‹ Œuvres choisies de l'abbé PrévostChapitre 18 sur 18 · Tome II. M m · texte numérisé non relu

Tome II. M m

La V b r t u

C’eft ainfï qu’un beau jour le noble & riche Alcandre, Dans de va/les jardins nouvellement acquis,

Tenoit à la beauté dont les yeux l’ont conquis.

Un langage galant & tendre.

Euflïez - vous jamais , à l’entendre ,

Deviné que l’hymen , depuis $lus de fix mois ,

Les reienoit tous deux enchaînés (bus Ce s loixï

Ii tâcha par fes manières charmantes , d’adoucir la trifteife que tant de générofité , jointe à la gravité du fujet, & à l’étrange requête qu’il venoic de me faire , m’avoient mife au fond du cœur. Tout ce qu’il me permit de dire fut , que je n’étois pas fâchée contre lui. Moi , fâchée contre vous ! m’écriai-je en le ferrant dans mes bras , & le baifànt mille fois: permettez que je vous témoigne ainfi ma gratitude , & le pouvoir abfolu que vos commandemens auront toujours fur moi.

Mon ame étoit pourtant quelquefois en prefîè , & n’a pas même celTé d’y être jufqu’à préfent. Dieu veuille que je ne voye jamais le terrible moment qui mettra fin aux jours précieux de mon excellent & généreux bienfaiteur. Dieu veuille. . . . Mais la fuppofition me tue : brifons fur un fujet fi défolant.

Bon dieu ! Qu’eft-ce que cette vie , au milieu même des plus grands avantages qu’elle nous procure J Nous la pafions à nous y forger des maux imaginaires, lorfqu’aucuns maux réels ne la

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troublent. Ces craintes chimériques de poffibilités que nous ne voyons qu’en éloignement , peuvent nous rendre aufli efficacement malheureux , que fi nous avions à lutter contre des misères a&uelles. lime femble qu’en réfléchi fiant mûrement là-deflus, chacun devroit fc convaincre , que ce monde n’eft pas un lieu où des âmes immortelles puifient éternellement demeurer , &c qu’il faut nécefiairement que cette vie foit fuivie d’une autre , où l’ame entière fera fatisfaite.

Mais fortons de l’abîme où je me fuis plongée. Mes lumières font trop foibles pour pouvoir faifir , comme je le devrois, toute» l’importance de cgs grands fujets. Il faut me borner à prier dieu, qu’après avoir fait ici bas un ulàge convenable de lès faveurs , je puifie , avec mon cher bienfaiteur , jouir des félicités de cet heureux état où il n’y aura que des fatisfactions fans mélange , & où tout fera joie, paix & charité à jamais.

Pendant que nous foupions , je reparlai de fes vers. Monfieur, lui dis-je, le charmant échantillon que vous m’avez donné de votre talent pour la poéfie , ne me laifiè nul lieu de douter que vous nepuiflîeZjfi vous le voulez bien, me faire plufieurs faveurs du même genre -, puis-je vous le demander en grâce ? Julqu’ici , me dit-il , j’ai mené une vie trop bruyante & trop voluptueufe , pour pouvoir me livrer à une occupation fi innocente. J’ai fait

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par-ci par-là quelques légers effais ; mais très-peu de morceaux achevés. Je n’avois, en vérité, ni la patience ni l’attention nécefTaires pour m’attacher long-tems à une même chofe. Je pourrai de tems à autre vous montrer quelques - unes de mes ébauches : mais c’eft un genre de productions dans lequel je n’ai jamais pu me contenter moi-même.

Vendredi.

H ier prefque tous les gentilshommes de notre voifinage nous firent llhonneur de nous rendre vifite aveG leurs époufes, qui s’étoient donné le mot pour venir toutes à la fois nous féliciter. Elles furent la bonté j la*candeur & la cordialité même ; & jamais politefTe n’égala celle des meffieurs. Ils foupèrent avec nous ; tout fè palïà avec ordre & décence , &c à la fatisfa&ion de chacun ; grâces aux bons foins & à l’habileté de la chère madame Jervis, qui eft une excellente ménagère.

