‹ [Œuvres choisies de Marmontel] (volume 2)Chapitre 2 sur 4 · HORAT · texte numérisé non relu

HORAT

C'était la devise , la règle et la magie de leurs arts.

Mais ce caractère de simplicité était lui-même pris dans les mœurs ; car les mœurs des Grecs étaient simples, si on les compare avec les nôtres. D'abord elles étaient plus libres et plus généra-

l6 BSSAI

lement populaires, par cela seul qu'elles étaient i*épublicâdnes; elles étaient aussi moins façonnées et moins polies , parce que Tabsence des femmes laissa:it au naturel des hommes sa franchise et son abandon. «

Qu'on veuille donc faire attention à cette foule de nouvelles idées , de nouveaux sentiments y de manières nouvelles , de bienséances multipliées , qu'ont dû introduire dans nos mœurs le commerce des femmes , la galanterie^ le point d'honneur, le manège des cours ; à ces raffinements de l'art de flatter et de feindre , de taire ce qu'on veut faire entendre , de voiler à demi ce qu'on veut lais^r entrevoir , de dire et de ne dire pas; à toutes ces lois de décence , de ménagement et d'égards , qu'impose une société où les deux sexes vivent ensemble , où l'inégalité des conditioiis et deà rangs doit se laisser sentir, sans que la vanité ait à se plaindre de l'oi^ueil, où la pudeur, l'innocence même, admise aux plaisirs de l'esprit, n'j doit rien trouver qui la blesse ; on ne sera plus étonné que l'opinion , la coutume , l'exemple , et plus que tout, la métaphysique de l'amour et de l'amour -propre, ayant successivement et diversement associé aux convenances immuables de la nature une foule de convenances accidentelles et factices , qu'il a fallu sentir , démêler, observer , la théorie du goût soit devenue si compliquée , si savante, et enfin si problématique.

Le goût , chez les Rdmains , fut d'abord ana-

logue à la rudesse de leurs mœurs ^ à Tâpreté de leur génie, à l'état d'inculture de leur société ; et si de cet état il passa tout à coup et sans gra*dation à un si haut degré de politesse et d'élé* gance, c'est qu'il leur vint tout formé de la Grèce , d'où le prirent les Sçipions et d'où M énandre le transmit à Térence : mais ce ne fut jamais , dans Rome, que le goût des hommes instruits;^ celui du peuple se ressentait , même du temps d'Horace, de son ancienne grossièreté* Cette nation politique et guerrière ne fit jamais assez de cas des arts purement agréables, pour y appliquer une attention sérieuse ; le caractère de son génie i^'était pas la délicatesse; et si elle montra un discernement juste et fin, ce né fut qu'en fait d'éloquence , le seul des talents de l'esprit qu'elle estima sincèrement, et dont, par un long exercice , elle devint un excellent juge. Mais les écoles de l'éloquence furent des écoles de goût, et l'histoire et la poésie profitèrent de ses leçons.

Ce fut surtout à la cour d'Auguste, et dans l'élite des esprits cultivés , que le goût des Athéniens se conserva et se polit encore, comme il est naturel au goût républicain de se raffiner en passant par l'oisive cour d'un monarque. Seulement pour les bienséances, les Romains, ainsi que les Grecs, furent toujours moins sévères que nous.

On a dit que leur langue était moins chaste que la nôtre ; c'était leur politesse qui était moins

Élém, de lUtér, I, 2

i8 ESSAI

délioato* La langue de Térence ^ de Gicéron et de Virgile y était dbaste quand on voulait et taot qu'on voulait : V Enéide en est bien la preuve ; mais V Enéide devait être lue dans le salon de Livie , el c'était pour le cabinet ile Julie que l'Art d'aim«?r était écrit. Virgile et Ovide, Tacite et Pétrone, Sénèque et Juvénal, parlaient la même langue , et non pas le même langage. Horace était sévère et chaste le matin , licencieux le soir, selon qu'il écrivait pour le lever d'Auguste, ou pour le souper de Mécène*

Si donc le goiU moderne a des lois plus aus^ tères, c'est dans l'esprit de la société , non dans le génie de la langue qu'erf est la véritable cause ; c'est parce que l'imprimerie donne aux écrits tant de publicité, que la licence n'a plus de voile ; c'est parce qu'un style trop libre manquerait aux égards que l'usage prescrit; c'est que tout ce qu'on met au jour doit pouvoir passer sous lés yeux de ce sexe aimable et difficile , dont le point d'honneur est dans la décence , et qui ne consent à venir» animer, adoucir, embellir la triste société des hommes , qu'à condition que leur liberté respectera sa fière modestie. Ainsi la première des grâces à laquelle nos écrivains doivent sacrifier , c'est la pudeur.

De là tous ces ménagements, toutes ces adresses de style, toutes ces expressions vagues ou détournées, ces demi-jours, ces demi- teintes , en un mot cet» délicatesses et ces finesses de langage

qui refideat aujourd'hui si difficile l'art d'écrire avec goû( les chosesi de pur agrémeiait. Et e(mibiea cet art d'éluder, de voiler /de dissimuler , de rendre l'expression timide et modeste , lors même que la pensée ne l'est pas , combien cet art a dà se raffiner dans une langue où la galanterie et l'amour ont été si subtilement et si savamment analysés ! De combien de nuances devait être as* sortie la palette d'un peintre comme Racine, pour exprimer le caractère de Phèdre de manière que d'bonnêtes femmes pussent l'admirer sans rougir! Ainsi le désir de leur plaire , le devoir de les ménager, l'avantage que la nature leur a dopné sur nous pour la finesse des organes et Textréme délicatesse de perception dans les détails ; enfin un droit acquis et assez légitime de juger lés arts d'agrément , une influence continuelle sur Tes* prit de société , et un empira presque absolu sur l'opinion et l'usage, ont érigé les femmes en arbitres du goûi s et il leur doit en même temps ses finesses les f^kis exquises, sa mobilité perpétuelle, et son excessive timidité.

Après avoir considéré le goût dans ses deux grandes relations , d'un coté avec la nature , de l'autre avec la société, il sera aisé de concevoir ce qu'il a dû souffrir de la dépravation des esprits et des âmes dans des siècles de barbarie, à quelle perfection il a pu s'élever dans des temps de culture et d'émulation, et quelles ont été depuis les causes de sa décadence.

Eotre l'état de rhomme sauvage et l'état de rhomme .civilisé , et dans le passage de l'un à l'autre , est l'état de Thomme barbare. Le sauvage, comme je l'ai conçu , serait l'homme de la nature; le barbare, au contraire > est un homme dénaturé : sa raison , *ses mœurs , ses idées y ses sentiments 9 sont pervertis par des conventions et par des habitudes tout aussi artificielles que les modes du luxe et de la vanité.

Lorsque des hommes vagabonds y incultes , effrénés , se réunissent pour vivre ensemble , leurs passions ne tardent pas à fermenter; et de leur mélange s'exhalent des opinions insensées , d'absurdes superstitions^ des mœurs bizarres ou atro^ ces. C'est par ces dégradations qu'on a vu passer, daas. tous les temps ^ l'espèce humaine, avant de recevoir les formes régulières de la civilisation.

Or on sent bien que dans cet état , toutes les idées de convenances doivent être obscurcies ; que toutes les sources, des {^aisirs intellectuels sont corrompues ; et que l'homme , ainsi dépravé, n'est plus susceptible d'aucun discernement dans les prédilections du s.entenent et de la pensée.

Tirer les hommes de la barbarie , c'est donc commencer par les rendre à la nature , en cor* rigeant en eux tous ces vices acquis, tous ces travers de l'esprit et de l'ame ; et à mesure. que l'un et l'autre se relèvent et se rectifient , le sentiment du vrai , du bien , du beau moral , enfin tous les rapports, soit de l'homme avec l'homme ,

soit de rhomme avec la ' nature , se rétablissent par degrés. ■ . . *

Mais dans ce passage ^ il doit y avoir un temps où les opinions , les mœurs , les formes sociales , à demi^dégagées de leur ancienne rouille > sont un mélange de barbarie et de civilisation : d'un coté , l'on commence à retrouver dans Thomme les traits d'une belle nature ; eff de l'autre , on f voit les marques encore récentes de l'abrulissement par où il a passé ^ et d'où il commence à sortir. Les nations alors ressemblent à ces figurés monstrueuses , qu'on a peut-être imaginées pour exprimer aUegoriquement l'état de l'homme a demi barbare, lorsqu'il commence à s'éclairer et à reprendre sa première noblesse. On voit, dans ces symboles , l'assemblage bizarre de la figure humaine et de celle des animaux. Tel aété l'esprit de l'homme et son caractère moral , dans de longues suites de siècles; et la discordance de ses idées et de ses sentiments a produit celle de ses goûts. Les erreurs de l'esprit , les écarts de l'imagination , les fictions absurdes , les compositions déréglées, n'ont pas été l'effet de l'igno; rance, maïs de la dépravation : car l'ignorance ne ppoduitriçn ; c'est la nuit,, le néant de l'ame : ' la barbarie en *est le cahos ; Discordia semina /«- AT^/w. Mais le propre de l'ignorance est de faire tout admirer. Les ébauches les plus grossières, les productions les plus informes de l'art naissant, lui ont paru merveilleuses. Les poésies de

22 BSSAI

Ronsard , les tragédies de^ Jôdelle , otit été^ dans leur temps ; des cbefs-d*œuvres inimitables. L^art et le goût ont fait un pas de plus , et sont tombés dans une autre erreur.

L'art s'est persuadé que s6n mérite consistait dans 4ps tours de force et d'adresse , dans de Taines subtilités , dans de puériles raffinements , dans urie rechercHe pénible de sentiments outrés , d'expressions étranges, d'antitbèses forcées, d*byperboles extravagantes. La danse noble et simple n'est venue que long-temps après les sauteurs et les voltigeurs ; il en est de même de la saint éloquence et de la belle poésie. Rappelons-nous ce qu'on a raconté des sauvages de la Louisiane , lorsque dans le butin fait sur des Espagnols , ayant trouvé des ornements d'église, ils s'en firent des vêtements si ridiculement bizarres ; c'est ainsi que des écrivains ignorants et grossiers s'ajustent par lambeau:^ la dépouille des anciens :

Fùrpwreu», late qiU àpletïdetUy unus et alut Aêsuitur pannus, . • ( Horàt. ]

Et s'ils ont eux-mêmes quelque génie , leurs pro- ^ près idées "ne sont encore qu'un tissu bigarré de quelques beautés de rencontre, et d'une foule d'inepties, ou de grossières absurdités.

Dé ce mélange les exemples sont rares dans les ouvrages des anciens , parce que rien ne reste de leurs siècles de barbarie. Parmi nous Français, le contraste n'est pas encore assez marqué ,

SUR LB GOUT. s3

parce que nos premiers artiites n'ont pas été des hommes de génie y et que daos leur grossièreté , on ne retronve rien du grand caractère de la nature; chez nous le génie et le goût sont presque nés en même temps. Mais l'Angleterre nous pressente deux exemples fameux de cet étonnant assemblage des plus grandes beautés de Fart et de ses plus bizarres difformités.

Que dans un extrait fait avec choix quelqu'un rassemble tous les traits de vérité^ de naturel, d'éloquence et de force ¥raiment tragique , dont le génie de Shakespeare a été l'inventeur ; il n'est personne qui ne s'écrie^ : Voilà le peintre de la nature, le confident de ses profonds secrets, l'homme de goût de tous les temps. Mais que dans ses ouvrages on trouve à chaque instant les plus absurdes invraisemblances , les plus dégoûtantes horreurs ; que lès mœurs en soient un mélange de basasse et d'atrocité ; que l'action la plus noble j soit interrompue par de froides bouffonneries ; que les héros et la canaille s'jconfondeàt, et qu'à côté d'un mot sim^ple et sublime , se prés^ite l'expression la {djts outrée , la plus grossière , la plus rampante; on dira de lui : Voilà le poète de la nature , que la l>arbarie de son siècle et de son pays a dépravé.

,Milton est d'un temps plus récent; et l'on ne laisse pas de voir encore dans son poème , à coté des tableauat les plus, touchants , les plus sublimes , les traces de cette barbarie qui dégrade

24 BSSAl

Tespril humain. Quoi de plui fortement conçu que ce caractère de Satan , qu*Homère lui aurait envié? Quoi de plus pur, de plus aimable , que la peinture de l'innocence et de la félicité de nos premiers pères, dans ce jardin où l'imagination du poète a reproduit Funivers naissant , et Touyvage de la création dans sa plus naïve beauté? Quoi de plus absurde et de plus monstrueux que cet amas de fictions dont il a chargé son poème? Et peut-on ne pis reconnaître les rêves de la barbarie dans la transformation de Fange rebelle en crapaud , dans ce vilain amas d'accouplements incestueux de Satan avec le Péché , et du Péché avec^a Mort, et dans l'atelier des démons fabri-qnant du canon pour foudroyer les anges, et dans ces batailles où les démons sont cuirassés, et* ou les anges sont pourfendus , etc. , etc.

Cet exemple et mille autres prouvent que l'imagination est la jAxis corruptible des facultés de l'âme. C'est par elle que la barbarie fait produire ses monstres , la superstition ses fantômes , l'erreur ses systèmes bizarres; et de là toutes les fantaisies qui obscurcissent l'entendement et corrompent le sens intinie , soit dans rojûnion et dans les mœtirs des hommes , soit dans les conceptions du génie et les productions des arts.

La première cause de ces écarts de l'imagination , c'est sa liberté naturelle. Feindre et créer lui semble être pour elle un privilège sans limite, qui l'affranchit de toutes les règles de vrai-

semblance et de convenance. Ainsi ^ plus la raison s'altère et le sentiment s'obscurcit^ plus on voit que l'imagination est hardie mais vagabonde^ impétueuse mais déréglée, et fertile en inventions qui ne di£Fërent plus des rêves d'un malade.

• ••••• f^elut œgri somnia , vanœ

Finguntur species, • • . (Bobat.)

A cet égard, rectifier l'esprit; ce n'est donc que le ramener à la raison et à la nature ; c'est le bon sens qui est le précurseur , le restaurateur du bon goût.

Nous en vojons les effets dans la Grèce, où trois siècles après Homère, et plus d'un siècle avant Sophocle et Euripide , la philosophie précéda les arts, et fiit, pour ainsi dire, l'institutrice du génie. L'opinion, les préjugés, les conventions qui l'avaient devancée , la forcèrent de composer avec la superstition , et de capituler avec la barbarie i de là une foule d'erreurs qu'elle fut obligée de laisser subsister; mais dans tout le domaine qui lui fut accordé , et jusque dans ses fictions ( car elle-même elle eut ses fables) , l'analogie et les convenances furent ses règles et ses lois. Aussi, dès la renaissance des lettres dans la Grèce , au temps d'Eschyle et de Sophocle , le goût se trouva-t-il formé : il n'y eut que Thespis de barbare.

Il n'en a pas été de même pour l'Europe moderne*, où la philosophie n'est venue que très long-temps après les arts; il a fallu que , par in-

26 BSSAI

stitict , le génie se soit rendu lui^nèine à la natare> et que, de sa propre lumière , il ait percé l'épais nuage où dix siècles de barbarie Taraient enseveli.

Mais à cet avantge qu'eurent sur nous les Grecs , se joint une autre cause des progrès que , d'un pas égal , firent chez eux l'art et le goût j et cette cause fut l'importance sérieuse et réelle qu'eurent d'abord les talents de l'esprit, et l'essor que prit lé génie , animé par de grands objets.

Je ferai bientôt remarquer ailleurs quel était dans la Grèce l'objet politique et moral de la poésie héroïque, et surtout de la tragédie; quel était le rôle , ou plutôt le ministère du poète lyrique dans les conseils , dans les armées , dans lés jeux solennels , et à la cour des rois. On verra de même quelle était la fonction de l'orateur f dans la tribune : il était le conseil , le guide , le censeur de la république ; il attaquait , il protégeait les premiers hommes de l'état.

L'historien , avec moins de crédit, n'avait pas moins de dignité : dépositaire de la gloire, organe de la renommée , témoin permaneùt de son siècle auprès de la postérité , quoi de plus imposant pour une nation amoureuse de la louange? Et qdel ascendant de tels hommes n'avalent -ils pas sur l'opinion et sur le goût de la multitude ! En cherchant à lui plaire, ils l'instruisaient eux-mêmes. Ses écoles étaient le théâtre , là tribune , les fêtes olympiques ; ses maîtres étaient ceux qu'elle y allait applaudir. C'est de Sophocle , d'Euripide ,

de i^ériclès, de Démosthèùe ^ qu'elle apprenait à sentir le prix et Texcellence de leur art.

Mais si le peaple s'élevait à la hauteur des komiûes de génie , ceux-ci , quelquefois , descendaient et s'abaissaient jusqu'au niveau du peuple. Cest une condition que le goût doit subir dans les états républicains. Car lorsqu'il s'agit de remuer une multitude assemblée, si les bienséance^ y peuvent moins qu*une grossière liberté, les lois du goût doivent dormir, ou se taire pour un moment. Les inveictives dont s'accablaieiit Ëschine et Démosthène , ne nous blessent pas moins que les sales plaisanteries et les injures dégoûtantes qu'Âristoiphane faisait vomir à ses acteurs. Mais ce n'est pas à nous que paillait Dénlosthène , ce n'est pas nous qu'Aristophane voulait soulever contre Cléon ; l'un et l'autre auraient man-que leur but, si à la place de ces grossièretés ils avaient mis ou la politesse d'Isocrate , ou félégatnce de Ménandre; et Cicéron savait comme eux ce qu^il faisait, lorsque , pour acoabler Antoine , pour dégrader et avilir Pison , il oubliait les bienséances. Le peuple est toujours peuple, et il est des moments ou , pour s'en rendre maître, il faut savoir lui ressembler. Catilina prenait tfiute espèce de mœurs ; l'éloquence républicaine prend toute espèce de langage. Il est impossible qu^à Londres un poète comique soit un homme de goûij'éi un orateur des communes perd son temps s'il s'occupe à l'êjire. ^

II n'en est pas moins vrai que plus Tart en luî-même a de puissants Qioyens^ plus il est dispensé de ces indignes condescendances ; et Ce sera toujours l'avantage de la haute littérature : car^ tandis que les petites choses éprouvent les révolutions des mœurs locales y des modes fugitives , et attendent tout leur succès des convenances du moment^ les grandes choses participent de la stabilité des principes de la nature , et de ses rapports éternels.

.. L'art d'étonner l'imagination , d'élever les esprits , de remuer les âmes , d'exciter, d'apaiser les passions du cœur Iiumain , est presque le même aujourd'hui que du temps de Sophocle , et que du temps de Démosthène; au lieu que les frivoles jeux de l'esprit de société sont soumis à tous les caprices d'un goût £antasque>t passager.

Chez les Grecs , lorsque l'éloquence devint oiseuse , elle fut vague et vaine. Il y avait parmi les sophistes des hommes de géni^e, auxquels il ne manquait, qu'une tribune , un peuple libre , et un Philippe^ un Gatilina , un Verres, poiir les émouvoir. La preuve en est que, loij^ue réldqu^nce , dans ces temps de corruption, rencont|*a des obpts véritablement dignes d'elle , on la vit reprendre aussitôt sa simplicité , sa vigueur et son antique majesté. Je n'en veux pour témoins que Libanius et Thémiste. Ce n'est donc jamais que par l'importance de ^es fonctions que l'art est averti è^ sa dignité naturelle. Si sa propre gloire

lui manque > il en cherche une antre , et celle-ci n'est que vanité. Ce fut le vice dlsocrate , et de tous ceux qui y comme lui y ne s'occupant que du soin de plaire, firent servir à diveïtir la Grèce, l'art que Périolès et Démosthène employaient à la dominer; et ce que je dis de réloquence , je le dis des lettres en général. L'afFaire du goût dans les petites choses, c'est la parure ; dans les grandes , c'est la décence et une noble simplicité.

. Dans les arts intellectuels , comme dans les arts mécaniques , tout n'est pas riche par le fond : c'est assez souvent le travail qui fait le prix de la matière ; et ce prix est souvent aussi une valeur de convention. Alors ce n'est pas la beauté , •mais la singularité du travail qui obtient la faveur de la mode. Au contraire, quand la nature en elle-même a sa beauté , son^ éclat , sa valeur , comme l'or et le diamant , peu d'industrie la met en œuvre; une forme simple , élégante et régulière li^i suffit; et Je génie, en produisant une grande pensée run grand caractère , une situation pathétique, un sentiment sublime et vrflfi, un mouvement de passion entraînant par sa véhémence, déchirant par son énergie, défend en même temps à l'art de le gâter , et de l'embellir. J^goût consiste alors à respecter l'ouvrage de la nature , et à la laisser se montrer dans sa belle ingénuité. Telle est la différence des productions durables du, génie , et des curiosités brilliantes et

fragiles qu'on appelle, ouvrages de ^xut.

3o ESSAI

Msâ^ ds^ns le$ {dus petites choses ^ la Grèce avait encore le sentiment d'un naturel aimable, lies modèles de la délicatesse se trouvent dans l'Anthologie ; des grâces et de la volupté y dans les poésies d'Anacréon ] de la sensibilité la plus vive , dans l'ode da Sapbo , ainsi que dans les Régies que les Latins ont imitées de Mimnerme et de Callimaque. Théocrite a quelques détails dont la sgrossièreté nous blesse; mais il a des peintures d'une grâce touchante y et d'un naturel précieux. Enfin y dès que la comédie cessa d'être satirique et mordante , et qu'au lieu d'irriter le peuple elle ne voulut qtie l'instruire en l'amusant ^ rien ne fut comparable à l'élégiince de Ménandre y si l'on en juge par celle de Térence , qui l'avait , nous dit-on y si fidèlement imité.

Ainsi y dans tous les genres de littérature, les Romains eurent de bons modèles ; et s'ils ne fu* rent pas toujours assez heureux pour les atteindre y ils le furent assez pour les surpasser quelquefois. Ceci demande quelques réflexions sur les moyens donnés par la nature, d'étendre la sphère des arts.

Il en est du goât comme des mœurs : ce n'est pas en s'éloignant du naturel que les mœurs se perfectionnent ; c'est en le redressant lui-même , en corrigeant ce qu'il a d'âpreté, de grossièreté, de rudesse , en lui donnant , s'il a trop de mollesse , plus de vigueur et de ressort. De même , en fait de goût y l'art ne consiste pas à contrarier

Googk

SUR LB GOUT. 3l

la naluM , mais à l'amélioier; à l'embellir en l'inii' tftot y à ùive mieux qu*elle y en faisant comme elle, en saillant ses inclinations, ses 'directions, ^ ses mouvements , en observant ses révolutions et ses diverses métamorphoses , surtout en choisis^ sant en elle les traits , les formes, le^ aspects, les accidents où la vérité donne le plus de charme & l'imitation. Je m'explique.

La vérité , dans les sciences exactes , n'a qu'un point, ou n'a qu'une ligne que doit suivre l'observateur. La vérité , dans les arts d'agréments , a une grande latitude. De là les différences et les gradations du bien au mieux , du commun à l'exquis, du médiocre à Fexcellent, en fait de goût comme en fait de génie.

Une pensée, un sentiment, une image, un tableau , un caractère , une action a de la vérité , toutes les fois qu'on y reconnaît la nature ; et telle est , comme je l'ai dit, la vérité que l'on voit exprimée dans l'éloquence des sauvages. Mais le naturel se cooàpose de qualités et d'accidents qui varient selon les âges , les conditions , les climats, les formes de la société , et les plis divers qu'elle donne à res{»ît et au caractère. Ainsi la vérité diSere d'elle-même , non-seulement d'un peuple à l'autre , d'un siècle à l'autre , mais dans le même lieu et dans le même temps , d'un homme à l'autre,. et dans le même homme, au gré des passions et des événements. Tout se ressemble au premier coup d'œi} ; mais bientôt , parmi ces

32 BSSAI .

ressemblances génériques , on aperçoit de# différences spécifiques et locales, et puis encore <les différences individuelles et accidentelles à l'infinL De là mille peintures du même caractère , de la même passion , du même vice , de la même vertu, qui ont toutes leur vérité. Mais cette vérité sera plus ou moins curieuse et intéressante , plus ou moins finement saisie, ou ingénieusement exprimée; elle attachera plus ou moins l'esprit et Tame; elle aura. plus ou moins d'agrément et d'attrait , selon le choix de son objet et les couleurs dont il sera peint. C'est ici que le goût s'extrce dans l'inveption et le discernement du bien , du mieux , du mieux encore , et qu'on voit l'art réfléchi sur lui-même, s'observant, s'es* sayant, déployant ses moyens, creusant plus avant dans ses sources , enfin , se corrigeant , se surpassant lui-même, et, non content de ses succès , se provoquant à de nouveau^ efibrts.

Voyez cent élèves rangés autour d'un modèle commun : leurs dessins lui ressemblent tous , et il n'y en a pas deux qui se ressemblent ; telle est la nature , au milieu des orateurs et. des poètes. De là cette diversité inépuisable dans les productions de l'esprit et du génie imitateur.

Si donc chacun , dans son point de vue , a bien saisi l'objet , et l'a bien exprimé , chacun , me direz-vous, n'a-t-il pas réussi? Non ; car ils n'ont pas tous également rempli l'intention de l'art, qui est d'intéresser et de plaire. C'est un talent

que de bien rendre ce que Ton voit; mais tout ce qui frappe la vue n'est pas digne de la fixer : tous les événements ne sont pas mémorables; tous les caractères ne sont pas attachants; toutes les situations^ tous les accidents, tous les détails de la vie humaine ne sont pas curieux à peindre; et dans Faction même la plus intéressante, toutes les circonstances ne le sont pas. Une nature froide, commune, indifférente; une nature qui ne dit rien à Tame et à Tesprît, ou qui ne dit pas ce. que l'objet de l'art veut qu'elle dise, ou qui le dit trop faiblement, aura sa vérité, mais une vérité sans énergie , sans intérêt , sans agrément. Trouver en soi , ou dans la nature , la vérité relative à l'effet que se propose l'art , c'est l'invention dû génie; la choisir ou la composer, comme le peintre sa couleur , et telle que l'art la demande, c'est l'inspiration du goût, et du goût le plus éclairé. Or on sent bien qu'il ne peut l'être ainsi, que par une étude assidue et profondément réfléchie, non - seulement de la simple nature, non«-seulement de la nature cultivée et modifiée , mais des riioyens , des procédés et des productions de l'art, des tentatives qu'il a faites, des succès qu'il a obtenus, des progrès qu'il peut faire encore; et tel fut le goût des Romains.

Le mérite éminent des Grecs, et une gloire qui les distingue, est d'avoir été inventeurs, et de n'avoir eu pour modèles, et pour objets de

Èlém, de IkUr, /. 3

comparaison , que la nature et leurs propres ou-* y rages. Les Romains, au conlraire, furent ûmtateurs. La Grèce leur transmit les arts : ce fut sa plus riche dépouille.

Grœcia capta forum victorem cepît, et artes IntulH agresti Latio, (Horat.)

Tous ces arts ne leur semblèrent pas également clignes de leur émulation; mais dans celui de parler et d'écrire, après avoir été les disciples des Grecs , ils en devinrent les rivaux ; et en s'efforçant de les atteindre , ils eurent quelque* fois la gloire de les surpasser.

A ne regarder la poésie et l'éloquence que du côté du naturel, de l'énergie, et de ces beautés principales que le génie enfante , rien sans doute n'est au-dessos d'Homère , de Sophocle et de Déraosthène. Mais si l'on réfléchit aux nouveaux degrés de perfection où l'art s'est élevé, toujours guidé par la nature , dans la poésie de Virgile , dans l'éloquence de Cicéron , l'on avouera que l'abondance , la variété , la souplesse , l'artifice prodigieux et les ressources infinies de Gcéron dans ses harangues ; que la richesse , l'économie , la perfection des détails, le mélange et l'accord de toutes les beautés et de toutes les grâces, dans lés deux poëmes de Virgile, sont, au moins du côté du goût^ des avantages' que les imitateurs se sont donnés sur leurs modèles ; et ces deux exemples suffisent pour marquer les

sua liB GOUT. 35

progrès du goûty lorsque Tart veut se consulter en même temps que la nature, voir dans ce q^i'il a fait ce qui lui reste à faire , et se donner pour règle l'exemple de César :

Nil actum reputans , si quid superesset agendum, (Lucak.)

J'ai dit qu'à Rome la poésie s'était formée à l'école de l'éloquence; et en effet, de l'une à l'autre, l'art d'intéresser et de plaire a tant d'analogie et tant d'affînité, que tous les grands moyens en sont presque les mêmes, et que les règlesde vraisemblance, de convenance, de bienséance, sont presque absolument communes au poète et à l'orateur : estjinitimus oraton poeUi. (Cic.)

Voyez dans les livres de Cicéron , sur les procédés de son art , quelles sont les sources du pathétique , et quelle espèce d'émotion il est possible de tirer de la nature et du fond de la cause, de la condition, de l'âge, du caractère, de la fortune, de la situation des personnes et de leurs relations diverses; c'est pour le poète tragique la plus profonde des études. Voyez pour la narration, les circonstances où l'orateur doit ap* puyer , celles qu'il doit omettre, ou sur lesquelles il doit glisser rapidement ,. ce qu'il doit relever, ce qu'il doit affaiblir, ce qu'il doit esquisser ou peindre , comment il peut rendre sensible l'action qu'il décrit , et de quels mouvements il la doit animer ; c'est encore là pour l'épopée la meil*

leure des théories. Consultez enfin ce grand maître sur les manœuvres du plaidoyer^ sur Fattaque et sur la défense y la preuve et la réfulation^ l'emploi des moyens pathétiques ; ce même art , s'il est appliqué à la scène passionnée (sauf le degré de véhémence et de chaleur qu'elle doit avoir), cet art , dis- je , nous donnera le dialogue le plus naturel, le plus vif et le plus pressant.

Je ne doute pas que les Grecs n'eussent la même théorie; mais les Romains me semblent l'avoir portée encore plus loin , soit parce qu'ils partaient du point jusqu'où les Grecs étaient allés, soit parce qu'ils étaient pressés par cette ingénieuse et inventive nécessité, qui, dans l'urgence continuelle des grands périls et des grands besoins , aiguise l'industrie des hommes , comme l'instinct des animaux «

Dans Âlhènes comme dans Rome, un citoyen fait pour les grandes places avait un intérêt pressant et capital de se rendre éloquent. Sa fortune, son rang, ses fonctions publiques, l'exposaient tous les jours à la censure de la haine , aux délations de l'envie ; il fallait qu'il fût en défense. Mais à Rome , il avait à remuer et à conduire un peuple différent du peuple athénien. Il s'agissait pour lui de ménager non - seulement l'arrogance républicaine et l'orgueil des maîtres du monde , mais l'esprit plus jaloux , plus ombrageux encore des partis et des factions. De là cette frayeur avec laquelle Gcéron regardait les clétroits, les écueils.

les naufrages de l'éloquence populaire j delà ces précautions timides avec lesquelles il naviguait sur cette mer si dangereuse, scopidosum atqua infestum : précautions que Démoslhène ou négligeait, ou prenait rarement avec un peuple qui n'était difficile que sur l'article de ses dieux ; qui' se laissait tout dire avec franchise , pourvu qu'on dît tout avec grâce; et qu'on pouvait ^ en flattant son oreille , réprimander comme un enfant.

Aussi, comme pour la vigueur et la hardiesse de l'éloquence Rome n'avait riçn de semblable aux harangues de Démosthène, la Grèce n'eut-elle jamais, dans l'éloquence insinuante , rien de pareil aux plaidoyers et aux harangues de Cicéron. L'un n'eut besoin que du courage d'un citoyen libre et sincère; l'autre , au sénat et devant le peuple , autant et plus que devant César, eut besoin, de toute la souplesse du plus habile courtisanv

Or, ces tours, ces détours, ces finesses de* style, ces mouvements si mesurés, même avec l'air de l'abandon, ces couleurs si bien ménagées , ces touches quelquefois si fermes et quelquefois si délicates, et toujours au plus haut degré la convenance et l'à-propos, furent autant de leçons de goût que la poésie reçut de l'éloquence. Ajoutons-y l'urbanité, qui répondait àl'atticisme , mais qui tenait plus aux mœurs qu'au langage ; un sentiment de dignité plus délicat et plus exquis; une philosophie qui, dans les bons

Gqogle

esprits , ainsi que dans les belles âmes , avait acquis plus de maturité; enfin une connaissance du cœur humain , une analjse des passions plus méditée et plus profonde ; et nous ne serons plus surpris de trouver dans les ouvrages des Latins des beautés 9 des nuances ^ des développements ^ des traits d*un naturel exquis , que les Grecs ne connaissaient pas. On peut , je crois , dire avec assurance 9 que ni les plaidoyers pour Ligarius et pour Milon , ni la harangue pour Marcellus , n'avaient de modèle dans la Grèce; et Ton peut assurer de même que la Grèce ne fut jamais en état de produire un poète galant comme Ovide , solide et brillant comme Horace, et accompli conmie Virgile.

Le siècle mêtne de Périclès ne concevait rien au-dessus d'Homère ; et , du côté de l'invention et des belles formes poétiques, il n'a point encore son égal. Toutes les hautes conceptions qui appartiennent au génie, la grandeur de Faction, celle des caractères, leur variété , leur contraste, leur vérité frappante , l'abondance et l'éclat des images, la rapidité des peintures, le mouvement, la chaleur, et la vie répandue dans les récits, ont fait d'Homère le premier des poètes , et Virgile lui-même ne l'a point détrôné. Mais du côté du goât^ combien n'a-t-il pas sur lui d'avantages ! quelle dignité dans les mœurs de ses dieux ! quelle noblesse dans leur langage! quel sentiment délicat et juste des convenances, des bien«-

SUR LE GOUT. 5q

séances , dans les harangues de ses héros ! qnel choix dans tons les traits qui expriment la donleur de la mère d'Enryale et les regrets d'Evandre sur la mort de leurs fils ! quelle supériorité d'intention et d'intelligence dans tous les moyens qu'il a pris d'annoncer Içs destins de Rome et de flatter Auguste et les Romains ! quel art dans Je bouclier d'Enée que d'y faire tracer, de la main d'un dieu, l'histoire future de sa patrie, et de manière à pouvoir dire , lorsque Enée a reçu de la main de sa mère ce divin bouclier et qu'il le chiarge sur ses épaules »

Attollens humerojamamque etjata nepotum ï

Quel art plus merveilleux encore et quel sublimeaccord du génie et du goût dans la ctescription des enfers ! Tu Marcellus erisy . . . his dahtemjura Catonem, ne sont pas du siècle d'Homère.

Homère a pu trouver dans la nature la scène des adieux d'Hector et d' Andromaque , et celle de Priam aux pieds d'Achille ; il aurait pu imaginer de même celle d'Euryale et de Nisus; mais, il fallut toute l'éloquence du théâtre et de la tribune pour préparer Virgile à peindre le caractère de Didon. Euripide lui-même n'avait pas fait encore des études assez savantes de la passion de l'amour pour l'exprimer comme Virgile : la preuve en est le rôle dé Phèdre , dans lequel Racine a laissé Euripide si loin de lui. Virgile devait être égalé, peut-être surpassé danslVt

de faire parler une amante ; mais ce ne pouvait être que dans un siècle où le sentiment de l'amour serait encore plus développé, plus exalté que dans le sien ; et entre Virgile et Racine , il devait s'écouler de longs siècles de barbarie. . A la renaissance des lettres, l'Italie moderne eut le même bonheur qu'avait eu l'Italie ancienne, d'être voisine de la Grèce, et d'en tirer immédiatement ses lumières et ses exemples.

L'orient , sous les empereurs jusqu'à l'invasion des Turcs , n'avait jamais été barbare ; les Muses y étaient endormies , mais n'en étaient pas exilées (i). Les lettres n'y fleurissaient pas, mais elles y étaient cultivées. Ce fut de là que l'Italie en tira comme les semences. Un siècle avant la chute de l'empire , on voit déjà les Grecs venir les répandre à Yenise, à Florence, à Pavie, à Rome, Pétrarque et Boccace furent les disciples d'un savant de Thessalonique ; mais à la prise de Constantinople par Mahomet II, ce fut une émigration de gens de lettres, échappés des ruines de leur patrie et réfugiés en Toscane ,. où l'immortel Laurent deMédicis les reçut comme dans ^a sein. .

Il ne faut donc pas s'étonner de l'avantage que l'Italie eut , au quinzième et au seizième siècles , sur tout le reste de l'Europe ; de plus , elle avait

(i) Pliotîus est du neuvième siècle, et Suidas est du dixième.

eu celui d'être le centre de l'Eglise, dont le latin était la langue, corrompue à la vérité, mais assez analogue encore à celle du siècle d'Auguste pour en faciliter l'étude et en accélérer l'usage. L'italien lui-même en était dérivé , et son affinité avec elle la rendait comme populaire. Enfin, pour l'Italie, la lumière des lettres n'eut jamais d'éclipse totale.

. Le commerce avec l'Orient , les relations des deux églises, leur rivalité, leurs querelles, le mouvement que donnaient aux esprits les hérésies et les conciles, la lecture habituelle des livres saints, l'étude des Pères de l'église, dont le plus grand nombre étaient nourris d'une saine littérature, et dont quelques-uns ne manquaient ni d'éloquence, ni de goût; d'un autre côté , le souvenir , l'exemple de l'ancienne Rom(e , les mo-. numents de ses beaux-arts , et je ne sais quelle ombre de son génie qui errait toujours sur ses débris , n'avaient cessé d'entretenir une communication d'idées entre l'Italie et la Grèce , enti*e la Rome d'Auguste et la Rome de Léon X. Ainsi tout s'accorda pour hâter les progrès des lettres, renaissantes en Italie.

^ A Rome, on couronnait Pétrarque; Dante et' Boccace florissaient; et nous en étions à Joinyille. Jpdelle, Ronsard et Garnier faisaient l'admiration et les délices de la France ; et ses seul^ écrivains en prose, au moins dans la langue vulgaire , étaient Commine et Rabelais , tandis que

ritalie avait déjà produit Léonard T Arétin , l'historien de Florence , Ange Politien , Machiavel , Paul Jove, Ouichardin , Jovian Pontanus; et en poètes , Fracastor , Sannazar , Vida , TArioste , Lasca , le Rusante , Dolcé ; enfin le Tasse avait précédé Brébeuf et Chapelain de soixante à quatrevingts ans ; et le siècle des Médicis , qui fut pour ritalie le règne le plus florissant des lettres et des arts , était pour nous à peine le faible crépuscule. d*un siècle de lumières.

Ce n'est pas qu'il n'y eut en France des hommes très instruits et très judicieux : dans aucun temps on n'en a vu à côté desquels on ne pût nommer L'Hôpital , Turnèbe , Muret , Amyot , Montaigne , Bodin , Charron , La Boétie , d'Ossat , de Thou , Duvair, Jeannin , les deux Etiennes ; mais le savoir était isolé , la raison presque solitaire : ni l'esprit de la nation n'était encore assez débrouillé, ni ses mœurs assez dégrossies , ni sa langue assez défrichée , pour que les lettres , transplantées dans un climat si nouveau pour elles , y pussent de long-temps prospérer et fleurir.

La France avait de bons esprits , d'habiles politiques, de grands jurisconsultes, et même quelques philosophes ; mais le public y était encore superstitieux et fanatique.

L'astrologie , la magie , les possédés , les revenants, les sortilèges, les maléfices, les combats judiciaires , les lois qui les autorisaient ; la théologie des écoles, la morale des casuistes, le ba-

tels^e de la chaire y les farces pieuses du théâtre , les prestiges religieux dont on frappait la multitude , le zèle aveugle et sanguinaire dont Tenivraient des imposteurs , tout se ressentait du mélange d'un peuple esclave des druides et du peuple barbare qui l'avait subjugué. Ainsi du reste de l'Europe. Partout la lumière des lettres avait à dissiper les ténèbres de l'ignorance; partout il fallait enlever cette rouille épaisse et profonde que dix siècles de barbarie avaient comme incrustée dans les esprits et dans les âmes ; rendre l'entendement humain aux lumières de la nature ^ et redonner un caractère de noblesse et de dignité aux mœurs publiques, défigurées et dégradées jusqu'à l'abrutissement.

Sans cette grande métamorphose , quel moyen d'assimilation pouvait - il y avoir enitelegoût des nations antiques et le grossier instinct des nations modernes? Tirer l'homme de cet état et lui donner le discernement du vrai dans se^ justes rapports , du bien , du beau , dans sa juste mesure , ne pouvait être que l'ouvrage du temps.

Gepeûdant, comme il est des erreurs compatibles avec le génie des arts , le grand obstacle à la régénération des lettres et du goût ne venait pas de cette cause ; et en eflFet , au milieu même des superstitions et des préjugés fanatiques , le Tasse avait fait un beau poème et l'Arioste- un poème charmant. Mais, à la faveur d'une langue déjà épurée et polie , ils avaient su tout ennoblir ;

et la langue française y quoique assez abondante > était encore loin d'acquérir ce caractère de noblesse, d'élégance et de pureté , que Pétrarque et Machiavel , avant F Arioste et le Tasse , avaient donné à la langue toscane. C'était cet instrument du génie et du goût qu'il fallait d'abord façonner.

Une langue répugne aux ouvrages de goût^ non-seulement lorsqu'elle est pauvre, rude et grossière , mais aussi lorsqu'elle n'a qu'un ton , ou que tous les tons s'y confondent. C'est la souplesse et la variété qui font la grâce et le charme du style ; c'est par ses modulations qu'il s'élève ou s'abaisse au gré de la pensée , et qu'il se met d'accord avec les caractères et à l'unisson des sujets. Or une langue n'est susceptible de ces convenataces du style qu'autant qu'elle a des tons gradués et distincts, depuis l'humble jusqu'au sublime , depuis le populaire jusques à l'héroïque , et qu'elle a de même des modes analogues à la douceur, à la mollesse', à l'énergie, à tous les sentiments , à toutes les passions, à tous les mouvements de l'ame ; et c'est ce qui manquait, même à la langue de Montaigne.

Cette langue est franche , énergique et d'un tour vif et pittoresque , mais elle est trop souvent ignoble ; et , quoique par sa liberté, sa familiarité même, elle plaise dans des écrits dont l'abandon est le caractère, il n'en est pas moins vrai que dans les genres qui 46mandent toutes

SUR Lfi GOUT. 45

les nuances du style 6t toutes ses délicatesses , dans les sujets surtout où la majesté du langage en est la bienséance , cette familiarité continue aurait été peu convenable. Lorsque Montaigne fait parler Auguste à Cinna, ou qu'Amyot traduit quelques vers d*Euripide , il n'est personne qui ne sente combien ce vieux langage manque de dignité.

Qu'on ne m*accuse pas de vouloir déprimer deux écrivains si recommandables : ce vieux naturel de leur style a son attrait , et je le sens ; mais plus il était convenable dans un récit naï( et simple , et dans le libre épanchement des pensées d'un philosophe , moins il était propre à la majesté de l'éloquence et de la poésie ; et Mon* taigne lui-même nous l'aurait avoué , lui qui a si bien apprécié les écrivains de l'antiquité , même du coté du langage ; lui qui avait l'oreille et Famé assez sensibles aux beautés du style pour avoir reconnu que le poème des Qéorgiques et le cinquième livre de V Enéide étaient ce que Virgile avait le mieux écrit. Il savait comme nous, sans doute, quelle diversité de couleurs et de tons une langue devait avoir pour s'élever à la hauteur de l'éloquence de Cicéron , de la poésie de Lucrèce , pour se donner la dignité et les grâces décentes du style de Virgile , et pour s'abaisser noblement à l'élégante familiarité du style de Térence, qu'il appelait lui-même la mignardise du. langage latin.

quentes lui en tenaient lieu : et pour profiter des exemples d*un homme de génie y ce n^est pas à ses fautes que les habiles gens s'arrêtent ; ils s'attachent à ses beautés ; et lorsqu^il a fait le mieux possible , ils tâchent de faire comme lui , aussi bien que lui , mieux que lui. Qu'importait à Racine et à Voltaire que G)rneille eût fait Théodore ^ et Pertharite, et Siiréna? Tout cela était nul pour eux , comme il devait l'être pour nous. Ce sont les belles scènes du Cid, de Cinna ^ des Horuces, de Polieucte^ de Rodogune y qu'ils mé-"' ditaient dans leur jeunesse , et qui étaient pour eux des leçons de goût dans ce qu'il y a de plus rare, de plus difficile à saisir, le beau idéal dans les mœurs , le sublime dans l'expression. Mais si Corneille fut pour le goût un merveilleux inspirateur , il fut encore un plus dangereux guide ; il donna de hautes leçons, n^ais il donna de mauvais exemples , même dans ses plus beaux ouvrages , et la gloire d'être infaillible était réservé à Pascal.

Cet esprit à la fois original et naturel , et aussi simple que transcendant, semblait fait pour être le symbole , l'image vivante du goût. Ce fut de lui que son siècle apprit a cribler, si j'ose le dire , et à purger la langue écrite des impuretés de la langue usuelle , et à trier , non-seulement ce qui convenait au langage de la satire et de la comédie , mais au langage de la haute éloquence, mais au style plus tempéré de la saine philosophie.

Les premières des Provinciales furent des leçons pour Molière ; les dernier^ ^p^ur Bossuet ; et ses Pensées ont appris aux philosophes qui l'ont suivi,* quelle devait être la pureté et la dignité de leur langue. Jamais homme n'a eu dans uh plus haut degré de justesse le sentiment des convenances et des convenances durables : aussi voit-on qu'il n'a point veilli, et il ne vieillira jamais.

Avec tant de délicatesse dans l'organe du goût , il put ne pas aimer Montaigne ; ipais il l'estimait plus qu'il ne croyait , ou qu'il n'osait se l'avouer: il parcourait ce champ fécond et négligé en botaniste habile et sage, c'est là qu'il s'était enrichi; et il est aussi vraisemblable que sans Montaigne on n'eût pas eu Pascal , qu'il l'est que sans Corneille on n'eût pas eu Racine. Les Romains , chargés des dépouilles de leurs voisins , les méprisaient : Port-Royal et Pascal eurent le même orgueil. Soyons plus justes à leur égard , et reconnaissons que le goût sévère et pur de cette école contribua grandement à former celui des gens de lettres et celui du public.

Dans la jeunesse de Louis XIV , l'amour des lettres , passion nouvelle, était dans toute sa ferveur. L'Académie Française était fondée , et s'occupait assidueniënt à former, à fixer la langue en assignant à chaque mot sogi vrai sens, sa valeur, ses acceptions'fdiy erses , et le caractère de noble^eoil de familiarité;,qxii devaitliii marquer sa place. En même temp^le§^!p^ la société/

ÉUm. de LUtér. t. ; ' 4 '.

5o ESSAI

se polissaient. La fleur de la noblesse^ attirée à Paris par le cardinal d^Richelieu , forniait la cour d'un roi jeune, heureux, galant, magnifique, passionnément épris de toutes les sortes de gloire . délicat sur les bienséances , sensible à tous les plaisirs nobles , fait pour être lui-même un modèle de dignité , et, par un naturel qui suppléait en lui aux lumières qu'il n'avait pas , juste appré ■ ciateur du mérite dans les lettres et dans }fis arts. Autour de lui, et à son exemple , sa cour attentive aux progrès des talents, occupée de leurs travaux, intéressée à leur rivalité, à leurs succès, à leurs querelles , se pbij^sant à les animer pour jouir de leur jalousie et de leur émulation ; la ville , à l'envi de la cour , s'étudiant à suivre tous les goûts du monarque ; enfin , soit l'attrait de la mode , soit l'attrait de la nouveauté, tout un monde passionné pour les productions du génie , s'instruit sant pour en mieux jouir , et faisant foule avec la même ardeur autour des chaires de Bourdaloue , de Bossuet et de Fléchier , et aux théâtres de Corneille , de Molière et du jeune Racine ; telle fut , dans tous les esprits , l'action et la réaction des gens de lettres sur le public , du public sur les gens de lettres (t). Il fallait alors, ou jamais, que le goût se perfectionnât,

(i) « C'était un temps digne de l'attention des temps à venir, dit Voltaire, qne celui où les héros de Corneiye et de Racine , les personnages de Molière, les toIs: des Bossuei et

SDR LB GOUT. 5l

On conçoit bien pourtant qu'il y eut d'abord , dans ce concours d'écrivains et de connaisseurs , une infinité de prétentions manquées , et de fausses lueurs d'esprit , de talent et de goût. Chaque société eut ses prédilections , chaque^ bel-esprit eut son cercle , chaque talent -ses ennemis. Avant de juger >. c!était ^eu de ne pas entendre, on se passionnait. Les tribunaux*les plus célèbres étaiefnt souvent les plus injustes. Ici, Prâdon avait des Mécènes, et Racine des détracteurs; là, Chapelain était admiré' en récitant les vers de la Pucelle^ ailleurs, c'étaient les Scudéri qu'on exaltait, en déprimant Corneille ; Boursault avait des par* tisan s qui le préféraient à Molière. Tout semblait confondu^. C'était dans ce moment de fermentation et de trouble que i'esprit public s'épurait , comme le vin en jetant son écume. Tout ce que demande l'opinion pour se rectifier, tout ce que demande le goût pour se polir, c'est du mouvement. Ce n'est même qu'à force d'agitation , de combats, de révolutions ►en tous sens, que la vétîté se dégage; car après ce tumulte, les pas^ sions se calment , les partialités cessent , les pré-

des Bourdaloue, se faisaient entendre à Louis XIV, à Ma- ^ame , si cçlebre par son ^oût^ à un Conié , à un Turenne , à un» Colbert , et à cette foule d'hommes supérieurs en tout genre. Ce teijps ne se trotiyççaplus où un duc de La Roche- V foùcanlt, Tauteur des Maximes , au sortir de la conversation d-iiii Pascal , d'un Arnaald'v allait au théâtre de Corneille. »

ventions se dissipent ^ l'opinion se fixe à la fin ; et regardez au fond du creuset , la vérité y reste pure comme l'or.

Ce n'est donc pas ce flux et ce reflux de sentiments contraires , de jugements épars , d'opinions hétérogènes j qui décident du ^oût de tout un siècle ; c'est leur résultat^ c'est l'ensemble et la somme de l'opinion publique. Or , voyez sous Louis XIV, quels furent les hommes vraiment célèbres; et à leur télé, vous trouverez les auteurs de Cinna , du Misanthrope , d'Iphigénie, des Oraisons funèbres de Turenne et du grand Cgndé; vous y trouverez ce La Fontaine que la cour dédaignait et mettait en oubli; ce Fénélon, que Louis XIV avait le malheur de ne pas aimer , et le malheur plus grand de regarder comme un bel- esprit chimérique ; vous y trouverez ce Boileau, qui s'était fait tant d'ennemis, et ce Quinault , que Boileau lui-même s'efforçait inutilement de décrier et d'avilir. Tout le monde avait eu ses torts ; le public seul enfin se trouva juste. Concluons que le siècle du génie fut aussi le siècle du goût : ajoutons , et d'un goût plus xlélicat, plus fin, plus éclairé que celui de Rome et d'Athènes.

Les Romains, je l'avoue, ont, en fait d'éloquence, l'avantage d'un artifice plus savant et plus raffiné; et , quoique Bourdaloue et Massillon m'étonnent , l'un par l'accord parfait de son langage avec son ministère , et par le secret merveil-

SUR liE GOUT. 53

leux de concilier, comme sans art, l'esprit de l'Évangile avec celui du monde, et toutes les bienséances du caractère apostolique , avec le Ion et le langage que la cour la plus spirituelle et la plus polie de l'univers exigeait de son orateur; l'autre pour avoir su jeter sur l'éloquence la plus soignée , la plus étudiée , un voile de décence , de dignité, de simplicité même , qui^ en déguisant le soin de plaire , n'y laisse voir que le don naturel de persuader et de touclier ; enfin , dans l'éloquence de Bossuet, tout inculte qu'elle veut paraître , quoique je sois bien éloigné de prendre pour un manque de goût ces négligences réfléchies , ces licences préméditées , ces savantes incorrections, qui lui donnent en même temps plus de force et de vérité ; cependant , vu la différence de la tribune et de la chaire., la liberté , l'autorité , la sécurité que donne celle-ci , et les détresses continuelles où l'autre engageait l'orateur, je crois encore que du côté àxxgoûtQonxniQ de l'art et du génie, notre éloquence n'a rien d'égal à l'éloquence des Romains. Il était plus facile d'excuser Turenne, devant un auditoire pour qui la guerre civile était un songe , que de j ustifier Ligarius devant César.

Mais, à l'égard de la poésie, j'oserai dire^que le génie antique n'a rien produit , en fait de goût , d'aussi difficile et d'aussi parfait que nos cheîsr d'œuvre dramatiques. Pour s'en convaincre, il suffirait de comparer la Phèdre et l'iphigénie de

54 ' I2SSAI

Racine à celles d'Euripide ; il suffirait de mettre Aristophane , Plaute , et Térence lui-même à côté de Molière. Ce beau tissu de Faction, où tout est si bien â sa place , si bien lié , si bien d^accqrd ejasemble, ces gradations, ces nuances dans la peinture des caractères , cette profonde intelligence des affections de Tame et de ses passions , tous ces secrets que nos deux poètes ont dérobés à la nature , et si subtilement tirés du fond du cœur humain; tout cela, dis-je, aurait peutêtre fort étonné Ménandre et Euripide. Le rôle de Joad , ni celui deRoxane, ni celui d^Hermione, ni ceux de Néron , d'Agrippine , et de Narcisse , et de Burrhus , quoique tracés d'après Tacite, ne sont pas esquissés à la manière antique; ils sont peints et finis d'un goût que leâ Grecs ne connaissaient pas.

Souffrez quelques froideurs , sans les faire éclater ; Et n'avertissez pas la cour de vous quitter ,

Sont des vers faits au retour de Versailles. Il y en a mille dans Racine, qui n'auraient jamais pu venir à un poète grec ou latin. Ce sont des fruits uniquement propres au climat qui les a fait naître ^ je veux dire, les fruits d'une société continuellement occupée à démêler tous les mouvements , tous les intérêts , tous les ressorts du cœur humain, à épier toutes ses faiblesses, et à saisir, dans les caractères, tous les reflets des vertus sur les vices , et des vices sur les vertus. Ce fut ce

itionde , plus raffiné que le peuple d'Athènes et que celui de Rome , qui fut Técole de Racine.

Les mœurs comiques sont plus locales que celles de la tragédie. Mais l'idée que nous avons du comique ancien lie nous y fait rien voir d*un discernement aussi vif, d'une science aussi profonde et de rhoiflme et des hommes , que le comique de Molière , et dantleur genre , le Tartufe, le Misanthrope y les Femmes savantes , ne sont pas moins, comme ouvrages de goût, que comme ouvrages de génie, ce qu'il y a de plus rare au monde. Molière a su , comme les anciens , faire parler des valets fourbes , des vieillards chagrins ou crédules; mais lequel des anciens aurait fait parler comme lui, un Alceste, une Célimène, un Tartufe , une Agnès , un Chrysale? Aristophane et Plante ne sont que des farceurs auprès .d^un comique si vrai , si fin, si natiurel, Térence est plus délicat , il est vrai : mais est-il aussi pénétrant? son comique a-t-il le relief et la vigueur de celui de Molière? Térençe a-t-il ce coup d'œil à la fois philosophique et poétique , auquel un ridicule n^a jamais échappé? Cette pénétration, me direz^vous , est du génie. Oui , j'en conviens y mais cette justesse est du goût.

L'art dramatique n'est pas le seul où la finesse du sens du goût soit plus marquée dans les modernes* Athènes et Rome n'ont jamais eu rien de comparable au naturel ingénieux , sensible , animé, plein de grâces , de madame de Sévigné ]

au naturel plus précieux encore de ce bon La Fontaine^ qui a laissé Phè4re si loin de lui. Dans les lettres de Sévigné, Ton voit distinctement ce que Tesprit de société avait acquis de politesse ♦ d'élégance, de mobilité, de souplesse, d'agrément dans sa négligence , de finesse dans sa malice , de noblesse dans sa gaieté , de grâce et de décence dans son abandon même et dans toute sa liberté ; on y voit les progrès rapides que le bon esprit avait fait faire au goût , depuis le temp's peu éloigné où Balzac et Voiture étaient les merveilles du siècle. Dans les Fables de La Fontaine , on voh tout ce que Tart avait appris à faire, sans se déceler un moment, et sans cesser de ressembler au pur instinct de la nature. Madame de Sevigné abaissé douter si elle avait le goût des grandes choses ; mais celui des petites ne fut jamais plus pur, plus délicat que dans ses lettres; eUes en sont un modèle achevé. La Fontaine a persuadé qu'il n'y avait , dans son talent , qu'une simplicité naïve; et jamais la sagacité de l'intelligence et de l'observation n'a été à un plus haut ' point. Le goût , dans Sévigné , était le sentiment exquis des convenances sociales : le goût , dans La Fontaine , était le sentiment profond des convenances naturelles ; et ce sentiment , il l'avait appliqué, non-seulement aux mœurs des hommes , mais à celles des animaux. Phèdre est simple , élégant, précis : c'est beaucoup; ce n'est rien au prix de La Fontaine. Celui-ci est riche, abondant.

SUR LB GOUT. 6j

varié, brillant d'invention dans les idées, de coloris dans les images, et d'un bonheur si imprévu, si singulier dans tout ce qu'il invente , qu'on croit toujours que c'est une rencontre, tant .ce qu'il a de plus ingénieux paraît simple et peu ^réfléchi.

L'Àrioste a mêlé le plaisant avec le sublime ; mais on voit que ce n'est qu'un jeu : on dit, TArioste s'égaie; et l'on veut bien s'égayer avec lui. La Fontaine à mêlé le sublime avec le naïf; il a changé de ton et de couleur aussi hardiment que l'Arioste, plus souvent même et plus rapidement ; non pas en poète folâtre , et qui se joue de son art , mais sans y entendre finesse , et de l'air de la bonne foi; cependant, telle est sa magie , que ce mélange est d'un goût exquis , parce que l'à-propos en fait la vraisemblance, et que sur tous les Ions il conserve son naturel. Examinez bien les peintures où il a mis le plus de poésie , vous n'y trouverez pas un trait que l'art se soit permis comme pur ornement de luxe. L'esprit, le génie y étincelle, sans qu'une seule fois on le soupçonne d'avoir voulu briller. Ce qu'il a dit, il fallait le dire, et pour le dire le mieux possible et le plus naturellement, il fallait le dire comme il l'a dit, quoiqu'il soit, dans l'expression , le plus hardi de tous nos poètes. Assurément cet art de dissimuler l'art, n'était pas connu des anciens.

Le goût en était là lorsque Boileau composa

VÂrt poétique. Cet ouvrage , qui mit le comble à sa célébrité et à Fautorité qu'il avait dans les lettres , fut donc un peu tardif : il ne laissa pas d'être utile. Il n'apprit rien aux maîtres de Fart, mais il grossit le nombre dé leurs justes aj^réciateurs. Il acheva d'apprendre à la multitude à n'estimer qtîe des beautés réelles ; il acheva de la guérir de ses vieilles admirations pour des poèmes sans poésie , pour des romans sans vraisemblance; il acheva de décrier ce faux bel-esprit, dont Molière avait fait justice en plein théâtre , et qui ne laissait pas encore de se produire dans le monde. Ainsi Boileau , critique peu sensible^ mais judicieux et solide^ ne fut pas le restaurateur du goûtj ^1 en fut le vengeur et le conservateur. Il n'apprit pas aux poètes de son temps à bien faire des vers ; car les belles scènes de Cinna et des Horaces , ces grands modèles de la versification française , étaient écrites lorsque Boileau ne faisait encore que d'assez mauvaises satires ; et le Misanthrope, le Tartufe ^ les Femmes savantes y Britannicus ^ Andromaque^y Iphigénie ^ et les Fables de La Fontaine, avaient précédé V Art poétique : mais il fit la guerre aux mauvais écrivains , et déshonora leurs exemples ; il fit sentir aux jeunes gens les bienséances de tous les styles ; il donna de chacun des genres une idée nette et précise ; et s'il n'eût pas cette délicatesse de sentiment qui démêle , comme dit Voltaire , une ^beauté parmi des défauts, un défaut parmi

des beautés j s'il mit Voiture à côté d'Horace; s'il confondit Lucain avec Brébeuf dans son mépris pour la Pharsale; s'il ne sut point aimer Quinault (1); s'il ne sut point admirer le Tasse; si, dans VArt poétique il oublia ou dédaigna de nommer La Fontaine, il connut du moins ces vérités premièr^es qui sont des règles éternelles; il les grava dans les esprits avec des traits ineffaçables; et c'est peut - être grâce aux lumières qu'il nous transmit dans sa vieillesse, que la génération suivante a été plus juste que lui.

Je vais hasarder un paradoxe que je tâcherai d'expliquer : c'est que notre siècle a été, en nfiême temps, l'époque de la perfection du goût et de sa décadence. Il s'annonça d'abord sous de mauvais auspices , par.la trop célèbre dispute sur les anciens et les modernes. Je crois avoir fait voir ailleurs , que dans cette querelle tout le monde avait tort. Mais ce qu'on y aperçoit bien clairement , du côté des modernes , c'est que le goût des lettres avait perdu de. son attrait ; que , dans un grand nombre de bons esprits, une raison analytique avait éteint l'imagination ; et que des arts où elle domine , le charme était pt'esque dé-

(1) M Si on trouvait dans l'antiquité un poème comme Armide ou comme Atys, avec quelle idolâtrie il serait reçu ! mais Quinault était moderne... H manquait à Boiieau d'avoir sacrifiéaux Grâces. Il chercha, en vain, toute sd vie, à humilier un homme qui n'était connu que par elles. » (Volt.)

6o ESSAÏ

truit , et l'illusion dissipée. Alors on donna dans Texcès opposé à l'enthousiasme. La critique devint subtile , et fut sèche et minutieuse. L'esprit , pour juger le ^énie , se mit à la place de l'ame. On YQulut tout assujettir aux lois de nos usages fugitifs , ne rien céder à la nature , ne rien paisser aux mœurs antiques / rien à l'essor de l'imagination et aux élans de la pensée ; réduire la poésie à la précision des idées métaphysiques , et la contraindre à raisonner <îe qui n'est fait que pour être senti. C^en était fait du goât^ si ce système eût prévalu.

C'en était fait encore , si la doctrine du parti des anciens avait été prise à la lettre ; car pour avoir la foi que demandaient leurs zélateurs , il autait fallu renoncer aux lun^ères du sens intime , tout admirer jusqu'au sommeil et aux rêveries du bon Homère; et au moyen des commentaires , des autorités , des exemples , il n'était rien qu^on n'eût fait passer pour être beau et dans le goûtanlique. Le poème de Chapelain , avec des notes à la Dacier, eût été une œuvre admirable.

Heureusement il s'éleva un homme digne d'apprécier et les anciens et les modernes , qui commença par les étudier avec l'avidité d'une jeunesse ardente, et qui, bientôt s'égalant lui-même aux plus illustres , acquit le droit de les juger.

Jamais homme de lettres , dans aucun siècle, n'a essuyé autant de contradictions et d'iniquités que Voltaire en éclairant le sien. Mais tout

SUR LB GOUT, , 6l

sensible qu'il était à l'injure , il eut le courage de la souffrir ; et après avoir soixante ans lutté contre Tenvie, il a fini par Télouffer. Cette gloire, si long-temps disputée à celui cpii faisait celle de son siècle , est venue enfin ^ aux acclamations de tout un peuple reconnaissant et juste, couron* ner la vieillesse de ce grand homme, et environner son tombeau.

C'était sous lui que s'était formée cette école de ^ut^ tqui , sans distinction ni de temps ni de lieux , sans partialité , sans envie , et l'esprit également libre de superstition pour les anciens, de complaisance pour les modernes , les pesa tous dans la même balance , en connut le fort et le faible, et tenant un juste milieu entre une admiration folle et un dénigrement encore plus insensé , reçut les impressions de l'art , comme celles de la nature , avec cette bonne foi simple , que doit toujours avoir la conscience du goût.

Ce fut alors que les beaux siècles de Périclès , d'Alexandre et d'Auguste, de Léon X et de Louis XIV, eurent de vrais estimateurs. Ce fut alors que cet Homère , qui fait son époque à lui seul , fut admiré , non pas comme un dieu infaillible , mais comme un génie étonnant ; et qu'en faveur de ses grandes beautés , on lui passa ses contes puérils , ses comparaisons exubérantes , ses harangues hors de saison, ses combats trop accumulés, ses faiblesses, et ses longueurs. Virgile , son rivd , fut apprécié de même et àvte la

6a ESSAI

même équité. Jamais admiration plus*piire que celle dont jouit encore cette belle moitié de V Enéide qu'il avait perfectionnée ; et dans celle qu'il a laissée imparfaite en mourant , s'il n'y a pas un défaut que l'on n'ait aperçu et modestement observé, y a-t-il une seule beauté qu'on n'ait pas vivenfent sentie?

Quelques faux brillants dans le Tasse ont -ils ^létruit pour nous l'effet de ses peintures? Tancrède^ Herminie et Clorindey Renaud eV^ A rmide ^ ne sont -ils pas aussi présents à nos esprits que Hector y Achille y Andromaque et Didon ? et dans les combats qu'il décrit , dans les scènes attendrissantes qu'il j mêle avec tant de charme ^ dans ces tableaux si variés, dans cette poésie aimable , et belle encore auprès de celle de Virgile , est-ce par du clinquant que nous nous laissons éblouir ?

Il en est de la tragédie comme de l'épopée* Dans les anciens , la simplicité, la vérité, le pathétique, le naturel dans le dialogue; chez les modernes , la belle ordonnance de l'action , le tissu de l'inti^igue, l'art, plus savant qu'il ne le fut jamais, d'amener les situations, et d'en préparer les effets , le jeu des passions actives, leurs développements et leurs gradations, la grande manière de fondre l'histoire dans la poésie, tout a été senti et justement apprécié.

Quels monuments de goût^ que les Eloges de Fénélon, de Molière , de La Fontaine, que nous avons vus couronnés ! Quels monuments de ^âty

que les Éiog'es de Bossuet , de Massillon , de Destouches , par d'Alembert ! Quel monument dé goût que cet ouvrage que Thomas a eu la modestie d'intituler, JEssai sur les éloges^ et auquel nul ouvrage de critique , soit ancien , soit moderne , à la réserve du livre de Cicéron sur les illustres orateurs , n'est digne d*être comparé !

Enfin , quel monument de goût que les notes de Voltaire sur le théâtre de Corneille !

Mais ce qui est plus rare encore que ce goût da critique et de spéculation , quels modèles de goût dans les écrits de ce grand homme ! Depuis le ton le plus fan;iilier, jusqu'au ton le plus héroïque, qui jamais a eu comme lui ce sentiment délicat et fin des propriétés du style , et de ses différences ; et qui jamais avec plus de justesse nous en a marqué les degrés? Quelle élégance et quelle aisance noble dans ses poésies fugitives ! Quelle belle simplicité dans le style attrayant dont il écrit l'histoire ! Quelle grâce et quel enjouement il prête à la philosophie! Quelle majesté, ^quel éclat, quelle diversité de tons et de couleurs il donne au langage tragique! moins fini que Racine, moins châtié, moins pur, moins attentif, ou, si l'on veut, moins adroit à lier ensemble tous les ressorts de l'action ; mais plus véhément , plus fécond , plus varié, plus profondément pathétique, et plus fidèle aux mœurs locales, auxquelles Racine , quelquefois , avait trop mêlé de nos mœurs.

Je ne dis pas que dans le poème épique, du

côté de rinveotion y il ait égalé ses rivaux. Le dessin de la Henriade avait été conçu dans un âge où la pensée n'a pas encore acquis tout son accroissement^ ni le génie toutes ses forces : l'ouvrage s'en est ressenti. Mais du coté du ^oûty y a-t-il rien de plus achevé? Récits, descriptions, images , comparaisons, portraits , détails de toute espèce , emploi du merveilleux et de l'allégorie , discours et scènes dramatiques, tout dans ce poème est aujourd'hui d'une correction presque irrépréhensible. S'il n'a pas l'inlérêt du Tasse , le charme de Virgile , la magnificence d'Homère , au moins n'a-t-il aucun de leurs défauts.

