‹ Œuvres choisies de l'abbé PrévostChapitre 17 sur 18 · Qu’un homme qui a .de la délicateflfe , ne · texte numérisé non relu

Qu’un homme qui a .de la délicateflfe , ne

peut être content s’il n’eft que médiocrement heureux avec fa femme.

4j. Qu’une femme doit bien prendre garde à ne pas s’arroger un mérite furérogaroire , julqu’au point de fe charger des fautes d’autrui. Je trouve , en vérité , que cefl bien affe^ pour nous d'être chargées de celles qui nous font perfonnelles. Cet article ejl de la même nature que le troifiéme ; il ejl la partie de ce bon fermon dont je dois usuellement me faire P application.

46. Que les imperfections du mari n’autorifenc pas celles de la femme. Sans doute que les femmes ne fauroient être trop bonnes. Il faut pourtant efpérer que les hommes leur paieront quelques légers défauts. Mais attende Ç ; voici quelque ckofe d'affe^ bon pour la conclufion.

47. Qu’un mari qui exige toutes ces choies d’une femme, doit être incapable de rendre une infulte pour un bon mot , ou le bien pour le mal ; & qu’il ne doit la fruftrer d’aucun des privilèges de Ion fexe.

En vérité, mes chers parens, je trouve que certe dernière règle couronne toutes les autres , & les rend alTez fupporrables : car on ne làuroit trop obliger un homme de bon fens, & qui a lame grande. Comme j’ai le bonheur «d’en polîeder un de cet ordre, je fcrois bien indigne fi je n’agiflbis

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& ne penlois pas conformément à de fi juftes

maximes.

Tout confidéré cependant, vous verrez que je n’ai pas la tâche du monde la plus aifée à rem-* plir. Mais , comme je connois mes propres intentions , & que je fais que je ne commettrai aucune faute volontaire , j’en aurai beaucoup moins d’in-*

Il ne m’infinua pas la moindre chofe dont je pufle prendre occafion de parler de la pauvre ma-» demoifelle Sara Godfroy. Je voudrois que miladi n’en eût fiiit aucune mention. Car cela m’a donné une curiofité qui n’eft pas autrement à fa place, fur-tout au commencement de mon mariage , & dans un cas de fi vieille date. Il a au/ÏÏ lâché à là fœur qu’il avoir commis d’autres fautes, ( apparemment du même ordre, ) qui n’étoient point venues à fa connoiflànce. Mais je ne doute nullement qu’il n’en ait reconnu le mal , & qu’il ne fait. très-bon à l’avenir. Je le fouhaite & le demande à dieu, pour l’amour de ce cher époux lui-même.

MSRCRSJCT, fcprième jour de mon bonheur.

XiE' marin, dès que je fus levée, voyant la porte de miladi Davers ouverte, j’allai lui rendre vi lire. Elle éroit au lit , mais éveillée, &C parloir à fa femme -de -chambre. Je lui dis que j’efpérois que je ne l’importunetois pas. Nullement, repritelle ; je fuis ravie de vous voir; comment vous portez-vous? Eh bien , ajouta-t-elle, quand pattez-vous pot# le comté de Bedford? Je ne faurois

vous le dire, madame, répondis-je. Le deffein éroit comme pris de partir aujourd’hui ; mais je n’en ai pas entendu reparler.

. Alïerez-vous à côté du lit , me dit-elle. Je vois, Pamela , ( car il faut, continua miladi , que je vous appelle encore ainfi,) je vois par tout ce qu’on me dit hier dans le jour & au foir, que de^is qu’on vous a tranfportée dans cette maifon , 8c for-touc depuis peu de jours , vous avez très- mal palTé votre tems. Madame Jewkes a fait à Rebecca un détail qui m’a émue de compaffion pour vous.

En vérité, madame, lui dis-je, fi vous faviez le tout, vous auriez grand’pitié de moi : car jamais malheureufe n’a été expofée à une plus Tude épreuve. Mais je dais à préfent oublier ic tout , 8c ne

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fentit que ma reconnoiiïance. A ce que je puis Comprendre, inrerrompir-elle , c’eft un vrai miracle que vous foyez ici. J’ai été vivemtnt touchée de quelques endroits de votre hiftoire : vous avez fait une noble réfiftance , il faut l’avouer j & vous méritez les éloges de tout votre fexe.

C’eft dieu , madame , répondis-je , qui m’en a donné le courage. Vraiment , me dit-elle, la chofe eft d’autant plus extraordinaire , que je crois que , fi nous en favions bien la vérité , nous trouverions que, pour furcroît, vous aimiez ce coquin-là, & ne l’aimiez pas pour peu. Dans le fort de mes épreuves, lui répondis- je, je ne fongeoi% uniquement qu’à conferver mon innocence, fie n’avois rien moins que l’amour en tête.

Mais parlez-moi franchement , ajouta-t-elle , ne lavez-vous pas aimé pendant tout ce tems ? Madame, repris-je, j’ai toujours eu beaucoup d’eftime pour mon maître , & toutes fes bonnes actions me parodient doublement telles. Quant aüx mauvaifès , quoique j’euiTe en horreur fes attentats contre moi, il m’étoit impoflîble de le haïr; SC je lui fouhaitois toujours du bonheur ; mais je ne favois pas que ce fût de l’amour. En vérité , je ne m’imaginois pas que c’en pût être.

Charmante fille! s’écria - 1 - elle , ce qüe vous venez de dire a mille charmes : mais quand il vit qu’il ne pouvoit venir à fes fins ; quand il commença

ïncnça à être fâché de ce que vous aviez fouffert, à admirer votre vertu 8c à faire profelllon de vous aimer dans des vues honorables, que penfâtes-vous alors ?

Ce que je penfai , madame ! en vérité je ne favoijrfque penfer: je ne pouvois ni efpérer ni croire que rant d’honneur me fûc réfetvé; 8c pendant un tems j’ai plus redouté fes égards, que je n’avois craint fes rigueurs. Un bon ami m’avoit fecrèternent avertie d’un projet de mariage fuppofé , qui dévoie s’exécuter à l’aide d’un homme qui feroit le perfonnage de miniftre; 8c cet avis tenoit mon efprit trop en fufpens -, pour que je pu (Te me réjouir excellîvement de fes déclarations obligeantes.

Je crois , dit-elle , qu’il vous a attaquée deux ou trois fois dans le comté de Bedford ? Oui k madame -, il l’a fair. Il a certainement été bien, méchant*

Sans doute qu’il vous a propofé des conditions lorfque vous avez été ici ? Oui , madame , reprisje ; mais j’avois tellement en horreur l’idée d’être une créature entretenue , que je les rejetai avec beaucoup de hauteur , 8c pris la réfolution de mourir plutôt que d’y fouferire.

Je crois , dit miladi , qu’après cela il attenta fur votre perfonne ? N’eft - ce pas î Hélas ! oui , madame , répondis - je , 8c d’une manière bien cruelle : je fus à deux doigts de ma perte ; car ma- Tome IL F f

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dame Jewkes fe comporta rout autrement qu'elle n’auroitdû. Là-delTus je ris à miladi le détail de ce cruel attentat , & lui dis comment j’étois tombée ^ évanouie •, & comment me croyant mourante , ils s’abftinrent de me toucher. Cet indigne afTaut futil fuivi de quelqu’autre , dit miladi ?

Quelque tems après dans le jardin , répondisje , il n’en agit pas des mieux ; mais j etois tellement fur mes gardes & fi prête à prendre la mouche !

Mais , interrompit miladi , ne vous menaçoitil pas de tems à autre , & ne prenoit-il pas quelquefois fes airs terribles î S’il me menaçoit, madame , m’écriai - je ! Oui , certes j j’ai elTuyé des menaces tant & plus ; & j’ai maintes fois penfé en mourir de peur. Comment pouviez-vous foutenir cela, me dit- elle î car c’cft le plus audacieux & le plus hautain mortel que je connoiflè. Ce n’eft pas un cœur fans réfolution , mais un vrai lion pour le courage : il n’a jamais rien craint ni dans l’enfance ni à l’âge d’homme. J'ai moi-même une affez bonne dofe de fierté, ajolita-t-elie ; mais toutes les fois que je l’ai mis bien & dûment en colère , il m’a toujours fallu le rechercher pour i’appaifer de mon mieux. Car fâchez, mon enfant, qu’il n’efl: pas aifé de fe réconcilier avec lui, SC vous pouvez m’en croire.

Mais n’a-t-il jamais réitéré fes attentats , de-

nêcoMÉEtfsêk. 4j t puis qu’il eut commencé à faire profelfion de vous aimer honorablement ? Non , en vérité, riiadamé* répondis- je; il ne l’a jamais fait. Mais il a eu de longs combats avec lui-même, & avec fon orgueil* comme il l'appeloit , avant que de pouvoir s’abailîèr jufques-Jà. Il y a penfé & repenfé trèslerieùlèment : & une fois qu’il m’aVoit accabléé de fes bontés, & qu’il m’arriva de dire un motoii deux qui lui déplurent, il me chalîà de chez lui en une heure de tems, & pour ainfi dire fans congé; car il me fit partir comme un éclair, & me laiflà faire le chemin d’une journée vers la maifon dé mon père : il m’envoya enfuite un homme à che-* val , qui vint à toute bride me prier de là part dé revenir. Depuis ce tents-là , il m’a roujours traitée de la manière du «onde la plus obligeante & là plus gracieufe, & a enfin rendu mon bonhéut parfait.

Ce trait de vous châtier briifquement & dé Vous renvoyer chercher l’heure d’après , eft par- . lâitement de mon frère ; & vous ferez trop heuïeufe , en ca$ que vous le fâchiez , s’il ne vous châtie pas ainfi deux ou trois fois avant l’an révolu. Il en auroit fait autant à la plus grande dame du pays , s’il l’avoit époufée. Il a pourtant des Vertus auflî-bien que des défauts : car il eft généreux; là fierté même eft noble : il détefte les bafteftès * & met fon plus gland plaifir à faire du bien;

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mais il ne pardonne pas aifément une faute volontaire. Ii eft fage , prudent , fobre , 8c magna- . nime : il ne vous dira pas un menfonge &: ne cherchera pas à déguifer fes défauts 5 mais vous ne devez pas vous flatter , à ce que je crois , de lavoir à vous tout entier. v

Mais je ne rebattrai pas davantage ce fujet. Vous voyez dans quelle fureur il éroit contre moi. 11 a auffi paru être en colère contre vous : je crois cependant qu’il en feignoit une partie.

Madame , répondis-je , il a eu la bonté de me ' faire un très-beau fermon ; & je vois qu’il a été

bien férieufement en colère contre moi , & qu’il ne fera pas aifé de me comporter avec lui de manière qu’il n’y puifïe trouver à redire. Car je m’apperçois qu’il eft très-délicat & très-rafïné dans fès idées, mais pourtant ex&remement généreux, comme vous venez de le dire.

Fort bien, reprit miladi; je fuis charmée que tu aies effuyé un petit échantillon de fa colère ; autrement je me ferois imaginé qu’il y avoic de l’affedlation ; & je n’aime pas, non plus que lui, à être traitée avec un artifice indigne : s'il l’avoit fait avec moi , cela m’auroit bleflee jufqu’au cœur.

'Mais, mon enfant, ajouta- t- elle , je vois que vous tenez un journal de tout ce qui fe paffe , &C qu’il a fouvent trouvé le moyen de mettre la main deffus. Seriez-vous fâchée que je le viflTe ? Ce ne

pourroit jamais être à votre défavantage : car je vois que cela n’a pas été de peu de poids fur fort efprir. Je trouverois un plaifir extrême à lire d’ua côté la lifte de fes ftratagêmes, de lès attentats,, de les rufes, de fes menaces , 8c des propofitions qu’il vous a faites -, 8c de l’autre , toutes vos charmantes contre -batteries , qu’il ne fe lafTe point de louer, votre réftftance courageufe, la noble fermeté avec laquelle vous avez confervé votre vertu, 8c les progrès par lefquels fon orgueil a été féduit, 8c fon cœur amené à un amour honorable , jufqu’au moment où vous êtes devenue ce que vous êtes. Ce doit être une hiftoire extraordinaire, dont la Icélure non - feulement me fera beaucoup de plaifir , mais me réconciliera encore entièrement à la démarche qu’il a faite. C’eft un point auquel il faut vous dire que je n’ai jamais cru que je viendrois : car j’avois déjà fort avancé un mariage entre lui 8c miladi. Elifàbeth **; j’en avois déjà tant parlé, que le comte fon père 8c le duc de** fon oncle l’approuvoient : la jeune dame elle - même n’y avoic pas de répugnance -, 8c préfentement on va m’en taire impitoyablement la guerre ; 8c c’eft ce qui m’a rendue auftr furieufe que vous m’avez vue fur cette affaire. Mais fi je trouve par vos écrits que votre vertu n’a, que la récompenfe qu’elle mérite , ce fera une bonne excufs

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non- feulement pour moi , mais encore pour lu] „

qui fera que je vous aimerai mieux.

Il n’y a rien, lui dis -je, que je ne vouluflo faire pour obliger miladi ; mais mes pauvres païens, qui auraient mieux aimé me voir enterrer toute vive , que féduite par le plus grand des princes * les ont a<ft'-iellemenc entre leurs mains. Votre cher frère les leur a demandés , pour le tems où ils en auront fini la le&ure : mais , s’il m’en donne la permiffion , je les montrerai de tout mon coeur à miladi , perfuadée quelle m’accordera la même indulgence que j’ai trouvée chez lui, quoique je l’aie traité fort librement tout le tems qu’ont duré fes dcffeins criminels ; & qu’elle voudra bien regarder mes écrits comme les fentimens tout nuds de mon çcpur , que j’ai communiqués de tems en tems à ceux fur l’indulgence defquels je pouvois compter , §i. pour lefquels je les avojs mis fur le papier.

Donnez-moi tout à l’heure un baifer, me dit miladi , pour l’aimable cpmplaifimce que vous voulez bien avoir pour moi : car je ne doute point que mon frcre ne confente que je les voye, parce qu’ils ne làuroient que vous faire beaucoup d’honneur , & que je vois qu’il vous ^ime plus que perfonne au monde,

J’ai entendu parler de vos parens, de la manière du monde la plus avantageufe , çontinua miladi.

Ils font j dit-on, induflricux , honnêtes, fort fenfés, d’un excellent coeur , 5c connoiflent le monda: comme je ne doute pas de la générofité de mon frère , je fuis ravie de ce qu’ils feront une figure paflable aux yeux du public.

Madame , lui dis-je , c’eft le plus honnête , le plus tendre , 5c le plus religieux couple qu’il y

ait fous le ciel. Ils ont autrefois été fur un très-

bon pied , 5c ont élevé une grande famille donc je fuis la plus jeune : mais ils ont elïiiyé bien des malheurs, pour avoir fait plus qu’ils ne pouvoient en faveur de deux de mes frères qui font morts l’un & l’autre , 5c dont ils s ’étoient obligés de payer les dettes. De cette manière ils furent; réduits fort bas , 5c privés tout par des créanciers fans pitié , quoique la plupart des dettes ne leur fulTenc pas perfonnelles. Mon père , qui entendoit un peu les comptes , 5c qui écrivoit afTez bien , ayant inutilement eflàyé de mettre fur pied une petite école de campagne , ils furent obligés de travailler durement de leurs mains : mais ils font toujours demeurés honnêtes , conrens de ce que la providence leur envoyoit, ne murmurant jamais contr’elle , s’aimant d’une tendrelTe mutuelle , & , malgré tous leurs malheurs 5c leur extrême pauvreté , toujours au-deflus de toutes les tentations. Audi n’avoient-ils d’autre crainte que celle de me voit viçieufe , 5c céder à la tentation

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pour l’amour des biens temporels. C’eft à la graca tlê dieu, à leurs bonnes leçons, & à celles que feu ma chère maîtreffe votre diçne mère a bien voulu m'inculquer , que je dois la confervation de mon innocence , 8c l’état heureux auquel je me vois élevée aujourd’hui.

Elle eut la bonté de me rebaifer encore. II. y a, me dit relie, une fi noble fimplicité dans ta narration, une candeur fi honnête dans ton ame, 8c , malgré le changement de ton état , une humilité fi touchante dans ta conduite , que je crois qu’il faudra que je t’aime malgré moi 8c mes dents. Je fuis bien allurée, ma chère Pamela, que la vue de vos papiers couronnera cet ouvrage, qu’elle bannira de mon cœur tout relïentiment fïir l’alïàire de miladi Elifabeth , juftifiera la conduite de mon frère , & tournera en meme-tems à votre honneur éternel , & à celui de tout notre fexe. Je ne fais donc nul doute que mon frère ne m’en permette la le&ure.

Je pi’îs tout dire devant vous , mademoifelle Worden , dit miladi à (à femme de chambre. Vous ne faites pas femblant d’avoir entendu notre converfation : mais je vois qu’elle vous touche beaucoup. Avez -vous entendu rien de plus joli, de moins affeéfé , de plus fincère , de plus franc 8c de plus naturel 2 Non , jamais de ma vie , madame ^ répondit-elle , & c’eft le plus grand de tous les

plaîfirs pour moi , de voir une fi heureufe réconciliation avoir lieu en faveur d'un fi parfait mérite.

J’ai découvert tant de prudence dans mademoifeile Worden , dis-je à miladi , que tant pour cela , qu’à caufe de la confiance dont vous l’honorez , je n’ai fait nul fcrupule de dire librement ma penfée devant elle , 8c de blâmer mon cher maître où il étoit blâmable , aulfi-bien que de reconnoîrre fon incomparable bonté envers moi depuis ce tems-là ; bonté qui furpaiïe affùrément tout ce que je puis mériter. Il fe pourroit bien que non , reprit miladi. J’elpère que vous ferez le bonheur l’un de l'autre : Je vais à préfent me lever, lui dire toutes mes penfées 8c le prier de me laifTer lire vos papiers -, car je m’en promets un extrême plaifir , & ne plaindrai pas la peine du voyage que je ferai pour vous aller voir à l’autre maifon , 8c pour les aller prendre.

Les bonnes grâces de miladi, lui dis-je, éroîent four Ce que j’avois à fouhaiter ; fi j’ai le bonheur de les polféder , avec la continuation des bontés de votre cher frère pour moi , je ferai tranquille , quoi qu’il puilfe m’arriver d’ailleurs.