Pour moi , on eût dit que je ne m’étois ajuftée que pour fixer l’admiration de tout le monde : 8c en vérité , fi je n’avois pas fu que je ne m’étois pas faite moi-même, comme mon cher père me le difoit un jour, & que j’eufie été afiez fimple pour penfer aulfi avantageufement de moi que l’aimable compagnie vouloir bien le faire , l’orgueil auroit

aifément trouvé place dans mon cœur. Mais je n’ai pas oublié , & miladi Davers me l’a dit avec autant de vérité que de colère , que je ne fuis qu’une image & un colifichet. Toute ma vanité eft de penfèr que dieu m’a élevée à une condition où je pourrai me rendre utile à des perfonnes qui valent mieux que moi. C’feft-là mon orgueil, & j’efpère que ce fera mon feul orgueil. Car qu’étois-je de moi -même î Dans le bien que je puis faire, je ne fuis que la troifième main: mon cher maître n’en eft lui-même quela caufe fécondé. Ceft dieu, c’eft l’être tout-puiffant, tout miféricordieux & tout bon , qui en eft le premier auteur. A lui donc en foit rendu toute la gloire.

Comme je m’attends, mes très-chers & très-honorés père & mère , à jotiîr bientôt du bonheur inexprimable de vous polféder ici , bonheur que je vous conjure de hâter le plus qu’il vous fera poflible, je ne vous entretiendrai point du détail de ce qui s’eft pafTé dans la chârmante & dernière foirée ; car j’aurai & cela & mille autres chofes à vous dire. J’ai grand’peur de vous fatiguer de mon caquet quand je vous verrai.

J’ai eu ici huit dames d’autant de différentes fis» milles, à chacune defquelles il me faudra rendre vifite féparément. Bon dieu ! que d’ouvrage je vais avoir à faire! Je commence à craindre de ne pouvoir remplir mon tems aufti-bien que je l’ai déjà promis à mon cher maître. Il eft cependant content*

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j5o . La V e. r t u gai , affable & plein de bonté. L’heureufe mortelle que je fuisl Puilfé-je en rendre toujours grâce à dieu, 8c en témoigner inceffamment ma reconnoiflance à mon cher époux. Quand je ferai délivrée de l’embarras de tant de vilîtes , j’efpère que mon ame paffera de ce tumulte à un calme domeftique, qui me permettra de devenir utile à mon ‘cher maître 8c à fa famille.

Ce matin, miladi Davers nous. a envoyé faire fes complimens de la meilleure amitié du monde, avec des félicitations fans nombre de la part de milord Davers. Elle m’a priée de lui envoyer mes papiers par le porteur; 8c m’a fait dire que, dès qu’elle les aura lus, elle viendra elle -même me les rendre 8c m’en remercier; 8c quelle 8c milord me feront bientôt l’honneur de fe convieT chez moi (c’eft l’expref lion dont elle a eu la bonté de fe fervir) 8c detre mes hôtes pendant quinze jours.

Je n’ai préfentement qu*une feule 8c unique choie à fouhairer -, après quoi, je m’imagine que je ferai toute extalè ; c’eft votre préfence 8c votre bénédiction de l’un 8c de l’autre. Vous me la donnerez, je l’efpère , matiu 8c foir , jufqu a ce que vous foyez établis dans le féjour charmant que mon cher époux vous a deftiné.

Je languis d’avoir la lifte que vous m’avez promife des honnêtes gens que vous lavez être dans l’indigence : l’argent me demeure oifif dans les

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mains, 8c ne me rapporte rien. Vous voyez que je fuis devenue ufurière , 8c que je veux tirer l’intérêt de l’intérêt. Je fais pourtant qu après avoir fait tout ce que je puis, je n’aurai jamais fait tout ce que je dois. Dieu veuille fuppléer à mes imperfe&ions.

