa bonté. Il me donna la main pour defcendre du carrofTe , 5c me mena ainfi jufques dans la {aile , devant tous les domeftiques , avec la même politeffe qu’il l’avoit fait en partant. Madame

Jewkes vint lui demander comment il fe portoir. A merveille, madame Jewkes . lui dit-il, à merveille ; grâces à dieu , 8c à l’aimable fille que voilà. J’en fuis bien-aife, dit - elle ; mais je me flatte que vous ne vous trouvez pas plus mal de mes foins 5c de mes ordonnances. Au contraire, madame Jewkes, lui dit -il, vous m’avez fait grand bien l’une & l’autre.

Madame Jewkes, ajouta -r- il, nous avons, vous 8c moi, traité bien rudement Pamela. Je m’attendois allez , lui dit-elle , à être le fujcr de fes plaintes. Je puis vous alfiirer , dit mon maître , qu’elle n’a pas prononcé votre nom : nous nous fommes entretenus de toute autre chofe -, 5c j’efpère qu’elle nous pardonnera à l’un 8c à l’autre: il laut fur-tout qu’elle vous pardonne, à vous qui n’avez rien fait que par mes ordres. Je veux dire feulement , que les conféquences néceftàires de ces ordres ont donné bien du chagrin à ma Pamela ; & c’eft maintenant à nous à le lui taire oublier , fi nous pouvons.

Monfieur , reprit la Jewkes, j’ai toujours dit à mademoifelle ( ce fut le nom qu’elle me donna,) que vous étiez bien bon , 8c toujours prêt à pardonner. Non, dit -il, j’ai agi fort lâchement, 8c c’eft elle, je penfe , qui voudra bien me pardonner. Tout ce préambule efl: pour vous aire, madame Jewkes , que je vous prie déformais de

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faire votre étude de l’obliger , autant que votrf avez auparavant été contrainte par mes ordres de lui déplaire. Et vous n’oublierez pas , qu’en toutes ebofes , il faut à préfent quelle foit fa propre jpaîtreffe. .

Et apparemment la mienne aufla , ditla Jevkes? Oui , reprit mon généreux maître ; & je crois que la chofe aura lieu , avant qu’il feit peu. Je fais- donc bien, dit- elle, en mettant fon mouchoir fur fes yeux , ce qui m’arrivera. Pamela , me dit mon maître , confolez la pauvre madame Jev/kes.

Rien ne pouvoir être plus généreux , que de paroître la mettre déjà fous mon pouvoir. Madame Jevkes , lui dis - je en la prenant pat la main , jje ne m’aviferai jamais de faire un mauvais ufage du pouvoir qui pourra m’être donné par le meilleur des maîtres , Sc je n’aurai jamais à cœur de tous faire aucun tort, quand même je le pourrois : car je penferai toujours que ce que vous avez fait, n'a été que pour obéir à une volonté ï laquelle la bienféatice voudra que je me foumette auiîî : ainfi , quoique nous foyons animées de fentimens très - différens par rapport à leurs cScts , cependant , comme ces effets partent d’une meme caufe , je les refpeéterai toujours.

Voyez, madame Jcwkes , dit mon maître, «sous avons affaire vous Sc moi à un cœur géntÿ-

renx. En vérité, fi Pamela ne vous pardonnent pas, comme vous n’avez agi que fur mes inftruclions , je croirois qu’elle ne me pardonne qu’à moitié, éïh bien, dit - elle , puifqu’ainfi foit, dieu vous bonifie l’un & l’autre. Je vais redoubler de diligence , pour obliger ma jjwîtrefie 5 car je vois qu’elle le fera bientôt,

O mes chers parens ! faites à préfènt pour moi des prières d’un autre ordre. Priez que je ne m enorgueillifie pas trop , Sc que la tête ne me tourne pas de tant de chofes magnifiques Sc fi propres a flatter la vanité d’une perfonne de mon fexe & ■de mon âge. Je demande actuellement à dieu de grand cœur , de faire évanouir & d’éloigner de moi toutes ces délicieufes efpéranices , fi elles doivent me corrompre jufqu’au point de me rendre vaine , Sc fi j’en dois venir à ne pas reconnoître, avec une humilité pleine de gratitude , la divine providence , qui m’a fi vifiblement conduite à cet heureux période , à travers les fentiers dangereux OÙ j’ai marché.

Mon maître eut la bonté de dire, qu’il croyoit que je pouvois bien dîner avec lui , puifqu’il étoit l'eul. Mais je le priai de m’exeufer, de peur qu’un fi grand excès de condefcendance Sc de bonté tombant fur moi tout-à-Ia-fois , ne vînt à bout de me tourner la tête , Sc je lui demandai en grâce d’amener plus graduellement mon bonheur ,

srg Ia Ver tü

de peur cj«e je ne fuffe pas allez comment le

fupporter.

Ceux, me dit-il , qui doutent d’eux- mêmes font rarement des fautes. Si vous aviez eu la moindre railon de craindre ce que vous dites, il ne vous feroic jamais venu dans l’efprit : car il n’y a que les âmes préfomptueufes , remplies d’eliesmêmes, 8c incapables de penfer , qui donnent dans des erreurs capitales. Cependant, ajouta-t-il, j’ai une fi haute opinion’de votre prudence , qu’en général je croirai toujours ce que vous faites trcsbien fait , parce que ce fera vous qui le ferez.

