‹ Œuvres choisies de LebrunChapitre 46 sur 74 · II. lô · texte numérisé non relu

II. lô

l46 LA NATURE.

Les siècles devant lui s'écoulent, et le temps

N'oserait mesurer un seul de ses instans.

Ce qu'on nomme destin , n'est que sa loi suprême :

L'immortelle nature est sa fille , est lui-même.

Il est; tout est par lui : seul être illimité.

En lui tout est vertu , puissance, éternité.

Au-dblà des soleils, au-delà de l'espace.

Il n'est rien qu'il ne voie, il n'est rien qu'il n'embrasse;

Il est seul du grand tout le principe et la fin ,

Kt la création respire dans son sein.

Puis-je êtremalheureux? je lui dois la naissance.

Tout est bonté, sans doute , ea qui tout est puissance.

Ce Dieu, si différent du Dieu que nous formons.

N'a jamais contre l'homme armé de noirs démons.

Il n'a point confié sa vengeance au tonnerre;

Il n'a point dit aux cieux : vous instruirez la terre;

Mais de la conscience il a dicté la voix,

Mais dans le cœur de Ihomme il a gravé ses lois ;

Mais il a fait rougir la timide innocence;

Mais il a fait pâlir la coupable licence;

Mais au lieu de l'enfer, il créa le remord ,

Et n'éternise point la douleur et la mort.^

Le monde eut son auteur : sans doute il est des dieujt Que voile à nos regards l'immensité des cieux ; Mon cœur à leurs bienfaits aime à les reconnaître; Mais l'homme n'adora que ceux qu'il a fait naître. Dieu^s cruels, dieux jaloux, qu'a rêvés sa terreur!

Il deraii s'imposer une plus douce erreur. Quand l'augure insensé, quand le fourbe aruspice Feint de rendre le ciel bienfaisant et propice, Cet ennemi sacré des dieux et des mortels, En y sacrifiant, insulte les autels.

Les dieux seraient plus grands sans tonnerre et sans prêtresj Mais peut-être, sans eux, l'homme eût-il vu ses maîtres. Rompant le joug des lois et le frein des remords. Fouler aux pieds la terre et sans bride et sans mors. Il est, il est un frein qu'ils blanchissent d'écume; C'est la religion : sa foudre les consume. Si le culte des dieux n'était pas inventé. Il le serait en cor par la nécessité.

Si l'Olympe et l'enfer jadis furent des songes. Le sage même a dû consacrer ces mensonges. En vain il eut ses mœurs et pour dieux et pour lois, Il faut des lois an peuple; il faut d'-c dieux aux rois.

Il faut qu'à notre amour leur vertu les désigne : Un roi né sur le trône en est rarement digne. Ce prince faible, issu de la tige des rois. Sans les mêmes vertus, a-t-il les mêmes droits ? Tout un peuple ignoré d'arbres qui dégénèrent. Rampe dans les forêts où leurs aïeux régnèrent. Du sceptre des héros le timide héritier Fuit bientôt de l'honneur le pénible sentier. Sur son trône énervé la mollesse indolente L'endort; le sceptre pèse à sa main nonchalante. Mais par les voluptés pins il est amolli.

î48 LA NATURE.

Pius le fer veille autour du moaarque avili , Toujours la tyrannie est près de la faiblesse.

II n'est point de grands rois que la vérité blesse; Et l'imprudent Valois qui l'osa dédaigner. Sut combattre, sut vaincre, et ne sut pas régner.

Oui, le métier de roi veut pour apprentissage, Les leçons du malheur et les conseils du sage. Si dans un sein de fer la dure adversité Ne sevra quelque temps un prince trop flatté . II flétrit ses aïeux , ii usurpe leur trône. C'est en vain que paré dune triple couronne, A l'univers tremblant il impose sa loi ; S'il n'a point fait d'heureux, il n'est pas eucor roi.

Quand sur un bouclier, trône delà victoire, Nos pères belliqueux, dans les champs de la gloire. Elevaient un soldat en invoquant les dieux , Ce roi, né leur égal , eut-il d'autres aïeux Que son cœur et son bras, ses vertus, son courage? D'une gloire étrangère il aurait fui l'outrage; Il devint son ancêtre; et son autorité Eut le dépôt des lois el de la liberté. Ah! sans doute qu'alors son auguste promesse Ne fut pas délivrer son trône à la mollesse; De fouler en tyran des peuples généreux Qui daignaient le choisir pour qu'il régnât sur eux. De ses devoirs sacrés s'il a perdu la trace, S'il n'a d'autres vertus que l'orgueil de sa race. Qu'il ose remonter sur l'antique pavois,

CHANT SECOND. î49

Et de nos fiers aïeux redemander les voix ;

Leurs ombres fsémiraient de se donner pour maîtres

Ces rois, qui n'ont de roi qu'un trône et des ancêtres.

Le dehors des grandeurs qui sert leur vanité.

Au défaut des vertus serait-il respecté !

L'huile sainte a coulé sur des têtes profanes. De Charles-Neuf encore on déteste les mânes. L'inexorable histoire exhumera ces rois Vainement échappés à la rigueur des lois.

O Charles ! il est temps que le crime s'expie. De ce tombeau royal sors, sors, cadavre impie. Oubliais-tu ce jour exécrable à jamais.

Et cette vaste mort de l'empire français. Ces accens de l'airain sonné par les furies. Toi-même déchaînant toutes leurs barbaries. Le fer, le feu , la mort^ sujets, amis, parens. L'un par l'autre frappés, l'un sur l'autre expirans, Et ce tube enflammé, complice de ta rage. Et ton affreux sourire insultant au carnage?

Roi-bourreau ! criminel de lèse-liumanité , Qu'oppose à ce forfait ta vaine majesté? Tes gardes, tes flatteurs, ta couronne est en poudre; Rien ne peut te défendre, et rien ne peut t'absoudre. Contre ta nation, lâche conspirateur^ Devant tout l'avenir mou vers accusateur. Traîne sur l'échafaud ta mémoire insolente, Du meurtre de ton peuple encor toute sanglante;

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