De cette manière je pris congé d’elle , 8c me retirai ; 8c elle dit avec tranfport à mademoifelle Worden allez haut pour que je l’entendilTe : La

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charman'c créature ! mademoifelle Worden , je nç iàis lequel des deux l’emporte de fan cœur ou de fa perfonne ; & cela à un âge fi tendre I Mon frère a vraiment un beau champ pour l’aimer.

En vérité, mes chers parens , je dois bien craindre à préfent cfe me trop enorgueillir»

Je fus bien tentée de faire à miladi quelques; queflions fur mademoifelle Sara Godfroy ; mais je penlài enfuite qu’il valoit mieux m’en taire , pqifqu’elie s’en étoit tûe elle -même. J’en entendrai parler peut- être plutôt que je ne voudrois. J ’efpère cependant que non. Je fouhaiterois pourtant bien favoir fi elle eft morte ou en vie.

Nous déjeunâmes enfemble de la meilleure humeur du monde : miladi m’accabla d’honnêtetés^ Si , fur fit demande , mon maître lu; accorda {ans héfiter la permiffion de lire tous mes papiers y quand vous me tes auriez rendus. Il lui dit qu’ij étoit sûr qu’en les lifant elle diroiç que j’avois bien mérité 1a fortune qui m ’étoit échue en partage , & qu’elle penferoit que fa vie entière , paffée à m’accabler des marques de fa rendrefle , fuffiroit à peine pour me récompenfer de rua vertu y Si pour contrebalancer mes foufirapces.

Miladi étant réfolue de partir le lendemain au marin pour aller retrouver milord Davers, mon maître ordonna que tout fût prêt aulîî pour foa

récompensée. 45 9

départ pour le Comté de Bedfort. Ce foit nos bons voifins viendront fouper ici , pour prendre congé de miladi & de nous.

Mercredi au foir.

i E N de particulier ne fe pafla à dîner ni à fouper, que les plus tendres marques de bonté &C de condefcendance de miladi Davers à mon égard, mille & mille pplitefles de la part de la famille de M. Peters, de celle du chevalier S**, de miladi Jones , &c. des fouhaits réciproques de fe revoir tous , & une promefle obtenue de mon bienfaiteur qu’il tâcheroit de venir paffer quinze jours ou trois femaines dans ce pays avant l'hiyer. Je finirai donc cet article en vous obfervant , que je difpolâi de l’argent que mon maître avoit eu la bonté de me mettre entre les mains , félon les proportions qu’il m’avoit marquées lui-même. Je donnai à madame Jewkes fa part, &c d’une manière qui lui plut infiniment. Elle me fouhaita , les larmes aux yeux , toute forte de bonheur , & me pria , en propres termes , d’oublier toute fon iniquité paiTée envers moi. Jé demandai à mon maître la permiifion de préfenter cinq guinées à mademoifelle Worden , pour avoir une paire de gants , ce qu’il me dit être très-bien penfé.

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Samedi. . .

Jeudi matin miladi partit pour fa maifon decampagne ; 8c mon meilleur ami & moi, accompagnés de M. Colbrand , d’Abraham & de Thomas, partîmes pour la chère maifon où nous fommes. Miladi quitta fon frère d’une manière fore tendre , 8c me fît promettre de lui envoyer mes papiers : je comprends quelle veut en amufer miîadi Elifabeth , quelques autres dames de fes plus intimes amies , & milord Davers ; 8c je crois quelle efpère trouver dans cette ledure quelques raifons d’exeufer le choix de fon frère.

Mon bien aimé maître ne fut qu amour 8c que tendreffe fur toute la route, comme ill’eft en tout lieu & en toute occaiîon. O la charmante différence que celle que j’ai trouvée entre ce voyage , 8c celui où, contre tous mes fouhaits, je fus amenée à la maifon du comté de Lincoln , au milieu d’un monde de terreurs ! Avec quelle ardeur n’en benis-je point dieu ! Je le fis, en vérité, à chaque détour , & à chaque relais.

• Nous n’arrivâmes ici qu’hier l’après - dînée.. 'Abraham prit les devans à cheval pour aller avertir que nous venions; & j’eus la fatisfadion , en mettant le pied dans la maifon , d’y trouver tous ceux que je fouhaitois d’y revoir.

tt Ê C O M PENSÉE. 4^1

Lorfque le carrofïe entra dans l’avant - cour , je fus faille d’un vif fentiment des grâces 8c des miféricordes de dieu, en me rappelant de quelle manière on m’avoit enlevée la dernière fois que j’avois vu cette inaifon, 8c comment j’y avois pris congé des autres domefliques , comme une pauvre jeune fille que fou maître met dehors , 8c en m’y voyant enfin de retour après mille dangers courus , avec le titre charmant de fon époufe , 8c de maîtrefTc de cette meme maifon dont j’avois été chalTée. Ce fentiment fut fl fort, qu’à peine pouvois-je foutenir la joie dont il rempliffoit mon cœur. Mon maître vit la violence de mon émotion, 8c me demanda tendrement pourquoi je paroiffois fl agitée. Ah! monfieur, m’écriai -je en portant fa main à ma bouche , les faveurs de mon dieu, & votre bonté pour moi en rentrant dans cette chère maifon , font au-delà de tout ce que je puis exprimer. A peine en puis - je foutenir la penfee. O joie de ma vie! me dit-il avec tranfiport , & en me baifant réciproquement la main, foyez mille fois la bien-venue chez vous ! Tous les domefliques inférieurs étoienr aux fenêtres à nous obferver fans fe montrer qu’à demi. Il me donna la main avec une bonté qui me mettoit à fon niveau ; me mena dans la falle d’un air triomphant , 8c m’y baifa le plus tendrement du monde. Encore une fois , ma très-chère époufe , me

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dit-il , foyez la bien-venue à pofleder une maifoti ' qui n’eft pas plus à moi qu’à vous.

Permettez, mon cher monfieur, lui dis- je en me jetant à fe's pieds , de bénir ainfi dieü , & de

vous remercier , lui de toutes fes faveurs , &c vous

de vos bontés. Ah J fi je puis me comporter de manière à n’en être pas abfolumeht indigne, quel ne fera pas alors mon bonheur ! Ma chère , me dit- il, je ne demande à dieu , pour être le plus fatisfait de tous les hommes , qu’une vie aflèz longue , & aflez de fanté , pour pouvoir récompenfer fuffifamment tous vos mérites.

Où eft donc madame Jervis , dit-il à Abrahant qui paffa devant la porte, où eft-elle ? La voici * s’écria- 1- elle en entrant tout-à-coup, la voici* mes chers maître & maîtreflè ! j’attendois impatiemment le moment d’être appelée pour venir vous féliciter l’un & l’autre. Je courus à elle, lui paffai mes bras au cou & la baifai. O ma chère madame Jervis , lui dis - je , ma fécondé mère ! recevez votre heureufe , votre mille fois heureufè Pamek ; & joignez-vous à moi pour bénir dieu Sc notre commun maître , des grandes chofes qui font arrivées. Je penlài m’évanouir dans fes bras de l’excès de ma joie , en revoyant cette bonne & chère amie, qui avoit été fi fouvent le témoin de mes détrefTes, & qui l’étoit enfin de mon triomphe, Vous me faites trop d’honneur, ma chère

RÉCOMPENSÉE. 4«TJ

dame , me dic-clle. Ma vie entière fe pafTera à vous témoigner la joie que je reflens de vous voir récompenfée d’une bonne fortune que vous méritez tant , & à vous marquer, par mon iefpeéi, combien je fuis reconnoiffante des bontés dont vous m’avez comblée dâns votre obligeante lettre. C’cft ici , repris - je en lui montrant mon maître , c’eft ici que vos remercîmens & les miens doivent tous s’adrefler : car notre cher maître m’a accordé cette grâce , que je puis bien appeler un gràuU bonheur, dès le moment que je la lui ai demandée. Moniteur , lui dit-elle , je reconnoîtrai route ma vie votre bonté ; je vous demande mille pardons de la démarche mal placée que j’ai faite de m’adreiTer à miladi Davers. Il eut la bonté de la baifer. A préfent, madame Jervis, lui dit-il, il n’eft plus queftion de tout cela. Je ne me fouviendrai de ma vie que vous m’ayez défobligé. Je vous ai toujours confidérée, & je vous eftimerai déformais de plus en plus , pour l’amour de Cette aimable perlonne , que je puis appeler à préfent , 8c aved une làtisfaélion lî pure, ma chère époufe. Dieu vous cbmble à jamais de bénédi&ions , lui dit-elle ! puiifiez-vous paifer enfemble la vie la plus longue 8c la plus heureufe , 8c être à jamais des objets d’envie & d’admiration pour tous ceux qui vous connoîtront !

Et où eft donc le bon Longrrian , dit moa

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maître ? Où eft Jonathan ? Allons, ma chère , dis-* je à madame Jervis j faites-les-moi voir tout-àl’heure , &c allons enfemble là - haut vifiter ces chers appartemens , que j’ai vus ci - devant avec des émotions fi différentes de celies qu’ils me cauferont à l’avenir. *

Nous allâmes vifiter un par un tous les appartemens du logis , la chambre où je me réfugiai quand mon maître me pourfuivoit -, l’appartement de ma maîtrefle , la chambre où étoit fa toilette , celle de madame Jervis , làns oublier fon cabinet ; la petite chambre où je couchois moi-même , ôc la chambre verte. Je m’agenouillai féparément dans chacun de pes endroits, & j’y bénis dieu de mes délivrances paflees , & de mon bonheur prélènc^ La bonne Jervis fut touchée jufqu’au fond de lame du zèle & du plaifir avec lequel je préfentai mes actions de grâces au dieu tout bon. Ma chère , mon excellente maîtrefle, s’écria- 1- elle , vous avez toujours cette ame pieufe , humble & bonne que je vous ai connue , & votre mariage a aurané augmenté le nombre de vos agrémens que j’efpère qu’il augmentera celui de vos félicités.

Ma chcre madame Jervis , lui dis-je , vous ne favez pas par quelles épreuves j’ai pafle ! Vous ne favez pas quelle heureufe créature je fuis à préfent: j’ai mille & mille chofes à vous dire, & une femaine entière ne fuffiroit pas pout vous mettre au fait de

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tout , quand meme j’en employerois tous les inftans à vous dire ce qui m’eft arrivé. Je ne doute nullement que nous ne menions enfemble une vie douce & heureufe. Mais de quelque manière que vous m’appeliez devant les étrangers, je vous enjoins , ma chère madame Jervis , lorfque nous ferons têt» à tête , de ne m’appeler jamais que votre Pamcla . Car ne ferois-je pas la plus ingrate de toutes les créatures, fi, après avoir reçu tant de faveurs de mon dieu , j’ouhliois de les attribuer à fa divine bonté , &C m’en faifois un prétexte pour devenii infolente ! J’efpère bien , au contraire , que ma reconnoiflànce augmentera d’autant plus que je ferai plus comblée de fes grâces , & que je redoublerai d’humilité à mefure que dieu, qui eft l’auteur de ma félicité, voudra bieh continuer de me rendre heureufe par des faveurs extraordinaires.

Nous redefeendîmes dans la falle où «toit mon cher maître. Qu’on rappelle M. Longman , dit-il dès qu’il m’apperçut : ma chère , ajouta-t-il , il fouhaite ardemment de vous voir. Longman rentra jdans le moment : Mon aimable maîtrelTe , me dit-il , ( car je puis , grâces au ciel, vous appeler à préfent de ce nom , ) dieu veuille vous combler de fes bénédictions ! Ne vous le difbis-je pas bien, madame , que fa fage providence fàuroit bien vous trouver? Ah ! monfieur Longman, m’écriai-je , que de grâces j’ai à rendre à dieu de toutes fes faveurs! Tome IIt G g

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Eh bien, mon cher monfieur Longman , ajoutai- je en lui prenant la main , comment vous portez-vous? Je fuis enchantée de vôus voir. Je vous dois une eftime éternelle : vous ne {auriez croire jufqu’à quel poinc je fuis redevable d& mon bonheur préfènt à la provilîon de plumes , d’encre & de papiex donc vous m’aviez munie. Je compte que vous êtes réconciliés , mon cher maître & vous. Madame , me dit-il avec extafe , que vous êtes bonne! En vérité, ma joie me tranfporte , Sc je ne faurois la contenir. Et le bon homme s’efluyoit les yeux en difant cela.

Oui , oui , reprit mon maître , j’ai déjà dit à M. Longman , que je lui étois obligé d’être revenu chez moi fi volontiers ; & que j’oublierois entièrement qu’il fe fût adrefle à miladi Davers. J’efpère qu’il fe recrouvera ici auftî tranquille & auflï heureux qu’il peut le fouhaiter. Monfieur Longman, ajouta ce cher maître , j’ofe vous promettre que ma compagne que voici fera tour fon poftîble pour que cela foit. Dieu vous bénifle l’un & l’autre & le lien qui vous unit , lui répondit-il ! Mon cœur eft tout fier de voir ce qui eft arrivé: dès que j’en ai eu appris la charmante nouvelle , je fuis revenu ici avec une double fatisfadion. Souvenez - vous , monfieur , ajouta-t-il , que c’eft le vieux Longman qui vous le dit ; dieu vous bénira de plus en plus pour ce que vous avez fait. Vous ne favez pas

Combien dames vous avez rendues heureufes par une fi noble adion ! J’en fuis charmé , lui die mon maître: ce qu’il y a de bien sûr, c’clt que je me fuis rendu heureux moi-même. Je ne puis m’empêcher, monfieur Longman,de vous reconnoître pour un certain Quelqu’un. Cependant , comme vous n’êtes pas un jeune homme , & que, par conféquent, vous ne me donnerez pas de jaloufie , je puis vous permettre de féliciter ma chère femme de la manière la plus tendre. Que je meure , reprit-il , fi vous ne me mettez la plus vive joie au cœur en m’accordant cette grâce : j’en mourois d’envie , & n’ofois prendre cette liberté. Ma chère , me dit mon maître , recevez le compliment d’un des plus honnêtes hommes d’Angleterre , qui a toujours révéré vos vertus. Là-deflus , le bon homme me falua très-refpeétueufement: Dieu vous comble l’un & l’autre de toutes fes bénédictions-, nous dit-il en mettant un genou en terre ! 11 faut , ajouta-t-il , que je me retire ; il le faut abfolument ; je ne me pofsède pas ; & en difant cela , il partit.

Votre bonté n’a point de bornes , dis-je à mon cher maître : puiffe ma reconnoiflànce n’en avoir jamais aufli ! Quand le bon homme s’eft approché de vous , répondit mon maître , il l’a fait avec tanc de refpect , & en même tems avec tant de tendrefle , qu’en le voyant j’ai cru qu’il avoir grande envie d’embrafler mon cher ange j 8c je ne pouvois p^

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moins faire que de donner cette làtisfaéfion à un cœur fi honnête. Que je fuis hcureufe , lui dis-je en baifatit fa main avec tranfport -, car à préfent je la baife ave» auffi peu de façon que fi c’étoit la mienne.

Quand le bon vieux Jonathan entra pour nous fervir au dîner, il étoit, comme à Ion ordinaire, de la plus parfaite propreté , & portoit toujours là cheveluré blanche & vénérable. Eh bien, monfieur Jonathan ,lui dis-je , comment vous portez-vous? je fuis ravie de vous voir. Grâces à dieu , vous paroiffez auffi bien que jamais. Ah ! ma chère dame, me dit-il , je fuis mieux que je n’ai été de ma vie, du feul plaifir de voir ce que je vois. Dieu vous bénifTe , 8c mon cher maître ! J’efpère , monfieur , ajoura-t-il , que vous me pardonnerez toutes mes fautes paffées. Oui , oui , Jonathan , répondit mon maître , je vous les pardonnerai fans doute , 8c d’autant mieux que vous n’en avez commis aucune dont votre confidération pour ma chère époufe que voici , n’ait été l’occafion. Je vous dirai à préfent que vous n’en fauriez commettre déformais , parce que vous ne fauriez jamais l’eftimer afiTez. Monfieur eft extrêmement bon en vérité , lui dit Jonathan -, je ne manquerai pas afïurément de prier dieu pour vous deux.

Après le dîner , monfieur Longman entra , parla 4e quelques affaires confiées à fes foins , 8c dit

enfuite à mon maître : Monlîeur, tous vos domeftiques font heureux à préfent : car Robert , qui vous a quitté, vient d’hériter d’une fort jolie fuccefïion , fans laquelle il feroit encore à votre fervice. Hier, il étoit encore ici pour s’informer quand vous & madame y feriez de retour , &c il fe flattoit de pouvoir vous y rendre fes devoirs. Vraiment ! dit mon maître , je ferai ravi de voir le bon Robert : car c’eft encore un de vos favoris , Pamela. Je vois qu’il étoit bien tems que je vous époufalTe , quand ce n’auroit été que pour me concilier les égards de tous ceux qui font chez moi. Il y a , repris-je , dix mille raifons pour lefquelles je dois me féliciter de la bonté que vous avez eue.

J’allois dire, interrompit M. Longman , que tous les domeftiques de monfieur étoient heureux , excepté un feu!. Vous voulez parler de Jean Arnold , répondit mon maître. Il eft vrai , reprit-il , Sc j’efpcre que monfieur me le pardonnera. Ah ! monfieur Longman, lui dis- je, ma prière eu faveur du pauvre Jean a déjà été exaucée complettement : je ne l’ai pas vu encore : il faut le lailîer , peut-être fera-t-il fortune. Il faut avouer , reprit M. Longman , qu’à prendre en gros toute la conduite de Jean , elle n’eft pas abfolument édifiante : mais il honorait tant monfieur , & avoit tant de confidération pour madame , qu’il eût fort fouhaité obéir à tous les deux; & de cette manière il n’a été

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fidelle ni à l’un ni à l’autre. Le pauvre homme en a prefque la mort au cœur. 11 ne veut point chercher de condition , & dit qu’il faut qu’il foit au fervice de monfieur, ou que bientôt il meure miférable. Madame Jervis étoit pour lors dans la folle. En vérité , dit-elle , le pauvre garçon n’a pas laifië paffer un jour fans venir ici , depuis qu’il a appris les bonnes nouvelles qui nous ont caufé tant de joie à tous : & il dit qu’il efpère qu’on lui pardonnera. Eft-il actuellement dans la maifon , dit mon maître ? Oui , monfieur, reprit madame Jervis ; ïl étoit ici quand vous êtes arrivé -, il s’cfl: caché pour pouvoir à la dérobée vous voir defcendre de carrofle. J’ai cru que la joie lui tourneroit la tête , quand il a vu monfieur conduire madame dans la maifon. Pamela , me dit mon cher maître , c’efi: à vous de faire de Jean tout ce qu’il vous plaira. Vous avez plein pouvoir. Eh bien donc , repris-je , qu’on le faffe entrer.