Mais le goût de Voltaire a-t-il été le goût du siècle où Voltaire a fleuri? D'abord, il a été le goût de presque tous les écrivains célèbres ; et si l'on m'oppose cette foule de critiques ineptes , de satires obscures , de productions éphémères , dont le public a été inondé , je répondrai qu'une douzaine de bons auteurs ont décidé le caractère et la réputation du siècle de Louis XÏV; qu'il n'en reste pas même autant du beau siècle d'Auguste, ni de celui de Périclès , qu'il en reste encore moins du temps des Médicis; et qu'il est juste de ne compter de même du siècle où nous vivons, que ce qui est digne de mémoire.

Si, de loin, nous jetons les yeux sur une prairie émaillée, nous n'en voyons que la surface; elle nous paraît toute en fleurs : si nous

la traversons ^ nous j trouvons à chaque pas des chardons hérissés et des ronces rampantes; les fleurs, pjus clair-semées , ne nous enchantent plus. C'est là notre façon de voir les siècles passés et le nôtre. Mais supposons-nqus^ la même distance où ^seront* nos aeveux , de ce chfoip que nous parcourons. Et de ce temps si décrié par des gens qui se vantent de n'être d'aucun siècle,. et qui en effet ne seront d'aucun, ne vojons plus que ce qui domine , et ce qui seul en restera : au barreau , les Cochin , les^ Le Normand , les de Gènes, ^l les élèves qu'ils ont formés : en chaire,' non pas des émules de Bossuet et de Massillon > mais des hommes qui , par le goût, et quelques-lins par l'éloquence, sont dignes d'être appelés leurs disciples : sur la scpne tragique , un Voltaire ( j'ajouterais Un Grébillon , si je parlais seulement de génie) ^ et sur les traces de Voltaire, d'heurei^x talents qu'il a cultivés de ses mains : sur le théâtre de Molière , le Philosoplie marié , le Glorieux ^ la Métromanie , les Dehors trompeurs , le Méchant, et un grand nombre de petites pièces comiques d'une touche fine et légère, riants tableaux, qui attesteront des mœurs frivoles , mais un goût épuré : dans le genre lyrique un RoUvSseau , aussi harmonieux que Malherbe , et supérieur à lui pour l'éclat des images , la richesse, la majesté et la pompe de l'expression : dans le didactique, des poèmes d'un style pur, mélodieux, sensible, d'un coloris brillant

ÉUm, de Littér, /, 5'

et vrai, tels que Rac^ae les eût écrits, tels que Boileau eût voulu les écrire, s*ll<eût célébré la campagne et les saisons, s'il eût enseigné Tart* d'embellir les jardins , s'il eût traduit les Géorgùfues ; d«s poésies familières, dû tour le plus ingénieux , du naturel le plus aimable , moins négligées que celles de Chaulieu , et d'un sel plus fin, plus piquant , que les poésies de Deshoulières et que celles de Pavillon : des romaiîs d'un goût aussi pur que ceux de 'La Fayette , et d'un sty^le plus animé, les uns brillants d'uti coloris qui était inconnu à la prose , les autres brûlants de passion , et d'un intérêt déchirant : des morceaux d'histoire aussi dignes d'être comparés à Salluste , que le chef-d'œuvre de Saint- Real : des traductions, dont quelques-unes ont effacé les originaux : enfin,* dans presque tous les genres, des ouvrages du meilleur ton et du meilleur esprit : voilà , du côté des gens de lettres , ce qui marquera notre siècle ; et je n'en ai pas dit assez. Voltaire a loué Bossuet d'avoir appliqué l'éloquence à l'histoire : ne peut-on pas le louer luimême , et un grand nombre d'écrivains après lui , d'avoir associé l'éloquence avec la philosophie, et celle-ci avec l'art des vers? Dans quel autre siècle a-t-on vu les idées morales et politiques si abondamment répandues, si éloquemment exprimées? La prose avait-elle autrefois cette précision, cette rapidité, ce mouvement, cette couleur , cette ame enfin , qu'elle a reçue

SUR f^B aouT. 67

de nos modernes écrivains ? Le siècle de Louis XI V a-t-il un ouvrage philosophique à mettre à côté de rÉnaile? Et si le goût par esççellence consiste à réunir Futile et Fagréable , daùs quel temps i'un a-t-il donné *à l'autre plus d'attrait et plus d'influence ? Les sciences même les plus abstraites ne doivent-elles pas au got^ cette facilité d'accès qui nous les rend familières , ce charme qui de leur étude nous a fait on amusement? Le siècle de Louis XIVa-t;il entendu parler des lois avec une précision aussi énergique et aussi lumineuse que 1'^ fait Monstesquieu ? de l'homme et de ses facultés intellectuelles , avec un intérêt plus doux , plus attrayant que Vauvenargues ? avec une ^gacité plus pénétrante qu'Helvétius ? avec une clarté plus limpide que Condillac? A-t-il entendu parler.de la nature avec la verve , l'élégance et la majesté de Buffon? des progrès de l'esprit humain dans les science^^ avec la supériorité de lunâères et la noble simplicité d'élocution dé d'Alembert? des talents, des travaux , des vertus des grands honames, àvéc la splendeur, l'abondance^ la force et l'élévation de l'éloquence de Thomas ? des qualités , des fonctions, des devoirs de l'homme public, avec la chaleur, la noblesse, l'ing'énuité d'ame.et de langage de celui qui a loué Colbert, et qui nous a rappelé SuUj? Et quel est de ces écrivains, celui qui, pour la pureté du goût^ n'est pas. digne d'être classiqujp?

68 KjiSAï

, Or 9 datis rhommage que je leur rends , je ne suis que l'écho de la .voix publique. Leur réputa> tion est dès à présent aussi unanimement établie quVlle peu* jamais Fêtre; et ils ont trouvé dans leur siècle cette justice impartiale qu'on ose à peine espérer d'obtenir d'une tardivei postérité. Cela prouve que le goût du public a suivi de près celui des gens de lettres ; et ce qui le prouve encore mieux , c'est la docilité avec laquelle son opinion est tant de fois revenue sur elle*méme, et a reconnu ses erraurs. Pour relever Brutus, Oreste , Sémiramis , Adélaïde du Guesclin ,il n'a pas fallu, comme pour Phèdre et Athalie, attendre un siècle plus équitable : le même public qui , entraîné par les faction^ littéraires , et dans des moments de vertige, avait réprouvé ces ouvrages, a senti l'injustice de ^s arrêtai , et les en a vengés. Enfin , qu'on es^amine quel choix il a fait des écrits que lui laissait le siècle précédent , et la préférence éclairée ^qu'il a donnée aux beautés durables; on avouera que dans aucun temps ce discernement n'a été aussi juste, aussi délicat, aussi fin. Ce n'est donc pas ( et je l'ai déjà dit en parlant.dll siècle de Louis XIV) sur l'opinion tumultueuse , précipitée et passagère, qui s'élève et qui se dissipe du jour au lendemain , qu'il faut juger le goût de tout un siècle ; mais sur l'opinion réfléchie et dominante , qui se fixe et qui s'affermit , quand tous les débats de l'envie ^ de la rivalité, de la malignité, des partialités pour

et cDntre, sont apaisé» dans le* esprits, et que le pujt>lic, calme et désintéressé , se consulte soimême y et ne juge que d'après soi.

Comment donc se peut-il -que ce même temps ou le goût semble si perfectionné , soit le lemp^ de sa décadence? C'est q\ie lé ^oj^d perfectionné est wxigoûtàQ spéculation; et que le gâfit de sentiment ne tient pas aux mêmes principes. L'un est l'amour de la beauté réelle , l'autre est l'amour de la nouveauté.

« Quiconque approfondit là théorie de» arts , » purement de génie ; doit savoir , dit Voltaire , » s'il a ' quelque génie lui-même , que ces pre- » mières beautés , ces grands traits naturels, qui » appartiennent à ces arts ,, et tjui conviennent M à la nation pour laquelle on travaille, sont en M petit nombre. Les sujets, et les embellissements M propres. aux sujets, ont des Bornes bien plus » resseniées qu'on ne pense. Il ne faut pas croire >j que les grandes passions. tragiques et le<$ grands » seqjtiments puissent se varier à l'infini. Il n'y a 3# dans la nature humaine qu'une douzaine , tout i> au plus , dé caractères vraiment comiquejs <t » marqués à grands trfltits. Les nuances, àl#vé- » rite , «ont innombrables , mais les couleurs M éclatantes sont en petit nombre; et ce sont » ces couleurs primitives qu'un grand artiste ne n manque pas d'employer. »

Voilà , dans tous les temps , une première cause de la décadence des lettres, après un règne /4[o-

rissant. Oa dii^ail que chaque climat n*ait pu donner qu'une seule moisson^ et que, le sol épuisé une fois par sa propre fécondité, il ait fallu des siècles de repos pour le renouveler et le rendre fertile.

En eflfet, ce qui rajeunit Tesprit hunaain, et donne lieu à 'de oouvelles générations de pensées, ce sÔBt les grandes j^volutions , les grands changements arrivés dans les empires, dans les lois, dans les mœurs , dans le culte , dans les usages, dans les idées morales, dans les opinions religieuses , dans la guerre et la politique, dans les sciences et dans les arts. Voyez ce que les différences de la Henriade et de FEnéide , du poème du Tass5 et de ceux d'Homère, supposent de diversité dans le cours des choses humaines.

Après un siècle de culture et "de grande abondance , il .semblerait donc qull faudrait laisser le temps et la nature reproduis© les germes de la fécondité. Mais au lieu de jouir modérément des biens acquis', ce qui serait si sage , on en veut toujours de nouveaux , résolu même à perdre au «hange, plutôt que de ne pas changer; et c'est ici la grande cause dé la corruption du goût.

Un exercice continuel de notre sensibilité sur des ohjets du même genre ,. a deux effets contraires : d'abord , il aiguise nos goûts, mais bientôt il les use, et finit par les émousser. L'ame se

las^e de ses plaisirs , comme elle s'endort sur ses peines : c'est par faiblesse qu'elle a besoin > dans ses émotions , de nouveauté et de variété. Supposez donc les arts d'agrément à leur plus haut degré de charme ; il n'y a qu^un seul moyen d'en perpétuer les jouissances , c'est de les rendre peu fréquentes. Si elles sont communes, elles s'attiédiroixt et n'aurQnt plus aucun attrait.

Dans la Grèce, où la tragédie était réservée pour les grandes fêtes, le goût d'une belle simplicité pouvait se conserver toujours. Dans l'intervalle d'un spectacle à l'autre , la sensibilité reposée avait le temps de se ranimer, et le goût le temps de reprendre sa sagacité naturelle. Mais dans une ville où, depuis cent cinquante ans le. même genre de spectacle se reproduit sans cesse, où une habitude journalière en a rendu tous les moyens familiers , tous les tableaux présents , comment veut-on que le goût conserve quelque vivacité , à moins qu^il ne varie , et que l'art né ohange avec lui? Or, varier sans cesse , est un moyen sans doute de faire une fois le mieux possible , mais un moyen plus infaillible encore de faire mal mille autres fois.

J.'entends dire que telle et telle des plus belles^ pièces de Q)rneille, et même de Racine , auraient aujourd'hui peu de succès , si on les donnait pour la première fois; que le tragique en paraîtrait faible , et que l'éloquence qui les anime suppléerait mal aux mouvements et aux coups de théâtre

qu'on demande à présent, pour être ému comme on se plaît à l'être. Cela est affligeant à croire ; mais cela n'est que trop croyable. Voltaire, qui Ta pressenti , a mis dans l'action théâtrale plus de chaleur et d'énergie ; il a donné aux passions , surtout à celle de l'amour dans les hommes, plus de force et de véhémence ; il a trouvé dans les liens du sang de nouvelles sources de pathétique ; il a su prendre habilement du théâtre anglais des moyens de rendre la terreur plus profonde et .la pitié plus déchirante ; et par lui , le tragique à fait, sur notre scène, un pas de plus vers la perfection. Mais après ces nouveaux ressorts, qu'il a su manier avec tant d'art et de génie , après ces nouvelles combinaisons d'intérêts et de caractères, si l'on demande encore du nouveau et du plus tragique , d'où le tirer, si ce n'e^t du milieu des tortures 'et des supplices ? Et lorsque l'habitude nous aura refroidis sur les spectacles de Tancrède , de Mahomet et de Sémiramis , que nous resterat-il , que les dernières atrocités du crinïe , et les horreurs de l'échafaud? On commence en effet à les risquer sur le théâtre; et si notre sensibilité y répugne encore , ce n'est pas pour long-temps : l'habitude' l'y endurcira.

Observez ce qui arrive à nos Trimalcions , dans les délices de leur table. Nul afrt d'assaisonner les mets ne peut surmonter les dégoûts d'une longue satiété ; et ni les sels les plus stimulants , ni les liqueurs les plus brûlantes , ne réveillent plus les

langueurs d*un sens blasé à force cte jouir. Cq^t ainsi que l'inteiiipérance des plaisirs de Tesprit nous les rendra tous insipides; et Fart même aura beau s'épuiser en recherchés et en raffinements pour ranimer le goût. La sobriété seule aurait pu le sauver de cette espèce de paralysie ; et aux excès qui en sont la cause , s'il est quelque remède, c'est l'abstinence et le besoin. Mais ce .serait demander l'impossible. Le public veut jouir, au risque même de détruire tout ce qu'il peut avoir de sensibilité.

On va me djfre, qu'à la génération dont le goût s^affaiblit et s'altère de jour en jour, en succède une dont le goût sera jeune et ingénu comme elle, et que d'un âge à l'autre lé public est renouvelé. Je conviens en èflPet qu'au premier essor de la jeunesse dans le monde, elle se livre avec une sensibilité vive et neuve encore , à tous les plaisirs de l'esprit ; mais dans l'usage de ces plaisirs, comme de tous les autres*, ne voit-on pas avec quelle impatience les jeunes gens se pressent de vieillir ; avec qaelle rapidité la contagion de l'exemple et de l'opinion les gagne; et comme à peine arrivés dans le monde , ils en ont déjà pris les goûts et les dégoûts? Ne les entendez- vous pas dire qu'on «sait Racine et Molière par cœur; <}ue, grâce au ciel, on ne lit plus Virgile ; qu'on a été bercé avec Télémaque; qu'ils laissent Massillon aux dévotes, Pascal aux Jansénistes , La Fontaine aux enfants ;,

qa'on ne lit pas deux fois la Henriade ; et que le goût des vers est un goût suranné?

Leurs pères au moins se souviennent d'avoir aimé ce qu'ils n'aiment plus ; et en le négligeant, ils l'estiment encore, et l'admirent de souvenir. J'en ai vu quelquefois qui faisaient l'aveu de Médée :

Fideo meliora , proboque , Détériora seguor, ( Otid. )

Mais la jeunesse érige tous ses goûts en système, et ne connaît , dans l'art de l'amuser, d'autre règle que son plaisir. Essayez de lui faire entendre que ce qui lui plaît n'est pas digne de lui plaire ; elle vous répondra par un sourire dédaigneux. Que veut-on qu'elle estime , si ce n'est pas ce qui lui plaît, et ce qui plaît à la société qu'elle fréquente obscurément? Cest là que ses idées et ses sentiments se dégradent; c'est là que son goût s'avilit , et que , perdant toute pudeur et toute délicatesse, elle habitue son oreille et son ame à la bassesse , à l'indécence , à la grossièreté de mœurs et de langage qui caractérise le nouveau genre dont elle faif ses amusements.

Ce qui fonde un Etat le peut seul conserver.

C'est une maxime applicable à la culture de tous les arts, et singulièrement au goût. Or, dans tous les temps où il a fleuri, comment s'est -il formé? Par rinsrtruction et l'exemple,, de proche

SUR liB GOUT. 75

en proche, à la faveur d'une communication habituelle des esprits cultivés et des esprits qui de« mandaient à Têtre. Ceux-ci daig'naient écouter et s'instruire ; ou si la déférence personnelle était pénible pour l'amoiir-propre , au moins recevaiton des morts les inspirations de goût' c^n on eût rougi de prendre des vivants. On lisait de bons livres , on étudiait ceyx qui , de Taveu des gens instruits, étaient les modèles de Fart. Le temps en est passé. Depuis qu'une culture superficielle a établi entre les esprits line apparence d'égalité , tout le monde décide , personne ne consulte. On ne lit plus; et pourquoi lirait -on? Désormais la littérature , je dis l'ancienne et la plus exquise , n'étant plus dans la société un objet d'entretien où l'on puisse briller, la vanité, le grand mobile de l'émulation , n'est plus intéressée à donner à l'étude des moments qu'elle croit pouvoir mieux employer.

Ce n'est pas que dans cette société f enaissante , il n'y ait une élite de jeunes g^is très cultivés , très éclairés , et d'un goût délicat et pur. "Mais je parle ici du grand nombre; et dans tous les temps, le grand nombre ne cultive de son esprit que les facultés usuelles. Les lumières et les talents, qui le soir trouveront leur place, font l'occupation du matin. On n'entendra parler, dans le monde où l'on vit, ni d'Euripide, ni de Térence, ni de Virgile, ni d*Horace, ni de Bossuet, ni de Massillon ,' et rarement»de La Bruyère. On aura lu la

brochure du jour, on va voir la pièce nouvelle ; et si de l'une ou de l'autre on ne sait que penser , on sait du moins où en prendre un jugement très décidé : seulement , qu'on ait parcouru à sa toilette une feuille volante, on a son mot à dire, on s'est mis au courant, on est au pair de tout le monde.

Il est difficile de motiver un seiitiment que l'on emprunte, et qu'on adopte sans examen; mais dans un monde où rien ne se raisonne , et dont la mobilité perpétuelle ne laisse aucun repos à la pensée, l'opinion n'est jamais compromise. Un mot tranchant suffit pour éviter toute espèce de discussion ; et si ce mot est un trait piquant , il est dispensé d'être juste.

L'amour des lettres , dans sa première ardeur , faisait du jugement des ouvrages de goût^ une occupation sérieuse ; aujourd'hui c'est à peine un jeu. L'avis courant passe de bouche en bouche, on le reçoit et on le donne avec la même indifférence; ou si deux sentiments se croisent, c'est en glissant l'un à côté de l'autre , et tout au plus avec un choc léger, d'où ne sort aucune lumière. Personne n'a besoin d'examiner ce qu'un autre pense , chacun prétend se suffire à soimême ; et cette suffisance est ce qu'il y eut jamais de plus funeste pour le goût : car l'ignorance toute simple, se laisse guider par la nature, et le sentiment lui tient lieu souvent des lumières qu'elle n'a pas; mais avec dç fausses lueurs la

vanité, qui se croit éclairée, s'égare, et ne revient jamais.

J'ai ouï dire plus d'une fois à une actrice •ti%s célèbre , que les jours de réjouissance , où les spectacles sont ouverts gratuitement au peuple , elle avait peine à concevoir la promptitude, la justesse , la rapide unaiïimilé avec laquelle , nonseulement les endroits frappants d'une tragédie , mais le sublime sii^aple, les mots touchants , les vers de situation , les traits de sensibilité les plus délicats , étaient saisis par cette multitude inculte. Et c'est précisément parce qu'elle est inculte, qu'en elle au moins rien n'est factice; qu'elle se livre de bonne foi à l'impression qu'elle reçoit ; et que tout ce qui est naturellement beau , la touche et la ravit. Elle n'a pas ce goût de relation et de comparaison qui fait apercevoir les finesses de l'art et les adresses de l'artiste ; qui démêle dans un ouvrage ce qu'il y a de rare et d'exqui», d'avec ce qu'il y a de commua; qui mesure et la difficulté et le talent qui l'a vaincue , et considère les ejQPets dans leur r2||>port avec les moyens : elle n'a pas non plus ce goût d'éducation qui, comme je l'ai dit, peut seul juger des convenances d'opinion et de fantaisie : mais aussi n'a-t-elle pas ce goût de personnalité, qui, dans l'ouvrage , ne considère que l'auteur ; ce goût de vanité et de malignité qui s'attache à des minuties, et, parmi des .beautés qui ne le touchent point , attend avec impatience quelque ridicule à

Cnoogle

saisir y oa quelques défauts à reprendre; ce goût de parodie et de dénigrement, qui s'applaudit d'avoir trouvé le faux jour d'une allusion , ou d'une grossière équivoque; l'à-propos d'un méchant bon mot , ou quelque moyen de travestir un caractère noble ou une scène intéressante. Elle a ce sens droit et naïf des convenances de la nature, qui, dans Mérope, djins Idafnéy dans Inès y dans Zaïre, saisit avidement la vérité des mouvements du cœur humain.

Pourquoi donc, me dira quelqu'un, les gens du monde n'auraient-ils pas au moins ce goût naturel qui est donné même au peuple? Parce que le goût naturel est réservé à des âmes neuves , et que les leurs ne le sont pas ; qu'en eux le goût est aussi factice que les manières et les mœurs ; que leur esprit n'ayant aucune consistance , il obéit comme une cire moUe aux impressions de l'exemple, et qu'à moins de s'instruire, et de se prémunir de lumières et de principes qui donnent à leur jugement un peu de rectitude et de solidité , ils serait toujours à la merci de l'opinion du moment.

Cependant, au milieu de tant de variations, de contrariétés et d'inconséquences, que deviendra le goût des gens de lettres ? Dans quelquesuns il restera fidèle à la nature , et aux vrais modèles de l'art , au risque même de n'obtenir que les suffrages du petit nombre : dans tous les autres il sera incertain , étourdi , égaré , variable

au gré de la mode y el se contestera de succès passagers.

Ce qui rend Tart si difficile , comiûe Ta dit Voltaire^ c'est que dans le .temps même où l'on est le plus avide de nouveautés , il semble qu'il -n'y ait presque plus rien de nouveau à produire (dans aucun genre. Environné de toutes parts de modèles inimitables , chacun veut être original. Mais l'originalité'doit être dans le génie^ et non pas dans le goût. C'est l'idée , le sentiment , l'ipaage , la pensée, qui doit. distinguer l'écrivain; c'est l'invention des U*aits de caractère , des mouvements de l'ame, de l'accent des passions , des moyens d'instruire et de plaire , de séduire et d'intéresser , de persuader et d'émouvoir; c'est aussi l'invention du mot piquant, du mot sensible, du mot juste dans sa nuance, du mot rare et propre à la fpis, du tour élégant et préds, de l'expression vive et saillante, souvent inattendue, mais toujours naturelle; enfin, c'est l'invention du style, mais d'un style analogue au sujet que l'on traite , et dont le ton et la couleur répondent à l'ol^'et que l'on peint.

C'est ainçi que sans rien outrer, sans forcer l'art nila nature , Virgile a su se rendre original après Homère ; Horace , après Pindare ; Cicéron , après Démosthène; Racine, après Euripide et Cor» neille ; Voltaire , après Ibtcine ; et que Molière , La Fontaine et La. Bruyère , ont passé de si loin tout ce qui dans leur genre les avait précédés.

8o ESSAI

Aucun d'eux ne s'est donné la peioe de sortir de son caractère : chacun a obéi à son propre génie ; et par la raison même qu'ils étaient naturels, ils ne se sont point ressemblés , c'est ce qui n'est donné qu'au vrai talent; mais c'est ce que le yrai talent sera sûr d'obtenir - toujours , s'il résiste à l'ambition d'être mieux que naturel et simple.

L'esprit qu'on reut avoir gâte celui qu'on a.

Ce vers dit ce qui est arrivé partout, à la décadence des lettres; chez les Grecs, du temps des sophistes ; chez les Romains , i^^vè^ le beau siècle d'Auguste ; en Italie , après le siècle de Léon X ; en France , dès la fin du règne de Louis XIV; et je n'ai pas besoin de rappeler à combien d'excellents esprits a nui l'envie de renchérir sur les autres et sur eux-mêmes.

Mais c'est surtout lorsqu'on n'a pas à soi un talent propre et véritable , et qu'on veut se donner , à force d'art , une originalité factice ; c'est , dis-je, alors qu'il faut que l'on épuise les raffinements d'un faux goût , et les inventions d'une fausse industrie.

De là ce fard , ce vernis , cette enluminure du style, qu'on donne pour du coloris ; cette manière de contourner une idée commune , ou de l'entortiller d'une expression fausse, qu'on appelle de la finesse ; ce vain fracas de mots incohérents et de métaphores outrées , qu'on fait passer pour de l'éloquence ; enfin , cette prétention de créer

SUK ^E GOUT. 81

dés genrq^ tMuveauit , et d% passer pour inven-» tenr , en ramassant tint ce qui jusque nous a^ait été le febut dHi'art, •»

Mon dessein n'est pas de faire une satire. J'obstrve seulement qu'il n'est aucune de ces ressources des hommes sans talent , qui n'ait eu et qui n'ait enoore des partisans et des succès ; et c'est ce qui les encourage. Par exemple , puisque Molière ne .nous attire plus, ou ne nous fait que faiblement sourire , qui sgit si quelques facéties, quelque grossière caricature , quelque scène bouffonne et triviale, ne nous fera pas rire avec le peuple des guinguettes? si un public, dès longtemps fatigué de son admiration pour les beautés sublimes, ne éaignera pas s'occuper d'un amas d'incidents pris dans les mœurs des halles? si le tableau de l'indigence, de la mendicité, n'aura pas quelque attrait? si le pathétique des galetas, des prisons et des hôpitaux n'aura pas ses succès comme de viles bouflPouneries? On n'osera pas dire , on ne croira pas même que ces spectacles soient préférables à ceux qu'on aura désertés pour y courir en foule , trais mois de suite, et avec plus d'ardeur qu'on ne courut jamais à Cinna, au Tartufe y à Britannicus , au Glorieux y à Zaïre, à Mérope; mais on dira que ce sont là des amusements d'une autre espèce; qu'il ne faut rien exclure ; qu'à la fia tout vieillit ; que dans les plaisirs du public il faut de la variété, et que sans renoncer aux goûts et aux pa^se-

Élém. de LiUér. /. 6

temps* de nos pères ^ on se permet d'ea avoir de nouveaux. En un mot, to«le# les raisons dont l'iiomme blasé s'autorise pour excuser de mauvaises, mœurs, il les alléguera de même pour justifier de mauvais goûts. ' '-'

Voilà comment" s'explique bien naturellement cette soudaine métamorphose du public, en passant d'un lieu dans un autre. On n'a qu'à l'observer, lorsqu'il va quelquefois encore admirer d'anciennes beautés : aucun trait de génie , aucune finesse de l'art , aucuae délicate&se de pensée, de sentiment, ou d'expression ne lui échappe; il en saisit la vérité dans ses*édairs les plus rapides ; et j'oserais bien assurer^ue de leur temps Corneille , Racine et Molière, auraient été flattés d'avoir un parterre aussi clairw)yant.

Est-ce donc là , me direz - vous , le même public qui va s© délecter cent fois de suite à des spectacles si différents de ceux-là? C'est le même , mais son goût change , ou , pour mieux dire , il a deux goûts. Là, c'est un goût traditionnel qui s esj épuré d'âge en âge, et qui se rend sévère et difficile jusqu'au dernier scrupule, lorsqu'on lui donne à juger des ouvrages qui prétendent à son estime : ici, c'est un goût de complaisance et d'indulgence qui s'interdit tout examen , qui réduit l'ame à l'usage des sens, en intercepte la lumière , met en oubli toutes les règles de bienséance et de vraisemblance, et ne veut que de l'émotion. Que si l'on demande pourquoi cette

délicatesse qu'oif témoignait hier ji a plus lieu aujourd'hui , c'ert que lu vanité du spectateur n'y est plus intéressée; on ne veut que le dirertir sans rien prétendre à ses éloges ; son amour-propre est à son aise : même en applaudissant^ il pourra mépriser. ' •

Il s'agit maintenant de voir lequel de ces deux goûts nous voulons préférer : car les concilier ensemble, et laisser germer le mauvais sans qu'à la fin le bon soit étouffé, c'est ce que je crois impossible. Il n'est que trop aisé de voir, dès à présent , ce qui résulte de leur mélange. Il fut un temps où le petit nombre influait sur la multi tude j alors le progrès de l'exemple était en faveur du bon goût : aujourd'hui c'est la multitude qui domine le petit nombre ; et la contagion du mauvais, ^dI2< se répand dans tous les états. Que la révolution s'achève, c'en est fait des arts et des lettres; tous les soins que l'on aura pris de les faire fleurir et prospérer seront perdus : c'est ce que leur patrie ne peut voir sans quelque re* gret.

Pour tout le reste , la France a des émules. : c'est dans les arts d'agrément et de goût^ c'est surtout dans les belles-lettres qu'aucune nation ne lui dispute cette supériorité, cette célébrité brillante , qui , d'un côté , répand sa langue , ses usages , ses productions industrietises aux extrémités de l'Europe; et qui » de l'autre, attire dans son sein ces étrangers dont l'affluence ajoute à

sa richesse , et contribue à sa splendeur. Il serait donc intéressant pour elle d'examiner comment ce goût national, ce goût du beau , du vrai, de l'exquis en tous genres, se pourrait ranimer encore , et s'il serait possible de le perpétuer.

Ce goût existe en«eiitiment dans la plus saine partie du public , et il existe en spéculation dans la partie la plus nombreuse» Peut-être même estil encore au fond des âmes , comme ces germes de vertu que le vice enveloppe et qu'il ne peut détruire.

Mais l'habitude est comme un ruisseau auquel il* faut tracer son cours , si Ton ne veut pas qu'il s'égare ; et les moyens de diriger nos inclinations et nos goûts se réduisant presque à deux points : l'un, de nous présenter l'attrait du bien; l'autre, plus essentiel encore , de ne jamais nous exposer à la tentation du mal. C'est l'abrégé de l'éducation des peuples comme de celle des enfants; et c'est d'abord par celle des enfants que commence celle des peuples. La source du goût sera donc la même que celle des mœurs publiques , une première institution; et le succès dépend du soin de pourvoir les écoles de professeurs habiles , et de les y attacher par de solides avanta*ges. Un Porée , un Rollin , un Le Beau, sont des hommes dont il est juste d'honorer la vieillesse , et de couronner les travaux.

Une école plus solennelle est celle du théâtre : car il y a pour les esprits une électricité rapide.

dont «hacun , au sortir <l*uTie grande assemblée , remporte chêa^soi l'inG^feàsion , et dont il est presque impossible que le sens intime^ le sens du gpûty ne soit pas habituellement et profondément aflPecté. Si donc un monde poli s'accoutunrn aux divertissements du peuple, il est à erain- -dre qu'il ne finisse par devenir peuple lui-même. Heureusement , ce qui peut le. sauver de la contagion^ est aussi simple que salutaire : c'est de* rendra exclusivement populaires les spectacles faits pour le peuple; de ne les donner que les jours de repos, afin, surtout, qu^ la dissipation lie prenne rien sur le travail^, de les tenir à un prix très modique ; enfin , dé n'y laisser aucune distinction de places , et de réduire les gens du monde ou à s'en abstenir, ou à s'y voir mêlés et confondus avec la foule, moyen que je crois infaillible pour les en éloigner sans violence et sans retour.

Quant aux spectacles destinés pour Un public au-dessus du peuple, ce public lui-même y fera justice de ce qui blessera le goût et la décence ; et l'on peut s'en fier à lui , lorsqu'il ne viendra plus de voir et d'applaudir ailleurs l'indécence^ et le mauvais goût. Mais en attendant qu'il ait perdu des habitudes qui le dégradent, le plus sûr, à ce qui mè semble , serait d'exclure de nos grands théâtres ce qui est indigne d'y paraître \ et surtout de ije pas souffrir que , pour favoriser des genres méprisables , on y prodiguât sans mesura

tout ce qui peut les décorer. Car en déguiser la bassesse et la grossièreté par touie^espèce d'em* bellissemeots^ c'est, pour nous fltire ayaler à longs traits un poison qui nOus abrutisse , renouveler Fart, de Gircé.

Enfin, la sauvegarde et en même temps le fléau du goût^ c'est la critique. Impartiale , juste et décente, rien de plus utile sans doute : aussi modeste dans ses censures, que mesurée dans ses ^loges , elle éclaire sans offenser. Mais pas* sionnée , insultante , sans discernement, sans pudeur, elle fait plus qu'importuner et que rebuter les talents , elle accrédite la sottise ; elle ôte au goût naturel du public sa candeur et sa rectitude; et à la place d'un sentiment naïf et juste qu'il aurait eu , s'il n'eût consulté que lui-même, il reçoit d'elle une impression fausse, qui lui altère le sens intime et lui déprave le jugement.

Maisvcomme le remède à ce mal e&t encore infaillible , lorsqu'on daignera l'employer, rien n'est désespéré pour le salut du goût et la prospérité des lettres ; et si , depuis près de deux siècles , la poésie et l'éloquence semblent avoir tari les sources du génie , au moins ce règne peut-il être celui d'une raison solide et lumineuse, parée des fleurs de l'imagination , et revêtue avec décence de toutes les grâces du style.

Peut - être même y aura-t-il encore dans cette mine que l'on croit épuisée, quelques veines d'or échappées aux recherches et aux travaux

SUR LE GOUT. Sy

de ceux qui nous ont devancés; et le jeune homme que la nature aura doué d'un esprit pénétrant, d'une ame active, élevée et sensible, se souviendra de ces vers de Voltaiï;e :

La nature est inépuisable -, '

Et le travail infatigable Est un dieu qui la rajeunit.

DE littérature!

iXBOiCDANGE. U y a lians le stylt une abonàance qui en fait la richesse et la beauté; c'est une affluence de mots et de tours heureux pour exprimer les nuafices des idées , des sentiments et des images.

Il y a aussi une abondance vaine , qui ne fait que déguiser la stérilité de l'esprit et la disette des pensées par l'ostentation des paroles.

Soit qu'on veuille toucher ou plaire , ou même instruire simplement^ l'^z^oWa/zee du style suppose V abondance des sentiments et des idées que produit un sujet fécond, digne d'être développé. C'est alors que la pensée et l'expression coulent ensemble à pleine source , rerum emm copia verborwn copiant gigniU (Cic.)

Dans les sujets qui demandent l'ampleur et la magnificence de Texpression , le même orateur regarde la brièveté comme un vice ; mais il ap--

go éléments'

pelle de vains sons ^ des paroles vides de sens^

Sonitus inanis y nulla syijecta sententia.

La peine qu'on se donne pour enrichir des sujets stériles^ pour agrandir de petits objets y est ail moins inutile , souvent importune.

Chapelain , qu'on a voulu donner pour un homme de goût en fait de poésie y et qui n'avait pas même l'idée de la grâce et de la beauté poétique , emploie , à décrire les charmes et la parure d'Agnès Sorel, quarante vers dans le goût de ceux-ci :

On voit» hors des deux bouts de ses deux courtes manches, Sortir, à dëoonve/t, deux moins longues et blanches^ Dont les doigts inégaux , mais tout ronds et menus ^ Imitent Pembonpoint des bras longs et charnus.

L'art de pendre , en poésie , est l'art de toucher avec esprit ; et V abondance consiste alors à faire beaucoup avec peu, c'est-à-dire à donner à l'imagination , par quelques traits jetés légèrement , de quoi s'exercer elle-même.

Voyez, dans trois vers de Virgile, conune Vénus est peinte en chasseresse , Tare sur Fépaule , les cheveux épars , la jambe nue jusqu^au genou , et un simple nœud relevant les plis de sa robe flottante :

Namque humeris de mort haèilem suspenderat arcum Venatrixy dederatque comam djffundere ventis, Nuda genuy nodoque sinus collecta Jluentes.

Cependant , lorsque la poésie est du genre de

DE I^ITTÉftATURE. 01

ces petits tableaux qui veulent être tus de près , et que le mérite essentiel en est dans les détails y comme ^ans les Métamorphoses d"Oyide et dans les sonnets de Pétrarque, V abondance du style peut s'y répandre. Il en est de même dans Tépopée y quand le sujet et l'action principale n!attachent pas assez pour exclure l'amusement d'une description détaillée :^nsi; dsws son poème héroïcûmique, l'Arioste s'est permis une peinture de la beauté d'Aldné , que le Tasse et Virgile n'ont pas osé ou n'ont pas daigné faire de la beauté d'Armide et de Didon, •

Une sage ahondance a lieu, non «-seulement dans la poésie descriptive, mais dans l'expres^sion des sentiments où l'Orne se répand, dans les l'éflexions où elle se repose. Virgile et Racine son rival en offrent mille exemples.

C'est une précieuse abondance que celle qui , réunie avec la précision , dont on la croirait ennemie y rassemble dans le plus petit espace tous les traits d'un riche tableau , comme dans ces vers d'Horace, qu'on ne traduira jamais :

Qua pinus ingens Moque populus Umbram hospitaUm consociare amant Ramis y et Miquo laborat Ljrmphajiigax trepidare rivo (i)«

(i) ce C'est là qiie le haut pin et le blanc peuplier , mariant leurs rameaux , aiment à réanir leur ombre hospitalière ; c'est là qu'une onde fugitive roule avec peine se» flot» tremblants dans les replis de son lit tortueux. »

Digifized by

92 ÉLÉMENl^

Un nouveau charme de V abondance , c'est Tair de négligence et de facilité dans celui qui prodigue les richesses du style avec celles de la pensée. Cette rare felicilé , si j'o»e m'exprimer ainsi, règne dans le style de La Fontaine et dans celui d'Ovide ; mais V abondance de La Fontaine est celle de la nature dans sa beauté simple , naïve et variée à l'infini; eHe est|^'autant plus merveilleuse , qu'elle naît de §ujets que l'on croirait sté^ ril^ , et qu'elle en naît sans l'effort du travail : celle d'Ovide^ sans être plus pénible, tient de l'an et va jusqu'au luxe. Des différentes faces sous lesquelles Ovide présente une pensée y ou des nuances variées qu'il démêle dans un sentiment y chacune. plairait^, si elle était seule; mai& la foule en est fatigante , et à côte de la richesse on aperçoit enfin l'épuisement.

La poésie allemande surabonde en détails dans les peintures physiques ; la poésie italienne, dans^ l'analyse des sentiments, donne souvent dans le même excès.

La passion donne lieu à \ abondance du style dans les moments où l'ame se détend et se soulage par des plaintes :

Les faibles déplaisirs s'amusent à parler.

Mais lorsque le cœur est saisi de douleur , enflé d'orgueil et de colère , la précision et l'énergie en sont l'expression naturefle. Il arrive cependant quelquefois que \ abondance contri-

DE LITTÉRATURE. QÙ

bue à l'énergie , comme dans ces vers de Didon :

Sed mihi vel tellus optent prias ima dehiscat, Fel Pater omnipotens adigat me fulmine ad unthras, Patientes umbras JSrebiy noctemque prqfundam, Ante, PudoTy quam te viôlo, aut tua jura resoluo! (i)

On voit là une femme qui sent sa faiblesse , et qui,' tâchant de s'affermir par un nouveau setment , le fait lia plus inviolable et le plus effrayant qu'il lui est possible : ainsi , cette redondance de style ,

* Patientes umbras Erebi, nœtemqne profundam,

est l'expression très naturelle de la crainte qu'elle a de manquer à sa foi. » •

Il en est de même toutes les fois que la passion s'accroît à mesure qu'elle s'exhale , comme dans les imprécatioiis de Didon , et de Camille dans les Horacesj conmie dans les protestations ► que fait Achille, au 9* livre de l'Iliade, de ne jamais se laisser fléchir. ^

Quand le caractère de celui qui parle est austère et grave , l'expression doit être pleine, forte et précise. Fernand Certes, à son retour du Mexique, rebuté par les ministres de Philippe II , et

(1) ce Que sous mes pas la terre entr'ouvre ses abîmes ; et que d'un coup de foudre le tout-puissant, maître des Dieux, me précipite au séjour des ombres, des pâles ombres deVÉriibe, et*dans la profondeur de l'éternelle nuit, ô Pudeur, avant que je t'oublie et que je viole tes lois ' »

n'ayant pu approcher de lui, se présente sur son passage et lui dit ; Je m^ appelle Femand Cortès : fai conquis plus de terres à votre majesté qu^elle n^en a hérité de V empereur Charles^ Quint son père } et je meurs de faim. Voilà de Féloqûence.

Merville , évêque de Chartres , en demandant au feu roi quelque argent pour les pauvre^ de son diocèse ; dans une grande cherté de grains, lui dit : Sire , vous vivez dans t abondance ^ et vous ne connaissez pas la famine ; rhais la famine amène la peste ^ et la peste est pour tout le monde. C'est encore là dç l'éloquence sans aucune amplification.

L'entretien de Caton et de Brutus, dans la Pharsale, serait sublime s'il n'était pas difiPus. Lucain était jeune, et l'ambition d'un jjpune homme est d'étonner en renchérissant sur luimême. Le comble de l'art est de s'arrêter. où s'arrêterait la nature. Virgile et Racine sont des modules de cette sobriété ; Homère et Corneille n'ont pas ce mérite.

Partout où la philosophie est «uscepÉihla d'éloquence , elle permet au style une abondance ménagée. Voyez Plutarque exprimant le délire et les angoisses de l'homme superstitieux ; voyez , dans l'Histoire naturelle , toutes les richesses de la langue employées à décrire la beauté du paon et la férocité du tigre.

Mais en général le style philosophique veut être plein , clair et précis. Lycurgue voulait qu'on

accoutumât lei enfants , par un long silence , à avoir la'répaftie vive et aiguë; car', ajoute Plutarque ^ comme la débauche rend les hommes inféconds et stériles , l'intempérance de la langue rend de même le discours insipide et vain. Paroles simples et d'un grand poids , vivacité piquante , qui partait comme un trait , et qui allait droit au but : ce fut l'éloquence lacédémonienne.

Le genre oratoire est celui où les richesses de la pensée et du style peuvent se répandre le plus abondamment. Vojez Amplification. Les anciens orateurs en aimaient l'excès, même dans leurs disciples. Marc Antoine disait de l'un des siens : Hunxi ego ( Sulpiciùm ) quum primum y in causa pajvula , adolescentidum audii^i.... oratione céleri et concitata ((fuod erat ingenii) ,^et verhês^er^ vescentibus et pauio nùnium redwidantibus (quod et^at œtatis) y non siun aspematus. V^olo enim se efferat in ndolescente fecunditasj nam Jacilius y sicut in vitibus ^ res^ocantur èa quœ sese nùnium profuderunt y quant y si nihil valet materies y nova sarmenta ôuitura excitantur.» lia volo esse in adolescente y unde aliquid amputent j non enint potest esse' in eo succus diutumus y quod nimis celeriter est maturitatem assecutum (i).

(1). « Lorsque y pour la première fois, j'entendis ce Solpicius, jeune encore , plaidant une petite cause, et que je remarquai dans son discours de la rapidité et de la véhémence .( ce qui était de son génie ) , et dans les mois

Le vice du style opposé à celle abondance est la sécheresse et la stérilité. On s'en aperçoit aisémeirt , lorsque , sur un sujet qui demande à être approfondi et dçveloppé , . Técrlvain demeure , comme'Tantale au milieu d'un fleuve , haletant , si j'ose le dire , après l'expression , ou plutôt après la pensée , qui semble -lui échapper au moment qu'il croit la saisir.

Mais un défaut plus fatigant encore, est cette loquacité importune qui s'est introduite parmi nous dans le barreau et dans la chaire.

Ce n'est plus ce luxe qu'Antoine estimait dans ses disciples , et qui supposait des richesses ; c'est une indigence prodigue, c*est une vaine superfluité de locutions communes , et qui ne prouvent rien qv'un vide absolu dans l'esprit. Comment démêler la vérité dans le chaos des plaidoiries? Combien de fois les juges ne pourraient^ils pas dire aux avocats ce que les Lacédén^oniens disaient à un certain harangueur prolixe : Nous avons oublié le commencement de ta harangue :

de reffervescence et de la. redondance ( ce qui était de son âge ), je ne Ten estimai pas moins. Je veux que dans Tadolescence s'annonce la fécondité ; et il en est da talent comme de la vigne , dont il est plus facile de retrancher des rameaux superflus , que d'obtenir , si le .fonds est mauvais , qu'elle en produise de nouveaux. Je veux de même , dans la jeunesse, trouver quelque chose a émonder : les fruits qni mûrissent trop vite ne sauraient conserver longtemps leur suc et leur saveur. »

DE LITXÉRATORE. 97

ce qui est ccmse que j it ayant pas compris le milieu ^ fions ne saurions répondre à la fin.

C'est encore pis, s'il est possible, pour l'éloquence de la chaire. L'usage de parler une heure sur un sujet stérile ou simple; là méthode établie de diviser., de subdiviser, de prouver ce qui est évident, ou d'expliquer ce qui est ineffable, d'analyser, d'amplifier ce qui demanderait, pour frapper les esprits , des vtouches^ fortes et de grands traits : voilà ce qui ne feit que trop souvent de l'éloquence de la chaire un babil dont la volubilité nous étour* dj.t , et dont la monotonie nous endort.

Il est certain que les grandes vérités morales et religieuses, dont la chaire doit retentir, exigent quelquefois des développements ; et c'est là que le style doit employer son abondance , mais avec l'économie que le goût et la raison prescrivent.^

Le sage est ménager du temps et des paroles ,

surtout lorsqu'il occupe tout un peuple assemblé. Ecoulez ]\4assillon , parlant cle la tolérance religieuse. « L'Eglise n'opposa jamais aux persécutions que la patience et la fermeté ; la foi fut le seul glaive avec lequel elle vainquit les tyrans. Ce ne fut pas en répandant le sang de ses ennemis qu'elle multiplia ses disciples ; le sang de ses martyrs , tout seul , fut la semence des fidèles. Ses premiers docteurs ne furent pas envoyés dans l'univers comme des lions , pour porter par-

ÉUm, de Littdr, I, 7

tout le meurtre et le carjaage y omis oomme des agneaux , pour être eux-mêmes égorgés. Ils prou- Tèrent, non en combattant^ mais en mourant pour la foi^ la vérité de leur mission. »

Ecoutez le même, prêchant la bienfaisance à uri jeune roi. « Toute cette vaine montre qui vous environne, lui dit-il, est pour les autres : ce jdaisir ( de faire du bien ) est pour vous seuL Tout le reste a se^ amertumes; ce plaisir seul les adoucit toutes. La joie de faire dû bien est tout autrement douce et touchante que la joid de le refcevoir 2 revenez-y encore; c'est un plaiîdr qui ne s*use point ;' plus on le gQute, plus oft se rend digne de le goûter. On s'accoutume à sa prospérité propre, et on y devient insetisiblej mais on sent toujours la joie d'être l'auteur de la prospérité d'autrui. »

On voit là sans doute la même idée revenir , et -se présenter sous des traits qui semblent les mêmes , mais dont chacun la rend plus vive et plus touchante , et qui , pour émouvoir le cœur , oiit la force de l'eau qui tombe goutte à goutte sur le rocher qu'elle amollit enfin.

On trouvera dans Cicéron mille exemples de cette abondance. Il faisait un précepte de l'employer , à tenir V esprit de V auditeur long- temps attaclié sur une même pensée j et de cet art qu'il enseignait, il est lûi-mênie le plus parfait modèle : je n'en citerai qu'un seul trait, pris delà harangue pour Marcellus, à qui César avait fait grâce.

t)E LITTÉRATURE. 99

In arnziSy miù'tum virtus, ïocorum cpporUmitas y auxilia socionmiy classes, commeatùs mulUmi jus^ant : maximafii n)ero parlent y (fuasi suo jure y Fortuna sibi vindicatj et quidquid est prospère gestuniy id pêne omne ducit suum. At vero hujus gloriœ, C. Cœsop, quafn es paulo ante adeptus (clementioe et mansuetûdinis)^ socium habesneminetn : totum hoc y quaûtumcumque est y quod certe rttaximmn est y totum est y inqtuwty tuumj ni-kiï sibi ex ista laude centuno y nihil prœfectus y nihil cohorsy nihM turma décerpih Qum etiàm*y Qla ipsa rertwi humanarvm domùuiy Fortunuy m istius se societateifi gloriœ non offert j tibi cedit) tuam esse totam et propriam fatetur (i).

Uabondanùe du sentiment n*est pas fatigante^ comme celle de l'espi^it; aussi n'y a-t*il que les sujets pathétiques sur lesquels il soit possible de

(1) cç Dans les combats , la valeur des troupes, ràvàn-» ^age du lieu, le secours des alliés , les flottes , les convois , servent beaucoup â celui qui commande. La Foetune ^ d^ plein droite s'atu^ibue la plus grabde part au succès ; et presque tout ce qui s'est fait d'heureux , elle s'en empare comme de son bien ; mais la gloire , César , que tiï viens d'acquérir par la douceur et la clémence , tu ne la partages avec nul autre. Quelque grand que soit' ce triomphe , et il est très grand en effet , il t'appartient dans son entier; et de la louange qui t'en revient , tun'as rien à restituer au centurion , rien au préfet ^ rien aux cohortes , rien à la multitude. La Fortune elle-même ,xe grand ^arbitre des choses humaines, n'a rien à prétendre à ta (jloire : elle te la cède; elle avoue qu'elle est à toi èïi p^ropre et ^ai)s partage* »

JOO ÉLÉMENTS

parier (F abondance. : expression qui peint vivement cette sorte d'éloquence, o», sans préparati'on , comme sans ordre et sans suite y une ame , pleine d'un grand sujet et profondément péné-r Irée , répand avec impétuosité les sentiments dont elle est remplie y et fait passer dans toutesles âmes ses rapides émotions.

On a vu dans nos chaires d<es effets surprenants du pouvoir de cette éloquence; le véhément Bridaine a déchiré plus de cœjirs et fait couler plus de larmes, que le savant et profond Bourdaloue, et, si j'ose le dire, que le sublime Bossuet.

Mais lorsque la force de l'éloquence doit résulter de l'ordre et de Tenchaînement des idées, c'est une imprudence de se livrer à FinspiratioA du moment ; à moins qu'une longue habitude de l'élocution n'ait mis l'orateur en état de s'abandonner à sa véhémence , sans jamais s'oublier ni se détourner de son but. Ce sont des exceptions rares à ce que Plutarque avait observé des oraisons faites à V imprévu. «Elles sont pleines, ditil , de grande nonchalance et de beaucoup de légèreté ; car ceux qui parlent ainsi à l'étourdie , ne savent là où il faut commencer, ni là où ils doivent achever ; et ceux qui s'accoutument ainsi à parler à la volée , outre les autres fautes qu'ils commettent, ils ne savent garder mesure ni moyen en leurs propos , et tonibent dans une merveilleuse superjBluité de langage. » {Trad. d^kuiOT.)

DB IilTTÉRATURE. 101

On raconte, à ce propos, qu'en Italie, où les prédicateurs parlent as^ez communément Si abondance ^ l'un d'eux, prêchant sur le pardon des ennemis, après s'être efforcé de persuader à ses auditeurs qu'il fallait nan^seujement pardonner à ses ennemis et né pas leur vouloir du mal, mais encore les aimer et leur faire, du bien , emporté par sa véhémence^ reprit ainsi : Mais^ me direz-iyouS) je n^ ai point -d^ ennemis: Vous n^avez point d^ ennemis y mes frères ! et le monde ^ le pé^ chéy la chair y ne sont-Us pas vos ennemis?

C'est ainsi qu'uïi orateur, dpnt la marche n'est • point réglée, risque souvent dé s'égarer^ Un. prédicateur, après avoir battu la campagne en prêchant devant le:cardinal de Richelieu, lui dit : vcJe demande pardon a votre Emiaencé : je me suis abandonne au Saint-- Esprit. j Une autre fois je me préparerai^ et j^ espère que je ferai mieux, j^

Il faut avouer cependant qu'il n'y a qtie.cette façon de produire les grands effets de l'éloquence', et de saisir tous, les avantages du lieu , du moment, de son émotion propre, et de celle de$ auditeurs; et voilà. pourquioî Bourdaloue disait d'un mdssionn^re de son temps : On rend à ses sermons les bourses que Von \vole aux miens* Les missionnaires ont-en effet cet «kv^ntage inestimablp sur les prédicateurs étudiés. XI est le même au barreau, pour les avocats qui parlent A' abondance^ sur ceux qui froidement récitent le plaidoyer qu'ils ont écrit. Ce talent rarp, que FéoQ-

102 éLÉMEIfTTS

Ion voulait que Ton acquît, demande un grand travail, et suppose les dons les plus précieux de la nature; il est cependant quelquefois porté si loin par l'habitude , qu'il y a des orateurs dont l'élocution même gagne à n'être point travaillée , et qui parlent mieux d'abondance qu'ils n'écrivent en composant. •

Dans les écoles de rhétorique, la jeunesse ro-« maine s'exerçait à parler ainsi; et Grassus, qui , en reconnaissant l'ulilité de cet usage, trouvait cependant préférable celui de s'appliquer à écrire avec réflexion (i); Crassus était lui-même, de tous les orateurs , le plus en état de parler à!ahon^ douce y par les études infatigables qu'il avait faites, par l'immense trésor de connaissances et de peu* sées qu'il avait amassé, mais surtout par les exercices habituels de sa jeunesse. Voyez l'article Rhétorique,

Voici un exemple de cette promptitude avec laquelle il parlait sur-le-champ. Comme il plaidait en faveur de Plancus, contre un M. Brutus son accusat-eur, homme peu digne de son nom , et au moment qu'il lui reprochait sa dissipation et ses vices , il vit du haut de la tribune passer le convoi d'une vieille femme de la famille Junia. 11 s'interrompit , et adressant la parole à Brutus :

(i) Etsi utile etiam subito sœpe dicere; tamen illud utilius , sumpto spatio ad cogitandum , paratiusatque accu-^ ratius dicere. {De OraU)

DB LITTÉRATURE. ' J o3

« Lève - toi , lui dit - il , regarde cette femme que Ton porte au tombeau • Que veux-tu qu'elle dise de toi à ton père, à tea ancêtres, à ces illustres morts , dont les images l'accompagnent ; à ce Brutus, par qui ce peuple fut délivré de la domination deà rois? A quoi, de quelle gloire ou de quelle vertu leur cUra-t-elle que tu t'occupes? A augmenter ton patrimoine? Cela serait peu digne de ta noblesse; si c'était pour la soutenir, à la bonne heure; mais pour cela il ne te reste rien : ta débauche a tout dissipé. Dira-t-elle que tu t'apfdiques à l'étude du droit civil? Ce serait imiter ton père ; mais des débris des meubles de sa mai-» son que tu as vendue , tu n'as pas même conservé le siège où il était assis lorsqu'on le consultait • A la science militaire? Tu n'as vu de ta vie un camp. A l'éloquence ? Mais tu n'en as aucune : tout ce que tu peux faire, et de ta voix et de ta langue, c'est de gagnep quelque salaire à ce honteux métier de calomniateur. Et tu oses voir la lumière , envisager ce peuple, te montrer an forum, paraître dans la ville en présence des citoyens! Et tu ne frémis pas de honte en regardant cette femme morte , et les images de tes ancêtres , dont tu es non-seulement hors d'état d'imiter les exemples, mais de loger les simulacres (i) ! » L'original de

(i) Tu illam mortuam^ tu imagines ipsas non perhorrescis , quibus non modo inùtandis^ sed ne coUocandis quideni . tibi ullum locum reliquisti?

ce morceau est dans le second livre de l'Orateur ; et l'un des interlocuteurs du dialogue , Antoine , en le citant, s'écrie : Proh dii immortales! quos) fuit illay quanta "vis! quant inexpectata! quant repentma!

Long*temps avant Crassus , Galba avait montré une facilité prodigieuse à parler, sinoïi 6!abon^ danee, au moins avec très peu de préparation. Vojez , au livre des Orateurs célèbres, ce que Gicéron en raconte. Laelius , l'ami de Scipion , doué d'une éloquence douce et polie , mais peu nerveuse, avait plaidé deux fois une cause importante sans en décider le succès. Il eut la modestie de conseiUer à ses clients de recourir à Galba : celui^i se défendit d'abord de parler après Laelius ; mais enfib , cédant aux instances qu'on lui faisait, il employa, dit Gcéron, une demi-journée à étudier la cause. Le lendemain ses clients le trouvèrent au milieu de ses scribes , dictant à plusieurs à-la-fois, avec la même véhémence que s'il avait plaidé. C'était l'heure de l'audience; Il sortit tout ému; et en arrivant au barreau, il parla avec tant d'éloquence, que^ d'un bout à l'autre de son plaidoyer il fut applaudi par acclaniation (i). Ce coup de force, vanté par Cicé-

(i) QmdmuLta ? magna expectatione^ plurimis audien-' tibusy coram ipso Lœlio , sic iUam causant , tarUa vi , tan^ toque gravitate dijoisse Galbam, ut nuUaf ère pars orationis silencio prœteri/^Ufr. . i , -

DE LITTÉRATURE. lo5

ron y nous fait enteindre cependant que de pareils exemples étaient rares chez les Romains.

Chez les Grecs, l'habitude de parler sur-lechamp devait être moins étonnante. Ecoutons Démos thèn^^ dans sa harangue pour la Gourpnne , rappelant ce qui s'était passé; lorsqu'on avait appris qu^ Philippe avait fait sa paix avec les Thébains. « Le héraut (dans l'assemblée du peuple et du sénat) demande' à haute vpix: : QiU veut monter dans lu tribune? Aucun de vous ne lui répond. D répète à plusieurs reprises la même invitation : personne encore ne se lève, quoique tous vos généraux et vos orateurs fussent là présents^ et que la voix commune de la patrie les conjurât d'ouvrir un avis salutaire.,. Or celui qui dans cette conjoncture décisive se présenta, ce fut moi ; je mqntai dans la tribune , etc. »

Ainsi j toutes les fois qu'un événement imprévu obligeait d'assembler le peuple athénien, celui qui, à ce cri du héraut. Qui veut parler? montait dans la tribune y parlait à^abondance.

Qcéron, qui ne voyait pas sans frayeur le danger de parler ainsi , quoiqu'il en sentît l'avantage , voulait au moins qu'une partie du discours fût écrite avec soin; parce qu'alors, dit-il, ce qu'on ajoute prend le ton et le caractère de ce que l'on a préparé ; et il compare le discours à un vaisseau une fois lancé, qui va long- temps encore lorsque les rameurs ise reposent. Ut concitato navigioy quum remig^s sifstinuerunt ^ retinet

tamen ipsa nas^is motum et cursum suum, inter* vdsso impetu^ pulsiique remoruni : sic^ in oratione perpétua y cuni scripta dejiciunt^ parem tamen ob^ tinet oratio reUqua cursum^ scriptorum similitU'dine^ et vi concitata. (De Orat. 1. i.)

Quel fut , dans Rome et daus Athènes , le grand secret des orateurs , pour être prêts à parler sur** le-champ, quand Toccasion était pressante ou favorable? Cochiri le savait parmi nous. Primum siha rerum ac sententiarum comparanda est.' « Il faut commencer par un grand amas de connais^ sauces et de pensées.» (Ibid.)

Accent; Il y a dans la parole une espèce de chant y dit Cicéron. Mais ce chant était -il noté par la prosodie des langues anciennes? On nous le dit; on nous assure que, dans le grec et le latin, Y accent marquait l'intonation de la voix sur telle ou telle sjUabe^ et c'est ce qu'on appelle X accent prosodique ^ distinct de X accent oratoire y ou des inflexions données à la parole par la pensée et par le sentiment. Il est pour^ tant bien difficile de concevoir cet accent pro»sodique adhérent aux syllabes, à moins que, dans la prononciation animée par les mouvements de l'éloquence , il ne cédât la place à Vax> cent oratoire ; et voici la difficulté.

Qu'on donne à un musicien des patries déjà notées par X accent de la langue : il est évident

DE lilTTÉRATURE. IO7

.que|-, s'il veut laisser aux syllabes leurs intonations prosodiques , il sera dans l'impossibilité de donner du naturel et du caractère à son chant ; et que, s'il veut au contraire plier le son des paroles à l'expression que l'idée ou le sentiment sollicite , il faut qu'il les dégage de V accent prosodique , et se donne la liberté de les moduler à son gré. Or, il en est de la prononciation oratoire comme de la miisique. ^

U accent prosodique qui nuirait à Tune, «*il était invariable , nuirait donc également à l'autre : des paroles déjà notées par Ig prosodie , supplieraient et menaceraient avec les mêmes inflexions.

Il ne faut pas confondre ici la quantité avec V accent. La durée relative des syllabes peut être fixe et immuable dans une langue , sans que l'expression en soit gênée , au moins sensiblement. Par exemple , que l'on prolonge la pénultième ou qu'on appuie sxxx: la dernière, la différence n'est que dans les temps, et non pas dans les tons, La quantité peut donc être fixe et prescrite ; mais les intonations , les inflexions de la parole doivent être libres , et au choix de celui qui parle ; sans quoi il ne saurait y avoir de vérité dans l'élocution.

Dans la langue française , telle qu'on la parle à Paris , il n'y a point à* accent prosodique. Il est vrai que la finale muette n'est jamais suscep^ tible de l'élévation de la voix , et qu'on est obligé

OU de l'abaisser , ou de la tenir à l'unisson : mais c'est la seule voyelle qui ,* de sa nature , gêne la liberté de Y accent oratoire. C'est le repos , le sens suspendu^ le ton suppliant^ menaçant; celui de la surprise , de là plainte , de la frayeur , etc. , qui décide de l'élévation ou de l'abaissement de la voix sur telle ou telle syllabe ; et quelquefois le même sentiment est susceptible de différentes inflexions. Je n'en citerai qu'un exemple, pris du rôle de Phèdre , dans la tragédie de Racine :

Malheureuse ! quel mot est sorti de ta bouche !

Ce vers peut se déclamer de façon que la voix élevée sur la première syllabe de malheureuse y s'abaisse sur les trois dernières , que la voix se relève sur la première de quel mot, et descende sur la seconde; et qu'elle remonte sur la troisième de ce nombre, est sorti y et retombe sur la fin du vers.

Malheureuse ! quel mot est sorti de ta bouche !

On peut aussi, et peut-être aussi bien, le déclamer dans une modulation contraire , en abaissant les syllabes que nqus venons d'élever , et en élevant celles que nous avons abaissées.

Malheureuse ! quel mot est sorti de ta bouche !

Le choix de ces intonations fait partie de l'art de la prononciation théâtrale et oratoire^ et l'on sent bien que s'il y avait dans la langue un accent

DE HTTÉRATITRE. IO9 '

prosodique déterminé et invariable , le choix des intonations n'aurait plus lieu ^ ou serait sans cesse contrarié ^dJcV accent.

La nature, dit Qféron, comme si elle eût voulu moduler la parole , a mis dans chaque mot une .voyelle aiguë; et le plus loin qu'elle Tait placée en deçà de la finale , c'est à la pénultième (r) . Cela est difficile à entendre pour nous , si cet accent était immuable. Mais ce que je vois clairement dans Quintilien , c'est que Vaccént grave et Y accent aign changeaient souvent de place , pour favoriser l'expression. Dans les mots quale et quantum , par exemple , l'accentuation était difierente pour l'interrogation ou l'exclamation, et pour la comparaison simple. C'est ce qui arrive dans notre langue , toutes les fois que , sans altérer la prosodie , la prononciation peut indijSeremment appuyer ou glisser , élever ou baisser le ton sur telle ou telle autre syllabe : comme, par exemple, elle appuie sur la première du mot cruel y flans V accent du reproche tendre,* et sur la dernière, dans V accent de l'effroi : Cruel, que Vai-je fait? et Cruel! que dites-vous?

Cette facilité nous est donnée presque partout où l'une des voyelles n'est pas miiette , ou

[i) Ipsa enim natura , quasi rrwdularetur hominum oradohem ^ in omni verbo posuit acutam vocem^ nec unaplus^ nec a postrema sylîaba tertiam»

IIO ÉLÉMENTS

absolument brève , comme Test la première des mots désir ^ douleur, mourir, retour^ dont là dernière seule peut être accentuée. Mais alors même rien n'empêche de les tenir toutes les deux à l'unisson , et de placer Vaccent ou en deçà sur le mot qui précède , ou au-delà sur le mot suivant y comme dans ces exemples : Impatiènts désirs. Mes honteuses douleurs. Je ie perds sans retour. Mourir sans me uenger !

Ce qu'on appelle Vaccent des provindes consiste , en partie , dans la quantité prosodique : le Normand prolonge la syllabe que le Gascon abrège. Il consiste encore plus dans les inflexions attachées , non pas aux syllabes des mots y mais aux mouvements du langage : par exemple > dans Vaccent du Gascon , du Picard , du Normand , Finflexion de la surprise > de la plainte « de la prière , de l'ironie , n'est pas la même. Un Gascon vous demande^ Comment "vous portez-vous ? d'tin ton gai , vif, et animé , qui se relève sur la fin de ]ai phrase; le Normand dit la même chose d'un son de voix languissant y qui s'élève sur la pénul* tième, et retombe sur la dernière^ à peu près du même ton que le Gascon se plaindrait.

Ce que nous disons de la langue française doit s'entendre de. toutes les langues vivantes : leur prosodie est dans la durée relative des syllabes ; leur accent est dans les inflexions de la paroles , dans le fort. et le faible de la voix > ses modulations ; ses appuis^ selon l'idée^ le senti*

DELITTÉKATURE. Hl

ment, ou la passion qu'elle exprime, le mouvement de l'ame qu'elle imite; inais ^accent prosodique adhérent aux sons , immobile et invariable , aucune langue n'en peut avoir , sans renoncer à toutes les nuances de l'expression, qui doit pouvoir sans cesse varier , et se plier dans tous les sens •

L'art de bien parler , de bien réciter , soit pour l'acteur > soit pour l'orateur, consiste singulièrement à accentuer plus ou moins la parole , selon le genre d'élocution , et à l'accentuer toujotirs avec justesse et sobriété.

C'est X accent qui donne du caractère à l'expression; de l'esprit, de la vérité, de la variété à la lecture; de la vie et de l'ame à la déclamation : mais il faut prendre garde de n'y pas mettre une fausse finesse, une fausse chaleur", ou une emphase déplacée : rien n'est plus ridicule que l'affectation qui fait un contre-sens.

C'est au barreau , dans la chaire , au théâtre , que ces défauts se font le plus .sentir. Les juges sont trop accoutumés, ou trop préoccupés de leurs fonctions , pour s'apercevoir daridicule que Racine a joué dans la comédie des Plaideurs s mais on entend à l'audience des oar aussi aigus que celui de l'Intimé.

Une exagération non moins choquante de Y accent oratoire , subsiste dans la chaire. Il y a quelque temps que de ^endroit le plus bruyant de Paris , oa entendait , dans une église voisine , les

112 ÉLÉW[ERTS

cris, les hurlements d'un homme. On demanda si on Texorcisàit? Non , répondit quelqu'un , c'est lui qui exorcise , et qui , *pour chasser le démon de l'ame de nos philosophes^ demande le fer et le feu.

Dans la récitation comique, le naturel is'ést assez conservé ; mais le tragique , malgré Texemple de Baron , de la Lecouvreur , de cette Clairon qui nou3 les rappelait / n'a pu se corriger encore assez de ses tons emphatiques , et s'il prend V accent naturel, il s'abaisse au plus trivial. Voyez Déclamation.

C'est une observation que j'ai entendu faire par un comédien qui avait de l'esprit et de la culture , et qui lisait singulièrement bien, que dans le langage animé, surtout dans le langage ou poétique ou oratoire, il y a toujours des mots frappants, où la force du sens réside; et que c'est sur ces mots que doit appuyer l'expression. En effet, rien ne l'afFaibUt tant que de la prodigua»; et de même que , dans un morceau d'éloquence ou de poésie f un homme intelligent ne cherche pas à £aire tout valoir ; de même , dans un vers ou dans une période , il n'affectera pas de faire tout sentir- Supposons, par exemple, que l'on récite ces beaux vers de Corneille :

Je les peins , dans le meurtre à Penyi triomphants ^ Rome entière noyée au sang de ses enfants , Les uns assassinés dans les places publiques , Les autres dans le sein de leurs dieux domestiqués ;

DE LITTÉlvAtURE. 1 l5

Le méchaiii par lé prix au crime encouragé f Le mari par sa fèmn^c en son lit égorgé , Le fib tout dégouttait du meurtre de son père , Et, sa tète à la main, demandant son salaire.

