‹ Œuvres choisies de l'abbé PrévostChapitre 14 sur 18 · Tome îh E e · texte numérisé non relu

Tome îh E e

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roient pour toujours été effacés de mon vocabulai-' re. Pour cette raifon , je me ferois fait un devoir de n’en jamais rien exiger qui ne fût utile , jufte 8c raifonnable ; comme auflï j’aurois exigé qu’en retour , elle n’eût montré ni répugnance , ni chagrin , ni incertitude , lorfqu’il fe feroit agi de me complaire , & que même elle m’eût entendu àdemi-mot.

Je ne lui aurois point pardonné de me faire dire deux fois la même chofe , attendu le foin extrême que j aurois apporte a rendre fa complaifence pour moi raifonnable , & de nature à ne lui pas ôter fa qualité d’agent libre , dans les points qu’il auroit été à propos de lui céder. Si je n’avois pas toujours eu raifon, j aurois voulu quelle eût fupporté patiemment mon erreur , fi elle m’eu avoit vu fortement prévenu ; & qu’elle eût raifonné pour lors avec moi furie ton de complaifance. car fi nous n’avions difputé que fur des bagatelles,( & les plus grandes conteftations entre amis en naiffent ordinairement, ) elle m’auroit convaincu par-là , quelle rt etoit pas d’une opinion differente de la mienne , pour le plaifir de la contradiction , mais dans la vue de me détromper pour l’amour de moi -même, & afin qu’une autrefois je prifTe de meilleures iéfolutions.

. Une femblable conduite auroit été fi obligeante, quen bonne juftice j’aurois redoublé mon eftime

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^our une perfonne qui , pour me complaire , m’auroit facrifié fon fentiment. Après cec effet de fa çomplaifance , j’aurois été convaincu que les rai-* Ions dont elle avoir combattu les miennes n’avoienC pour but que de re&Hïer mes idées pour l’avenir ) 8c je n’aurois pu me défendre d’en avoir beaucoup plus d'égard à fon opinion & à fon avis , dans les affaires de plus grande importance.

Dans toutes les compagnies , il lui auroit fallu , foie que je l’euffe mérité parfaitement , ou non témoigner les égards les plus grands , 8c la plus parfaite eftime pour moi ; 8c , cela d’autant plus qu’une pareille conduite en relevant fa réputation, l’auroitmife en sûreté: car, toutes les fois que nous autres débauchés attaquons une femme mariée , la première chofe qui nous y encourage , après notre propre vanité , c’eft de voir le peu de cas qu’elle fait de fon mari , & de l’en entendre parlée làns beaucoup d’égards , ou avec mépris.

Pour cette raifon , j’aurois voulu quelle eût tiré un voile obligeant fur mes défauts , 8c quelle eût exténué ceux qu’elle n’auroit pu cacher : qu’elle eût placé mes meilleures adions dans le jour le plus avantageux, & montré que, quelques libertés que le monde fe donnât fur mon compte , elle avoit au moins bonne opinion de moi.

Il lui auroit fallu eftimer mes amis pour l’amour de moi j être toujours gaie & conteste ,

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qui que ce fût que je lui euffe amené chez moi il auroit fallu que , quelques défauts quelle eût pu remarquer en moi , elle ne m’en eût jamais repris devant une compagnie, au moins avec un air de fupériorité , qui eût lignifié qu’elle avoit meilleure opinion de fon bon fens que du mien.

1 Voilà , ma Pamela , une légère ébauche de la conduite que j’aurois exigée d’une femme, de quelque qualité quelle eût pu être; & fans cela nous aurions mal vécu enfembie. Jugez de-là, fi j’aürois jamais pu fupporrer le commerce d’une de nos femmes à la mode.

La méchanceté , & la con tradition que je n’ai que trop louvent remarquées dans quelques-unes de mes vifites, même parmi des gens fenfés 8c de condition , m’avoient prévenu contre l’état du mariage ; 8c comme je làvois que je ne pouvois l’endurer , j’avois affurément raifon de ne pas fonger à me lier. Vous voyez auflî , ma chère , que je n’ai point cherché femme dans cette clalTe; 8c je ne fais en vérité où , ni dans quelle clafle j’aurois pu en chercher ou en trouver une félon mon cœur, autre que vous-même ; car tel étoit mon malheur que je ne me ferois jamais contenté de n’être que médiocrement heureux avec une femme.