Le pauvre garçon parut auflïtôt , mais avec tant de confufion , que je n’ai de ma vie vu de contenance exprimer fi vivement le fontiment intérieur d’une faute , par un mélange de honte & de joie. Eh bien , Jean , lui dis-je , comment vous portezvous ? je compte que vous êtes en bonne fanté. Le malheureux pouvoit à peine articuler ; il regardoit mon maître d’un air intimidé, & paroifloir jeter les yeux fur moi avec plaifir, Jean , dit mon maître ,

il n’y a pas moyen de rien reprocher à un homme qui s’en reproche déjà tant lui-même. On dit que vous voulez me fcrvir malgré moi 8c mes dents v mais je vous livre en entier à mon époufe que voilà: vous êtes abfolument à fon bon plaifîr. Vous voyez, Jean , lui dis-je » l’indulgence de votre bon maître. Je puis bien pardonner, ayant un lî généreux exemple devant les yeux. J’ai toujours été perfuadée de vos honnêtes intentions : toute votre faute a été de n’avoir pas fu diftinguer entre votre devoir envers votre maître , 8c votre bonne volonté pour moi. Déformais , vous ne ferez plus en doute là-deflus , grâces à la bonté de votre cher maître. Je ne ferai que trop heureux , dit le pauvre garçon. Dieu bénilTe moniteur I Dieu bénilTe madame ! Je fuis à préfent dans la joie de mon cœur de vous fervir tous deux -, 8c je ferai le meilleur domeftique du monde , ou je ne pourrai. Eh bien , Jean , lui dis-je , vos gages courront comme Ci vous n’aviez pas quitté votre maître. Ne puis-je pas le lui promettre , moniteur , dis-je à mon cher époux ? Oui , fans doute , ma chère , reprit-il , 8c même augmenter fes gages , lî vous trouvez que fon fervice le mérite. Je vous rends un million de grâces , dit le pauvre homme. Je fuis plus que fatisfait , 8c ne demande point d’augmentation de gages. Là-deflus il fe retira tout tranfporté, au grand contentement de madame Jeivis & de JYI. Long-

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man ; car, quoique fa faute les eût animés contra lui pendant qüc les chofes fembloient en mauvais train pour moi , Jean avoit toujours eu leur affedion & celle de tous fes compagnons do fervice.

Quand M. Longman & madame Jervis eurent dîné, ils rentrèrent dans la faite , pour voir fi on n’avoit rien à leur ordonner. Allons , monfieur Longman, dit mon cher maître en rempliflânt de vin un grand verre , je m’en vais vous porrcr la fanté du plus heureux & du plus honnête couple de toute l’Angleterre , du père & de la mère de mon aimable Pamela. Je vous rends mille grâces, monfieur , lui dit Longman.

Il me femble , continua mon maître, que le petit bien du comté de Kent a befoin d’un économe à part. Et comme il eft un peu loin de votre chemin , j’ai penfé,mon cher Longman, que, fi M. Andrevs vouloir l’accepter, il pourroit prendre la ferme que Hodges a eue , Sc ménager toute cette affaire-là pour moi. Nous garnirons amplement la ferme , pour la lui rendre commode & agréable ; & je m’imagine que, s’il veut bien en prendre tout le foin fur lui , il vous foulagera autant par-là qu’il me fera plaifir.

Monfieur ne pouvoit jamais mieux faire , ïépondit Longman j & quelqu’un m’a fait entendre , que vous pourriez bien , fi vous le vouliez ,

augmenter ce bien-là , en faifant l’acquifition d’un autre morceau d 'égale valeur qui y ell contigu. Et comme vous avez rant d’argent de relie , je ne vois pas que moniteur puiffe mieux faire. Eh bien, dit mon maître , vous m’en donnerez les tenans & aboutillàns une autre fois , & nous verrons ce qu’il y aura à faire. Mais , ma chère , ajouta-t-il, vous aurez la bonté d’en faire l’ouverture à votre père.

J’ai trop d’argent oifif, moniteur Longman , continua-t-il. D’un autre côté , j’en veux dépenfer en livrées & autres chofes que l’occafion préfento' requiert , autant &c d’aulïï grand cœur , que fi j’avois par impolïîble époufé une dame dont le bien fut égal en degré au mérite de ma Pamela. Je compte que vous avezaulfi une alFez bonne fomme en main. Oui, certes, moniteur, reprit-il , & beaucoup plus que je ne voudrois. Mais , fi vous n’achetez pas la petite ferme du comté de Kent , j’ai en vue un bien hypothéqué , qui , je crois , fera auffi bien votre affaire. Quand les chofes en feront venues à une plus grande maturité , j’aurai l’honneur d’en parler à moniteur.

J’ai emporté , lui dit mon maître , au comté de Lincoln , plus de fix cens guinées , dont je m’attendois d’y laifler la plus grande partie : ( grâces à dieu 1 vous n’en avez rien fait , me dis-je en moimême, car vous lavez qu’il m’en offrit cinq cens.) mais, continua-t-il }je n’en ai pas dépenfé plus de

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deux cens cinquante ; de forte que j’y en ai laifle deux cens dans mon bureau ; parce que j’y retournerai avant l’hiver pour y pafler encore quinze jours ou trois femaines , & j’en ai rapporté deux cens. J’ai d’ailleurs des fommes ici en deux ou trois endroits. Je ne fais pas le montant , mais le compte en eft dans mon porte- feuille, que j’ai laifTe dans ma bibliothèque.

Pamela , ajouta-t-il , vous avez fait quelques petits préfens le jour de nos noces aux domeftiques qui y étoient. Je vous remettrai les deux cens livres fterling que j’ai rapportées, afin que vous en faffiez autant aux domeftiques qui font ici.

Mon cher monfieur, m’écriai-je , je fuis honteufe de vous coûter tant, 8c de valoir fi peu 1 De grâce , ma chère , reprit-il , n’en parlez pas davantage.

Savez-vous bien , madame , interrompit M. Longman , que , des biens que monfieur a , tant fut les fonds publics qu’ailleurs , il pourroit acheter la moitié des gentilshommes qui font fes voifins î II n’apasbefoin d’argent, & en accumule tous les ans; 8c ce feroit dommage que monfieur ne fe fût pas marié comme il a fait. Cela eft bien vrai , monfieur Longman , dit mon maître ; 8c tirant enfuite fa bourfe : ma chère , me dit-il , comptez deux cens guinées,& me donnez le refte. Je les comptai. Prenez-les, me dit-il alors, 8c les appliquez aux

ulàges dont je viens de parler. Mais à propos , nionlieur Longman , ne laiffcz pas coucher le loleil, fans apporter à ma chère enfant cinquante livres fterling , qui , fuivant ma promefle , lui font dûes aujourd’hui ; & vous lui en payerez autant tous les trois mois , à compter de ce jour ; ce qui fera deux cens livres fterling annuellement. Cette Ibmme lui appartient, pour en difpofer à fa volonté & (ans rendre compte , & pour l’employer d’une manière qui attirera la bénédidion fur nous tous: car elle étoit i’auinônière de ma chère tnère , 8c fera la mienne & la fienne propre. Je vais la lui livrer à l’inftant, dit M. Longman.

Dès qu’il fut parti , je regardai mon maître , en jetant en même tems un coup-d’œil fur madame Jervis. Il me fit un ligne d’approbation. Ma chère madame Jervis , lui dis-je en prenant vingt guinées & les lui préfentant , acceptez ceci comme une paire de gants que je vous offre à l’occafion de mon heureux mariage la fomme n’eft pas plus forte que celle que mon généreux maître m’a fait donner à madame Jewkes ; ainfi , vous qui y avez un tout autre droit qu’elle par l’affe&icn que je vous porte , vous ne devez pas les refufer.

Madame Jewdces étoit fur les lieux au moment fortuné , me dit-elle ? Oui , reprit mon maître ; mais Pamela eût ét^gravie de vous y avoir plutôt qu’elle. AfTurément, repris-je , 6c plutôt qu’aucune

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autre perfonne , ma feule mère exceptée. Elle reçut le préfent avec plaifir , & nous en remercia beaucoup. Mais je ne vois pas pourquoi elle m’en remercierait , moi qui n’en méritois pas moi -même le quart.

Je voudrais , ma chère , me dit mon maître , que vous obligealïez M. Longman par ces manières engageantes qui vous font fi particulières* à accepter la même gratification.

M. Longman fut bientôt de retour de fon office, & m’apporta les cinquante livres fterling. J’ai , me dit-il en me les donnant , enregiftré ce nouvel article avec un extrême plaifir : & mes livres portent déjà: A madame B * * * , cinquante livres fierling , de laquelle fomrne je lui ferai redevable à tous les quartiers. Que ferai-je * mon cher monfïenr, dis-je à mon maître, étant fi pauvre par moi-même, & fi riche de vos libéralités ? Je dois être honteufe de recevoir toutes les faveurs dont votre bonté (ans bornes veut m’accabler : mais , en vérité , ce ne fora pas fans vous en rendre compte. N’en dites pas un foui mot de plus , ma chère , reprit-il : n’êtes-vous pas ma femme ? Ne vous ai- je pas donné droit à tous mes biens î Ce que vous en avez eu jufqu’ici n’en eft qu’une légère portion.

Vous voyez l’un & l’autre , dis-je à M. Longman & à madame Jervis , de qyjflle manière je fuis accablée de faveurs impayables. Dieu bénifle 8c

celui qui les fait & celle qui les reçoit, dit M. Longman. Je fuis bien afluré qu’elles rapporteront un bon intérêt -, car madame a toujours eu l’ame généreufe & bienfaifante , Sc j’ai été témoin du plaifir qu’elle goûtoit à diftribuer les aumônes Sc les dons de feu ma maîtreflè.

Je gagerois bien , monfieur Longman ,lui dis- je , que , quelque prête que vous trouviez à propos que je fois à recevoir pour rien des fommes confidérables , vous vous offenferiez fl je vous priois d’accepter de ma part une paire de gants feulement, à l’occafion de mon heureux mariage. Il parut un peu embarralfé de la réponfe qu’il devoit faire. Si M. Longman vous refufe , ma chère , me dit mon maître , on pourra bien dire qu’il aura refufé votre première faveur. A ce mot , je mis vingt gainées dans (à main : mais il ne vouloir abfolument en prendre que cinq. Monfieur Longman, lui dis-jc, j’exige abfolument que vous m’obligiez pour cette fois fans réferve , autrement je croirai que vous avez pris mon offre pour un affront. Eh bien , dit-il , puifqu’il le faut abfolument , je fais bien ce que je fais. Et que favez-vous , monfieur Longman, lui dis-je ? Je fais , reprit-il } que je ne toucherai à cet argent qu’au jour de la naiffance de mon jeune maître , qui arrivera , je i’efpère , avant un an d’ici.

Comme je ne m attendois à yen de femblable de

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la part du vieux M. Longman , je regardai mon maître , & rougis enfuite fi terriblement , que j’en baiffai la tête malgré moi. Bravo ! monfieur Longman , dit mon maître avec tranfport , & en me prenant dans fes bras. O ma chère ame ! s’écria-t-il , dieu le veuille & le faiTe ! Monfieur Longman, vous m’avez Fait un plaifir infini ; & cependant je n’aurois ofé de ma vie en dire autant que vous. Madame , continua le vieillard , je vous demande bien pardon , & j’efpère que vous ne vous fendrez pas offenfée. Mais , puifque mon bon maître le prend fi bien , prenez-le comme il vous plaira j mais je le dirois encore dix fois tout de fuite , s’il ne falloir que cela pour que la chofe arrivât. Madame Jervis , dit mon maître , la chcré créature que vous voyez , porte la déiicateffe à l’excès , & vous ne devineriez jamais la vie qu’elle a menée depuis notre mariage. Je trouve , dit madame Jervis , que M. Longman a parlé comme un oracle •, &c fes elpérances font bien les miennes aulfi.

M. Longman s’étant retiré, peu après m’avoir tendue muette & confufè : Qu’eft-ce qui vous fait ainfi baiffer les yeux , ma chère , me dit mon maître. Le bon homme n’a , ce me femble, rien dit de fort choquant. Je ne m’y attendois pourtant pas de fà part , lui dis-je. Je ne me doutois que de quelque badinage innocent. Eh bien , ma chère , ce qu’il a dit n’écoit aulîï qu’une plaifanterie des plus

innocentes ; 8c je ferai fâché contre vous , fi vous n’en voulez pas dire autant. Allons , parlez devant madame Jervis. Monfieur, repris-je,je fouhaitc de voir arriver tout ce qui peut vous faire plaiûr. C’eft parler comme mon aimable femme fait le faire, me dit-il en m’embralfant très-tendrement.

Quand les domeftiques eurent dîné, je demandai à voir les fervantes. Elles vinrent toutes quatre à la fois. Soyez la bien-venue chez vous , madame , dit Rachel -, nous fommes toutes ravies de vous voit ici , 8c plus encore de vous y voir notre maîtreffe. Ah! mes chères 8c anciennes connoiffances , leur dis-je , je fuis charmée de vous revoir. Comment vous portez-vous, Rachel ? Comment vous portezvous , Jeanneton î Et vous , Nannette ? Et vous , Cécile? Je leur pris la main à toutes , & j’aurois pu les baifer; car, difois-je en moi-même, je vous baifâi toutes avec triftefie la dernière fois que je vous vis •, pourquoi ne vous baiferois-je pas toutes aujourd’hui avec joie ? Mais je m’en abftins , à caufe que leur cher maître étoit préfent.

Elles paroifloient toutes tranfportées de me voir, 8c mon cher maître fembloit fe déleéter à cette fcène. Mes bonnes filles , leur dit-il , vous , voyez votre maîtreffe. Je n’ai pas befoin de vous recommander de la refpe&er ; car vous l’avez toujours aimée ; 8c elle aura le pouvoir autant que ^inclination d’être bonne envers celles qui le

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mériteront. En vérité , leur dis-je , vous aurez toujours une tendre amie en moi. Votre cher maître m’a ordonné d’en donner autant à chacune de vous, afin que vous puiflîez vous réjouir de mon bonheur. En difant cela , je leur donnai à chacune cinq guinées. Dieu vous béniffe les unes & les autres , leur dis-je : je fuis dans la plus grande joie de vous voir. Elles fe retirèrent en témoignant une gratitude & une làtisfaétion parfaites ,failànt mille vœux pour nous.

C’eft à vous , mon cher moniteur , dis-je à mon maître en me tournant vers lui , c’eft à vous, après dieu , qui vous a tout mis au cœur , que je fuis redevable de mon bonheur & des mouvemens le joie dont mon ame eft aujourd’hui remplie. Je voulus alors lui baifer la main : mais il me prit dans fes bras, en me difant que je méritois le tout fans aucune réferve. Madame Jervis entra peu après. Je viens de voir , dit-elle , une chofe bien touchante : vos bontés , madame , & vos manières honnêtes ont rendu vos fervantes heureufes comme des reines. Comme je palTois devant la porte de la (aile pour venir ici , je les ai vues toutes quatre à genoux , louant &c priant dieu pour vous deux. Les bonnes âmes, m’écriai-je ! Jeanneton a-t elle aulfi prié avec les autres 5 Veuille l’effet de leurs prières retomber fur elles-mêmes.

Mon maître envoya dire à Jonathan de venir.

Comme

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’Cômme il enrroit , j’écartai Sc levai mes dix doigt* devant mon maître , qui fit un figne d’approbation. M. Jonathan , lui dis-je, j’ai fend que je ne ferois pas contente fi je ne vous voyois, pour ainfi dire, en forme , pour vous remercier de la bonne volonté que vous m’avez montrée autrefois. Vous accepterez, s’il vous plaît, cette paire de gants, à l’occafion de mon heureux mariage ; & je lui donnât alors dix guinées, en mettant fon honnête main entre les miennes. Dieu vous bénifte , ajoutai- je ; dieu béniiïc ces vénérables cheveux blancs, fi feniblables à ceux de mon cher père! j’eftimerai toujours un fi bon Sc fi ancien domeftique du meilleur des maîtres. O la bonne dame , s ecria-t-il , en levant les yeux au ciel! c’eft un ange qui parle; la voix eft un baume pour mon cœur : dieu foit béni de ce que j’ai vécu jufqu’aujourd’hui ! Là-defius il fe retira en pleurant. Vous rendez -un chacun heureux , ma encre , me dit mon maître. Ah ! monfieur, reprisje, c’eft vous, & non pas moi. Ma bouche ne répétera jamais aflez ce que lui diète fans ceftè un cœur plein de gratitude, en reconnoiflànce des bienfaits dont vous m’accablez.

Alors Henri , Ifaac & Benjamin entrèrent avec les deux palefreniers de cette maifon , & Artus le jardinier ; car mon cher maître leur avoit fait dire par madame Jervis de venir ainfi en troupe fe ranger devant moi. Où eft donc Jean, dit-il ? Le pau- Tome IL H h

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vre Jean étoit honteux, 8c n’entra que quand il entendit qu’on l’appeioit. Eh bien , Henri ! eh bien, Ifaac ! leur dis -je, comment vous portezvous? Et vous, Benjamin & Artus? & vous aufli, Richard 8c Roger? Mes enfans , leur dit mon maître , je vous ai donné une maîtrelfe qui eft toute la joie de mon cœur. Vous voyez là bonté 8c là con- . defcendance ; fi vos égards pour elle y répondent feulement, elle fera votre bonheur à tous autant, à proportion, qu’elle fait le mien. Monfieur, dit Henri, je prie dieu, au nom de tous vos domeftiques , qu’il vous bénilfe , vous 8c notre bonne dame.

Nous ferons , tous tant que nous fommes, notre étude de mériter les bonnes grâces de madame, aufïï bien que celles de monfieur. Je leur donnai donc à chacun cinq guinées, pour fe réjouir 8c prendre part à mon bonheur.