On voit que , mçilgré la plénitude et Fénergie continuelle de ces beaux vers, l'expression por-* tera naturellement sur les mots qui sont les grands traits de l'image > et s'appuiera sur la syl-* labe de ces mots qui peut le mieux soutenir la voix* »

C'est une des raisons pour lesquelles il est vrai' de dire , en général > que personne ne lit mieux un ouyrage que son auteur. Il arrive pourtant quelquefois que , par l'envie de faire tout valoir > ou dans ses vers ou dans sa prose > le lecteur pèse sur tous les mots ; et sa lecture , à la fois maniérée et monotone, produit un effet tout contraire à celui qu'il s'est proposé : il articule tout, et ne distingue rien ; ses couleurs n'ont plus de nuan-^ ces; nulle ombre ne les fait brilfer ; il veut que tout soit en relief; et il relève tout si bien , qu'il n'y a plus rien de saillant. .^

Achèvement. Dans la poésie drahiatiqùé , on appelle ainsi la conclusion qui suit l'événement par lequel l'intrigue est dénouée^

L'art du poète consiste à disposer sa fable, de façon qu'après le dénoûnaenl il n'y ait plus aucun doute > ni sur les suites de l'action , ni sur le sort

Élém. de LUtér. /. 8

Jl4 ÉLÉMENTS

(les personnages* Dans Rodogune , par exemple^ dès que le poison agit sur Cléopatre> tout est connu : ce vers ,

Saure-Dooi de l'horreur de mourir à leurs pieds ,

finit tragiquement la pièce.

Mais souvent il n'en est pas ainsi ; et la catastrophe peut n'être pas assez tranchante , pour ne laisser plus rien attendre.

Britannicus est empoisonné; mais que devient Junie? C'est cet éclaircissement qui allonge et refroidit le cinquième acte de Britannicus.

L'action des Horaces estïnie au retour d'Horace le jeune , et même avant sa scène avec Camille. Cette scène et tout ce qui suit, fait une seconde action dépendante de la première , et qui en est Yachèi^ement.

Uachèi^ement de Phèdre et celui de Mérope est long , mais il e^ passionné ,• et il ne fait pas duplicité d'action , comme celui des Horaces*

Si V aclièi^ement a quelque étendue, il faut qu'il soit tragique, et qu'il ajoute çncore aux mouvements de terreur ou de pitié que la catastrophe a produits.

OEdipe , dans la tragédie de Sophocle , après s'être reconnu pour le meurtrier de son père et pour le mari de sa mère , et s'être crevé les yeux de désespoir , est encore plus malheureux lorsqu'on lui amène ses enfants.

Le poète fraiicais n'a pas o&é risquer sur notre

DB LITTéRATURB. Ii5

scèûece dernier trait de pathétique : il a' fini par des foreurs. OEdipe , les yeux crevés ^t encore sanglants , était souffert sur un théâtre immense ; sur nos petits théâtres , il eût révolté. Le tragique, en s'affaiblissant , a observé les lois de la perspective; et pour savoir jusqu'à quel degré on peut pousser le pathétique du spectacle y il faut en mesurer le lieu.

€omme Vachèvement doit être terrible ou touchant dans la tragédie y il doit être plaisant dans la comédie , et d'une extrême vivacité. Pour peu qu'il soit lent , il est froid. C'est un défaut qu'on reproche à Molière.

Le poème épique est susceptible è! achès^ement , comme le poème dramatique ; et y comme lui y il peut s'en passer.

\j! achèvement de l'Iliade est long , et trop long , quoiqu'il renferme le plus beau morceau du poème , la scène de Priam aux pieds d'Achille. Ij^achès^ement de l'Odyssée est traînant, quoique plus animé que tout le reste du poème. L'Enéide finit au moment de la catastrophe : dès que Turnus est mort , le sort des Troyens est décidé ; et l'on ne demande plus rien.

Quelques critiques ont prétendu que l'Enéide était tronquée. Ils auraient voulu voir Enée donnant des lois au Latium. Ce^ critiques ne savent pas que , lorsqu'on cesse de douter et de craindre , on Cesse de s'intéresser , et que l'action doit finir au moment que l'intérêt cesse, sans quoi tout

Ïl6 ÉLÉMENTS

le resté languit. Rien de plus importun que le faux bd- esprit, quand il veut juger le génie. Voyez Dbwoubmbwt , Intrigue , etc.

Acte. Vossius, en marquant la division d'une pièce de théâtre en cinq actesy nous dit que dans le premier on expose, que dans le second on développe Tintrigue, que le troisième doit être rempli d'incidents qui forment le nœud , que le quatrième prépare les moyens du dénouement . auquel le cinquième doit être uniquement employé.

Et si la fable est telle qu'une scène l'expose , et qu'un mot la dénoue , comme il arrive quelquefois , qu^ devient la division de Vossius ?

Quelle est la tragédie, la comédie bien com* posée, dont le nœud ne commence qu'au troisième axite, et dont le cinquième acte en entier soit employé à dénouer?

Le nœud est la partie de l'intrigue qui doit occuper le plus d'espace. C'est comme un labyrinthe dont l'exposition fait l'entrée, et le dénouement la sortie.

Les poètes habiles dans leur art commencent le nœud le plus tôt possible , et le prolongent de même, en le serrant de plus en plus. Voyez In-

TRIGXJB.

Avant la fin du premier acte de Xlpldgénie

DE ÊITTÉRATURB. II7

en AuMe, k situation a changé deux fois, en devenant toujours plus tragique i

Non , tu nç mourrs^s point, je n'y puis consentir...» Et si ma fille yîent, je consens qu'on l'immole.... Je cède, et laisse aux dieux opprimer l'innocence. ...

Iphigénie est arrivée, Achille demande sa main, et Galchas demande son sang : voilà déjà le nœud ibrmé* C'est le modèle des gradations que le péril , le malheur , I4 crainte, la pitié , l'intrigue , en un mot, doit avoir.

En effet, qu'est-ce qu'un acte ? Son n(jpi l'exprime : un degré , un pas dfe l'action.. C'est par cette division de l'action totale en degrés qup doit commencer le travail du poète, soit dans la tragédie ,, soit dans la cojjaédie, lorsqu'il en médite le plan.

Il s'agit , par exemple, de démasquer Tartufç, ou de le voir , maître de la maison , diviseï: le fils et le père , dépouiller l'un , amener l'autre à lui donner tout son bien et la main de sa fille. Que fait Molière dans son premier acte ? Il met sous nos yeux le tableau de cet intérieur domestique. L'ascendant que Tartufe a srur l'esprit d'Orgon , la prévention aveugle de celui-ci et de sa sœur en faveur d'un fourbe hypoerite , et la mauvaise opinion qu'a de lui tout le reste de la famille, se manifestent dès la première scène : le combat s'engage; l'action commence avec chaleur.

Dès le second acle^ après avoir tiré, de la

lift ÉLÉMBIfTS*

bouche d'Orgon lui-même , Faveu de son aveuglement pour le fourbe qui le détache de ses enfants et de sa femme, et qui, d'un homme faible et bon , fait un homme dénaturé, Molière lui fait déclarer que Tartufe est Tépoux qu'il destine à sa fille : celle-ci n*ose refuser; et de là l'incident comique qui fait la querelle des deux amants.

Dans le troisième acte, au moment que Damis croit pouvoir confondre Tartufe, et que l'on touche au dénouement , l'adresse du fourbe et la simplicité d'Orgon resserrent le nœud de l'intrigue , et l'intérêt redouble par la résolution que vient de prendre Orgon , pour punir ses enfants, de donner son bien à Tartufe.

Dans le quatrième acte, Tartufe est enfin démasqué et confondu aux yeux d'Orgon : mais tout à coup le fourbe s'arme contre son bienfai^ur des bienfaits mêmes qu'il en a reçus : et par ses menaces , fondées sur un abus de confiance, il met l'alarme dans la maison.

Dans le cinquième acte , le trouble et l'inquiétude augmentent jusqu'au moment de la révolution ; et s'il j a quelque chose à *désirer , c'est un peu moins de négligence dans les détails des dernières scènes , et un peu plus de développement et de vraisemblance dans les moyens.

Les misérables critiques , en déprimant le dénouement du Tartufe , ne cessent de rappeler ce vers :

RemcttM-vous , monsieur, d'une alarme si chaude;

et ils oublient qu'ils parlent avec dérisito du chef-d'œuvre du théâtre comique^ d'une pièce à laquelle tous les siècles n'ont rien à comparer, et qui sera peut-être trois mille ans sans rivale , comme elle a été sans modèle.

L'analyse de cette pièce , relativement aux pro* grès de l'action , suffit pour indiquer les degrés qu'on doit pratiquer d'acte en acte et de scène en scène. Si l'action se repose deux scènes de suite dans le mén^ point, elle se refroidit. Il faut qu'elle chemine comme l'aiguille d'une pendule. Le dialogue marque les secondée, les scènes marquent les minutes, ies actes répondent aux heures. C'est pour n'avoir pas observé ce progrès sensible et continu, que l'on s'est si souvent trouvé à froid. On espère remplir les vides par des détails ingénieux : mais l'intérêt languit; et l'on peut dire de l'intérêt ce qu'uh poète cér lèbre a dit de l'ame, que c^est un feu qu'il faut nourrir^ et qui s'éteint s'il ne s'augmente.

L'usage établi de donner cinq <ictes à la tragédie , n'est ni assez fondé pour faire loi , ni assez dénué de raison pour être banni du théâtre. Quamd le sujet peut les fournir, cinq actes donnent à l'action une étendue avantageuse : de grands événements y trouvent place \ de grands intérêts et de grands caractères s'y développent en liberté;, les situations s'amènent, les incidents s'annoncent, les sentiments .n'ont rien de brusque et de heurté; le mouvement des passions

120 ÉLKMEITTS

a tout le temps de s'accélérer, et Fintérêt de croître jusqu'au dernier degré de pathétique et de chaleur. On a éprouvé que Tame des spectateurs peut suffire à l'attention , ,à l'illusion , à l'émotion que produit un spectacle de cette durée ; et si l'action de la comédie semble très bien s'accommoder de la division en trois actes ^ l'action de la tragédie semble préférer la division en cinq aetes^ à cause de sa majesté , et des grands ressorts qu'elle veut pouvoir iaire agir.

Mais le sujet peut être naturellement tel que > ne donnant lieu qu'à deux ou trois situations assez fortes, il ne soit susceptible au6si que de deux degrés, et de deux repos do l'action. Alors faut -il abandonner ce sujet, s'il est pathétique, intéressant, et fécond en beautés? mi faut -il le charger d'incidents et de scènes épisodiques? Ni l'un ni l'autre. Il faut donner à l'action sa juste étendue , suivre la loi de la nature , préférable à celle de l'art ; et le public , qui se plaindrait qu'on s'est éloigné de l'usage , serait Iç tyran du génie et l'ennemi de ses propres plaisirs.

Il en est de même de la division en deux actes pour de petites comédies : elle n'est pas bien favorable ; mais la nature du sujet , heureux d'ailleurs , peut l'exiger ; et rien de ce qui peut plaire ne doit être interdît aux arts.

Eschyle, l'inventeur de la tragédie, avait négligé de la diviser en actes. Il y a bien dans ses pièces des intervalles occupés par le chœur,

D£ LITTÉliATUKE. 121

mais sans divisions symétriques; et lorsqu'on a voulu y en mettre , on a coupé Faction dans des endroits où évidemment, elle était continue , comme du quatrième au cinquième acte du P'roméihée^ Dans la suite, les poètes grecs se sont prescrit la division en cinq actes : mais on voit que les internièdes étaient occupés par le chœur ; et si l'on baissait la toile à la fin des actes^ ce n'était guère que dans le cas où le changement de lieu exigeait un changement de décoration^

Dans les intervalles des actes^ le théâtre reste vacant : mais l'action ne laisse pas de continuer hors du lieu de la scène ; et lorsqu'elle est bien distribuée et développée avec soin , l'on sait d'un acte à l'autre ce qui s'en est passé.

Quant à la durée, il suffit qu'il n'y ait pas entre les actes une inégalité trop sensible; et rétendue de chacun se trouve ainsi proportionnée à celle de la pièce, qui, chez nous, peut aller de dpuz^ à dîxthqit cents vçrs.. Voyez Eif-

Action. Pour avoir une idée nette et précise de X action à\x poème dramatique ou épique, il faut la considérer sous deux points de vue, ou plutôt distinguer deux sortes d^ action.

Uaction finale d'un poème est un événement à produire ; V action continue est le combat des.

Causes et des obstacles qui tendent réciproque-* ment, les unes à produire révénement, et les autres à l'empêcher, ou à produire eux-mêmes un événement contraire.

Dans la tragédie de Britanmcus , la mort de ce prince est V action finale : la jalousie de Néron , son mauvais naturel , sa passion pour Junie , la scélératesse de Narcisse, en sont les causes; la vertu de Burrhus, l'autorité d'Agrippine, un reste de respect pour elle et de crainte pour les Bomains, l'horreur d'un premier crime, en sont les obstacles; et le combat se passe dans l'ame de Néron.

Ainsi Vaction d'un poème peut se considérer comme une sorte de problème dont le dénouement fait la solution.

Dans ce problème, tantôt ralternativè se réduit à réussir, ou à manquer l'entreprise , comme dans l'Enéide,' tantôt le sort est en balance entré deux événements , tous les deux funestes , comme dans VOEdipe; ou l'un heureux et l'autre malheureux, comme dans l'Odyssée et Xlphigéiùe en Tauride. Ceci demande à être développé.

LesTroyens s'établiront-ils, ou ne s'établirontils pas en Italie? voilà le problème de l'Enéide. On voit que, du côté d'Enée, le mauvais succès se réduit à abandonner un pays qui n'est pas le sien : la destinée des Troyens ne serait pas remplie, Rome ne serait pas fondée ; mais ce malheur n'a jamais pu intéresser réellement que les Ho-

mains. La situatîpn , du côté de Turnus, est d'un intérêt plus universel et plus fort : il s*agit pour lui de vaincre , ou de périr, ou de subir la honte de se voir enlever sa femme et les étals de son beaupère : aussi les vœux sont-ils en faveur de Turnus.

Dans rOdyssée , Il ne s'agit pas seulement qu'Ulysse retourne à Ithaque , ou qu'il périsse dans ses voyages , ou qu'il soit retenu dans l'île de Circé , bu dans celle de Calypso : cet intérêt , personnel à un héros froidement sage , nous toucherait faiblement. Mais son fils, jeune encore, est sous le glaive; sa femme est exposée aux violences des poursuivants; son père est au bord du tombeau , incapable de s'opposer à leur criminelle insolence ; son île est dévastée , son palais saccagé, son peuple et sa famille en proie à des tyrans : si Ulysse revient , il peut tout sauver ; tout est perdu , s'il ne revient pas : voilà tous les grands intérêts du cœur humain réunis en un seul ; et c'est le plus parfait modèle de l'action dans l'épopée.

Dans VIphigénie en Tauride^ Oreste , poursuivi par les Furies, en sera-t-il délivré ou non?serat-il reconnu par sa sœur, avant d'être immolé; où l'immolera- t-elle avant de le connaître? enlèvera-t-il la statue de Diane; ou sera-t-il égorgé aux pieds de ses autels? L'événement peut êlre heureux ou malheureux , et plus l'alternative en est pressante, plus elle est susceptible des grands mouvements de la crainte et de la pitié.

Dans X Œdipe, la peste achèvera- t-elle de désoler les étals de Laïus, oiï le meurtrier de ce roi 5era-l-il reconnu dans son fils et dans le mari de sa femme? Voilà les deux extrémités les plus effroyables , et Falternative la plus tragique qu'il soit possible d'imaginer.. Le défaut de cette fable , s'il y en a un , c'est de ne laisser voir aucun milieir entre ces deux malheurs extrêmes , et de ne pas permettre à l'espérance de se mêler avec la terreur.

Je laisse à balancer les avantages de cette fable terrible et touchante d'un bout à l'autre, sans aucune espèce de soulagement pour l'àme des spectateurs , avec la fable de VIphigénie en Tauride, où quelques rayons incertains d'une espérance consolante brillent par intervalles , et laissent entrevoir une ressource dans les malheurs et les dangers dont on frémit : je veux seulement faire voir que tout se réduit à ces deux problèmes , l'un simple , et l'autre compliqué. Celui-ci , en faisant passer l'ame des spectateurs par de continuelles vicissitudes, varie sans cesse les mouvements de la terreur et de la pitié ; l'autre les soutient et le^ presse , en faisant faire à l'intérêt le même progrès qu'au malheur.

De cette définition de Y action, considérée comme un problème , il suit d'abord qu'il est de son essence d'être douteuse et incertaine , et de l'être jusqu'à la fin : car si Vaction est telle qu'il n'y ait pas deux façons de la terminer, et que l'évé-

nement qui se ptésente naturellement à la pré* voyance des spectateurs , soit le seul moralement possible , il n'y a plus d'alternative , et par conséquent ^lus de balancement entre la crainte et l'espérance : tout se passe tomme on l'a prévu ; et s'il arrive une révolution, ou elle a besoin d'une cause surnaturelle , comme dans le PltUoetète de Sophocle , ou elle manque de vraisemblance, comme dans, le Cid. C'est un eflPort de l'art, qu'on n'a pas assez admiré dans le Télémœque, d'avoir, par la seule force de l'éloquence d'Ulysse , rendu naturel et vraisemblable le retour de Philoctète, que Sophocle avait jugé luimême impossible sans l'apparition d'Hercule. A l'égard du Cid, Corneille n'a su d'autre moyen d'en terminer l'intrigue , que de ne pas décider la révolution.

D'un autre côté, si, dans les possibles, V action avait deux issues , mais que , par la maladresse du poète et la prévoyance des spectateurs, le problème fût résolu dans leur opinion avant le dénouement, il n'y aurait plus d'inquiétude; et il ne faut pas croire que Tart de rendre l'événement douteux et de laisser le spectateur dans ce doute , ne soit utile qu'une fois. L'illusioh théâtrale consiste à faire oublier ce qu'on sait , pour ne penser qu'à ce qu'on voit. J'ai lu Corneille ^ je sais par cœur le cinquième acte de Rodogune : mais j'en oublie le dénouement; et à mesure que la coupe ejnpoisonnée approche des lèvres

126 éiiÉMErrTs

d'Antiochus , je frémis , comme si je ne savais pas que Timagène arrive. Ayez seulement soin que, dans V action même, rien ne trahisse le secret de la dernière révolution ; j'aurai beau le savoir d'ailleujs , je me le dissimulerai , pour me laisser jouir du plaisir d'être ému : effet inexplicable , et pourtant bien réel , de l'illusion théâtrale. Mais autant la solution doit être cachée, autant les termes opposés où V action peut aboutir doivent être marqués et mis en évidence. Je n'en excepte qu'une sorte de fable : c'est lorsque entre deux malheurs, dont il semble que l'un ou l'autre doive arriver inévitablement, il y a pourtant un moyen de les éviter tous deux, et qu'on a desseifi de tirer, par cette heureuse révolution , les personnages intéressants du double péril qui les presse. Ce moyen doit être caché comme l'issue du labyrinthe : mais tout ce qu'il y a de funeste à craindre doit être connu, et le plus tôt possible. Que dès le premier acte d' Œdipe ^ par exemple , le spectateur fût instruit qu'OEdipe est l'assassin de son père et le mari de sa mère ; dès ce moment tous les efforts de ce malheureux prince pour découvrir le meurtrier de Laïus , feraient frémir; et l'approche des incidents qui amèneraient les reconnaissances, rempliraient les esprits de compassion et de terreur. On peut rendre raison par là de ce qui arrive assez souvent , qu'une pièce fait plus d'impression la seconde fois que la première.

De notre définilion , il suit encore , que plu^ les événements opposés sont extrêmes , plus l'alternative de l'un à l'autre a d'importance et d'intérêt. Si , d'un côté , il y va de l'excès du bonheur, et, de l'autre, de l'excès du malheur, cpipme dans VIphigénie en Tauride et dans la mérope, la solution du problème est bien plus intéressante que lorsqu'il ne s'agit que d'un malheur plus sensible ,^ou d'un bonheur faiblement souhaité. Par exenfiple, dans Polyeucte , supposons que ^Pauline fût passionnément amoureuse de son époux ; le problème serait bien^plus terrime , et la situation de Pauline bien plus cruelle et plus touchante. Corneille , en la faisant amoureuse de Sévère , a évidemment préféré l'intérêt de l'admiration à celui de la terreur et de la pitié : en quoi il a obéi à son génie , et composé une fable plus étonnante et moins tragique.

Dans la comédie , même alternative : l'intérêt consiste, i*" à faire souh^ter que le ridicule, puni par lui-même, soit à la fin livré à la risée et au mépris; 2' à faire naître une curiosité inquiète , et une vive impatience de voir par quel moyen ce qu'on souhaite^arrivera. L'Avare épousera-t-il Marianne, ou la cédera- 1- il à son fils? Tartufe sera-t-il confondu et démarqué aux yeux d'Orgon, ou jouira-t-il de sa fourberie? Voilà le problème à résoudre. Au lieu du trouble et du danger qui règne dans la tragédie , c'est l'agitation des querelles domestiques; au lieu des

138 ÉLÉMEKTS

revers , ce sonl les méprises ; au lieu du pathétique , c*est le ridicule : mais le combat des intérêts > le choc des incidents est le même dans les deux genres, pour amener en sens contraire deux événements opposés. Observons seulement que, ^ans le comique, si le malheur est grave, il ne doit être craint que par les personnages ; les spectateurs doivent au moins se douter qu'il n'en sJeta rien : c'est une diflPér^ce essentielle entre les deux genres, et peut-être le seul artifice qui manque à l'intrigue du Tartufe^ dont le dénouement n'eût rien perdu à être un peu plus annoncé*

L'intérêt du poète, en effet, n'est pas, dans le comique , de leair* le spectateur en peine , mais bien les personnages : car il s'agit de divertir les témoins aux dépens des acteurs ; et à moins d'être de la confidence, il n'est guère possible de se divertir d'une situation aussi affligeante que celle qui précède la révolution do cinquième acte du IJIfirtufe. Peut-être Molière a-t-il voulu que le spectateur, saisi de crainte, fût sérieusement îrfdigûé contre le fourbe hypocrite : mais ce trait de force , placé dans une pièce ou le vice le plus odieux est démasqué, ne tire point à conséquence; et en général, dans le vrai comique, un danger qui ferait frémir, s'il était réel, ne doit pas être sérieux : il faut ait moins laisser prévoir que celui qui en est menacé en sera quitte pour la peur.

Si la définition que je viens de donner de V action y soit épique ^ Soit dramatique, est juste, comme je le crois, on a eu tort de dire que V action an poème de Lucain manque d'unité} on a eu plus grand tort de dire que les poèmes d'Hon[ière n'ont que l'importance des personna^ ges , et non pas celle de V action.

Il n'y a pas de problème plus simple que celuici : -^ qui restera V empire du monde? Sera-ce au parti de Pompée et du sénat? sera-ce au parti de César? Or, dans le poème de la Pharsalé> tout se réduit à cette alternative; et jamais action n'a tendu plus directement k son but. On a déjà vu qu'un modèle admirable de Vaction épique est le sujet de l'Odjssée. Celui de l'Iliade est moins intéressant | mais, par son influence et comme événement, il est d'une extrême importance, La colère d'Aèhille va-t-elle sauver Troie , et forcer les Grecs à lever le siège et à s'en retourner honteusement dans leur pays? ou, par quelque révolution imprévue, Achille, apaisé et rendu à la Grèce , va-t-il précipiter la perte des Troyens et la vengeance des Atrides? Voilà le problème de l'Iliade ; et la mort de Pdtrocle en est la solution.

Qu'est-ce donc qu'on a voulu dire, en reprochant à Vaction de ce poème et à celle de l'Odyssée, de manquer d'importance? et qu'a-t-on voulu dire encore , en donnant pour des différences , entre Vaction épique et Vaction dramatique, ce

Élém, de LU ter. I. 9

l5o iliÈUUVTS

qtti convient également à toutes les deux ? La solution des obstacles est, dit-on, ce çuijhii le dénouement j et le dénouement peut se pratiquer de dcuàè manières : ou par une reconnaissance^ ou sans reconnaissance , ce qui n'a lieu que dans^ la trOfgédie. Et pourquoi pas dans le poème épique? Celui-ci , comme l'a très bien vu Aristote , n'pst que la tragédie en récit.

Uactioii de Tépopée est sans doute un exemple y mais non pas un exemple à suivre : et y comme celle de là tragédie, elle est tantôt l'exemple du mâlheijr attaché au crime ^ à l'imprudence, aux passions humaines; tantôt l'exemple des vet'tus , et du succès qui les couronne , ou de la gloire qui les suit.

L'épopée est une tragédie , dont Yactifm se passe dans l'imagination du lecteur. Ainsi tout ce qui , dans la tragédie , est présent aux yeux , doit être présent à l'esprit dans l'épopée. Le poète est lui-même le décorateur et le machiniste ; et non-seulement il doit retracer dans ses vers le lieu de la scène, naais le tableau , le mouvement, la pantomime de V action, , en un mot, tout ce qui tomberait sous les sens si lé poème était dramatique.

Il y a sans doute, pour cette iniitatioii en récit , du désavantage du côté de la chaleur et de la vérité ; maiis il y a de l'avantagé du côté de la grandeur et de la magnificence du spectacle , du coté de l'étendue et de la durée de V action^ du

DE LITTÉRATURE. l3l

Ç50té de Tabondance et de la variété des Incidents et des peintures.

Dans la tragédie , le lieu physique du spectacle oppose ses limites à l'essor de l'imagination ; elle j est comme emprisonnée : dans le poème épique, la pensée du lecteur s'étend au gré du génie du poète , et embrasse tout ce qu'il peint 5 mille tableaux qui se succèdent dans les descriptions de Virgile, se succèdent aussi dans ma pensée; et en les lisant , je les vois«

Le poète épique, à cet égard, est bien plus heureux que le poète dramatique. Combien celui-ci ne se trouve-t-il pas resserré sur le théâtre même le plus vaste , lorsqu'il se compare à son rival, qui n'a d'autres bornes que celles de la nature , qu'il franchit même quand il lui plaît?

Un autre avantage de l'épopée sur la tragédie , c'est l'espace de temps fictif qu'elle peut donner à son action. Dans un spectacle qui ne doit durer que deux ou trois heures ; dans une in-^ trigue dont la chaleur doit sans cesse aller en t}roissai>t , parce qu'elle a pour objet une émo^ tiop qu'il ne faut pas laisseï^ languir , le temps fictifne peut guère s'étenjdre avec vraisemblance àu-delà d'une révolution du soleili Mais le temps de l'épopée n'a de bornes que celles de Vaction , naturellement plus ou moins rapide , selon que le mouvement qui Tanime est plus violent ou plus doux. Voilà donc le génie du poète épique en liberté , soit pour le temps , soit pour Jes

l32 ÉLÉMENTS

lieux , tandis que celui du poète tragique est à la gêne.

La tragédie est obligée de commencer dans le fort de Vaclîon, et assez près du dénouement pour laisser dans Tavant-scène tout ce qui suppose de longs intervalles. Son mouvement accéléré y d'acte en acte y est si continu , si rapide ; l'inquiétude qu'elle répand est si vive , et l'intérêt de la crainte et de la pitié si pressant , que ce qu'on appelle épisodes , c'est-à-dire , les cir* constances et les moyens de Fûcfto/z, s'y réduisent presque à l'étroit besoin, sans rien, donnera l'agrément : au lieu que dans l'épopée la chaîne de Vaction étant plus longue et le dessin plus étendu , les incidents , que je regarde comme la trame du tissu de la fable , peuvent l'orner et llenrichir de mille couleurs diËérentes. Faut-il , pour me faire entendre, une image plus sensible encore? La tragédie est un torrent qui brise ou franchit les obstacles ; l'épopée est un fleuve majestueux qui suit sa pente , mais dont la course vagabonde se prolonge par mille détours. On voit donc que la tragédie l'emporte sur l'épopée par la rapidité , la chaleur, le pathétique de Vaction j mais que l'épopée l'emporte sur la tragédie par la variété, la richesse, la grandeur et la majesté.

Tout sujet qui convient à l'épopée, doit convenir à la tragédie, c'est-à-dire, être capable d'exciter en nous l'inquiétude , la terreur , et la pitié : car s'il n'était pas assez intéressant pour

DB LITTÉHA.TURE. ' l53

la scène , il le Serait bien moins encore pour le récit , quin'est jamais aussi animé. C'est dans ce sens-là qu'Arislote a dit que le fond des. deux poèmes était le même, « H faut , dit-il en parlant de répopée , en dresser la fable , de manière qu'elle soit dramatique et qu'elle renferme une seule action , qui soit entière , parfaite, et achevée. Il y a ^ dit-il encore , autant de sortes d'épopées qu'il y a d'espèces de tragédies; car L'épopée peut être simple ou implexe,^ morale ou pathétique.» Il ajoute, que c< l'épopée a les mêmes par* ties que la tragédie ; car elle a ses péripéties > ses reconnaissances , ses passions » ; d'où il conclut que « l'épopée ne diflRere de la tragédie que par son étendue et par la forme de ses vers » : et il entlonne pour exemple, d'un côté, le sujet de l'Odyssée dénué de ses épisodes^ et tel qu'Homère l'èûl conçu s'il eût voulu le mettre au théâtre ; de l'autre, celui de l'Iphigénieen Tauride , avant d'-étre accommodé au théâtre , et tel qu'il dépendait d'Euripide d'en faire un poème épique ou un poème dramatique , à son choix.

En suivant son idée, pour la développer, essayons de disposer le sujet de l'Iphigénie , comme Euripide l'eût dispo$é lui-même, s'il en eût voulu faire un poème en récit.

Oreste , couvert du sang de sa mère et poursuivi par les Euménides , cherche un refuge dans le temple d'Apollon , de ce Dieu qui l'a poussé au crime. Il embrasse son autel , l'implore, lui offre

lS4 ÉLÉMENTS

tih sacrifice ; et Torâcle interrogé lux ordonne ^ pour expiation y d'aller enlever la ^atué de Diane pro&née dans la Tauride. '

Oreste prend congé d'Electre ; il ne veut pas que Pylade le suive : Pylade ne veut point Talandonper. Ce jeune prince quitte un père accablé de vieillesse dont il est Tappui , une mère tendredont il fait les délices, et qui tous deux Tencou-? ragent , en le baignant de larmes , à suivre un ami malheureux. Oreste , présent à leurs adieux , se sent déchirer le cœur aux noms de fik, de père et de mère.

Il s'embarqua avec^ son ami ; et si le petit vojage d^Ulysse et d'Enée est traversé par tônt d'obstacles , quelles ressources n'a pas ici le poète pour varier celui d'Oreste? Qu'on s'imagine seulement qu'il s'embarque à ce même port de l'Aulide où l'on croit que sa sœur a été immolée ; qu'il traverse la mer Egée, où son père et tous les héros de la Grèce ont été si long-temps le jouet des ondes ; qu'il la parcourt à la vue de Scyros , où l'on avait caché le jeune Achille ; à la vu^ de Lemnos, où Philoctète avait été abandonné ; à la vue de Lesbos , où les Grecs avaient commencé de signaler leur vengeance ; à la vue du rivage de Troie , dont la cendre fume encore. Quelle carrière pour le génie du poète !

Aux incidents naturels qui peuvent retarder tour à tour et favoriser l'entreprise d'Oreste, ajoutez la haine des dieux ennemis du sang

DE LITTÉRATURE. l35

d'Agamemn^ , la faVeur des dievtx c(m le pror tègent, les Furies attachées auit pas d'Oreste , et qui viennent l'agiter toutes les fois qu'il veut s'oublier dans les plaisirs ou dans le repos ^ toû^ ces agents surnaturels vont mêler à Vaetion dn poème \\n merveilleux déjà fondé sur la vérité relative et adopté par l'opinioo.

Cependant Thoas^ épouvanté par la \ohi des dieux, qui lui annonce qu^un étranger lui arrachera le sceptre et là vie, Thoas ordonné que tous ceux que lepr mauvais sort ou leur mauvais dessein amèneront dans laTauride , soient itnmolés sur Vautel de Diane^ Iphigénie eh est la prétresse ; elle a horreur de ces sacrifices; et après avoir employé tout ce que l'humanité a de plus tendre , et la religion c|e plus touchant, pour fléchir l'ame du tyran : «JSon, luidit^elle, Diane n'est point une divinité sanguinaire : et qui le sait mieux que moi? » Alors elle lui raconte comment, des^ tinée elle-même à être immolée sur son autei, elle en a été enlevée par cette divinité bienfaisante. «Ji^ez, conclut Iphigénie, si Diane se plairait à voir couler un sang qu'dlle ne demamie pas , puisqu'elle n'a pu voir répandre le sangqu'ellé avait demandé par la voix même des oracles. >> Le tyran persiste, Oreste et Pylade abordent dans ses états : ils sont arrêtés, conduits à rautel,e|; le poème est terminé par la tragédie $ Euripide^ dont je n'ai fait jusqu'ici quq développer l'ayant-scèûe.

On voit, par cet exemide, (Jue \ucUon de l'é^

l36 \ ÉLÉMENTS

popée n*esl que Vaction de la tragédie , plus éteadue et prise de plus de loin.

Le Tasse ne pensait pas ainsi. Ilpoema heroico^ dit-il , è wia imitazione cU azione ôlustre y grande , e perfetta ^ fatla narrando con aUissùno ^verso ^ ajfirw di mos^er gli animi con la maravigliaj e di giomr dilettando (i). Il regarde le merveilleux comme la source du pathétique de l'épopée ; et laissant à la tragédie la terreur et la pitié, il réduit le poèn^ héroïque à Tadmiration , le plus froid des sentiments de Tame. S'il eût mis sa théorie en pratique, son poëme n'aurait pas tant de charmes. Quelque admiration qu'inspire l'héroïsme, quelque surprise que nous cause le merveilleux répandu dans les fables d'Homère^ de Virgile, et du Tasse lui-mênje, l'intérêt en serait bien faible , sans les épisodes terribles et touchants qui le raniment par intervalles ; et ces poètes l'ont si bien senti, qu'ils ont eu récours, à chaque instant, à quelque, nouvelle scène tragique. Retranchez de riliade les adieux d'Andromaque et d'Hector, la. douleur d'Achille sur la mort de Patroclê , et son entrevue avec le vieux Priam ; retranchez de l'Enéide les épisodes de Laocoon et de ses enfants , de Didon , de Marcellus , d'Ëu-

(i) Le poème héroïque est rîmitation d'ane action illustre, grande et parfaite, racomtée en vers d'un ton très élevé , pour émouvoir les esprits par le moyen du merveilleux , et pour rendre agréable une instruction solide.

DE LITTÉRATURE. l5y

riale et de Pallas; retranchez de la Jérusalem la mort de Dudon^ celle de Gloriodè, Famour et la douleur d'x\.rmide ; et Voyez ce que devient l'intérêt de V action principale , réduit à l'admiration que peut causer le merveilleux des faits ou la: beauté des caractères. On se lasse bientôt d'admirer des béros que Ton ne plaint pas, on ne se lasse jamais de plaindre des héros qu'on admire et qu'on aime. L'aliment de l'intérêt, soit épique, soit dramatique , est donc la crainte et la pitié. 11 est vrai que la beaulf des caractères y contribue, mais elle n'y suffit pas : Concorre la mi" séria délie azioni insienie con la honta di costumi. (Le Tasse.)

' La règle la plus sûre dans le choix du sujet de l'épopée , est donc de le supposer au théâtre , et de voir l'effet qu'il y produirait. S'il est vraiment tragique et théâtral^ son intérêt se répandra sur les épisodes; au lieu que, s'il n'avait rien de pathétique par lui-même , en vain les épisodes seraient intéressants , chacun d'eux ne communiquerait à V action ([xùxxTïe chaleur accidentelle, qui s'éteindrait à chaque instant, et qu'on* serait obligé de ranimer sans cessé par quelque épisode nouveau. C'est, dira-tK>n, donner à l'épopée des bornes trop étroites, que de la réduire aux sujets tragiques. Mais Ton verra que , sans compter la tragédie grecque, celle, dis- je, où tout se conduit par la fatalité , j'en ai distingué trois genres , dans lesquels sont compris , je crois, tous les intérêts

l38 É^éHENTS

du cœur humain. Sx ce n'est pas l'homme en proie à ses passions , ce ^era l'innocence ou là vertu éprouvée par le malheur ou poursuivie par le crime ; ce sera la bonté mêlée de làiblesse , en* tourée des pièges du plaisir et du vke , et obligée d'immoler sans cesse de doux penchants à de tristes devoirs. Or il y a peu de sujets intéressants qui ne revieniotent à l'uùe de ces trois situations , ou , mieux encore , à quelqu'ulie de. celles qui résultent de leur mélange.

L'action de la tragédie doit être importante et mé)QîK>cable; de même, et pkis essentiellement encore, celle de l'épopée. Or cette importance consiste dans la grandeur des motifs et dans l'utilité de l'exemple. : , , .

Mais il faut bien se souvenir que l'intérêt commun ne nous attache. que par des affections personnelles; et dans une action publique, quelque importante qu'elle soit, il. est plus avantageux qu'on ne pense, d'introduire, de teÈopsIen temps, des épisodes pris dans la classe des hommes ^bscurs; leur simplicité, noblement cîtprimée., a quelque chose de plus touchant que la dignitédes mœurs héroïques. Qu'un héros fasse de grandes choses, pn s'y attendait , on n'en est point surpris ; mais que d'une ame vulgaire naissent des sentiments sublimes, la nature, qui les preduitseule , s'en applaudit .davantage, et l'humanité se complaît dans ces exemples qui l'honorent.

liÇ momçnt le plus pathétique de la conjura-

DE LITTÉRATURB. \5q

tion de Portugal, n'est pas celui où tout un peu* pie , armé dans un instant , se soulève et brise ses chaînes ; mais celui où une femme obscure paraît tout à coup, avec ses deux fils, au milieu de l'assemblée des conjurés , tire deux poignards de dessous sa robe > les remet à ses deux enfants , et leur dit : « Ne me les rapportez que teints du » sang des Espagnols » . Combien de traits plus courageux, plus honorables, plus touchants que la plupart de ceux que consacre l'histoire, demeurent plongés dans l'oubli! et quel trésor pour la poésie , si elle avait soin de les recueillir !

Indépendamment de ces exemples répandus dans l'épopée, V action principale doit se teynainer à une moralité , dont elle soit le développement ; et plus celte vérité morale aura de poids ; plus la fable afira d'importance. Voye:^ MôRJtLiTJÊ *

Un effet naturel de V action dramatique , c'est de produire la pantomime ^ mais la pantomime n'est pas V action j et lorsque , d'une pièce où il y a beaucoup de mouvements ^ de tableaux , de jeu de théâtre , on dit qu'il y a beaucoulp à^ action^ on tombe dans une méprise qui peut être de co»-^ séquence.

Il y a un tragique d'incidents , comme il y a un comique de rencontres. Or, le jeu de théâtre qui résulte de l'nn et de l'autre, peut être 01» pathétique ou plaisant , et ne remplir l'objet ni de la tragédie ni de la comédie.

Le premier procédé de l'art de la comédie , a

l4o ÉLÉMENTS-

été d'ajuster ensemble des événements propres à exciter le rire. Le premier procédé de la tragédie a été , de même , de composer des tableaux propres à inspirer la compassion ou la terreur. Mais ce moyen de l'art n'en était pas la fin ; et c'est à quoi l'art s'est mépris lui-même dans son enfance y lorsqu'il n'avait encore l'idée ni de sa puissance y ni de sa dignité; c'est à quoi, dans sa décadence ; il se méprend encore, lorsque les grands talents qui l'avaient porté à son comble n'existent plus pour l'y soutenir, et que lè^ grands principes du goût , oblitérés par de fausses opinions ou par de mauvaises habitudes , ont disparu avec les grapds talents.

Si une suite de surprises et de méprises diverti ssantes formaient seules la bonne comédie, r Étourdi et le Cocu imaginaire seraient préférables au Misanthrope j le baron d^Aïhicrac, la Femme juge et partie y le Légataire y seraient au moins à coté du Tartufe; les scènes nocturnes d'Arlequin et de Scapin seraient du bon comique. Si une suite d'incidents , de situations terribles ou touchantes, faisaient la bonne tragédie, plusieurs de nos drames modernes l'emporteraient sxxr Athalie y Britannicus ^ 6^^/^^; la meilleure des tragédies , au moins du côté de V action , serait celle dont on pourrait faire le tableau le {^us capable d'émouvoir ; et les Horaces y d'où l'on n'a pu tirer qu'un ballet froid , confus et vague , le céderaient à Médée^ dont on a fait en pantomime

DB LITTÉRATURB. l4i

un Spectacle très effrayant. Il n'en est pas ainsi. Pourquoi? et qu'est-ce donc qui fait la beauté de V action dramatique , indépendamment du tableau et du mouvement théâtral? Je l'ai dit , V action dramatique se passe dans l'ame des acteurs. Or , pour se produire au dehors , et se rendre présente à l'ame des spectateurs ^ elle a deux signes, la parole et le geste. Ce qu'elle a de plus fort , mais de plus vague et de plus commun y frappe les yeux ; ce qu'elle a de sublime , de délicat et de profond, les traits de caractère, la peinture des mœurs, les nuances des sentimei^ts, les gradations, les alternatives, le mélange des intérêts , le choc des passions, leurs révolutions diverses ne sont pas des objets visibles ; le jeu muet peut les indiquer, mais ne les exprime jamais bien. Tu action dramatique intéressera donc plus ou moins l'oreille ou les yeux , selon qu'elle sera plus ou moins favorable à l'élpquence ou à la peinture.

Les impressions faites sur l'ame par l'entremise de l'oreille , sont plus lentes j Horace l'a dit ; mais, par là même , elles peuvent être plus profondes et plus durables. Celles qui passent par les yeux , sont vives , soudaines , rapides, mais par là même fugitives. La pensée a des accroissements ; la sensation^ n'en a pas : l'une germe dans les esprits ; l'autre est stérile et infructueuse. Les yeux n'introduisent que des sensations ; l'oreille transmet des pensées. Enfin les passions les plus pittores-

l4a éLÉBENTS

ques et les plus remuantes ne sont pas toujours celles d'où l'éloquence tire ses plus beaux mouvements , ses plus belles gradations^^ ses développements les plus intéressants, ses traits les plus sublii^nes^Or^ c'est dans cette fécondité de V action dramatique que sa beauté réside ; et c'est là ce qui la distingue de Vactian pantomime , qui ne parle qu'aux yeux.

Un mouvement grossier de jalousie , de dépit , de fureur, peut s'exprimer sans équivoque par le seul geste et le jeu du visage. Mais ces succès** sions gradq^es , ces réflexions, ces retours, ces coiïtrastes , ces mélanges de passions , en un mot, cette analyse du cœur humain , qui fait la beauté inimitable des rôles de Didon, d'Ariane, de Phèdre. d'Hermione , etc. , tout cela , dis-je , n'est pas fait pour les yeux ; et c'est pourtant là le sublime et le propre de V action. Qu'on la réduise en pantomime , il n'y a plus rien que de commun. Aux yeux , la Phèdre de Racine serait la même que celle de Pradon ; elle serait bien pis encore; elle serait la iPhèdre de tel et de tel spectateur, qui , en s'expliquaut le jeu muet de l'actrice, lui prêterait ses mœurs, ses sentiments et son langage-

On a pu voir que , dans le ballet des Horaces ^ tout le génie de Corneille était perdu. Aucun des sentiments, ni d'Horace le père, ni d'Horace le fils, ni de Camille, n'était rendu nettement, ni ne pouviait l'être. Assurément ce n'est pas que Y action ne soit vive et tragique , surtout depuis

DE LITTéHATURE. lifS

la scène du Qu'il mourût , jusqu'à la mort de Camille. Mais le moyen d'exprimer par le gesfè les miouvements de Tame du vieil Horace et de sa fille? La pantomime est un canevas que chaque spectateur remplit dans sa pensée. Or , quand le parterre serait plein d'hommes de génie , et d'un génie égal à celui de Corneille , ils seraient encore loin de suppléer à la méditation du poète dans le silence du cahinet. Il en est de même de la comédie. Que serait-ce que Vaction muette du Misanthrope , et même du Tartufe ? On exprimerait dans l'Avare l^enlèvement de la cassette et le désespoir d'Harpagon ; mais sa scène avec Euphrosine ^ mais ses perplexités sur le dîner qu'il doit donner à Marianne , mais l'artifice qu'il emploie pour tirer de son fils l'aveu de son amour^ maisleurrêncontife chez l'usurier; sont-ce là des jeux de théâtre? et cependant c'est de Vaction. Rien de plus mouvant sur la scène que le comique espagnol et italien ; Molière j renonça dès qu'il se sentit du génicé II reconnut que Vaction comique tirait sa force et sa beauté des mœurs ; et que , pour faire rire les honnêtes gens , c'était à l'esprit qu'il devait s'adresser, moins par les yeux que par l'oreille.

Le but de Vaction dramatique , son utilité , son attrait, son intérêt durable, est dé corriger les mœurs par l'imitation des mœurs ; c'est là le grand fruit du spectacle; et sans cela le plaisir qu'on y éprouve serait puéril et momentané.

l44 ÉXiÉMBNTS

La belle contexture de V action dramatique est donc un enchaînement de situations ^ qui donne liçu à mettre en évidence ou le danger de nos passions ^ ou le ridicule de nos faiblesses , de nos travers et de nos vices. Or, tout cela demande des développements que le geste n'exprime point. Qu'on se rappelle les plus belles scènes de l'un et de Tautre théâtre : c'est l'éloquence qui en fait le prix ; et c'est la situation morale qui est la source de l'éloquence. C'est ce que ne sentait pas celui qui , après la déclaration de Phèdre à Hippoly te , disait à son voisin : Voilà bien des fa-^ rôles perdues. Ce mot renferme tout le système de ceux qui mettent la pantomime à la place de l'éloquence des passions. Ils ont choisi le genre qui leur était le plus commode ; car il en est de l'art dramatique comme de l'art oratoire ; oii do* mine la pantomime, dit Aristote, Vélocution demande peu de soin. Mais avec ce talent de parler aux yeux , on peut être encore un médiocre orateur et un mauvais poète.

Je ne dis pas que la même action ne puisse en même temps parler aux yeux et à l'esprit : si elle réunit ces deux moyens , l'impression n'en est que plus vive ; et c'est peut-être un avantage qu'on a trop souvent négligé. Mais je dis que le ' jeu de théâtre est ^ comme la parole , une façon de s'exprimer ; que l'un rend ce que V action a ^ de plus matériel, de plus commun et de plus vague; l'autre , ce qu'elle a de plus spirituel, de

DE LITTERATURE. / l45

plus noble y de plus esiquis ; que ni l'un ni Faulre de œs deux signes ne doit être pris pour la chose y c'est-à-dire , pour V action même ; et que , s'il faut choisir , ou d'un spectacle plus intéressant à la yue qu'à la pensée, ou d'un spectacle plus intéressant à la pensée qu'à la vue , il n'j a point à balancer. Lé premiet* aura son succès , mais le succès de la pantomime , après laquelle il ne. reste rien. Ainsi celui qui , après avoir rempli un ca-.. nevas de pantomime y nous dira que sa pièce est faite pour être jouée et non pour être lue , se placera lui-même dans le nombre des compositeurs de ballets.

Lé spectacle n'est qu'un moyen de l'éloquence poétique; et quoique son objet immédiat soit d'amuser, de plaire, d'émouvoir, ce li'est point encore là sa fin ultérieure ; cette fin est de renvoyer le spectateur plus éclairé , plus sage, meilleur , s'il est possible , au moins plus riche de pensées et de sentiments vertueux.

Le plaisir d'être ému Ou réjoui, n'est que le miel dont on arrose lé bord du vase où est contenue la liqueur salutaire. Un peuple enfant suce le miel , et s'en tient là. Un peuple raisonnable veut autre chos# qu'un amusement stérile et frivole. L'un va rire à une mauvaise farce , ou s*attendrir à un mauvais drame ; 'l'autre veut dans le ridicule une instruction qui- l'avertisse , une leçon qui le corrige , au moins une peinture ingénieuse et vraie, qui, en flattant sa malignité,

iïém. de Littér. /. 10

1^6 * ÉLÉMBNTS/

aiguise «on esprit et perfectionne sa raison. Il veut de même dans le pathétique un spectacle qui laisse d^a impressiops utiles; qui lyi élève l'esprit et l'aine; qui Toccupe long-temps après , de souyenirsi intéressants y de réflexions sages , ou de grandes idées; en un mot, qui l'instruise en QEiême temps qu'il l'attendrit.

Aff^tàtion, Manière trop étudiée > trop re^ cherchée de s'exprimer ; vice ordinaire au3^ gens qu'an appeUe hG0HX parleurs^

lu affectation est dans la pensée , dans l'expression y dans le choix. des mots > des tours , ou des images. Quand on a Tidée de Vaffèctation dans la cotntenance y dans la démarche , dans la parure > on a l'idée de Vaffectation dans le style. .

V affectation est quelquefois jusque dans le soin trop marqué d'être naturel^ dans la familiarité y dans la négligence.

\!efffeotation de Pline , de Voiture , de Balzac , de Le Maître > de Fontenelle, de La Motto y n'est pas la même.

Voiture , en parlant d'une expression recherchée de Pline le jeune, ce Ne m'aiDuerez^vous pas, dit-^il , que cela est d'un petit esprit, de refuser un>«mot qui se présente et qui est lé meilleur, pour en aller chercher avec soin un moins bon et plKS éloigné ?»

Cette critit{ue seihble annoncer l'homme du

DEIilTO'ÉRATURE. ' iJ^'J

monde le plus naturel dans sa façon de* penser et d'écrire» C'est pourtant ce lèêrae Voiture qui, écrivant à mademoiselle Faulet qu'il s'est embar* que sur un navire chargé de sucre , lui dit que , s'il vient à bon port > il arrivera conpty et que , si dlaventure il fait naufrage, il aura du moins la consolation de mourir en eau douce. Le maréchal de Vivonne disait à son cheyal, au passage du Bhitt ; Jean le Blanc, ne souffrez pas qu'un général des galères soit noyé daiLs Veau douce; muis'oeci est de meilleur goût* ~ ^

G^est ce même Voiture qui écrit à une femme : Je crois que vous savez la source du Nil; et celle d'où vous tirez toutes les choses que ^ous dites, est beaucoup plus cachée et plus inconnue.

C'est lui qui dit de Balzao : // a inventé un potage que f estime plus que le panégyrique de* PUne^ et que la plus longue harangue d'Iso* crate^

Cest lui qui , félicitant Godeau , desjleurs qui naissent dans- son esprit , lui dit. qu'il en a reçu un bouquet sur des bords où il ne croît pas un brin d\herbe\ Et il ajoute : U Afrique ne m'a rien fait voir de plus nouveau que vos ouvrages : en les lisant à l'ombre de ses palmes, je vous leS ai toutes souhaitées, et en même temps que je me ccffisidérais avoir été plus, avant qu Hercule, je me suis vu bien loin derrièi^vous»

Cest ce même Voiture qui écrivait à Costar , qu'il voulait s'abstenir de recevoir de ses lettt'es,

à caase 'qu'on était en carême, et que , pour un temps de pénitence , c^ étaient de trop grands festins. Pour vous, "vous pouvez sans scrupule rece^ voir ce que je vous envoie, ajoutait-il ; a peine aije de quoi vous faire une légère collation.. \ Je ne vous servirai que des légumes; et dans le même sens figuré , Vous faites des sauces avec lesquelles on mangerait des cailloux.

Gomment le même homme qui , dans soi><st jle , emploie des touusi recherchés , des jeux de mots si étudiés, des rapports si singuliers et si faux entre les idées , eu un mot , une plaisanterie si peu naturelle et si froide , comment peut-il être blessé de \ affectation de Pline le jeune , mille fois moins afFecté que lui? En voici la raison.

\] affectation de A^oiture n'était pas celle qu'il reprochait à Pline : il ne vojait dans celui-ci que la recherche de l'expression, sans même être blessé du tour antithétique et artificiellement compassé que Pline avait dans son éloquence. Mais si Pline avait lu Voiture , il eût été blessé du rapport forcé des idées et des images qu'il emploie, et surtout de la peine qu'il se donne pour traiter familièrement les grands sujets , et plaisamment les choses les plus graves.

Balzac, dont Y affectation est encore d'une autre sorte , car elle consiste dans la recherche d'un style périodique et soutenu -avec dignité; ou, comme il Ta dit de lui-même, dans une gravité tendue et composée; ou, comme Boileau en a

DE LITTÉRATURE. l^Q

jugé, à ne, savoir ni dire simplement les choses^ ni descendre de sa hayifur; Balzac. ne laisse pas de donner aussi (juelquefois dans le faux bel-esprit de Voiture.

Il écrit à un homme affligé : Votre éloquence rend votive douleur vraiment contagieuse} et quelle glace, je ne dis pas de Lorraine j mais de Norvège et de Moscovicy ne fondrait a la chaleur.de vos belles larmes ? Ce n'est point là de la froide plair santerie, comme dans Voiture, mais un sérieux du plus mauvais goût. ,

Lorsque Balzac veut être galant, il est encore plus forcé que Voiture. 11 écrit à madame de Bambouillet, qui lui a envoyé des gants : Quoique la grêle et la gelée aient vendangé nos vignes au mois de mai; quoique les blés niaient pa^ tenu ce qu^ils promettaient^ et que. la belle espé-^ ronce des moissons se trouve fausse dans la récolte; quoique les avenues de V épargne se soient rendues extrêmement difficiles y etc.. tous ces malheurs^ ne me touchent point : et vous êtes cause que je ne me plains, ni de V inclémence du ciel, ni de la stérilité de la terre, ni de ravarice de Vétat, Par votre mojen, madame, jamais année ne me fut meilleure ni plus heureuse que celle-ci. C'est dire, avec bien de l'emphase, qu'on est flatté d'avoir reçu des gants; et il faut avouer que le style de Charleval , d'Hamilton , de Voltaire, dans le genre léger, est de meilleur goût que tout cela.

l5o âLÉMEUTS^

Le faux bel -esprit n*était Daturelm à Balzac ^ ni à Voiture.. Balzac en prenait le ton par complaisance ; Voiture , par contagion , par Tânité , par habitude : Thôtel de Rambouillet Tarait gâté. Oii dit qu'une lettre leur coûtait souvent quinze jours de travail; ils auraient mieux fait en un quart d'heure , s'ils avaient bien voulu se donner moins de peine.

Balzac , stoïcien par humeur et par principes , avait de Félévation dans l'esprit et dans l'âme. On trouve dans ses lettres des mots dignes de Montaigne.

f^ous m^ avouerez, dit-il à madame des Loges , (jue r absence , qui sépare ceux qui vissent de ceux qui ne vivent plus, est trop courte pour mériter Une longue plainte.

Cela peut être mis à côté de ce grand mot cité par lui-même : // ny a que la première mort, non plus que la première miit, qui ait mé^ rite de Vétonnement et de la tristesse.

Il ne manquait à Voiture qu'une société ftoins gâtée du côté du goût , pour faire de lui un excellent écrivain. Voyez sa lettre sur la prise de Corbie, où, d'un style véhément et simple, en donnant au cardinal de Richelieu dfe grandes louanges, il lui donne encore de plus, grandes leçons. Quelle distance de cette lettre à ce qu'on admirait de lui dans le cercle de Rambouillet!

C'est le mauvais goût de ce temps-là que Molière a tourné en ridicule dans les Précieuses et

DE LI^TTÉKATURB. l5l

dans leè Femmes savantes y et dont il a dit, dans le Misanthrope^

Ce n'est que jeux de mots , ^{iffectation pure > £tf ce n'est point ainsi que parle la nature.

Tu affectation est tin Protée dont les métamorphoses $é varient à l'infini* Celle de l'avocat Le Maître, et des orateurs de son temps, consis* tait à aller chercher, le plus loin qd'il était possible de l^ur sujet, des figures et des exemples. Le Maître, dans son plaidoyer pour - une JiUe désa\H>uéep dit que son père a été pour elle un ciel d'airaùiy et sa mère une terre de fer. Prendra-^n^ dit-il encore, en ps^rlant de la jalousie du père, pour un astre du ciel cette funeste oo^ mète de Vair, si féconde en maux et en désor^ drésPll dit, en parlant des larmes que la mère laissa échapper en désavouant sa fille : Cette parlie si tendre (le cœur) étant blessée^ pousse des larmes comme le sang dé sa plaie. Il dit de la jeune fille, que le soleil de la Proi^idence s^est ^i^ sur ellej t[\xe ses rajvns , qui sont comme les mains de Dieu, Vont conduite. Il dit, à pro-pos des moyens, qu'avait employés un clerc pour séduire une servante. Qui ne sait que Vamour est le père des inventions ; qu'd anime dans V Iliade toutes les actions merveilleuses des héros ; que Sapho V appelait le grand architecte des paroles^ et le premier maitre de rliétorique ; qu^Agathon le sumohwmà le plus savant des dieux ^

l53 ÉLâMENTS

et soutenait qu^îi n était pas seulement poète, mais qu'à rendait les amoureux capables de faire des "vers; que Platon a remarqué qu'Apollon na montré aux Jiommes à tirer de Varfi qu'a

, cause quil était blessé de la flèche de V amour , ni enseigné la médecine quêtant agité de cette violente maladie^ ni inventé la divination que dans T excès du même transport P Quel usagé de Tesprit et de Térudition ! Voyez Barreau.

\] affectation de Marivaux ne ressemble ni à celle de Pline, ni à celle de Voiture, ni à celle de Balzac, ni à celle de Le Maître. Elle consiste, du côté de la pensée, dans des efforts continuels de discernement , pour saisir des traits fugitifs, ou des singularités imperceptibles de la nature ; et du côté de l'expression > dans une at- .terïlion curieuse à donner au^^ termes les plus communs une place nouvelle et un sens imprévu; souvent aussi , danà une continuité de métaphores familières et recherchées, où tout est personnifié , jusqu'à un oui qui a la physionomie d^un non. C'est un abus continuel de la finesse et de la

^sagacité de l'esprit.

On a été trop sévère lorsqu'on a dit de Marivaux , qu'il s'occupait à peser des riens dans des balances de tode d'araignée : mais lorsqu'on a dit de lui, qu'en observant la nature avec un microscope,

.il faisait voir les écailles sur la peau, on n'a dit que la vérité, et on l'a dite de la manière la plus ingénieuse. Pour bien peindre la nature aux

DE IiITTÉRATURE. lÔ3

yeux des autres, il faut ne la voir qu'avec ses yeux, ni de trop près, ni de trop loin. C'est avoir beaucoup d'esprit, sans doute, que d'en avoir trop; mais c'est n'en pas avoir assez. \I affectation de Fontenelle, la plus séduisante ' de toutes , consiste à rechercher des tours ingénieux et singuliers , qui donnent à la pensée un air de fausseté » afin qu'elle ait plus de finesse. Ce mot de lui, pour expiçimer la ressemblance du portrait d'un homme taciturne, 0« dirait qu'il se tait; et celui-ci au cardinal Dubois , f^ous ai^ez trai^ailié dix ans à vous rendre inutile; et celuici, en parlant de certaines choses. Dès Vâg^ de neuf ans, je commençais a n^jr rien compi^ndre; et celui-ci, en louant La Fontaine, // était si bête y qu'il ne savait pas qu'il ^valait mieux qu'É^ sope et Phèdre, . font sentir ce que je veux dire. Le mot de Charillus , à un Ilote , Si je n'étais pas en colère y je te ferais mourir sur l'heure j et celui d'un autre Lacédémonien qui revenait d'Athènes, et à qui l'on demandait comment tout y allait. Le mieux du monde ^ tout j est honnête; et ce mot de Pyrrhus, après avoir battu deux! fois les Romains et vu périr ses meilleurs capitaines , Si )nous gagnons encore une bataille, nous sommes perdus, sont dans le goût de Fontenelle. On lui a reproché en général le soin d'aiguiser ses pensées et de brillanter ses discours, en ménageant, pour la fin des périodes, un trait saillant et inattendu. Mais cette affectation /'cpi

ï54 •'ÉLÉMENTS

n'en était. plus une ^ tan U l'habitude lui avait rendu ce tour d'esprit familier et facile , ne peut pas élre celle de tout le monde : Marivaux ^ avec bien de l'esprit ^ s'élait gâté le goût en voulant l'imiter.

Ce que Fontenelle paraît avoir recherché avec tant de soin, c'est cette simplicité délicate et fine qu'on attribuait à Simonide^ et à propos de laquelle M. Le Fèvre a dit : Il faut ineilUrdan^ le métier pour arrwer a cette admirable, à cette bienheureuse et dis>ine facilitée Ni Hermogène, ni Longin, ni QuintUienj ni Denys encore, ne feront cette grande affaire. Il faut que le ciel s^en mêle, et que la nature commence ce que Vart achèvera peut-être un jour.

La Motte était moins étudié que Fontenelle dans sa prose; mais dans ses fables, toutes les fois qu'il a voulu être ùaïf , il a été maniéré : c'est que la naïveté ne lui était pas naturelle ^ et que tout l'esprit du monde ne peut suppléer au talent. Voyez Fable.

Air. En lisant et relisant V Essai sur l'union de la poésie et de la musique, je me suis si bien pénétré des idées dont cet excellent ouvrage est rempli j et depuis , mes réflexions et les lumières que l'ej^périence a pu me donner, se sont si parfkitement accordées avec les principes de l'auteur de V Essai, qu''en écrivant sut? la poésie des-

DE LITTÉRATURE. l55

tinée à être mise en chant , il ne me serait pas possible de distinguer ce qui est de lui ou de moi ; .et qu'il vaut mieux tout d'un coup lui attribuer^ soit que je le copie ou non y tout ce que je dirai sur l'objet qu'il a si bien approfondi.

Uair est une période musicale , qui a son motif > son dessein 9 son ensemble > son unité, sa symétrie , et souvent aussi son retour sur ellemême.

Ainsi Yair est à la musique ce que la période est à l'éloquence , c'est-à-dire , ce qu'il y a de plus régulier > de. plus* fini> de plus satisfaisant pour l'oreille ; et l'interdire au chant théâtral , ce serait retrancher du spectacle lyrique le plus sen-* sible de ses plaisirs. C'est surtout le charme de Vair qui dédommage les italiens de la monotonie de leur récitatif, et de la froideur de leurs scènes épisodiques; et c'est ce qui manque à l'opéra français pour en dissiper la langueur. (J'écrivais ceci avant que la musique italienne fût établie sur notre scène Ij^rique : les opéra de M. Piccini n'y laissent rien à désirer. )

Mais si l'a/r doit être admis dans la musique théâtrale, il doit y être aussi naturellement amené ; et l'art de le placer à propos n'a pas été assez connu*

La musique vocale a trois procédés différents : le récitatif simple , le récitatif obligé , et l'air ou le chant périodique et suivi. Le premier s'emploie à tout ce que la scène a de tranquille et de

l36 ÉLÉMENTS

rapide : le second a lieu dans les situations plus vives; il exprime le choc des passions, les mouvements interrompus de Tame, l'égarement delà raison , les irrésolutions de la pensée , et tout ce qui se passe de tumultueux et d'entrecoupé sur la scène, f^ojez Récitatif.

Quelle est donc la place de Vair? Le voici. Il est des moments où la situation de l'ame est déterminée et son mouvement décidé ou par une passion simple, ou par deux passions qui se succèdent , ou par deux passions qui se combattent, et qui l'emportent tour à tour. Si l'affection de l'ame est simple , Vair doit être simple comme elle : il est alors l'expression d'un mouvement , plus lent ou plus rapide, plus violent ou plus doux, mais qui n'est ppint contrarié ; et Vair en prend le caractère. Si l'affection est implexe , et que l'ame se trouve agitée par deux mouvements opposés , l'âj/r exprimera l'un et l'autre , mais avec quelque différence. Tantôt il n'y aura qu'une succession directe , un passage , comme de l'abattement au transport , de la douleur au désespoir; et alors le premier sentiment doit être en contraste avec le second , et celui-ci former sa période particulière : c'est là ce qu'on appelle un air à deux motifs , mais sans retour de l'un à l'autre. Tantôt il y aura un retour de l'ame sur elle-même , et comme une espèce de révulsion du second mouvement au premier ; et alors l'a/r prendra la forme du rondeau : par exemple ,

DE LtTTÉRATURE. 167

il commencera par la colère , à laquelle succédera un mouvement de pitijé^ qu'un nouveau mouvement de dépit fera disparaître , en ramenant avec plus de violence le premier de ces sentiments. Par cet exemple , on voit que Yair en rondeau peut commencer par le sentiment le plus vif, dont la seconde partie soit le relâche , et qui se réveille à la fin avec plus de chaleur et de rapidité : c'est quelquefois Famour que le devoir retient, mais qui lui échappe et s'abandonne à toute l'ardeur de ses désirs ; c'est la joie que la crainte modère , et qu'un nauveau rayoi» d'espérance ranime ; c'est la colèi^e que ralentit un mouvement de générosité, mais que le ressentiment de l'injure vient ranimer encore avec plus de fureur.

Il peut arriver cependant que la première partie de l'a/r, quoique la plus douce, ait un /caractère si sensible, si gracieux, ou si touchant, qu'elle se fasse désirer k l'oreille ; et alors c'ost au poète à prendre soin que le mouvement de l'ame l'y ramène : l'oreille , qui demande et qui attend ce retour , serait désagréablement trpm« pée, si on lui en dérobait le plaisir.

Enfin les révolutions de l'ame , ou ses oscillations d'un mouvement à l'autre, peuvent être naturellement redoublées , et par conséquent le retour de la première partie de Vair peut avoir lieu plus d'une fois.

La forme et la coupe de Vair est donc prise

l58 ÉLÉMENTS

dans la nature > soit qu'il exprime un simplemou- , vement de Tanie , une seule affection développée et variée par ses nuances; soit qu'il exprime le balancement et l'agitation de l'ame entre deux ou plusieurs sentifnents opposés ; soit qu'il exprime le passage unicfue d'un sentiment plus modéré à un sentiment plus rapide , et 'vice versa : car tout cela est conforme aux lois des mouvements du cœur humain ; et demander alors que la déclamation musicale ne soit pas un air, mais uu sim[de récitatif^ rompu dans ses modulations , ians dessein bI sans unité y c'est non -«seulement vouloir que l'art soit dépouillé d'un de ses ornements ^ mais, que la nature elle-même soit contrariée dans l'expression qu'elle indique. Un t sentiment simple et continu demande un chant dont le cercle l'embrasse , et dont l'étendue circonscrite le développe et le termine; deux sentiments qui se succèdent l'un à l'autre y ou qui se balancent, dans l'ame y demandent un chant composé dont les desseins soient en contraste : la re« prise même dé Vair a son modèle dans la nature ; car il arrive assez souvent à la réflexion tranquille, et plus encore à la passion , de ramener l'ame 4 l'idée ou au sentiment qu'elle a quitté. Il j a donc autant de vérité dans le da capo en musi- X que , que dans ces répétitions de Molière , Lepauvre homme ! Qu'allait-il faire dans cette galère F Ma chère cassette ! etc.

Mais pour que Vairioil naturellement placée

il faut saisir avec justesse le moment où la «vérité de Texpressioa le sollicite : IWr^ dans nn moment vide ou froid , sera toujours un orne* ment postiche. C'est le moment le plus vif de la scène qu'il faut choisir pour j attacher l'expression la plus saillante ; et cette expression doit être prise elle-même ^ans la nature. Ce n'est ni une image tirée de loin , ni uqe comparaison forcée » ni un madrigal artificiellement aiguisé , ni une antithè^^e curieusement arrangée ^ qui doit être le sujet de Vair : l'expression la plus simple de ce qui afiPecte Tame ^ est ce qui lui convient le mieux ; parce que c'est là ce qui donne lieu aux accents les plus sensibles de la parole-, et,, ^r imitation , aux acoents les plus touchants de la musique.

Quant à là forme que le poète doit donner à la période destinée à former un air, elle serait difficile à prescrire : on doit observer seulement que chaque partie d^Vair soit simple, c'est-àdire que les idées ou les sentiments qu'elle réunit soient analogues et susceptibles d'unité dans l'expression qui les embrasse. C'est cette unité d'exptiessioii qu'on appelle motif ou dessein , et qui fait lé charme de l'a/r.