Jugez de tout cela , fi je pouvois fbuffiir trespatiemment que vous vous cruffiez sûre de mon affeétion jofqu’au point de pouvoir prendre for vous

Ré C O MPENSÉE. 457 les fautes des autres , & regarder vorre interceffion comme fuflifante pour les expier pat un mérite de furérogation fuppofée.

Je ne fuis pourtant pas parfait* moi-même : j’ai, au contraire , de grandes imperfe&ions. Je ne foufffirai pas cependant qu’elles fervent d’exeufe à celles de ma femme , & quelle en puiilè conclure que je doive fupporter chez elle des défauts quelle peut corriger , parce quelle en fupporte chez moi de plus grands.

Sur le tout, je puis elpérer que vous fupporterez mes défauts, & que vous étudierez mon humeur ; que vous ne me reconnoîtrez pas capable de rendre une infulte pour des manières obligeantes -, & que vous ne croirez pas que je fuis d’autant plus affable qu’on en agit rudement avec moi. Je n’ajouterai plus qu’une chofe , c’efl: que je me mépriferois fouverainement moi-même , s’il étoit quelque privilège dont une princeffe qui feroit ma femme pût s’attendre à jouir comme telle , ôc que je la conteftaffe à ma chère Pamela i car vous êtes lepoufe de mon cœur : je n’ai jamais fouhairé que vous pour femme , & je n’en fouhaiterai ja-, mais d’autre. • • • * •

J’efpère, monfieur, repris-je, que ma conduite à l’avenir....... Pardonnez, ma chère, me dit- il,

fi je vous interromps \ mais , c’eft pour vAus affûter que je fuis très-parfaitement convaincu de vo£

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tendres égards pour moi , & que je fais par confô. quent que j’aurois pu m’épargner la plus grande partie de. ce que je viens de dire. Nous ferions , > en vérité, bien malheureux l’un & l’autre, fi j’avois xaifon de me croire dans la néceflité d’en dire tant. .Mais une chofe en a amené une autre ; & j’ai plutôt parlé de ce que ma déiicatelTe m’a fait remarquer dans d’autres familles , que de ce que je craignois d’avoir dans la mienne. Je puis auffi vous affiner, que je fuis jufqu’ici infiniment fàtisfait de votre conduite. Vous n’aurez pas lieu de vous en repentir ; & vous verrez que , tout imparfait qu’eft votre mari, & tout violent qu’il peut être dans quelques occafions particulières, ( défaut cependant que je tâcherai de vaincre , ) vous n’avez pourtant pas en lui un homme brutal & affez dépourvu de générofité, pour rendre le mal pour le bien , & payer votre complaifance par des infultes.

Je le remerciai de fes obligeantes leçons , & des tendres proteftations qu’il me faifoit -, Ht je fallurai quelles avoiertt fait une fi forte imprelfion fur mon efprit , que tant celles-là que les précédentes , 8c celles qu’il pourroit avoir la bonté de me donner encore dans la fuite , feroient autant, de règles de ma conduite, à l’avenir.

Je fuis ravie de la méthode que j’ai prife do faire un journal de tout ce qui fe palTc dans cf$ premières fçèneç de mon bonhçur , parce qu’il en

rendra l’impreffion plus profonde. J’y aurai recours, pour en mieux régler ma conduite toutes les fois que je me défierai de ma mémoire.

Attendez : Quelles font les règles que je dois obferver & recueillir de cette importante & férieufe leçon ; Je penfe que les voici :

1. Qu’il ne faut pas, lorfqu'il eft violemment en colère contre quelqu’un, que je vienne l’aflàillir fans fa permifllon. Fort bien; je réponds de nim fouvenir à merveille. Je m'imagine pourtant que cette règle lui ejl prefque particulière .

2. Que je dois regarder fon indignation comme le plus grand malheur qui puifTe m’arriver. Je réponds encore de celui-là.

3. Et que, par conféquenc , je ne dois pas fouhaiter de l’encourir , pour en garantir un autre* Sera bien fin qui m'y attrapera *

4. Que je ne dois jamais faire de compliment à qui que ce foit à fes dépens.

5. Que je ne dois inc rendre coupable d’aucuns ades de baiTeflc volontaire. Celte règle comprend bien des ckofits , ù je tâcherai de l'objerver en entier. L'occafion à * laquelle il m'en parle en ejl l'explication ; car il me dit que, quoiqu’en co- .lère , je ne dois rien dire qui fente le dépit , la malice , le manque d’égards , l’oubli du devoir * & autres chojcs femblables.

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