Quand je vins à Jean : Jean, lui dis-je, je vous ai déjà vu -, mais je vous répète que je fuis ravie de vous voir. Il me protefta qu’il étoit tout honteux 8c tout confus. Jean, ajoutai-je, il faut oublier tout le palfé : c’eft ce que nous ferons, votre cher maître & moi ; car dieu a miraculeufement amené tout ce qui eft arrivé, par les moyens mêmes que j’ai regardés pendant un tems comme mes plus grands fléaux. Ainfi ne jetons plus les yeux fur le palfé, Sc n’ayons honte que des fautes que nous commet-

lî ê C O « f ï S S <S E, 48 i trons à l’avenir, & qui pourrôient bien n’avoir pas toujours des fuites aulli heureufes. ♦

Artus , dit mon maître , je vous ai amené une maîtrefle qui eft grande jardinière : elle vous enfeignera une nouvelle méthode de planter des fèves; mais jamais perfbnne n'a eu tant d’habileté qu’elle pour cultiver & amener à bien un tournelbl. Ehl monlîeur, moniteur, lui dis* je, je fais qâe je vous dois tout ce que je puis avoir de talent pour amener à bien quoi que ce foit. 11 me femble que c’étoit le payer allez bien dans fa même monnoie > fans pourtant me montrer ingrate envers lui devant fes domeftiques. Ils fe retirèrent , en nous donnant à l’un &c à l’autre mille bénédictions , comme les Vitres avoient fait.

Alors entrèrent le portillon & deux piqueurs ; ( car mon maître a ici , auffi bien que dans le comté de Lincoln, de beaux chevaux de chalTe , qui fonc Ion principal amufement : ) le petit marmiton vint suffi fe préfenter. Comment vous portez-vous tous i leut dis-je ? Et vous , Thomas , je compte que vous êtes bon garçon. Votre maître m’a ordonné de vous donner à chacun quelque chofe , en l’honneur de votre nouvelle maîtrelTe. Mon maître me montrant alors trois de fes doigts levés , je donnai au portillon & aux piqueurs à chacun trois guinées, Sc deux au petit garçon , auquel je confeillaf de les donner à fa pauvre mère pour les lui garder, parcs

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que je ne voulois pas qu’il les dépensât follement. Poifr M. Colbrand, Abraham & Thomas, je leur avois déjà fait mes préfens à l’autre maifon.

Lorfqu’ils furent tous partis, à la réferve de madame Jervis : Permettez à préfent, ô le plus cher des mortels! lui dis- je en me mettant à fes genoux, de vous donner auffi mille bénédictions , en offrant pour you’s mes vœux au ciel. Dieu veuille vous faire vivre long-tems , & toujours de plus en plps en honneur! & puiffe votre heureufe, votre trop heureufe Pamela , vous paroître toujours aimable par fon cœur reconnoiflànt , quoiqu’elle ne puiffe l’être à fes propres yeux ni à ceux d’autrui.

Vous voyez, madame Jervis, dit mon maître , vous voyez toute l’excellence de mon incomparable* femme : mais toute aimable qu’elle eft , les charmes de là perfonne m’attachent moins fortement à elle que ceux de fon ame. Félicitez-moi donc, madame Jervis , telicirez-moi de ce que mon bonheur eft 11 folidement appuyé. Je le fais très-fincèrement , lui dit-elle : oh ! que ce jour eft heureux pour moi !

Tandis qu’il exhaloit ainfi dans le fein de madame Jervis fa tendreffe envers votre Pamela, je me gliffai dans la chambre de la bibliothèque , & y bénis dieu à genoux de la différence de ce que j’y éprottvois alors , & de ce qui m’y étoit arrivé ci-devant. Quand j’en aurai fait autant dans le

pavillon , lieu redoutable de la fcène de mes premières frayeurs , j’aurai parcouru avec prières Hc aéfrons de grâces tous ceux où je me fuis jadis trouvée en détrelfe ; & je ne celTcrai jamais de donner gloire à dieu dans le fond de mon coeur, pour toutes les délivrances qu’il m’a accordées dans chacun d’eux. Madame Jervis, à ce que je comprends, lui avoir déjà dit ce que j’avois fait en-haut dans les appartemens. Il me vit alors à genoux, le dos tourné vers lui, fans que je l’apperçulTe : il avoir tant (oit peu entr’ouvert la porte; mais il la referma doucement. Vous avez ici de charmans ta • bleaux, lui dis-je en refTortant, & ne penfanr pas qu’il m’eût apperçue. Il efl: vrai , ma chère amie , reprit- il j mais je n’en ai aucun égal à celui que votre piété offre à mes yeux. Veuille le dieu que vous aimez tant à fervir, vous bénir de plus en plus! Ah! monfieur , que vous êtes bon , m’écriaije ! J’efpère, reprit-il, que votre aimable exemple me fera devenir meilleur chaque jour.

Eh bien , mes chers parens , penfez-vous que jamais créature ait été plus heureufe que votre fille ? Afïurément je ferois un monlfre d’ingratitude , fi je pouvois penfer avec alarme, ou avec d’autres mouvemens que ceux de la compaffion , à la pauvre Sara Godfroy.

Il dit à Jonathan qu’il vouloir que chacun pafsât la foirée en joie, & s'y régalât de telle liqueur

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qu’ii lui plairoit , pourvu que ce fût avec fâgefïe.

Il eut la bonté enfitite de me conduire dans les appartemens, de me mettre en poffeflîon du cabinet 8c de la chambre de toilette de feu ma chère maîtrefle , de fa belle montre à répétition , & de toutes les autres pièces qui en dépendent} d’une magnifique garniture de diamans, qui avoit été à fà chère mère , 8c des deux paires de boucles d’oreilles, des deux bagues j & du collier dont il m’avoit fait mention dans les claufes du méchant contrat auquel il avoit elïàyé de me faire fdufcrire; Tous ces bijoux avaient été deftinés par ma maîtrcffe à mademoifelle Tomlins , riche héritière, qu’on lui avoit propofée pour femme , comme il étoit juftement de retour de fes voyages, mais dont il ne s’accommoda pas, quoique tout fût déjà accordé des deux côtés, parce qu’il n’agréoit pas la converlàtion , & quelle avoit, comme il le dit à (a mère , l’air trop mafculin. On ne put jamais le perfuader de la voir plus d’une fois , quoiqu’il fût fort au goût de la demoifelle. Il me préfenta aufil les livres 8c les peintures de ma chère maîtreilè, le linge , les dentelles , en un mot , tout ce qui étoit dans fes appartemens, qu’il m’ordonna d’appelet miens. O mon dieu! donne- moi la gratitude $4 l’humilité qui me conviennent! »

Dimanche au folr.

Comme nos équipages ne pouvoient être prêt» pour nous préfenrer à l’églife, nous reliâmes au logis ce jour-là. Mon cher maître en employa une grande partie dans fa bibliothèque. Pour moi, je n’en employai pas moins, comme alfurément je le dcvois, en prières, aélionsde grâces 8c méditations, dans le cabinet dont on m’avoit nouvellement fait préfent. J’efpère que dieu daignera me donner fa bénédiction j car j’ai la fatisfaéfcion de ne pas me fentir enorgueillie du grand changement arrivé à mon état : je regarde, au contraire, tant de grâces & de faveurs dans leur vrai point de vue, & las confidèrc toutes comme reçues immédiatement du ciel & de mon bienfaiteur.

Nous dînâmes enfemble avec beaucoup de plaifi r. 11 me témoigna dans chacune de fes paroles Sc de lès a&ions , toute 1^ tendreiTe & tout l’amour que jamais le cœur le plus fatisfait pouvoir fouhaiter. Il me dit qu’il voulait retourner àfon cabinet, & qu’à cinq heures il viendroit me prendre pour aller faire un tour dans le jardin. Il fe retira en dfçt dès que le dîner fut fini, & moi je regagnai mon appartement.

Sur les fix heures , il eut la bonté de venir me

* * . Hhiv

45 8 La Vert»

trouver dans ma chambre. A préfent, ma chère, me dit-if, je vais vous accompagner dans le jardin. Avec quel plaifir je lui donnai ma main!

Ce jardin eft beaucoup mieux cultivé que celui du comté de Lincoln i mais ce dernier eft plus grand & a de plus belles allées. II y a cependant, dans celui-ci un joli canal, une fontaine Se une cafcade. Nous eûmes, en nous promenant, une converLàtion charmante ; après que nous eûmes fait le tour , je tournai chemin vers le petit jardin , & quand nous vînmes au pavillon, je failîs un instant pour me dérober ; je montai rapidement les marches de ce lieu qui m’avoit été fi redoutable, & je m’y jetai à genoux. O dieu ! m’écriai - je avec tranfport, je te bénis de m'avoir délivrée dans tes grandes miféricordes ! donne- moi un cœur à jamais reconnoiiïant de tes favturs ! Après cette courte prière, je redefeendis comme un éclair , & rejoignis mon cher Maître , qui s’apperçut à peine que je l’euffe quitté.

Plufieurs gentilshommes du voifinage l’envoyèrent complimenter fur fon retour ; mais tous gardèrent le filence fur (on mariage ; & entr 'autres , meflîeurs Artus, Towers, & Brooks, & M. Martin de là Grotte.

Lundi.

J E fus paflablement occupée à choifir des échantillons pour mes habits neufs. Rien ne paroill'oit trop bon à mon cher maître ; & moi je trouvois que tout l’étoit. Il eut la bonté d’en mettre à parc lîx des plus riches , afin que j’en choififle trois , dilànt que nous nous équiperions plus complettement en ville quand nous nous y rendrions. Il y en avoit un blanc, à fleurs d’or , & fort riche , & il eut la bonté de dire , que comme j etois nouvelle mariée, je ferois dimanche prochain ma première comparution à leglife avec celui-là. De forte que dans deux ou trois jours il ne nous viendra de tous côtés que des couturières & des tailleurs à mettre en ouvrage. Bon dieu ! quelle dépenfe une petite pécore aulfi peu méritante que moi caufe déjà1 à ce cher mortel ! Mais fon bien & fon rang en exigent une grande partie ; & l’eftime dont il m’honore ne lui permettra jamais de faire moins pour moi , que s’il avoit époulë un parti auflî riche que lui. D’ailleurs, comme il le dit luimême , cela rejailliroit fur lui s’il y manquoit. •Ainfi je crois que les chofes relieront comme elles font; car d’une manière ou d’une autre, le monde veut toujours parler & glofer. Il me fit choifir

490 L A V E R T tr!

aulfi des dentelles & du linge magnifiques , & a dépêché un exprès, avec ordre de hâter la venue de tout, de faire compléter en ville ce qui eft du orelforc de la lingère, &c. & de nous l’envoyer pat des mefifagers particuliers , dès qu’il feroit fini. Le tout eft attendu dans fa perfeéfion faraedi après midi fans faute.

Je fais partir Jean ce mâtin , avec une plus grande quantité de .papiers que je vous écris , 8c avec un petit nombre d’autres qu’il vous donnera feparément. Je fouhaiterois que vous euffiez la bonté de me renvoyer tous ceux que vous avez déjà lus , afin que je puiffe tenir ma parole à roi» ladi Davers. Il eft chargé de vous demander de ma part la continuation de vos prières & de vos bénédictions , de vous dire que j’efpère que vous répondrez à la propofition de mon cher bienfaiteur au fajet de k ferme du comté de Kent; de vous prier d’acheter chacun deux habits , du plus b eau drap , pour vous , mon cher père , & de quelque belle étoffe de foie pour ma chère mère , de bon linge , & de tout à proportion ; & de vouloir bien , Comme mon cher bon ami m’a priée de vous le dire , venir nous voir ici au plutôt. Quand vous en aurez dit le jour à Jean , il vous enverra fbn carrolfe coupé. Ah ! mes cher parens , que je ' languis de vous voir l’un & l’autre , & de partager avec vous toutes mes félicités !

RèCOMPfiNSÊï?. 491

Je fuis bien affurée que vous aurez la bonté d’aller voir tous vos créanciers , qui font principalement ceux de mes malheureux frères , pour leur demander un compte de tout ce que vous vous êtes engagés de payer. Quoique quelques-uns d’entr’eux aient été bien cruels 8c bien impitoyables, comme ils ont tous droit à ce qui étoit à eux , ils feront tous payés jufqu’à une obole , 8c remerciés d’avoir prêté.

Toute réflexion faite, Jean prendra tout ce qua j’ai écrit jufqu’à mon arrivée ici ; afin que vous puifliez avoir de quoi vous amufer fur le compte de votre chère fille, à la place des papiers que vous me renverrez. Je continuerai d’écrire jufqu’à <e que je fois établie , 8c que vous vous (oyez déterminés ; 8: je m’appliquerai pour lors au gouvernement des affaires de la famille, afin de devenir auffi utile à mon bienfaiteur , que mes foiblés talens me le permettront.

Je m’imagine que madame Mumford n’eft pas fort à fon aile ; fi vous croyez qu’une couple de guinées put lui être de quelque fervice , donnezles-lui , je vous prie , de ma part comme un présent de noces, 8c je vous les rendrai. Faites aufl£ la revue parmi vos parens , voifins 8c connoiflànces, 8c donnez- moi une lifte des honnêtes gens induftrieux 8c pauvres, qui peuvent être de vrais objets de charité, 8c qui n’ont point d’autre refr

fource ; fur- tout des aveugles, des impotens, & des malades , avec un détail de leurs différentes /îtuations ; faites -y aufîî entrer les pauvres familles, qui , comme la nôtre, ont été réduites par des malheurs , 8é que le grand nombre d’enfans empêche de fe procurer une vie plus aifée. Je choifîrai parmi eux le mieux qu’il me fera poflîble : car je languis de commencer à faire ufage de ce que mon cher & généreux bienfaiteur veut bien m’allouer par quartier pour ces fortes d’ufages.

Je fuis réfolue de tenir un état de toutes ces affaires-là. M. Longman m’a déjà fourni un livre de papier blanc relié en vélin , dont j’efpère remplir bientôt les premières pages du nom des plus dignes objets. Il eft vrai que mon cher maître me. donne le tout fans en exiger de compte : mais ii verra , & le verra lui feul , comment je le dépenfe de quartier en quartier; & s’il m’en refte, je le tranfporterai au prochain quarrier. En bonne teneu* fe de livres de comptes , je .ferai quatre fois par an la balance de mes livres , & une balance générale à chaque fjn d’année. Ce livre a pour titre : Humbles Restitutions faites à dieu pour fes Faveurs signalées; & ii eft bien enfermé dans mon nouveau cabinet.

Mon intention eft de ne laifTer voir de mes papiers à miladi Davers , que jufqu’à la lettre foudroyante quelle a écrite à fon &cre : car je ne

Voudrais pas quelle vît les réflexions que je fais fur cette pièce. Quanti elle aura lu jufques-là, elle (aura tout ce qui eft nécellaite ppur fatisfaire fa curiofité , quant à mes fouffrances , aux ftratagèmes employés contre moi , & au rôle honorable que dieu m’a donné la force de faire. J’eCpère qu’en voyant tout cela, elle me fera entièrement réconciliée i car elle verra en même-tems que le tout eft l’ouvrage immédiat du tout-puiffont ; 8c qu’un gentilhomme doué d’autant d’ePprit & de connoiflances que fon frère , ne pouvoir jamais erre féduit jufques-là par une pauvre & Ample jeune fille comme moi.

Je ne retiendrai pas Jean plus long- rems. U vous priera de lire cette dernière partie avant la premiè*e , pendant qu’il fera chez vous. Recevez donc l’un 8c l’autre mes très-humbles refpeéts , & lesafTurances du tendre fouvenir de mon cher époux.

Je fuis pour jamais ,

Votre très - refpe&ucufè , 8c fouverainement heureufe fille , &c.

La Vertu

Mercredi au foin Mes très -chers père Sc mère,

o i C i la continuation de mon journal.

Mardi matin , mon cher maître fortit à cheval , fuivi d’Abraham , & amena à dîner M. Martin de la Grotte, MM. Artus & Brooks , & un nommé M. Chambers. Il vint me trouver dans ma chambre , pour me dire qu’il étoit allé trop loin pour pouvoir revenir déjeûner ; mais qu’il m’avoit amené quelques-unes de fes anciennes connoik fances pour dîner avec moi. En êtes-vous fâchée, Pamela, me dit-il? Non aiïurément, moçfieur* lepris-je en me rappelant fes leçons: je ne faurois être fâchée de rien de ce que vous faites. Vous connoiflèz le cara&ère cfe M. Martin , me dit-il , & vous l’avez févèrement cenfuré dans une de vos lettres , comme un de mes camarades de débauche , &c pour fes trois jours de couifes chez fes amis.

Voici comment il me rendit compte de l’occafion qui les lui avoit fait amener. « Je les ai tous » rencontrés ^chez M. Artus, me dit-il,&fon si époufe m’a demandé fi j’étois réellement marié > * Très -réellement, lui ai-je dit. Et à qui, a in-

» terrompu M. Martin ? A qui? ai -je repris bruf- » quemenc & fans barguignera la fille de chambre *> de feu ma chcre mère. Us n’ont fu que me dire » li-dcflus , & fe font entre-regardés. J’ai bientôt

* vu que je les avois empêchés de me donner » chacun un lardon. En vérité , monfieur , m’a die » madame Artus , vous avez une des plus aimables » perfonnes que j’aie jamais vues ; Sc elle eft fore » heureufe de fon côté. Auffi , j’en dois d’autant » moins parler , que toutes les fois qu’un homme » fait quelqu’a&ion de la même nature, quand ce >» ne feroit que par politique , il croit toujours » devoir la mettre dans le meilleur jour qu’il eft 93 polfible. AlTùrémcnt, dit M. Artus, fi vous avez » commis une faute, vous l’avez fait les yeux bien » ouverts ; car vous connoiflèz le monde autant

* que gentilhomme de votre âge l’ait jamais *> connu.

>1 Je vous avoue, meneurs, leur ai-je dit, que » je ferois-Javi de plaire à tous mes amis i mais je » ne fàurois me flatter d’y réulfir fi rapidement, » & avant qu’ils connoifïènt les motifs qui m’ont » induit à ce ^jue j’ai fait. Mais , je puis vous aflu- » rer , qu’en mon particulier^ fuis extrêmement

* content ; & vous lavez que c’eft-là le plus grand *> point.