Un talent sans lequel il est impossible de bien écrire dans ce genre , c'est le pressentiment du chant, c'est-à-dire du caractère que l'^/r doit avoir , de l'étendue qu'U demande , et du nîouvement qui lui est propre.

l6o JÊL^MfNTS

'^ On a prétendu que la symétrie des vers était inutile au musicien , et l'on fait dire à celui-ci, « Comr posez à votre fantaisie : le mètre , le rhythme , la phrase, le style concis ou périodique, tout m'est égal ; je trouverai toujours le moyen de faire du chant ». Oui , du chant rompu , mutilé , sans dessein et sans suite , qui tachera d'être expressif, mais qui, n'étant point mélodieux, n'aura ni la vérité de la nature, ni l'agrément de l'art, L'Italie a deux poètes célèbres , Zéno et Métastase. Zéno est dramatique , il a de la chaleur , de l'intérêt , du mouvement dans la scène; mais ses airs sont le plus souvent mal composés ; nul rappprt, nulle intelligence dans la coupe des vers et dans le choix du rhythme : les musiciens l'oift presque abandonné. Métastase, au contraire, a disposé les phrases, les repos, les nombres, et toutes les parties de Yair, comme s'il l'eût chanté, lui-même : tous les musiciens se sont donnés à lui.

Ce n'est pas qu'un musicien ne tire quelquefois partie d'une irrégularité ^ comme un lapidaire habile sait profiter de l'accident d'une agate ; mais ce sont les hasards du génie , et les hasards sont sans conséquence.

Dans un opéra de Rameau n'a-t-on jwis vu. ce mauvais vers ,

pillant soleil , jamais nos yeux dans ta carrière ,

produire un beau dessein de chœur? L'hommo

DE LITTÉRATtJRE. î6l

sans talent se fait dés règles de toutes les exceptions ^ pour excosçr ses maladresses; l'homme habile sait quelquefois tirer parti des fautes de rhomme msdadroit.

Du reste, ce n'est point telle forme de vers, ni leur égalité apparente qui les rend favorables à un chant mesuré, : ce sont les nombres qui les confJ)Osent; c'est l'arrangement symétrique de ces nombres dans les différentes parties de la période; c'est la facilité qu'ils donnent à la musique d'être fidèle en même temps à la mesure et à la prosodie , et de varier le rhythme sans altérer le mouvement ; c'est l'attention à placer les repos, à mesurer les espaces, à ménageries suspensions ou les cadences au gré de l'oreille , et plus encore au gré du sentiment, qui est le juge de l'expression.

Prenez la plu» harmonieuse des odes de Malherbe ou de Rousseau , vous n y trouverez pas quatre vers de suite favorablement disposés pour une phrase de chant : c'est bien le même nombre de syllabes; mais nulle correspondance, nulle symétrie, nulle rondeur, nulle assimilation entre les membres de la période , nulle aptitude enfin à recevoir un chant périodique et mélodieux : le ' mouvement donné par le premier vers est contrarié par le second; la coupe de l'afr, indiquée par ces deux vers, ne peut plus aller aux deux autres ; ici la phrase est trop concise , et là elle est trop prolongée ; d'où il arrive que le musicien

Élém. de Littc.r. /. 11

lQ2 ÉLÉMENTS

esl obligé de faire sur ces vers un chant qui n'a point d'unité de motif et de caractère; ou de mettre le chant dans la symphonie , et d'y ajuster cà et là les paroles ; o^ de n'avoir aucun égard à la prosodie et au sens.

On fait le même reproche aux vers de Quinault, les plus harmonieux peut-être qui 'soient dans notre langue , et sur lesquels il esf rare de pouvoir composer un air: ce qui proHive bien que l'harmonie poétique n'est pas l'harmonie musicale. Quinault a fait le mieux possible pour l'espèce de chant auquel ses vers étaient destinés : mais le chant périodique, dont il s'agit ici , n'était pas connu de son temps ; il ne l'était pas même eu Italie ; on sait que le famenx Corelli n'en avait pas l'idée , et Lulli, son contemporain , l'ignorait comme lui.

L'invention de Vair, ou de la pénode musicale , est regardée par les Italiens comme la plus précieuse découverte qu'on ait faite en musique : * la gloire en est due à Vinci. Les Italiens en ont abusé comme on abuse de tou5 les plaisirs; ils ont satis doute trop négligé la propriété , la vérité qui fait le charme de l'expression , surtout dans ces airs de bravoure où l'oii a brisé les paroles , dénaturé le sentiment , sacrifié la vraisemblance et l'intérêt même au plaisir d'entendre une voix brillante badiner sur une roulade ou sur un passage léger. Mais il y a long - temps qu'on a dit que l'abus des bonnes choses ne prouve

bE LITTÉRATDRE. ifeo

pas qu'elles soient mauvaise^. Il faut prendre des Italiens ce qu'un goût pur et sain y ce qu'un sentiment juste et délicat approuve; leur laisser le luxe et l'abus , se garantir de l'excès y et tâcher de faire comme ils ont fait souvent , c'est-à-dire le mieux possible.

L'art d'arrondir et de symétriser la période musicale a été jusqu'ici^ peu connu des Français, si ce n'est dans leurs vaudevilles , où la phrase d'un chant donné a prescrit le rhythme des vers. Mais par les essais que j'en ai faits moi- même au gré d'un musicien habile y j'ose assurer que notre langue s'accommode facilement à cette formule de chant.On commence à lexeconnaître ; on commence même à sentir que le charme de l'^ir phrasé à l'italienne manque à la scène de l'Opéra français , pour l'animer et l'embellir ; et lorsqu'on saura l'y employer avec intelligence et avec avantage, ainsi que le duo et le récitatif obligé , il en résultera pour l'Opéra français sur l'Opéra italien une supériorité que je ne craius pas de prédire. ( Ceci est écrit il y a long-temps. )

Mais on aura toujours à regretter que les chefsd'œuvrç de Quinault soient privés de cet ornement ; et celui qui réussirait à les en rendre susceptibles , en conservant à ces poèmes leurs inimitables beautés, ferait plus qu'on ne saurait croire pour les progrès de la musique en France, et pour la gloire d'un théâtre où Quinault doit toujours régner. ^

l64 ÉLÉMENTS

Quelque mérite que Ton suppose à LuUi, la facilité, la noblesse /le naturel de son récitatif peuvent être imités ; et dans tout le reste , il n'est pas difficile d'être supérieur à lui. Mais rien peutêtre ne remplacera jamais les poèmes de Thésée, de Roland, et ^Amiide ; et toute nouveauté qui les bannira du théâtre , nous laissera de longs regrets.

Le moyen le plus infaillible de nous rendre tout à coup passionnés pour une musique nouvelle , ce serait donc de l'adapter à ces jpoèmes enchanteurs ; et ce n'est pas sans y avoir réfléchi que je crois cela très possible.

Deux chefs-d'œuvre de M. Piccini ont vérifié mon pressentiment; et ce qu'on ne trouvait pas encore assez prouvé par ses opéra de Roland et ^AijSy'îl Ta démontré dans son Iphigéme en Tauride ^^ sa Didon et sa Pénélope j savoir, que l'expression la plus tragique se concilie parfaitement avec la mélodie , et le dessein d'un chant régulier et fini.

J'ai dit que l'égalité des vers n'était pas essentielle à la symétrie du chant; soit parce que deux vers inégaux peuvent avoir des mesures égales , et que le spondée, par exemple, qui n'a que deux syllabes, est l'équivalent du dactyle, qui en a trois ; soit qu'il arrive aussi que le musicien , par des silences ou par des prolations , supplée au pied qui manque à un vers , pour égaler la longueur d'un autre; soit , enfin , parce que les

DE LITTÉRATURE. l65

phrases de chant qui ne sont pas correspondantes y, n'ont pas besoin d'avoir entre elles une parfaite égalité. Mais entre les membres symétriquement opposés d'une période , c'est une chose précieuse que l'égalité du mètre , et que l'identité des nombres ; et l'auteur qui me sert de guide, en fait, avec raison, un mérite à Métastase, à l'exclusion d'Apostolo Zeno. Voici l'exemple qu'il en cite; et cet exemple est une leçon.

L'onda. che mormora Fra sponda e sponda , L'aura che trcmola Tra fronda e fronda.^ É meno instabile

Del vestro cor.

Pur l'aime simplici Dei folU amantr Sol per voi spargono Sospiri e pianti, £ da Voi sperano,

Fede in amor.

Notre langue , il faut l'avouer , n'est pas assez dactylique pour imiter une pareille harmonie ; mais avec une oreille juste et long-temps exercée aux formules du chant, un poète français, qui voudra bien se donner un peu de peine en composant les paroles d'un air, y observera un rhjthme assez sensible , une correspondance assez marquée d'un nombre à l'autre dans les parties symétriques-, et assez d'analogie entre le mouvement du vers et le caractère du sentiçnent

l66 £LÉMBNTS

OU de rimage^ pour donner lieu au musicien de concilier dan*s son chant l'unité du dessein , la vérité de l'expression , la précision des mouvements , et cette justesse des rapports qui^ dans les sons y plaît a l'oreille , comme dans les idées elle plaît à l'esprit.

Je ne dois pourtant pas dissimuler l'avantage que les Italiens ont sur nous à cet égard ; et le voici. Plus une nation est passionnée pour un art , plus elle lui donne de licences ; de là vient que la musique italienne fait de la langue tout ce qu'elle veut ; qu'elle combine les paroles d'un air comme bon lui semble, et les répèle tant qu'il lui plaît. Notre langue est moins indulgente , et le sentiment de la mélodie n'a pas encore tellement séduit et préoccupé nos oreilles, que tout le reste y soit sacrifié. Nous voulons que la prosodie et le sens soient respectés dans le plus bel air : une syncope , une prolation , une inversion forcée , altèrent en nous l'impression de la musique la plus touchante ; et des paroles trop répétées nou« fatiguent , quelque facilité qu'elles donnent aux modulations du chant. De là vient que Yair français, dans un petit cercle de paroles , peut difficilement avoir la même liberté , la même variété , là même étendue que Yair italien. Que faire donc? Laisser la musique à la gêne dans l'étroit espace de huit petits vers , à la simple expression- desquels le chant sera servilement ré-^ duit ? c'est lui ôter beaucoup trop et de sa force

et de sa grâce, I^a musique, pour émouvoir pro^ fondement l'oreille et Tame , a besoin > comme l'éloquence , de graduer, de redoubler, de graver ses impressions : à la première , ce n'est souvent qu'une émotion légère; à la seconde, l'ame et l'oreille, plus attentives, seront aussi plus viv^ement émues; à la troisième, leur sensibilité , déjà fortement ébranlée, produit l'ivresse et le ti^anspoi^t. Voilà pourquoi dans les symphonies , comme dans la musique vocale , le retour cju motif à tant de charme et de pouvoir. Le vrai moyen de suppléer à là liberté que les Italiens donnent au chant de se jouer des paroles , est donc de lui donner , dans les paroles mêmes , des desseins plus développés , et plus d'espace à parcourir. L'art du poète consiste alors à faire de toutes les parties de XaiVy par leur liaison, leur enchaînement, leur muluelle dépendance , et par la facilité des passages et des retours d'une partie à l'autre , un ensemble bien, assorti.

Les exemples que j'ai indiqués de l'alternative des passions dans un air à plusieurs desseins , font entendre ce que je veux dire. Les modèles que M. Piccininous en a donnés, nous l'ont fait sentir encore mieux.

Mais je persiste à représenter que nous nous rendons beaucoup trop sévères à l'égard des répétitions , et qu'en réduisant la musique à une expression simple et fugitive , nous lui ôterions une grande partie de sa force et de sa beauté. La

l68 ÉLÉMEITTS

musique a son éloquence , et celte éloquence consiste non-seulement à exprimer , comme la parole et mieux que la parole, le sentiment qui leur est commun , mais à le varier , à le développer ^ à lui donner par accroissement tous les caractères dont il est susceptible ; et c'est là son grand avantage sur la simple déclamation.

De combien de manière une femme , qui se croit trahie par un époux qu'elle aime, ne ditelle pas :

Perche tradir mi , Sposo infedel ?

D'abord c'est un reproche tendre ; bientôt un reproche plus vif, plus douloureux et plus amer; enfin c'est de l'indignation , et dans l'expression variée de ces trois nuances de sentiment , la musique peint les effets de la réflexion sur une ame où l'amour, la douleur, le dépit se succèdent. Rien de plus naturel sans doute et rien de plus touchant.

De combien de façons encore une femme qui tremble pour les jours d'un époux adoré , ne ditelle pas :

Non vive, non moro; Ma provo un tormento toi viver penoso, Di luongo morir.

Or ce sont là les variétés, les nuances ^ les gradations que la musique exprime en répétant le

mot sensible , avec ces accents imprévus que le génie trouve dans la nature, et dont lui seul semble avoir le secret;

Dans le récitatif et dans le dialogué , c'est Tintérét de l'action qui donaine , et rien ne doit la retarder : dans les situations où Vair troi;ive sa place, c'est de tel sentiment que l'on est occupé; et si l'on n'est pas ennemi de son plaisir, on laissera à la musique tous les moyens d'en rendre l'impression plus pénétrante et plus profonde. La simple déclamation a le choix de l'impression la plus touchante; mais elle n'en a qu'une : on ne lui permet pas de renchérir sur elle-même. Le chant a demandé à varier la sienne, à condition de la rendre plus belle et plus sensible par degrés ; on lui a accordé cette licence ; ejt quand l'oreille des Français aura mieux appris à goûter tous les charmes de la musique, ils seront aussi indulgents que les Italiens l'ont été. En éloquence et en poésie, l'amplification à son luxe comme en musique ; ce luxe est vicieux. Mais l'orateur , le poète, le musicien, n'ont tort d'amplifier l'expression que lorsqu'ils l'affaiblissent ou qu'ils ne la fortifient pas; et tant que celle du chant n'insiste que pour redoubler de chaleur, de véhémence et d'énergie, il n'y a qu'un goût minutieux et faux qui puisse le trouver mauvais.

Il est à craindre, je l'avoue^ qu'un pareil chant, au milieu de la scène , interrompant le dialogue , ne ralentisse l'action et ne refroidisse l'intérêt;

170 ÉliÉMENTS

et c'est pour cela que les Italiens l'ont presque toujours relégué , ou à la fin des scènes , ou dans les monologues ; c'est communément là qu'un personnage , livré à lui-même , peut donner plus de développement à la passion qui l'agite^ au sentiment dont il est occupé.

Mais au milieu même de la scène la plus vive et la plus rapidement dialoguée, il est des circonstances où ces élans impétueux de l'ame, cetle espèce d'explosion des mouvements qu'elle a réprimés , trouvent place , et loin de refroidir la situation , y répandent plus de chaleur. Que devient alors ^ demandera -t -on, l'interlocuteur à côté duquel on chante? Ce qu'il devient dans une scène tragique , lorsque emporté par une passion violente , le personnage qui est en scène avec lui, l'oublie et se livre à ses mouvements. Que devient Œnone, pendant le délire de Phèdre? que devient Electre ou Pylade , pendant les accès de fureur où tombe Oreste? que devient Néoptolème, à côté de Philoctète rugissant de douleur? Tout personnage vivement intéressé à l'action ne saurait être froid ni sans contenance sur la scène ; soit que son interlocuteur parle ou chante , il le ibet en jeu , en l'affectant lui-même àes passions dont il est ému ; et s'il ne sait que faire alors , c'est qu'il manqjie d'ame ou d'intelligence.

Ce qui nuit le plus réellement à la chaleur de l'action , ce sont ces longs préludes et ces longs

DE LITTÉRATURE. IJl

épilogues de symphonie, qu*on nomme ritournelles. Quelquefois elles sont placées pour annoncer les mouvements de l'ame qui précèdent IWr, ou pour exprimer un reste d'agitation dans le silence qui le suit. Mais en général ces libertés que se donne le musicien , pour briller aux dépens du poème ^ font une longueur importune; et Ton ne saurait être trop ménager de cette espèce d'ornements. Voyez Duo, Récitatif.

' Alexandrie. Ce vers, qu'on appelle hêwïque, nous tient lieu du vêts hexamètre , et à sa place nous l'employons dans la haute poésie; mais quant au nombre et au mètre , c'est au vers asclépiade latin que notre vers héroïque répond. Composé de douze syllabes ainsi que Tasclépiade , il en a la coupe et le rhythme , avec cette différ rence que le premier hémistiche de l'asclépiade n'est pas essentiellement séparé du second par un repos dans le sens, mais seulement par une syllabe qui reste en suspens après le second pied ; au lieu que dans le vers français , c'est dans le sens que doit être marquée la suspension de l'hémistiche.

Plus le vers héroïque français approche de l'asclépiade par les nombres ,ip et plus il est harmonieux. Or ces nombres peuvent s'imiter de deux façons, ou par des nombres semblables, ou pat* des équivalents.

172 ÉLÉMEIÏTS

On sait que les nombres de Vaselépiade sont le spondée et le dactyle, et que chacun de ces deux pieds forme une mesure à quatre temps. • Ainsi toutes les fois que le vers héroïque français se divise a l'oreille en quatre mesures égales, que ce soit des spondées , des dactyles , des anapestes , des dipyrrhiques, ou des amphibraques, il a le rhylhme de l'asclépiade, quoiqu'il n'en ait pas les nombres. Voyez Nombbe,

Le mélange de ces éléments étant libre dans nos vers français , il les rend susceptibles d'une variété que ne peut avoir l'asclépiade, dont les nombres sont immuables. Cependant nos grands vers sont encore monotones ; et cette monotonie a deux causes : l'une , parce qu'on ne se donne pas assez de soin pour en varier les césures; l'autre, parce que , dans nos poèmes héroïques , les vers sont rimes deux à deux; et rien de plus fatigant pour l'oreille que ce retour périodique de deux finales consonnantes , répété mille et mille fois.

Il serait donc à souhaiter qu'il fût permis, surtout dans un poème de longue haleine, de croiser les rimes, en donnant, comme a fait Malherbe, une rondeur harmonieuse à la période poétique. Peut-être serait-il à souhaiter aussi que , selon le caractère des images ^ des sentiments qu'on aurait à peindre, il fût permis de varier le rhythme et d'entremêler, comme a fait Quinault, le vers de huit avec celui de douze.

DE LITTÉRATURE. iy5

CoFneille , dans sa vieillesse , essaya d'écrire la tragédie d jigésilas en vers entremêlés et de différente mesure. Ce faible ouvrage n'était pas fait pour servir de modèle; l'essai ne fut point imité.

M. de Voltaire a croisé les vers de la tragédie de Tancrede; et au moins cette singularité n'at-elle pas nui au succès de la pièce, l'une des plus intéressantes du plus pathétique de nos poètes.

Dans le conte charmant des Trois manières^ le même poète a employé , avec choix y trois mètres difierents, et analogues aux caractères des personnages et des sujets. C'est là qu'en comparant le vers de dix syllabes à celui de douze , il dit , dans le style de Despréaux :

Apamis raconta ses malheureux amours , En mètres qui n'étaient ni trop longs ni trop courfs. Dix. syllabes , par vers ^ mollement arrangées y Se suivaient avec art, et semblaient négligées. Le rhytlime en est facile ; il est mélodieux. L'hexamètre est plus beau , mais parfois ennuyeux.

La plus petite suspension suffit au milieu du vers héroïque français pour le diviser en deux parties égales ; c'est assez qu'il n'y ait pas , d'un hémistiche à l'autre, une continuité absolue dans le sens; mais, indépendamment de ce repos que la règle prescrit , les poètes qui ont de l'oreille savent de temps en temps couper différemment le vers pour en varier la cadence.

Je fuis. Ainsi le veut la fortune ennemie

Je suis vaineu. Pompée a saisi l'avantage D'une nuit qui laissait peu de place au courage.

'{Miikridate.) Voilà mon cœur. C'est là que ta maîn doit frapper. Impatient dëj à d'expier son offense , ^ Au-devant de ton bras je le sens qui s'avance. Frappe. {Phèdre»)

C'est surtout dans la coupe des phrases et dans l'heureux mélange des incises et des périodes , que consiste Fart de varier l'harmonie et. le mouvement des vers alexandrins ; et ce secret, qu'on ne peut expliquer, ne s'apprend bien qu'en lisant les bons poètes , et surtout Racine et Voltaire. Voyez l'article Vers.

Allégorib. On n'a pas assez distingué Y allégctie d'avec l'apologue ou la fable morale.

Le mérite de l'apologue est de cacher le sens moral , ou la vérité qu'il renferme , jusqu'au moment de la conclusion , qu'on appelle moralité.

Le mérite de V allégorie est de n'avoir pas besoin d'expliquer la vérité qu'elle enveloppe; elle la fait sentir à chaque trait par la justesse de ses rapports.

L'apologue , par sa naïveté , doit ressembler à un conte puéril , afin d'étonner davantage , lorsqu'il finit par être une grande leçon. Son artifice consiste à déguiser son dessein , et à nous pré-

seoter des vérités utiles sous l'appât d'un mensonge frivole et amusant. C'est Socrate qui }oue l'homme simple y au lien de se donner pour sage. \J allégorie, avec moios de finesse , se propose , non pas de déguiser, mais d'embellir la vérité et Je la rendre plus sensible. C'est , comme on l'a très bien dit , une métaphore continuée. Or une qualité essentielle de la métaphore est d'être transparente; il fallait donc aussi donner pour qualité distinctive à Y allégorie ^ cette clarté, cette transparence qui. laisse voir la vérité, et qui ne l'obscurcit jamais.

Les détours, comme je l'ai dit, sont convenables à l'apologue : sans perdre son objet de vue, il feint de s'amuser et de s'égarer en chemin ; il fait même quelquefois semblant de s'occuper sérieusement de détails qui n'ont aucun trait au sens moral qu'il se propose; c'est le grand art de La Fontaine.

Il n'en est pas de même de Y allégorie; on la voit sans cesse occupée à rendre son objet sensible , écartant, comme des nuages , tout ce qui altère la justesse de l'allusion et des rapports.

Quelquefois, dans l'apologue, la justesse des rapports est aussi précise que dans V allégorie; mais alors , en se rapprochant de celle-ci , l'apologue s'éloigne de son vrai caractère , qui consiste à faire un jeu d'une leçon de sagesse, et à ne laisser apercevoir son but qu'au moment que l'on y est arrivé.

\1 allégorie est quelquefois aussi Une façon de présenter avec ménagement une vérité qui offenserait si on l'exposait toute nue ; mais elle la déguise moins : c'est un conseil discrètement donné, mais dont celui qu'il intéresse ne peut manquer de sentir à chaque trait l'application. L'ode d'Horace tant de fois citée y

0 navis ! réfèrent in mare te novi fluctua \

en est l'exemple et le modèle. Entre un vaisseau et la république, entre la guerre civile et une mer orageuse , tous les rapports sont si frappants ; que les Romains ne pouvaient s'y méprendre; et la vérité n'eut jamais de voile plus fin ni plus clair.

Ouintilien, en nous disant que V allégorie renferme un sens caché, ajoute que ce sens est quelquefois tout contraire à celui qu^elle présente d^a-bord; mais il ne nous donne aucun exemple de cette contrariété, et je né crois pas qu'il en existe. \J allégorie, par sa ressemblance et par la justesse de ses rapports , doit toujours laisser entrevoir la vérité qu'elle enveloppe/ Son objet est manqué si l'esprit s'y trompe, ou si, satisfait d'en apercevoir la surface, il ne désire pas autre chose, et n'en pénètre pas le fond.

C'est ce qui arrive toutes les fois que VaUé^ gorie peut être elle-même une vérité assez intéressante pour laisser croire que le poète n'a voulu dire que ce qu'il a dit ; car rien n'empêche alors

Tesprit de s'y arrêter, sans rien soupçonner audelà; et c'est pourquoi il est souvent si difficile de décider si la fiction est allégoricpie , ou si elle ne l'est pas. '

Que dé rexemple d'une action épique , il y ait quelque vérité morale à déduire (ce qui arrive naturellement sans que le poète y ait pensé) ,. le Père Le Bossu en infère que la fable du poème épique est une allégorie^ un apologue. Il va plus loin; il veut que la vérité morale soit d'abord inventée y qu'après cela on imagine un fait qui en soit la preuve et l'exemple, et qu'on ne nomme les personnages qu'après avoir disposé l'action. Assurément ce n'est pas ainsi qu'Homère et Virgile ont conçu l'idée et le plan de leurs poèmes.

Plutarque a raison de, comparer les fictions poétiques aux. feuilles de vigne sous lesquelles le raisin doit être caché ; mais toutes les fois que le sujet en lui-même a son utilité morale, c'est un raffinement puéril que à^y chercher un sens mystérieux.

Ce n'est pas que dans les poèmes épiques , et particulièrement dans ceux d'Homère, il n'y ait bien des détails où V allégorie est sensible; et alors la vérité voilée y perce de façon à frapper tous les yeux : telle est l'image des Prières, tel est l'ingénieux épisode de la ceinture de Vénus. Mais regarder l'Iliade comme une ailégorie continue, c'est attribuer à Homère des rêves qu'il n'a jamais faits.

Élém. de Lktér. /. 12

C'e^t pariicalièi^eineiit dans les présages , dans les songes ^ dans le langage prophétique , que les poètes emploient Vullégorie. Dans llliade^ tandis qu'Hector et Poly damas attaquent le c^p des Grecs , un aigle audacieux vole à leur gauche , tenant dans ses serres un énorme dragon , qui y pa^itant et ensanglanté , ose combattre^ se replie , et blesse son vainqueur. L'oiseau sacré laisse tomber sa proie*

C'est de cette image qu'Horace semble avoir pris la comparaison de l'aiglon avec le jeune Drusus : Qiudem ministrum fulminis aUterriy etc.

L'art de V allégorie consiste à peindre vivement et correctement , d'après l'idée ou le sentiment , la chose qu'on personnifie : comme la Renommée , dans l'Enéide de Virgile ; l'Envie , dans les Métamorphoses d'Ovide , et dans la Henriade; les Prières, dans l'Iliade, etc. Observons en passant, que X allégorie des Prières a été un peu altérée. Voici le sens d'Homère. La déesse du mal, A té , l'injure, parcourt le monde; elle est prompte , légère , audacieuse : les Lites , les expiations , les jwières , la suivent d'un pas timide et chancelant, pour guérir les, maux qu'elle. a faits : voilà qui répond clairement et à l'orgueil d'Agamemnon dans sa querelle avec Achille , et à l'humiliation où il est réduit dans l'ambassade qu'il loi envoie. Mais lorsque les Lites sont rebutées, elles s'élèvent jusqu'au trône de Jupiter, et le conjurent d'attacher Aie à l'homme 3uperbe

DE LITTÉRATURE. 17g

et iiopitoyable^ qu'elles ont en tain supplié : voilà qui annonce l'indignation et les vœux des Grecs contre Achille, s'il ne Se laisse pas fléchir. Il n'y a peut-être jamais eu à* allégorie ni plus belle, ni plus adroite , ni plus, éloquemment employée que celle-ci.

Des modèles parfaits de V allégorie 'en action sont la fable de l'Amouc et de la Folie , dans La F,ontaine ; l'épisode de la Haine , dans l'opéra èiArmide; la Mollesse , dansiS? Lutrin. Mais quel** que belle que soit Y allégorie , elle serait froide si elle était longue. Un poème tout allégorique ne serait pas soujtenable , eut- il d'ailleurs mille beautés. Voyez Merveilleux.

Presque toute la mythologie des Grecs , comme celle des Egyptiens , est allégorique ; et ces fielions étaient peut-être , dans leur nouveauté , ce que l'esprit humain a jamais inventé de plus ingénieux : mais à présent qu'elles sont rebattues , la poésie descriptive a bien plus de mérite et de gloire à peindre la nature toute nue, qu'à l'envelopper de ces voiles depuis long-temps usés. Celui qui dirait aujourd'hui que le soleil va se plonger dans l'onde et se reposer dans le sein de Thétis , dirait une chose commune : et celui qui , avec les couleurs de la nature , aurait peint le premier le soleil couchant , à demi plongé dans des nuages d'or et dé .pourpre, et laissant voir encore aude^us de ces vaguef^ enflamiyiées la moitié dé son globe éclatant; celui qui aurait exprimé les acci-

l8o ÉLÉMENTS

dents de sa lumière sur le sommet des monta-* gnes , et le jeu de ses rayons à travers le feuillage des forêts , tantôt imitant les couleurs de Tarc-enclel^ tantôt les flanmies d'un incendie^ celui-là serait aussi peintre et poète.

Les emblèmes ne sont que des allégories que peut exprimer le pinceau. C'est ainsi qu'on a représenté le Nil la tête voilée , pour faire entendre que la source de ce fleuve était inconnue ; c'est ainsi que, pour désigner la Paix , on a peint les colombes de Vénus faisant leur nid dans le casque de Mars. J^ojrez Emblème.

C'est ime idée assez heureuse , pour exprimer la crainte des maux d'imagination, que Y allégorie d'un enfant qui souffle en l'air des bulles de savon , et qui, s'effrayant de leur chute, inspire la même frayeur à une foule d'autres enfants , sur qlii ces bulles vont retomber. Ainsi les peintres , à l'exeniide des poètes, font quelquefois usage de ces fictions allégoriques, mais rarement avec succès.

Lucien nous a transmis l'idée d'un tableau allégorique des noces d'Alexandre et de Roxane : le peintre était Aétion. Son tableau, qu'il exposa dans les jeux olympiques , fit l'admiration de la Grèce assemblée : et Raphaël l'a dessiné tel que Lucien l'a décrit.

Le sonnet de Crudeli pour les noces d'une dame de.Milan serait le sujet d'un joli tableau ; c'est la Virginité qui parle à la nouvelle épouse :

DE I*ITTÉ11ATURB» l8l

Del letto nuzzîal questa é la sponda i Piii noD lice segnirti : it> parto ; addio. Ti fui compagna dalP età più biond%$ £ per tç gloria crebbe al regno mto*

Sposa e raadre or sarai, ^e il Ciel féconda La nostra speme , ed il commun 4esio« Già yezzegîandb ti carpisce , e sfronda Que' gigli Amor, die di sua mano ordîo;

Disse-, e dispanre m ua balen la dea; £ in yan tre yolte la chiamô I4 belU Vergine, che di lei pur anche ardea»

Scese frattanto sfolgorando in yîso Fecondità , la man le prese , e di* elia Al caro sposo>.e il duol cangiossi in riso (i)^

Les philosophes eux-mêmes emploient souvent le style allégorique. Platon , que la nature avait fait poète , exprime assez souvent ainsi les idées les plus sublimes. C'est lui qui a dit que la Z?/V^nité est située loin de Douleur et de F'olupté. On

(1) ce Te voilà arrirée an l>ord du lit nuptial. Il ne m'est plu^ permis de te suivre ; je me retire : adieu. J'ai été ta compagne dans Tâge le plus tendfe ; et tu as donné un nouvel éclat à la gloire de mon empire. Tu seras épouse et mère, si le Ciel seconde mon espérance et le vœu général. Je vois déjà l'Amour qui moissonne et qui effeuille en folâtrant les lis qu'il d cultivés lui-même. A ces mots , là déesse disparaît comme un éclair; et trois fois la rappelle en. vain cette jeune beauté qui )>rule encore pour elle. Alors descend la Fécondité. avec un visage rayonnant; et la prenant par la main , elle la présente à son jeune époux. Dès ce moment , les pleurs font place 4U doux sourire. »

l83 ÉLÉMENTS

doit à Xénophon la belle allégorie du jeune Hercule entre la Volupté et 1^ Vertu. Mais qui avait imaginé celle des Furies , nées du sang d*un père répandu par son fils , du sang de GkIus mutilé par Saturne? C'est là le sublime de Vaîlégorie. Cette façon de s'énoncer fait le charme du style de Montaigne. Dans ses écrits, l'idée abstraite ne se présente jamais nue : il voit tout ce qu'il pense ; il peint tout ce qu'il dit.

Plus un peuple a l'imagination vive, plus Valr légorie lui est familière : c'est à cette faculté de saisir les rapports d'une idée abstraite avec un objet sensible , et de concevoir l'une sous la forme de l'autre, que l'on doit toute la beauté de la mythologie des Grecs ; et à mesure que ce peuple ingénieux devient plus philosophe , ses allégories présentent un sens plus juste et plus profond. Quoi de plus beau, par exemple, que d'avoir fait Cérès l'inventrice des lois eê la fondatrice des villes? Quoi de plus sage, dans les mœurs dés Spartiates , que de sacrifier à Vénus

armée ?

Quoique Vaîlégorie semble être une façon de s'exprimer artificielle et recherchée, cependant elle est usitée même chez les sauvages. Quand ceux de rOrénoque veulent témoigner à un étranger que son arrivée leur est agréable , le chef lui dit dans sa harangue , qu'il a vu passer sur sa cabane un oiseau remarquable par la beauté de ses couleurs; ou qu'il a songé la nuit que les

DE LITTÉRATUllÇ. l83

fruits de la terre périssaient par la sécheresse , et qu'il est survenu une {diuie abondante qui les a ranimés»

Rien de plus naturel en effet ^ chez tous les peuples et dans toutes les langues, que d'emprunter ainsi les couleurs des choses sensibles ^ pour exprimer , par analogie , des idées qui, «ans cela ,, seraient vagues , faibles, confuses. Ce qui ne se peint point à l'imagination, échappe aisément à l'esprit, yojez Imagb.

AliiÉgoriqub. Un personnage, allégorique est une passion, une qualité de l'ame, un afccident de la nature , une idée abstraite personnifié^ . Presque toutes les divinités de la fable sont allégoriques dans leur origine, la Beauté,^ l'Amour, la Sagesse, le Temps, les Saisoi;is > les Eléments, la Paix, la Guerre, etc. Mais lorsque ces idées abstraites personnifiées ont été réellement l'objet du culte d'une nation, et que dans sa croyance elles ont une existence idéale , elles sont mises , dans l'ordre du merveilleux , au nombre des réalités ; et ce n'est plus ce qu'on appelle dies personnages allégoriques. .

Il est vraisemblable que , dans le langage des premiers poètes, l'allégorie fut la pépinière des dieux ; l'opinion en prit ce qu'elle voulut pour former la mythologie , et laissa le reste au nombre des fictions.

l84 JÉIiÉMENTS

Le même personnage est emplayé comme réel dans un poème , et comme allégorique dans un autre , selon que le système religieux dans lequel ce personnage «est réalisé^ convient^ ou non, au sujet du poème. Ainsi, par exemple, dans TÉnéide. l'Amour est pris pour un. «être réel; et dans la Henriade ce n'est qu'un être aUégorùjue y de la même classe que la Politique et la* Discorde.

Nos anciens poètes ont porté à l'excès l'abus des personnages allégoriques. Le Roman de la' Rose les avait mis en vogué. Dans ce roman , Fon voit en scène, Jalousie^ BeUaccued, Faux-semblant^ etc. Et, d'après cet exemple, on mettait sur le théâtre , dans les sotties et les mystères , le tiçn y le mien y le bien , le mal , Y esprit , la chair j le péché y la honte, bonne compagnie , passe-temps, je bois à tjous, etc. Et tout cela était charmant ; et, dans ce temps-là, on aurait juré que de«i heureuses fictions réussiraient dans tous les siècles.

Non - seulement on faisait des personnages , mais encore des mondes allégoriques ; et l'on trar çait sur des cartes , de poste en poste , la route du Bonheur, le chemin de l'Amour : par exemple, on partait du port d'Indifférence, on s'embarquait sur le fleuve d'Espérance , on pasî^ait le détroit de Rigueur , on s'arrêtait à Persévérance , d'où l'on découvrait l'île de Faveur , où faisait naufrage Innocence. Ces curieuses puérilités ont été à la mode dans le siècle da bel-esprit et du

DE LITTÉRATURE. l86

précieux ridicule. Le bon esprit les a réduites à leur juste valeur; et on n'en voit plus que sur des écrans , ou dans quelques livres mjstiques.-C'est là que peu Ir être placée V allégorie du Temps et de la Fortune , jouant au ballon avec le globe du monde.

AMiUsiow. Application personnelle d*un trait de louange ou de blâme* '

Diogène reprochait ià Platon de n'avoir jamais offensé personne. Grâce aux allusions, il est peu d'écrivains célèbres de nos jours qui aient le même reproche à craindre.

Rien de plus odieux sans dotite que la satire personnelle; et quoiqu'on puisse imaginer un degré de dépravation des mœurs publiques , où le vice impuni , toléré , allant partout la tète haute , ferait souhaiter qu'il s'élevât un homme pour l'insulter en face et le flétrir, ce vengeur ne laisserait pas d'être encore un personnage détectable.

Que chapun dans la société, se fasse raison par le mépris , et par un mépris- éclatant, du vice insolent qui le blesse; rien de plus noble et de plus juste, Mais le métier d'exécuteur , quoique très utile, est infâme; et s'il se trouvait un homme doué d'un génie ardent , d'une éloquence impétueuse , du don de peindre avec vigueur , et que cet homme eût commis un crime digne de la rigueur des lois , c'est lui qu'il faudrait condamner à la satire personnelle. Voyez Satire.

l86 ÉLÉMENTS

Mais autant la satire personnelle est odiense , autant la satire générale des mauvaises mœurs est honùête. Celle-ci diffère de Tautre à peu près comme le miroir diffère du portrait : dans le miroir , malheur à celui qui se reconnaît I la honte n'en est qu'à lui seul. ,

La satire , me dira-t-on , porte avec elle une ressemblance. Il est vrai; mais celte ressemblance est celle du vice, à laquelle il dépend de vous qu'on ne vous reconnaisse pas»

C'est là cependant cette espèce de satire innocente et juste, qu'on trouVe le moyen de rendre criminelle, par la méthode des allusions.

On sait tout le chagrin qu'elles ont fait à Fé- ^nélon. Heureusement le vertueux Montausier fut flatté que l'on crut qu'il ressemblait au Misan-* thrôpe; heureusement il ne dépendit pas de quelques puissants personnages de faire brûler, comme ils l'auraient voulu , le Tartufe avec son auteur.

C'est une façon de nuire , aussi basse qu'elle est commune, que d'appliquer ainsi des traits, qui par eux-mêmes n'ont rien de personnel, pour faire un» crime à l'écrivain de l'intention qu'on lui suppose. L'envie et la*malignité y trouvent d'autant mieux leur compte, que c'est un fer à deux tranchants.

C'est par allusion que, dans la tragédie è*Œdipe, on voulut rendre répréhensibles ces vers.

Nos prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense 5 Notre crédulité fait toute leur Science.

Un jour, au spectacle, un de ces misérables qui sont payés pour nuitée , faisanC remarquer un vers qui attaquait fortement je ne sais quel vice , s'écria que V allusion était punissable. Très punis-* sable y lui dit quelqu'un qui l'avait entendu ; mais c^est vous qui là faites.

JJ Allusion est surtout dangereuse, lorsqu'elle rend personnelle aux souverains ou aux hommes en place , une peinture générale des faiblesses et des erreurs où peuvent tomber leurs pareils. Malheur au gouvernement sous lequel il ne serait permis ni de blâmer le vice , ni de louer la vertu ! '

Rien de plus effrayant alors , et de plus nuisible en effet pour les lettres , que cette manie des allusion^. J)e peur d'y donner lieu , on n'ose caractériser avec force ni le vice ni la vertu ; on se répand dans le vagué; on glisse légèrement sur tout ce qui peut ressembler ; on ne peint plus son siècle ; on craint même souvent de peindre à grands traits la nature ; on n'ose dire ni bien ni mal , que de loin , à perte de vue ; et alors on mérite le reproche que Phocion faisait à l'orateur Léosthène , que ses propos ressemblaient aux Cj-pres , qui sont ^ disait-il, beaux et droits ^ mais qui ne portent aucun fruit.

n serait digne des hommes en place , dé répondre aux vils délateurs qui leur dénoncent les traits de blâme qui peuvent ^s regarder , ce qu'un roi philosophe (Archélaiis, roi dé Macédoine),

l8S ÉLÉMBMTS

sur qui quelqu'un / de sa fenêtre, avait laissé tomber de Teap, répondit à ses courtisans ^ qui l'excitaient à l'en punir : Ce n* est pas sur moi qu^il a jeté de Veau , mais sur celui qui passait. Cela seul serait noble et juste; et ce serait alors que l'homme de lettres , avec la franchise et la sécurité de l'innocence , pourrait blâmer le vice et louer la vertu y sans que personne prît la satire poui^ un affront, ni l'élc^e pour une insulte. Voj^z Satire.

Quand aux allusions qu'on fait soi-même , en parlant ou en écrivant , c'est quelquefois ce qu'il y a de plus fin dans le langage et dans le style. Un soldat salue en espagnol le maréchal de Berwick. « Camarade, lui dit le maréchal,, où as- tu appris l'espagnol ? » -^ Almanza , mon GénéraL

On parlait de généalogie devant M. de Catinat» ce Pour moi , dit-il en souriant , je descends de Calilina. » De Caton, monseigneur , lui répondit quelqu'un. L'heureuse repartie î

A la représentation d'une pièce nouvelle, que protégeait le grand Condé , on faisait du bruit au parterre. Le prince qui était ^ur le théâtre , crut distinguer le cabaleur; et, le montrant du doigt , il dit : « Que l'on prenne cet homme-là. » Mais l'homme désigné se sauvant dans la foule ; On ne méprend point , dit-il au prince \je m* appelle Lérida.

Un de nos ministres des finances ayant fait donner une déclaration qui alarmait le clergé y

Tabbé C... était un de ceux qui s*en plaignaient le plus hautement. « Vous sonnez le tocsin » , lui dit le ministre. En êtes-^vous surpris j répondit l'abbé , quand "vous mettez le Jeu partout ?

Gatulus accusait de péculat , devant le peuple , un Romain appelé Philippe, lequel, Finlerrompant, lui dit : « Tu aboies , Catulus m. J^ aboie , répondit Catulus , parce que je vois un voleur. ( n faut savoir qu'ea latin catulus veut dire , un petit chien. )

C'est un exemple ingénieux de cette justesse à^ allusion , que le petit dialogue fait à l'installation du pape Urbain VIII , Barberin , dont les armoiries étaient des abeilles :

Gall. GaWs mella dahunt, Hispanis spicula ^gent. Hisp. Spicula sijigant, emorientur apes. Ital. Mella dahunt cunctis; nulli sua spicula figent : . Spicula nam princeps figere nescit apum.

En voici une , qui , dans son espèce , est aussi rare qu'elle est plaisante. Des chasseurs affamés n'avaient à leur dîné que des côtelettes fort dures. C^est ici, dit l'un d'eux, le combat des voraces contre les coriaces.

Euripide, et, mieux que lui. Racine indique , par allusion y l'objet du délire de Phèdre j c'est un trait de génie :

Dieux, que ne suis-je assise à Pombre des forêts f Quand pourrai-) e, au trayers d'une noble poussière, Suivre de l*ceil un char fuyant dans la carrière,?

C'est par allusion qu'Ulysse, dans le i5' livre des Métamorphoses, reproche à Ajax d'avoir eu dans sa .famille un banni pour le crime de fra-tricide.

• « • Mîhi Laertes pater est; Jrcetius, lUi;

Jupiter , huic; neque in hù quisquam damnatus et exsid.

Uallusion est propre surtout à la comédie et a la satire. L'une des plus comiques est celle que fait le Misanthrope à la querelle qu'il vient d'avoir avec Oronte.

Oa n'a point à louer les rers de messieurs tels.

Mais de tous les poètes , La Fontaine est celui qui fait le plus à* allusions. Je ne parle pas de cette allusion générale , des animaux à nous , qui est de l'essence de l'apologue , je parlé de mille traits répandus dans ses fables , qui touchent plus expressément à quelque particularité de langage, de caractère , d'usage , de condition , de mœurs locales , d'opinion , d'érudition , etc.

Ratopclis était bloquée

Thëmis n'avait point trarailië , De mémoire de singe, à fait plus embrouiUé...« Dom Pourceau raisonnait en subtil personnage.... Certain renard gascon^ d'autres disent normand,^.. Quand il eut rumiiié tout le cas dans sa tête.... Le loup en /ait sa cour, daube, au coucher du roi. Son camarade absent....

Le renard dit, branlant la tètp , Tels orphelins, seigneur, ne me font poii\t pitié....

Faites-en lesjkwp dès ce soir ; Et cependan t vient recevoir Le baiser de paix fraternelle... • Chacun fnt de l'avis de pwnsieur le doyen,,** Un lièvre , apercevant l'ombre de ses oreilles ,

Craignit que quelque inquisiteur .

N'allât interpréter à cornes leur longueur...* Hiraud sur leur odetir ayant pl^ilosophé,,,. ' Le maitre du logis en ordonne autrement.... J'ai passé les déserts; mais nous rCy bûmes point,,,»

Je sais que la vengeance Est un morceau de roi; car vous vivez en dieux j;.

Il leur apprit à leurs dépens y Que l'on ne doit jamais avoir de confiance

En ceux qui sont mangeurs de gens,,,.

Ces traits , dis-je , et une infinité d^autres , aussi fins et aussi rapides, réveillent en passant une multitude d'idées qui rendent le plaisir de cette lecture inépuisable; et c'est, dans les fables de La Fontaine , un genre d'agrément , dont Esope et Phèdre n'avaient pas soupçonné que l'apologue fût susceptible.

Amateur. Ce serait une classe d'hommes précieuse aux arts et aux lettres , que celle qui , par un goût naturel, plus ou moins éclairé, mais sincère et juste, jouirait de leurs productions, s'intéresserait à leur gloire, et, selon ses divers moyens , encouragerait leurs travaux. C'est réellement ainsi qu'un petit nombre d'ames sensibles aiment les lettres et les arts , sans que la vanité

s'en mêle. Heureux Técrivain qui peut avoir de pareils amateurs pour conseil et pour juges ! Nonseulement ils l'éclairent sur les Ëiutes qui lui échappent ; mais , comme il les a sans cesse présents devant les yeux en écrivant , il en devient plus difficile et plus sévère envers lui-même; et le pressentiment de leur goût règle et détermine le sien. Despréaux avait pour amis le prince de Conti, le marquis de Tresmes, Bossuet^ Bourdaloue , Arnauld , l'abbé de Châteauneuf , le présisident de Lamoignon, 4*Aguesseau , depuis chancelier : ils étaient pour lui/ ce qu'étaient pour Térence, Lélius et Scipion. Aussi Térence et Despréaux sont - ils les écrivains les moins négligés de leurs siècles. Le goût de Despréaux, formé à cette école , put former celui de Racine ; et en lui apprenant à écrire pour le petit nombre^ il lui apprit à écrire pour la postérité.

Mais la foule des amateurs est composée d'une espèce d'hommes qui, n'ayant par eux-mêmes ni qualités ni talents qui les distinguent, et voulant être distingués, s'attachent aux arts et aux lettres, comme le gui au chêne, et le lierre à Tormeau.

/ Cette espèce parasite n'apporte dans ce commerce que de la vanité, de fausses lumières, des prétentions ridicules , et des manœuvres souvent déshonorantes , toujours désolantes pour les lettres et pour les arts. ♦ Juges superficiels et tranchants, leur manie est de protéger; et comme

les grands talents sont communénxent accompagnés d'une certaine élévation d'ame , qui répugne aux protections vulgaires , qui les repousse , ou du moins les néglige, ces faux ama&Urs ne trouvent que dans Textrême médiocrité , la complaisance , l'adulation , la bassesse qui leur convient : ils protègent donc ce qui se présente, n'ayant pas à choisir; et de là les brigues, les cabsdes, pour élever leurs esdaves au-dessus des hommes libres , qu'ils détestent , parce qu'ils en sont .méprisés. Us ne peuvent leur ôter la gloire, mais ils n'ont que trop souvent assez de crédit pour leur dérober tous les autres prix du talent.

C'est encore pis lorsqu'ils s'attachent à un homme de génie , pour se donner une existence et un reflet de considération : ils se constituent ses valets les plus bassement dévoués; ils se passionnent pour lui d'un fanatisme de conmaande , et d'un enthouMasme froidement outré; ils couvrent de ce zèle toutes leurs haines pour les autres talents ; ils semblent lés traîner aux pieds de leur idole; et en feignant d'élever un grand homme , de qui leur culte est méprisé , ils croient mettre au-dessous d'eux tout ce qui est au-dessous de lui. Ils se permettent pour lui, à son insu' et à sa honte , des manèges dont il n'a pas besoin, et dont il rougirait; ils croient devoir étoufier des rivaux qu'il n'a pas à craindre : ils lui attribuent la bassesse de leurs pensées et de leurs sentiments , sont pour lui envieux , four-

Élém, de Littér, I, 13

hes, méchant^, et lâches; le rendent lui-même suspect d'être l'instigateur et le complice de leurs pratiques odieuses , et le déshonorent^ s'il est possible y en affectant de le servir.

A l'égard des lettres ^ l'am^iteur s'appelle plus communément connaisseur , et malheur au siècle où cette engeance abonde ! Ce sont les fléaux des talents et du goût; ils veulent avoir tout prévu, tout dirigé , tout inspiré , tout vu , revu et corrigé. Ennemis irréconciliables de qui néglige leur avis , et tyrans de qui les consulte , leurs décisions Sont des lois qu'ils font un crime à l'écrivain de n'avoir pas religieusement observées. Tous les succès sept dus à leurs conseils , et tous les revers sont la peine de n'avoir pas voulu les croire. Mais en les écoutant, on n'en est pas plus sûr de se les rendre favorables ; et ce qu'ils ont approuvé la veille avec le plus d'enthousiasme, ils le condamnent le lendemain, si le public ne le goûte pas. Le public a raison; ils ont pensé de même^ ils ont prédit que cela déplairait; on n'a pas 'vouht les entendre. Les plus adroits , lorsqu'ils sont consultés , gardent sur les endroits critiques un silence mystérieux, ou prononcent comme les oracles , en se ménageant , par l'ambiguité de leurs réponses, les deux envers d'une opinion qu'ils laissent flotter jusqu'à l'événement, afin de ne jamais se compromettre.

En fait de rtiusique, de^peinture, etc. V amateur ne s'érige qu'en juge du talent, et ce n'est là qu'un

DE LITTÉRATURE. igS

demi-mal; mais en fait de littérature , il croit ri-^ valiser avec le talent même^ et en est jaloux en secret • Il n'est pas possible de se croire peintre, musicien^ statuaire, si on ne Fest pas : mais pourquoi Vàniateur ne serait-il pas bel-esprit autant et plus que l'écrivain? S'il ne produit rien, ce n'est pas le talent, c'est la volonté qui lui manque ; il aurait fait au moins ce qu'il a inspiré, s'il eût voulu s'en donner là peine.

De là ce sentiment d'envie contre les talents qui s'élèvent, et cette haine des vivants qui lui fait exalter les morts. «Qui plus que moi, vous dira- 1- il, est passionné pour les lettres? Voyez avec quelle chaleur je me transporte d'admiration pour ces hommes de génie, qui» malheureusement , ne sont plus ! » Us ne sont plus y mais s'ils étaient encore ils auraient à ses yeux le tort de s'élever sans lui, de briller devant lui, de l'offusquer , de lui faire sentir une supériorité humiliante : autant de crimes pour la vanité.

Ainsi les prétendus amis des lettres ne sont rien moins le plus souvent que les amis de ceux qui les cultivent. Les vrais amis des talents sont ceux qui les jugent par sentiment et sans prétendre les juger; qui ne demandent qu'à jouir, qu'à être amusés, éclairés , ou agréablement émys; qui, sans connaître l'homme, s'en tiennent à l'ouvrage , en profitent s'il est utile , s'en amusent s'il est amusant, et n'ont point la cruelle et ridicule vanité d'être jaloux du bien

qu'il leur {ait, ou enyieuit du plaisir qu*il leur cause. "^

Plistarque, fils de Léonidas, apprenant qu'un faomme^ connu pour être envieux et méchant, disait du bien de lui, répondit illme croit donc mort?

Le seul moyen pour les gens de lettres, de capituler avec l'amour -propre de V amateur à prétentions , serait donc de s'ensevelir, je veux dire , de vivre obscurs et retirés; en sorte que, dans le monde , il ne rencontrât que leurs livres , et qu'il n'eût jamais avec leur personne ni débats d'opinions , ni assaut de raison , de goût et de lumières , ni aucune espèce de rivalité à soutenir ; alors sa vanité n'ayant rien à démêler avec eux facç à face, il leur pardonnerait peut-être une existence idéale qui ne lui ferait plus d'ombrage • Mais s'il les trouve dans le monde ;^'il les y voit estimés, applaudis; s'ils lui enlèvent l'attention; si leur esprit a quelquefois le malheur d'éclipser le sien ; s'ils ont surtout un caractère qui ne se plie pas aspez aux complaisances, aux déférences, aux adulations qu'il exige , ils sont perdus dans son opinion ; ils peuvent compter sur sa haine ; il les dénonce comme des hommes d'une présomption, d'un orgueil, d'une arrogance insup-» portable, comme des hommesi .qu'on ne peut trop rabaisser et humilier. Jl le» a soupçonnés de croire valoir mieux q«e lui; c'est assez; il affirmera qu'ils n'estiment rien tant qu'eux-mêmes; que, du côté des rangs et des conditions, ils

n'admettent à leur égard nulle espèce d*incgalité, et que , du côté des talents , ils pensent avoir surpassé tout ce qu'il y a de plus illustre. Sur ces deux points, il leur attribue toutes les sottises qu'il i£aagine ; et il a biei^ de quoi en être libéral. Je ne serais donc pas surpris que, dans un siècle où les gens de lettres se seraient trop répandus,, et où cette espèce d'envieux secrets, et honteux de l'être, se serait trop multipliée, ce fût la principale cause de. l'animosité qu'un certain monde aurait conçue contre les talents littéraires, et de la protection clandestine et sourde que l'on accorderait à leurs plus insolents et plus vils détracteurs.

Aménité. C'est, dans -le caractère, dans les mœurs, ou dans le langage, une douceur accompagnée de politesse et de grâce. \J aménité prévient, elle attire, elle engage, elle fait souhaiter de vivre avec celui qui en est doué.

Un peuple sauvage peut avoir de la douceur ; mais V aménité n'appartient qu'à un peuple civilisé. .

La société des hommes entre eux, et sans Içs femmes, aurait trop de rudesse; ce sont elles qui, par l'émulation li'agrérnents qu'elles leur inspirent, leur donnent de V aménité..

Aménité se dit aussi, et dans le même sens , du style d'un écrivain; et cette qualité convient

particulièrement au familier noble et aux ouvrages de sentiment. Le style d'Ovide , celui d'Anacréon, celui de Fontenelle est plein X aménité. On peut aussi le dire du style héroïque ; et c'est une des qualités de la prose de TéUmaque.

Un modèle à^amémté, chez les anciens, ce sont les dialogues de Cicéron sur l'orateur. Il n'y eut jamais d'entretien littéraire plus animé ; il n'y en eut jamais de plus doux; c'est à la fois un mo^ nument d'éloquence et d'urbanité. Qui peut, en lisant ces dialogues, ne pas sentir un désir très vif d'être sous ce platane, sous ce portique de Tusculum , où les plus éloquents des Romains s'expliquent sur leur art , chacun avec une modestie aimable en parlant d'eux-mêmes , et avec une estime sentie et motivée, quelquefois avec un enthousiasme sincère, quand ils parlent de leurs rivaux? Partout de la chaleur, partout de la lumière. C'est enfin , ce qui est si rare , de la contrariété sans aigreur et sans amertume , de la politesse sans fard, de la louange sans fadeur. Que n'avons -nous sur l'art du théâtre un pareil entretien entre Corneille, Molière, et Racine, composé par Voltaire ! cet ouvrage apprendrait aux jeunes gens à travailler, et à disputer.

Amplification. Manière de s'exprimer qui agrandit les objets ou qui les diminue. Cette définition d'Isocrrfle a été contestée, et on la croit

DB LITTÉRATURE. IQQ

désavouée par Cicéron; mais on se trompe : c'est dans ce même sens que Gicéron nous dit que V amplification est le triomphe de l'éloquence. Sumtna autem laus eloquentÙJb amplificare rem omando : quod imlet non solum ad augendum aliquid et toUendum altius dicendoy sed etiam ad ex~ tenuandumatque abjiciendum. De Orat. 1, 3 (i).

Et quoique Aristote dislingue ces deux effets de l'éloquence, il les met de pair à côte l'un de l'autre, comme un seul et même secret de l'art. Mais cet art là serait, dit-on, celui d'un sophiste ou d'un déclamateur. Golonia, dans sa Rhétori-que, a fait cette observation , et on l'a répétée.

Pour y répondre , observons d'abord oçcHagran-dir n'est pas tout-à-fait synonyme à! exagérer. Le développement d'une idée, ou son accroissement par une agrégation d'idées incidentes , une comparaison qui la fortifie , un contraste qui la rend plus saillante, une gradation qui l'élève; tout (iela , dis-je , l'agrandit sans en exagérer l'objet. Alors amplifier n'est pas donner aux choses une grandeur fictive , mais toute leur grandeur réelle. On peut de même , par la diminution , ne les réduire qu'à leur valeur. L'un et l'autre sera sensible dans une fable de Xa Fontaine.

(i) ce Le grand mérite de l'éloquence est d'amplifier les choses en les ornant; et cet art d'agrandir un objet et de l'élever au-dessus de lui-même ^ sert aussi à le diminuer et à le rabaisser. « /

Un mal qui rëpandla terreur ,

Mal que le Ciel » en sa fureur, InrenU pour punir les crimes de la terre , La peste , etc.

C'est là ce qu'on appelle amplifier pour agrandir.

L'ine vint à son tour, et dit : J'ai souvenance

Qu'en un pré de moines passant, La faim, l'occasion , Pherbe tendre, et, je pense.

Quelque diable aussi me poussant ^ Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.

C'est là ce qu'on appelle diminuer en amplifiant; et par ces deu;:: exemples^ on voit que V amplification est si bien compatible avec la vérité, avec la sincérité même, qu'elle se trouve dans le récit le plus simple et le plus naïf.

Observons de plus que, lorsque c'est l'enthousiasme ou la passion qui exagère, comme fait l'indignation, l'admiration, la douleur, V ampli- Jication est encore sincère , quoiqu'elle excède la vérité ; car l'orateur s'exprime comme il sent ; et si le sentiment qui l'anime est louable , son éloquence est sans reproche. Il n'est pas obligé d'être calme , impassible , et modéré comme le juge ; c'est à celui-ci à réduire Y amplification aux termes de la vérité.

Observons enfin , que lors même que de propos délibéré l'orateur grossit ou atténue , relève ou rabaisse l'objet de V amplification^ comme fait Gcéron pour aggraver le crime de Verres : Fa-

cinus est vincire' cis^em roinanam; prope parrici" dhjon necare s quid dicahi^ in crucem tollere (i)? ou pour laver Milon et ses esclaves du meurtre de Clodius : Fecerunt id servi Milonis, neque imr perante^ neque sciente, neque prœsente domino^ quod suos quisque.servos in tali.re a)oluisset (2); observons , dis-je , qu'alors mêine , si l'on garde la vraisemblance/ on manquera aux règles de la bonne foi , mais non à celles de l'éloquence ; et sans parlerdes avocats modernes, il faut avouer que c'était là toute la religion des anciens : le succès, le gain de leur cause, et le salut de leur client. Voyez Orateur et Barreau.

Le grand vice de Y amplification ^ ,du côté de l'art, c'est d'en dire plus que l'orateur n'en peut lui-même penser et croire. En perdant jusqu'à l'apparence de la sincérité , il.perd l'estime de ses juges, souvent même , comme Longin Tobserve ^ il les blesse et les indispose; car ils prennent son impudence pour une marque de mépris.

Réduisons-nous donc à distinguer deux sortes à^ amplification : l'une déclamatoire et mauvaise , qui outrepasse visiblement les bornes de la vé-

(1) « C'est un crime que de charger de fers un citoyen romain ; c'est presque un parricide que de le mettre à mort : qu'est-ce donc que de le mettre en croix? »

(2) Les esclaves de Milon firent , sans Tordre de leur m^tre , à son insu , en son absence, ce que chacun aurait voulu qu'en pareille rencontre eussent fait ses esclaves. »

rite ; Tau tre qui se renferme dans celles de la vraisemblance, et qui est la seule oratoire. J^ojez Vérité relative , Hyperbole.

Ainsi , pour l'orateur, amplifier, ce n'est qu'exposer amplement la vérité, ou ce qui lui ressemble , soit pour frapper plus vivement l'esprit ou l'ame de l'auditeur d'une impression qui nous est favorable, soit pour y affaiblir, ou pour en effacer une impression qui nous est contraire.

«En divisant une chose, dit Aristote , on l'agrandit par le seul développement de ses parties» (et il le dit encofe des circonstances qui la distinguent). «Plus une action est difficile et rare, plus elle est grande. Comme si quelqu'un a exécuté une entreprise au-dessus de ses forces, audessus de son âge, au-dessus de ses pareils , seul, ou le premier, ou avec peu de secours, et surtout s'il a fait ce qu'il y avait de plus important; et s'il l'a fait souvent de même. » Voilà des formules di amplification que la vérité même avoue.

C'était là le grand art des anciens orateurs ; et ils en convenaient eux-mêmes : Sumnia laus ehquentiœ amplificare rem ornando. De Orat. 1. 5. C'était là qu'ils se permettaient les expressions les plus hardies, et- presque celles des poètes: Verha prxip&poetarum. De Orat. 1. x- C'était à ce grand caraclère* que l'homme éloquent se distinguait de l'homme simplement disert (i).

(i) Disertiim^ qui posset saivs.aciUe ac diiucider^apud

DB LITTÉRATURE. 2o5

C'était par cette plénitude , par cette abondance de pensées et d'expressions , que ]e style de l'orateur s'élevait au-dessus du style subtil^ aigUy mais effilé y mince y concis , aride y exténué, des philosophes. C'était enfin par là qiie l'éloquence différait de cette plaidoirie aigre et litigieuse y dont le langage était trivialy sec et pau\?rey tandis que celui de l'éloquence était enrichi d'une foule de connaissances ; et d'une affluence de choses pareille à l'abondance qu'on faisait arriver des extrémités de l'empire , pour nourrir le peuple romain (i).

Telles étaient , pour l'éloquence grecque et romaine, les sources de Ynimplification. C'était ^ des hommes à qui les monuments de l'antiquité, ses exemples, ses moeurs, ses lois, ses usages étaient connus; à qui l'histoire de leurs ancêtres était présente à la pensée , qui sortaient des écoles de la philosophie , pleins des idées les plus profondes de morale et de politique , analysées , dis-

mediocreshomines^ ex communi (juadam hominum opinione dicere ; eloquentem vero , qui *mirabilius et magnificeniius aubère posset aicjue omare quœ veliet , omnesque omnium rerum quœ ad dicendum pertinerent fontes anima ac mémoria corUineret, ( De Orat. 1. i • )

( 1 ) Instrumentum hocforense litigiosum , acre , tractum ex n^ulgi opôùonibus^ exiguum sane aique mendicum est,.. Jpparalu nobis opus est et rébus exquisitis undique et collectis, accersitis^ comparatis^ ut tibi^ Cœsar,faciendum €-st ad annum. ( De Orat. 1. 3. )

cutées , agitées dans tous les sens ; qui s'étaient nourris de la lecture , non-seulement des orateurs célèbres , mais des poètes éloquents ; qui avaient traduit , commenté de mémoire ou par écrit , dans leur jeunesse , les plus beaux modèles de l'élocution ou oratoire ou poétique; c'était à de tels hommes^ dis-je , que l'art d'étendre, d'agrandir, d'élever les idées., devenait comme natureL Ils l'employaient dans l'exorde pour se concilier les esprits; dans l'exposition et la preuve, pçur fortifier leurs moyens et affaiblir ceux de l'adversaire; dans la narration, pour la rendre intéressante et persuasive à leur avantage; dans la définition, pour la graver plus avant dans l'esprit des juges, et la soustraire à la discussion d'une logique rigoureuse : Etenùn dejinitioy prir mum reprehenso verbo uno^ aut addito, aut demptOy sœpe extorquetur e manibus (i). De Orat. 1. 2. Ils l'employaient surtout quand il s'agissait d'émouvoir. Eœque causes sunt ad augenduni et ad omandum gras^issiniœ atque plenissimœy quœ plurimos exilas 4^nt... ut... animorum impetus... aut impeïlantur aut reflectantur {2). De Orat. 1. 2*.

> (1) « Car il ne faut souvent que reprendre un mot dans la définition , ou en ajouter, ou en retrancher un, pour nous arracher cette arme de la main. ».

(2) ce Les causes dans lesquelles l'art d'agrandir et d'orner trouve le plus de gravité et de plénitude , sont celles qui présentent le plus d'événements propres à exciter les pas^ sions ou à les réprimer. »>

Googk

DE LITTÉRATURE. 2o5

Et pour la louange et le blâme , ils la regardaient comme le don suprême , le talent propre de l'orateur : Nihil est enim ad exagerandam et ampl^andam orationem accommodatius y quant utrumque horum (laudandi et vituperandi) eumulatissime faeere posse (i). De Orat. 1. 2.

Or, qu'on me dise comment cet art , le triomphe de l'éloquence, una lau$ et propria oratoris maxima, peut être à la portée des écoliers de nos collèges. Qu'on me dise quels sont les faits , quelle est l'espèce de questions politiques ou morales dont un rhétoricien soit assez pleinement insti*uit pour l'amplifier de lui-même par l'accumulation des circonstances , des accidents , des conséquences, des exemples , des causes, des effets , des ressemblances, des contrastes ; par les comparaisons et les gradations du plus au moins, du moins au plus; par l'énumération des parties , et par ces développements de qualités et <le rapports que les rhéteurs ont appelé un amas de définitions.

La bonne manière, je crois, d'exercer à Vamplifieation les disciples de l'éloquence , c'est d'abord de leur en faire lire les modèles à haute voix , et de les laisser , après la lecture , se retracer de souvenir, par écrit, dans une autre langue,

(i) «Rien n'est si favorable à V amplification qne ces deux genres d'élo<juence, la louange et le blâme, lorsqu'on est en état d'en accumuler les moyens. »

2o6 ÉLÉMENTS

ce qu'ils en auront retenu. Que si Ton veut, sur un sujet donné, qu'ils composent d'après euxmêmes , au moins faut-il les j avoir préparés par des études préliminaires et relatives au sujet.

Mais avant que d'en venir là , et tandis qu'ils seront encore attachés au modèle , qu'on prenne soin de le choisir ; qu'on se souvienne qu'il s'agit de la partie la plus développée , la plqs majestueuse de l'éloquence ; et qu'on n'en donne pas pour exemple un mot de Sénèque , ou une épigramme de Martial.

Est-ce une amplification que ce vers de Virgile où il peint en deux mots les chevaux de Turnus :

Qui candore niwes anteirent^ cursihus auras (i).

En est-ce une que cette métaphore prise des flots pour exprimer le trouble du cœur de Pidon ?

• • , • Magnoque irarum fluctuât cestu (î).

Quoi qu'en dise Quintilien , ce n'est point, dans Homère , amplifier l'idée de la force de ses héros , que d'exagérer le poids de leurs armes; ce n'est point amplifier l'idée de la beauté d'Hélène, que de faire changer , à sa vue , l'indignation des vieillards troyens en une tendre admiration. Cette

(i) «Qui surpassaient la neige en blancheur, et les Tcnts en vitesse. »

(2) a Son cœur est agité du grand orage de sa colère. »

manière d'agrandir est une hyperbole passagère; V amplification demande un développement orné. Une amplification poétique est cette peinture sublime de l'état de Didon , lorsqu'elle a résolu sa mort :

At trépida , et cœptis immanibus effera Dido, Sanguineam volvens aciem , niaculisque trenientes Interfusa g^nas, et pallida morte Jutura , Inten'ora domus irrumpit Umina, et^altos Conscendit Juribunda rogos^ ensemque rccludit Dardanium, non hos quœsitum munus in usas (i).

Une amplification poétique, dans Homère, est cette circonstance ajoutée à Tébranlement de la terre sous le trident de Neptune.

L'enfer s'émeut au bruit de Neptune en furie : Pluton sort de son trône ; il pâlit; il s'ëcrie; IJ a peur que ce dieu , dans cet affreux séjour, D'un coup de son trident ne fasse entrer le jour.

Une amplification oratoire , c'est l'éloge de César, dans la harangue pour Marcellus ; et dans' cet éloge , la comparaison de la gloire de vaincre avec celle de pardonner.

Une amplification bien plus' sublime encore

(1) «Didon tremblante, et l'esprit troublé de son effroyable dessein , roulant des yeux rougis de sang , tout le visage frémissant et semé de taches livides , et portant sur le front la pâleur de sa mort prochaine , sort égarée de «son palais , monte snr le bûcher, tire l'épée du Troyen , cette ëpée dont elle-même lui avait fait don pour un tout autre usage. »

ao8 ÉLÉMENTS

dans Toraison pour Ligarius , c'est Féloge de la clémence.