J’ai dit à mon cher mari , que je voulois rendre une féconde vifite à la laiterie. S’il ne veut pas me l’accorder pour le préfent , je ferai comme toutes les femmes gâtées par leurs maris , & je le tourmenterai jufqu’à ce qu’il m’ait fatisfaite là-deflus. Si dieu nous prête vie , il me refufera en vain le plaifir de travailler tout de mon mieux à former de bonne heure le cœur de la chcre petite enfant , de peur cjü’elle ne tombe dans les mêmes pièges qui ont caufé la perte de fôn infortunée mère. Je lui amafie une provifion de jolies chofés , afin de m’en faire aimer fi je puis , & de la divertir quand je la reverrai.

Je reçois dans ce moment la plus agréable de toutes les nouvelles , en apprenant que mardi matin vous partez pour venir nous voir. Vous aurez le carroffe fans faute. Dieu veuille hâter notre heureufe rencontre. Elle viendra toujours trop tard. Pardonnez à mon impatience. Je vous envoie ced pour vous atmdér fur la route ; & fuis pour jamais votre tendre 8c refpe&ueufe fille , 8c c.

La Vertu

Ici finifTent les lettres de l’incomparable Pâmela à fes parens. Comme ils arrivèrent chez elle le mardi au fbir de la femaine fuivanre , elle n’eut plus occafion de continuer fon journal.

Le bon vieux couple en fut reçu avec toutes les démonftrations imaginables de joie , d’amour ÔC de refpeél , & fon généreux époux leur fit un accueil plein de bonté & de tendreffe. Ils y demeurèrent jufqu’à ce que tout fût prêt pour leur féjour dans le comté de Kent. M. B*** lui-même, & leur fille, les y conduifirent, & les mirent en poffefliqn de la jolie ferme qu’ils leur avoient deftinée. Ils y vécurent long-tems avec beaucoup d’agrément, fkifànt du bien à tous ceux qui les environnoient , tant par leur exemple que par une charité judicieufe.

Tantqu’ils vécurent, ils rendirent par an deux vifites , de chacune quinze jours, à leur chère fille & à fon époux , & ils en furent vifités à leur tour une fois par an pendant huit jours au moins. M.B*** ayant augmenté la ferme par de nouveaux achats, ils en augmentèrent encore la valeur par leur diligence , & méritèrent de fa part les témoignages d’affe&ion qu’il leur avoit donnés.

Pour l’aimable Pamela , elle jouit plufieurs années de fuite de la récompenfe due à fa vertu *

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à fa piété , & à là charité : elle fit les délices de tous ceux Sc celles qui la connurent , Sc fut regardée comme le modèle le plus Accompli de Ion fiècle & de fon fexe.

Elle rendit fon cher époux doublement heureux, en lui donnant une belle & nombreufe famille. Il fut pour elle le meilleur Sc le plus tendre des maris, &, à fon exemple, fe fit remarquer pour là piété , fa vertu & fon ex^&itude à remplir tous les devoirs d’un homme de fociété & d’un vrai chrétien. lis firent l’admiration de toutes leurs connoiffances , par leurs manières engageantes , par l’ordre Sc l’économie admirable qu’ils firent régner dans leur maîfon ; par leur aimable hofpitalité, & par une-charité qui le répandoit fur tous les objets qu’ils connoifToient en être dignes.

Pamela fut régulièrement vifitée des principales dames de fon voifinage , qui chérirent là connoiffance, Sc profitèrent de fes bdhs exemples.

Miladi Davers devint une de fes plus finccres Sc de fes plus tendres admiratrices, & milord Davers , en quelque manière , en fut fou.

La jeune demoifeile Goodwin fut enfin accordée à fes fouhaits Sc à fes importunités ; elle fe forma fur fon exemple, & avec le tems elle époufa un Gentilhomme aimable Sc riche , qui trouva en elle une femme excellente,

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