» J’ai entendu ma femme louer tellement la » peifonne & la beauté de votre époufe , m'a dit

'4 $6 La Vertu

x M. Brooks , que je ne fouhaite rien tant que de » la voir. Eh bien , ai - je repris , fi vous voulez x venir tous prendre un dîner chez moi , je vous x la ferai voir du meilleur de mon cœur. Ne vien-* x drez-vous pas avec nous , madame Artus , ai-je x ajouté ? Non , en vérité , monfieur , a-t-elle dit* m Je gagerois bien , ai -je répliqué , que ma femx me n’a pas le crédit de vous réconcilier avec la 93 fille de chambre de ma mère : n’eft-ce pas là le 3o cas , madame Artus ? allons , parlez - nous (ans x fard. Non, a-t-elle dit, je ne ferai nulle diffioo culté de rendre vifite à votre époufe , avec les ' x autres dames du voifinage ; mais qu’une femme » feule y aille brufquement avec tant de meffieurs, x cela ne paroît pas tout-à-fait à propos. Mais , x meffieurs, que cela ne vous empêche pas d’y aller, x Là-defîus , ajouta mon maître, ils ont envoyé 9> dire chacun chez foi , qu’ils ne dîneroient pas x au logis: & ils font tous venus avec moi , & x ont amené un gentilhomme nommé Chambers , x qui eft nouvellement établi dans nos quartiers, x Ainfi, ma chère, continua- 1- il, lorfque vous x vous préfenterez à l’églife dimanche prochain , x vous ctes sûre d’y avoir un parti -, car il faut que x qui vous voit vous eftime x.

Il alla retrouver fa compagnie ; & quand je defcendis pour dîner, il eut la bonté de me donner la main en entrant dans la falle. Ma chère ,

me

tue dit-il , je vous ai amené quelques-uns de mes bons voifins pour dîner avec vous. Je le r®merciai de la bonté. Voilà Al. Chambers , ajouta-t-il , en me les préfentant tous l’un apres l’autre. Ils me falucrent très- poliment , & nous félicitèrent tous deux.

Pour moi , madame , me dit M. Brooks , je prends très-fincèremenr part à votre joie. Ma fen me m’avoit déjà prévenu amplement fur les beautés de votre perfonne ; mais je ne m’imaginois point que nous eulîions une fi belle fleur dans le pays. Moniteur, lui dis - je , madame votre époufe elt très-partiale à mon égard , &c vous êtes un cavalier fi poli , que pour toutes chofes au monde vous ne voudriez pas contredire madame Brooks.

Je vous allure , madame , reprit - il , que vous n’avez nullement deviné ; car nous nous conrredifons elle 5c moi deux ou trois fois par jour. Mais il y auroit bien du malheur, fi nous ne nous accordions pas dans un cas autlî évident !

M. Brooks n’a jamais dit deux plus grandes vérités, ajoura M. Martin, ( voulant parler des contradictions qu’ils avoisnt l’un avec l’autre, fa femme 5c lui , & de leur accord fur mon compte -, ) Car, ajoura-t-il, il y a déjà quelques années qu’ils font mariés.

Comme je n’avois pas la meilleure opinion du monde de celui qui parloir, &c que je ne faifoi$ Tome IL I i "

pas grand cas de fon badinage : Je fuis prefque fâchée , monfieur , lui dis -je, de la raillerie que M. Brooks vient de lâcher fur lui -même & fur madame fon époufe ; mais il me femble quelle auroit dû lui en épargner une plus vive , & la manière enjouée dont vous venez de la confirmer. Je crois cependant que leur lien de quelques années, qui eft la raifon que vous nous donnez pour faire penfer que cela peut être , eft précifément ce qui prouve que cela n’eft pas.

11 me femble , M. Martin , lui dit M. Artus , que madame vient de vous faire une charmante leçon. Je le penfe auflï, dit M. Chambers, & votre compliment n’étoit pas des plus magnifiques pour s’adreffer à Une nouvelle mariée. Compliment ou non , meilleurs , reprit M. Martin , je n’ai jamais vu de mariage qui eût duré quelque tems, où cela rte fe trouvât peu ou prou. Mais je jurerois bien qu’il n’y aura jamais rien de femblable ici.

Aflurément , monfieur , lui dis-je , fi cela arrivoît , il faudroit que je fufl'e la perlonne du monde la plus ingrate , étant , comme je le fuis , celle du monde pour qui l’on a eu le plus de bonté. Voilà une idée fi excellente , me dit M. Artus , quelle nous eft une certitude morale que cela ne fauroit jamais arriver.

Monfieur, dit M. Brooks à l’oreille de mon maître , appelez madame votre époulè comme il

RiCOMPENSÉE. 499

vous plaira ; mais vous avez , je vous jure , en elle, tant pour refprit & le maintien, que pour toute fa perfonne , la dame du monde la plus accomplie. Il faut , mon cher ami , reprit mon maître , que je vous dife ce que j’ai déjà dit à quelqu’un , que fà perfonne m’a rendu fon amant ; mais que fcs vertus & fon efpùt en ont fait ma femme.

Quand le premier fervice entra, mon cher maître me conduifit lui - même à ma place , &: mit M. Chambers à ma droite , comme le plus grand étranger , 8c M. Brooks à ma gauche. M. Artus eut la bonté de faire les remarques les plus obligeantes fur la manière libre 8c ai fée dont il difoit que je me comportois , & que je fèrvois la compagnie ; & il ajouta qu*il vouloir nous amener fon époulè , pour voir St apprendre un peu de mes allures. Je lui dis que je ferois très-glorieufe de toutes les vifites dont madame Artus voudrait bien m’honorer , & que , fi je pouvois me flatter d’avoit afîe2 d’occafions de profiter de l’exemple de fon époufe & de celles des autre* melfieurs que je voyois , je m’en croirais bientôt plus digne de remplir une place que j’occupois pour le préfeaC à un très-foible titre.

M. Artus buta1 ma fanté ,& à la continuation de mon bonheur. Madame , me dit-il , ma femme a dît à votre époux que vous étiez fort heureufe

Ii ij

j co La Vertu

d’avoir lin tel mari ; mais je vois bien à préfent qui des deux a fait le meilleur marché. Allons, allons , dit M. Brooks , trêve de complimens : la vérité toute pure efl: que la générofité 8c le bon fens de notre cher voifin font fi parfaitement égalés par 3a beauté 8c l’efprit de fon époufe, qu’on ne làuroic dire lequel des deux a le plus gagné : puilfiez- vous être long-tems heureux enfemble î voilà tout mon compliment ; 8c là-dellus , il but un verre de vin.

Mon cher 8c meilleur ami , qui fe délede toujours à m’entendre louer , paroiffoit charmé de notre converfation , 8c me dit les chofes du monde les plus obligeantes , les plus tendres , 8c les plus refpe&ueufes ; jufqu’au point que l’impoli M. Martin dit, auriez -vous jamais penfé que notre ami que voilà, qui avoir coutume de fe tant moquer du mariagp, feroit devenu un mari fi complailànt? Combien vous propofez-vous que cela dure, moniteur , ajouta-t-il en s’adrefi'ant à mon maître ? Autant , reprit celui-ci , que ma chère amie le méritera, 8c j’efpère que ce fera pour toujours. Mais, continua ce cher mortel , vous ne devez pas être furpris que j’aie changé d’opinion fur le mariage ; car je ne m’étois jamais attendu de rencontrer une perfonne , dont tout le maintien 8c l’aim^le douceur fuffent fi propres à me rendre heureux.

•. Après le dîner , je bus les fantés de toutes les

RÉCOMPENSÉE. jo I

époufes de ces meilleurs & me rerirai (■*). Pont eux, ils demeurèrent aflls , burent deux bouteilles de vin de France, & furent delà meilleure humeur du monde. Ils partirent en s’étendant fur mes louanges , & promirent folemnellement de m’amener leurs époufes.

Jean m’ayant apporté votre tendre lettre, mon très-cher père , je dis à mon maître , après que fes amis fe furent retirés, avec quel plaifir vous aviez reçu fes généreufes propofitions fur la ferme du comté de Kent; & que vous aviez promis de ne rien épargner pour lui rendre des fervices folides fur ce bien-là ; que vous efpériez que votre induftrie & vos foins y feroient fi utilement employés , que vous n’auriez nul befoin de lui être plus à charge , par les additions que là générofité s’étoit propofé de faire à une fubfiflance , qui pat elle-même furpalToit tout ce que vous pouviez délirer. 11 fut ravi de ce que vous aviez accepté la chofe de fi bonne grâce.

Je fuis bien-aife que les fommes pour lefquelles vous vous êtes engagés, foient devenues fi peu de chofe : dès que vous en aurez eu un compte

(*) C’eft la coutume en Angleterre, qu’apres le dîner les dames Ce retirent pour boire le thé entr’elles, tandis que les meilleurs demeurent autour de la table, qu’on couvre alors de verres & de bouteilles.

r* I i iij

joi La Vertu

exaét , ayez la bonté de me l’envoyer , avec la lifte que vous m’avez promis de me procurer des pauvres perfonnes dignes d’être fecourues.

Comme mon cher maître eft la générofité même , vous ne devriez regarder rien de ce qui eft fimple en fait d’habits , comme trop bon. De grâce , ne craignez point de trop dépenfer pour vos petfonnes. Lorfque vous viendrez nous voir , l’intention de mon cher mari eft que vous ne retourniez point à votre ancien féjour, mais que vous reftiez avec nous , jufqu’à ce que vous partiez pour le comté de Kent -, de forte qu’il faut arranger toutes vos affaires en conféquence. Je compte qu’a&uellement mon cher pcre a renoncé à toutes fortes de travaux rudes Sc aftM/etÜfïàns* Comme je vous ai ouï dire que le fermier Jones vous a été très-bon , je vous prie j en prenant congé de lui & de fa famille , de lui donner pour lq valeur de trois guinées de bons livres ; tels qu’une belle Bible de famille , un livre de prières , iç Traité des devoirs de l’homme , ou quelques autres que vous croirez qui lui feront plaifir ; car il demeure très - loin de l’églife , Sc les chemins de-là à la ferme font impraticables en hiver.

Jean m’a apporté mes papiers en très-bon état i je les enverrai à la première occalîon à miladi Davers , jufqu a l’endroit donc je vous ai parlé dans ma dernière.

RÉCOMPENSÉE. joj

Mon cher M. B*** vient de me dire qu’il me mènera demain matin prendre l’air dans £bn carroflè coupé , à environ dix milles d’ici , pour déjeûner à une ferme fameufe pour fa belle laiterie , qui y attire de tems en tems un grand concours de la noblelTe des environs. Il enverra devant nous Abraham , pour avertir les bonnes gens de notre venue.

Jeudi.

E N conféquence , nous partîmes environ fur les fix heures &c demie ; & comme nous allions allez bon train , nous arrivâmes entre huit & neuf à la mailbn ci-deflus , qui eft réellement de la plus grande propreté , & nous y trouvâmes Abraham. Je fus charmée de l’extrême netteté de la bonne fermière, de fa fille, & de fa fervante. Il eut la bonté de dire que, comme cela paroifloit me faire plaifir , il viendroit de tems en tems avec moi dans le même endroit , ou pour la même chofe ; parce que ce feroit un bon exercice , qui aiguiferoijE notre appétit , tant pour le déjeûner fur le lieu , que pour le dîner à notre retour. Mais quoique cette taifon fut très-bonne , je vis bientôt que ce n’étoit pas la feule pour laquelle il m’avoit procuré cette

li iv

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agréable promenade , comme je ne tarderai pas à

vous le dire.

Nous fûmes reçus Sc traités à merveille -, Sc fout ce qu’on nous fervit , auffi bien que les perfonnes , ôc l’ameublement , quoique très-fimpie , avoit cependant un air d’élégance qui charmoit. Madame Dobfon , dit mon maître à la bonne ménagère , vos jeunes filles de l’école d’ici près continuent-elles toujours à vous rendre de teins en tems des vifitesï Oui,monfieur, reprit-elle, 5c j’en attends actuellement trois ou ouatre.

Ma chère , me dit-il , il y a, à trois milles ou environ de cette ferme , une très-bonne penfion 5c école de jeunes filles : la manrelfe entretient une chaife à deux chevaux , qui efl: double ou fimple à difcrétion -, 5c en été , lorfque les jeunes demoifelles font bien leurs râches , elle fait le plaifir à trois ou quatre d’entr’eiles de les amener prendre l’air ici ; 5c quand elles ont déjeûné, on les ramène au logis. Ceci leur fert à la fois d’exercice 6c de récompenfe. Les jeunes perfonnes à qui on l’accorde en font très-fières, 5c cela les rend plus diligentes à remplir leurs râches.

Voilà , repris-je , une excellente méthode : 5c juftement comme nous en parlions , la chaife entra avec quatre jeunes demoifelles toutes à peu près de tncme taille. Une feivante les accompagnoit. On

RÉCOMPENSÉE. joj

leur donna un autre petit appartement très- propre, où elles ne pouvoienc entrer qu’à travers le nôtre. Elles nous lâluèrent de très-bonne grâce en partant devant nous. J’entrai dans la chambre où elles étoient, & leur fis quelques queftions fur leur ouvrage & leurs leçons. Je leur demandai ce qu’elles avoient fait pour mériter une promenade & un déjeûner fi agréable. Elles me répondirent toutes fort joliment. De grâce , mes chères petites , diresmoi quels font vos noms? L’une s’appeloir Burdoff ; l’autre , Nugent ; la troificme , Booik ; Se la quatrième Goodwln. Je ne fais laquelle de vous efl la plus jolie , leur dis-je : mais vous êtes routes très - bonnes : & votre maîtrertè eft bien bonne elle-même de vous procurer avec la promenade une crème fi délicate , & du pain & du beurre fi appétirtans. Je crois que vous le penfez comme moi.

Mon maître entra , & je ne me doutois de rien au monde. Il les baifà l’une après l’autre ; mais il regarda la jeune Goodwdn plus attentivement que les autres , fans que je me doutartè . encore de rien. Si on l’eût nommée mademoifelle Godfroy , j’y aurois été tout d’un coup.

Laquelle des quatre trouvez-vous la plus jolie , me dit-il , lorfque nous les quittâmes ? En vérité , repris-je, je ferois fort embarraflee à vous le dire. La jeune Booth eft une jolie brunette , & elle a les

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yeux beaux : mademoifelle BurdofF a beaucoup de douceur dans le regard , mais moins de régularité dans les traits. Mademoifelle Nugent eft trcsblanche ; & la petite Goodwûn a un bel œil noir , & a , ce me femble , la plus belle taille des quatre \ mais elles font toutes fort jolies.

La fervance les mena dans le jardin , pour leup feire voir les niches. Mademoifelle Goodwin fit 4 fbn maître une belle révérence où il y avoir quelque cbofe de particulier. Je crois, monfieur , lui dis jef que cette belle enfant vous connoît- Connoi fiezvous ce monfieur-là , ma chère petite ? lui dis-je en la prenant par la main. Oui, madame , me dit-elle , c’eft mon cher oncle. Je fembraffâi auflîrôc Et pourquoi , mon cher monfieur , m'écriai-je , ne m avez-vous pas dit que vous aviez une nièce parmi ces jeunes demoifellss? Je la laiflài aller, & elle courut comme un bafque après fes compagnes.

Mais de grâce, monfieur, lui dis-je , comment cela fe peut-il ? Vous n’avez point de frère , & miladi Davers eft yotre fœur unique. Encore un coup , comment cela fe peut-il ?

11 fourit pour toute réponfe. Ah ! mon cher monfieur , lui dis-je alors , avouez-moi la vérité j cette jolie enfant-là ne vous touche-t elle pas de plus près qu’une nièce } Oui, oui , oui , m’écriai-je l Et je l’embraffâi.

Vous l’avez deviné , ma chère , reprit-il. Il vous

louvient fans doute de la charitable infinuation de nia fœur fur mademoifelle Sara Godfroy. Oui , monfieur , lui dis - je > mais celle - ci s’appelle Goodsrin. Sa mcre lui a choifi ce nom, ne voulant pas qu’elle portât le lien , me dit-il.

Vous m’excuferez , monfieur , ajoutai-je ; mais il faut que j’aille la trouver, & la faire un peu caufer. Je l’enverrai chercher , reprit-il ; & dans un inftanc elle rentra. Je la pris dans mes bras. Eh bien , ma chère petite reine , lui dis-je , ne voulez-vous pas bien m’aimer > Voulez-vous bien que je fois votre tante ? De tout mon cœur, madame , reprit-elle } & je vous aimerai tendrement : mais il ne faut pas que j’aime mon oncle. Pourquoi donc , lui dit-il ? Parce que vous n’avez pas voulu me parler d’abord, lui dit-elle , & parce que vous ne vouliez pas que je vous appelaffe mon oncle j ( car il paroît qu’on lui avoir dit de n’en rien faire , afin que je ne la devinafle pas fur le champ : ) &c pourtant , ajouta la chère petite enfant, je ne vous avois pas vu depuis long-tems , oh î depuis bien long-tems !

Eh bien,Pamela, me dit-il, me permettrez- vous d’aimer cette petite innocente ? Si je vous le permettrai , monfieur , repris-je ; vous feriez bien barbare d’y manquer, & moi plus barbare de ne pas vous y porter de tout mon pouvoir, & de ne pas aimer ce cher petit cœur, pour l’amour de vous , pour l’amour 4’elie-même, & par compaflion pour

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fa pauvre chère mère que je ne connois pourtant

pas. J’avois les larmes aux yeux en difant cela.

Mon cher amour, me dit -il, pourquoi vos paroles font- elles fi affedtueufes , & votre vilàge lï trille? Je m’approchai de la fenêtre à quelque diftance de l’enfant. Mon vifage n’eft pas trille , lui répondis-je: mais je fens en cette occafion dans mon cœur un mélange fingulier de plaifir & de peine : c’eft en vérité une double peine & un double plaifir. Comment l’entendez-vous, ma chère , me dit-il ? Monfieur, repris-je , je ne faurois m’empêcher de fouffrir pour la pauvre mère de cette aimable enfant, en penfant que , fi elle eft en vie, ce qu’elle a de plus cher au monde , elle doit l’appeler fa honte : & que , fi elle n’eft plus , elle a dû , en quittant le monde & fa chère petite , avoir ïe cœur ulcéré & tourmenté de remords bien cruels. Ce qui me fâche en fécond lieu , c’eft qu’on réputé comme une faveur faite à cette chère enfant, le foin qu’on prend de lui cacher combien lôn plus cher parent la touche de près. Pardon , mon cher moniteur, je ne dis pas ceci pour vous faire le moindre reproche. Non en vérité. J’ai d’un autre côté un double fujet de joie ; le premier , confifte en ce que dieu m’a fait la grâce d’échapper au malheur qu’a eu cette pauvre dame ; & le fécond , en ce que cette découverte me fournit une occafion de vous convaincre de la fincérité de ma gratitude & de ma

RÉCOMPENSÉE. joj

tendrefle pour vous , par l’afFe&ion que j’aurai à jamais pour cetre chcre enfant.