Mais en nous occupant de V amplification qui agrandit , n'oublions pas celle qui diminue. Ecoutons Phèdre excusant le crime de son amour pour Hippoljte.

Toi-même ,< en ton esprit rappelle le passé. C^est peu de t'ayoir fui , cruel , je t*ai chassé : J'ai voulu te paraitre odieuse , Inhumaine. Pour mieux te résister, j'ai recherché ta haine. De quoi m*ont profité mes inutiles soins ? Tu me haïssais plus, je ne t'aimais pas moins. . Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes. J'ai langui , j'ai séché dans les feux , daiis les larmes. Il suffit de tes yeux pour t'en persuader , Si tes yeux un moment pouvaient me regarder.

Écoutons Cicéron diminuant le tort du jeune Cœlius, d'avoir fréquenté une femme perdue; non pas en alléguant , comme le dit Quinîilien , qu'il n'a fait que la saluer un peu trop familier rement , car ce n'est point là sa défense et Quîntilien s'est trompé , mais en avouant sans détour la liaison la plus intime de Cœlius avec Clodia , et en attribuant aux mœurs du temps ce dérèglement d'un jeune homme. « Romains, dit-il, la sévérité àes mœurs de nos ancêtres n'existe plus que dans les livres : les livres même?? où elle est décrite ont vieilli et sont oubliés. Tous les sages n'ont pas regardé comme imcompatibles la dignité et la volupté. La nature a des attraits

DE LITTéRATU&£. âOQ

auxquels la vertu même résiste difiBcilement ; elle présente à la jeunesse des sentiers si glissants ^ qu'il est bien difficile de n'y pas faire quelque chute. Ne regardons plus cette ancienne route de la sagesse y si peu fréquentée au jourdMiui , qu'elle est remplie de buissons. Accordons quelque chose à l'âge. Que la jeunesse ait quelque licence. Ne refusons pas tout à ses plaisirs ; que cette exacte et droite raison ne domine pas toujours; que Tardeur du désir, que la volupté quelquefois en triomphe. Qu'un jeune homme se dispense d'avoir de la pudeur , pourvu qu'il revienne de temps en temps à ses affaires domestiques , à celles du public , à celles de l'État. Après tout, il s'est vu de notre temps, et du temps de nos pères, et du temps même de nos aïeux , nombre de très grands hommes , de très illustres citoyens , qui > après avoir passé la jeunesse la plus brûlante du feu des passions , ont

' montré , dans un âge plus mûr et plus solide , les plus éU^itantes vertus » .

C'est une chose assez étrange que d'entendre Gcéron faire l'apologie du libertinage; m]^is*£(u barreau tout moyen était bon , pourvu qu^-fût bon à la cause.

Uampl^cation est l'ame de l'éloquence de Cicéron, moins serrée ,, moins énergique^, mais plus somptueusement ornée que celle de Démosthène.

■\ Cependant, après les exemples de l'orateur romain dans l'art d'amplifier; après ses. péroraisons

Élém. de Littér. h 14;

2IO ÉLÉMEIfTS

pour Muréna^ pour Ligarius, pour Milon^ et toutes celles où il déploie une éloquence pathétique ; après celle pour SeJctius , où ^ de la condition d'un ho^me de bien dans les grandes places^ il fait une amplification si afQigeante et tnalheu^ reusemeht si ressemblante à la vérité ; après ces accusations contre Verres , où Ton voit le crime renchérir sur le crime : Non enim jurent ^ sed raptorem; nonaduUerum y sed expugnatorem pudicitiœ j non sacrilegum^ sed hostem sacrorum religionumque ; non sicarium, sed crudeUssimum camificem çis^ium sociorunufue in "vestrwnjudicium adduçimus (i); après ces invectives amplifiées contre Gatilioa , contre Pison , contre Antoine ; après tous ces modèle à^amplification\ ei tant d'autres dont Torateur romain abonde , on en peut voir encore dans Démosthène de belles et grandes leçons.

L'éloquence de celui-ci , presque toute adonnée aux ajffaires publiques , est plus austère et moins variée ; mais il ne laisse pas d'y employer à pTPpps cet art d'orner et d'agrandir. On peut le voir d^ns ce plaidoyer où , se disculpant du

(i) « Ce n'est pas U3i voleur, c'est un déprédateur; ce n'est pas un adultère , c'est le persécuteur de la pudicité ;^ ce n'esk pas un sacrilège , c'est l'ennemi déclaré de la reli-^ gion et des autels } ce n'est pas un assassin , c'est le Leur- ' reau le plus cruel dé nos citoyens etdeàos allies,' que nous amenons deyant vous.» . .!:/.,. r * i " ': i

DE LITTÉRATURE. 2il

malheur^ de la bataille de Ghéronée et du con* seil qu'il avait donné de faire là guerre à Philippe, il jure ( non pour engager les Athéniens à la renouveler encore , comme l'a cru Longin , car Philippe était mort , et Alexandre avait soumis l'Asie ; mais , comme je l'ai dit , pour se justifier d'avoir conseillé cette guerre ), il jure par les mânes des grands hommes qui, pour la défense de la liberté^ sont mortâ dans les batailles de Marathon^ de Platée , de Salamine et d'Artémise , et qui re-r posent dans les tombeaux publics ; il jure , dis*-je , qu'en se dévouant pour le salut> du reste de la Grèce , les Athéniens n'ont point failli , et n'ont fait que suivre en cela les exemples de leurs ancêtres.

C'est là qu'après avoir justifié et ses conseils dans la tribune, et sa conduite dans les affaires, Démosthène termine ainsi son éloquente apologie : ce Après cela , vous me demandez , Escihin^ , pour quelles vertu3 je prétends qu'on me décerne des couronnes. Moi, sans 'hésiter,, je réponds : Parce qu'au milieu de nos magistrats et de nos orateurs , que Philippe et Alexandre ont univers sellement corrompus , à commencer par vous , je Àuis le seul que ni con joiîctures délicates , ni paroles engageantes , ni promesses magnifiques , ni espérance, ni crainte, ni faveur, ni rien au monde, n'a jamais pu pousser ni induire à rien relâcher de ce que je croyais favorable aux droits et aux intérêts de la patrie ; parce qu'autant de fois que

212 ÉLÉMEIHTS

j'exposai mon avis, ce ne fut jamais comme vous, en mercenaire, qui semblable à une balance, penche du côté qui reçoit le plus ; mais qu'éternellement un esprit droit , juste et incorruptible dirigea toutes mes démarches; parce qu'enfin, appelé plus qu'aucun homme de mon temps aux premiers emplois , je les exerçai tous avec une religion scrupuleuse et une parfaite intégrité : c'est pour cela que je demande iqu'on me décerne des couronnes. »

La manière dont Démos thëne agrandit les objets ne tient jamais à l'imagination ; elle consiste à donqer à ses raisonnements de l'ampleur , de la force et de la dignité. Il étend moins qu'il n'approfondit ; il grave au lieu de peindre ; et , pour changer d'image , il déploie ses bras avec moins de grâce , mais il les serre avec une vigueur plus nerveuse que Cicéron.

Parmi les orateurs modernes (j'entends parmi les orateurs chrétiens), les amplifications ne sont que trop fréquentes^ mais dans le nombre , il en est d'admirables ; il s'agit de faire un bon choix. Celles de Bourdaloue , comme celles de Démosthène , sont des raisonnements appuyés et fortifiés ; celles de Massillon , des développements de pensée , des effusions de sentiment : l'un et l'autre sont des modèles.

C'est dans les oraisons funèbres que YampUfication a le pliis de luxe et de pompe. Dans Fléehier, l'exorde de Turenne; dans Bossuet, les

révolutions de la fortune d'Henriette , l'éloge de Conaé, et cent autres morceaux^ sont des chefsd'œuvre de ce genre. De tous nos orateurs, Bossuet est celui qui a le " mieux connu l'art d'agrandir : c'était le sceau de son génie,

Mais dans cet art, les poètes, surtout, sont de grands maîtres d'éloquence : et qui enseignera mieux à donner de la grandeur et de la maj.esté à un sujet que l'exposition de Brutus ?

Destructeurs des tyrans , vous qui n^avez pour rois Que les dieux de Numa , vos vertus et nos lois ; Enfin notre ennemi commence à nous connaître. Ce superbC' Toscan qui nous parlait en maître , Porsenna, de Tarquin ce formidable appui, Ce tyran , protecteur d'un tyran comme lui. Qui couvre de son camp les rivages du Tibre ,. Respecte le sénat et craint un peuple libre ^, etc.

Qui enseignera mieux à amplifier une action que la harangue de Cinna à ses conjuré^ ?

Je leur fais le tableau de ces tijstes batailles,, Où Rome , par ses mains , déchirait ses entrailles ^ Où l'aigle abattait l'aigle , etc.

Qui enseignera mieux à aggraver le malheur par l'accumulation des circonstances , que le monologue de Camille , terminé par ce mouvement d'indignation si sublime et si déchirant ?

Mais ce n'est rien encore auprès de ce qui reste. On demande ma joie en un jour si funeste ; Il me faut applaudir aux exploits du vainqueur , £t baiser une main qui me perce le cœur !

2l4 ÉLÉMENTS

En un sujet dé pleura si grand , si légitime , Se plaindre est une hont«, et soupirer un crime. Leur brutale vertu yeut ^u'on s'estime heureux ; Et si l'on n'est barbare 9 on n'est point généreux.

Qui enseignera mieux enfin que Phèdre , dans sa jalousie y à tirer des contrastes tout ce qui peut contribuer à rendre une situation plus cruelle et plus accablante? -

Œnone , qui l'eût cru ? j'avais une rivale. .« • . • Hippolyte aime , et je n'en puis douter. Ce farouche ennemi , qu'on ne pouvait dompter , Qu'offensait le respect, qu'importunait la plainte. Ce tigre, qucr jamais je n'abordai sans crainte, Soumis , apprivoisé , reconBait un vainqueur : Ajricie a trouvé le chemin de son cœur. ... Hélas l ils se voyaient avec pleine licence ; Le Ciel de leurs soupirs approuvait l'innocence ', Ils suivaient sans remords leur penchant amoureux ; Tous les jours se levaient clahrs et sereins pour eux ; Et moi , triste rebut de la nature entière , Je me cachais au jour , je fuyais la lumière. La mort est le seul dieu que j'osais implorer. J'attendais le moment où j^allais expirer : Me nourrissant de fiel , de larmes abreuvée , Encor dans mon malheur de trop prés observée , Je n'osais dans mes pleurs me noyer à loisir , Je goûtais en tremblant ce funeste plaisir; , ' Et sous un front serein déguisant meS alarmes , l\ fallait bien souvent me priver de mes larmes.

Celui de tous les poètes qui a le plus agrandi les objets, Homère, abuse quelquefois de cette liberté accordée au génie ; mais dans le g" livre

DE LITTÉRATURE. 2 le

de l'Iliade , on trouvera deux des plus beaux modèles de V amplification oratoire <{ue nous ô&Ve Tantiquité ; je parle du discours d'Ulysse et de la réponse d'Achille. '

Virgile, plus sage qu'Homère ,plus continuelV lement , plus vraiment éloquent , est parmi les anciens , pour Y amplification , ce que Racine est parmi nous : ce sont là les livres classiques d'un jeune homme qui aspire à la haute éloquence. J'y joins le théâtrelde Voltaire , jusqu'à Taricrèdé inclusivement ; et dans le cabinet du jeune élève^, je les place tous trois auprès' de Démostfaène , de Gicéron , de Màssillon et de Bossuet.

C'est là, bien mieux que dans les formules dés rhéteurs, qu'il verra de combien de maniérée Vamplifiecf^tion se varie ; ou plutôt que , dans la nature , les formes et les sources en sont inépuisables, et, comme dit Longin, divisibles à l'inïîïii.

Mais parmi ces espèces , il n'y en a aucune qui soit amplification de mots. '

Colonia donne pour telle cette apostrophe, la plus vive , la plus éloquente péiit-être qui soit dans Cicéron : « Et toi , Tubéron , que faisais-tu de cette épée nue à la bataille de Pharsale ? quel était le flanc que cherchait la pointe de ce fer ? à quel dessein avais^tu pris les amAs? où tendaient ta pensée , tes yeux , ta main , l'ardeur qui t'animait? quel était l'objet et le but de tes désirs et de tes vœux ? »

Cicéron parlait devant César; il lui peignait

ai6 ÉLÉMENTS^

l'accusateur de Ligarius ; il le lui faisait voir tout occupé lui-même à le chercher dans la mêlée , à lui plonger Tépée dans le sein ; et le rhéteur ap'pelle cela une amplification de mots ! Sans doute , gladius y mucro y arma ; sensus ^ mens , animus j cupiebas , optabas , sont des mots synonymes; mais comment ce rhéteur n'a -t- il pas vu que des synonymes, gradués par leur emploi dans Texpression, redoublent la force de la pensée , et que cette gradation ne fait qu'exprimer celle de l'idée et du sentiment?

Lorsque Longin a défini V amplification un accroissement de paroles , il y a donc compris la pensée : V amplification, sans cela, ne serait rien que de l'enflure. Mais quoi qu'il en soit de la définition de Longin, celle de Cicéron est expresse et non équivoque : Vehementius quoddam dicendi gehus y quo rei veldignitatem et ampUtudinem , vel indignitatem et atrocitatem, pondère "verborum et enunieratione circumstantiaruni demonstramus (i). Il ajoute , qu'en amplifiant , il faut éviter les petits détails : Nihil tenuiter enucleandumj et surtout les paroles vides : "vitandas vacuas voces ^ et inanem verborum sonitum.

La première règle de V amplification sera donc J ,

(i) «Cest un genre de discours plus véhément, dans lequel ^ par ïa force des paroles et l'énuméralion des circonstances, nous démontrons ou la dignité et la grandeur d'une action , ou son indignité et son atrocité. »

que le sujet en soit digne. « Il n*y a point de figure plus excellente , nous dit Longin , que celle qui est tout-à-fait cachée, et lorsqu'on ne reconnaît point que c'est une figure. » Tel est le naturel de Y amplification y lorsque le sujet la soutient. Si elle est déplacée , elle est froide ; si eUe est démesurée, elle est ridicule ou choquante. C'est, comme disait Sophocle , ouvrir une grande bouche pour souffler dans un chalumeau.

La seconde règle, c'est que le fait ou le fond de l'idée soit solidement établi; car V amplification y qui porte à faux , n^est qu'une déclamation vaine :. il y en a beaucoup de ce nombre.

La troisième règle est que V amplification wse lie à la preuve , et y ajoute. L'art d'embellir un discours sérieux est le même que l'art d'orner un édifice : c'est de rendre l'utile et le nécessaire agréables , et de faire servir la décoration à la solidité. Columnœ y et templa et porticus sustinentj tamen hahent non plus utiUtatis quam digiiitatis. Capitula fastigium istud , et cœterarum œdium , non venustas sed nécessitas ipsafabricata est (i). Deorat. 1. 3. Tout le reste est déclamation.

Quand on dit tout ce quon doit dire y on n'am-

(i) « Les colonnes soutiennent les temples et les portiques , et cependant elles n'ont pas moins de dignité que d'utilité. Ce beau faite du Capitole, ainsi que de tant d'autres édifices , ce li'cst pas la magnificence qui l'a construit^ c'est la nécessité. ». * -^

2j8 éléments

pl^ pas, dit Voltaire; et après avoir cité ces

beaux vers de Virgile :

iVatr eratj et pladdum earpehant/ètsa toporem Corpora^ etc. '

il ajoute : « Si la longue descriptioa du règne du sonuneil dans toute la nature ne faisait pas un contraste admirable avec la cruelle inquiétude de Didon , ce morceau ne s^^ait qu'une anipUfir cation puérile : c'est le mot ut 'non mfelix aninU Pliœnissa, qui en fait le charme. »

Rien n'est plus vrai; mais cela prouve que Y amplification est un défaut lorsqu'elle est sans objet , et une beauté lorsqu'elle est bien placée. Quand on a dit tout ce qu^on doit dire , on dit plus que l'idée vague ou précise ne dirait elle-même ; et la présenter aux esprits» avec tous les traits qui peuvent l'agrandir , l'élever i la rendre plus sensible et plus intéressante , c'est ce qu^on appelle , amplifier. Ce beau rôle de Phèdre , que Voltaire donne pour exemple > n'est lui-même qu'une éloquente ampl^cation de ces mots : J^aime y je sms coupable , je le suis nkdgré moi : j'aime ; et ma rivale est aimée.

Quant aux défauts qu'on observera dans ce genre de composition , de la part* des jeunes élèves, les principaux seront la stérilité, la futilité , la timidité, la surabondance, et l'audace.

La stérilité est affligeante ; mais il n'en faut pas désespérer. La cultuj^e et-lîétude peuvi^^n être le remède. On prend trop •^duvent pc^j^^n

DE lilTTÉRATURE. SJQ

manqne d'esprit, ce qui n'est qu'un manque d'idées.

La futilité est bien pire ; car celui qui attache de l'importance à des ïninuties, qui ampUfie des bagatelles , qui veut faire valoir des riens , a rarement le sens droit, l'esprit juste , et le talent de la vraie éloquence. '

La timidité n'est souvent, dans un jeune homme heureusement doué , que le sentiment trop^vif de sa faiblesse ou des difficultés de l'art : il faut estimer, en lui cette défiance modeste , l'en louer > et l'en corriger*

La surabondance est un excès qu'Antoine aimait dans ses disciples, f^oh ^e efferat in adolescente fœcunditas. Mais il voulait aussi qu'on modérât cette première végétation , comme celle des blés naissants , lorsque l'herbe en est trop épaisse. In summa vhertate inest bixuries quœdemi y quce stylo depascenda est.

Il faut aussi, dans un jeune homme, réprimer l'emportement de l'expression conune celui de la pensée; et, soit avec une imagination trop fougueuse, soit avec un esprit trop craintif et trop lent, imiter Isocrate , qui employait, disaitil , selon le génie de ses élèves , ou la bride , ou les éperons ; Alteruni enini exsidtantem verhorum audacia reprbnebat; alterum cwictantem et quasi "verecundantem excitabat (i).

(i) « Dans l'un , il réprimait Taudace des paroles ; dans l'autre, il excitait Firrésolution et la timidité. »

« Le genre d'éloquence auquel Vampl^cation convient le mieux , dit Aristôte , c'est le genre démonstralif ; mais elle doit porter sur des faits reconnus , de façon qu'il ne reste plus qu'à les orner et à les agrandir. >*

Ampoulé. "Leprojicit ampidlas d'Horace semble avoir donné lieu à cette expression figurée. On appelle un stjle, un vers, un discours ampoulé y celui où l'on emploie de grands mots à exprimer de petites choses ; où la force de l'expression se déploie mal à propos ; où la parole excède la pensée , exagère le seiitiment.

Il n'est point d'expression dont l'énergie ou l'élévation ne trouve sa place dans le style : mais il faut que la grandeur de l'objet y réponde ; et de la justesse de ce rapport, dépend la justesse de l'expression. Qu'un autre que Phèdre pensât que son amour pût faire rougir le soleil , ce serait du style ampoulé. Mais après ces vers :

Noble et brillant auteur d^nne illustre famille , Toi , dont ma mère osait se vanter d'être fille y

il est tout simple et tout naturel que la fille de Pasiphaé ajoute :

Qui peut-être rougis du trouble où tu me vois.

Il n'est pas moins naturel que la fille de Minos , juge des morts , se représente son père épou-

vanté du crime de sa fille incestueuse , et laissant tomber , en la iM)yant , l'urne terrible dé ses mains : ,

Misérable ! et je vis ! et je sontiens la vue De ce sacre soleil dont je suis descendue ! 'J'ai pour aïeul le père et le maître des dieux ; lie ciel , tout l'univers est plein de mes aïeux : Où me cacher? Fuyons dans la nuit infernale. * Mais que dis-je? mon père j tient Purne fatale. Le sort, dit-on , l'a mise en ses sévères mains : Minos juge aux enfers tous les pâleshymains. • Ah ! combien frémira son ombre épouvantée Lorsqu'il verra sa fille 9 à ses yeux présentée > Contrainte d'avouer tant de forfaits divers , Et des crimes peut-être inconnus aux enfers ! Que diras-tu , mon père , à ce spectacle horrible ? Je crois voir de ta main tomber l'urne terrible.

De même , après le festin d'Atrée j'opère d'Agamemnon , qui fit reculer le soleil , il n'y a aucune exagération à supposer que Cly temnestre , pour un crime qui lui paraît semblable , dise au soleil :

Recule. Us t^ont appris ce funeste chemin.

L*art d'élever naturellement le style à ce degré de force , consiste à y disposer les esprits par des idées qui autorisent la hauteur de l'expression.

Le Moi de la Médée de Corneille est sublime , parce qu'il est dans la bouche d'une magicienne fameuse : sans cela il serait extravagant et ridicule.

222 ÈhÈUEVTS

De même il n'appartient qu'à la Gorgone de dire :

Les traits que Jupiter lance du haut tles cieux , IiTont rien de plus terrible Qu'un regard de mes yeux.

De même ce vers dans h, bouche d'Octave,

Je suis mahre de moi « comme de l'unirers.

n'est qu'une expression noble et simple. De même après ces^ vers ,

Je n'appelle plus Rome un enclos de murailles y Que ses proscriptions comblent de funérailles;

Sertorius peut ajouter :

£t comme autour de moi j'ai tous ses yrais appuis , Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis.

Dans une tragédie de Pf^arvîck, l'auteur crut imiter Corneille en disant ,

Transportons l'Angleterre au milieu de la France ;

mais le parterre s'écria , en faisant un vide : Place à V Angleterre.

Le style ampoulé n'est donc jamais qu'un style élevé outre mesure.

On a dit , des plaines de sang^ des montagnes de morts ; et lorsque ces expressions ont été placées, elles ont été justes. Qui jamais a reproché de l'enflure à ces deux vers de la Henriade ?

Et des fteuves français les eaux ensanglantées y Ne portaient que des morts aux mers ëpouyantëes.

Longin, dans son Traité du sublime^ cite comme une expression ampoulée : Vomir contre le ciel ; mais si Ton dit de Tjphœe , qu'il a vomi contre le ciçl

Les restes enflammés de sa rage mourante ,

Fexpression est naturelle.

Dans la tragédie de Théophile^ Pjrame, croyant qu'un lion a dévoré Thisbé , s'adresse à ce Ûon , et lui dit :

Toi 9 son vivant cercueil , reviens me dévorer. Cruel lion, reviens; je te veux adorer. S'il faut que ma diéesse en ton sang se confonde ,, Je te tiens pour Tautel le plus sacré du monde.

Voilà ce qui s'appelle de V ampoulé : l'exagération en est risible à force d'être extravagante. En général^ le ridicule touche au sublime^ et pour marcher sur la limite qui les sépare sans la passer jamais^ il faut bien prendre garde g soi. « Dans le haut style , nous dit Longin , rien de si difficile à éviter que l'enflure. »

Mais c'est une erreur de penser que les degrés d'élévation du style soient marqués pour les divers genres. Dans le poème didactique, le plus tempéré de tous, Lucrèce et Virgile se sont élevés aussi haut qu'aucun poète dans l'épopée.

Lucrèce a dit d'Epicure : « Ni ces dieux , ni

224 iKÉMENTS

leurs foudres , ni le bruit menaçant du ciel en courroux ne purent Tétonner. Son courage s'irrita contre les obstacles. Impatien^t de briser l'étroite enceinte de la nature , son génie vainqueur s'élança au-delà des bornes enflammées du monde ^ et parcourut à pas de géant les plaines de l'immensité. »

On sait de quel pinceau Virgile , dans les Géorgiques , a peint le meurtre de César.

La Fontaine lui-même y dans l'apologue j a pris quelquefois le plus haut ton : il a osé dire du chêne ,

Celui de qui la tète au ciel ^tait voisine ,

Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.

Il a osé dire , en parlant de l'astrologie :

Quant aux volontés souveraines De celui qui fait tout, et r^en qu'avec de3sein ; Qui les sait , que lui seul ? Comment lire en son sein ? Aurait-il imprimé sur le front des étoiles Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles ?

Et de ce ton sublime il se rabaisse au ton familier.

Quand l'enfer eut produit la goutte et l'araignée, McKS fiUeSy leur dit-il , etc.

Le naturel et la vérité sont de l'essence de ^ous les genres : il n'en est aucun qui n'admette le plus haut style, quand le sujet l'élève et le soutient;; il n'en est aucun où de grands mots

vides de sens, des figures exagérées, des images qui donnent un corps gigantesque à de petites pensées , ne fassent de l'enflure , et ne forment ce qu'on appelle un style ampoulé.

L'épopée, la tragédie, l'ode elle*- même, ne demandent plus de force et plus de hauteur dans les idées , les sentiments , et les images, qu'autant que les sujets qu'elles traitent en sont plus susceptibles , et que les personnages qu'elles emploient sont supposés avoir plus de grandeur dans l'ame et d'élévation dans l'esprit. ^

Il en est de même de la haute éloquence : tout doit y être vrai , ou ressemblant au vrai; et nonseulement les figures, mais les mouvements oratoires, sont tous soumis à cette règle. Métaphore , exclamation, imprécation , apostrophe, prosopopée,hypotypose, tout ce qu'il y a de plus véhément devient froid , tout ce qu'il y a de plus noble et de plus sérieux devient grotesque et ridicule , dès que le £aux, l'outré, l'enflure enfin s'y fait apercevoir. Or la vérité relative dont il s'agit , est. dans le rapport de proportion , non-seulement dji style avec la chose , mais du style avec la personne dont on parle , ou qui parle elle-même. Rien n'est si accablant dans la réplique que le ridicule: jeté sur une emphase déplacée. C'est à cette disconvenance du langage avec l'orateur, que Démosthène s'est attaché dans sa' harangue pour la couronne , en réfutant la péroraison d'Eschine , son accusateur.

ÈUm. de Littér. /. 15

^ 0 tfivve ! ô soMl ! ô vertu ! avait dit Eschine ; et TOUS y $ouroe du juste disceroement , lumières naturdilesy lumières acquises, par où nous démé-* Ions le bien d'avec le mal , je vouâ eu atteste : j 'ai démon mieux secouru FÉtat, et demou mieux plai4é sa cause. »

Ce n'était là qu'un lieu commun , qu'une- dé-* damation annulée y que la conduite et les mœurs d'ËscluyQ# ne reodaÂeat pas Iwt imposante. Au^si de quel tao Démosthène j répondit !'

« Que pensez* vous, dit-il aux juges, de cet histriQu travesti, qui, comme dans une pièce tragique , s'écrie : O terre ! ô soleil ! ô vertu ! qui invoque les lumières ruUiireUes et les lumières acquises y qui nous éclairent sur le discernement du bien et dfJk mal? car je ne surfais point ; vous l'avez^ eiMiendu proférer de telles parolesw. Vous , Espbine , le réceptacle de tous les vices , par où , vous et les vôtres , avez-vous quelque oommei?ce avçc la vertu? par où discernez -vous le bien d'ayec le mal? dans quelle source avez-vous puisé ce tajeat lumineux? par quel endroit l'avez-vous mérité? et de quel droit f»*ononcez*vous le nom de lumièrea acquises? »

0»,voit: par cet exem^e., qu'une raison solide vaut mieux que cent exclamations, vague^ : flèches bruyaotas, lEa^^ émoussées, qu'on, se renvoie, tour à. tour ,'. et qui ne portant aucune atteinte» <^li'il . me soit permis d'achever en deux mots eeite métaphore , et de conclure qu.'il ne suffit

pas qu'un trait d'éloquence ait de» pluxQiesf ^ qu'il faut encore qu'il sok am^éd'un fer bieè a%uisé^ qu'il ait un vol mesuré à son but, qu'une main sûre le décoche, et qu'un œil juste le conduise. Mais cette justesse est l'accord le plus rare du génie et de la raison. .

Ai^AGRéoiiTiQUE. Genre de poésie lyrique dont la grâce est le caraetero^oet qm> reé{»re la volupté? '

Qu'Horace ait imité Anacréon dans quelquesunes de ses odes, que, dans ùb siècle non moins poli que celui d'Auguste, qiiélqiîes-unsde nos poètes français , parmi les déUces des festins et les plaisirs de la galanterie , aient eu , dans leurs chansons, cet enjouement,: ce tour^elég^nt et facile , ce naturel , cet abandon aimable dé la poésie anàcréontique , on n'en est point surpris; maisque , long- temps avant que la politesse eût formé le goût, l'on trouve dans nos anciens poètes des morceaux dignes d' Anacréon, c'est là cequi étonne agréablement, comme lorsque dans un hameau on rencontre la grâce , fiUe de la nature , unie à.la rusticité. Quoi de plus anàcréontique ^ par exemple , que ce songe de Miarot ?

La nvlt passée , en mont lit je songeois Qu'entre mes bra» tous teliois nuànu; ^ Mais au réyeil se rabaissa la joie De mon d&ir, eu dozmtfnt avenu.

228 ÉhÛUENTS

• Ad^ne je suis Ters Apollon venu , Lui demanda qu'avieiidroit démon songe* Lors lui 9 jdoux de toi , longuemenl songe y Puis me 'répond : Tel bien ne peux avoir^ Hélas f m'amour , fais-lui dire mensonge -, Si confondras d'Apollon le savoir.

Quoi de plus digne encore d'Anacréon, que ces vers du même poète , parlant à deux de ses rivaux î

Demandez*TOQ8 qui me fait glorieux ?

Hélène a dit , et j'en ai bien mémoire y •

Que de nous trois elle m'aimoit le mieux.

YoiU pourquoi j'ai tant d'aise et de gloire.

Vous me direz , qu'il est assez notoire

Qu'elle se moque , et que je suis déçu. x

Je le sais bien^ mais point ne le yeux croire ;

Car je perdrais l'aise que j'ai reçu.

Enfin n'est-ce pas Anacréon lui-même qu'on croit entendre dans ce. madrigal , le chef-d'œuvre db la naïveté ingénieuse?

Amour trouva celle qui m'est amère , (Et j'y étais , j'en sais bien mieux le conte ) : Bonjour , dit-il , bonjour , Vénus ma mère. Puis tout à coup il voit qu'il se mécompte, Dont la couleur au visage lui>monte , D'avoir failli honteux , dieu sait combien. Non, non, Amour, ce dis-je, n'ayez honte : Plus clairvoyant que vous s'y trompe bien.

C'est de Catulle que Marot avait appris à imiter Anacréon; et son génie était plus analogue à celui de ces deux poètes , qu'au tour d'esprit de

Martial; qu^i a souvent traduit, mais non pas aussi bien qu'il a imité Catulle.

Las ! il est mort (pleurez-le, damoiselles).

Le passereau de la jeune Màupas.

Un autre oiseau , qui n'a plume quWx ailes |

L'a dévoré. Le connoissez-yous pas?

C'est ce fâcheux Amour, qui , sans compta ,

Arecque lui se jetoit au giron ' "

De la pucelle , et yoloît environ

Pour l'enflamber et' tenir en détresse*

Mais par dépit tua le passerun ,

Quand il ne sut rien faire à la maîtresse.

Marot n'^st pas le seul de nos anciens poètes qui ait pris lé style ànacréontique\, quoique à vrai dirie, aucun ne Tait eu comme lui. Ecoutez cette ode à Vénus : elle est de Du Bellai^ éhânoine de l'Eglise de Paris,

Ayant y après long désir , Pris'de ma' douce ennenye Quelques arrhes du plaisir Que sa rigueur me dénie ; Je t'offre ces beaux œillets, Vénus , je t'offre ces roses , Dont les boutons vermeillets Imitent les lèvres closes Que j'ai baisé par {rois fois , Marchant tout beau dessous l'ombre De ces buissons que tu vois ; < Et n'ai su passer ce nombre , Pour ce que la mère étoit Auprès dé là , ce me semble , Laquelle nous aguettoit.

De peur encore j'en tremble»

23o ÉLÉMENTS

Or je te donne ces flenn ; Mais si tu fais ma rebelle ->

Aussi piteuse à mes pleurs Coiçme à pey yeux elle est belle , tJn myrte ^c dédirai Dessus les riyes de Ivoire , Et sûr l'ëcorce écrirai Ces quatoe yers 4 ta gloire :

c TJd amant, sur ce bçrd-ci»

• A Vénus consacre et donn/e 9 Ce myrte, et lui donne aussi 3» Ses troupeaux et sa personne 9 «

Au nom de Ronsard, on croit voir fuir les grâces, et surtout les grâces anacnporiUques. On TE lire pourtant ide ce Ronsard dem^ mprceaux dont Tun me semble digne de Cl^tullQ, et l'autre d'Anacréonr

Voici les bois que ma jeune Angelette

Sur le printemps réjouît de son chant j •

Voici les fleurs où son pied ya marchant ^

Quand à soi-même elle pense seulette-«»

Ici , chanter; là , pleurer je la tî;

Ici y sourire; et là, je fu^ ravi

De ses discours pw lesquels je tfôtviç;

Ici, s'asseoir; là, je U vis danser»

Sur le métier d'un si vague peiiser^

Amour ourdit la trame de ma >ie«

Cette simplicité naïve ne vaut-^elle.pas ces tournures métaphysiques <jue le sentiment ne connut jamais ? Ne vaut-elle pas le reproche qu'un amant adresse à son cœi^r dans ç^ piadrigal de Boileau?

DE LITTÉRATURE. 23l

Voici les lieux charmants , où mon ame ravie

IPassait , à contempler Silvie y Ces tranquilles moments , si doucement perdus. Que je l'aimais alors ! que je la trouvais belle ! Mon cœur, vous soupirez au nom de l'infidèle : Avez-vous oublié que vous ne l'aimez plus ?

Cesl bien ici que le Misanthrope dirait :

Ce n'est que jeux de mots , qu'affectation pure , Et ce n'est point ainsi que parle la nature.

J*entehds les zélateurs de Boileau s^écriér que je lui préfère Ronsard. Non , messieurs : ïïdnàard n*a fait ni le Lutrin y iii V Art poétique; mais il a fait un sonnet où il y a du naturel et de la sensibilité ; et Bpileau a fait un madrigal où il n'y a que de l'esprit.

Ce même Ronsard a fait aussi une jolie ode anacrébntique i et comme elle n'e^t pas longue^ je la transcris encore. v

mignonne^ allons roif si la rose ^ Qui ce matin avait dëclose Sa robe de pourpre au soleil , N'a point perdu, cette vêprée , Les plis de sa robe pourprée Et son teint au v6tre pareil.

Las ! voyez comme en peu d'espaMe ^ Mignonne , elle a dessus la place Toutes ses beautés laissé choir \ O vraiment marâtre nature , Puisqu'une telle fleur ne dure Qne du matthi jusques au soir !

232 ÉliÉMBHTS

Donc , si Yoas me croyez , mignonne, Tandis que votre âge fleuronne Eu sa plus yerte nouveauté , Cueillez , cueillez votre jeunesse :

Comme à cette fleur, la vieillesse Fera ternir votre beauté.

Quelle di£féreiice j avait-il donc entre les poètes de ce temps-là , et ceux d'un siècle où le goût fut plus épuré? La justesse et la sûreté du discernement et du choix. L'homme de talent, que le goût n'éclaire pas , fait bien de temps en temps , lorsque l'idée ou le sentiment lui commande, lorsqu'un petit tableau , que lui présente sa 'pensée , porte avec lui son caractère et sa couleur ; et plus ce poète a de naturel , plus souvent il écrit comme ferait l'homme de goût. Mais à côté d'un morceau exquis , on en trouve chez lui vingt de mauvais , qu'il croyait bons , et que l'homme de goût rejette. Marot conte souvent comme a fait depuis La Fontaine ; mais La Fontaine est toujours , pour le moins , aussi bon que Marot quand ^il est excellent.

Au reste , partout où une certaine philosophie naturelle sera assaisonnée d'enjouement, la seule verve de la gaieté , la seule grâce de l'indolence , feront produire des chansons anacréontiques. En voici une qui , quoique chinoise , ne laisse pas de ressembler assez aux poésies d'Anacréon.

« Que m'importe que les diaipants brillent d'un éclat plus vif que le cristal et le verre? Ce qui

DE lilTTÉHATURE, 235

me frappe , c'est qu'ils ne perdent rien de leur prix pour être dans l'argile. Il eii est de même du vin. n est aussi, bon dans une lasse de terre que dans la plus belle coupe de jaspe. Le vin est Tappui de la vieillesse , la consolation de ses maux ; plus j'en bois, plus je ris des vains soucis qui tourmentent des dormeurs éveillés. L'empereur , sur son trône, trouve- 1- il le vin meilleur que moi ? Si son cœur est empoisonné de vices , cent rasades ne lui ôtent pas un remords ; et une seule me donne cent plaisirs. Les riches boivent pour boire ; et moi , pour apaiser ma soif. Buvons , amis , à tasse pleine. La joie de nos repas n'a jamais coûté un soupir à. la vertu. L'Amitié et la Sagesse sont assises à nos côtés. La bouteille à la main , écoutons leurs leçons.'C'estàtableque Chuss ( sage empereur chinois ) ireçut leurs couronnes immortelles. Buvons comme lui, et leur main. couronnera notre front. »

Si telle est là philosophie à la Chine , les sages y sont assez; heureux.

Anâ.lo6ie dit style. Sans compter l'accord de la parole et de la pensée, qui est la première règle de l'art de parler et d'écrire , nous avons encore dans le style plusieurs rapports à observer , lesquels peuvent être compris sous le terme à^analogie.

Par V analogie du style en lui-même , on entend

254 BhÉHB^TS

l'unité de ton et de couleur. Le lang^^ â différents tons y celui du i>as.peuple , celui da*peuple cultivé ^ celui du monde et de la cour , qu'on aj^peSUe /aniiliernoble, celui de la haute éloquence , celui de la poésie héroïque y et dans tout cela une infinité de gradations et de nuances qui varient encore selon les âges , les conditions y et les moenÊirs.

Par l'unité de ton et de couleur ^ on ne doit pas entendre la monotonie; le style pent être homogène, sans uniformité. C'est dans la variété des mouvements et des images que consiste la variété du style. Les tons différents dont je parle , sont à la longue ce que les divers modes sont à la musique ; chaque mode a son système de sons analogues entre eux ; chaque style a de même tm cercle de mots* de tours, et de figures qui lui conviennent , et dont plusieurs ne conviennent qu'à lui. C'est dans ce cercle que la plume 'de l'écrivain doit s'exercer; et plus elle y conserve de liberté , de vivacité et d'aisance , plus , dans ces limites étroites , le style a de variété.

Le ton le plus aisé à prendre et à soutenir , après celui du bas peuple , c'est le ton de laliaute éloquence et de la haute poésie ; parce qu'il eist donné par les bons écrivains , et qu'il ne dépend presque plus des caprices de Fusage. Un homme au fond de sa province peut ^ en étudiant Racine, Fénélon et Voltaire , se former au style héroïque.

Le ton le plus difficile à saisir et à observer avec justesse , est celui du famttier noble ; parce

DE LITTéRATUKB. 235

qu'il est le plus sujet de tous aux, variations de la mode y que les couleurs en sont aussi délicates qiie dbiaugeautes , et que , pour les apercevoir, il faut un sentiment très fin et habituellement exercé. C'est sur quoi les gens du monde sont le plus édairés et le moins indulgents : toute la sagacité de leur esprit semble appliquée à remarquer les expressions qui s'éloignent de leur usage , ou I^utot, sans étude et sans intention , ils en sont fmppés comme par instinct; ^t les bienséances de stjle ont en eux des juges au^si sévères que les bienséances de mœurs. Voilà pourqucû un ouvrage dans le genre familier noble ne peut guère être bien écrit, dans notre langue, qu'à Paris, et par un homme qui vive habituellement dans cette société choisie qu'on appelle le monde. C'est encore moins par la diversité dès tons , que par l'inc^ertitude et la variation continuelle de leurs limites , qu'il est difficile d'observer , en écrivant , une parfaite analogie de stjle. Parler la langue simple de l'honnête bourgeois , sans tomber jamais dans celui du bas peuple ; parler le langage noble et familier de la cour et du monde, sans s'élever jusqu'au ton de la poésie et de réloquence, sans s'abais^r jusqu'au ton bourgeois ; donner à chacun la couleur et la nuance qui lui est propre , et conserver sans monotonie cette analogie constante , dans le degré de noblesse ou de simplicité qui lui convient : voilà l'extrême difficulté.

236 'iLÉMENTS

A mesure qu'une langue se polit , que le goût s'épure , les divers stjles se divisent et leur cercle se rétrécit. Le goût leur faisant le partage des termes et des tours propres à chacun d'eux , une partie de la langue est réservée à chacune des <ilasses dont nous avons parlé , une partie aux arls et aux sciences ^ une partie au barreau , une partie à la chaire et aux ouvrages oBystiques ; la prose métie est obligée de céder aux vers une foule d'expressions hardies et fortes > qui Fauraient animée ^ennoblie > élevée, si l'usage les y eût admises.

Bien des gens regrettent la langue d' Amyot et de Montaigne , comme plus riche et plus féconde; c'est qu'elle admettait tous les tons : mais elle les confondait tous. Le goût , qui les a^émélés , a rendu l'art d'écrire plus difficile, mais plus savant , plus habile à tout exprimer. Il jetait impossible que, sans distribuer ses tons, ses couleurs , ses nuances , 'cette langue pût §e donner un Molière et un Bossuet, un Racine et un La Fontaine.

. On a prétendu que la diversité des tons , dans une langue , tenait à la distinction des rangs. Mais la nature à ses distinctions, ainsi que l'usagé et la mode. L'égalité civile n'exclut pas la noblesse des idées et des images. Cratinus et Sophocle, Plaute et Pacuvius étaient républicains, et n'avaient pas le même ton. En comparant . Lucrèce avec Térence , les satires d'Horace avec

DE LITTÉRATURE. 25j

ses odes, ou avec rÉoéide, on sent que leur langue avait ^ comme la nôtre , ses tons gradués et distincts. Les nuances nous en échappent; mais elles n'échappaient ni à Lsèlius ni à Mécène. Soit république ou monarchie , il j aura donc pour tous les peuples cultivés des diflPérences dans le langage, populaire, noble, héroïque; et cette analogie du stjle avec le genre, en fait la convenance et la propriété. Mais cette analogie n*est pas la seule à observer en écrivant : en voici encore trois espèces.

Quand la parole exprime un objet qui , comme elle, affecte Torèille, elle peut imiter les sons par des sons, la vitesse par la vitesse, et la lenteur par la lenteur, avec des nombres analogues. Des articulations molles , faciles et liantes , ou rudes , fermes et heurtées , des voyelles sonores , des voyelles muettes , des sons graves , des sons aigus, et un mélange de ces sons, plus lents ou plus rapides , sur telle ou sur telle cadence , forment des mots qui, en exprimant leur objet à l'oreille, en imitent le bruit ou le mouvement , ou l'un et l'autre à la fois : comme en latin , boa-tus y ululatus j fragor , frendere , fremitus ; en italien, ^^>wio/^^a^e , tremare ; en français Hurlenient ^ gazouiller , mugir.

C'est avec ces termes inûtatifs , que l'écrivain forme une succession de sons qui, par une ressemblance physique , imitent l'objet qu'ils expriment :

oui inUr tue niagna tn èracfda toUunt

In numerum» • • .

• •••• Fidi y atro quwn wmmbraflueniia tabo

Manderety et tepidi tremerent sub dendbua artus»

Les exemples de cette expression imitative sont rares ^ même dans les langues les plus poétiques. On a mille fois cité une centaine dé vers latins ou grecs , qui , par le son et le mouvement, ressemblent à ce qu'ils expriment. Mais plût au Ciel que notre langue n'eût que cet avantage à envier à celles d'Homère et de Virgile !

Une analogie plus fréquente. dans les poètes anciens et dans nos bons poètes modernes , est celle du style qui peint , non pas le bruit ou le mouvement, mais le caractère idéal ou sensible de son objet. Cette «/î^/bg;^ consiste non-seulement dans rbarmonie , mais surtout dans le coloris. Alors le style n'est pas l*écho , mais l'image de la nature ; impétueux dans la colère , rompu dans la fureur > il peint lé trouble des esprits comme celui des éléments. Mais il s'amollit dans la plainte.

Qualis popuiea mcerens Philomela mb umbra f

Amissta tfuerUurJcBtus , quo* durus arator Observant y nido implumes deiraxit; at illa Flet noctem ^ ramoque sedens miserabile carmen Intégrât, et meMtis late loca questibus implet.

Cette sorte i^ analogie suppose un rapport naturel , et une étroite correspondance du sens de

DE LITTÉRATURE. sSg

la vue avec celui de l'ouïe , et de l'uu et de l'autre avec le sens intime , qui est l'organe des passions. Ce qui est doux à la vue nous est rappelé par des sons doux à l'oreille , et ce qui est riant pour l'ame nous est peint par des couleurs douces aux yeux.. Il en est de même de tous les caractères des objets sensibles; le tour, le nombre, l'harmonie ^ le colom du style peut en ap|H:oclier plus ou moins ,- mais cette ressemblance est vague , et par-là peut-être plus/ au gré de l'ame qu'une imitation fidèle. : car elle lui laisse plus de liberté de se peindre à elle-même ce que l'expression lui rappelle ; exercice doux et facile qu'elle se plaît à se donner.

Une autre espèce d'analogie est celle que des impressions répétées ont étabUe entre les signes de nos idées , et nos idées elles-mêmes .

C'est , conrnie nous l'avons dit , la première règle de l'art de parler et d'écrire , que l'expression réponde à la pensée. Mais observons que cette liaison , qui le plus souvent est commune à toute une filiation d'idées et de. mots, est quelquefois aussi particulière et sans suite;, surtout dans le langage métaphorique* On dit la v^rtu des plantes , on ne dit pas^des plantes vertueuses. On dit que le travail est rude, et on» ne dit pas ]a rudesse dn travail. On dit 'voler àjleuraeau , et on ne dit pas que l'eau est^eurâ. On dit le mjstère pour le secret , et on ne dira point (comme a fait le traducteur d'un poète allemand ) les

myrtes mystérieux y pour dire (fm sont FasUe du mystère. Mais en prenant une idée plus vague , on dirait un ombrage mystérieux. Quelquefois même un simple déplacement des mots change le sens : achever de se peindre , et s^acheuer de peindre, ne signifie point la même chose. Ylanalogie des mots entre eux n'est donc pas une raison de les appliquer à des idées analogues entre elles : l'usage n'est pas conséquent.

Observons aussi que la liaison établie entre les mots et les idées » est plus ou moins, étroite > selon le degré d'habitude, et que de là dépend surtout la vivacité , la force , l'énergie de l'expression.

Toutes les fois qu'on veut dépouiller une idée d'un certain alliage qu'elle a contracté dans son expression comniune, en s'associant avec des idées basses, ridicules ou choquantes, on est obligé d'éviter lé mot propre , c'est-à-dire le mot d'habitude. De même, lorsque, par des idées accessoires, on veutrelever, ennoblir une idée commune; au lieu de son expression simple et habituelle, on a raison d'y employer l'artifice, de la périphrase ou de la métaphore.

Lorsqiï'Egiste, parlant à Mérope, veut lui donner de sa naissance l'idée noble qu'il en. a. luimême , il ne lui dit pas , Mon père est un honnête, ^villageois ; il lui dit :

Sous ses rustiques toits mon père yertueuK

Fait le bien , suit les lois , et ne craint que les dieux.

DE LITTÉRiiTURE. 2^1

Lorsque dom Sanche d'Aragon , avec plus de hauteur et plus de fierté , veut reconnaître sans détour l'obscurité de son origine, il dit avec franchise :

Je suis fils d'un pécheur.

Ces deux exemples font assez sentir dans quelle circonstance il est avantageux d'employer le mot propre , et dans quel autre il faut user de métaphore ou de périphrase.

Mais où le mot propre a l'avantage et ne peut être suppléé, c'est dans les choses de sentiment, à cause de son énergie , c'est-à-dire, à cause de la promptitude et de la force avec laquelle il réveille l'impression de son objet. Voyez cette exclamation de Bossuet, qui fit une si forte impression sur son auditoire dans l'oraison funèbre d'Henriette : Madame se meurt. Madame est morte! C'est le mot simple et commun qui en fait toute la force. S'il eût dit : Madame est expirante, Ma^ dame expire, il n'eût produit aucun effet.

Comme les lieux qui nous ont vu naître , et que nous avons habités dans l'âge de l'innocence et de la sensibilité , nous rappellent de vives émotions, et occasionent des rjptours intéressants sur nous -même; ainsi, et par la mênie raison, notre première langue réveille en nous , à tous moments, des affections personnelles dont l'intérêt se réfléchit. Ce qu'on nous a dit dès nos plus jeunes ans, ce que nous avons dit nous*

Éiém. de Littér, /. 16

même d'^ectueux et Je sensible^ nous touche bien plus yivement , lorsque nous rentendons redire dans les mémes^ termes 9 et dans des circonstances à peu près semblables. j4h! mon père y ah! mon fils, sont mille fois plus pathétiques pour moi qui suis Français, que îleupater! lieufiUl^X, l'expression s'affaiblit encore , si Ton traduit les noms Aejik et de père par ceux dç nate et de gei}itor, dont le son n'est plus ressemblant.

L'abbé du Bos explique l'aiFaiblissement de la pensée ou du sentiment. exprimé dans une langue étrangère , par une espèce de traduction qui se fait , dit-il, dans l'esprit : commit lorsqu'un Français entend le pipt anglais god, il commence par le traduire, et se dit à lui-même Dieu; ensuite il pense à l'idée que ce mot exprime , ce qui ralentit l'effet de l'expression , et pîtr conséquent l'affaiblit-

Mais la véritable cause de cet affaiblissement , c'çst qiie le mot étranger, quoique je l'entende à merveille, sans réflexioi^ ni délai, n'est pas lié dans ma pensée avec les mêmes impressions habituelles et primitives que le mot de ma propre langue; et que les éipotions qui se renouvellent au son du mot qui les a produites , ne s^ réveillent pas de même au son d'un mot étranger, et , si jasais le dire , insolite à mon oreille et à mon ame. Ainsi , quoiqu'il y ait beaucoup à gagner , du côté de l'abondance et de la noblesse, à écrire dans une langue morte, parce qu'elle n'a rien

dé trivial pont zious^ il 7 a enqûre plus à ]^eiklpe du côté de Y analogie et de la sensibilitéé

Pour ce qui regarde le style métaphori<|ue et Y analogie des images^ soit avec la pensée, soit ayec eUes^mêmes ^ w>jez Images.

Anapeste. L'un des nombres ou pieds des vers grecs et latins^ composé de deux brèves et d^une longue^

Les Grecs, dont l'oreille av^t une' sensibilité si délicate pour le nombite, avaient réservé Ta/zopeste aux poésies légères, comme le dactyle aux poèmes héroïques; et en effet, quoique ces deux mesures soient égales, le dactyle - w , frappé sur là première syllabe ^ a plus de gravité dans sa marche que V anapeste ov - frappé sur la dernière.

On a remarque que la langue française a peu de dactyles et hedMCOMçè! anapestes. Lully semble être un des premiers qui s'en soit aperçu, et son récitatif a le plus souvent la marche du dactyle renversé. ^

On n'en cioit pas conclure que nos vers héroïques, où Y anapeste domine , ne soient pas susceptibles d'un caractère grave et majestueux : il suffit , pour le ralentir, d'y entremêler le spondée; et V anapeste, alors assujetti par la gravite du spondée , n'est plus que coulaiît et rapide , et cesse d'être sautillant. : - .

J'observerai même, à ce propos, que, dans notre

déclamation^ ainsi que dans notre musique , rien n'est moins invariable que. le caractère que les anciens attribuaient aux différents pieds; que riambe , par exemple , u- , le pied tragique, est, dans nos vaudevilles et dans nos airs de danse , aussi sautillant que le chorée - v ; le dactyle , le pied favori de l'épopée, imite,. quand on veut, tout aussi bien que V anapeste ^ un galop rapide , et d'autant plus léger que les derniers temps sont en l'air ; et au contraire V anapeste exprime, quand on veut, la langueur et l'abattement, en glissant mollement sur les deux premières syllabes , et en appuyant sur la dernière , comme dans ce vers i ' .

N'allons point plus avant. Demeurons, chère QEnone.

Le rhythme est donc un moyen d'expression , changeant selon le mouvement et l'inflexion de la voix y et lorsqu'on lui attribue un caractère inaltérable , on est préoccupé de quelque exemjde particulier, que mille autres exemples démentent.

AwGiEHs. Il se dit particulièrement des écrivains et des artistes de l'ancienne Grèce et de l'ancienne Rome. *

Dans les dialogues de Perrault, intitulés iJPar rallèle des anciens et des modernes, l'un des interlocuteurs prétend que c'est nous qui sommes les anciens. « N'est-il pas vrai , dit-il, que la durée

DE LITT^RATORE. 24-5

du monde est commutiémenl regardée comme celle de Ja vie d'un homme; qu'il a eu son enfauce , sa jeunesse et son âge parfait ;* et qu'il est présentement dans la vieillesse? Figurons-nous de même que la nature humaine n'est qu'un seul homme. Il est certain que cet homme aurait été enfant dans l'enfance du monde ^ adolescent dans son adolescence , homme parfait dans la force de son* âge , et que présentement le monde et lui seraient dans leur vieillesse. Cela supposé , nos premiers pères ne doivent-ils pas être regardés comme les enfants : et nous , comme les vieillards et les véritables anciens du «londe ? »

Ce sophisme ingénieux , d'après lequel on a dit plaisamment , Le monde est si 7)ieux qu'il radote y a été pris un peu trop à la lettre par l'auteur du Parallèle. Il peut s'appliquer avec quelque justesse aux connaissances humaines, au progrès des sciences et des arts, à tout ce qui ne reçoit son accroissement et sa maturité que dit temps. Mais qu'il en soit de même du goût et du génie, c'est ce que Perrault n'a pu sérieusement penser et dire. Ici les caprices de la nature , les circon-K stances combinées des lieux , des hommes et des choses, ont tOBt fait', sans aucune règle de succession et de progrès. Où les causes ne sont pas constantes, les effets doivent être bizarrement divers.

L'avantage que Fontenelle attribue aux modernes , d'être montés sur les épaules des anciens.

d46 ÉLÉMENTS

est donc bien réel du coté des connaissances progressives^ comme la physique, l'astronomie , les mécaniques : la mémoire et l'expérience du passé, les vérités qu*on aura saisies, les erreurs où Ton sera tombé., les faits qu'on aura recueillis, les secrets qu'on aura surpris et dérobés à la nature, les soupçons même qu aura fait naître l'induction ou l'analogie, seront des richesses acquises^ et quoique , pour passer d'un siècle à l'autre , il leur ait fallu franchir d'immenses déserts d'ignorance , il s'est encore échappé, à travers la nuit des temps , as^z de rayons de lumière pour que les observations, les découvertes, les travaux des anciens aient aidé les modernes à pénétrer plus ^ avatit qu'eux dans l'étude de la nature et dans l'invention des arts.

Mais en fait de talents , de génie , et de goût , la succession n'est pas la même. La raison et la vérité se transmettent, l'industrie peut s'imiter; mais le génie ne s'imite point , l'imagination et le sentiment ne passent point en héritage. Quand même les fecultés naturelles seraient égales dans tous les siècles^, les circonstances qui dévelpppent ou qui étouflPent les germes de ces facultés se varient à l'infini ; un seul, homme changé , tout change. Qu'importe que , sous Attila^ et sous Ma** homet, la nature eût produit les mêmes talents que sous Alexandre et sous Auguste?

Il y a plus : après deux mille ans , la vérité ensevelie se retrouve dans sa pureté , comme l'or ;

DE LITTÉRATIIUE. ^^7

el pour la découvrir il ne faut qu'un seul homme. Copernic a vu le système du monde , comme s'il fût sorti tout récemment de Técole de Pythagore. Combien d'arts et combien de sciences, après dix siècles de barbarie , ont repris leurs' recherches au même point où l'antiquité les avait lais-

sées?

Mais quand le flambeau du génie est éteint; quand le goût , ce sentiment si délicat , s'est dépravé; quand l'idée essentielle du beau, dans la nature et dans les arts, a fait place à des cohceptions puériles et fantasques , ou absurdes et monstrueuses; quand toute la masse des esprits est corrompue dans un siècle , et depuis des siècles ; quels lents efforts ne faut -il pas à la raison et au génie même , pour se dégager de la rouille de l'ignorance et dé l'habitude , pour discerner, parmi les exemples de l'antiquité, ceux qu'il est bon de suivre et ceux que l'on doit éviter?

Perrault, ses partisans , et ses adversaires, ont tou^s eur tort dans cette dispute : aux uns, c'est le bon goût qui manque ; et aux autres , la bonne foi.

Quelle pitié de voir, dans les Dialogues sur les anciens et les modernes ^ opposer sérieusement Mézerai à Tite-LivQ et à Thucydide , sans daigner parler de Xénophon , de Salluste , ni de Tacite ; de voir opposer l'avocat Le Maître à Cicéron et à Démosthène; Chapelain, Desmarets, Le Moine > Scudéri, à Homère et à Virgile; de voir dépri-

248 ÉLÉMBKTS

nier TUiade et l'Enéide^ pour exalter le Clovisy le Smnv-Louisy XÂlanc, la Pucelle; de yoir donner aux romans de V^strée, de Cléopatrej de Cj-rus, de Clélie, le double avantage de n'avoir aucun des défauts que Von remarque dans les anciens poètes, et d'offrir une infinité de beautés nouvelles, notamment plus d^ invention et plus d^ esprit que les poenies d^ Homère; de voit préférer les poésies de Voiture^ de Sarazin^ de Benserade, pour leur galanterie fine y délicate spirituelle, à celles deTibulle, de Properce et d'Ovide!! etc.

Il n'est pas étonnant^ je l'avoue^ qu'un parallèle si étrange ait ému la bile aux zélateurs de l'antiquité. Mais aussi dans quel autre excès ne sont-ils pas tombés eux-mêmes? Une si bonne cause avait-elle besoin d'être soutenue par des injures? était-ce à la grossièreté pédantesque à venger le goût? Leur mauvaise foi rappelle ce que l'on raconte d'un homme qui, par système, ne convenait jamais des torts de ses amis. On lui en demanda la raison. Si f avouais, dit-il, que mon ami est borgne ^ on le croirait aveugle. Mais les amis des anciens n'avaient pas cette injustice à craindre ; et d'ailleurs ne voyaient-ils pas que ne rien céder , c'était donner prise sur eux et présenter un côté faible? Avait-on besoin de leur aveu , pour savoir que les grands hommes qu'ils défendaient étaient des hommes? On sait bien que l'inégalité est le partage du génie. Avaientils peur que les beautés d'Homère ne fissent pas

DE I.ITTÊllATmE. ^49

ooUier ses défauts? Pinut|iMH ne pis Feconnaiîlre que de l<Migues bonngiies éuient déplacées ao milieu d'un combat ; que des companisons pvo» longées ao-delà de la similitude , choquaient le bon sens et le goût ; qu'une foule de détails pris dans les mœurs antiques , mais sans noblesse et sans intérêt » n'élaient pas dignes de l'épopée; que le langage des héros d'Homère était sou- Tent d'un naturel qui ne peut plaire dans tous les temps ; que si Homère aTait touIu se jouer de ses dieux, en les représentant railleurs , colères, emportés , capricieux, il avait tort ; que s'il les avait peints de bonne foi> d'après la croyance publique , il avait tort encore de n'avoir pas été plus philosophe que son siècle ; et que , s'il les avait imaginés tels lui-même , il avait dormi et feit de ridicules songes ? Après avoir reconnu ces défauts^ n'avait*on pas à louer en lui la poésie au plus haut degré , le coloris et rharmonie , la hardiesse du dessin et la beauté de l'ordonnance; la plus étonnante fécondité , soit dans l'invention de ses caractères , soit, dans la composition de ses groupes ;^ la véhémence de ses récits , et la chaleur de ses peintures ; la grandeur même de son génie dans l'usage du merveilleux ; le premier don du poète enfin , l'art de tout animer et de tout agrandir, cet art créateur et fécond , qui a frappé , rempli , échauffé tant de têtes dans tous les siècles , et tant donné à peindre , après lui , et à la plume et au pinceau ?

Après aToip aTOué que dans l'Enéide Faction manquait de rapidité , de chaleur , et de véhémence ; que les passions s*y mêlaient trop rarement, et laissaient de trop grands intervalles vides; que tous tes caractères , excepté IMdon, étaient faiblement dessinés ; que celui d'Ënée , surtout, n'avait ni force ni grandeur; que les six derniers livres étaient un très faible imita-tion de l'Iliade , etc. N'avait-on pas à dire que les six premiers étaient une imitation merveilleusement embellie et ennoblie dje l'Odjssée? que jamais la mélodie des vers , Télégance du style , la poésie des détails , l'éloquence du sentiment , le goût exquis dans le choix des peintures y n'avaient été à un si haut point dans aucun poète du monde?

Après avoir avoué que Sophocle et Euripide étaient inférieurs* à Corneille et à Racine pour la belle ordonnance Je l'action théâtrale , l'économie du plan , l'oppositon des caractères , la peinture des passions , l'art d'approfondir le cœur humain , d'en développer les replis ; n'avait - on pas à faire valoir le naturel , la simplicité , le pathétique des poètes Grecs , et surtout leur force tragique?

Après avoir mis fort au-dessous de Molière , Aristophane , Plante, et Térence, ne leur eût-on pas laissé la gloire d'avoir formé eux-mêmes dans leur art celui qui les a surpassés! Et si La Fontaine a porté dans la fable le génie de la poésie ; si , par

DE LITT^AATURE. 201

le charme eu pinceau , et par cette illusion si douce que nous £ait sa naïveté , il a passé de très loin Ésope et Phèdre ses modèles^ n'oirt*ils pas, comme lui ,, le mérite essentiel à l'apologue , le naturel , la grâce , et la simplicité ?

Quel avantage du côté d'Ovide , de TibuUe*, et de Properce ^ sur la froide galamterie du belesprit de Rambouillet ,. sur les Voiture , les Benserade.^ les Sarazin , etc. ! Quel avantage que celui d'Horace sur Boileau, son faible et froid copiste! Quelle philosophie dans l'un , quelle abondance de pensées ! Et dans l'autre , quelle stérilité'dans les sujets les plus riches !* combien peu de profondeur dans ses v*es et d'imagination dans ses plans !

En général , rien de plus imprudemment engagé que cette fameuse dispute. On ne conçoit pas même aujourd'hui comment elle put s'élever. N'avait-on pas vu du premier coup d'oeil l'avantagé prodigieux que l'un des deux partis devait avoir sur l'autre? qu'en, opposant toute l'antiquité depuis Homère jusqu'à Tacite , au nouveau règne des lettres depuis le .Dante jusqu'à Despréaux, on embrassait mille ans d'un côté , et tout au plus quatre cents ans de l'autre? Et qiie pouvait -on comparer?

Les orateurs? Mais Rome et Athènes avaient des tribunes : les droits des nations , leur salut , les intérêts de la patrie et de la liberté , la grande cause du bien public et quelquefois du salut

commun , étaient confiés à un homme ; et le sort d'un Etat^ celui des nations dépendait de son éloquence. Qu'a de commun cet emploi sublime avec celui de nos avocats? Où était, dans l'Europe moderne, la place d'un homme éloquent? Etait* ce dans notre barreau que devait naître des Démosthëne? Y a-t-il d'éloquence sans passions? Et ne sait-on pas que le langage des passions est presque toujours déplacé partout où la loi seule est juge? Voyez BIrreav , Orateur.

Rien de plus important , sans doute , que l'objet de l'éloquence de la chaire. Mais la seule passion qu'on y excite est la crainte , quelquefois la pitié.' La haine , l'orgueil , la vengeance , l'ambition , l'envie , la rivalité des partis , les discordes publiques vies mouvements du sang et de la nature , le fanatisme de la patrie et de la liberté , tous les grands mobiles du cœur humain, tous ces grands ressorts de l'éloquence républicaine , n'ont point passé, de la tribune dans la chaire. Voyez Chaire.

Les historiens? Mais , de bonne foi , quelque talent que la nature eût accordé à ceux de nos temps de ténèbres , de barbarie , et de servitude , auraient-ils pu donner au fer le prix de l'or? D'un côté,, le tableau des» républiques le plus florissatntes , des plus superbes monarchies , des plus merveilleuses conquêtes, des plus grands hommes de l'univers , étaient sous les yeux de l'histoire. De l'autre , qu'avait-elle à peindre? Des

incursions , des brigan<^ages , des esclaves ^ et des tyrans. Exceptez-en quelques règnes; et ditesmoi ce qu'auraient fait de nos misérables annales les Tite-Live , les Tacite , les Thucydide , les Xénophon ? Quand le génie n'aurait pas manqué à l'histoire moderne, l'histoire elle-même, cet amas de crimes sans noblesse , de nations sans mœurs ^ d'événements sans gloire, de personnages sans caractère , sans vertu ni talent que la férocité ^ n'aurait-elle pas rebuté le génie? Des hommes éclairés, sensibles, éloquentsy se seraient -ils donné la peine d'écrire des faits indignes d'être lus? , .

Les poètes? Mais a-t-on pu prétendre que deux règnes , celui de Léon X et celui de Louis XIV , pussent entrer dans la balance avec toute l'antiquité ? Ce sont les siècles de Périclès, d'Ale:2f:andre , et d'Auguste , et tous les règnes des empereurs , que l'on réunit contre le premier âge de la renaissance des lettres. Mais pour juger combien le temps fait à la chose, on n'a qu'à joindre cinquante ans au siècle de Louis XIV , et l'on a de. plus du côté des modernes , qui? Pope , Addisson , Métastase , nombre de poètes français estimés et dignes de l'être , et cet homme prodigieux , qui pèserait lui seul dans la balance dix anciens des plus admirés.

Cette réflexion nous ramène aujc moyens qu'on

aurait encwe de réclamer en faveur des moder-

. nés, contre l'injusle parallèle qu'on a fait d'eux

et des anciens. Ce serait d*abord y eomme nous Tavons dît , de comparer les espaces des temps , de faire voir d'un côté mille ans écoulés , seulement depuis Homère jusqu'à Tacite, et de Tautre côté, tout au plus un ou deux siècles de culture; d'observer ensuite ce qu'un demi -siècle a mis depuis dans la balance. On pourrait dire alors : Voilà ce qu'a donné l'espace de soixante années. Qu'on attende encore quelques siècles ; et quand les temps seront égaux , on aura droit de comparer les hommes.

On rapprocherait ensuite les circonstances locales , celles des hommes et des temps. Et conirbien , dû côté de la poésie , comme de l'éloquence et de l'histoire , les modernes n'auraient-ils pas de gloire , d'avoir surmonté tant d'obstacles pour approcher des anciens? Voyez l'article Poésie.

C'était ainsi, ce me senible , que cette cause devait être plaidée. Si l'on ne se passionnait que pour la vérité , on serait juste , impartial comme elle : mais on se passionne pour son opinion ; et la vanité veut avoir raison, à quelque prix que ce soit.

Le parallèle de Perrault dans la partie des arts , est d'un homme plus éclairé , naais présumant trop de ses forces , ou plutôt donnant trop à l'adulation. Quand il serait vrai que les modernes auraient égalé les anciens en sculpture, en architecture , la gloire de ces deux arts n'en serait pas moins tout entière ou presque tout

entière à ceux qui , les. ayant créés , les ont por^^ tés à un point d'élégance , cle correction , de noblesse , digne de servir de modèle. On a beau dire qu'on peut ajouter aux beautés de Tarchitecture ancienne : cela n*est pas arrivé encore* On a donné plus de hardiesse et de commodité aux édifices , c'est le fruit de l'expérience ; mais plus d'élégance et de majesté y non : or c'est là le fruit du génie.