Mcnfieur, lui dis - je , vos obligeantes expreffiuns ne feront pas abfolument perdues avec moi, fi je puis l’emjJecher : car elies me feront employer tous mes foins pour tâcher de mériter votre bonne opinion 8c votre approbation , que je regarderai toujours comme la plus sûre règle de irfct conduite.

Comme j’écois alors prête à monter dans ma chambre : Permettez , Moniteur , lui dis - je en regardant autour de moi avec quelque conftifion , pour voir fi quelqu’un étoit-là , que je vous remercie à genoux , comme j’ai été cent fois tentée de le faire dans le carroffe , pour toutes les bontés dont vous m’accablez ■, j’efpère que vous n’en perdrez pas le fruit : 8c ià-deffus j’ofai lui baifer la main.

Je me fuis étonnée depuis, que j’eufTe eu tant de hardieffe. Mais que pouvois-je y faire ? Mon pauvre cœur , plein de gratitude , reffembloit à une rivière qui , s’enflant à l’execs, vient à inonder fes bords : 8c comme celle-ci entraîne avec elle tout ce qui fumage , les élans de mon ame emportèrent toute ma crainte 6c ma timidité.

Il me ferra dans fes bras avec tranfport , eut la condefcendar.ee de s’agenouiller à côté de moi , 8c me baifant : Ma chère 6c toute bonne Pâme!?, me dit -il, profterné comme vous, je vous jure une fidélité 8c une fincérité éternelles : dieu veuille nous accorder feulement la moitié des plaifirs qui femblent nous être réfervés , nous n’aurons jamais lieu d’envier le bonheur des plus grands princes. Ah ! Monficur , lui dis - je , comment pourrai-je foutenir tant de bonté i Je fuis vraiment pauvre à tous égards en comparaifon de vous ; car dans quel genre de générolîté ne me laifTezvolis pas à mille lieues derrière vous !

Il me releva , 6c comme je prenois le chemin de la porte , il me conduifit jufqu’au pied de l’efcalier , 6c après m’avoir encore donné un baifer , il me laifla monter dans ma chambre. Je m’y jetai à deux genoux , dans les plus grands tranfports d’alegrelfe , 6c je bénis ce dieu tout bon qui avoir ainfi changé ma triftefle en joie , 8c m’avoit fi abondamment récompenfée des maux

La Vertu

tjue j’avois endurés. Que je les trouve légefs i préfent, tous ces maux qui paToiiToient fi formidables à mon trifte cœur ! Je veux déformais , dans tous les états de la vie , au milieu de toutes fes viciflîtudes & de fes hafards, me livret à la providence : elle fait ce qui nous convient le mieux ; & des malheurs memes que nous redoutons le plus , elle en fait fouvent les eaufes de notre bonheur, & les moyens pour nous déifier des plus grands défailles. Toute jeune que ie fuis , mon expérience , quant à cet article de la confiance qu’il faut avoir en dieu , efl confidérable , quoique mon jugement en général puifle n’etre encore que foible , & peu formé. Vous cxeuferez ces réflexions , parce que ce font celles de votre fille , & qu’en ce quelles peuvent avoir de bon , elles font le fruit des exemples & des infnudions de vous & de feu ma bonne maîtrcflc.

Je vous en ai beaucoup écrit en peu de tems : j’ajouterai feulement , pour finir les détails de cette charmante journée , que mon maître fe portoit fi bien l’après-dînée, qu’il alla faire un tour à cheval , &c ne revint que fur les neuf heures du foir. En arrivant il monta dans ma chambre , & me voyant la plume à la main : Je ne viens , me dit-il, ma chcre Pamela, que pour vous dire que )e me porte à merveille : comme j’ai une lettre

ou

OR deux à écrire , je vous Jaifïerai continuer la vôtre : car je m’apperçois que vous étiez après ; ( j’avois mis mon papier de côté iorfqu’il étoit entré, ) &c là-dedus il me donna un bai fer , ma fouhaita le bon foir , & defeendit : & moi je finis ma lettre jufqu’à cet endroit avant que de me mettre au lit. La Jewkes me dit que , fi cela m’étoit plus agréable, elle iroit coucher ailleurs. Non , lui répondis-je, madame Jewkes, je vous prie de m’accorder votre compagnie. Elle me fit une belle révérence , Sc me remercia. Comme les tems changent !

Jeudi.

M o N maître vint me voir le matin , & m’entretint long-tems avec route la complai fance imaginable fur différens fujets. Il me demanda , entr autres chofes, fi je voulois ordonner quelques habits neufs pour le jour de mon mariage. ( Oh î que le cœur me battit à ce mot prononcé fi tranquillement ! ) Je lui dis que je me remettois de toutes chofes à fon bon plaifir , mais que je lui demandois en grâce une fécondé fois , pour les railons que je lui en avois données , de ne me pas équiper avec trop de magnificence.

Je crois , ma chcre > me dit-il , que la chofe

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