Je retournai auilicôt à elle & la baifai. Joignezvous à moi , mon cher petit cœur , lui dis-je, pour prier votre cher oncle de vous permettre de venir demeurer avec votre nouvelle tante : en vérité , ma chère petite reine , je vous aimerai à la folie.

Ne voulez-vous pas bien, moniteur, dit cetre charmante enfant, me permettre de demeurer avec ma chère tante ?

Vous êtes bien bonne , ma Pamela , me dit-il : & je n’ai pas été trompé une feule fois dans les hautes idées que mon tendre cœur s’étoit faites de votre prudence. Mais, moniteur, ajoutai- je , ne m’accorderez-vous pas cette grâce J’aurai pour ce petit ange la tcndrelfe du monde la plus ftncère -, & fout ce que je ferai capable de faire pour elle , tant par mon exemple que par affeétion , je le ferai très-cordialement. Mon cher moniteur, ajoutai- je , faites-moi cette faveur ! Mon cœur en eft déjà avide ! O la charmante occupation &t l’aimable fociété que vous me procurerez par-là.

Kous parlerons de cela une autre fois, reprit-il : mais, la prudence veut que je mette des bornes à votre générolîté. Mon intention avoit toujours été de vous furprendre par cette découverte ; mais ma fœur y a ouvert le chemin par un trait de dépit fi bas , que je ne pus l’endurer pour le moment.

510 La Vertu

Quoique vous m’ayez plu au-delà de toute expteffion , par votre conduire en cette occafion , je ne iàurois dire cependant que vous ayez de beaucoup furpaifé mon attente ; car j’ai une fi haute opinion de vous , que je crois que rien au monde n’auroit pu me la faire perdre , que des fentimens abfolumenc oppofés à ceux que vous venez de montrer dans une conjoncture fi délicate.

Eh bien , monfieur , lui dit la chère petite enfant, n’aurez-vous pas la bonté de me permettre d aller demeurer avec ma tante ? Je fuis sûre quelle m’aimera bien. Si vous êtes bonne fille , lui dit-il , vous viendrez rendre vifite à votre nouvelle tante ,1a vacance prochaine. Je vous remercié, monfieur, lui répondit- elle en faifant une profonde révérence. Oui , ma chère , lui dis-je , & je ferai en attendant provision de jolies chofes pour vous amufer. Je vous en aurois apporté aujourd’hui, fi j’avois fu que je devois vous voir. Je vous rends mille grâces , madame , reprit-elle.

Je demandai fon âge. Elle a , me dit-il , entre fix & fept ans. A-t-elle jamais été chez vous , ajoutai-je? Ma fœur, reprit-il, l’y a portée une fois , comme une jeune parente de milord Davers. Je me fouviens , monfieur , lui dis-je , d’une jeune enfant que madame Jervis 8c moi prenions pour une parente de milord Davers.

Ma fœur, ajouta-t-il, en a fu tout le fectec dés

RÉCOMPENSÉE. fit

te commencement; 8c je lui ai fu un gré infini de l’avoir dérobé à mon père qui vivoit pour lors , 8c à ma mcrc qui l’a ignoré jufqu’à la mort ; quoiqu’elle afît eu depuis la balTelfe de vous en infinuer quelque chofe dans la rage contre moi.

Les jeunes demoifelles prirent congé peu après. Je ne lais pas pourquoi , mais cette chère enfant me touche plus que je ne puis le dire. Je voudras bien qu’il me fît la faveur de me la JaifTer au logis. Comblée de fes bontés comme je le fuis , je trouvernis un plaifir délicieux à profiter d’une fi belle dcùafion-, pour lui témoigner ma terrdrellè par celle qüe j’aurois pour cette chère petire amie.

Comme nous revenions dans le carrolïë, il ajouta , à ce qu’il rti’avoic dit précédemment , lé détail des circonftartces fuivantes fur cette alfa ire.

Il me dit que la dame éroit de bonne famille , & qu’elle en étoit la perle ; mais que fa mère étoit une perforai e amficîeufè 8c adroite , & que dans l’affaire entre lin & fa fille , elle ne s’étoit pas comportée avec toute la délicatelïê qu’elle auroit dû avoir. Qu’entr’aurres , lorlqu’elle avoir lieu de le regarder comme un jeune homme fans cervelle & fans fbîidîté , & de croire fa fille plus en danger avec loi, que lui avec elle, elle n avoir pas larffé que <F encourager leur tête à tête, jufqn’ao point qu’ayant eu Heti de craindre quelqu’accident , parce qucllé

ji2 Ia Vertu

les avoir furpris dans des Situations qui faifoient peu d’honneur à là fille , elle n’avoit nullement interrompu leurs entrevues -, qu’au contraire , elle avoic apofté un homme qui avoir été fon laquais, & un officier à la demi-paye & de fes parens , pour épier / l’occafion de le forcer , en l’effrayant , d’époufer la

perfonne : qu’en conféquence l’ayant furpris dans fà chambre , comme il venoit d’y entrer , ils avoient tiré leurs épées contre lui , Sc l’avoient menacé de le tuer fur l’heure s’il ne l’époufoit pas à l’inftant ; que pour cet effet ils avoient en bas un miniftre tout prêr , comme il le découvrit dans la fuite -, qu’alors il foupçonna , fur de fortes préfbmptions, que la demoifelle étoit du complot; ce qui, joint à leurs menaces , le mit dans une telle fureur, qu’il mit l’épée à la main pour fe défendre , & le fit lî vivement , qu’il mit le valet hors de combat en le bleffant au bras ; & s’avançant fur l’autre qui battoit en retraite, il fe jeta fi furieufement fur lui , lorfqu’il étoit fur le bord de l’efcalier , qu’il le fit rouler en bas un étage entier , & le blellà considérablement par cette chute ; qu’il auroit bien pu payer cher la témérité ; mais que fes antagoniftes étoient plutôt chargés de l’effrayer que de le tuer; que là-delfus il éroit forti de la maifon , à la vue de la vieille dame , du miniftre dont elle s’étoit

pourvue, & de fes autres filles , vomilïànt contr’eux les plus horribles imprécations ; qu’après cela,

voulant

Voulant rompre tout commerce tant avec la famille en entier , qu’avec Sara Godfroy elle -même, celle-ci avoit trouve le moyen de l’engager à lui donner un rendez-vous à Woodftock, pour s’innocenter dans fon efprif, que là , il avoit , le méchant qu’il étoit , obligé la pauvre demoifelle à fe rendre coupable d’une très-grande faute , pour fe laver d’une beaucoup moindre -, que dans la fuite ils sV’toient rencontrés fouvent à Godffone, à Voodfrock , & dans tous les environs d’Oxford, où il étudioir alors , & prenoit non de bonnes, mais de très-mauvaifes leçons ; & qu’à la fin l’effet de leurs fréquentes entrevues devint trop vifible pour demeurer caché ; qu’alors la jeune demoifelle , ne pouvant plus fe montrer fans faire déshonneur à fà famille , fut renfermée , & qu’on employa toutes fortes de moyens pour le perfuader de lepoufer j que , voyant qu’il n’y avoit pas moyen de l’y porter, la famille avoif enfin pris la réfolution de s’en plaindre à fon père & à fa mère ; mais qu’il avoit informé de toute l’affaire fa foeur qui fe trouvoit par hafard au logis ■, & qu’à l’aide des ménagemens dont elle avoit ufé , auffï bien que de fa fermeté , ils avoient été trompés dans ce dernier dcffèin; que, perdant enfin toute efpérance, ils avoient écouté les propolïtions de miladi Davers , & envoyé la pauvre Sara Godfroi à Marlborough, où elle fut entretenue par miladi , à Tome 11, K k

5 14 La Vî s Tir

qui il en tint compte dans la fuite , Sc où elle accoucha fecrètement ; que miladi Davers s’étoit chargée du foin de ia petite fille , jufqu’à ce qu’on pu: la mettre à l’ecole où elle écoic actuellement ; & qu’il avoir mis fur la tête de cette chère enfant une fournie confidérable , dont l’intérêt futfiroit à l’entretenir honnêtement , & le capital feroit une dot très-raifonnable , & celle d’une demoifelle , quand elle feroit en âge de fe marier. Voilà , ma chère, me dit-il , l’hiftoire en abrégé; & je vous allure , Pamela , ajouta -t-il , que je fuis bien éloigné d’en tirer aucune forte de vanité. Mais puifqu’elle eft arrivée , j’avoue que je fouhaite que la pauvre enfant vive,& foit heureufe; & je dois travailler à la rendre telle.

Vous le devez fans doute , monfieur , lui dis-je , 8c je me ferai une gloire de contribuer au bonheur de la chère petite, fi vous voulez bien me permettre de l’avoir au logis. Mais , ajoutai-je , ne fait-elle rien de fes père & mèreî Je voulois l’amener à me dire fi la pauvre demoifelle étoit en vie ou morte. Non , reprit-il. Ma fceur a dit à là gouvernante , qu’elle eft fille d’un monfieur & d’une dame qui font parens éloignés de milord Davers , Sc qui demeurent actuellement à la Jamaïque. Elle m’appelle fon oncle, uniquement parce que je fuis frère de miladi Davers qu’elle appelle fà tante , & qui en eft folle , aufli bien que milord , qui fait .

HêCOMPENsèE. jjj

toute l’affaire. Ils l’ont chez eux à toutes les vacances , de ont beaucoup de bonté pour elle.

Je crois , ajouta-t-il , que peu de perfonnes favent ou foupçonnent la chofe : car comme la mère eft d'une famille au-delfus du commun , Tes amis tachent de la tenir fecrète aufii bien que moi. f t miladi Davers l’a ménagée avec beaucoup d'adrefle de de bonté jufqu’à l’autre jour qu’elle fe livra aux tranfports de fa rage.

Ces mots : la mère efl d'une famille au- de fui du commun , ne me laifscrent aucun lieu de douter que la pauvre demoifelle ne fût en vie. Mais , monfîeur , ajoutai - je , comment peut la pauvre mère fe priver du plaifîr de jouir d’une aufîî aimable enfant ? Vous y voilà préfentemenr , ma Pamela , reprit-il. Je vois que vous voulez favoir ce qu’eft devenue la pauvre mère. Il eft allez naturel que vous le fouhaidez : mais je voulois vous tenir un moment en fufpens pour voir l’effet que cela produiroit fur vous. Mon cher monfîeur , repris- je.... Non , non , ma chère , interrompit-il , cela eft très-naturel. Je trouve que vous avez eu bien de la patience , & qtie vous avez amené votre queftion de lî bonne grâce qu’elle mérite bien une réponfe.

Vous faurez donc que ce n’eft pas tout-à-fait fans fondement qu’on dit que fa mère demeure à la Jamaïque : elle y eft en effet , & y vit fort beureufe.

Kkij

jitf La Vertu

Car il faut vous dire quelle fouffrit tant de fej couches , que tout le monde la regardoit comme une femme morte ; ce qui fit fur elle une fi forte imprellion lorfqu’elle en fut relevée , qu’elle n’étoit effrayée de rien tant que de la penfée de commettre encore la même faute. Mon intention , je l’avoue, étoic de lui rendre une vifite dès qu’elle feroit parfaitement rétablie. Mais, fans m’en rien communiquer, elle s’engagea pour aller à la Jamaïque avec deux jeunes dames qui y étoient nées, & qui retournoient chez leurs parens , après avoir été quatre ans en Angleterre pour leur éducation. Elle m’écrivit une lettre fo*j touchante , pour me recommander fa chère petite, & me prier de ne la jamais appeler de fon nom , mais de la nommer Goodvin , afin que fa honte en fût moins connue, tant pour l’amour d’elle-même que de fes parens. Elle fe fit adjuger par eux une fomme de cinq cens livres fterling, leur donnant quittance générale de tout ce qui pouvoir lui appartenir des biens de la famille, & s’en vint à Londres, & de-là alla avec fes deux compagnes s’embarquer à Gravefend,d’où elle partit pour la Jamaïque , où elle eft heureufe & bien mariée. Elle y pafTe dans l’efpritde fon mari pour une jeune veuve, qui a une fille dont les païens de fon premier mari prennent foin. Ainfi, Pame!a , vous voyez que des deux côtés la vérité eft confervée dans cette hiftoire autant qu’il eft poffible. ,

La pauvre dame, m’écriai-je ! que fon fort me touche ! Je fuis ravie qu’elle foit enfin fi heureufe ! N’ eres-vous pas bien-aile aufiî quelle foit fi éloignée de nous, rna chère , me dit-il ? Quant à cela , moniteur , répondis-je , je ne faurois en être fâchée, parce qu’elle jouit à préfent d'un bonheur qu’elle n’auroit jamais trouvé ici. Car je fuppofe bien que vous auriez continué à la tenter, fi elle ne s’en étoit pas allée : & ce qui montre qu’elle étoit férieufement réfolue de bien vivre , c’eft qu’elle ait pu quitter fon pays natal , tous fes parens & amis , vous-même qu’elle aimoit fi tendrement, Sc fa chère petite enfant, pour aller chercher fortune dans un inonde tout nouveau , parmi des étrangers , &c à travers les hafards de la mer , uniquement pour fe garantir de redevenir criminelle. En vérité, monfieur, le cœur me làigne du chagrin qu’une pateillc fituation a dû lui caufer : je l'eus toutes les angoififes où fes remords ont dû la jeter pendant les horreurs de l’enfantement ; angoilfes qui dans la fuite ont produit fifr elle un effet fi puiffant & fi louable. Je l’admire & l’honore pour fa réfolution ; je mettrois volontiers au rang de nos plus vertueufes femmes une perfonne fi parfaitement tendue à fon devoir -, & je ne doute point que dieu ne lui fafTe miféricorde, & que le bonheur dont elle jouit à préfent ne foit la récompenfe dont ce dieu infiniment bon couronne fon repentir & fa

Kk iijj

5 1 8 La Vertu

réforme. Mais, moniteur, ajoutai-je, n’avez-vous pas revu cette pauvre dame après fon accouchement ?

Ne croyant pas fa réfolurion fi f rme, reprit-il, j’allai à Marlborough, où j’appris qu’elle éroit partie pour Calne. J’y courus, & je fus qu’elle étoit allée à Reading voir une de fes parentes. Je l’y fuivis , & l’on me dit quelle étoit partie pour Oxford, où elle étoit efFcélivement, mais où je ne pus jamais venir à bout de lui parler.

Elle reçut enfin une lettre de moi , où je la fuppliois de m’accorder une entrevue ; car j’avois appris que fon départ pour la Jamaïque avec les jeunes dames étoit réfolu , & qu’elle ne rendoit vifire à fes parens que pour prendre congé d’eux, & en recevoir la dot qu’ils éroient convenus de lui donner. Elle m’écrivit le mercredi , & me nomma le làmedi fuivant pour le jour de notre entrevue , qui devoit être à Woodflock, lieu de nos anciens rendez-vous.

Je me crus alors alluré d’elle, ajouta-t-il, & ne doutai nullement que je ne dérangeafTe tout le projet de fon voyage. Je partis le jeudi pour Glocefter, fous prétexte d’une partie de plaifir, & le famcdi je me rendis à Woodflock, au lieu marqué. Mais en arrivant je ne Trouvai , au lieu d’elle , qu’une de Ces lettres, où elle me demandoit pardon de tn avoir trompé. Elle y exprimait un regret mortel

RéCOMi?ENSéE. JT?

de fa faute , beaucoup de teridrefTe pour moi , & la crainte qu’elle avoit eue de ne pouvoir tenir fa réfolurion fi elle me revoyoit j qu’elle éroir partie le jeudi pour s’embarquer, croyant bien que cela feul pouvoir la fauv er; & quelle m’avoitfixé le rendezvous au fâmedi , fk au lieu même de la fccne de fes foibleffes palfées , afin que la chofe me fît plus d’imprelîîon , & que j’en fufTe plus porté à avoir pitié d’elle Sc à lui pardonner -, & afin auffi d’avoir les devants fur moi de trois ou quatre jours, & d’être entièrement hors de ma portée. Elle me recommandoit encore, en me faifànt obferver que j’étois actuellement fur le lieu auquel la' pauvre enfant devoir fa naifïance , de lui conferver ma teridrefle pour l’amour d’elle < ajourant que c’étoit l’unique grâce qu’elle eût à me demander , & que dans tous les dangers qu’elle alloit courir, comme dans toutes les traverfes auxquelles elle s’expofoit , elle n’oublieroit jamais de prier dieu pour moi.

Ce récit touchant me fit fondre en larmes. Ah ! monfieur, lui dis- je , cela ne fit-il pas une puiffanté imprellion fur vous? Une leçon de cet ordre, Se donnée fur le lieu même où s’étoit confommé 1» crime , ( car j’admire le pieux ftratagême de la chère dame !) ne pouvoir que vous toucher infiniment. On la croiroit même fuffifante pour vous avoir converti pour jamais. Sans doute qu’elle changea toutes vos mauvaifes penfées? Sans doute , ma chère, me

Kkiv

5io La Vertu

dit il, que je fus vivement touché , quand j’en vins à la réflexion : mais j’étois fi affiné de réuffir à la tenter & à détruire tous fes projets de voyage, que d’abord je fus dépité & de très-mauvaife humeur. Mais lorfque , comme je viens de vous le dire , la réflexion put avoir lieu, je fus entièrement vaincu pat ce trait de fa prudence , de Ion repentir & de là fermeté, & je l’admirai plus alors que je ne i'avois fait de ma vie. Il me fâchoit cependant qu’elle m’eût échappé de la forte , & qu’elle m’eût furpaffe à ce point en courage héroïque. Je partis en diligence pour Londres , avec une lettre de crédit de milord Davers de cinq cens livres fterling fur fon banquier* mais je paffài d’abord à Oxford, pour y recueillir autant d’in fini étions qu’il me fèroit poffible fur les moyens d’en entendre parler.

En y arrivant , ce que je ne pus faire plutôt que le lundi matin , j’allai dans un endroit nommé Crofi byfquare , où demeuroient les amis des deux jeunes dames. Elle avoir pris la diligence le mardi , & joint les deux demoifelles le foir même ; & le famedi elle etoit partie avec elles pour Gravefend , à-peu-près vers le tems que je l’attendois à Woodflock.