Quant à la,, peinture et à la musique, il faut savoir douter des prodiges que l'on nous vante , mais ne pas assurer, sur. des preuves légères, que ces arts n'étaient qu'au berceau ; que les anciens , qui cbanjtaient sur la lyre , ne se doutaient pas des accords ; que dans la peinture ils n'avaient ni la magie du clair-obscur, ni l'une et l'autre perspective : ne pas juger d'Athènes d'auprès Pompéïa ; et présumer qu'un peuple , dont les organes étaient si délicats et le goût si fin et si juste , pe se serait point passionné pour ces deux arts, s'ils n'avaient pas été à peu près de niveau avec ceux où il excellait. Apelles , Timante. Action en auraient-ils imposé aux juges de Praxitèle et de Phidias? Une musique faible aurait- elle produit des effets qu'on oserait à peine attribuer à l'éloquence , et fait craindre , même aux plus sages, son influence sur les mœurs et son ascendant sur les lois? de préjugé favorable aux anciens y méritait qu'on ne négligeât aucun des avantages du côté des modernes ; et

l'Italie eût été d'un grand poids dans la balance des beaux-^rts. D'où vient donc que Perrault a eu la vanité de n'y faire entrer que l'école française? n avait fait un mauvais petit poème ^ dans lequel , pour flatter Louis XIV, il avait opposé son règne à toute l'antiquité. On trouva la louange outrée; il voulut la justifier^ et fit un livre où, avec de l'esprit, il s'efforçait d'avoir raison : mojen presque assuré dé faire un mauvais livre.

Ainsi lui-même avait affaibli une cause déjà trop faible , en détachant du parti des modernes tout ce qui n'appartenait pas au règne de Louisle-6rand ; et s'il appelle à son secours Malherbe , Pascal , et Corneille , surtout l'Arioste et le Tasse , c'est qu'il s'oublie et perd de vue l'objet qu'il s'était proposé. -

Mais ce qui l'avait mis encore plus à^l'étroit, c'est l'alternative comique à laquelle il était réduit, ou de louer ses adversaires et les amis de ses ennemils , ou de renoncer à tout l'avantage que leurs talents donneraient à sa cause. Racine , Despréaux , Molière , La Fontaine , étaient bien d'autres hommes à opposer aux anciens, que Chapelain et Scudéri. U eût fallu avoir le courage et la franchise de les louer autant qu'ils méritaient de l'être ; et cette vengeance était en même temps la plus noble et la plus adroite qu'il pût tirer d'un injuste mépris.

Antithèse. Le père Bouhours la compare au mélange des ombres et des jours dans la peinture, et à celui des voix hautes et basses dans la musique. Nulle justesse dans cette comparaison, n y a dans le style des oppositions de couleurs, de lumière et d'ombres, et des diversités de tons , sans aucune antithèse; et souvent il y a antithèse, sans ce mélange de couleurs^ et de tons. • • #

U antithèse exprime un rapport d'opposition ^ entre des objets différents; ou, dans un même, objet, ehtre ses qualités, ou ses façons d'être ou d'agir : ainsi, tantôt elle réunit les contraires sous un rapport commun, tantôt elle présente la même chose sous deux rapports contraires. Cette sentence d' Aristote , Pour se passer de so- ^ ciété, il faut être un dieu ou une bête brute j ce mot de Phocion à Antipater , Tu ne saurais ai^olr Phocion pour ami et pour flatteur en mênie temps ; et celui-ci , Pendant la paix, les enfants ensevelissent leurs pères; et pendant la guerre les pères ensevelissent leurs enfants, sont des modèles de . V antithèse.

L'on a dit (\y\e peut-être les sujets exirêmenie/}t

sérieux ne la comportent pas. On a voulu parler ,

• sans doute, de V antithèse trop soutenue, trop,

étudiée, trop artistement arrangée; mais Vanti-

tlvèse passagère et sans affectation , est un tour

Élém. de LUtér. I. 17

d*esprit et d'expression aussi naturel , aussi noble ; aussi sérieux qu'un autre , et convient à tous les sujets.

'Quoi de plus noble et de plus naturel que cet éloge de Roscius dans la bouqbe de Gicéron? Il est si excellent acteur, que vous diriez qu.il est le eeul qui ait dû monter sur le théâtre j il est si honnête homme, que vous diriez quUl n^j aurait jamais dû monter.

La. plupart, des grande» pensées prennent le tour de \ antithèse, soit pQur marquer plus viveméat les rapports de différence et d'opposition^ l^it piQur rapprocher les extrêmes* * Caton disait : J'aime mieux ceux qui rougissent que ceux qui pâlissent : cette sentence profonde serait certainement placée dans le discours le plus éloquent. Écoulez, vous autres jeunes gens, disait Apguste , un vieillard que les vieillards ont bien voulu écouter quUnd il était jeune : cette antithèse manquerait-elle de gravité dans la bouche même de Nestpr? Et cette pensée si justç et si morale,, La jeunesse vit d^ espérance ^ la, vieil-lessevit de souvenir; et ce mot d'Agésilas , tant de fois répété. Ce ne .^ont pas les places qui kono/rent les hommes^ mais les hommes qui honorent les plaeçs; et celui de Dion k Denys , qui parlait mal d.e,GçI(^p , Respectez la mémoire dç\ce grand prince : nous nous sommes Jiés à,vous a,vg,use de lui; mais à. cause de vous ^ nous ne noUfS fierons a personne; et ce nxQt d'Agis, ep. parlant de ses

DE LTTTÉRATÎURE. 269

envieux , lis auroM a souffrir des màttoè qui leur arrheniy et des biens qui m arriveront ; et celui d'Henri I¥ à un ambassadeur d'Espagne, ilfo/ïsieu'h V ambassadeur/ voUa Biron, je le présente volontiers a mes atfiis et à mes ennemis j et celui de Ycitùve ,C^êst lé destin de la France de gagner des batailles et de .perdre des arrAées: seraient-ils indîgtiès de la majesté de la tribune ou du théâtre?

Le moins mianiéré , lé plus simple : des écrivains de l'antiquité , Plutarque , daftis ses parallèlea, emploie fréquemment Yantithèse. Thémistocle^ dit-il y fut banni câpres a^oir sauvé sa patrie; Camille sauva sa patrie après avoir été banni. Camille est le plus gmnd des Romains avant son exil f et après son exil, il est supérieur à lui^ même. Y a-t-il rien de moins recherché et de plus i\jiturel que cette opposition?

L'abbé Mallet renvoie V antithèse aux harang-ues, aux oraisons funèbres, aux discours académiques; comme si. V antithèse n'était jamais qu'un ornenient frivole; et comme si, dans une oraison. funèbre, dans une harangue, dans un discours académique, le faux bel-esprit n'était pas aussi déplacé que partout ailleurs. L'affectation n'est bonne que dans la bouche d'un pédant, d'une précieuse ou d'un fat.

Uantàhèse est souvent un trait de délicatesse ou de finesse épigrammatiqué: Cette réponse d'tia homme à sa maîtresse , qui faisait semblant d'être

26o ÉLÉMENTS

jalouse d'une honnête femme , Ainiahle Dicey respectez la "vertu; et celle de Phocion à Démadès* qui lui disait , Les Athéiiiens te tueront s^ils entrent en fureur. — Et toi^ s'ils rentrent dans leui bon sens; et ce mot d*Hamilton , Dans ce temps- Ui, de grands hommes commandaient de petites armées j et ces armées faisaient de grandes chose^; sont des exemples de ce genre.

Mais souvent aussi Y antithèse prend le ton le plus haut; et l'éloquence, la poésie héroïque, la tragédie elle-même, peuvent l'admettre sans s'avilir.

Ce vers de Racine > imité de Sapho ,

Je sentis tout mon corps et transir et brûler;

ce vers dç Corneille ,

Et ntotkti sur le faite , il aspire a descendre ;

ce vers de la Henriade,

Triste amante des morts , elle hait les vivants ;

ce vers de Crébillon ,

La crainte fit les dieux « Taudace a fait les rois ;

ces paroles de Junon dans l'Enéide ,

Flectere si nequeo Superos , Acheronta mouebo (i) ;

(i) ce Si je ne puis fléchir les dieux du ciel, je soulèverai éeux des enfers. »

et ce présage du destin de Rome,

Imperium terris, animas œquabit Olympo (i) j

et nette réponse de Médée ,

Servare potui ; perdere an possint rogas (2) ? .

et ces mots de Sénèque , en parlant de l'Etre suprême et de ses immuables lois , Semper paret ^ semel jussit (3), ne sont -ils pas du style le plus grave? Ces mots d'Alexandre , Malo mefortunœ pœniteat, quant victoriœ pudeai (4) ; et ce trait du caractère de César, iK/enz/i^i/e timeri mïmetiiens{6); et cette conclusion de l'apologie de Socrate , en parlant à ses juges , // est temps de nous en aller, moi pour mourir, et "vous pour vi\rre\ n'est-ce que du faux bel-esprit?

Il en est de Y antithèse comme de toutes les figures de rhétorique ; lorsque la circonstance les amène et que le sentiment les place, elles donnent au style plus de grâce et plus de beauté. Il faut prendre garde seulement que l'esprit ne se fasse pas une habitude de certains tours de pen-

( I ) « Son empire embrassera la terre ; son gépie atteindra les cieux. »

(2) ce J*ai pu le sauver; et ta demandes si je puis le perdre ? n

(3) « Il a commandé une fois ; il ne fait plus qu'obéir. «

(4) « J'aime mieux avoir à me plaindre de ma fortune, que d'avoir à rougir de ma victoire. »

(5) a Inaccessible à la crainte, il mérita de l'inspirer. »

sée et d'expression , qui , trop fréquents , cesseraient d'être naturels. C'est ainsi que Y antithèse, trop familière à Pline le jeune et à Fléchier, parait, dans leur éloquence^ une figure étudiée , quoique peut-être elle leur soit venue sans étude et sans réflexion.

ÂPOSTBOPHB. Rien de plus commun , dans les livres que Ton nous donne pour classiques, que le manque d'exactitude dans les définitions et de justesse dans les exemples. Longin, en citant de Démosthène un mouvement oratoire vraiment sublime , a dit : Par cette forme de serment, que Rappellera/ ici apostrophe , il défie, etc. Longîn ne pensait pas alors à définir rigoureusement Yapostrophe : le sublime était son objet. Il ne fallait donc pas^ sur la foi de Longin, donner pour apostroplie ce qui n'en est pas une. Et qui ne sait pas que cette figure ou ce mouvement oratoire consiste à détourner tout à coup la parole , et à l'adresser, non plus à l'auditoire ou à rinterlocuteur, mais aux absents y aux morts, aux êtres invisibles ou inanimés, et le plus souvent à quelqu'un, ou à quelques-uns des assistants? Or dans le serment de Démosthène il n'y a rien de détourné : il s'adresse aux Athéniens.

«Non , non , leur dit-il; en vous chargeant du péril (de la guerre contre Philijipe) pqur 1^ liberté universelle et pour le salut commun , vous

n'avez point failli. Non ! j'en jure par ceux de vos ancêtres qui bravèrent les hasards de Marathon, et par ceux qui soutinrent le choc à la bataille de Platée, et par ceux qui sur mer livrèrent les combats de Salamitie et d'Àrtemise, et par un graûd nombre d'autres qui reposent dans les tombeaux publics. »

Si dans ce moment Démostbène eût employé Y apostrophe , il aurait dit : Je vous en atteste, ou j'en jure par volis, illustres morts, etc. Maïs ce tour, plus artificiel et plus commlm , aurait été moins beau. Et eH effet, ce iv*est pas dans le fort d'une argumentation ausisi serrée que l'est Celle de Démosthène dans cet endroit de son apologie, ce h'est point là que l'orateur doit lâcher prise et se dessaisir de ses juges, pour s'adresser aux absents otk aux morts.

Dans ces moments, c'est ïâ partie adverse qii'oti attaque , c'est un témoin présent que Ton atteste, c'est un accusateur qu'on presse , du un protecteur qu'on implore, c'est quelquefois ses juges mêmes qu'on met eh scène et qu'on prend à témoin. Ainsi , dans la harangue que Je viens de citer, soif que Démosthène provoque son adversaire et lui démande : «Pour qui voulez-vous, Eschine , qu'on vous répute? pour l'ennemi de la république, ou pour lé mien?» soit qu'il interroge ses juges et qu'il leur demande à eux-mêmes : «Qui empêcha que l'Hellespont ne tombât sous une domination étrangère? Vous, messieurs. Or,

quand je dis vous , je dis la république. Mais qui consacrait au salut de la république ses discours, ses conseils, ses actions? qui se dévouait totalement pour elle? Moi. » le mouvement osatoire est vif, pressant, irrésistible.

Quelquefois V apostrophe est double; et les deux mouvements, se succédant avec rapidité, donnent à l'éloquence le plus haut degré de chaleur. Tel est , contre A ristogiton , cet endroit du même orateur , rappelé par Longin : « Il ne se trouvera personne entre vous , Athéniens, qui ait du ressentiment et de l'indignation de voir un impudent, un infâme, violer insolemment les choses les plus saintes ! Un scélérat, dis-je , qui... 0 le plus méchant de tous les hommes ! rien n'aura pu arrêter ton audace effrénée ! » etc.

J'ai cité ailleurs la plus belle des apostrophes de Cicéron : Quid enifii, TuherOy tuus ille districtus in acie pliarsalica gladius agehat {i)F Mais cette figure se reproduit à chaque instant dans ses harangues. Je ne sais pas pourquoi nous le citons en détail; il faut le lire tout entier, et l^e relire après l'avoir lu. Tantôt on le verra prendre à la gorge son adversaire , le terras^r, le couvrir d'opprobre, et après l'avoir foulé aux pieds et traîné dans la fange , l'abandonner avec mé- .pris à l'indignation publique; c'est ainsi qu'il

(i) ce Toi-même, Tuberoii , que faisait ton épée dans le cLamp do Pharsale ? «

DE LITTJÉRATUIIE. 2G5

traite Pison : tantôt ^s'adresser à ses juges, comme dans la défense de Milon, et invoquer leur témoignage : Sed quidego argumentorF quid plurn disputoF Te, Q. PetilUy appelle ^ optimum etjbrtissimuni civem; te M. Cato, testor; quos mihi dlvina quœdam sors dédit judices (i) : tantôt s'adresser à son client et le mettre en scène : Te q^idem, Milo, quod isto animo es (scilicet fortissimo) satis laudare non possum; sed quo es^ùta magis divina virtus, eo majore a te dolor^ihellor {2\ : tantôt enfin chercher dans l'auditoire des amis et des défenseurs : P^os^ vos appeïlo, fortissimi viriy qui midtwn pro repuhlica sanguinem effudistisj vos, in viri et in cis^is invicti appeUo periculo, centuriones, vosque, milites. Vobis non solum\inspectantibus, sed etiam armatis et huic judicio prcesidentibusy hœc tanta virtus ex hac urbe expelletur^ exterminabitur, projicietur (3) ?.

(i) cf Mais pourquoi m'arréter à àfis raisonnements? pourquoi disputer davantage ? C'e^t à vous , vertueux et vaillant Q. Petillins ; c'est à vous , M. Catojti , que je m'adresse : à vous qu'une providence divine semble m'avoir donnés p^r juges. »

(2) ce Je ne^puis , Milon , trop louer la force et l'élévation de ton ame; mais plus je vois dans ta vertu ce noble et divin caractère , plus grande est pour moi la douleur de me séparer de toi. »

(3) ce C'est vous que j'implore , braves guerriers , qui avec tant répandu de votre sang pour la patrie ; c'est vous que j'appelle au secours d'un vaillant citojen , d*un homme

Voilà le véritable genre de V apostrophe oratoire. Celle qui s'adresse aux absents y aux «iorts« aux êtres invisibles on inanimés , peut être pa* thélique, lorsque le sujet la soutient et que la situation Tinspire; mais elle est beaucoup moins pressante , et le plus souvent elle tient de la déclamation.

Sa place naturelle, c'est la poésie passionnée.

Que diras-t^mon père , à ce spectacle horrible?

{Vhkàre.)

Mânes de mon amant , j'ai donc trahi ma foi ?

-• {Âlùre,)

O cendres d*an époux ! b Troyens t h mon père ! O mon fiis 1 que tes jours coûtent cher à ta mère I

( Jru^rmuitjiue. )

Quoi t pour noyer les Grecs et leurs mille vaisseaux, Mer, tu n'ouvriras pas des abymes nouveaux ?••• Et toi , soleil , et toi , etc. ( Çljrumnestre. )

Elle interrompt le dialogue , se mêle au récit et l'anime, s'échappe à tous moments d'un cœur que possède l'amour , la jalousie , la colère , l'indignation , etc. Elle soulage aussi la douleur plaintive et solitaire ; et c'est l'expression la plus familière et la plus touchante de cette mélancolie qui se nourrit de souvenirs et de regrets.

invincible , vous , centurions , vous , soldats , qui , noilseuleméat assistez , mais qui , sous les armes , présidez à ce jugement. Soufirirez-vous que du sein de Rome cm écarte , on bannisse , on extermine tant 4^ vertu ? »

Autrefois T usage d'adresser la parole à son çœnr, à ses jeux ^ à son amè , à soxk bras , était fréquent dans la poésie pathétique; et il n'est pas absolument hors de la vraisemblance de se détacher ainsi d'une partie de soi-même. Ce guerrier qui au moment du combat, se sentant frémir, disait à ses compagnons , Ce corps frémirait îfl?f^ da-vanta ge s^il savait où je vais le m^ner, exprimait un sentiment naturel et sublime. Homère, qui est toujours si simple et si vrai, n'a paS laissé de dire qu'Ulysse avait tancé son cœur rugissant de colère , et lui avait dit : Supporte encore cet affront. Rien de plus vif et de plus touchant que cette apostrophe de dom Diègue à son épée.

Et toi, de Bifes exploits glorieux instrument.

Mais d'un corps tout de glace inutile ornement.

Fer, jadis tant à craindre, et qui, dans cette offense,

M'as servi de parade , et non pas de dë/ènse ,

Va , quitte désormais le dernier des humains ; ^

Passe , pour me venger , en de meilleures mains.

Ces vers de Chimène , tant critiqués ,

Pleurez , pleurez mes yeux , et fondez- vous ey eau , La moitié de ma vie a mis l'autre au tombeau.

Ces vers nous font encore verser des larmes : c'est que la passion a daqs son délire des mouvements et des illusions que la froide critique ne connaît pas.

Scudéri trouvait là trois mioitiés. Eh ! malheu-

reux ! ne vois- tu pas que le père et l'amant sont tout ; que Chimène n'est rien ; qu'elle s^'oublie , et que dans sa douleur elle doit s'oublier?

Application. Nouvel emploi d'un passage, soit de prose, soit de poésie.

Plus le nouveau sens, ou le nouveau rapport que X application donne au passage, est éloigné de son sens primitif, plus Y application est ingénieuse, lorsqu'elle est juste.

De tous les jeux de Tesprit , c'est peut-être celui où il brille le plus par la justesse, la finesse, la singularité piquante , et surtout l'à-propos de ces rencontres heureuses que l'occasion semble lui offrir d'elle-même, espèces de hasards qui n'arrivent qu'à lui.

L'ardhevêché de Paris venait d'être érigé en pairie. Les duchesses , en corps , allèrent en faire compliment à l'archevêque de Harlai, l'un des plus beaux hommes de son temps. «Monseigneur, lui dit celle qui portait la parole , les brebis viennent féliciter leur pasteur de ce qu'on a couronné sa houlette. » L'archevêque , en regardant ces dames , dit à sa cour sacerdotale :

Farmosi pecoris custos (i).

(i) «c De quel beau trou^eaa je suis pasteur ! »

Madame de Bouillon , qui s'avaii le latin , répliqua r

Formosior ipse (i).

L'abbé de Villeroi n'avait pu obtenir des chanoines de Lyon , d'être reçu dans leur chapitre. Le roi le fit archevêque de Ljon ; et le chapitre lui rendit les devoirs accoutumés. Villeroi voulut se prévaloir de son avantage, et leur dit ces mots du psaume 117 : Lapident quem reproba^erunt œdificantes, hic foetus est in caput anguU (2). L'uii des chanoines lui répondit par le verset qui suit immédiatement celui-là : A domino factum est istudy et est mirahile ocuLis nostris (3).

Il fut un temps où il étai^*permis , en chaire , de citer des auteurs profanes. Le P. Arnoux, je-* suite, confesseur de Louis XIII, en prêchant la Passion, vit entrer la reine, Marie de Médicis, et obligé de recommencer, selon l'usage^ il lui adressa ce vers de Vir^e : ^ ,

Injandupk , oregina , jubes renovare dolorem (4).

L'emblème de Louis XIV était, comme on sait,

(i) ce Le pasteur est plus beau lui-même, m

(2) « La pierre qu'ils avaient rejetée est devenue la pierre de Vaugle. »

(3) « C'est le Seigneur qui a fait cela , et c'est un miracle à nos yeux. »

(4) « Reine , vous m'ordonnez de renouveler une horrible douleur. >j

le soleil. Le jésuite Bouhours prétendait même que depuiè que le roi avait pris un soleil pour son symbole, et qu'il s'était approprié ce bel astre, pour parler de la sorte, les personnes un peu éclairées prenaient le soleil pour lui. Quoi qu'il en soit , Louis XIV avait été instruit de ce qui se tramait en Angleterre en laveur du prince d'Orange, et il en avait averti le roi Jacques II , qui n'avait pas voulu le croire. Mais quand l'événement jus-^ tifia l'avis qu'il avait négligé, on dit que Jacques s'écria :

SoUm €juis 4iUcere Jhlsum Audeat ? iUe edam cocos instarx tumultus Sœpe monet^Jraudemqu^, et operta tumescere 6dla{i)*

Voilà sans contredit une des plus belles applications qui se soient jamais faites , mais une présence d'esprit bien étrange , dans un roi menacé de perdre sa couronne !

Ce même Jacques II nous rapp^elle le malheur de la Hogtie , et la réponse trop heureuse que firent les Anglais aux flatteurs de Louis XIV. Les flatteurs avaientimagin é une médaille où LouisXIV était représenté sous la figure de Neptune menaçant les vents , avec cette légende , Çuos ego. Lé

(1) w Qui osera dire que le soleil nous trompe? CTest lui qui souvent nous avertit des troubles secrets qui nous menacent, des trahisons, et des guerres sourdes qdi dôtomencent à s'allumer. »

DELITTÉKATURÏE. 2^1

combat fut pemiu ; et toute l'habileté da Tourville, et toute la valeur des Français ne purent, empêcher qu'on ne succombât sous le nombre. Alors les Anglais, à leur tour, firent frapper une médaille , doat r.emblème était aussi l'image de Neptune , mais avec ces vers pour légende :

Matifratefugam^ regique hœc dicite vestro^ NoniUiimperiumpelagi{i).

Ils n'ajoutaient pas encore, comme ils ont fait depuis^

Sod mûd sorte dafam (a) : *

vanité aussi imprudente que celle du Quos ego.

Tout le monde sait le trait d'arrogance attribué aux Hollandais à l'égard de Louis XIV : Stfiy soly par allusion à son emblème.

Une application trpp ingénieuse pour convenir à la« douleur, est celle que fit, dit-on, la sœur de M. de Thou^, en voyant le tombeau du cardinal de Richelieu : Domine, si fiasses hic ^ frater meus non fiiisset mortuus (3).

h^ applications n'ont pas toujours un caractère

(k) ce Hâte^vous de pi^endre la faite « et allez direà votre roi que ce n'est pas à lui qu'appartient l'empire des mers.»

(2) « C'est à moi que le sort l'a donné. »

(3) « Seigneur, si vous aviez été ici , mon frère ne Serait pas mort. »

aussi sérieux. Tout le inonde connaft celle que fit Calvin de ce vers au clergé de Rome :

Vobiâ picta croco etjulgend murice vestis , Desidiœ coreii. '

Le cardin^ Baronius avait une dévotion si particulière à saint Marcel , qu'on ne doutait pas qu'il n'en prît le nom , s'il arrivait à la papauté. Un devip lui dit , pour sa bonne aventure :

Si quajata aspera rumpas ^ Tu Marcellus eris.

Ce jeu de mots fait souvenir d'une réplique bien singulièrement heureuse , d'un homme d'esprit qui quelquefois s'amusait à faire des rébus. Quelqu'un disait de lui, en badinant à sa manière ,

Natum rébus agendis :

il répondit : ^

Et mihi res, non me rébus subjungere conor.

Le pape Innocent XI , ayant mis un impôt sur le papier timbré et sur le tabac , on fit dire à Pasquin : Contra folium quod TJento rapitur ostendis potentiam tuam, et stipidam siccam persequeris (1 ) .

Ménage , écrivant à madame de Sévigné sur les folies du carnaval, lui disait, par allusion à la cérémonie des cendres :

(i) ce Tu as exercé ta puissance sur la feuille qui est le jouet des vents , et tu persécutes le faisceau d'herbe sèche.»

Hic motus anUnorum atque hase cer^ÊÊiûna tanta Pidveris exiguijactu compressa quiescent (i).

Rappellerai-je ici une gaieté de collège assez curieuse dans son espèce ? Quelque mauvais plaisant ajant fait entrer un âne dans une de nos écoles de théologie, ce fut parmi, les écoliers , à qui traiterait le nouveau venu avec le plus d'incivilité; ils firent tant qu'ils Te chassèrent. Quand le tumulte fut apaisé, le professeur (TabbéL; F.), dit gravement, pour leur apprendre à vivre : In propria venit, et suieuninonrecepenmt (2).

Ce qui donne à Vapplication le caractère le plus piquant, c'es^ lorsqu'on emploie qn dicton populaire , unr proverbe , à cacher la finesse de la pensée , ou la malice de l'intention , $pus l'air de la simplicité. *

Un soi-disant homme de cour offrait sa pro^ tection à un gentîlhonmie de province. Je V accepte, monsieur^ lui dit le gentilhomme; lespetiêt présents entretiennent F amitié.

On disait devant Fontenelle que Dieu avait fait l'homme à son image. Vous savez sa réponse : Uhomme le lui rend bien.

Madame D. D. ^ entendant raconter que saint

(1] ce Tons ces mouvements des esprits et tous ces grands combats seront apaisés par un peu de poussière. »

(2) ce II est venu dans sqn propre domaine , et les sieifs ne Py ont pas reçu. » *

Jé/em. de Littér. /. 18

274 ÈhÈVLBVrs

Denis, après qu'on lui eut cx>upé la tète, la porta dans ses mains à deux lieues de distance : Je n^ai pas de peine à le croire, dit-elle : il n^jr a que le premier pas qui coûte*

La même ajant ouï dire qu'une femme de sa connaissance avait repris la fantaisie de coucher avec son mari : O est peut-être^ dit-elle , une envie de femme grosse.

Le talent des applications suppose, avec un esprit juste, subtil*, et prompt, une mémoire richement meublée. Voilà pourquoi Virgile, que tout le monde sait par cœur dès l'enfance , est , de tous les auteurs profanes, celui dont a fait le plus et de pins heureuses applications.

A regard des livres saints , on sait Fusage qu'en ont fait la morale et l'éloquence de la chaire. Parmii les applications de ce genre, on cite avec raison le texte de l'oraison funèbre de Turenne, Fles^e^ runt eum omnis turba Israël planctu magno , etc. et le texte de l'oraison funèbre du duc et de la duchesse de Bourgogne , où le Père de La Rue appliqua si heureusement au désastre de 1712 , ce passage de Jérémie, « Pourquoi vous attirez-vous par vos péchés un tel malheur ; que de voir enlever par la mort , du milieu de vous , l'époux , l'épouse, et l'enlant au berceau? n Quare facitis ntaJum grande contra animas "vestras, ut intereat ex vohis , vir , mulier , et parvuhis ^ de medio Jiidœ?

Les prédioateurs se sont permis souvent de

mutiler, de tropquer les passages, qu'ils empruntaient des livres saints, d'en altérer le sens /et quelcjuefois de leur en donner un tout contraire à l'esprit du texte. Voyez dans Tarticle Citation, de V Encyclopédie , combien le sens de ces mots multi vocatif pauci vero ehctiy a été corrompu. Il en est de même du compette intrare. Un tel abus est de conséquence , et peut servir à consa<» crer les plus dangereuses erreurs.

Ariettb. Air de musique vocale, dont le carwtère est la légèreté. Ce lùot et nouveau dans notre langue^ et quoiqu'il y eût, dans la musique de Lulli , de Mouret, de Campra , quelque^ morceaux de chant mesuré, d'un mouvement vif et d'un tour agréable , on ne disait point les ariettes , mais les r^irs, de Lulli , de Mouret, M Campra. Ce fut lorsqu'on eut quelque idée de la m^sique italienne , et qu'on essaya d'en imiter les passages brillants , que du mot aria , on fît le mot ariette; et on donna ce nom, distinctiî aux airs français que l'on croyait composés à Tita^ lienne :^si, l'on dit les ariettes de Rameau , les ariettes de Mondonville , V ariette des Talents lyriques , Variel^e de Pygmalion, Variette de Tithou et de l'Aurore.

Ce chant léger, qui était la partie de la musique italienne la moins estimable et la plus facile à imiter, fut introduit à l'Opéra-Coiûique ,

176 éLéVE^TS

et il y eCit beaucoup de succès. Le nom èi ariette lui convenait alors plus que jamais; il le retint, et Ton distingua Variette et le vaudeville^ Mais rOpéra-domique ayant pris dans la suite un caractère plus élevé y et les sentiments qui ranimaient l'ayant rendu susceptible d'une musique plus variée , plus expressive , on sentit qu'on pouvait faire mieux que d'y donner à des voix légères >des modulations brillantes à exécuter : on fit des chants qui avaient eux - mêmes du caractère et de l'expression ; et ce fut alors qu'on s'aperçut , quoi qu'en eût dit Rousseau , que notre langue était susceptible des beautés véritables de la musique italienne. Il eût donc fallu distinguer y dès ce moment , Variette qui n'était que brillante , de Tair expressif et passionné, Mai^ l'usage était établi d'appeler ariette tous les airs de l'Opéra- €omique ; et quoique le goût eût décidé que les chants du Dessin de Village étaient des airs , et non des ariettes , parce que le style en était simple et naturel, l'usage prévalut, et conserva ie nom Mariette pQur tous les airs chantés sur le théâtre où Variette avait brillé. Ainsi, l'air de Tom-Jone,

Amottr, queUe est donc ta puissance?

l'air du Déserteur ,

Mourir n'est rien, c'est notre dernière heure \

l'air de Silvain ,

DE LlTTÉflATURE^ 2^%

Je puis braver les coups du sort, Mais nos pas fes regards d'un père-:

s*appelèrent des ariettes.

Ce n'est pas tout : lorsque la musique italienne^, la plus simple , la plus noble ^ la plus pathétique , s'est établie sur le théâtre de TOpéra , ceux qui # par goût , par opinion , par système , ont tâché de la dépriser , ont donné aussi le nom ^ariettes , non-seulement aux airs d'un caractère brillant v^ et léger ^ mais indistinctement à tous les chants , même aux jplus sublimes ^ aux plus passionnés de ce nouveau genre d'opéra; et de l'idée de légèreté, de frivolité , de comique, originairement • attachée au mot à! ariette , ils ont tiré cette in- . duction, que la musique italienne, la musique des ariettes ,,, n'était pas digne de la tragédie. On aura cependant quelque peiue à croire que Fair de Roland.

Que me vettx->tu ^ monstre effroyable ?

que l'air d'Atys >

Quel ttx>uble agite mon cœur ?

que l'air de Cybèle ,

Tremblez , ingrats , de me trahir;

que l'air d'Oreste ,

Cruel ! et tu dis que tu m'aimes \

et cçlui de Pylade ,

preste \ an nom de la, patrie^

fèjS ÉLÉMENTS

soient de cette musique , ou légère ou comique , qu'on appelle ariettes y ou jolis petits airs.

En italien , le mot aria signifie un air en général; ce n*est point un 4iininutif. Le mot ariette en est un ; il faut donc le garder pour Tespèce de chant la plus légère et la moins expressive, et ne pas faire servir l'abus des mots à donner le change aux idées, f^oyez Ain.

AaLEQinir. Personnage de la comédie italienne. Le caractère distinctif de l'ancienne comédie italienne est de jouer des ridicules , non pjis personnels , mais nationaux. G'ôst une imitation grotesque des niœurs des différentes villes d'Italie; et chacune d'elles est représentée par un personnage qui est toujours le méme^ Pantalon est Vénitien, le Docteur est Bolonais , Scapin est Napolitain , et Arlequin est Bergamasque. Celui-ci

• est d'une singularité qui mérite d'être observée , et il a fait long-temps les plaisirs de Paris , joué

. partrois acteurs célèbres, Dominique, Thomassin, et Carlin. Il est vraisemblable qu'un esclave africain fut le premier modèle de ce personnage. Son caractère est un mélange d'ignorance , de naïveté, d'esprit, de bêtise, et de grâce : c'est une espèce d'homme ébauché, un grapd enfant , qui a des lueurs de raison et d'intelligence, et dont toutes les méprises ou les maladresses 6nt quel' que chose de piquant. Le vrai modèle de son jeu

DE LITTÉRAT-URB. 279

est la. souplesse, ragilité, la gentillesse d*un jeuoé chai f avec une éeorce de grossièreté cjui rend son action plus plaisante; son rôle est celiiid*un valet patient, fidèle, crédule, gourmand, toujours amoureux, toujours dans l'embarras, ou * pour son maître , ou pour lui-même , qui s'afflige , (j^ui se codsole avec la facilité d'un enfant, et dont la douleur est aussi amusante que la joie<»

Ce rôle exige beaucoup de naturel et d'esprit ^ beaucoup de grâce et de souplesse*

Les Français l'ont employé quelquefois hetfreusement dans leurs comédies , comme de Lisse dans Jlrlequin sauvage , et dans Tinion lemisan-thrope ; mais en général la liberté du jeu de cet acteur ngaf , et l'originalité de son langage s'ac* commodent mieux d'un simple canevas qu'il remplit à sa guise , que du rôle le mieux^ écrit.

Arts libéraux* Rien de plus bizaftre en appaf rence que d'avoir ennobli les arts d'agrément , 4 l'exclusion des arts de première nécessité \ d'avoir distingué dans un même art l'agréable d'avec l'utile , pour bonorer l'un de préférence à l'autre j et cependant rien de plus raisonnable que ces . distinctions , à les regarder de près. • #

La société , après avoir pourvu à ses besoins , s'est ocicupéa de ses plaisirs ; et le plaisir , une fois senti , est devenu un besoin lui-même. Les jouissances sont le prix de la vie; et on a re?

28o ÉLÉMENTS

cooou, <}ans les arts d'agrément^ le don de les multiplier. Alors 4. regardant tous les arts comme utiles ; et sans distinction des genres de bonté, on n'a considéré que Tencouragement qu'exigeaient les uns et les autres ; et on leur a proposé des récompenses relatives aux facultés et aux inclinations de ceux qui devaient s'y exercei;.

Le premier objet des récompenses est d'encourager les travaux. Or des travaux qui ne demandent que des facultés communes , telles que la force du corps , l'adresse de la nmn y la sagacité des organes , et une industrie facile à acquérir par l'exercice et l'habitude , n'ont besoin , pour être excités , que de l'appât d'un bon salaire. On trouvera partout des hommes robustes, laborieux , agiles y adroits de la main , qui seront satisfaits de vivre à l'aise en travaillant , et qui travailleront pour vivre.

A ces arts y même aux plus utiles et de première Hécessité , on a donc pu ne proposer qu'une yie ^sée et commode ; et les qualités naturelles qu'ils supposent y ne sont pas susceptibles àd plus d'ambition. L'amed'un artisan , ceUe d'un laboureur, ne se repait point de chimères ; et une existence idéale l'intéresserait faiblement.

Mais pour les arts dont le succès dépend de la pensée y des talents de l'esprit, des facultés de l'ame , surtout de Timaginalion , il a fallu nonseulement l'émulation de Tintérét , mais celle de ^ vanité; il a fallu des récompenses analogues

DE LITTÉRATUHE. îSl

k leur génie et dignes de Tencourager , une estime flatteuse aux uns, une espèce de gloire aux autres, et à tous des distinctions proportionnées aux moyens et aux facultés qu'ils demandent.

Ainsi s'eist établie dans l'opinion la prééminence des arts" libéraux sur les arts mécaniques , sans égard à l'utilité, ou plutôt on les supposant diversement utiles , les uns aux besoins de la vie , les autres à son agrément. »

Cette distinction a été si précise , que, dans le même art, ce qui exige un degré peu oomtnun d'intelligence et de génie , a été mis au rang des arts libéraux; tandis qu'on a laissé au nombre des arts mécaniques ce qui ne suppose que des* moyens physiques , ou les facultés de l'esprit données à la multitude. Telle est, par exemple, la différence de l'architecte et du maçon , du statuaire et du fondeur, etc. Quelquefois même on a sépaté la partie spéculative et inventive d'un art mécanique , pour l'élever au rang <ies sciences, tandis que la partie executive est restée dans la foule des arts obscurs. Ainsi l'agriculture, la navigation , l'optique, la statique tiennent par une extrémité aux connaissances les plus sublimes , et par l'autre à des arts qu'on, n'a point ennoblis. Les arts libéraux se réduisent donc à ceux-ci : réloquénce, la poésie , la musique , la peinture , la sculpture , l'architecture , la gravure considérée dans la partie du dessin.

Par un renversement assez singulier, on voit

rôt ÉLÉMENTS

que les plu$ honorés des arts ^ et ceux en effet qui mérit^at Iç plus de l'être y par les facultés^ qu'ils demandent et par les talents qu'ils supposent, que les seuls même d'entre les arts qui exigent une intelligence, une invagination , un génie rare , et une délicatesse d'organes dont peu d'honmies ont ^té doués , sont presque tous des arts de luxe, dès arts sans lesquels la société pourrait être heureuse , e( qui ne lui ont apporté que des plaisirs de fantaisie, d'habitude , et d'opinion , Qu d'une nécessité très éloignée de Vétat naturel de l'homme. Mais ce qui nous paraît un caprice, une erreur, un désordre» de fa nature, me laisse pas d'être conforme à ses desseins ; car ce qui est vraiment nécessaire à l'homme , a' dû être facile à tous; et ce qui n'est possible qu'au plus petit nombre , a dû être inutile au plus grand. Parmi les arts Ubéraux , les uns s'adressent plus directement à l'ame , comme l'éloquence et la poésie ; les autres , plus particulièrement aux sens, comme la musique et la peinture : les uns emploient , pour s'exprimer , des signes fictifs et changeants, les sons articulés; un autre emploie des signes naturels , et partout les mêmes , les accents de la voix, le bruit des corps sonores; les autres emploient non pas dés signes , ma^s l'apparence même des objets qu'ils expriment , les surfaces et les contours, les couleurs, l'ombre et la lumière; un autre enfin n'exprime leien (je parle de l'architecture) , mais wn étude est d'ob-

Gbogle

server ce qui plaît au sens dç la vue , sôit dans le rapport des grandeurs , soit dans le mélange dps foimes; et son mérite est de réubir Tagrément et Futilité.

Enfin parmi ces arts, lel uns ont la nature pour modèle; et leur excellence consiste à la choisir, ^t à composer d'après elle^ aassi bien qifelle, et mieux qu'elle-même; ainsi opèrent la poésie , la peinture et la Sculpture. Tel autre exprime la vérité même , et n'imite rien; liiais aux moyens qu'il emploie, il donne toute la puissance dont ces moyens sont susceptibles : ainsi l'éloquence déploie tous les ressorts du sentiment, toutes les. forces de la raison. Tel autre imite ou par ressemblance , ou seulement par ana** logie ; ainsi la musique a deux organes , l'un ita** turel , l'autre factice , la voix humaine et les instruments, qui peuvent seconder la voix, y suppléer , porter à Tame , par l'entremise de l'oreiller, d'agréables émotions.

On voit combien il serait difficile de réduire , à un même principe , des arts dont les moyens , les procédés , l'objet , <lifîerent si essentiellement.

Quand il serait vîrai , comme un musicien célèbre l'a prétendu , que le principe universel Aè l'harmonie et de la mélodie fût dans la nature } il s'ensuivrait que la nature serait îe guide , mais non pas le modèle de la musique. Tous les sons et tous les accords sont dans la nature, sans doute ; mais Y art est d^ les réunir et d'en corn-

284 ÉLÉMEIVTS

poser un ensemble qui plaise à Toreille et qui porte à Tame d'agréables émotions ; or qu'on nous dise à quoi ce composé ressemble. Est-ce dans le chant des oiseaux ^ dans les accents de. la voix humaine^ que la musique a pris le système des modulations et des accords ?

Cet art est peut-être le plus profond secret que l'homme ait dérobé à la nature. Le peintre n'a qu'à ouvrir le^ yeux ; dira-t-on de même que le musicien n'a qu'à prêter l'oreille pour trouver des modèles ? La musique , il est vrai y imite assez souvent, et la vérité embellie est un nouveau charme pour elle ; mais qui la réduirait à l'imitation , à l'expression de la nature , lui retrancherait les plus frappants de ses prodiges , et à l'oreille les plus sensibles et les plus chers de ses plaisirs. La musique ressemble donc, d'un côté, à la poésie , laquelle embellit la nature en l'imitant; et de l'autre, à l'architecture, qui ne consulte que le plaisir du sens qu'elle doit affecter.

En étudiant les arts , il faut se bien remplir de celte idée, qu'indépendamment des plaisirs réfléchis que nous causent la ressemblance et le prestige de l'inûtation, chacun des sens a ses plaisirs purement physiques , comme le goût et l'odorat : l'oreille surtout a les siens; elle y est même d'autant plu^ sensible, qu'ils sont plus rares dans la nature. Pour mille sensations agréables qui nous viennent par les sens de la vue , il ne noys en vient peut-être* pas une par le sens de

DE LITTÉAATUA^. S85

l'ouïe. On dirait que cet organe^ étant spécialement destiné à nous transmettre la parole , et la pensée avec elle , la nature , par cela seul , ait cru ravoir assez favorisé. Tout, dans l'univers, semble fait pour les yeux, et presque rien pour les oreilles. Aussi de tous les arts^ celui qui a le plus d'avantage à rivaliser avec la nature , c'est Y art des accords et du chant.

L'architecture est encore moins que la musique asservie à l'imitation. Quelle idée que de lui donner pour modèle la première cabane dont l'homme sauvage imagina de se faire un abri ! Quand cette cabane, cette ébauche de Vart^ en contiendrait les éléments, elle n'a pas été donnée par la nature; elle est; comme l'église de Saint-Pierre de Rome , un composé artificiel : ce fut le coup d'essai de l'industrie ; et il est étrange de vouloir que l'essai soit le modèle du chef-d'œuvre. Gomment tirer de celte cabane l'idée des proportions , des profils , des formes les plus régulières ?

Le prodige de Vart n'a pas été d'employer des colonnes et des chevrons; c'est la plus simple et la plus grossière des inventions de la nécessité* Le prodige a été de déterminer les rapports des hauteurs et des bases, l'ensemble harmonieux, l'équilibre des masses , la précision et l'élégance des profils, des saillies et des contours. Est-ce la raison, l'analogie , la nature enfin , qui a donné la composition de l'ordre corinthien , le plus magnifique de tous , le plus agréable et le plus in-

sensé? Les coloanes rappellent des tiges d*ai4>res , qui supportaient de longues poutres , et des solives en travers , figurées par Tentablement , je le veux bien ; tuais où l'inventeur de Tordre corio* thien a-t^il vu^ soit dans la nature^ soit dans les premières inventions de la nécessité , un vase en^ touré d'une plante,* placé au bout d'une tige d'arbre 9 et soutenant un lourd fardeau? Callima* que l'a vu ce vase ; maïs il l'a vu par lerre , et ne supportant rien. L'emploi qu'il en a fait répugne au bon sen» et à la vraisemblance ; et cependaot cette absurdité est, au gré des yeux, le {dus riche , le plus bel ornement de rarchitecture* Les rouleaux ou volutes de l'ordre ionique, ne sont pas moins ridiculement employés ; et c'est en* core une beauté. Uari même , .depuis deu$ mille ans, cherche en vain à renchérir sur ces com* positions ; rien n'en peut approcher : les proportions de l'architecture grecque restent encore inaltérables ; et sans avoir de modèle dans la nature, elles semblent destinées à être éternellement elles ^ mêmes le modèle de Vart. Pourquoi <^ela? C'est que le plaisir des yeux est, comme celui de l'oreille, attaché à de certaines im[M-es* sions , et que ces impressions dépendent d# certains raj^orts que la nature a mis entre l'objet et l'organe. Mais saisir ces rapports ce n'est pas imiter , c'est deviner la nature.

Ainsi procède l'éloquçnce ; elle n'imite rien : l'orateur n'est pas un mime ; il parle d'après lui;

DE JLITTÉ&ATUAE. 387

il transmet sa pensée y il exprime ses sentiments. Mais danà le dessein d'émouvoir, d'éclairer, de persuader, de faire passer dans nos cœurs les mouvements du sien , il choisît avec réflexion ce qu'il connaît de plus capable de nous remuer à ^son gré. C'est encore ici l'influence de l'esprit sur l'esprit, l'action de l'ame sur l'ame, le raf>: port des objets avec l'organe du sentiment, qu'il faut étudier ) et pour maîtriser les esprits , le soin de l'orateur est de connaître ce qui les touche et peut les émouvoir comme il entend qu'ils soient émus. •

Dans les arts même dont l'imitation semble être le partage , comme la poésie , la peinture, la sculpture-, copier n'est rien , chpisir est tout. Les détsals S0nt dans la nature , mais l'ensemble est dans le génie. L'invention consiàte à composer des masses qui ne ressemblent à rien , et qui , sans avoir de modèle, aient pourtant de la vérité; or quel est dan$ la nature le principe et la règle de ces compositions ? Il n'y en a pas d'autre que I4 cpnnaissance de l'homme , l'étude de ses affections, 1? résultat des impressions que les objets font sur l'organe. Cela est évident pour le choix , le mélange et l'harmonie des couleurs , la beauté des contouips, l'élégance des formes; l'œil en est le juge suprême ; et la même étude de la nature, qui démêle les sons qui plaisent à l'oreille , nous a éclairés sur le choix des objets qui plaisent aux yeux.

Même théorie à Tégard de la partie intellectuelle de la peinture , et à Végavd de la poésie , qui est Vart de peindre à Vesprit.

Il est aussi impossible d'expliquer les plaisirs de la pensée et du sentiment ^ que ceux de l'oreille^ et des jeux*; mais une expérience habituelle nous fait connaître que la faculté de sentir et d'imaginer a dans l'homme une activité inquiète qui veut être exercée, et de telle façon plutôt que de telle autre.

La nature nous présente pêle-mêle , si j'ose le dire , ce qui flatte et ce qui blesse notre sensibilité : or l'imitation se propose, non-seulement l'illusion, mais le plaisir; c'est-à-dire, non-seulement d'affecter l'ame en la trompant , mais de l'affecter comme elle se plaît à l'être. Ce choix est le secret de Vart, et rien dans la nature ne peut nous le révéler, que l'étude même de l'homme et des impressions de plaisir ou de peine qu'il reçoit des objets dont il est affecté.

C'est ce discernement acquis par l'observation qui éclaire et cotiduit l'artiste ; mais il est le guide du parfumeur, comme celui du poète et du peintre ; et que Vart imite ou n'imite pas , s'il est de son essence d'être un art d'agrément , son principe est le choix de ce qui peut nous plaire. La différence est dans les organes qu'on se propose de flatter, ou plutôt dans les affections que chacun des arts peut produire.

Les arts d'agrément qui ne portent à l'ame que

des sensations^ comme celui du parfumeur ^ ne seront jamais comptés parmi les arts libéraux. Ceux-ci ont spécialement pour organes l'œil et l'oreille ^ les deux sens qui portent à l'ame dés sentiments et des pensées ; et c'^t à quoi l'opi* nion semble avoir eu égard , lorsqu'elle a marqué à chacun d'eux sa place et le rang qu'il devait tenir.

Les arts s'accordent assez souvent pour embellir à frais communs le même objet , et produire un plaisir composé de leurs impressions réunies ; c'est ainsi que Tarchitecture et la sculr pture , la poésie et la musique , travaillent de concert : mais il ne faut pas croire que ce soit dans la vue de faire plus d'illusion y en imitant mieux leur objet. Un^observateur habile a déjà ren^arqué que les deux arts dont l'alliance était le plus sensiblement indiquée par leurs rapports (la sculpture et la peinture ) se nuisent l'un à l'autre eo se réunissant. Une belle estampe fait plus de plaisir xju'une statue coloriée; dans celle-ci, l'excès de ressemblance ôte à l'illusion son mérite et son agrément. Voyez Illusion, Imitation, etc.

Articulation. Depuis la leçon du Bourgeois

C^ntiUiomme ^ il n'y a guère moyen de parler

sérieusement de la manière de prononcer les

lettres ; mais , raillerie cessante , il ne serait peut-

tre pas inutile d'analyser le mécanisme de la

ÉUm. de Littér, /. 19

290 ÉLKMECrTS

parcde : on trouyerait dans cette analyse la raison physique de la rudesse ou de la douceur^ de la lenteur ou de la rapidité naturelle des articulations, eï, en deux mots , les éléments de la pro* sodie el de la mélodie d'une langue.

Parmi les voyelles , on trouverait que les sons graves, ont naturellement de la lenteur , parla raison que l'organe , en formant œs sons , éprouve une modification plus pénible ; que les sons grêles veulent être brefs 5 que les scXns moyens sont ég^ . lement susceptibles ou de lenteur par leur vo* lume , ou de vitesse par la facilité que nous avons^ à les former, f^ofez Prosodie.

L'étude de Y articulation, ou des mouvements combinés des organes de la parole , pour donner aux sons de la voix les qualités qui en font des consonnes, serait encore plus curieuse* On distinguerait d'abord parmi les consonnes celles où un souffle muet , une espèce de bruit confus précède V articulation, comme Y m et Yn consonne; comme Ijf^et son doux le 7); comme 1'^ double et son doux le js^* eomme le g et 1'/ mouillés :-et celles où Y articulation n'est précédée d'aucun souffle, comme le p et son doux le h; comme le t et son doux le d; comme le k et Yl simple. De là un caractère propre ^ qui assigne à chacune d'elle^ une place dans l'harmonie imitative , délai! que nous mépriserons peut-être, mais que les Grecs ne méprisaient pas»

On trouverait dans la nature la raison du

DEJLITTBRATURE. 201

choix que les anciens avaient fait de Vm et de Vn pour être les signes du son nasal ; et on s'apercevrait, avec surprise, que pour faire passer et retenir dans le nez le son d'une voyelle, on est obligé de Tintercepter , ou avec la langue , en la disposant de la même façon que pour Varticulation de Vn, ou avec les lèvres , en les pressant comme pour V articulation de Vm; et de là cette conséquence que les nasales des Latins et des Italiens , où V articulation de Vn se fait sentir , peuvent bien être brèves / par la raison que Var-ticulation éteint le retentissement , çcmme dans examen, hymen; mais que les nasales françaises , où la langue ne fait qu'intercepter le son sans le détacher nettement , doivent toutes se prolonger. Les Latins eux-mêmes ne faisaient brèves que ces nasales grecques dont V articulation coupait le retentissement, culmen^ tibicen, omen ^ barbiton; mais toutes les nasales en m^ deuni,

finem y Rom^m , enini, étaient longues, par la

raison qu'elles n'étaient, comme les nôtres que

des voyelles inarticulées; si bien que, dans les

. vers , on les élidait comme voyelles finales , afin

d'éviter Vhiatus.

Dans cette analyse , où verrait pourquoi on a

• confondu la faible articulation de 1'^ avec le son de ri, et que la légère application de la langue contre les dents étant la même pour donner le son de 1'/ et V articulation de Vjr , il n'est pas possible d'exécuter celle-ci sans que le son analogue

2Qt ÉLÉMENTS

se fasse entenâre^ connue danâ p^yer, moyen y cUojren.

On verrait pourquoi V articulation est plus forte ou plus faible , plus rude ou plus douce en ellemême , suivant le caractère de la consonne qui frappe la voyelle; pourquoi les articulations, relativement Tune à l'autre y sont aussi plus ou moins liantes y plus ou moins dociles à se succé* der ; pourquoi les unes se suivent coulamment et avec aisance , les autres se froissent et se brisent dans leur collisipu ; et l'étude de tous ces effets contmbuerait à éclairer le choix de l'oreille.

On verrait pourquoi 1'/ est facile après Vr^ et Yr pénible après Vl; pourquoi deux labiales ne peuvent s'allier ensemble , abfert abjugit ; non plus que deux dentales dont l'une est la faible de l'autre ; adtendere y que les Latins avaient répudié; pourquoi le passage d'une labiale à une dentale est facile du faible au faible , comme dans ab-'diquer; du fort au fort^ comme dans a/?^/tude; du faible au fort, comme àdJïS ob-tenir ; et très pénible du fort au faible, comme dans Cap-de-Bonne- Espérance , que l'on est obligé de prononcer Cab^-^Bonne-Espéraîice.

On trouverait de même la raison de la difficulté que nous éprouvons à prononcer l'a: après r^, et réciproquement, comme Quintilien l'a remarqué : VirtusXerxis y arx studiorum ; etc.

Ce ne serait donc pas une étude aussi puérile qu'on l'imagine; et plus d'un poète en aurait eu

besoin pour suppléer aiu don d'une, oreille sensible , qui seule peut-être a manqué à quelquesuns de ceux qu'on estime ^ et qu'on ne lit pas*. Vojrez Harmonie de Style.

Attention. C'est urïe action de Tesprit qui fixe la pensée sur un objet et l'y attache ; au contraire de la dissipation y qui la dérobe à ellemême; de la rêverie, q!fl la laisse aller au hasard sur mille objets , dont aucun ne l'arrête ; et de la ' distraction , qui l'amuse loin de l'objet' qui la doit occuper.

\I attention donne à l'esprit une fécondité surprenante et bien souvent inespérée : c'est peutêtre le plus grand secret de l'art, le plus grand' moyen dugéhie (i?). Ce que tout le monde aperçoit d'un coup d'œil dans la nature n'a rien de piquant dans l'imitation : le charme de celle-ci consiste à nous frapper de mille traits intéres* sants qui nous avaient échappé ; or c'est Yatten-^ tion qui les saisit , et qui , changée en habitude, distingue le regard pénétrant de l'artiste , du regard distrait , vague et confus de la multitude.

Il n'est pas bien décidé que le poète , dont les peintures vous ravissent par^ la nouveauté des détails et leur vérité singulière , soit né avec plus

( i) Inter ingemum et dîUgentiam perpaululufn%ci reli^ quum est ard. (De Orat.)

de talent que vous pour imiter la nature : vous l'auriez peinte comme lui , si vous Taviez étudiée avec la même aitenîion que lui ; mais tandis qite vos yeux se promènent sans réflexion , comme sans dessein , sur ce qui se passe autour de vous , les siens ne cessent d'épier la nature, et d'observer ce qui ' lui échappe de singulier et de piquant.

Lorsque Vattention se porte sur ce qui se passe' au - dedans de nous-mêmes , elle s'appelle réflexion j et lorsque la réflexion est profonde et long-temps fixe , elle s'appelle méditation : c'est la source des grandes pensées. Rien de superficiel n'est rare ; rien de commun n'est précieux : c'est en creusant que le génie s'enrichit des trésors cachés dans les entrailles de la nature , semblable au chêne que nous peint Virgile, qui , plus il étend ses radines , plus il élève ses rameaux.

DE lilTTÉttATURE. 2^5

m0im^tm^nM^nytMmnMi¥tAnnymf¥tMiytMtnimMm0tkitmiyttwmmmiy¥MMmf^mm^y^^

JjALiiADB. Petit poème régulier , composé de trois coujJets et d'un envoi , en vers égaux, avec un refrain , c'est-àrdire avec le retour du même ' vers à la fin des couplets , ainsi qu'à la fin de renvoi.

Dans la ballade, les trois couplets sont symétriquement égaux, soit pour le nombre des vers , soit pour l'enlacement des rimes. C'est une stance de huit , de dix , de douze vers , en deux parties. L'envoi Yi'en est qu'une moitié , et il répond communément à la seconde partie de la stance. Les parties correspondantes des trois couplets sont sur les mêmes rimes ; et. l'envoi conserve les rimes de la partie à laquelle il répond.

Ce petit poème a de la grâce et de la régularité dans sa forme ; et quand le refrain en est heureusement amené à la fin des couplets , il leur donne un tour très piquant.

Nos anciens poètes', comme Villon et Marot , n'y ont employé que les vers de dix et de huit syllabes : celui de douze n'était guère en usage ; et sa gravité semblerait déplacée dans un poème qui doit garder la naïveté du vieux tepips.

La ballade a passé ^ de mode depuis madame

2g6 iLÉHEirTs

Deshoolières ; mais si quelqu'un veut s'j amusfsr encore , il fera hien^e lui conserver le tour du style de Marot , sans trop affecter son langage. La Fontaine est un excellent maître dans l'art de rajeunir cette ancienne naïveté.

Gonmie la forme de la ballade est difficile à décrire avec précision , en voiâ un modèle pns de Marot y et dans lequel on remarquera > conmie une singularité , qu'il j a deux refrains au lieu d'un.

Bàll ADB dufrèrs Lubin*

Pour courir en poste i la yille f Vingt fois , cent fois, ne sais combien; Pour faire quelijae chose vile; Frère Lnbin le fera bien.

Mais d'avoir honnête entretien , Ou mener vie salutaire , Cest à faire i un bon chrétien :

Frère Lubin ne le peut faire*

Pour mettre ( comme un homme habile ) Le bien d'autrui avec \fi sien , Et TOUS laisser sans croix ne pile ; Frère Lubin le fera bien.

On a l^u dire , Je le tien y Et le presser de satisfaire; Jamais ne tous en rendra rien :

Frère Lubin ne le peut faire.

Pour débaucher, par un doux style , Quelque fille de bon maintien , Point ne faut de yieille subtile ; Frère Lubin le fera bien.

jyp tl'PttfiATVKM. 297

Il prêche en^th^ologiçî»; ,. • ^ Mds pour boire de belle «au claire, **

Faites-la boire à notre chien : , , v

Frère Lubin ne le peut foire. ' %

" EhvoL .

* Pour d^re plutôt mal que bien, y- '•' Frère Lùbin le fera bien; ' > Mats si cVst (|uelqùe Boïiitie afiaire ,

Fr^rel^bisinelepeui^lidfei^, ,^ ' ,

ïiC temps de la galanterie Fut celui de la bnl' lade^ ainsi qye de. tous ce§ petits poèmes qui composaient, nous dit Marot, \% bréviaioB^àu temple de l'apiour.

Ce^ontTondeànx, ^/Zad^, rirelais.

Mots à plaisir, rimes et triolets, *

Lesquels Vénus apprend à retenir ^

A un grand tas d'ani0urei|;K nouvelets» ^ ,

Poui^ mieux sayoir dames entretenir. ^ /

La régularité sévère de ces petites <piècë$ de poésie ^n a fait abandonner le genre, et c*est ce qui aurait dû le rendre intéressant. ' " ,

Le sentiment de la difficulté vaincue entre plu« qu'oti ne pense dans le plaisiî? que nous font les arts ; et lorsque cette difficulté n*est pas trop gênante, qu'il y a de l'adresse à la vaincre , et qu'il en résulte un agrément de plus, elle est précieuse à conserver. C'est peut-être ce qui nous rend si chère Thabitude des vers rimes ; c'est aussi ce qui nous doit fkire regretter ces petits

398 éliÉMEHTS

poèmes^ qui , dans l^ur fonne {x^scrite, avaient de Télégance et de la grâce y et dans lesquels la fapdité; unie à la contrainte, était un objet de surprise , et par conséquent un plaisir de plus. Tels étaient le sonnet, le rondeau, le yirelai, le triolet, le chant , et la ballade.

le sonnet et peut-être le cercle le jiu» parfait qu'on ait pu' donner à une grande pensée, et la divî^on h, plus r^ulière que Voreille ait pu lui prescrire. Le couplet ne peut guère avoir de plus joli forme que celle du triolet. Le tour du rondeau et du. virelai donne de la saillie au badinage et à Tépigranme. La ballade, conu^e le chant , donae, par son refrain , de l'élégance et de la grâce aux stances qui la composent. Chacun de ces petits poèmes avait son caractère particulier et ses règtes prescrites , c'est-à-dire des guides surs pour le talent et pour îe goùl.

Ce qu'<>n appelle aujourd'hui poésies fugitives n'a plus ni fornie ni dessein ; elles sont libres , mai^ trop libres. La facilité,^ que suit la négligence, en fait produire avec une abondance qui ajoute encore au dégoût de leur insipidité. Des hommes de génie , dont ces poésies légères sont les délassements, y excelleront toujours: mais le génie est rare ; et le talent médiocre , qui aurait peut-être réussi à bien tourner une ballade ou un rondeau, ne fera, dans une pièce de vers libres, qu'enfiler des rimes communes et des idées plus communes encore, sans aucune peine, il

est vrai, mab aussi sans aucun mérite, m du coté du goût , ni du côté de l'art.

Barreau. C'est le lieu où Ton plaide devant leis. juges; et le genre de style ou d'éloquence en usage dans la plaidoirie s'appelle en Style du harrèmi, . éloquence du barreau. * • *

Oa a souvent confondu, en parlant dés anciens, le barreau avec la tribune, et les avocats avec les orateurs , sans doute à cause que l'un de ces emplois menait à l'autre, et que bien souvent le même homme les exerçait à la fois.

Il y avait à Athènes trois sortes iie tribunaux : celui de l'Aréopage , qui ne jugeait qu'au criminel , et d'où l'éloquence pathétique était bannie ; celui des juges particuliers, devant lesquels se plaidaient les causes qui n'étaient pas capitales ; et celui du peuple, auqufel on déférait une loi qu'on croyait mauvaise , et qui avait droit de l'abroger. Les deux premiers de ces tribunaux répandaient à txolre- barreau, le dernier répon-^ dait au^rM/?i ou à la tribune romaine. Il y avait de plus les assemblées publiques , où le peuj^ et le sénat siégeaient ensemble , et dans lesquelles s'agitaient les affaires d'état. Démosthène nous a décrit la forme de ces assemblées , que les prj^" taries^ ou les chefs du sénat, avaient seuls droit de convoquer, et auxquelles le peuple présidait par tribus. Voyez Délïbératif. ^

300 ÉLiMBUTS

Tant que Rome fut libre , \e forum, oh le peuple était juge, fut \e tribunal suprême. Le tri* bunal des préteurs, celui des censeurs , cdui des chevalins ^ celui du sénat métyie, otait subordonné à celui du peuple. Mais depuis César, et sous les empereurs y toutes les grandes causes Turent attribuées aru sénai; l'autorité d& préteurs s'accrut; (elle du peuple fut anéantie; ^t Télo* quence de la tribune périt avec la liberté. '

Ainsi ^ dans Rome et dans Atbènes /tantôt lés causes se plaidaient devant les juges ^ esclaves de la loi; tantôt devant le législateur^ qui avait le

• droit d'abroger la loi , de l'adoucir, de la changer, de la laisser dormir, de lui imposer le silence, en un mot, de mettre isa volonté à la place de la

* loi même* Voilà ce qui distingue essenjtiellement le barreau d'avec la tribune. J^-ojrez Gratbur.

Autant les fonctions de l'orateur étaient en bonneur dans Athènes et dans Rome , autant la profi^sion d'avocat y fut avilie par la vénalité , la corruption , et la mauvaise foi. Démosthèhe , qui l'avait exercée", se vantait d'avoir reçu cinq talents .pour se taire, dans une cause où sans doute on appréhendait qu'il ne parlât; et comme il s'était fait*pajer 5on silence, bn juge bien que lui et ses pareils faisaient encore mieux acheter leur voix. Rien ne fut plus vénal dans Rome^ dit Tacite , que ta yeifidie dés as^ocais.

^Chez nos bons aïeux , lorsque tous les crimes étaient taxés , que |^our cent sous on pouvait cou-

# 1>E HTTÉRATtJRJB* • to\

per le ûez ou roreilie à^n homme.; ce beau tarif, appuyé de la pre:ave ou par témoin ,.^ù par serment , ou par le sort des armés , avait peu besoin d'avocats. Les lois romaines introduites, les rendirent plus nécessaires. Maïs le^ barh^au ne prit une forme raisonnable et déceute que dans le quatorzième siècle, lorsque le parlement , devenu sédentaire sous Philippe-le^-Bel , fut le refuge de l'innocence eX de la faiblesse, «i long- temps opprimées aux tribunaux militaires et batbares des grands vassaux. . «^

L'usage de faire parler pour soi un homme plus instruit,, plus habile que soi, a dû s'intro* duire partout où la raison et la justice ont pu se faire entendre. Mais cette institution avait un vice radical , d'où sont dérivés tous les vices de* l'éloquence du barreau* L'avocat , en plaidant une cause qui n'est pas la sienne, joue un rôle qui n'est pas le sien .* voilà pourquoi, si Ton en croit Aristophane , Cicéron , Pétrone , Quintilien , la déclamation a été , dans tous les temps , le caractère dominant de l'éloquence du barreau^ F^ojnez Djêglamation.

Si les plaideurs étaient leurs avocats euxmêmes, ils exposeraient les faits avec simplicité; ils diraient leurs raisons sans emphase; et s'ils employaient les mouvements d'une éloquence passionnée, ces mouvements seraient placés, et seraient au moins pardonnables.

Mais un avocat, revêtu du personnage du plai-

Sb2 V' B4<éMfiNTS «

deuTy a besoin d'un talent ti^ès rare pour le remplir avec bienséance, avec force, avec dignité; et lorsque ce talent ^lui manque^ il met à la place de la vraie éloquence , une déclamation factice , tantôt ridicule par Tabus de l'esprit et par l'enflure des parole»^ tantôt révoltante par son impudence, tantôt criminelle par ses artifices ou par ses odieux excès.

Quand c'est par vanilé que l'orateur, daos une caus^ qui ne demande que de la raison , de la clarté, d^Ja méthode, cherche à répandre les fleprs d'une rhétorique étudiée , il n'est que vain et ridicule ; et s'il est jeune , on pardonne à son âge. Mais lorsque, oubliant son caractère, il prend le rôle de bouffon, et par des railleries indécentes, cherche à faire rire. ses juges-, il se dégrade et s'avilit.

Lorsque dans une cause qui,' de sa nature, ne peut exciter aucun des mouvements de l'éloquence véhémente , il se bat les flancs pour paraître ému et pour émouvoir, qu'il emploie de grands mots pour exprimer de petites choses, %t qu'il pro* digue les figures les plus hardies et les plus fortes pour un sujet simple et commun (ce que Montaigne dcppeUe faire de grands soulien pour de pe^ tits. pieds); il n'est qu'un charlatan et un mauvais déclamateur. Mais lorsqu'il se met à la place d'un plaideur outré de colère , et qu'il vomit pour lui tout ce que la vengeance, la haine envenimée j>eut avoir de noirceur et de malignité; qu'il

DE -ïiITTÉEATUtlE, 3oS

déshonore un homme ^ une famille ei^tière , sous le prét^te , souvent léger, que sa cause l'y autorise; il est l'esclave des passions d'autrui, le plus ]âche des complaisants , et le plus vil des mercenaires. Celte licence, trop long -temps effrénée , a été la honte de l'ancien baiTeaUy quelqiielbis l'opprobre du barreau moderne ; et quoique en général l'honnêteté sait l'ame de l'ordre des avo^ cals, ils n'ont peut-être pas été assez sévères à réprimer un abus si criant.

« Cet ordre aussi ancien que la magistrature , aussi noble que la vertu, aussi nécessaire que la justice (c'est M. d'Aguesseau qui parle), où l'homme, unique auteur de son élévation, tieut les autres hommes dans la dépendance de ses lumières , et les force de rendre hommage à la seule supériorité de son génie, heureux de ne devoir ni les dignités aux richesses , ni la gloire aux dignités, ne doit rien souffrir qui profane un caractère si sacré. »

Qu'un avocat soit pénétré de la sainteté de ses fonctions, il commencera -par ne se charger que de la cause qu'il croira juste : alors, écartant l'artifice, il armera la vérité de tous les traits de force et de lumière qui peuvent frapper les esprits ; il dédaignera les ornements puérils et ambitieux; il parlei:a avec le sérieux de la décence et de la bonne foi ; et s'il se permet l'ironie, ce ne sera que d'un ton sévère et pour attacher le mépris à Ce qui le doit inspirer : son respect pour

5o4 ' "éLBilEJITS*

les lois se çommifniqiiera aux jngeS/^et leuir rappellera, s'ils peuvent Toublier, la dignité de leuts toDcdons : ce même respect $e répandra dans rassemblée des auditeurs ; il les avertira, comme a £adt de nos jours Tua de nos avocats les plus célèbres ^ que le barreau n'est pas un -théâtre, ni l'orateur yn. comédien, et qu'une causé où il s!aglt de décider ce qui est juste , est ]»*0fdnée par des applaudissements résejrvés à ce qui n'est qu'ingénieux.