Vous devinez aifément , ma chère, que cela m© toucha beaucoup. Quoi qu’il en fort , je convertis en argent route ma lettre de crédit, & partis le lundi après-dîner avec mon laquais. Nous gagnâmes Gravefend dès lç foir* $c la on m’apprit que lç matin

RÉCOMPENSÉE. Jtl

elle étoit partie de l’auberge avec les deux dames , pour aller à bord du vaifleau , qui n’attendoit que le vent, lequel lui devenoir alors favorable.

Je pris furie champ un bateau, & fus à bord du vaifleau, où je demandai mademoifelle Godfroy. Jugez, ma chère Pamela, de fa furprife Sc de fa confufion , lorfqu’ellc m’apperçut. Elle penfa s’évanouir. J’offris au capitaine de lui donner tout ce qu’il voudroit, pour ne mettre à la voile que le lendemain ; mais je ne pus jamais l’obtenir. Je fis tout mon poflible pour la perfuader de venir à terre, & lui promis, fi elle vouloit voyager un peu , de l’accompagner jufqu’à tel endroit d’Angleterre qu’il plairoit au capitaine de toucher fur fa route ; mais elle fut inébranlable.

Tous ceux du vaifleau me regardèrent comme (on très-humble ferviteur , Sc furent touchés d’une entrevue de ce genre , fur-tout les jeunes dames &c les femmes qui les accompagnoient. Après bien des refus &c fur les proteftations les plus fortes , elle fe laiflà perfuader d’entrer avec moi dans une des cabanes ; & là j’employai toute ma rhétorique pour tâcher de la perfuader d’abandonner fon projet, «Mais tout fut inutile. Elle m’aflura que je l’avois rendue parfaitement miférable par cette entrevue ; qu’auparavant elle avoir déjà aflez de chagrins dans l’efprit ; mais que pour le coup j’avois empoifbnné

J24 La V E K T U

tour Ton voyage , Sc l’avois plongée dans un abîmfc

de dé trefles.

Je ne pus obtenir d’elle qu’une feule grâce i encore me l’accorda-t-elle avec bien de la répugnance : ce fut d’accepter , comme un préfent de ma part, les cinq cens livres fterling que j’avois fur moi , à mon inftante prière , elle me promit de tirer fur moi , à fon arrivée , pour une fomme plus confidérable , fi elle fe trouvoit en avoir befoin, comme fur une perfonne qui avoir en main fes effets. En un mot , ce fut l’unique faveur que je pus en obtenir : car, outre qu’elle demeura ferme dans le deffein de partir, elle ne voulut jamais me promettre d’entrer avec moi en commerce de lettres. Je crois même que fi j’avoîs voulu l’époufer, ce qui ne m'étoir point encore venu en tête , elle n’en auroit pas moins petfiflé dans fa réfolution.

Aîais , menfieur , lui dis-je , comment vous féparâies-vous à la fin ; Je voulois partir avec elle , reprit-il , 8i être mis à terre dans le premier port d’Angleterre ou d’Irlande où l’on relâcheroit : il ne m’importoit lequel. Mais elle étoit trop livrée a les •terreurs, pour y confentir. De fon côté, le groffier •maître du vailfeau , qu’ils appeloient capitaine , S« que j’aurois volontiers jeté à l’eau, ne voulut jamais attendre un moment, le vent & la marée lui étant favorables : il me preffoit fans ceffe de retourner a

RÉCOMPENSÉ B, JZJ

terre , ou de faire le voyage. Comme jetois d’une humeur impétueufe, garé par ma mère, comme vous le favez , & peu accoutumé à me voir contredire , je trouvois fort étrange que le vent& la marée, ou toute autre chofe, pulfent l’emporter fur moi & fur mon argent. Mais la chofe n’en arriva pas moins. Je fus obligé de partir, & pris congé des dames & des autres pafiàgers , leur fouhaitant à tous un bon voyage. Je donnai cinq guinées aux gens de l’équipage , pour les engager à prendre foin des dames , & fis des adieux que vous imaginerez mieux que je ne pourrois les exprimer. Elle me recommanda encore une fois , en préfence des demoifeiles, la chcre petite hôteflè; c’eft le nom qu’elle donna pour lors à l’enfant , & me remercia de toutes les marques d’ellime que je lui donnois, m’aifurant que l’imprellion en demeureroit éternellement dans fon cœur. En partant , elle me jeta fes bras au cou , & nous nous quittâmes d’une m<h nicre qui toucha tous ceux qui en furent les témoins , tant hommes que femmes.

Je dclcendis aulfitôt du vaifleau dans le bateau avec le cœur vraiment navré ; j’y demeurai debout à la confidérer auffi long-tems qu’il me fut pofiible de la voir. Elle me regardoit de fon côté en portant de tems en tems fon mouchoir fur fes yeux. Je me contentai enfuite de confidérer le yailfeau même après qu’on m’eut mis à terre ,

P4 La Vertu

tant que j’en pus difcerner la moindre apparence ; car il étoit déjà prefqu’à la voile quand j’en forris. Après quoi , je me retirai à mon auberge dans la plus grande agitation.

J’allai me coucher , mais je ne repofai pas. Le matin fuivant je revins à Londres , & regagnai la campagne l’après-dînée du même jour. Et voilà , ma chère, ce que j’avois à vous dire de la pauvre Sara Godfroy. J’apprends qu’elle envoie à toutes les occafîons qu’elle en a , &c au fu de fon mari , des perfonnes pour s’informer comment fe porte la fille qu’elle a eue de fon premier mari ; & qu’elle a la làtisfa&ion de favoir qu’on a beaucoup de foin d’elle. Il y a environ un an que fon mari lui envoya en préfent un petit noir d’environ dix ans pour la fervir. Mais il fut attaqué de la petite vérole , & mourut un mois après fon arrivée.

11 eft impoffible , lui dis-je , que votre grand coeur n’ait confervé long-tems l’impreflîon de cette trille aventure, & de toutes fes circonftances.

Il eft vrai, reprit - il , qu’elle m’a vivement aflfedé pendant quelque tems : mais j’éro'S alors plein de feu & prefqu’incapable de réfléchir. Je commençai bientôt mes voyages : mille nouveaux objets me payèrent devant les yeux , & firent une puiflànte diverfion ; & vous avez vu , que cinq ou fix ans après , & même plutôt , j’avois tellement perdu toutes les impreffions dont vous parlez , que

je m’ctois bien promis d’obliger ma Pamela à changer de nom , & à devenir Sara Godfroy leconde du nom.

Ah ! méchant que vous êtes ! lui dis-je , je vois bien que vous ne dires que trop vrai ; mais je bénis dieu de ce qu’il en ert: autrement ; je le bénis de votre réforme , autant pour l’amour de vous que pour l’amour de moi- même.

Je l’en bénis auffi , ma chère , me dit-il, 8c je le fais avec toute la fincérité imaginable , 8c avec d’autant plus de plaifir, que j’ai , je m’en flatte, reconnu mon erreur de bonne heure , 8c que jouiflant d’une fanté fi parfaite à la fleur de mon âge , il y a toute apparence que je viendrai à avoir parfaitement en horreur mes égaremens pafles ; que j’aurai pitié de la pauvre Sara Godfroy , par les mêmes motifs qui me font admirer les vertus de ma Pamela , 8c que je prendrai la ferme réfolution de m’en rendre auffi digne qu’il eit pofiïble. J’elpcre auflï , ma chère , que vos prières pour mon pardon 8c ma pcvfévérance , feront d’une grande efficacité envers dieu.

Ces charmantes réflexions fur la trifte , mais inftruélive hiltoire de la pauvre Sara Godfroy, nous conduifirent jufqu’à la vue de notre mailbn. Nous defeendîmes de carroiïe , & allâmes nous promener dans le jardin jufqu’à ce que le dîner fût prêt. Et nous fommes actuellement fi occupés à

La Vert u

tout préparer pour notre comparution à l’églife * que j’aurai à peine le tems d’écrire jufqu’à ce que cela foit paffé.

Lundi matin.

H,k r nous allâmes à l’églife, accompagnés de Jean , d’Abraham, de Benjamin , & d’Ifaac , tous en belles livrées neuves , dans le plus beau de nos carrolfes , qui avoir été nettoyé exprès , doublé & équipé de neuf, de forte qu’il avoir toute l’apparence d’être neuf en effet. Mais je n’avois point d’écuflon à écarteler avec celui de mon cher époux. J’en fis l’obfervation devant lui , & il me répondit en badinant , qu’il avoit bonne envie d’écarteler pout mes armes une branche d’olivier , par allufîon aux efpérances qu’il avoit (*) d’une famille. J’avois mis l’habit de damas blanc à fleurs d’or dont je vous ai parlé , une coëffure fuperbe , avec le collier de diamans , 8c les boucles d’oreilles , &c. ci-deffus mentionnés. Pour mon cher maître , il avoit une belle vefte d’un pou de foie bleu , galonnée ; fon habit étoit d’un beau drap gris de perle , avec les boutons 8c les boutonnières d’or, 8c doublé d’un

(*) C’eft une allufîon au pfêaume 91 où les enfans font comparés à des plants ou brandies d’olivier.

RÊeOMPBNSÉE. . j 17 taffetas blanc. Ah ! qu’il écoit charmant dans cet équipage ! Je lui dis que je me trouvois trop magnifique , & que je voulois mettre de côré quelques-uns des joyaux: mais il me répondit que cela feroit regardé de la part comme un mépris qu’il auroit pour moi -, tic que, quoique le monde pût en parler fur le pied où les chofes en étoienr, comme je femblois le craindre , il aimoit mieux cependant qu’on dît toute autre chofe , plutôt que d’avancer que je netois pas fur un aufli haut pied, comme fa femme , qu’aucune daine qu’il eût pu époufer.

La noblcffc des environs nous avoit attendus , à ce qui paroît ; car l’églife étoit pleine. A mon grand regret, nous y arrivâmes des derniers: de lôrre qu’à mefure que nous avancions pour gagner le banc de mon maître , les yeux d’une foule de gens le fixoicnr lûr nous , & nous les entendions tous te parler bas l’un à l’autre. Mais mon cher maître y parue avec un air d’intrépidité , de s’y comporta envers moi d une manière fi tendre & qui marquoic tant de contentement , qu’il donna à toute la congrégation une opinion très-avantageufe du choix, qu’il avoit bien voulu faire , ne donnant pas le moindre lieu de penfer qu’il en fût honteux. Pour moi , comme j’étois réfolue de m’occuper entièrement des devoirs du jour , mon attention à m’en bien acquitter , &c mon ardeur à rendre grâces.

ja8 . La Vertu

à dieu pour les immenfes faveurs que j’en avdii reçues , m’occupèrent tellement , que je fus beaucoup moins émue que je ne l’aurois été autrement des regards avides & des chuchoteries des dames , des meilleurs , & en vérité de toute l’alTemblée , donc les yeux étoient tous attachés fur notre banc.

Quand le fermon fut fini , nous reliâmes dans leglife jufqu’à ce quelle fut confidérablement vidée 5 mais nous nous trouvâmes environnés d’une foule qui nous attendoit aux portes de l’églife 6c dans le porche. Là j’eus le plaifir d’entendre de tous côtés mille 6c mille louanges , tant fur ma perfonne que fur mon ajuftement 6C mon maintien , 6c pas une feule réflexion choquante, ni aucune chofe qui fentît tant foit peu le mépris. M. Martin, qui efl garçon , M. Chambers , M. Artus , 6c M. Brooks , y étoient avec toutes leurs familles. Ces quatre s’avancèrent vers nous avant que nous montafllons en carroffe , & nous complimentèrent l’un & l’autre très - poliment & en véritables amis. Mefdames Artus 6c Brooks, eurent la bonté de me féliciter. Madame , me dit la dernière , vous me renvoyâtes l’autre jour mon mari enchanté de vos manières charmantes , 6c de votre douceur , & vous venez de convaincre aujourd’hui plus de mille âmes, que ces belles qualités vous font toutes naturelles.

Vous

R ï C O M P B N S ê E. j zp

Vous me faites beaucoup d’honneur , madame , repris -je. Rien ne me tait mieux fentir mon bonheur cjue l’approbation d’une fi aimable perfonne. Mon cher maître me donna la main pour monter en carrolTe , & s’arrêta à la portière pour parler au chevalier Atkins , qui l’accabloit de complimens, & qui porte toujours le cérémonial un peu trop loin. Je penfe qu’il le fit exprès pour m’accoutumer aux contemplations du public , ce qui me caufa quelque peine > car j’étois toute déconcertée d’entendre les louanges des gens de campagne , & de les voir entourer le carrolTe de tous côtés. Plufieurs pauvres me demandèrent la charité : je fis ligne à Jean avec mon éventail : Divifez , lui dis-je, cet argent entre les pauvres dans le porche de l’églife le plus éloigné ; 8c qu’ils viennent me trouver demain matin , & je leur donnerai quelque chofe de plus , s’ils rie m’importunent pas à préfent. Je lui donnai en meme tems tout l’argent que j’avois, qui fe trouva monter à vingt-cinq ou trente shelings ; & cela me délivra des clameurs avec lefquelles ils me prioient de les aider.

M. Martin vint à moi de l’autre côté du carrolTe, 8c s’appu}a fur la portière , tandis que mon maître padoit au chevalier Atkins dont il ne pouvoir fe dépêtrer. Je vous jure, me dit-il , que vous avez enchanté toute la congrégation. 11 n’y a pas une Tome IL X. 1

5jo La Vertu

ame qui ne chante hautement vos louanges ; & mon bon voifin a fu mieux choifir pour lui-même, qu’on n’auroit pu le lui infinuer. Je vous jure , ajouta-t-il, que notre miniftre a plus jeté les yeux fur vous que fur fon livre.

Vous encouragez comme il faut les âmes foibles, lui dis-je. Je vous jure , reprit-il, que je ne dis que la pure vérité. Je me marierais dès demain , fi j’étois sûr de trouver une perfonne qui eût feulement la moitié de votre mérite. Je ne fuis pas louangeur exceflîf, continua-t-il, & je n’accorde que ce qui eft dû au vrai mérite ; mais il faut que je dife avec toute l’églife, qui vient d’être édifiée de votre piété, que vous êtes l’ornement de votre fexe, que vous faites un honneur infini à votre époux, & que vous rendez la religion aimable.

Qufind il eut cefie de parler , le miniftre luimême me complimenta , & me dit que le pieux comportement d’une aufti aimable mariée édifieroit tout fon troupeau , & lui donneroit du courage à lui-même. Vous êtes trop bon , monfieur, lui dis-je -, j’efpère que je me conduirai conformément aux bonnes inftrudions que j’aurai le plaifir de recevoir d’un aufti digne pafteur que vous. Il me fit une profonde révérence , 8c fe retira.

Le chevalier Atkins vint alors à moi , tandis que mon maître montoit en carrolfe. Madame , me dit-il , je yous demande mille pardons de vous

avoir privée fi long-tcms de votre cher époux : mais cetoit pour lui dire qu’il étoit le plus heureux homme du monde. Je lui fis une profonde inclination ; mais je l’aurois bien voulu à cent lieues, pour m’avoir ainfi expofée aux regards de chacun, qui , malgré tous mes efforts , ne laiffoient pas que de me déconcerter beaucoup.

Si vous voulez venir tous les dimanches à l’églife avec votre charmante compagne , dit M. Martin à mon maître, je n’y manquerai pas une feule fois , 5c elle donnera un bon exemple à tout le voifinage. Ah ! mon cher monfieur , dis-je à mon maître, vous ne favez pas combien M. Martin a de bonté pour moi. Les civilités dont il m'accable, me donnent le courage de lever les yeux, Sc de montrer hardiment ma joie 5c ma gratitude en public.

Je fuis auffi fenfiblc que vous, mon cher amour, aux politefTes de mon bon ami. Nous irons conftamment à l’églife , lui dit-il , 6c dans tous les autres endroits où nous pourrons avoir leplaifir de voir le cher M. Martin.

Parbleu ! lui dit celui-ci , vous êtes un mortel bien heureux ; l’exemple de votre époufe vous a rendu plus poli & plus aimable que je ne vous ai connu de ma vie i je ne vous ai pourtant jamais regardé comme manquant de politelTe. Là-delTus , il nous fit la révérence , 5c monta dans fon

Llij

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carroffe. Nous partîmes , & dans le chemin , le peuple nous accabla de bénédictions , & nous traita de couple charmant.

Comme ie n’ai d’autre vanité , en vous répétant toutes ces chofes, que celle de voir la démarche que mon maître a faite en s’abailTant jufqu’à moi, autorifée d’une approbation générale , je fais que vous me le pardonnerez.

L’après-dînée , nous retournâmes à l’églifê , & d’alîez bonne heure , à ma très-humble requête ; mais i’églife étoit déjà pleine , &c peu après elle regorgea ; tant la nouveauté attire les yeux des humains. Hélas ! ils n’en font que plus à plaindre ! M. Martin entra après nous , & venant à notre banc : Je prendrai féance auprès de vous cette après-dînée , mes chers amis , nous dit-il. De tout mon cœur , reprit mon maître : pour moi j’en fus extrêmement fâchée ; mais aufïî je pris bien la réfol ution de ne pas faire céder mon devoir à ma timidité , ni à aucune autre confédération : & dès que le fervice commença, je me retirai au fond du banc , & laiffai fur le devant les mefîïeurs , qui fe comportèrent l’un & l’autre avec toute la décence convenable. J’infîfte là-defîus d’autant plus que cidevant M. Martin ne s’éroit jamais beaucoup fîgnalé par fon exactitude à venir à l’églife , ni par fon attention au fervice lorfqu’il y étoit.

Le miniftre , contre fon ordinaire , &c pour

nous faire honneur, prêcha une fécondé fois, & nous donna un excellent fermon fur les devoirs relatifs du chrétien. Comme il fit plusieurs belles obfervations fur le fujet , j’y prêtai une attention toute particulière. M. Martin m’adrefla deux ou trois fois la parole pendant le fermon , mais il me vit fi entièrement occupée à écouter le prédicateur , qu’il s’abftïnt de m’interrompre : j’eus foin cependant de me relTouvenir de la leçon que mon maître m’avoit faite précédemment, & de garder avec lui une contenance gaie &c obligeante , comme avec un de fes intimes amis. Mon maître le pria de nous faire l’honneur de fouper avec nous. Je fuis fi épris de votre époufe , que je ne vous confeille pas de trop entretenir cette difpofition ; car je ferai toujours chez vous fi vous le faites. Vous ne fauriez nous honorer trop fouvent de votre compagnie, reprit mon maître; & comme je vous ai laide brufquement dans la naffe du célibat, je fuis d’opinion que vous ne fauriez mieux faire que de répéter vos vifites le plus qu’il vous fera pofiible; & qui fait fi mon bonheur ne convertira pas un fécond libertin? Qui le fait ? reprit M. Martin ; je le fais , moi ; car je fuis déjà plus qu’à demi réformé.

Quand je fus à la portière , mefdames Artus, Brooks & Chambers nte furent préfentées par leurs époux: ôc un inftant après, la fpirituelle miiadi

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Tovers , qui m’avoit raillée ci-devant, comme je vous l’ai dit, vint fe joindre à elles. Madame Artus me félicita , & me dit que toutes mes bonnes voifines fe ralfembleroient , & viendroient en corps me rendre vifite. Madame, lui dis-je, c’cfi: un honneur dont je ne faurois me montrer trop reconnoiffante ; &c vous ferez bien bonne de favorifer & protéger ainfi une perforine , qui fera toujours fon étude de mériter vos bonnes grâces, par tous les égards imaginables.

Vous n’avez pas befoin de protection , ma chcre voifine, me dit miladi Towers , votre mérite fuffit pour cela. J’ai eu ce matin un rhume , qui m’a retenue au logis; mais j’ai enfuite tant entendu parler de vous avec éloge , que j’étois bien rélolue de ne pas me renfermer cette après- dînée ; je veux faire chorus avec ceux qui vous félicitent ; 8c fe tournant enfuite vers mon maître ; vous êtes, lui dit-elle , un rufé filou comme je l’ai toujours cru. Où avez-vous dérobé cette aimable dame î N’y a-t-il pas de la barbarie à nous l’amener ainfi fans dire garre, pour nous mortifier & nous éclipfer toutes? Vous êtes bien bonne, madame, lui dit-il, vous & toutes mes dignes voifines , de la regarder des mêmes yeux que moi. Mais , fi je n’avois pas été convaincu , que fon excellent cœur & fes manières préviendroient chacun en là faveur du premier coup-d’œil , je n’aurois jamais

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ofé la mettre dans la clafle de celles de nos bonnes voifines qui nous félicitent à préfent d’une manière fi obligeante.

J’avoue , lui dit-elle en baillant la voix , que j’ai été du nombre de vos ccnfeurs ; mais, à préfent que je vois l’honneur que votre époufe peut faire à la plus haute condition , je fens que je ne vous ai jamais tant aimé de ma vie , que depuis que je connois le choix que vous avez fait. Ma chère voifine , me dit-elle en venant à moi , pardonnez de ce que je n’ai confervé que dans mon efprit le fouvenir de vous avoir vue autrefois: j’aurois dû garder dans le cœur l’idée d’une perfonne qui nous eft fi fupérieure à toutes , par fon aimable douceur 8c fes manières charmantes, 8c qui fondent avec tant de dignité l’état heureux dont elle jouit aujourd’hui.

Ala chère dame , lui dis-je , pourrai-je jamais vous exprimer aflfez ma gratitude? Non, je ne faurois déformais jeter avec peine les yeux fur ma condition pafiee ; puifque l’indulgence 8c l’exemple de tant de dames de mérite m’aident fi puiffamment à foutenir les honneurs auxquels le plus généreux des hommes m’a élevée.

Vous parlez comme un ange , me dit-elle obligeamment. Si nous étions ailleurs , je vous baiferois pour cette réponfe. O heureux , heureux M. B * * * , ajouta-t-elle en s’adreflanr à mon maître 1

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que vous venez de nous donner une haute idée ,de votre jugement! Je tjous jure, ajouta- 1- elle » que , fi je vais vous voir feule , je ne tarderai pas à vous rendre mes devoirs. Ce fera bien votre faute , madame , lui dit madame Brooks , fi vous vous faites à vous-même le tort d’y manquer.

Elles prirent ainfi congé de nous. Que vous m’avez rendue heureufe, dis -je avec tranfport à mon cher maître , en lui donnant la main ! Et moi , dit le prédicateur qui venoit juftement de nous joindre , à ce que je remarque de vous deux, j’oferai bien avancer qu’il eft difficile d’exprimer combien vous rendez votre époux heureux. Je lui fis une révérence en rougiflant , ne croyant pas qu’il m’eût entendue. Mon maître lui dit qu’il feroic charmé s’il vouloir bien lui faire l’honneur de le venir voir. II répondit qu’il auroit celui de nous rendre fes devoirs à la première occafion , & qu’il nous amèneroit fbn époufc & fa fille. Je lui dis qu’il nous faifoit une double faveur , & que je fèrois charmée de cultiver une fi digne connoiffance. Je le remerciai de fbn beau fermon ; & lui me remercia de l’attention que j’y avois prêtée , & qu’il voulut bien appeler exemplaire. Mon cher maître m’aida enfuite à monter en carrofie , & nous fûmes ramenés au logis , tous deux heureux; & > grâces au ciel , tous deux contens.

M. Martin vint chez nous le fait , avec un au-

tre gentilhomme de fesamis, nommé Dormer; & il ne nous entretint que de l’opinion avantageufe qu’il difoit que chacun avoit de moi , & du bon choix que mon généreux bienfaiteur avoic fait.

Ce matin, les pauvres font venus me voir, au nombre de vingt-cinq , comme je les y avois invités j & je les ai tous renvoyés conrens. Ils n’étoient , dimanche , pas plus de douze ou quatorze, lorfque Jean leur diftribua l’argent que je lui avois donné : mais d’autres en eurent vent, &c complétèrent le nombre ci-deiïus.

Ma rdi.

E matin , mon généreux maître m’a donné un témoignage bien raifonné, mais auffi bien attriftant par fa nature , du cas qu’il fait de mon peu de mérite ; témoignage que je ne pouvois jamais fouhaiter d’en avoir, & auquel je n’avois garde de penfer.

Après le déjeûner, il me mena promener dans le jardin, Sc une ondée venant à tomber, nous allâmes nous réfugier dans le petit pavillon du jardin privé, où il m’avoit autrefois donné tant d’allarmes. Ma chcre , me dit-il , s’afTeyant à côté de moi , j’ai actuellement «jjs fin à tout ce qui m’oc-

•53$ La Vert»

cupoit l’efprit , & me voilà parfaitement tranquille. N’avez-vous pas été furprife de ce que je me fuis fort occupé depuis un tems dans ma bibliothèque, & de ce que , gardant le logis , j’ai néanmoins été fi peu en votre compagnie? Non, monfieur, lui dis-je, je n’ai jamais eu l’impertinence de vouloir deviner rien de ce à quoi il vous a plu de vous occuper-; &c je me garderai bien de jamais me livrer à une curiofité qui pourroit vous devenir importune. D’ailleurs , je fais que vous avez de grands biens ; & le train où vous vous mettez , d’examiner & de régler vous-même vos affaires , doit néccffairement prendre une partie de votre tems , dont je dois être fort foigneufe de ne vous rien dérober.

Fort bien, reprit-il ! mais je vous dirai à quoi je me fuis occupé en dernier lieu. J’ai fait réflexion que ma famille éroit prefqu’éteinte ; que fi je meurs £âns héritiers, une grande partie de mon bien ira à une autre branche , & que d’autres portions de mes effets mobiliers tomberont entre les mains de gens à la merci defquels je ne voudrois pas que ma Pamela pût jamais fe trouver. La vie humaine étant donc précaire , j’ai di'fpofé tellement de tour, que vous ferez, quoi qu’il arrive, abfolument indépendante & heureufe. Je vous ai affuré le pouvoir de faire beaucoup de bien , & de vivre fur un pied convenable à une perfonne qui m’appartient

«Je fi près ; & j’ai ôté tout pouvoir à qui que ce foie cîe jamais molefter votre père Sc votre mère dans la polTelfion de ce que je leur ai déjà afligné pour le relie de leurs jours. Je viens de mettre fin à tous ces arrangemens : il n’y a plus qu’à nommer vos fidéicommifiàires (*); & fi vous connoiffez quelqu’un en qui vous ayez plus de confiance qu’en tout autre , je voudrois que vous le nommalïiez vousmême.

Je fus fi vivement touchée de cette trille marque qu’il me dotfnoit de fon excelfive bonté pour moi , & fi accablée de la foule d’idées qu’une chofe aulfi férieufe fit nécelTairement naître dans mon efprit , que la parole me manqua. Je me foulageai enfin par un torrent de larmes. Ah ! moniteur, lui dis-je, en le ferrant tendrement dans mes bras, vous m’accablez par un difeours fi cruel , & cependant fi plein de bonté ! Je ne pus en dire davantage.

Ma chère, me dit-il, je vous conjure de ne pas vous chagriner d’une chofe qui me fait plaifir. Je n’en fuis pas plus près de ma fin , pour avoir fait ce tellament. Mais comftie chaque jour nous ex-

(*) En Angleterre, lorfqu’on veut aflurer un bien à quelqu’un , on le met en dépôt entre les mains de deux perfonnes qui veulent bien s’en charger , & qui , en vertu d’un a£le drelTé exprès , en deviennent refponlables , eux & Jeurs héritiers , à celui auquel ledit bien cil alluré & à les héritiers.

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pofe à mille accidens, & que la vie eft fi incertaine , différer de mettre ordre à des chofes de cette conféquence , eft , félon moi , une des plus inexcufables fautes qu’on puiife commettre. On a à penfer à tant d’intérêts importans lorfqu’on approche de fon dernier période , & lame peut s’y trouver fi agitée & fi peu capable de s’occuper d’affàixes, que c’eft un meurtre de remettre à une époqup fi précieufc aucun de ces arrangemens qui demandent , plus que tous les autres , une mûre délibération , une entière liberté d’elprit , une vigueur & une fanté parfaite. Mon pauvre ami M. Carlton , qui mourut dans mes bras il n’y a que quelques jours, & dont lame étoit agitée d’un côté de considérations mondaines, & de l’autre, de la violencp des maux qui l’ont tué , & , qui plus eft , occupé d’intérêts d’autant Supérieurs à ceux-ci que l’ame eft au-deffus du corps , fit alors une fi forte imprefjfion fur moi , que mon impatience en redoubla de me retrouver dans cette maifon, où étoienr la plupart de mes papiers, afin d’y faire le teftament auquel je viens de mettre la dernière main. Puifque la chofè fait tant de peine à ma chère fille , je penfe rai moi-même à lui choifir les fidéicommiffaires les plus capables de maintenir fes intérêts. Je n’ai donc , ma chère , qu’à vous alTurer que dans cette occafion , comme dans toute autre que vous pourriez vous imaginer, je me fuis étudié à vous alfuret

RÉCOMPENSÉE. 54r

foute la tranquillité , la liberté & l’indépendance poifibles. Et comme je veux à l’avenir éviter de vous parler de rien qui puiffe vous attrifter , je n’ai qu’une feule & dernière requête à vous faire : je vous demande en grâce , au cas que , pour punition de mes fautes , il plâife à dieu de mè féparer de ma chère & bien-aimée Pamela, de vous faire un devoir de n’épôufer pas une certaine pèrfonne de par le monde ; car quelle que foit la répugnance que j’ai à penfer qu’un autre poürroit me fuccéder dans votre cœur, je ne voudrois jamais imirer Hérode , & vous interdire un changement d’état par tin fécond mariâge.

Je në pus lui répondre , & la douleur penfâ me fufïbquer. Je vous dirai , ajoutà-t-il , pour finir tout d’üh coup fur un fujet qui vous chagrine tant , que la perfonne en quefiion eft M. Williams, fl faut àiiflî vous mettre au fait du motif de ma demande, qui n’eft fondée que fur ma délicatefTe, 8 c nullement fur aucun dégoût que j’aie pour lui, &c fur aucune apparence que je puiflfe jamais en avoir. Mais il mef femble qu’il en poürroit retomber du blâme fur Ma Pamela , fi jamais elle venoit à faire un tel ffiérriage -, qu’on pourrdit en prendre lieu de penièr Sc'de dire qu’elle âvbit d’abord époufé un homme pblir fes grands biens , dans un tëms où , fans cela,' elle en auroit volontiers époufé un autre; & que, ft trouvant en liberté de fUiVire fon inclination/

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elle y cède enfin , & fe donne le jeune miniftre pour mari. Or , je ne faurois fouffrir qu’on puifle penfer, fous quelque frivole prétexte que ce (bit, que je n’ai pas toujours eu dans votre cœur la préférence liir tous les hommes de la terre , nonobftant ma conduite à votre égard, ayant fait voir de mou côté que je vous piéférois à toutes celles de votre lèxe , fans aucune diftin&ion de rang.

M’eût-on donné l’univers entier, je n’aurois jamais pu ouvrir la bouche. A préfent , dit-il, en me prenant dans fes bras, j’ai dit tout ce que j’avois for le cœur : je ne m’attends point à une réponfe , & je vous vois trop touchée pour pouvoir m’en, faire aucune. Je ne vous demande que de me pardonner un difeours dont je vous ai appris le motif, qui intéreffe votre réputation autant que ma délicateffe. N’allez pas me répliquer : dites feulement que vous me pardonnez. J’efpère que voici la dernière chofe chagrinante que je dirai à ma chère Pamela , dans tout le refte de ma vie. Dieu veuille , pour notre bonheur commun , la prolonger pendant un grand nombre d’années.

La douleur continua toujours à me rendre muet-' te. Ma chère, me dit-il, la pluie eft paffée; for*, tons , & continuons notre promenade. 11 me donna auffi-tôt la main , & j’allois parler; mais il m’impofa fdence. Je ne veux pas, me dit -il, que ma chère «unie ouvre feulement la bouche. Si je prêtais

RécOMPEN-siE. J4}j l’oreille aux aiTurances qu’elle voudroit me donner du foin avec lequel elle remplira mes fouhaits, j’aurois l’air d’en douter , & d’avoir belbin de fes proteftations pour le croire. J’étois alluré , ajoutat-il , que , pour vous engager à me complaire , il me fuffiroit de vous dire ma penfée : c’eft un fujet auquel je ne repenferai de ma vie , fi vous ne le rappelez pas à mon efprit. Alors il changea [de difcours de la manière du monde la plus obli-

geanre.

Ma chère , me dic-il , ne trouvez-vous pas du plaifir à relpirer l’odeur délicieufe que la pluie vient de communiquer à ces plates-bandes de fleurs ? Votre préfence m’anime à un tel point , que je croirois prefque lui devoir ce que nous ne devons qu’à fondée, dont la fraîcheur répand autour de nous un fi doux parfum. Quand ma Pamela eft à mes côtés , il me .femble que toute la rature fleurit à l’entour de moi : & je me rappelle à ce fujet une idylle , que je compôfai il y a quelques années , en me fuppofant dans une fituation toute femblable à celle où je fuis a&uellement. Elle en peint fi bien tous les charmes, qu’on diroit qu’un efprit prophétique me l’inlpira pour lors j & comme je la fais par cœur , je vais vous la réciter. Il me prit alors dans fes bras , & tout en marchant il me répéta les vers fuivans , dont U me donna enfuite une copie.

I à Vertu;

Idylle.

Q u an d vous parlez. Iris, de ces vives couleur#

Qui viennent d’embellir nos arbres & nos fleurs ,

Vous en donnez la gloire à ces douces ondées Que les feux du foleil ont fi bien fécondées.

De la raifon peut-être eft-ce fuivre les ioix ;

Mais de mes (èns charmés fi j’écoutois la voix.

Si vous me permettiez , Iris , de les en croire ,

Je vous ferois au moins partager cette gloire:

Je dirois que c’eft vous qui rendez en ces lieux ta nature aujourd’hui fi brillante à nos yeux.

Ah! des plus beaux jardins fut-ce ici le modèle.

Et de tous les printems chantés par Philomèle;

Fût-ce ici , chère Iris , le printems le plus doux ;

Ce printems, ce jardin, que feroient-ils (ans vous?

Tant que mon cœur languit loin de votre préfence.

Tout me femble avec lui languir de votre ablèncej Tout paroît trifle & morne à mes (ombres regards.

Mais vous vois-je i aufli-tôt , je vois de toutes parts La nature étalér une face riante ,

Et prendre de votre air la douceur attrayante.

Votre Dré(ènce , enfin, ou produit ces beautés.

Ou produit pour les voir de nouvelles clartés.

Décidez là-dëiïùs : mats contemplez ces ro(ês; tes voilà fous vos yeux dans ce moment éclofès: te lys , à votre a(pe<S , (emblant Ce réjouir ,

Emblème de mon cœur , vient de s’épanouir :

Et que font Ces parfums, ces odeurs ‘ confondues } Par-tout où vous pafièz, dans lés airs répandues ,

Qu’un tribut de nos fleurs , qui , pour charmer vos (èns, Diflîpent leurs tréfiors, prodiguent leur encens ;

Tandis

Tandis que de vos pas la iecrète influence t>e ces biens prodigués leur fournit l’aoondartce ?

Entre les dons de Flore , & vous , charmante Iris ,

Tel eft le beau rapport que la nature a mis.

Ils l'ornent en un fens , vous l'ornez, dans un autre j Vous fervez à leur gloire, ils fervent à la vôtre :

Ils parent votre lein , il les pare à Ion tour :

Sur ce trône animé , vrai trône de l’amour ,

Lorfqü’un caprice heureux leur afligne une place ,

Ils femulent reffentir le prix de cette grâce.

Prenez de ces oeillets , cueillez de ces jafmins ,

Ils paroitront joyeux de paffer dans vos mains. *

Tes roflignols, encore, écoutez le ramage j Ils (emblent ne chanter que pour vous rendre hommage. En brillant à leurs yeux , de leurs gofiers brillans Vous avez réveillé les doux gazouillemens.

L’alouette , en volant vers le féjour des anges , ya leur montrer, fans doute, à chanter vos louanges}

Et préfageant déjà votre fort glorieux ,

Vous annonce d’avance aux hàbitans des deux.

Ici les arbres même ont pour vous leur langage}

Ces tilleuls, de plaifir , agitant leur feuillage ,

Pour vous offrir leur ombre étendent leurs rameaux 1 Là , jaloux de leurs droits , ces fenfibles berceaux Paroifïènt demander qu'on p'éfcre leur ombre ,

Retraite des amours & plus fraîche & plus fombre. Entrons-y , chère Iris : j’y connois un réduit Qui conferve en plein jour les attraits de la nuit.

Dans ce réduit charmant , la nuit & le filence S’animeront pour vous , auront leur éloquence.

Entrons-y , chère Iris : j’y veux , à vos genoux ,

Vous jurer librement combien je fuis à vous.

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