Avouons cependant ce que M. d'Àguesseau n'a pas craint d'avouer , que les juges sont des hommes , et que la vérité n'est pas assez sûre d'ellemême avec eux, pour dédaigner les ornements de l'art. «Sa première vertu, dit-il en parlant de l'avocat, est de connaître les défauts des autres (et c'est de ses juges qu'il parle) ; sa sagesse consiste à découvrir leurs passions, et sa force à savoir profiter de leur faiblesse. Les âmes ]es plus rebelles, les esprits les plus opiniâtres, sur lesquels la raison n'avait point de prise, et qui résistaient à l'évidence même , se laissent entraîner ps^r l'attrait de la persuasion ; la passion triomphe de ceux que la raison n'avait pu dompter; leur voix se mêle à celle des génies supérieurs : les uns suivent volontairement la lumière que l'orateur leur présente; les autres sont enlevés p^r un charme secret dont ils éprouvent la force , sans en connaître la cause ; tous les esprits convaincus , tous les cœurs persuadés paient également

DE LITTÉRATURE. 3o5

à Torateur Ce tribut d'amour et d'admiration, qui n'est du qu'à celui que la connaissance de rhomme élève au.jdus haut -degré d'éloquence.»

Voilà les excuses dont s'autorise l'éloquence artificieuse et passionnée.

Malheur au peuple chez lequel^ cette çloquence a de fréquentes occasions de se signaler! cela prouve qu'il est gouverné, non parles lois , mais par les hommes; cela prouve qu^e les affections personnelles, plus que la raison publique, décident des résolutions et des jugements dû tribunal qui gouverne ou qui juge; cela prouve que la multitude elle-même a besoin d'être poussée par le vent des passions ; et partout ou ce vent domine, les naufrages seront fréquents pour l'innocence et pour l'équité.

Mais enfin, lorsque la' constitution d'un État, ou sa condition est telle , que le juge a droit de prononcer d'après son affection personnelle, que l'éloquence a le malheur de s'adresser à une vu-* Ion té arbitraire , ou que , par la nature de l'objet , le juge est réellement lû>re ; l'éloquence alors ne demandant à l'homme que ce qui dépend de son choix, elle a droit de mettre en usage tout ce qui peut l'intéresser : Socrate, cité devant l'aréopage, s'interdit tous les artifices de l'éloquence pathétique ; l'aréopage n'était que juge , c'eût étésvouloir le corrompre, que de lui parler le langage des passions. Encore la sévérité de Socrate fut -elle déplacée, puisqu'elle fit com-

tlém. de lAtlér. 1. 20

3o6. ÉLÉMENTS

mettre aux juges le crime irrémissible de sa con* damoatioii. /^c^a^ Pathétique. Hais Démostlièâe, pour ,entraînesr la volonté d'un peuple libre , pouvait employer le reproche, la menace, la plainte , intéresser l'orgueil , jeter la , hoûte et répouvarite.'dactô l'ame des Athéniens : de même Gcérdn , soit io^u'il parlât au peuple, ou au sénat, ou à César lui-même , pouvait exciter à son gré la colère, et l'mdignation , <la compassion et la cléitehence; Ainsi la tjranhie et la liberté ouvrent , égaileiUent un champ^^ibreà l'éloqueiice pathé^ tiquci De mé^ie enfin nos orateurs chrétiens ^ ayunt à.pessuader aux hommes, n#n*seulément la véi?ité, mais aussi |a bonté >- peuvent, pour attendrir, pour élever les âmes, employer les grands mouvements d'une éloquence véhémente et subliw'6* ^

ce II a)*rive souvent, dit Pluftarque > que les passions se6ondent la raison et servent à roidir les vertus , comme Tiré modérée, sert la vaillance > la haine des noédbants sert la justice , l'indignation à rencontre dé œux qui sont indignemei^thbu* p0ux> ; car leur cœur élevé da folle aiMganoe et insolence, à caosë de leur pi^pspérité> a besoin d'être réprimé ^.etiL n'y a personne qui, voulût, enéoiie qu'il le put faire 4 déparer' TindulgeqCe' de la vraie aqiitié ; on Fhupaànité ; de là misémorde ; ai ^e participer aux joies et; aox douceurs', de la vraie bienveillasce et dilectiofi* » Aiiïsi > ' selon Plutarque , l'éloquence , qu'il fait consister à pro-

t>E LiTtÉRATUAÉ. Zoj

voqaér la passii^n où elle est^ à la mêler où elle n^est pas , à mettre la sensibilité ^ jeu à la place de l'entendement , et ïa volonté à la place de la raison et du jugement , peut trouver dans Técole d'^un philosophe /ou dans' les assemblées d'un peuple libre, à s'exercer utilement.

Mais au barreau H n'en est pas ainsi. Le juge ne porte point à l'audience une ame libre : il n'y est que l'organe des lois; et les lois ne connaissent ni l'amour^ ni la haine , ni là crainte^ ni la pitié. Si le juge a reçu de la nature un cœur sensible ; un naturel passionné, c'est un ennemi de l'équité, qui le suit à l'audience, et qu'il' serait à souhaiter qu'il put laisser à la porte du sanctuaiï'e des lois.

Dans l'aréopage, nous dit Aristote, on défendait aux orateurs de rien dire de pathétique et qui pût émouvoir les juges t un orateur qui eût parlé à l'ame, intéressé les passions, en eût été chassé comme un vil corrupteur. Cependant Texemple de Phryné fait bien voir qu'on n'était pas toujours aussi sévère; et Socrate, dans son apologie , n'eût pas eu besoin de dire à ses juges qu'a, n'emploierait aucun moyen de les toucher , si ces moyens lui avaient été rigoureusement îêh terdits.

Lorsqu'on voit paraître au barreau cette enchanteresse publique, cette ^qq^^k^ piperesse , conlme l'appelle Montaigne, on croit revoir Phryné dévoilée par Hypéride aux yeux de ses juges.

3o8 BLÉMfiHTS

Que leur demandez-vogs ? d*étre îustes? de prouoocer comme la loi? Vous n'avez pas besoin d'inléresser lem:s passions : le cœur qne vous vouiez toncher doit être immobile et muet. Il en est donc de Téloquence pathétique comme des sollicitations : et si Torateur ne veut pas se dégrader lui-même, et offenser les juges, en employant, pour les gagner, les man^^ honteux d'une éloquence corruptrice, il ne plaidera devant ceux qui doivent être la loi vivante , que comme il j^derait devant la loi , si , tdile que Fimaginalion se la peint, incorruptible et inaltérable, elle résidait dans son temple. Or on voit bien qu'il serait absprde d'employer devant elle les mouvements passionnés.

Le principe de l'éloquence du barreau est donc que le juge a besoin d'être éclairé, non d'être ému.

Cette règle a pourtant quelques exceptions. La première, lorsqu'il s'agit d'apprécier la moralité des actions, d'en estimer le tort, l'injure, le dommage, de déterminer leur degré d'iniquité ou de malice, et de décider à quel point elles sont dignes devant la loi de sévérité ou d'indulgence, de châtiment ou de pardon. Dans ces causes, la loi, qui n'a pu tout prévoir, laisse l'homme juge de l'homme; et les faits étant du ressort du sentiment, le cœur doit les juger. Alors il est permis , sans doute , à l'orateur de parler au cœur son langage; de solliciter la pitié

DB LI-iPTÉR ATUR«. Sog

en faveur de ce qui en est digne, l'indulgence en faveur de la fragilité ; de faire servir la faiblesse d'excuse à là faiblesse même , et Tattrait naturel d'une passion douce, d'excuse à ses égarements;et au contraire , de présenter les faits odieux dans toute la noirceur qui les caractérise, de développer les replis de l'artifice et du mensonge, de peindre sans ménagement la fraude ou l'usurpa* tion/Fame d'un fourbe démasqué, ou d'un scélérat confondu.

Mais alors même, en tirant de $a cause les preuves, les moyens pressants, qui la rendent victorieuse, on doit éviter le ridicule d'en exagérer l'importance , et d'y employer des mouvements outrés, ou des secours empruntés de trop loin.

Lisez dans le plaidoyer de Le Maître, /?oi/r une fille désavouée^ le parallèle d'Andromaque avec Marie Cognot. Dans le plaidoyer de ce même avocat pour une servante séduite par un clerc, parce que le clerc a voulu se piquer avec son canif pour signer de son sang une promesse de mariage, vous attendez- vous à le voir comparé à Catilina , qui fit boire du sang humain à ses complices ?

Mais que Le Maître se réduise aux moyens propres à sa cause, vous allez voir comme il est éloquent. ' .

Une femme qui , dans sa servante , cachait sa fille, la désavoue ; mais il lui est échappé de dire

3lO ÉLÉMENTS

quVZfe voudrait que qe j&t saJUle, el qu'e//e se propose de kU faire du bien.

Qu'ici Ton se demande quelle induction Tavocat de la fille a pu tirer de ces paroles ; et après y avoir bien pensé ^ on . sera étonné encore de l'éloquence de Le Maître dans cet endroit de son plaidoyer. « Quoi , dit-il à la mère^ serait-il bien possible que vous désirassiez d'avoir pour fille celle qui vous aurait accusée de désavouer votre fille? désireriez- vous d'avoir donné la vie à celle qui aurait voulu vous ôler l'honneur? et d'être ipère d'une personne qui aurait voulu vous rendre odieuse à toutes les mères? désireriez-vous que Dieu eût béni votre mariage ^ de la naissance d'une créature à qui vous auriez sujet de dési« rer toutes les malédictions du monde? désireriezvous d'avoir enfanté un monstre d'imposture , et qui aurait voulu vous lidre passer pour un monstre d'inhumanité? Mais vous n'avez pas dit seulement que vous désireriez quelle fit votre file, vous avez encore ajouté ^ dans votre interrogatoire , que vous lui aviez toujours promis de la récompenser en mourant..^ De récompenser! qui? une personne y laquelle, à votre compte, vous a des obligations infinies , envers qui vous avez été plutôt magnifique que libérale. .. Mais quoi! vous lui réservez encore, dites *vous, votre bonne volonté! Et ne l'avez-vous point perdue après ce qui s'est passé, entre vous deux, devant la justice? Sans doute vous aviez oublié, lorsqu'on

DB LITTâRATUnB. 3n

VOUS iûterrogea^ qu'elle vous accusait de désavouer volrè fille. Car si vous yôns en fussiez souvenue , vous n'auriez eu garde de dire que uous lui réserviez votre bojme volonté* Vous croyiez être encore en particulier avec elle , et non pas en la présence d'un juge. Volis parliez comme sa mçre^ sans penser que vous étiez sa partie. Rendez, les armes en cet endroit à la force de la vérité. Quoi, vous rwulez encore du bien à celle que vous croyez vous accuser à tort d'une bai4>arie honteuse à notfe siècle et injurieuse à la nature ! Elle serait digne d'un supplice très rigoureux; et vous la jugez digne de recevoir de nouvelles gratifications de vous!' Elle aurait mérité là haine de tout le monde; et vous lui renouvelez encore les assurances de votre affection ! C'est 'y dites- vous maintenant , la plus ingrate servante de la terre: et toutefois vous désireriez qu'elle fût votre fille ! C'est tout le mal que vous lui souhaitez ! C'est la plys grande de ' vos enne^ mies ; et , nonobstant <iela , vous lui promettez de la récompenser à la mort ! Ce sont les seules menaces que vous lui faites! C'est la plus infâme calMnniatrice qui fut jamais; et toutefois vous lui réservez Votre bonne volonté ! C'est toute la vengeance que vous voulez prendre d^ejle ! Croyezvous ^ l'appelante, que désavouer sa fille soit une si petite faute qu'elle ne doive pas mettre en colère une «femme qii'on en accuse faussement? Qye si vous jugezTcette faute aussi grande que

5l3 ÉLÉMENTS

lout le monde l'eslime; comment, lorsqu'on vous interrogea y n'aviez-yous point les plaintes dans la bouche, le feu dans les yeux , le dépit dans le cœur, la colère sur le visage? Vos pensées de- Yaient-elles avoir d^autre objet que la grandeur de son imposture? Vos paroles devaien telles être autre chose que des menaces contre elle ; et vos actions , que des mouvements violents de eétte juste indignation qui -accompagne toujours l'innocence injustement accusée? »

. Je ne crois pas que dans ce qui nous reste de Tancieiine éloquence, il y ait rien de plus près* sant ; et c'est là que l'on voit par quels tours , par quels mouvements, par quelles gradations de force et de chaleur une petite cause peut s'élever au ton de la haute éloquence.

Des que Patru a Ké l'intérêt d'un gradué avec celui de toutes les provinces réunies à la. monarchie 'f^ que c'est un point de droit public qu'il est question de^décider ; et que d'un bén^M:;e de quarante'éç.us, il a &it la. cause du concordat, celle des lettres et des sciences 7. celle des libertés de l'Eglise, celle des peuples et des rois ; qu'il fiaisse paraître l'université aux pieds du grand conseil , implorant l'appui du monarque en faveur de ses droits usurpés par la cour de Rome ; qu'à propos de cette usurpation, il comparo la ntauvaise foi de la daterie à celle des Carthaginois ; qu'il compare le sophisme des papes à l'égard de la Bresse , àceluid'A'nnibalà régarddeSagonte; qu'il ajoute

DE LITTÉRATURE. 5l3

enfin que Romela moderne n'a pour toutes armes, daas cette cause , qu'jart mauvais artifice que la vieille Rome , Rome la sage , la Vertueuse , a si hautement con<îamné : cek est "d'autant plus, excusable ^ que c'est devant le grand conseil V et comme en présence du roi , qu'il plaide et qu'il dépend du souverain , idans cette cause , de se relâchei? de ses droits, ou de l^s^ conseryèr^dans leur intégrité. . ; *

Une autre espèce de causes (ri l'éloquence pathétique ^pent avoir lieu, c'est. lorsque le droit incertain laisse, pour ainsi dire ^en'^équilit^rê la balance de la justice , et qu'il s'agit de l'incliner du côté qui natureliement, mérite le plus de fa- Heûr.* C'est/ ce que les juriscoftsultes .appellent causes d*amis , causes fréquentes*, s'il faut les en croire ; ce qui ne ferait cas l'éloge de nos lois.

n semble , quand k \fsk se tait , que le ^uge devrait sa taire et recourir au législateur. Il semble au moins que .c'est à la raison tranquille , et Bon pas à la passion , de parler pour la loi , 'qui n'est jamais passionnée. Mais l'équité naturelles aussi bien pour guide le sentiment que la raison , et dans les cas où la raison seule ne peut décider du bon droit, on en appelle au sentiment; cir>^ constance qui donne Heu à l'éloquence pathétique* C'est ainsi que , dans la causes des Pères mathurins, Patru , ayant rendu au moins douteuse la clause de l'acte qui faisait leur titre , et réduit •les juges à ne savoîr q\ie penser de la volonté

5l4 ÉLÉMENTS.

du donateur , mit à leurs pieds les malheureux captifs y à la rédemption desquels était destinée la modique somme qu'on leur disputait sur une équivoque de mots , et fit regai^der le jugement qu'on allait rendre comme devait jeter le désespoir y ou porter la consolation ^ l'espérance , et la joie dans les cachots de Tunis et d'Alger i moyen forcé y mais légitime , dans un moment où il était permis d'émouvoir la compassion.

On voit par- là que, s^il est' souvent ridicule , souvent même indécent, d'emjdojer au barreau l'éloquence des passions , il est quelquefois juste et bon d'y. avoir recours ; qu'il est du moins permis d'animer la raison , et de donner à la vérité cette chaleur pénétrante sans laquelle on n'ol]^ tient qu'une attention trop légère* Nous l'avons dit, le$ juges sont des hommes ; l'indifférence personnelle que l'équité demande , les rend elle-même distraits, dissipés, sujets à l'ennui; et lorsque, pour les attacher , l'avocat ne fait qu'emfJioyer les mouvements naturels à sa cause , pourvu qu'il se rende à lui-même le témôign^ige bien sincère que c'est la vérité qu'il veut persuader, il peut la rendre intéressante , sans pour cela^ s^exposer au reproche d^employer la séduction. « &t Ton ôte les passions , dit Plutarqtie eh parlant de Féloquence, on trouvera que la raison., en plusieurs choses , demeurera trop lâche et trop moUe , sans action , ni plus ni moins qu'un vaisseau branlant en mer quand le vent lui défaut. »

DE LITTÉRATURE. 3j5

Une des causes de la corruption de Téloquence du barreau , c'est que^ Taudience est publique , et gu'il y a deux sortes de juges ^ le tribunal et les auditeurs. « Je veux forcer , vous dit l'avocat > le tribunal à être juste y et mçttre de mon coté ^ dans la balance^ l'opinion dû public;. or c'est plutôt par sentiment que par taison que le pu?* blic se détermine ; il est donc de mon intérêt de rémoi}voir par de fortes impressions. » Ainsi c'est par un juge ivre et passionné que vous voulez entraîi[ier l'autre* Voilà réellement le grand danger de l'audience; mais si çUe a cet inconvénient , elle a aussi son avantage ; et ce roi de Macédoine , Àntigone, l'avait bien senti ^ lorsque son frère lui ayant demandé de juger son procès, à huis clos, il lui répondit : « Non, jugeons au milieu de la place , si nous voulons ne faire tort à personne. » C'était avoUer à la fois que le respect du public était un frein pour le juge , et que le juge en avait besoin.

Pline le jeune , dans une de ses lettres à Gor^ neille-Tacite , examine cette question, si dans l'éloquence du barreau la brièveté est préférable* à l'abondance ; et il se déclare pour celle-ci. « Il arrive , ditril , assez souvent que l'abondance des paroles ajoute une nouvelle force et comme un nouveau poids aux idées qu'elles forment. Nos pensées entre dans l'esprit des autres , comme le fer entre dans un corps solide; un seul coup ne suffit pas , il faut redoubler. » Cela justifie en

3i6 ÉLÉMBNTS

effet Fabondance mesurée, niais non pas^la pro* fusion et Tintarissable loquacité qui semble être aujourd'hui l'attribut de Téloquence du Barreau. Oo tire au volume , non pas pour^la raison qu'en donne Pline , qu'i? e» est d'un bon livre comme de toute autre chose y .et que pliff il est grand ^ meUr kur il eit; mais parce que les plaideurs y dit-on y mesurent le prix du plaidoyer à son étendue et à sa durée. Misérable motif pour noyer, dans un déluge tle paroles , une cause dont.la bonté , pour être visible et palpable , n'aurait besoin le plus souvent que d'être exposée en pei^ de mots.

Une antre cause que Pline allègue, et qui revient à la réponse que l'avocat Dbmont fit à M. de Harlay , c'est que parmi les juges, les uns softt frappés des bonnes raisons , les autres des mauvaises, et que tou& les moyens trouvant leur place , il n'en faut négliger aucun. Mais cette méthode €st-elle sûre? est-elle honnête et permise? L'un et L'autre est au moins douteux.

^ Quand de mauvais moyens trouveraient quelquefois leur place , il y a peut-être moins d'avantage que de risque à les employer. Ils sont faciles à détruire ; e* donnant prise à la réplique , ils laissent un grand avantage à un adversaire éloquent. De plus , les mauvaises raisons ont Finconvénieint de noyer les bonnes et de les affaiblir en s'y mêlant. Un moyen faible ou équivoque, donné pour décisif et pour victorieux , si le juge en sent la faiblesse, lui rend suspect ou le bon sens, ou

DE LITTÉRATURE. SlJ

la bonne foi du sophiste , Tindiàpose contre celui qui Ta cru assez simple pour s'y laisser tromper , fait perdre à ses bonnes raisons leur autorité naturelle , -et fait mal présumer d'une cause où l'on se v(^ réduit à de pareils secours. Aussi ^ pour une fois qu'un adversaire négligent ou maladroit aura laissé ^passer un moyen faux sans le détruire, ou qu'un juge ébloui s'y sera laissé prendre^ il doit arriver mille fois que lâu fausseté du moyen soit reconnue , et qu'il nuise à la cause pQur laquelle il est ejmployé. . .

Dans les Dialogues de <!icéron sAr Vorapsury Antoine ne balance pas à décider qu^ y parmi les moyens que présente une cause , il faut choisir avec soin les meilleurs et les plus forts , négliger les' plus faibles, et ne jamais employer les mauvais. Voyez V article Preuve.

Mais quand la méthode contraire serait aussi prudente qu'elle l'est peu, la croirait -on bien légitime? « La vérité , qui est naturellement généreuse, dit Le Maître, inspire des sentiments trop nobles pour se servir d'autres moyens que ceux qui sont honnêtes » : or le mensonge ne l'est pas ; et un sophisme , connu pour tel par celui qui l'emploie , est un mensonge artificieux , c'està-dire une double fraude.

ce Qu'importe, dira-t-on , si ma cause est bonne, par quels moyens je la &is réussir? Tout est juste pour la justice. Le mensonge même est permis en faveur de la vérité. Est-ce la faute de l'avocat

3l8 ÉliÉliENTS

s*il a pour jage des hommes que la droite raison ^ qae la vérité simple ne peut persuader , et dont Tesprit faux n'est frappé que des fausses lueurs d'un sophisme? Mon devoir est de gagner ma cause , dès que moi-même je la crois bon^ ; et pourvu que j'arrive au but , il est indiflGérent que j'aie pris le droit chemin , ou le détour. »

C'est là sans doute ce qu'on peut alléguer de plus favorable anx artifices de l'éloquence.- Mais daùs cette supposition même que de Taux moyens sont nécessaires pour persuader des esprits faux , et qu'il en est de tels parmi 1^ ji^es , il y aura toujours de la mauvaise foi à donner delà valeur à ce qui n'en a point ; et le sophisme n'en est pas moins la fausse monnaie dé l'éloquence. C'est au juge de savoir discerner le vrai ; c'est à l'avocat de le dire : il est un faussaire^ s'il le déguise; un fourbe , s'il donne au mensonge les couleurs de la vérité.

De la doctrine de Plutarque , qui permet d'employer l'éloquence des passions , et de celle de Pline , qui consent qu'on emploie tous les moyens bons ou mauvais, on semble s'être fait au bar^ reauun système de probabilisme toot-à-fait commode pour la mauvaise foi des plaideurs. Vous vous êtes chargé là d'une bien mauvaise cause, disait un juge à un avocat célèbre! J'en .ai tant perdu de bonnes, répon4i^ l'avocat, que j'ai pris le parti de les plaider sans choix et telles qu'elles se présentent.

DE LITTÉllATUIlE. ZlQ

Ce a'esk donc pas à' la bonté réelle et absolue d'une cause» mais à s^ bonté apparente et relative à l'espi^it des juges, qu'on voit si l'on peut s'en charger ; et ceci est bien plus à la honte dç la jurisprudence qu'à la honte du barreau.

Ne serait-il pas effroyable que l'incertitude, ou plutôt Ja contrariété constante des jugements, fui si bien reconnue, qu'un habile avocat pût dire avec assurance. Telle cause que j'ai perdue à ce tribunal , je vais la gagner à cet autre I estil crojable qu'on ait laissé les lois dans cet état d'aviUssemènt? et des juges qui n'ont: aucun intérêt de compliquer, d^accumuler , de perpétuer les procès , peuvent-ils ne pas reco|irir aii souverain , pour demander une législation simple et constante., qui les sauve dû péril d'être eux-mêmes les.JQU^ts 4e la mauvaise foi?

Concluons que rien n'est plus glissant que la carrière de l'avocat, que rien n'est plus difficile à oiarquer que les limites de son devoir et les bornes PU se renferme une défense légitime, et que pQUr lui F^bus' du talent est un écueil inéyitable, si la droiture de son cœur et son intégrité naturelle np l'éclairé et ne le conduit. «L'éloquence n'est pas seulement une production de t'espril» dit M* d'Aguesseau en s'adressant aux avocats,, c'e^t un ouvrage du cceur; c'est là que &e forme cet aniour intrépide de la vérité , ce zèle ardent de la justice, cette vertueuse indépendance dont vous êtes si jaloux , ces grands , ces

généreux sentiiia^nts qui élèvent Thomme^ ,qui le reipplissent d'une noble fiei^té et d'une confiance magnanime, et qui, portant encore votre gloire plu^ loin que Téloquence même , font admirer rhomme de bien en voms beaucoup plus que l'orateur. »

Les^bonnes n^œurs d'un avocat seront toujours sa première éloquence. Un fripon , connu pour tel^ peut plaider une bonne Tause ; mais ses moyens auraient besoin de l'expédient qu'on prenait à Lacédémone, de faire passer Topinion d'un mauvais citoyen, lorsqu'elle était salutaire, par la bouché d'un homme de bien , comme pour la -purifier.

Bas. Ce mot, appliqué au caractère des idées, des sentiments, des expressions, ne signifie pas la même chose.

La bassesse des idées et des expressions tient absolument à l'opinion et à l'habitude; et bas ^ dans cette acception, est synonyme de trivial. La bassesse des sentiments est plus réelle; elle suppose dans l'ame l'un de ces caractères , fausseté , lâcheté, noirceur, abjection, etc.

Ce qui étonnera peut-être, c'est que le genre noble, soit d'éloquence , soit de poésie, n'exclut que la bassesse de convention, et admet, comme susceptible d'ennoblisseilhent , ce qui n'est bas que de sa nature.

Félix , dans Poljreucte, dit en parlant des sen-

DE IiITïÉIlA.TUIlE. 321

timents qui s'élèvçnt dans soû ame, J^en ai même de bas, et qui me font rougir; et ces sentiments de crainte, d'intérêt, de basse politique, développés en beaux vers, ne sont pas indignes de la tragédie. Rien de plus ha^ moralement que le ca??actère de Narcisse; et poétiquement il a au- • tant de noblesse que celui d'Agrippine et que celui de Néron.

Que l'on nous présente ail contraire ou une image ou une idée à laquelle la mode et l'opinion aient attaché le caractère de bassesse; elle nous cbôquera i qui pourrait entendre aujourd'hui, sur. nos théâtres, là fille d'Alcinoiis dire qu'Uljsse l'a trouvée lassant la lessive ? qui pourrait entendre Achille dire qu'il va mettre à la broche les viandes de son souper; ou Agamemnon dire que^ lorsque Briséis sera vieille, il V emploiera à lui faire son lit?

Boileau , dans ses remarques sur Longin, s'évertue à prouver qu'il n'est pas vrai qu'Homère ait compiaré Ulysse , dans son inquiétude , à du boudin qu'on fait griller et qu'on roule sur des charbons. Il faut avouer cependant que des mtestins farcis de sang et de graisse, comme le dit Homère, ne sont autre chose que du boudin; mais chez les Grecs, les entrailles de la victime étant un reste du sacrifice, l'idée en était consacrée. Voilà pourquoi le même poète qui vient de dire d'Uljsse, que son cœur rugissait comme un lion qui rode autour d'une bergerie où il ne

332 ÉLâMENTS

peut pénétier^ ne craint pas de le dégrader en disant de lui y que dans rirrésplution qui le tour* meote , il ressemble à ce qu'aujourd'hui nous appelons du boudin • L'babitude , l'opinion , l'alliance des idées y avilissent tout> ou ennoblissent tout y selon les temps et les mœurs.

A force d'art on peut déguiser en termes figu-* rés ou vagues la bassesse de l'idée sdus la i^ jblesse de l'exfKression ; mais ce ^i est baè dans les termes aurait beau être suUime et gl^nd y soit dans le sentiment^ soit dans la pensée : là délicatesse du goût est inexorable sur ce point.

La difficulté n'e^t pourtant pas d'éviter la béis^ sesjse dans le genre héroïque^ mais dans le familier qui touche au populaire^ et qui doit éfrç naturel sans être jamais» trivial» Voje% analogie.

Beau. Tout le monde convient que le beau^ soit dans la nature on dans l'art , est ce qui nous donne une haute idée de Tun^ ou de l'autre , et nous porte à les Admirer; mais là difficulté est de déterminer, dans les productions des arts et dam celles de la natut^ ^ à queUes qualités ce sentiment d'admiration et de plaisir est attaché.

La natpre et Tiffl ont trois manières de. tifs^ affecter vivement, ou par la pensée, ou pair le sentiment s ©» P^^^ 1* «eide émotion des ofgafies. Il doit donc y avoir aussi trois espèces de henu dans k natuf^ et ckms les arts : le beau intellec-

DE •LITTÉRATURE. SîS

tuel, le beau morû, le beau^xnskiénel ou sea^ sible. Voyons à quoi Tesprit , rame et les sens peuvent Je reconnaître. Ses qualités distinetives se réduisent à trois : la force ^ la richesse et Y in* teUigence. .

En attendant que y par l'applicaticHi , le sens que j'attache à ces mots soit bien développé ,, ^'appelle^rr»^ Tinterisité d'action; richesse, TaboBdance et la fécondité des moyens; inûelligence, la manière utile et sage de les appliquer. La conséquence immédiate de cette définition est > qbe si par tous les sens la nature et l'art ne nous donnent pas également de leur force, de leur richesse et de leur intelligence , cette idée" qui nous étonné et qui nous fait admirer la cause dans les effets qu'elle produit , il ne doit pas être également donné à tous les sens de recevoir l'impression du èeau : or il se trouve qu'en effet l'œil et l'oreille sont exclusivement les deux organes du beau;, et la raison de cette exclusion > si singulière et si marquée, se présente ici d'elle-même : c'est que des* impressions faites su^ l'odorat , le goût et le toucher, il ne résulte aucune idée, aucun sentiment élevé. La saveur, l'odeur, le poli , la solidité , la mollesse ^ la chaleur , le fh>id, la rondeur, etc. sont des sensations toutes sïmîples et stériles par elles-mêmes , qui peuvent rappeler à Tame des sentiments et des idées , mais <\m n'en produisent jamais.

L'œil est le sens de la beauté physique, et

52^ ÉXiÉKENTS"

Toreille est^ par excellence, le sens de la beauté intellectuelle et morale. Consultons^ les; et s'il est vrai que de toys les objets qui frappent ces deux sens y rien n'est beau qu'autant qu'il annonce, ou dans l'art ou dans la nature,, un haut degré de force , de richesse , ou d'intelligence ; si , dans la même classe , ce qu'il j a de plus beau est ce qui parait résulter de leur ensemble et de leur accord; si, à mesure que l'une de ces qualités manque, ou que chacune est moindre , l'ad* miration, et, avec elle, le s^oitiment du beau s'affaiblit en nous, ce sera la preuve complète qu'elles en sont les éléments.

Qu'est-ce qui donne aux deux actions de Tame y à la pensée et à la volonté, ce caractère qdi nous étonne dans le génie et dans la vertu? Et, soit que nous admirions, dans l'une et l'autre, ou l'excellence de l'ouvrage ou l'excellence de l'ouvrier, n'est-ce pas toujours force^ richesse^ ou intelUgencel

En morale , c'est la force qui donne à la bonté le caractère de beauté. Quel est, parmi les sages, le plus beau caractère connu? celui de Socrate; parmi les héros? celui de César; parmi les rois? celui de Marc-Aurèle ; parmi les citoyens? celui de tlégulus. Qu'on en retranche ce qui annonce la force avec ses attributs, la constance, l'élévation, le courage^ la grandeur d'ame; la bonté peut s'y trouver encore, mais la Aewwte' s'évanouit.

pÉUTTÉHATUnE. S26

Qu'on fasse du hien à son airii ou à son ennemi ^ la bbrité de Taclion en elle-ihêtûe est égale : mais, d'un coté, facile et simple , elleestcommune; de l'autre , pénible et généreuse , elle supposé de la force unie àïa bonté ; c'est ce qui la rend belle. Brutus envoie à la mort un citoyen qui a voulu trahir Rome : nulle beauté dans cetteraction ; mais pour <lonner un grand exemple, Brutus condamne son propre fils ; cela est beau : l'effort qu*il en a dû coûter à l'aftne d'un père en fait une actÎQn héroïque. Qu'un autre qu'un père eût pro* nonce le Qu^îl mourût du vieil Horace; qu'un autre qu'une mère eût dit à un jeune homme , en lui donnant un bouclier, Happortez-^le , ou qu'il vous rapporte; plus dé beauté dans le sentiment, quoique l'expression en fût toujours énergique. Alexfiffldre entreprend la conquête du monde, Auguste veut abdiquer l'empire de l'univers ,* et de Tun et de l'autre on dit , Cela est beau^ parce qu'en effet il y a bc^aucoup de force dans l'une et Tautre résolution.

Il arrive souvent que , sans être d^accord sur la bonté morale d'une action courageuse et forte , on est d'accord sur sa beauté : telle est l'action de Scévola et celle de Timoléon. Le crime même, dès qu'il suppose une force d'ame extraordinaire ou une grande supériorité de caractère ou de génie, est mis dans la classé du beau: tel est le crime de César, le plus illustré des coupables.

On observe la mênàe chose dans les prodùc- '

lions de Tesprit. Pourquoi dit-on, de la solution d'un grand problème en géométrie /d'une grande découverte en physique , d'une invention nouvelle et surprenante en mécanique y Celaiest beau? C'est que cela suppose un' haut degré d^intelligence et une force prodigieuse dans l'eptendement et la réflexion.

On dit dans le même sens, d'un système de -législation sagement et puissamment conçu , d'un morceau d'histoire ou de morale profondément pensé et fortement écrit , Cela est beau.

On le dit d'un chef-d'œuvre de combinaison , d*aoalyse ; des grands résultats du calcul ou de la méditation; et on ne le dit que lorsqu'on est en état de sentir Teffort qu'il en a dû coûter. Quoi de plus simple et de moins admirable que Val* phabet aux yeux du vulgaire? quoi de plus sec et de moins sublime aux yeux d'un écolier que la logique d'Aristote ? quoi de moins étonnant que la roue, le cabestan, la vis, aux yeux de l'ouvrier qui les fabrique ou du manœuvre qui s'en sert ? et quoi de plus heau que ces inventions de l'esprit humain aux yeux du philosophe, qui mesure le degré de force et d'intelligence qu'elles supposent dans leurs inventeurs? J'ai vu un célèbre mécanicien en admiration devant le rouet à filer.

Ici se présente naturellement la raison de ce qu'on peut voir tous les jours, que les deux classes d'hommes les plus éloignées, le peuple

DE LITTÉRATURB, 3^7

et l^s ^av^i^t^, $ont celles qui éprouveBt le plus soi^vent ^t le j^m vivemert rémotion du beau : le peuple , paixi^ qu'il admire comme autant de prodiges les effets dont les causes et les moyens lui semblaat inco{n{)»^hensibles ; les savants ^ parce qu'ils sont en état d'apprécier et de sentir F^c^UepçQ et des causés et deij moyens; au lieu que , pour les hommes superfidielleineqt instruits^ le$ efiiçtf. )l^ sQpt pas asises furppenant^/ ni les causes assez approfondies. Aiqsi le JVHadrmrari d'Horace, appliqué aux éVénem^^ts de la vie, peut être la devise d'un philosopke ; mais à Yég^d dos productions de la: nftaiuFè et du génie > ce ne peut étre.qu^ la (^vise d'un sot/ ou de rjKHnme superficiel, frivole et ^suffisanty qu'on appelle «n fat. ' .

I)ans réicM||^nce et la poésie , la rid:iesse ^t la m^ui&eetw^ du génie afitt leur^ tour i: d^^uènoe des sentiments , das image» ^ des femées , les grands dév^loppenents des. idée^ ^nn esprit luini(^<?.y% ^niioe ^ fait éelone, la tangue méma^ deyçni^e plias abondante et. plus féconde pour expnme^ de nouveatix rafjporls, ou pour don- Vi^ pl^ d'éœrgie où de chaleur âtix mouve-^ ;i|^pts de Vanie ; tôul celai dis-^je y nous étontie^ et le raviasen^ent où nous «sommes n'est que le sç^tipieii^t du ie&u.

n ecf est de soéme des objets sensibles ; et si , dans la nature, nous exano^inons quel est le caractère universel de la beauté^ nous trouverons

partout hi Jbrce, la richesse ^ ou VirUeUigence j nous tFOuveron» dans les animaux les trois caractères de beauté quelquefois réuuis, et souvent partagés ousul^ordimnés l'un à Tautre. Dans la beauté ^àeXû^j du taureau, du lion, c'est là. force de la natuve ; dans la beauté du paon , c'est la richesse / d^nB la h&avtè de l'homme, c'est Ymtelligéhee qui.pacalt dominer.

.' On sait ce que j'entends ici par ViJitelUgence de la nature; ^éipàvleà^ ses procédé?^ de leur accprd avec ses vues; du choix des moyens qu'elle a pris pour arriver à ses fins. Or quelle a été l'intention de lar nature à l'égard de l'espèce hu- ^ iâaine? Elle a voulu que J'homnaie ifut propre à Iravailleit et à combattre , à nourrir et à protéger sa timide compagne et ses faibles enfants. Tout Cjs.qui, dans la taille et dans les trai^ de l'homme , annoncera l'agilité, l'adresse, la vigueur, le courage > desmembi^s souples et nerveux, des articulations marquées , des formes qui portent l'empreinte'd'une résistance ferme, on d'une àcfion libre et prdmple ; Une stature dont l'élégance et la hauteur n'aient rien de frêle, dont la solidité robuste n'ait rieii de lourd ni de massif; une telle correspondance des parties l'une avec Fautive, une symétrie, un accord, un équilibre si parfaits, que lé jeu mécanique en soit facile et sûr; des traits où la fierté, l'assuraDee, l'audace^ .et ( pour une autre cause ) la bonté , là tendresse , la seiftibilité , soient peintes ; des yeux où brille

une ame à' la fois douce el forte , une bouche qui semble disposée à sourire à la nature et à Famour : tout cela , dis- je, composera le caractère delkieçuté mêle ; et dire d'un homme qu'il est beau^ c'est dire que la nature, en le formant, a bien su ce qu'elle faisait et a bien fait ce qu'elle a voulu.

La destination de la fen^aie a été dé plaire à l'hoBtune, d0^ l'adoucirV de le fixer auprès d'elle et de ses enfants. Je dis de le fixer, car la fidé- • lité est d^institution natlirelle : jamais une union fortuite eV passagère n'aurait perpétué l'espèce; la mère, allaitant son enfant, ne peut vaquer; •dans l'état de nature, ni à se nouirir elle-mênae , ni à leur défense commune; et 'tant que l'enfant a besoin de la mère , l'épouse a besoin de l'époux; (hrj'instinct, qui datis l'homme est faible et' peu dumble, ne l'aurait pas seul reteriu ; il fallait à l'homme sauvage et vagabond d'autres liens que ceux du sang : l'amour seul a ;rempli le vœii dé la nature; et le remède à Tinconstance a été lé charme attirant et dominant dAla beauté.

Si «l'on veut dbnc savoir quel est le caractère de la beauté de la femme, on n'a qu'à réfléchir à sa destinatioB. La- nature l'a faite pour être épouse et Bpiè;pe, pour le repos et le plaisir, pour adoucir les xoœurs de l'homme, pour l'intéresser, l'attendrir. Tout doit donc annoncer en elle la douceur d'un aimable empire. Deux attraits puissants de l'amour sont le désir et la pudeur :

53o ÉLÉMENTS

le c£|ractère de s^ hçil^té .ç^a doue seosible et modeste. yhommQ vèq( attacher du prix à sa victoire ; il veut trouvet^ dans $a cûiupagne son amante et non soa esclave; et plus il verra de noUessci daas celle qui lui obéit ^ plus vivement il joiiii^a ^e )^ gloire de commander : la beauté de la femme doit donc être mêlée de modestie et de fierté ; mais i^ne faiblesse intéressante attache l'homme , en lui faisant sentir qu'on a besoin de son appui : la beauté de la femîne doit donc être craii^tive; çt pour Ja rendre plus touchante, le sçntimeQt en sera Tame » il se peindra dans ses regards ^ il respirera sur ses lèvre&y il atten-^ drira tjous ses U'ait^ : l'homme , qui veut tout de<ypir au pqnchf^pt , jouim de ses préférences , et dans. la*faible$$e qui cède > il ne verra que l'amour qui conseqt. Mai& le MUpçon de l'artifice détrui* l'ait tout : l'air de c4odeur » d'ingéniiité , d'inno-r ceuce , ces grâces simples et naïves qui se font voir e^i s^ çacbiant^ ces secrets du penchant^ retenus et trahis par la tendresse du sourire ^ par l'éclair échappé dfcm timide re^rd ^ mille miances fugitives danç Voxpressioa des 7:eax et de& .traits du visage, sont l'éloqu^ace dé la beauté : dès qu'elle €?st froidQ , elle eçt; muette.

Le grand ascendant delà femm^ aur le oceiir de l'hommfî lui vient de k secrète iwleUigenee qu'elle se îïiépage avec lui et ea lui-même, à son insu : cç discernement délicat , cette pénétration vive doit donc aussi se peindre dans les

DE LITTÉRATURE. 33l

traite d'uae telle femme, et surtout dans ce coup d*œil fin , qui va jusqu'aux replis du cœur démêler un soupçon de froideur, de tristesse, y ranimer la joie, y rallumer, l'amour.

Enfin, pour captiver le cœur qu'on a touché et le sauver de l'inconstance, il faut le sauver de l'ennui, donner «ans cesse à l'habitude les attraits de la nouveauté, et tous les jours, la même au3^ yeux de son amant > lui sembler tous les jours nouvelle. C'est là le prodige qu'opère cette vivacité n^obile , qui donne à la beauté tant de vie et d'éclat* Docile à tous les mouvements de l'imagination , de l'esprit et de l'ame , la beauté doit, comme un miroir^ tout peindre, mais tout embellir.

Pour analyser tous les traits de ce prodige de la nature, il faudrait n'avoir que cet objets et il le mériterait bien. Mais j'en ai dit assez pour faire voir que l'intelligence et la sageiye de la première cause ne se manifestent jamais, avec plus d'éclat, qu'en formant cet objet divin.

Je sais bien qu'on peut m'opposer la variété infinie des sentiments sur la beauté humaine ; et j'avoue en effet que la vanité, l'opinion, le caprice national ou personnel , eut trop influé sur les goûts, pour qu'il nous soit possible, en les analysant, de les réduire à l'unie. Laissons là ce qui nous est propre; et pour juger plus sainement, cherchons les principes du beau dans ce qui nous est étranger.

Sur quelque espèce d'être que dous jetions les yeux, nous trouveroDS d*abord que presque rien n'est beau que ce qui est grand, parce qu'à nos yeux la nature ne paraît déployer ses forces que dans ses grands phénomènes. Nous trouverons pourtant que de petits objets, dans lesquels nous apercevons une magnificence ou une industrie merveilleuses, ne laissent pas de donner ridée d*une cause étonnamment intelligente, et prodigue de ses trésors. Ainsi, comme pour amas* ser les eaux d'un fleuve et les répandre, pour jeter dans les airs les rameaux d'un grand chêne, pour entasser de hautes montagnes chargées de glaces ou de forêts , pour déchaîner les vents , pour soulever les mers , il a fallu des forces étonnantes; de même pour avoir peint de couleurs si vives, de nuances si délicates, la feuille d'une fleur, l'aîle d'un papillon , il a fallu avoir à prodiguer 4^s richesses inépuisables; et de l'admiration que nous cause cette profusion de trésors , naît le sentiment de beauté dont nous saisit la vue d'une rose ou d'un papillon.

Nous trouverons que ceux des phénomènes de la nature auxquels l'intelligence, c'est-à-dire l'esprit d'ordre , de convenance et de régularité , semble avoir le moins présidé, comme un volcan , une t^pête , ne laissent pas d'exciter en nous le sentiment du beau, par cela seul qu'ils annoncent de grandes forces; et au contraire, que l'intelligence étant celle des facultés de la

nature qui dous étonne le moins , , peut-être* à cause que l'habitude nous Ta rendue trop fami'^ Hère, il faut qu'elle soit très sensible et dans un degré surprenant , ppur exciter en nous le sen^ timent du beau. Ainsi, quoique l'intention, le dessein , l'industrie de la nature soiedt les mêmes dans un reptile et dans un roseau , que dans un lion et dans un chêne ; nous disons du lion et du chêne : Cela est beau! mouvement que n'excite en BOUS ni le roseau ni le reptile. Cela est si vrai , que les mêmes objets , qui semblent vils lorsqu'on n'y aperçoit pas ce qui annonce dans leur cause une merveilleuse industrie, deviennent précieux et beaux dès que ces qualités nous frappent : ainsi, en voyant au microscope ou l'œil ou l'aile d'une mouc|ie, nous nous écrions,". Cela est beau!

Enfin, dans là beauté par excellence , dans le spectacle de l'univers , nous trouverons réunis au suprême degré les trois objets de notre admiration, la force, la richesse et l'intelligence; et de l'idée d'une cause infiniment puissante , sage et féconde, naîtra le sentiment du beau dans toute sa sublimité*

Le principe du beau naturel une fois reconnu , il est aisé de voir en quoi consiste la beauté artificielle; il est aisé de voir qu'elle tient i* à l'opinion que l'art nous donne de l'ouvrier et de lui-même, quand il p'est pas imitatif; 2" à l'opinion que l'art nous donne ^ et de lui-même.

et de TaHiste, et de la natute y son modèle, quiùàd il s'exerce à rimiter.

Examinons d'abord d'où résulte le sentiment du beau dans un art qui n'imite point y par exemple ^ Tarchitecture. L'unité, la Tariété, l'or- .donnanoe, la sjmétrie, les proportions et l'accord des parties d'un édifice en feront un tout rég^ulier; mais sans la grandeur, la richesse, ou l'intelligence portées à un degré qui nous étonne, cet édifice seva-t-il beau ? et sa simplicité produira-t<»elle en nous l'adouration que nous cause la vue d'un beau temple, ou d'un magnifique palais?

Au contraire , qu'on nous présente un édifice inoins régulier, tel que le Panthéon « ou, le Louvre : l'air de grandeur et d'opulence, un ensem<ble majestueux , un dessin vaste , une exécution à laquelle a dû présider une intelligence puissante, l'homme agrandi dans son ouvrage, l'art rassemblant toutes ses forces pour lutter contre la nature, et surmontant tous les obstacles qu'elle opposait à ses efforts; les prodiges des mécaniques étalés à nos yeux dans la coupe des pierres, dans l'élévation des colonnes et des corniches y dans la suspension de ces voûtes, dans l'équilibre de ces masses dont le poids nous effraie et dont la hauteur nous étonne ; ce grand spectacle enfin nous frappe , nous nous écrions , Cela est beau! La réflexion vient ensuite : elle examine les détails, elle éclaire le sentiment, mais

DE tilTTÉftATUHJB. 335

elle ne le détruit pas* Noui^ cdnvendnd des défauts qu'elle observé ; nous àrouons que la façade du Panthéon manque de symétrie, que les différents corps du Louvre manquent d'ensemble et d'unité. Plus régulier, cela serait plus beau sans doute^ Mais qu'est-ce que cela signifie^ Que notre adniiration , déjà excitée par la force de l'art et sa magnificence , seï'ait à son comble si l'intelligence y régnait au même degté.

Je ne dis pas qu'un édifice ou les forces de l'art et ses richesses seraient prodiguées , fût beau s'il était monstrueux , ou bizarrement composé* L'intelligence y peut manquer au point que le sentiment àe beauté soit détruit pat* l'effet choquant du désordre i car il n'en est pas ici de. l'açt comme de la nature. Nous supposons à celle-ci des intentions mystérieuses : accoutumés à ne pas pénétrer la {H^ofondeur de ses desseins , lots même qu'elle nous paraît aveugle ou folle , nous la supposons éclairée et sage ; et pourvu que dans ses caprins et dans Ses écarts elle soit riche et forte , nous la trouverons bellej au lieu qu'en interrogeant l'^rt , nous lui demancferons pourquoi , à quel Usage , il a prodigué ses richesses ou épuisé ses efforts, llfais en cela même nous sommes peu sévères; et pourvu qu^à l'impression de grandeur se joigne l'apparence de l'ordre, c'en est assez : la force et la richesse pont, du côté de l'ati;, les premières sources du beau.

Du reste, il ne faut pas confondre l'idée de force avec celle d'effort :Tien au monde n*est plus contraire. Moins il paraît d'effort y plus on croit voir de force; et c'est pourquoi la légèreté, la grâce, l'élégance, l'air de facilité, d'aisance dans*les grandes choses , sont autant de traits de beauté*

Il ne faut pas non plus confondre une vaine ostentation avec une sage magnificence : celle-ci donne à chaque chose la richesse qui lui convient; celle-là s'empresse à montrer tout le peu qu'elle a de richesses, saps discernement ni réserve, et dans sa prodigalité décèle son épuisement.

Os colifichets dont l'architecture gothique est chargée, ressemblent aux colliers et aujt bracelets qu'un mauvais peintre avait mis aux Grâces. Ce n'est point là de là richesse , c'est de l'indigen te vanité. Ce qui est riche en architecture, c'est le mélange harmonieux des formes, des saillies, et des contours; c'est une symétrie en grand, mêlée de variété ; c'est cette belle touffe d'acanthe qui entoure le vase de Callimaque ; c'est une frise, où rampe une vigne abondante , du qu'embrasse un &isceau de chêne ou de laurier. Ainsi l'air de simplicité et d'économie ajoute à l'idée de force et de richesse , parce qu'il en exclut l'idée d'effort et d'épuisement. Il donne encore aux ouvrages de l'art , comme aux effets de la nature , le caractère d'intelligence. Un amas d'ornements confus

DE LITTÉRATURB. 55^

ne peut avoir de raison apparente 5 ,une variété, bizarre , et sans rapport ni symétrie , comme dans Tarsèiesque ou dans le goût chinois , n'annonce aucun dessein. -

L'intention d'un ouvrage^ pour. être sentie^ doit être simple ; jèt indépendamment ^ei Thar^ monie «qui plaît aux jeux comme à l'oreille sans qu'on en sache la raison ^ une discordance sensil>Ie entre les parties d'un édifice ^ annonce dan& l'artiste du délire et pon du génie. Ce que nous admirons dans un beau dessin^ c'est cette imagination réglée et féconde , qui conçoit un ensemble vaste , et le réduit à l'unité.

On voit par '-là rentrer dans l'idée du bçau celle de régularité, d'ordre, de symétrie, d'unité, de prbportion , de rapports , de convenances , d'harmonie ; mais on voit aussi qu'elles ne sont relatives qu'à l'intelligenoe , qui n'est pas la seule ni la première cause de l'admiration que le beau nous a fait éprouver.

Ce que j'ai dit de l'architecture doit s'appliquer à l'éloquence , à la musique , à 4^ous^ les arts qui déploient de grandes forces et de prodigieux moyens. Qu'un orateur, par la puissance de la parole, bouleverse tous lesr esprits, remplisse tous les cœurs de la passion qui l'anime, entraîne tout un peuple , l'irrite , le soulève, l'arme et le désarme à son gré ; . voilà , dans le génie et dans 1

l'art, une force qui. nous étonne, une indus^ trie qui nous confond* Qu'un musicien, par le

Élém. de Littér. I, 22

charme àt^ sons , produise ded eSkV^ ^mblaUes ; Fempit^ que son art hii doùnê iuF nos sens , notfs parait tenir du prodige; et de là cette admiration dont les Grecs étaient transportés, aux chants d*Epiméntde ou de Tyrtée, et que les beautés de leur art nous font éprouver quelquefois.

9i au contraire Timptessiou est trop faible^ quoique très agréable, pour excitefr en nous ee ratissement, ce transport, comme il arrive dans les morceaux d'dn genjre tempéré , nous donnons dès éloges atl talent dé Tartit^ et au doux près* tige de l'art ; mais Céà éloges ne soùt pas le cri d'admiration qu'e:iteité en nous un trait sublime, un coup de force et de génie<

Passons au^ arts d'imitation. Ceux.-* ci on( deux grande! idées à donner^ au lieu d'uni; celle de la nature imitée , ei celte du génie imitateur.

En sculpture, t'ApoUon> l'Hercule, FAnthidus, le Gladiateur, la Vénus, la Diane antique; en ^iuture , les tableaux de Raphaël , du G>rrège , et du Guide, réunissent les deux beautés. Jl en est de même en poésie , qu^^d la nature du côté du ihodèle , et l'ilnitation du coté de l'art , por* teht le Caractère de force , de ridiesfle , Ou d'iiH telligèttée , m plus haut degré. On a dit à la fois , du modèle et de fimiiation : Cela est beau! et Tétônnement se partage entré les prodige» de l'art et les f)rodïge8 de la nature.

On doit se fdppeler ce çpue nous avons dit du

, DE LITTÉRATURE. SSq

beau nforal : là force en fait lé caractère. Ainsi , le crime même tient dii caractère du beau , lorsqu'il suppose dans Famé une vigueur, un couragfe, une audace , une profondeur , une, élévation qui nous frappe d'étonnement et de terreur. C'est ainsi que le rôle de Cléopatt*e dans Ràdogaiiéy et celui de Mahomet, sont beaux ^ considérés dans la nature , abstraction faite du génie du peintre et de la beauté du pinceau.

Une idée inséparable de celle du beau moral et physique , est celle de la liberté , parce' que le premier usage qu^ Ja nature fait de ses forces, est de se rendre libre. Tout Ce qui sentresclayage, même dans les choses inanimées, a je ne sais quoi de triste et de rampant , qui Tobscutcit et le dégrade. La mode, Topinion, Thabitude ont beau vouloir altérer en nous ce sentiment irnié, ce goût dominant de Tindépendance ; la nature à nos yeux n'a toute sa grandeur , toute sa majesté, qu'autaùt qu'elle est libre, ou qu'elle semble l'être. Recueillez les voix sur la comparaison d'un parc magnifique et d'une belle forêt : l'un est la prison du luxe, de la mollesse et de l'ennui; l'autre est l'asile de la méditation vagabonde, de la haute contemplation , et du sublime enthousiasme. Eu voyant les eaux captives baigner servilement les marbres de Versailles , et les eaux bondissantes de Vauçluse se précipiter à travers^ les rochers, ont dit également : Cela est beau! Mais on le dit des efforts de l'art , et on le sent

34o ÉLÉMBNTS

des jeux de la nature]: aussi Fart qui Tassujettit , fait-il l'impossible pour nous cacher les entraves qu'il lui donne; et dans la nature livrée à ellemême , le peintre et le poète se gardent bien d'imiter les accidents où Ton peut soupçonner quelques traces de servitude.

L'excellence de l'art, dans le moral comme dar\s le physique , est de surpasser la nature, de mettre plus d'intelligence dans l'ordonnance dé •es tableaux ,. plus de richesse dans les détails , plus de grandeur dans le dessin , plus d'énergie dans l'expression , plus de force dans les effets , enfin plus de beauté dans la fiction qu'il n'y en eut jamais dans la réalité. Le plus beau phénomène de la nature , c'est le combat des passions ; parce qu'il développe les grands ressorts de l'ame, et qu'elle-même ne reconnaît toutes ses forces que dans ces violents orages qui s'élèvent au fond du cœur. Aussi la poésie en a-t-elle tiré ses peintures les plus sublimes : on voit même que , pour ajouter à la beauté physique , elle a tout animé , tout passionné dans ses tableaux ; et c'est à quoi le merveilleux *a grandement contribué.

Voyez combien les accidents les plus terribles de la nature , les tempêtes , les volcans , la foudre , sont plus formidables encore dans les fictions des poètes. Voyez la terreur que porte aux enfers un coup du trident de Neptune ; l'effroi qu'inspire aux jents «, déchaînés par Eole , la me-

DE LITTÉRATURE. S^l

nace du dieu des mers ; le trouble que Typbée , en soulevant l'Etna , vient de répandre chez les morts; et l'effroi qu'inspire la foudre dans la main redoutable de Jupiter tonnant du haut des cieuT^

Quand le génie, au lieu d'agrandir la nature^ l'enrichit de nouveaux détails ; ces traits choisis et variés , ces couleurs si brillantes et si bien assorties, ces tableaux frappants et divers font voir, en un moment et comme en un seul point , tant d'activité , d'abondance , de force , et de fécondité dans la canse qui les produit, que la ma* gnificence de ce grand spectacle nous jette dans l'étonnement ; mais l'admiration se partage inégalement entre le peintre et le modèle , selon que l'impression du beau se réfléchit plus ou moins sur l'artiste ou sur son objet , et que le* travail, nous semble plus ou moins au-dessus ou au-dessous de la matière. )

En imitant^ la belle nature, souvent l'art ne peut l'égaler ; mais de la beauté du modèle et du mérite encore • prodigieux d'^n avoir approché , résulte en nous le sentiment du beau. Ainsi, lorsque le pinceau de Qaude Lorrain ou de Vernet a dérobé au soleil sa lumière, qu'il a peint le vague de l'air, ou la fluidité de l'eau; lorsque, dans un tableau de Van-Huysum , nous croyons voir , sur le duvet des fleurs , rouler des perles de rosée , que l'a^mbre du raisin , l'incarnat de la rose y brille presque en sa fraîcheur; nous jouis -

34^ âLÉMBNTS

sons avec délices , et de la beauté de l'objet , et du prestige de l'imitation.

La vérité de l'expression , quatid elle est yive et qu'on suppose une grande diflScvlté à l'avoir saisie , fait dire encore de l'imitation qu'elle est belle , quoique le modèle ne soit pas beau. Mais si l'objet nous semble y ou trop facile à peindre ^ ou indigne d'être imitée le mépris, le dégoût^ s'en mêlent ; le succès piême du talenjt prodigué ne nous touche point : et tandis quç le pinceau jni-^ nutieux de Girard Dow nous fait compter les poils du lièvre, sans nous causer aucune émotion; le crayon de Raphaël , en indiquant d'un trait une belle attitude, un grand caractère de tête-, nous jette daps le ravissement. '

Il en est de la poésie comme de la peinture ; quel effet se promet un pénible écrivain , qui pâlit à copier fidèlement une nature aussi froide que lui ? Mais que le modèle soit digne des efforts de l'art , et que ces efforts soient heureux ; les deux beautés se réunissent , et ^admiration est au comble» L'ouvrage même peut être beaUj sans que l'objet le soit , si l'intention est grande et le but important ; c'est ce qui élève la comédie au rang des plus beaux poèmes , et ce qui mérite à l'apologue ce sentiment d'admiration que le beau seul obtient de nous. ^

Que Molière veuille arracher le masque à l'hypocrisie ; qu'il veuille lancer sur le théâtre un censeur âpre et vigoureux des vices crianls de

DÉ LXTTÉRATtJnE, 54:5

son siècle; que La Fojvtaine, ^ous J'appât çl'unie poésie attra^ant^, vemlle faire goûter ^ïï?:^P0^ilïe$ 1^ isagesse et Ift vérité ; et que Tun jet Tajutre Aient choisi dans la nature le6 plus ingénieux n^ojens de produire ces grands effets; tout occupés, du prodige de Tart et du mérite de l^artiste, nous nous écrions : Cela est beau! et notre* admiration se mesure aux diffic^iltés que l'artiste a dû vaincre , et ^ la force de génie qu'il a fallu pour les surmonter.

De là vient que , dans un poème , de^ v«r* où l'énergie , la précision , l'élégance / le colorii et l'harmonie se réunissent sans effort, sont une beauté de pUis , et une beauté d^autant plus frappante , qu'on sent mieux l'extrême difficulté de captiver ainsi la langue et de ][a plier à son gré*

De là vient aussi que , si l'art veut s'aider de moyens naturels pour faire sofi illusion et pour produire ses effets, il retranche de ses beautés^ de i»on mérite et de sa gloire. Qu'«n décorateur emploie réellement de l'eau pour imiter une cascade , l'art n'est plus rien ; )e vois la na,ture en petit , et chétivement présentée ; mais qu'avec un pinceau ou les plis d'une gaze , on me représente la chute des eaux de Tivoli , ou les cataractes du Nil , la distance prodigieuse du moyen à l'effet m'étonne et me transporte de plaisir.

Il en est de même de^ l'éloquence. Il y a de l'adresse, sans doute, à présenter à ses juges les enfants d'un homme accusé, pour lequel on der

lâande gTâce, ou à dévoiler à leurs yeux les charmes d'une belle femme qu'ils allaient condamner et qu*on veut faire absoudrie; mais cet art est celui d*un adroit corrupteur , ou d'un solliciteur habile ; ce n'est point l'art d'un orateur. Les dernières paroles de César , répétées au peu- , pie romain; sont un trait d'éloquence de la plus rare beauté ; sa robe ensanglantée , déployée sur la tribune ^ n'est rien qu'un beureux artifice; A ne comparer que les effets , un charlatan l'emportera isur l'orateur le plus éloquent : mais le premier emploie des moyens matériels^ et c'est par les sens qu'il nous frappe ; le second n'emploie que la puissance du sentiment, et de la raison , c'est l'ame et l'esprit qu'il entraîne ; et si •on ne dit jamsis du charlatan , qu'il fait de belles ch6se5, quoiqu'il opère de grands effets, c'est que sèd moyens trop faciles n'annoncent, du coté de l'art et du génie , aucun des caractères qui distinguent \è beau; tandis que lesanoyens de l'orateur , réduits au charme.de la parole, , annoncent la force et le pouvoir d'utiè Àme qui mahrise toutes les âmes par l'ascendant de. lai pensée , ascendant merveilleux, et l'un des phénomènes les plus frappants de la nature^

Le pathétique, ou l'expression de la souffrance,

n'est pas une belle chose dans son modèle. La

/ douleur d'Hécùbe , les frayeurs de Mérope , les

tourments de Philoctète , le malheur d'CSldipe

ou d'Oreste > n'ont rien de beau clans la réalité ;

et c'est peut-être ce qu'il y a de plus beau dans rimitation : beauté d'effet, prodige de l'art, de se pénétrer avec tant de force des sentiments d'un malheureux, qu'en l'exposant aux yeux de l'imagination , on produire le ipême effet que s'il était présent lui-même, et que, par la force de l'illusion on émeuve les cœurs, on arrache les larmes , on remplisse]^tous les esprit^ de compassion ou de terreur. ^

Ainsi , soit dans la nature , soit dans les arts , soit datis les effets qui résultent de l'alliance et de l'accord de l'art avec, la nature , rien n'est beau que ce qui annonce,, dans un degré qui nous étonne, \di force, la richesse, ou V intelligence, de l'une ou l'autre de ces deux causés , ou de toutes deux à la fois.

On peut dire qu'il y a du vague dans les caractères que nous donnons an beau. Mais il y a aussi -du va^e dans iSopinion qu'on y attaché : l'idée en est souvent factice, et le sentiment relatif à rhabitûde et au préjugé. Par exemple, la même couleur qui est riche et beUe aiix yeux d'une dasse d'hommes , n'est pas telle aux yeux d'une autre classe, par la seule raison que la teinture en est commune et de vil prix. Pourquoi ne dit-on pas du lever du soleil , ou de son coU'cher, qu'il est beau quand le ciel est pur et serein? et pourquoi le dit -on, lorsque sur l'horizon il se rencontre des nuages sur lesquels il semUe répandre la pourpre et l'or? C'est que

346 , ÉIiÉ31ENTS

l'or et la pourpte sont dan» dos mains des choses précieuses ; qu'à leur richesse , nous avons attaché le sentiment du beau par excellence ; et qu'en les voyant briller d'un éclat merveilleux sur les nuages que le soleil colore , nous les comparons à ce que l'industrie , le luce et la magnificence offrent de plus riche à nos yeux. A des idées invariables y il faut des caractères fixes ; mais à des idées changeantes^ il faut des caractères susceptibles y comme elles , des variations de la mode et des caprices de l'imagination •

Au reste , mon opinion sur le bea^ se trf^uve appuyée 9 en quelque sorte, de l'autorité d^ Cicéron, « {ja nature , dit-il « a fait les choses de manière que, dans tout ce qui porte avec soi une très grande utilité , on reconnaU aussi un grand caraclère de dignité' ou àe beauté : ^Ut ea quœ niaximam utUitatem in se corUmereni, eadem ha-berent plurimum "vei dignitatia ^vel SiBpe etiani venustatà. Et cet accord, il le remarque dans l'ordre de l'univers , dans la forme arrondie des cieux , dans la stabilité de la terre, placée et suspendue au centre des sphères célestes, dans les révolutions du soleiL dans celles des planètes autour de notre globe, dans la structure des animaux , dans l'organisation des plantes , enfin dans les grands ouvrages de l'industrie humaine, comme dans la construction d'un navire, dans l'architecture d'un temple. « Dans ce ten^ple, ditil , la majesté a été la suite de l'utilité ; et ces

Digitizèd by

ITIG' rïTTÉRATtJRE, Zùq

deux caractères se sont liés de sorte que , si Ton imagine un Capitole situé dans le ciel, au-dessus des nuages, il n'aura aucune majesté, à moins qu'il ne soit couronné de ce faîte qu'on n'inventa que pour l'écoulement des pluies : Nam quum esset habita ratio y quemadmo^um ex utra^ que iecti parte aqua dèlaberetur^ utilitatem tem^ pli fastigii dtgnitas consequiUa est : ut y etiamsi in cœlo capitoliûm statueretur ubi imber essè non possety nuUam sinefastigio dignitatem habitunini esse vidèatur. De Orat. 13.

Je ne m'engage point à vérifier , dans ses détails, la pensée de ce grand homme, il me suffira d'observer que ce qu'il appelle utilité dans les ouvrages de la nature et dans les productions des arts, c'est ce que j'uppelle intelligence, c'està-dire , sagesse d'intention et ordonnance de dessin. ,

Berqbries. C'est le nom qu'on a donné à quelques pièces de poésie et de musique d'un goût champêtre.

Avant qu'on eût , en France, l'idée de la bonne comédie , on donnait au théâtre , sous le nom de Pastorales y àes romans compliqués , insipides et froids; et pendant quarante ans, on ne fit que traduire sur la scène, en méchants vers, la fade prose de d'Urfé, Racan , à l'exemple de Hardi, composa un dç ces drames , lequel d'abord eut pour titre Artémce y et qui depuis a été connu

SOUS le nom des Bergeries de Racan. L'intrigue de ce poème, chargée d'incidents et dénuée de vraisemblance , réunit tous les moyens de l'éloquence pathétique, et annonce. les situations de la tragédie la plus terrible: avec, tout cela rien n'est plus froid. Ce sont les mœurs des bergers que Racan a voulu y peindre ; et on y voit des noirceurs dignes de la cour la plus raffinée et la plus torrompue ; un amant qui , pour rendre son rival odieux, se rend plus odieux lui-même; un devin fourbe et scélérat , pour le plaisir de l'être ; un druide fanatique et impitoyable ; en un mot , rien de plus tragique , et rien de' moins intéressant. Cependant , à la faveur d'un peu d'élégance , mérite rare dans ce temps^ là , et que Racan devait aux leçons de Malherbe, ce poème eut le plus grand succès , et fit la gloire de son auteur. Les bergeries^ ou pastorales , peuvent être intéressantes ; mais par d'autres moyens. Ces moyens sont dans la nature: partout où il y a des pères, . des mères, des enfants, des époux, exposés aux accidents de la vie , aux dangers , aux inquiétudes, aux malheurs attachés à leur condition, leur sensibilité peut être mise aux épreuves de la crainte et de la douleur. Ainsi le genre pastoral peut être touchant ; mais il sera faiblement comique, parce que le comique porte sur le ridicule et sur les travers de la vanité, et que ce n'est pas chez les bergers que la vanité domine. Leur ignorance même et leur sottise n'a rien de

bien risible , parce qu'elle est natuwUe et naïve , et qu'elle n'est point en contraste avec de fausses prétentions. Il serait donc possible absolument que , sans sortir du genre pastoral ., on fit des tragédies ; mais avec de simples bergers , on ne fera point des comédies;* et les Bergeries de Racan^ que l'on donne pour exemple de la comédie pas-, toralé , ne sont rien moins , comme on vient de le voir. Le pastoral, qui n'est point pathétique , ne se peut soutenir qu'autant qu'il est gracieux et riant, ou d'une aménité touchante; mais sa faiblesse alors ne comporte pas une longue action : VAminte et lé Pastor Fido, ou toutes les grâces de la poésie et son coloris le plus brillant.sont employés, prouvent eux-mêmes que ce ^enre n'est pas assez théâtral pour occuper longtemps la scène ; il manque de chaleur ; et la cha- . leur est l'ame de la poésie dramatique. Les Italiens,, dans la pastorale, ont employé les choeurs à la manière de$ anciens ; et c'est là qu'ils sont naturellement placés, par la raison que, dans les assemblées , les jeux , les fêtes des bergers , le chant fut toujours en usage, et qu'il y vient comme de lui-mêmOs Le chœur du premier acte de 1'^minte ^

# O bella eta del' oro !

est un mod^e dans ce genre. Voyez Eglogub.

BiENsÉAiïCES, Dans l'imitation poétique, lescon-

35o ÉLÉMENTS

venantes et les bienséances ne sont pas précisément la même chose : lés convenances sont relatives aux personnages ; les bienséances sont plus particulièrement relatives aux spectateurs ; les unes regardent les usages^ les mœurs <lu temps et du lieu de l'action ; les autres regardent l'opinion et les mœurs du pays et du siècle où Tactioo est représentée. Lorsqu'on a fait parler et agir un personnage comme il aurait agi et parlé dans son temps , on a observé les convenances : mais si les mœurs de ce temps-là étaient choquante^ pour le nôtre, en les peignant sans les adoucir, on aura manqué aux bienséances; et si une iniitation trop fidèle blesse , non - seulement la délicatesse , mais la pudeur , on aura manqué k la décence. Ainsi , pour mieux observer la décence et les bienséances actuelles , on est souvent obligé de s'éloigtier des convenances , en altérant la vérité. Celle-ci est toujours la même , et les convenances sont invariaUbs dans leur rapport avec elle : mais les bienséances varien| selon les lieux et les temps; on en voit la preuve frappante dans rinstoire de notre théâtre.

n fot un temps ou, sur la scène française , les amantes et les princesses même déclaraient leur passion avec une liberté, souvent avéfc une licence qui révolterait aujourd'hui tout le monde,. L'action n'était pas plus décente que les paroles. Des baisers fréquents, dérobés, faisaient le comique dé' la scène. Dans le CUtandre de Cor-

neïUé, Calisté allait trouver au lit son amant Rosidor; Dans la Céliante de Rolrou , Nise était couchée , et Pamphile allait la surprendre; et le puUic était témoin de cet amoureux tête-à-tête. Rien n'était plus commun que de tels rendez-vous ; et la tragédie ne violait pas moins toutes Içs bienséances que la comédie. Voyez dans VHistoire du Théâtre Français y tom. 5, ahn. i58o, la scène de Clytemnestre avec sa nourrice :

£h bien ! ce beau palais 9era*ce une pt-isèn ? Perdrai-je de mes ans,- sans plaisir , la saison? Il faudra que toujours je bourretle mon ame^ Sans jouir , comme il fait, de la cypriiie flamme ! Egisthe y mon souci , plantera le premier Sur son front ^etc; * ^

Voyet dans V Agamemnon de Brissette , ce dialogde entre Electre et sa mère :

éLEGTBE.

CVst chose fort séante \ fiti k mfrin d'iine féramè «ne dague san^«iito !

CLTTÈMVÊSTRK.

Babouine^ oses- tu bien tVccomparer à nous ?

ÉLEd^TRE.

h nous ? Mais qu^ est-il ce beau nouvel époux ?•

CLTTBMNESTmE.

Qme,)'id»ftjsseifai bien l'arrogante pairolé Dont tu uses envers moi^ audacieuse foUe !

Veuve, parlez plus bas, votre mari est mort.

35a ÉLÉMENTS

Tel était > moins de cinquante ans avant le Cid et Cinnay le style de la tragédie.

• Ce n'est pas le progrès des mœurs > mais le progrès du goût> de la culture de Tesprit, 4^ la politesse d*un peuple, qui décide des bienséances. C'est à mesure que les idées de noblesse., de dignité, d'honnêteté, se purifient, et que la morale théorique se perfectionne, qu'on devient plus sévère et plus délicat.

^ Chastes sont les oreilles ,

Encor que le cœur soit fripon ,

dit La Fontaine. On va plus loin , et on prétend que, plus le cœur est corrompu, et plus les oreilles sont chastes ; mais ce n'est qu'une façon ingénieuse de faire la satire des siècles polis. L'innocence , il est vrai , n'entend malice à rien , et à ses yeux rien n'a besoin de voile ; mais le monde ne peut pas toujours être innocent et naïf comme dans son enfance ; et les siècles , comme les per-sonnes, peuvent, en s'éclairant, devenir à la fois et plus décents dans le langage , et plus sévères dans les mœurs.

Quoi qu'il en soit, ce ne fut qu'à l'époque du Cid qu'on parut- devenir délicat sur les bienséances, lorsqu'on fit un crime à Corneille d'avoir fait paraître Rodrigue dans la maison de Cfaimène, après la mort du comte , et d'avoir fait dominer l'amour dans la conduite qu'elle tient. Ce furent les yeux de l'envie qui les premiers

s'ouvrirent sur cette faute , si c'en est une. Ainsi Ton dut peut-être alors à renvieuse malignité la réforme ide notre théâtre sur Tartide àés iienséances, et cette sévérité xlç goût qui depuis en a si fort épuré les mœurs.

Dans l'art oratoire.^ comme dans Tart dramatique , les bienséances du langage et de Faction déviennent plus délicates et plus difficiles à observer, à micsure que le monde s'éclaire et se polit davantage. « Le comble de l'art y disait Roscius , c'est d'observer la décence ; et c'est la seule chose qu'on ne peut enseigner* » Ce que Roscius disait de son art , Gicéron l'appliquait au sien : t!aput artis decere ; et tamen unum id esse quod tradi qrte nonpossit. (De Oràt.)

Blancs (Vers). Dans la poésie moderne^ on appelle vers blancs des vers non rimes. Plusieurs poètes anglais et allemand^ se sont affranchis de la rime. Mais les Allemands ont prétendu y suppléer en composant des vers métriques , à la manière des latins ; les Anglais se sont contentés de leur vers rhythmique, qui est le même que celui des Italiens.

Le vers peut avoir trois sortes d'agréments qui le distinguent de la prose :. une harmonie plus sensible; une difficulté de plus y qu'on a le mérité de vaincre ; efc un ittoyen pour la mémoire de retenir plus aisément la pensée et les mots

ÉUm. de Littér. I. 23

dont le vers est formé. Le vers blanc peut être aussi harmonieux que le vers rimé , à la consonnance près , dont l'habitude a fait un plaisir pour l'oreille ; et si dans les'7/er^ blancs le poète a mis à profit la liberté qu'il s'est donnée, pour en mieux assortir les nombres et les sons , le faible plaisir de la rime sera aisément compensé. MaisS ta difficulté vaincue, et la surprise agréable qu'elle nous cause, surtout lorsque la nécessité de la rimé produit une pensée inattendue et heuseuse* ment amenée , «ne expression singulière et juste, et , dans l'une ou dans l'autre , un tour ingénieux; ce mérite de l'art , qui se renouvelle à chaque instant dans les vers rimes , et qui , par une alternative continuelle , excite et satisfait la curiosité de l'esprit et Fimpalience de l'oreille, n'eadste plus dans les vers blancs. Us n'ont pas non plus l'avantage àê doni>er à la mémoire , dans l'mtisson des désinences, des points d'appui, et c(mime des signaux qui l'empêchent de s'égarer; et à ces deux égards les vers- blaftcê soût inférieurs aux vers rimes.

J'ajouterai que, dans toutes les lances, les vers les plus difficiles à bien £sdre ont été les mieux faits. De tous les vers métriques > l'faexa-* mètre est celui qui admet le moins èe licences ; et c'est en hexamètres que sont écrits les plus beaux poèmes anciens. Notte vers de douze syllabes est le plus difficile des vers rhythmiques ; et c'est en vers de douze syllabes que nos plus

beaux poèmes sont écrits. La contention de l'esprit en multiplie les forces , la nécessité en ac* croît les ressources; et le plus grand défaut dont il ait à se préserver^ c'est la mollesse et la nonchalance. Or la difficulté de l'expression à vaincre à chaque instant , si elle n'est pas désespérante , et si l'on a devant soi des hommes de génie qui l'ont vaincue avec grâce et noblesse, est un aiguillon qui réveille à chaque instant l'émulation et qui excite la paresse. L'homme qui se sent du talent, pressé d'un c6të par le défi que lui donnent l'art et l'exemple , et de l'autre éôté par le goût , qui ne lui passe aucune incorrection de style , rien de lâche, rien de diffus , rien d'obwscur et rien de pénible, rassemblera tous ses moyens : ceux de la mémoire , pour la recherche des mots et des tours de la langue ; ceux de l'imagination , pour le choix des images; ceux de la pensée , pour l'invention de ces idées accessoires qui doivent enrichir le style, en même temps qu'elles viennent remplir les temps et les nombres du vers. Voilà , je crois , ce qui se p^sse dans l'esprit du poète qui travaille sérieusement; et son secret^ pour paraître avoir la plume abondante et facile , c'est de plier et de replier son expression dans tous les sens, d'en essayer toutes les formes , jusqu'à ce qu'il ait réuni la régularité , la précision, l'élégsuice, l'harmonie. et le coloris , et que dans les gènes du vers il ait acquis l'aisance de la prose. C'est ce que Despréaux

356 éLÉMENTS

se vantait d'avoir appris à Racine y et ce que Racine bientôt sut mieux que Despréaux lui-même ; car il s'en faut bien que le travail se cache dans les vers de rArt poétique, comme dans les vers ai Andromaque , de Phèdre et de BritannUms.

Mais j dans ces vers , qui peut calculer toutes ' les beautés dont la poésie est redevable à la contrainte de la mesure et de la rime? Dans les Fables de La Fontaine , dont le genre a permis un stjle plus concis et moins artistement lié , c'est un plaisir de voir combien de vers heureux la rime semble avoir fait naître y et avec quelle facilité.

Par exe^nple, dans ce récit ,

Un yieux renard , mab des plus fins , Grand croqueur de poulets , grand preneur de lapins. Fat enfin au piège attrapé :

rien ne manquait au sens; mais il fallait une rime à queue , et cette rime était unique : l'amener était une chose très difficile ; et quand on lit le vers qui résout le problème, rien ne paraît plus naturel :

Grand croqueur de poulets , grand preneur de lapins , vSentant son renard d'une lieue.

Dans la fable du Loup berger ^ que le poète eût dit seulement ,

U s'habille en berger, endosse un hoqueton, ' Fait sa houlette d'un bÂton ;

c'étaif assez ; mais ntse, qui venait' au bout d'un vers suÎ0(rant^ demandait une rime ; et pour la rime s*est présenté ce vers naïf qui achève le tableau : ^

Sans oublier sa oomemuse»

. Il en est de même de l'hémistiche , commeaussi sa musette, que Fe^prit ne demandait pas^ et que la nécessité de la rime et delà mesure a fait trouver :

Son chien dormait aussi , oonune aussi sa musette.

De même, dans la fable du Chêne et dut Roseau:

Tout vous est aquilon , tout me semble zéphyr^.

Dans celle des deuœ Perroquets .t

Nourris ensemble et compagnons tT école.

Dans celle du Chat et du "vieux Rat :

Même il avait perdu sa queue à la bataille. '

Dans celle du Lièvre et de la Perdrix :

IJriraut I sur leur odeui' ayant philosophe.

Dans celle des Obsèques de la Lionne ;

lies lions n'ont point d'autre temple.

Dans celle de XAne et du Chien, après *ce vei^sr ,

Point de chardons pourtant : il s'en passa pour l'heure ,^

cette réflexion si plaisaii te ,

U ne faut pas toujours être si délicat.

358 ÉLÉMBNT^

Dans celle du Lùup et des Bergers :

Ils n'auront ni croc nt marmite. ^

Dans celle du Savetierei du Financier :

On nous ruine en fèle$.

Dans celle de Jupiter et des Tonnerres , ce Ters de sentiment si simple et si suj>lime :

Tout père frappe à côté.

Tout cela , dis- je , peut avoir été inventé , comme le sont les plus grandes choses y par l'occasion et le besoin; et peut-être aucun de ces traits , ni mille autres semblables y ne seraient venus au

. poète, s'il eût écrit en prose ou en vers blancs.

On nous dira que si la rime a valu à la poésie

que;Iqtïes rencontres ingénieuses, elle lui a coûté

' bien dés sacrifices du coté de la précision et du natujcél* J'en conviens à l'égard des poètes qui ont éicrit avec* trop de précipitation ou de négligence ; mais je répète que lorsque des hommes de génie et de goût ont écrit avec soin , ils ont parfaitement rempli le précepte. de Despréaux :

- La rime est une eaolave, et ne doit qu^obëtr.

; Les vers de Racine ne se ressentent pas plus de

* Cette gêiJte, que ceux de Virgile, ne se ressen*

• tent de la nécessité de finir par un dactyle et un spondée.

Au surplus , ce n'est pas pour se donner plus dé peine qu'on a voulu se délivrer de la con-

trainte delà rime; et le soia qu'où aurait mis à la chercher > on ne Ta guère eiùployéà rendre le t>ers blanc plus énergique^ plus élégant > oti plus harmonieux. Quelque soin même qu'on y em* fdoie, il es| difficile que cette espèce de vers ait une harmonie assez marquée, assezT chère à Ton reillo y assez supérieure à. celle de la bonne prose ^ pour compenser par cela seul le désagrén^ent et la gêne d'une cadence ùnilbrme^ dont l'oreille doit se lasser^ lorsqu'il n'en résulte pour elle nulle autre espèce de plaisir^ La liberté de (varier , au gré. de la pensée, du sentiment, et de l'image, les 'fiombires , la coupe et le' tour périodiqne du dbo>urs , est une chose trop précieuse pour la sa-, crifier au pur caprice d'aligner les m^ots sur des mesures qui n'ont pals même le faible mérite d'être égales ; et -lorsqu'on n'écrit pas en prose, il faut donner aux vers , en agrériient et en beauté , uft avantagequela prose «'ait pas. ./•,

BoifTé. U n'y a pi?oppeipent dans la naturp ni dans les aris d'autre ^07r^<?' qu'une ^^w^'jfdjttiye., de la Cause à l'eflFet ^ et.de l'effet luirmê^pse ^, ijne fin ultérieure, qui est l'intentioti, l'utilité, o^* l'agréo^nt d'un être doué de volonté ^n capabW de jouissance, . /:

Quand la bonté n'est relative qu'à Fintehtîon^ ce mot n'est pris que dans un sens imprôpm; et ^01^ se trouve cfuelquefois le synonyme de mm-

360 ÉLÉMBMTS

V4US : c'est ainsi qu'une politique pernicieuse, une ambition funeste, une éloquence corraptrice 9 emploie de bons moyens , c'est-à-dire des moyens propres à réussir dans les desseins qu'elle se propose. De même, par rapport à l'agrément et à rutiUté*, une chose est bonne ou mauvaise , selon les goAts, les intérêts, les fantaisies*, les caprices ; et dans ce sens presque tout est bon : les calamités mémeâ et les fléaux ont leur bonté particulière; et au contraire ce qui est bon pour le plus grand nombre , est presque toujours mauvais pour quelqu'un : la disette est le bon temps de l'usurier, dont les greniers sont {deins; la bonne année des médecins est une année d'épidémie , et vice versa.

^ La bonté, dans un sens plus étroit , est la faculté de produire un effet désirable ; et une cause est plus ou moins généralement bonne , à mesure que son effet est plus ou moins généralement à désirer. Le même vent qui est bon pour ceux qui voguent du levant au couchant, est mauvais pour ^ceux qui voguent en sens contraire ; mais un air pur et' sain est bon pour tout le monde..

Un être n'est bon en lui-même que dans ses rapports avec lui-même, et qu'autant qu'il est tel que son bonheur l'exige ; en sorte que , s'il n'a pas la faculté de s'apercevoir et de jouir ou de souffrir de son existence , il n'est en lui*>même ni bon ni mauvais. Par la même raison , entre les parties d'an tout, si les unes sont'douées d'intel-

DB HTTÉHATUKE. 36l

ligence et de sensibilité , et les aatres non , cellesci ne sont bien ou mal que dans leur rapport avec celles-là : il en est ainsi des parties purement matérielles de l'univers , relativement à ses parties intelligentes et sensibles ; ce qui réduit la question de l'optimisme à une grande simplicité.

Dans les arts, on a souvent dit : Tout ce qui plaît est bw* Gela est vrai dans un sens étendu , comme on vient de le voir; et dans ce sens- là tous les vins' sont^on^ , celui dont le 'manant s'enivre , comme celui que savouire l'homme voluptueux y, le gourmet délicat. Mais dans un sens plus rigoureux;^ cela seul est réellement bon, qui cause un plaisir salutaire , ou du moins innocent , à l'honmie dont l'organe est doué d'une sensibi-' lité fine et juste : je dis un plaisir salutaire ou innocent; car, dans le physique , ce qui est bon pour l'agrément, peut être mauvais pour la santé ; et dans le moral , ce qui es tbon pour l'esprit^ peut être mauvais pour le cœur..

Dans la nature ^ la même cause peut être inau-" vaise dans son effet immédiat , et excellente dans son effet éloigné, comme une potion amère , une amputation douloureuse. Il n'en est pas de même dans les arts d'agrément : leur effet le plus essentiel est de plaire, et ce n'est que par-là qu'ils se rendent utiles ; car toute leur puissance est fondée sur leur charme et sur leur attrait.

L'objet. immédiat des arts est donc une jouissance agréable , ou p$œ les commodités, de la vie ,

o6a ÉLÉMENTS

OU par les impressions que reçoivent les sens , ou par les plaisirs de Tesprit et de Famé ; et c'est ici le genre de bonié qui caractérise les beauxarts.

Mais les plaisirs de l'esprit et de l'âme peuvent être trompeurs , comme celui que fait un poison agréable. C'est donc Tinnocence de ces plaisirs et plus encore leur utilité , ou y s'il m'est permis de le dire , leur salubrité , qui donne aux moyens de l'art une bonté ré^e. Le plaisir est sans doute une excellente chose ; mais le plaisir ne peut être pour l'homme un état habituel et constant. Le bonheur , c'est-à-dire , un état doux et calme , la paix et la tranquillité avec soi-même et avec les autres ^ voilà le but universel où doit tendre un être sensible et raisonnaÙe. Les ennemis de ce repos sont les passions et les vices ; ses deux génies tutélaires sont l'innocence et la vertu : ainsi le y^kisir ne doit être lui*même pour les beaux-arts qu'un moyen , et leur fin ultérieure doit être le bonheur de l'homme. C'est ainsi que la bonté de la comédie consiste à corriger les vices, el celle de la tragédie à intimider les passions , et à les réprimer par des exemples effrayants. Voyez Moeurs.

Ce qu'on doit entendre par la bonté poétique se trouve par-là décidé. Ce qui produit l'effet immédiat que le poète se propose , est poétiquement bonj et toutes les règles de l'art se réduisent à bien choisir et à bien employer lés moyens

propres à cette fin. Le premier de ces moyens est rillusion , et par conséquent la vraisemblance ; le second est l'attrait^ et par conséquent le choix de ce qui peut le mieux intéresser, attacher^ émouvoir, captiver Tesprit, ga^er Famé, dominer l'imagination , produire enfin la sorte d'émotion et de détëctation que la poésie a dessein de causer.

Dans le gracieux , choisisse2s ce que la nature a de plus riant; dans le naïf ^ ce qu'elle a de plus simple j dans le pathétique , ce qu'elle a de |Jius terrible et de plus touchant* Voilà ce qu'on appelle la bonté poétique. Ainsi ce qui serait excelleiit à sa place , devient mauvais quand il est déplacé.

Mais la bonté moeale doit se concilier avec la bonté ^poétique; et la bonté morale n'est pas la bonté des mœurs qu'on se propose d'imiter. La peinture des plus mauvaises mœurs peut avoir sa bonté morale, si eUe attache à c6s mœurs la honte, l'aversion et le mépris. De même l'inaitation des mœurs les plus innocentes et les plus vertueuses serait mauvaise, si l'on y jetait du ridicule, et si^ en les avilissant, on voulait nous en dégoûter.

La bonté morale , en poésie , est dans l'utilité attachée à l'imitation j comme en éloquence elle est dans la justice de la cause que l'on embrasse, et dans la légitimité des moyens que l'on emploie à persuader.

364 ÉLÉMEJSTS

Ainsi; quand on parle des mœurs théâtrales ^ par exemple , on ne doit pas confondre les mœurs bonnes en elles-mêmes y et les mœurs bonnes dans leur rapport avec l'effet salutaire qu'on ' veut produire. Nascisse et Mahomet sont des personnages aussi utilement employés que Burrhus et Zopii^e, par la raison- qu'ils contribuent de même à Fimpression salutaire qui résulte de l'action à laquelle ils ont concouru. Tout ce qu'on doit exiger du poète ^ pour que l'imitation ait sa bonté morale, c'est qu'il fasse craindre de ressembler aux méchants qu'il met sur la scène y et souhaiter de ressembler aux gens de bien qu'il oppose aux méchants.

n y a cependant certains vices qu'il n'est pas permis d'exposer sur le théâtre , parce que leur image blesserait la pudeur; mais en cela même il me semble qu'on est devenu trop sévère. En prenant soin de voiler ces vices avec toute la décence convenable, peut-être serait-il possible de rendre utile , et non dangereux , l'exemple des égarements et des malheurs dont ils sont la cause ; et entre l'excès où donnent nos voisins à cet égard, et l'excès opposé , il y aurait un milieu à prendre, qui rendrait la peinture de nos mœurs plus utile, en conservant à la scène française sa décence et sa pureté.

. Quant à l'éloquence , l'objet , la fin , les moyens, l'orateur lui-même, tout doit y avoir sa bonté morale : ce qu'elle affirme doit être vrai , ce qu'elle

DB LIT'SÉRATURE. 365

défend doit être juste ^ ce qu'elle conseille et recommande doit être au moins permis, et Futile n'est pas dispensé d'être honnête ; enfin ce qu'elle loue doit être digne de louange. Aristote nous a donné polir la bonté morale de l'éloquence , dans les éloges et dans les délibérations , une règle sûre et constante : c'est de se demander à soi-même : Conseillerais -je ce que je 'vais louer? Louerais -je ce que je conseille ?

Bouquet^ On nomme ainsi une* petite pièce de vers adressée à une personne le jour dé sa fête. C'est le plus souvent un madrigal, ou une chanson. Le caractère de cette sorte de poésie est la délicatesse, ou la gaieté. La fadeur en est le défaut le plus ordinaire, comme de toute espèce de louange.

Les anciens , en célébrant la fête de leurs amis , avaient un avantage que nous n'avons pas : ce jour était l'anniveisaire de la naissance, et l'on sent bien que c'était un beau jour pour l'amour et pour l'amitié : au lieu que parmi nous c'est la fête du saint dont on porte le nom; et il est rare de trouver d'heureux rapports entre le saint et la personne. Cette relation fortuite, et souvent bizarre, n'a pas laissé de donner lieu, par sa singularité même , à des comparaisons et à des allusions ingénieuses et piquantes.

Les personnages les plus pittoresques sont

Googk

communément les plus poétiques; et sous ces * deux rapports , Antoine et Madelaine sont ce que le calendrier a dé mieux. Antoine, parmi les poètes, a trouvé un Calot. Madelaine n'a pas trouvé un Le Brun. Elle était digne d'occuper la dévotion de Racine. L'imagination grotesque du père Le Moine a dénaturé ce tableau. La grâce et la noblesse dont il était susceptible sont indiquées dans ce bouquet de M. de Voltaire à madame L. D. D. B.

Votre patronne , au milieu des apôtres , Baisait les pieds à son divin époux : * Belle B. il eût baisë les vôtres ; Et saint Jean même en eût été ialontx.

Mais, dans un bouquet, on n'est point assujetti à ces sortes de parallèles, et communément on se donne la liberté de louer la personne sans faire mention du saint. Voici, dans ce genre , un faible hommage oflPert aux grâces, aux talents et à la beauté.

Bouquet présenté à madame la G. de S. le jour de sainte Adélaïde :

Adélaïde Parait faite exprès pour charmer; n

Et mieux que le galant Ovide, Ses yeux enseignent l'art d'aimer

Adélaïde.

D'Adélaïde Ah ! que l'empire semble doux !

DE IiITTÉR4TUR/E. 867

Qu'on rae donne vn nouvel Aldde,

Je gage qu'il 01c aux geuoiit D'Adélaïde.

D'Adélaïde Fuyez le dangereux accueil :

Tous les enchantements d'Armide Sont moins à craindre qn'tin coup' d^oeil

D'Adélaïde.

Qu'Adélaïde Met d'amè et de goât dan« son chant ! Aux accents de sa voix timide, Chacun Hit : Rien n^est si touchant

Qu'Adélaïde.

D'Adélaïde Quand l'Amour eut formé les trait» , Ma foi« dîMl , la cQur de Gnide N'a riâR de pareil aux attraits

D'Adélaïde.

i^délaïde , Lui dit-il, ne nous quitt9n8 pas :

Je suis aveugle ; sois mon guide :

Je suivrai partout pas à pas

Adélaïde.

BmiiiiAirr. Il se dit de Tesprit , de rimagitiation, du coloris , de la pensée. On dit d*un esprit fécond en saillies, en traits ingénieux, dont la

368 ELÉMBIYTS

justesse et la nouveauté nous éblouit, qu'il est brillant. Le brûlant de Fimagination consiste dans une foule d'images vives et imprévues, qjui se succèdent avec l'éclat et la rapi<ltté des éclairs. Leur abondance et leur variété font le briUant du coloris. Des idées qui jouent ensemble avec justesse et avec grâce, dont les rapports sont viveiiient saisis et vivement exprimés, font le brillant de la pensée. Le style est brillant par la vivacité des pensées, des images, des tours et des expressions. Le style d'Ovide , celui de l'Arioste est brillant. Dans Homère, l'allégorie de la Peinture de Vénus est une peinture brillante. J'ai cité ailleurs la description de la beauté du paon , dans la nouvelle Histoire naturelle. La peinture du même oiseau , quoique moins détaillée dans les Fables de La Fontaine , n'est pas moins éblouissante , lorsque Junon lui dit :

Est-ce à toi d'enyier la voix du rossignol , Toi que l'on yoit porter à l'entour de ton col Un arc-en-ciel nué de cent sortes de soies ,

Qui te panades , qui déploies Une si riche queue, et qui semble à nos yeux

La boutique d'un lapidaire ?

Est-il quelque oiseau sous les deux

Plus que toi capable de plaire ?

Brillant ne se dit guère ^ue des sujets gracieux ou enjoués. Dans les sujets sérieux et sublimes, le style est riche , éclatant.

BRimETTE. On donne ce nom à une espèce de chanson, dont l'air est facile et simjde, et le style galant et naturel , quelquefois tendre, et souvent enjoué. On les appelle ainsi, parce qu'il est arrivé souvent que, dans ces chansons, lé poète, s'adressant à une jeune fille , lui a donné le nom de Brunette^ petite brune :

Brunette, mes amours , Tiimgfiiirai-je toujbnrs?

Un vrai modèle dans ce genre, est cette chansoij de Dufresni :

'Philis, plus avare que tendre , Ne gagnant rien à refuser , ^

Un jour exigea de Siivandre Trente moutons pour un baiser.

Le lendemain noutelle affaire :

Pour te berger le t^ fiit bon ; Car il obtint de la bergère Trente baisers pour un mouton.

Le lendemain , Philis plus tendre , Tremblant de ^e yoir refuser, Fut trop heureuse de lui rendre Trente moutons pour un baiser.

Le lendemain j Philis peu sage , Aurait donné moutons et ^ien Pour un baiser que le yolage A Lisette donna pour rien.

ÉUm. de iMtér. /. 24

5yO ÉLÉMEUTS

, B^liiiWQUB. Genre àe^stylé mi dëpbéÈit, qui Uar^stii k» cfaases hsà féas fidblê<^ et les pins i^érieiiées en plaisâiileries bonlfoniie».

idem qui se sant élevés sivienseiÉtent contre le hUHasfue^ <mt perdu leur peiné à pk^tivèr ce !^iie <out lé Baonde savak. Lesr édritaâh^ métties qui se sont égayés dami ee géktë, âe doutaieiit pas qu'il ne fût contraire au bon sens et au bon goût. Mais ne serait-oa pas ridicule de représenter à un homme qui se déguise grotqi&quement pour aller au bal j que cet habit n'est pas à la mode? Assurément l'auteur du Roman comique savait bien ce qu'il &isait en travestissant V Enéide. Mais il y a de bons et de mauvais bouffons ; et sous l'enveloppe dû burlesque, il peut se cacher souvent beaucoup de philosophie et d'esprit. Le but moral de ce genre d'écrits est de faire voir que tous les objets ont deux faces j de déconcerter la vanité hums^ine, en présentant les plus grandes choses et les plus sérieuses d'un côté ridicule et bas , et en prouvant à l'opinion qu'elle tient souvent à des forines. De ce contraste du grand au petit, continuellement o()posés Fan à l'autre, naît, pour les âmes susceptibles de Fimpression du ridicule , un mouvement de surprise et de joie si vif, si soudain , si t^pide, qtr*it arrive souvent à l'homme le plus mélancolique d'en rire tout seul aux éclats ; et c'est quelqiiefobrboimliè du monde

DE LITTÉJUATURE. 87 1

qui a le plus de sens et de goût ^ mais à tjui la folie et la gaieté du poète fout oublier pour un moment le sérieux des bienséances. La preuve ' que cette secousse , que le , burlesque donne à l'ame^ vient du contraste inattendu dont elle est fortement frappée, c*est que mieux on connaît Virgile et mieux on en sent les beautés, plus on s'amuse à le voir travesti par l'imagination plaisante et folle de Scarron. *

'U Enéide travestie n^est autre chose qu'une mascarade ; comme Scarron ledit lui-même; et cette mascarade n'est pas aussi grotesque qu'on le pense communépient. Ce sont des dieux et des héros déguisés en bourgeois de Paris , mais tous avec leur propre caractère , dont Scarron a saisi le côté ridicule avec beaucoup de justesse et d'esprit. C'est ainsi que de Jupiter il a fait un bon homme ; de Junon , une commère acariâtre ; de Vénus , une emèr complaisante et facile; d'Enée, un' dévot larmoyant, un peu timide et un peu niais ; de Didon , une veuve ennuyée de l'être ; . d'Anchise, un vieux bavard ; de Chalcas, un vieux fourbe ; de la Sibylle , une devineresse , une di-r seuse de hgogrjphes; et de l'oracle d'Apollon, un faiseur de rébus picards. Quand au personnage . qu'il a pris lui-même, *c'est celui d'u^j conteur naïf et ignorant ^ qui confond les. temps et les mœurs , et qui fait parler tout son monde comme on parfe dans se» quartier. Tel est ce genre de comique; et si l'oû veut en avoir une idée plu:^

juste ^ on peut le voir dans cette réponse de Jupiter aux plaintes de Vénus :

Ce dieu donc , des dieux le plus sage» Su radoucissant le yisage, Et la prenant sous le menton , Lui dit : Bon dieu ! que diroitnm Si l'oA yous yoyoit ainsi faire ?

ITayez-yous point honte de braire Ainsi que la mère d'un yeau?

# Ah I yraiment cela n'est pas beau.

Ne pleurez plus , la Cythërée, Et tenez pour chose assurée Tout ce qu'a prédit le destin D'Enée et du pays latin.

Ce comique , qui naît du contraste du langage et de la personne, a souvent, il faut Tavouer, le défaut d'être grossier et bas : mais quelquefois il a de la finesse ; et, par exemple, dans ce dialogue de Vénus avec son fils Enée, après qu*it*lui a dit :

Vous sentez la dame diyîne 4 J'en jurerois sur yotre mine :

' quel est Thomme de goût qui ne sourirait point en voyant Venus faire l'Agnès , et le héros troyen transformé en Kicaise?

Je ne suis pas , en yérité , D'une si haute qualité, %it Vénus , mais yotre seryante.

Ah ! yous êtes trop obligeante , Ce dit-il , et j'en suis confus.

Et moi, si jamais je- la fus, Ce dit-elle. Et lui de soutire , • Disant : . Cela yous platk à dirc^

Puis sa tète désaffubla. ^

Ses tleiuL jarrets elle doublk

Pour lui faire la révérence.

Il fit une circonférence

Du pied gauthe à l'entour du diN>it 9

Et cela d'un air tant i|droit ,

Ce pauvre fugitif de Troie ^

Que sa mèie en pleura de joie.

La première entrevue d'Enée avec Didon est du même tour de plaisanterie,

La reinei donc fut étonnée De l'apparition d'Ënée, Et lui dit , parlant un peu gras , L'ayant pris par le bout du bras 9 (Cest par la main que je veux dire ) : Conunent vous portez-vous y beau sire ? Moi 9 lui dit-il , je n'en sais rien : • Si vous êtes bien y je suis bien; * Et j'ai pour le moins la migraine , S'il faut que vous soyez malsaine* Vous vous portez bien , dieu merci'; Je me porte donc biep aussi.

#carron est diffus par négligence j il est ce* qu'on appelle ^o&^o» par gaieté; il a porté troploin la licence de son humeur , le ge^iîo indulgere : mais qu'on ne s'étonne pas de m'entendre dire que c'était un dés hommes de son temps qui avaient le plus de goût. Les critiques les plus fines de l'Iliade et de jl'Enéide sont dans le '/^/rgUe travestie Son génie me semble avoir quelque ressemblance avec celui de Marot , et si otx le» veut comparer l'un à l'autre , voici deux morceaux du même genre , où ils se rapprochent

assez. Marot, prisonnier au Châlelet , qu'il appelle Yenfer, passe par Taudieoce , et demande à son guide ce que c'est que tou3 ces gao^^Ià^ 8on guide lui répond :

Je te fait assayoir ,Que ce mordant ^ <|ue l'on oyt si fort bruire , De corps et biens veult son prochain détruire ; Ce grand criart, qui tant la gueule tort,' Pour le grand gain tiens du riche le tort.... Celui qui parle ^ illec, âans s'esclater, Le juge assis y eut corrompre et flatter... • Ami , voilà quelque peu des menées Qui aux faubourgs d'enfer sont démenées Par nos grands loups ravissants et £aimis , ., Qui aiment plus cent sols que cent amis , Et dont , pou;^ vrai , le moindre et le plus nçu(, Trouveroit bien à tondre sur un œuf.

Ensuite il lui décrit la génération des^ procès*

En oetui parc , où ton regard épands ^

XTne manière il y a. de serpents

Qui , de petits , viennent grands et lélons ,

Non pas volants , mais traînants.et bien longs ^ 4

Et ne sont pas pourtant couleuvres froides ,

Ne verdà lézards, ne dragons forts et roides j . • .

Ce sont serpents enflés , envenimés ,

Mordants » maudits , ardents et animés ,

Jetant un feu qu'à peine on peut éteindre ,

!l^t, en piquant^ dangereux à l'atteindre.

C'est la nature ui serpent plein d'excès ,

Qui par son nom est appelé Procès. ...

Celui qui tire ainsi hors sa languette , «

Détruira bref quelqu'un , s'il ne s'en guette ;

Celui qui siflle et ^ les dents si drues ,

Mordra quelqu'un qui en courra les rues ;

Et ce froid -là , qui lentement se traîne^

Par «on venin a bien su mettre haine

DE LITTÉBATURE. 5y5

Entre la mère et les mauyais eaf;|ntff

Car serpents froids sont les plus échauffants*. •• .

Tu dois savoir queues ^nt cef M^

Du grand serpent Hydrav 9 qu^ eut 9eyi% t^Uêf

Contre lequel Herci^le.cQwhattoîti

Et quand de lui une tête abattoit ^

Pour une morte en revenoient sept yiv^»

Ainsi est-il de ces bètes noisiyeSf

Ecoutons à présent Scarrp» 4*PSi h à^scvipûon de Venter :

Ceux que pend â toit la justice Par la cruauté du destin (Qui n'est sans do^t^ «pl'vft lutin 9 Qui fait tout sans ppj^^ ni nesore, Et sert ou nuit 4 Tayieiit^rf )p Font mille elameiii^.S4^ »¥i^$ t Pour faire revoir leifr procès;. .

Ils parlent tous à tue-tête.

Minos 9 qui reçoit leur reqjuête | Président du parlement noir^ Ne fait que placets recevoir; Et, ce qui fait crever de rire , Comme il les reçoit les déchire.

Maint avocat porte-bonnet , Qui trahit «on elient tout net En procès «a en arbitrage , Reçoit en .«6 lieu Bftàint outrage :

On le fait ronger par des rats , Ou l'od iVssemme à coup de sacs....

Tout au prés da pauvres poiÈM»! , Qui rarement ont des manelieties y Y récitent de. pauvfçs v^rs :

On les regarde d« tmve»., Et personne ne les 4çpute^ Ce qui les Uà^ ùxfi $^499 doute.

'7^ ÉLÉMBHTS

11 décrit ainsi le Tartare :

Flëgëtoii, un fleure de soufre , Court à Peiitour, creux comme un^uffVe, Et roule à grand bruit du brasier.

Au lieu de sable ou de gravier.

Une tour qui flanque la porte.

Si haute , ou le diable m'emporte.

Qu'elle atteint au plancher d'enfer, E»t toute d'airain et de fer.

Tisiphone en est la portière, Carogne aussi superbe et fiére Que le portier d'un favori.

La vilaine n'a jamais ri....

JEoéaa eut l'ame étonnée Du bruit de la «roupe damnée....

Le grand et petit Châtclet N'ont rien de funeste et;;de laid Auprès de ce château terrible , Aux gens de bien inaocessibie :

Hhadamante , effroyable à voir.

En soutane de bougran noir, Sur un siège de fer préside.

One ne fut juge plus rigide :

Les commissaires d'aujourd'hui Sont des moutons auprès de lui , Quoiqu'en matières criminelles Nous ayons de doctes cervelles....

' Ce juge criminel d'enfer,

Vrai cœur de bronzeou bien de fer.

En veut surtout aux chatemites , Aux faux béats ^ aux hypocrites i Quand il en attrape quelqu'un , De leur chair il fait du petun ; Et ce petun le déconstipe , N'en auroit-il pris qu'une pipe.

DB LITTÉRATURE. Sj/

On Yoit-qu'en Badinant, Scarron, ainsi que Marôl, ne laisse pas de tancer le» mœurs. C'est ain^i qu'en parcourant les supplices du Tartare , il dit:

Ceux qui haïssent leurs parents, . Les pères et mères tyrans, Les enfents qui battent leurs pères , Rencontrent là des belles-mères.

Belle-mère est un animal Qui plus qu'un diable fait du mal...»

Les mangeuses de patenôtres , '

Toujours en effroi pour les autres , Pour elles en tranquillité »

Qui médisent par charité ,

Disant que c'est blâmer le yice ,

Endurent là , pour tout supplice > ,

D'être sans cesse à marmotter,

Sans qu'aucun les puisse noter ;

Et ce tourment de n'être en yué .

Mille fois pour une les tue*

Tous ceux qui , par ambition^

Professent la dévotion ,

Sont condamnés , saiis qu'on les voie ,

De faire de leur peau courroie ,

De plus à vivre en gens de bien ,

Sans que personne ne sache rien.

Le burlesque de ce ton-là doit plaire aux esprits même les plus difficile : et quant à celui qui f pour rendre les contrastes plus plaisants y va d'un extrême à Fautré, et du plus sublime au pjus bas ; cette secousse est un besoin peut-^tre pour des âmes froides et pldegmatiques. Nous ne

Googk

sommes pas tous également seasiUes au diatouil* lement du ridicule, et ceux a qui le plus léger suffît 9 ne doivent pas (âtre étonnés qu'une sen*sibilité moins délicate y désire moins de finesse et plus de force. De là vient que les meilleurs esprits ont pu se partager à Tégard du burlesque; les uns, le trouver déte3table; et les autres, très amusant.

Observons seulement que, plus une nation sera légjère et moins elle attachera d'importance aux formes que Thabitude et Topinion auront fait prendre à ses idées , plus aisément elle se prêtera à cette espèce de badinage ; et en cela l'orgueil n'entend pas aussi bien la plaisanterie que la vanité : il est jaloux de son opinion et chagrin lorsqu'on le détrompe : ^\xs^\\(^. burlesque sera-t-il toujours mieux reçu chez une nation vaine , que chez une nation orgueilleuse. Mais chez aucun peuple éclairé , il n'est à craindre que le burlesque devienne le goût dominant ; et Vinsanire licet sera toujours sans conséquence.

Au reste , quoi que Ton pense de ce genre , c'est peut-être celui de tous qui demande le plus de verve , de saillie et d'originalité. Rien de plat , rien de froid , rien de forcé n'y est supportable , par la raison que de tous les personnages, le plus ennuyeux est celui d'un mauvais bouSbn. Scarron était né ce qu'il est dans son FïrgUe iras^sti. Il voyait tout du côté plaisant. Il trouvait au moins aussi natureVp aussi vraisemblable , que

DE LTTTÉRATURF. 579

ses héros eussent tenu le langage qu*il leur faisait tenir , que odui que leur prétait Yifgile. Les détails de ses descriptions et de ses portraits étaient pour lui des couleurs aussi vraies que celles du poète héroïque. Parmi les nipes qu'Enée avait pu sauver du sac de Troie , son imagination trouvait

La béquille de Priamus ,

Le livre de ses orémoa , #

Un aimanach fait par Cassandre ,

Où Ton ne pouvoit rien comprendre*

li disait ^ songeajit à Didon :

" C'ëtoit une grosse dondon , Grasse , vigoureuse , bien saine , Un peu camuse à Tafricaine , Mais agréable au dernier point«

En un mot , il voyait tout avec ses yeux , il écrivait avec son caractère , et comme aucun de ses imitateurs n*a eu cette humeur enjouée et bouffonne ; aucun d'eux n'a eu son talent : il est uniquQ dans son genre.

38o ÉLÉMENTS

nMmMi0m^MmiW¥mi9t¥tMtvyimmn0it¥mf¥^t¥m0¥¥9M»MtM»tmmttimimmMkiyy^

CiABAiiE. Oa appelle ainsi une espèce de milice , que les amis^ ou les ennemis d'un poète ^ qui donne une pièce de théâtre, vont lever dans les carrefours et dans les cafés de Paris, quelquefois même dans le monde , pour se répandre dans le parterre et dans les loges , et pour blâmer ou applaudir au gré de celui qui rassemble. On peut juger des lumières d'un siècle, par le plus ou le moins d'ascendant que la cabale amie ou ennemie a pris sur l'opinion publique * par l'espace de temps qu'elle a soutenu de mauvais ouvrages , ou qu'elle en a déprimé de bons.

Le chef d'une cabale amie est communément un connaisseur, nin amateur, qui veut être inportant , et n'est souvent que ridicule. Le chef de la ca^a/e ennemie est presque toujours un envieux , lâche et bas , mais ardent et doué d'une éloquence populaire. Il parle avec facilité , il prononce, il décide, il tranche, il annonce avec impudence qu'il connaît ce qu'il n'a point vu ; ou s'il ne peut médire de l'ouvrage, il déclame contre l'auteur, l'accuse d'orgueil, d'insolence et le peint quelquefois des plus noires couleurs , afin de le rendre odieux. J'ai ouï parler, dans ma jeu-

DE LITTÉRATURE. 38x

nesse , d*une scène qui peut donner l'idée de cette espèce de ligueurs. Dans un café que les gens de lettres fréquentaient alors, un de ces chefs de cabale se déchaînait conti^e le jeune auteur dont on allait jouer la pièce* L'un de ceux qui Técoutaient lui demanda s'il connaissait ce jeune homme. Assurément , dit-il , je le connais , et je m'intéressais à. lui ;^ais sa présomption opiniâtre me l'a fait abandonner : la pièce qu'il donne aujourd'hui , il , me l'a lue , je lui en ai montré les. défauts; mais il est si plein de luimême qu'il n'a rien voulu corriger. J'ai eu tort , lui dit le jeune homme auquel il répondait ; mais^ monsieur, ce n'est pas assez de connaître les gens , il faut les reconnaître.

Du reste , dans un siècle dont le goût est formé, ces cabales , si effrayantes pour de jeunes poètes , ne leur font du mal qu'un moment; jamais un bon ouvrage njjr a succombé ; et c'est ce que doivent savoir ceux qui entrent dans la carrière , pour n'être pas découragés.

La cabale en faveur des talents médiocres ne leur est guère plus utile ; elle les soutient quelques jours, mais il retombent avec elle; et à. la longue rien ne peut empêcher l'opinion publique d'être juste, et de marquer^ à chaque chose le degré d'admiration , d'estime , ou de mépris qui lui est dû.

Dans le même sens , mais plus étendu , on appelle cabale , dans le monde , à la cour, un parti

384 jâLÉMENTS

difFéremment à célébrer des événements heureux et mén^orables y ou à déplorer des malheurs : il prenait tous les tons de Fode; et il en est quelquefois le modèle le plus sublime ou le plus touchant.

En parlant de Fode, on ne cesse de vanter Pindare , qu'on entend mal y et dont il ne reste presque rien de vraiment digne d'admiration. Horace est mieux connu et plus justement admiré. Mais quoique le style de ses odes soit le prodige de Fart d'écrire ; quoique , pour la vsiriété du coloris, des tours ^ dqs mouvements, pour ra)>ondance des idées y comme pour la richesse et le choix de l'expression , ce soit peut-être des modèles antiques , celui dont les modernes ont le moins approché ; je crois voir le génie de l'ode , l'enthousiasme et l'inspiration y mieux marqués dans les cantiques de Moïse.

Le Cantemus Domino^ après le passage de la mer Rouge y est l'expression la plus sublime des mouvements de reconnaissance et d'admiration d'un peuple qui, par un prodige, vient d'échapper au glaive de ses ennemis.

Un Dieu déployant sa puissance et faisant éclater sa gloire ; les eaux de la mer assemblées par le souffle de sa colère , et tout à coup leur mouvement rompu , et l'onde rendue immobile; une route profonde ouverte au milieu des flots suspendus ; les cris de fureur des Egyptiens poursuivant les Israélites , et leur insolence en con-

Iras te avec le sort qui les attendait (i); les chars de Pharaon, ses guerriers, son armée, ensevelis sous la chute des eaux , couverts des vagues mugissantes, et tombant au fond de l'abîme (2); Israël délivré, pour aller habiter la terre qui lui est promise; et déjà Tefifroi répandu parmi les Philistins, parmi les rois d'Edom et de Moab , chez les peuples de Chanaan; tels sont les tableaux que présente ce beau cantique; et parmi ces tableaux les mouvements d'enthousiasme de tout un jpeuple qui s'écrie : C^est là mon Dieu, et je lui rendrai gloire; c'est le Dieu de niejs pères, et je V exalterai. Ta main, Seigneur, a signalé sa force; ta main s^est étendue et a frappé mes ervne^ mis. Les tiens sont dés^orés comme un faisceau de chaume aride ^ d^un trait du feu de ta colère* Oh! qui est semblable à toi^ Seigneur? Soit que tu fasses éclater ou ta grandeur ou ta puissance, que tu "veuilles te rendre admirable ou Jterrible ^ qui osera s* égaler à toi? ,

te second cantique n'est pas dii même genre ; Moïse y parle seul; et l'époque en est remarquable. Ce fut lorsque Moïse eut appris de Dieu même que l'heure de sa mort approchait; ce fut alors que, prêt* à descendre au tombeau, il assembla

( 1 ) Diœie inimicus : Persequar et comprehendam . . . ei^a-ginabo gladium meum , inierficiet eaJ. manus mea. Fiant spiritus tuus , et opendt eos mare,

(2) Quasi lapis , quasi plumbum.

^ Élém. deLitiér, I. 25

le peuple 9 et du ton le plus élevç de l'inspiration , « Que les cieux m'écoutent parler, dit-il , et que la terre soit attentive à mes paroles. Dieu est la fidélité même. Exempt de toute iniquité , il est juste et droit par essence. » Alors rappelant tout ce que Dieu avait fait en faveur de son peuple ^ il reprit : « Est-ce là le retour que tu dois à ton Dieu, peuple stupide et insensé? méconnais-tu en lui ton père? n'est-ce pas lui qui te possède, lui qui t'a fait , lui qui t'a créé ? Rappelle-toi les jours antiques; compte les générations passées: interroge tes pères, ils t'apprendront ce qu'ila fait pour toi ; interroge tes aïeux , ils te l'attesteront. Le Seigneur a fait de son peuple une partie de lui-même : il l'a environné , il l'a instruit, il l'a conservé comme la prunelle de ses yeux. Semblable à l'aigle qui excite ses aiglons à prendre leur vol , et qui , volant sur eux lui - même , étend ses ailes , lef reçoit sur son dos , les porte dans les airs ; le Seigneur a élevé et soutenu son peuple. Ce Dieu qui t'a fait, tu l'as abandonné; et tu as oublié ton créateur. Il a vu ton ingratitude , et il s'est livré à sa colère, et il a dit : J'assemblerai sur eux un déluge de maux. An dehors le glaive , au dedans la terreur en fera sa proie, sans épargner, ni le jeune homme, ni la jeune vierge, ni le vieillard, ni l'enfant à la mamelle. Il a dit : Où sont-ils? Je veux les eflFacer de la méftioire des hommes : mais je diffère, pour ne pas donner ce triomphe à leurs enH'emis^ de

DE lilT^TÉRATURE. 387

peur qu'ils ne s'enorgueillissent et qu'ils ne disen t : C'est la force de notre bras, et non pas le Seigneur, qui a fait toutes* oes choses. C'est à moi seul qu'appartient la, vengeance, et je l'exercerai quand il en sera temps. Hœccine reddis Domino, popvle stidte et insipiensF Numqwd non ipse est pater tuus, qui posséda te, etfecU^ et creavit te ?^ Mêtnento dierum antiquorum j cogita generationés singulas : interroga patrem tuum, et annimtiabittibi; majores tiios^ et dicent tibi... Pars Domini populiis e/us.*. Circunidweit euniy et docuity et custodii^it quasi pupillam oculi sui. Sicut aquila provocans ad "volandum pidlos suàs^ et super eos volitansy expandit alas suas, et assumpsit eumy atque portavit in humeris suis.,. Deum qui te genuit dereliquisti , et oblitus es Domini creatoris tui! f^idit DommuSy et ad iracundiam concitatus est. Et ait... Congregabo super eos mala... foris vastahit eos gladius, et intus pas^or, jui^enem si" mul ac mrginem, lactantem cum homine sene. Dixit : Ubinam suntF Cessare faciam ex hominibus memoriam eorum. Sed propter iram înimicoruni distuli; ne forte superbirent hostes eorunî^ et dicerent : Manus nostra excelsa^ et non Domi" nus, fecit hœc omnia... Mea est ultio, et ego z^tribuam in tempore.

On voit par cet extrait, qu'une éloquence véhémente est le caractère de ce cantique. Celui de David sur la mort de Saiil et de Jonathas , est d'un style bien différent. J'en vais rappeler quel-

ques traits : Incljrti^ Israël, super montes tuos in-' terfecti sunt : auomodo ceciderunt fortes ? NoUte annuntiare in G^th... ne forte lœtenturfdiœ Phir listhûni... Montée Gelbœ y nejf ros^ nec pluvia ^ve^ niant super 'vos ^.. quia ibi abjectus est cljrpeusfor^ tium^.. Saul et Jonathas , amabileset decoriin vita sua , in morte quoque non sunt dis^isi : aquUis ve^ lociores^ leonibus fortiores. Filiœ Israël, super Saulflete*r> Doleo super te, fiuter mi, Jonatlia, décore nimis et amabilis super amorem mulierum : sicut mater unicuni amatfUium suum, ita ego te dûigebam (i). Depuis David jusqu'à Michel Montaigne y je ne crois pas que jamais l'amitié se soit exprimée plus tendrement*

Tout le monde connaît le cantique d'Ëzéchias par l'imitation embellie que Rousseau en a don* née. Mais le cantique de Salomon y encore plus

(i) C'est sur tes montagnes , ô Israël ^ qu'ont péri ces hommes vaillants ! Comment les forts sont-ils tombés ? N'allez pas l'annoncer à Geth ; ne donnez pas aux filles clés Philistins cette cruelle joie. O montagne de GelLoë , que jamais sur toi ne descende ni la pluie , ni la rosée î C-est ïà que gît sur la poussière le bouclier des hommes Taillants : Saiil et Jonathds , aimables et beaux l'on et l'autre ; uni^ durant leur vie , la mort ne les a point séparés : plus rapides que les aigles , plus forts que les lions* Filles d'Israël , pleurez Saiil ! et moi , je pleurerai sur toi, ô mon frère , mon cher Jonathas , plus beau, plus aimable à mes yeux, qu*aux yeux de leurs amantes ne peuvent l'être des amants ! Gomme une mère aime son fils unique, c'était ainsi que je t'aimaia.

célèbre , considéré, non comme un ouvrage mystérieux, mais comme un morceau de poésie, ne me semble pas mériter toute sa réputation. On y voit quelques traits d'un sentiment assez naïf, des et images assez douces: Fa^cicidus mjrrhœ ^ dilectus meus mihi; inter uhera niea commprabitiir^.. Ecce tu pidcher es y dUecte mi, et decorus : Lectulus noster Jloridus. — Sicut Uliiun inter spi* nos y sic arnica mea inter Jilias. — Sicut malus in-^ ter ligna syharum, sic dilectus meus inter fdios. SuJb unibra iUius, quem desiderai^eram , sedi; et fructus ejus dulcis gutturimeù... Fuhite mejlori" bus... qui§ amore langueo. Lœva ejus sub capite meo, et deoctera ûUus ampJexabitur me... J^ox dilecti mei. Ecce iste uenit saliens in montibuSy transiliens colles... En dilectus meus loquitur mihi : Surge ^ propera^ amica mea, columba tnea, for^ mosa mea, et a)eni. . . Sonet vox tua in auribus meis; "vox enim tua dulcis, et faciès tua décora... Dilec^ tus meus mihi y et ego illi. . . In lectulo meo per noctes quœsiviquem diligit anima mea; quœsivi illum^ et non inveni{i).

i...i 1.1 i.i.g.» ... i-iii. Il ....II.» I. Il .

(1) l^on bieiv-aimé est pour moi comme un faisceau de myrrhe. Il se reposera sur mon sein. Viens, monbien-aimé : tu es la grâce et la beauté même ; notre lit est semé de fleurs. —^ Comme le lys au milieu des épines, ma bien -aimée s'flève entre ses jeunes compagnes^. — Comme le pommier au milieu des bois , on distingue mon bien-aimé entre les bommes de son âge. Je me suis reposée à l'ombre de celui que je désirais ; et ses fruits ont été délicieux pour moi.

5gO ÉLÉMENTS

Cela est simple et naturel ; maïs cela est noyé dans une multitude de comparaisons sans justesse, ,et de détails sans agrément; et que ce fût Tépithalame , le chant nuptial de Salomon , je n'y vois nulle vraisemblance.

Est-il possible d'imaginer que Salomon eût fait dire à sa jeune épouse qu'elle courait les rues toute là nuit pour le chercher; qu'elle avait rencontré la sentinelle , et qu'elle lui avait demandé «i elle n'avait pas vu son amant? Sur^am et circuibo cwitatemj pervicos etplateas qiiœmm quem diligit anima mea. Quœswi illum , et fion inuenL Invenerunt me wgiles qui custodiuntmcis^itatem : Num quem dHigit anima mea vidistis ?

L'épouse de Salomon aurait- elle dit que ses frères l'avaient battue et lui avaient fait garder les vignes? Salomon lui-même aurait-il demandé qu'on lui prît les petits renards qui gâtaient les vignes, parce que sa vigne était en fleur? etc. etc.

Posez-moi sur un Ut de fleurs, car je me sens languir d'amour. Sa main gauche soulèvera ma tête, et sa droite m'embrassera. C'est la voix de mon bien-aimé. Le voilà qui vient bondissant sur les monts, franchissant les jcollines. Je l'entends qui me dit : Lève-toi, viens , ma bien-aimée^ ma colombe, ma toute belle.... Ah ! que ta voix se fasse donc entendre à mon oreiUe; car ta yoix a autant de douceur que ton visage a de beauté. Mofi bien-aimé fait mes délices , et je fais ses plaisirs. — Toutes les nuits , en soupirant , j'ai cherché dans mon lit celui que chérit tant mon anie ; je l'ai cherché , et ne l'ai point trouvé.

DE LITTÉRATURE. Sgi

Ou ce livre a un sens mystérieux, ou il n'en a aucun pour nous; et si ce n*est qu'une pastorale, il est bien évident qu'elle n'est pas de Salomon.

Catastrophe. On n'attache plus à ce mot que l'idée d'un événement funeste. On ne dirait pas la catastrophe de Bérénice y ou de Cinna. Avant Corneille, on n'osait pas donner le nom de tra^ gédie à une pièce dont le dénouement n'avait rien de sanglant ; ej Aristote pensait de même , lorsqu'il semblait vouloir interdire à la tragédie Tes dénouements heureux, On va voir cependant qu'il ne tenait pas constamment à s^ doctrine.

« Ce qui se passe entre ennemis ou indifférents, disait-il, n'est pas digne de la tragédie;. c'est lorsqu'un ami lue ou va tuer son ami ; un fils , son père; une mère, son fils; un fils; sa mère, etc. que l'action est vraiment tragique. Or il peut arriver crue le crime se consomme, ou ne se consommé pas; qu'il soit commis aveuglément, ou avec connaissance. » Et il tirait de là quatre sortes de fables : celle où le crime est commis de propos délibéré ; celle où le crime n'est reconnu qu'après qu'il est commis ; celle où la connaissance du crime empêche tout à coup qu'il ne soit consommé; et celle où, résolu à commettre le crime avec connaissance, on est retenu par ses remords, ou par quelque nouvel incident. Arisr

392 ÉLÉMEIVTS

tote rejetait absolument celle-ci, et donnait la préférence à celle où le crime qu'on allait commettre aveuglément, est reconnu sur le point d'être exécuté , comme dans Mérope.

C'était donc ici une heureuse révolution qui lui semblait préférable. Mais ailleurs c'est un dénouement funeste qu'il demande, sans quoi, ditil , l'action n'est point tragique ; et c'est là qu'il est conséquent: car il voulait un spectacle propre à rendre les hommes moins sensibles à des événements dont la douleur ne change pas le cours ; et c'était là bien réellement à quoi tendait l'ancienne tragédie. Sou objet moral n'était pas de nriodérer en nous les passions actives , mais d'habituer l'ame aux impressions de la terreur et de la pitié, de l'en chaiger comme d'un poids qui exerçât ses forces, et lui fit paraître plus léger le poids de ses propres malheurs* Or ceci ne pouvait être l'effet d'une affliction passagère, qui, causée par les incidents de la fable , se serait apaisée au dénouement. Si l'acteur intéressan4ï,finissâit par être heureux, si le spectateur se retirait tranquille et consolé, l'exemple était sans fruit. Il fallait que chacun s'en allât frappé de ces idées : «L'homme est né pour souffrir, il doit s'y attendre et s'y résoudre. » Sans donc s'occuper de l'émotion que nous cause le progrès des événements , Aristote s'attache à celle que le spectacle laisse dans nos âmes; C'est par là, dit-il, que la tragédie purge la crainte , la pitié , et toutes les

T>E LITTÉRATURE'. SqS

passions semblables , c'est-à-dire toutes lés affections douloureuses qui nous viennent du dehors.

Il est certain que cet objet du spectacle tragique n'est jamais mieux rempli, que lorsque l'innocent succombe; mais d'un autre côté, l'exemple en est encourageant pour le crime, et dangereux pour la faiblesse. C'est pour cela que Socrate et Platon reprochaient à la tragédie d'aller contre la loi j qui veut que les bous soient pécompensés et que les méchants soient punis.

Pour éluder la difficulté , Àristote a exigé , dans le personnage malheureux et intéressant, un certain mélange de vices et de vertus ; mais quels étaient les vices d'Œdipe, de Jocaste, de Méléagre? Il a fallu imaginer des fautes involontaires ; solution qui n'en est pas une, mais qui donnait un air d'équité aux décrets délia destinée, et qui adoucissait , du moins en idée, la dureté d'un spectacle où l'on entendait gémir sans cesse les victimes de ces décrets.

La vérité simple est , que la tragédie ancienne n'avait d'autre but moral que la crainte des dieux , la patience et l'abandon de soi-même aux ordres de la destinée. Or tout cela résulte pleinement d'une catastrophe heureuse pour les mé- ^ chants , et malheureuse pour les bons. Après cela, quelle était pour les mœurs la conséquence de l'opinion que donnaient aux peuples ces exemples d'une destinée inévitable, ou d'une volonté suprême également injuste et irrésistible? C'est

Sgd "'' ÉLÉMENTS

de quoi les poètes s'inquiétaient assez peu , et ce qu'ils laissaient à discuter aux philosophes qui voudraient , bien ou mal, concilier la morale avec la poésie.

Cependant la preuve que les poètes grecs ne s'étaient pas fait une loi de terminer la tragédie par le malheur du personnage intéressant , c'est l'exemple des Euménides d'Eschyle , du Philoctète de Sophocle, de TOreste d'Euripide , et del'Iphi- . génie en Tauride du même poète, dont le dénouement est heureux.

Dans le système de la tragédie moderne, il est hien plus aisé d'accorder la fin morale avec la fin poétique; et les catastroplies funestes y trouvent naturellement leur place, leur cause et leur moralité dans les effets des passions. Voyez Tragédie. *

Césure. Dans la poésie ancienne, on appelle ainsi une espèce de suspension, placée après le second pied de certains vers , comme l'asclépiade, le pentamètre, l'hexamètre , et marquée par une syllabe qui , à la fin du mot , se détache du pied qui la précède, pour faire seule un demi -pied, suivi d'un silence qui achève la mesure \ ou pour se joindre , sans aucune pause, à une ou deux syllabes du mot suivant, et former un pied avec elles.

Il semble que , dans le premier cas , le ^silence qui achève la mesure demanderait un sens sus-

DE LITTÉRATURE. SqS

pendu ; et cependant on ne voit pas que les poètes se soient fait une loi de suspendre le sens à là césure,

Odi profanum vulgus , et arceo,

Districtusensiscuimperimpia. ; > ^

Cer\ficfi pendet y eXjc*

Tu f quum parenùs régna per arduum Cohors gigantum scanderet impîa, CHouât. )

Dans le premier de. ces exemples, le sens nfest suspendu qu'au milieu du troisième pied ; dans le second exemple, il n'y a de repos qu'à la césure du vers suivant; dans le troisième, il y a. deux vers de suite ç»ans aucun repos : rien de plus ordinaire dans les odes d'Horace.

Dans le second cas, c'est-à-dire lorsque la césure ne suppose aucun silence après ^Ue pour achever la mesure , et qu'elle se joint immédiatement aux premières syllabes du mot suivant, les poètes ont encore moins pensé à y ménager un repos. Virgile, au contraire, a eu grand soin de varier les repos du sens ; c'est l'un des charmes de son style ; et parmi ses vers lés plus harmonieux , on n'en trouve quelquefois pas un qui se repose à la césure.

Qualis populea mœrens Philomela sub umhra AnUssos quériturJbstuSf quos durus arator Observons , nido implumes detraxit; at illa Flet noctem, ramoque sedens mùerabile camem Intégrât , et mœstis late loca questibus impleU

Il en est du vers saphique et du vers élégiaqu6 y comme de l'asclépiade et de l'hexamètre ;

Latius règnes, avidum dotnando Spirîtum, quam siLUjram remoù's Gadibus jungeu y etc. ( Horat» ]

On voit dans le premier et dans le troisième vers la césure ou syllabe en suspens après le second pied , suivie d'un repos ; mais dans le second vers le repos se trouve placé au milieu du second pied y et nullement après la césure.

Il en est de même des vers élégiaques ou pentamètres.

Arma gravi numéro , vioUntaifue bella parabam

Edercy materia conveniente modism Par erat inferior versus : risisse Cupido

DicituTy atque unum surripuisse pedem* ( Ono. ]

Onvoirtcile repos placé après les dactyles e^fe/^^ dicitur; et il n^y en a point après la césure.

Ainsi , soit que la césure du vers reste isolée , comme dans l'asclépiade , soit qu'elle s'unisse aux premières syllabes du mot suivant, comme dans l'hexamètre , l^s poètes latins ont également négligé d'y suspendre le sens et d'y ménager un repos. A quoi servait donc la césure ?

Pour rendre raison de la césure de l'hexamètre, on a dit que , sans cela , il arriverait souvent que la fin d'un vers et le commencement de l'autre formeraient un vers de la même espèce, et qu'afin d'éviter cette confusion, il fallait que les vers

fussent coupés au deuxième temps ^ c'est-à->d[ire au milieu et non pas à la fin d'un pied. Mais la véritable raison ^ ce me semble, est que la chute du second pied , s'il tombait sur la fin d'un mot , romprait trop brusquement le rhythme, qui, soutenu par la césure j ou le demi^pied suspendu , en devient plus majestueux.

Chaire (Élo(Juewce de la). Chez les anciens, l'éloquence n'entrait point dans les fonctions du sacerdoce ; et ce qui répondait le plus au geûre de l'éloquence de la chaire^ c'étaient les leçons des philosophes, les déclamations des sophistes , et les harangues des rhéteurs. Ceux-ci distin*guaient deux genres d'éloquence, V indéfini ou celui des questions, et \eJinioM celui des causes. La question était générale, la cause était particulière. L'une tendait à établir une opinion , une maxime, une vérité de spéculation : et l'autre, à constater un fait , ou à déterminer sa qualité morale ; à décider si une chose avait été, si elle était, si elle serait; s'il était juste , honnête, utile, possible, vraisemblable ou n#n , qu'elle fût, ou qu'elle eût été , de telle ou de telle façon.

Or, dans des républiques, où non-seulement le salut des citoyens, mais celui de l'état, se trouvait tous les jours entre les mains de l'éloquence, les causes personnelles et la cause commune étaient d'un si grand intérêt, qu'on regardait comme un parleur oiseux celui qui s'amusait

à des thèses spéculatives , sans objet réel et présent. Isocrate, que sa timide modestie avait éloigné des affaires , mît cette éloquence à la mode ; et lorsqjie , dans la Grèce , la liberté fut descendue de la tribune avec Démosthène, et l'eut suivi dans le tombeau , les sophistes reprirent le genre d'Isocrale. Ils employèrent un talent désormais destitué de fonctions publiques y à déclamer sur des sujets vagues ^ les uns avec |a bonne foi y le zèle et le courage de la vertu ; les autres , et le plus grand nombre , avec la vanité du bel-esprit^ qui cherchait à briller par un style fleuri , par des opinions singulières ^ et par les fausses lueurs de ces raisonnements subtils et captieux qui en ont -çitisXe nomàesophismes.

A Rome 5^ l'éloquence dégénéra de même en déclamations frivoles y dès que le tableau des proscriptions^ et la langue de Cicéron percée par Antoine ; avertirent tout homme éloquent ou de flatter, ou de se taire, ou de ne dire, comme il convient sous les tyrans , que des choses vagues et vaines.

Jusque-là, ce genre d'éloquence philosophique avait paru si peu important, que les rhéteurs eux-mêmes dédaignaient d'en parler expressément dans leurs leçons (1).

(.1) Dividuntenim totam rèm in duos partes^ in causœ contros^ersiam , et qiiœsiionis.,.. De causa prœcepta dont; de altéra parte dicendi mirum silentium est. (Cic. de Orat. 1. 2.)

DE LITTÉRATURE. Sgg

Mais cette éloquence y qu'on négligeait , tandis qu'elle était isolée et vague , on en faisait le plus grand cas lorsqu'elle entrait dans la composition des plaidoyers et des harangues : car toute cause particulière tient à une question, générale \, d'où elle est extraite ou déduite ; et c'était surtout à ce principe général que Cicéron recommandait à l'orateur de s'attacher , soit pour agrandir son sujet, soit pour dominer sur la cause (i). Voyez Rhétorique.

L'éloquence de la tribune et du barreau était donc composée , et de celle qui est dévenue l'éloquence des plaidoyers , et de celle qui est devenue l'éloquence de là chaire. Politique > morale , religion, tout fut de son domaine. Les philosophes disputaient, dans un langage subtilement obscur, de toutes les choses de la vie (2). L'orateur en parlait avec chaleur, avec clarté y avec force ,ave<i abondance (3). Ajoutez à cela le droit de parler

( 1 ) Omatissimœ suntôrationes eœ quœ latissimévagàntur^ et a privnta ac singulari controversia se ad univisrsi generis vim explicandam conferunt et comvrtunt. (De Orat. 1.'30

(«) De rébus bonis et tnalis^ expetendis autjugiendis^ ho^ nestis aut turpibus^ utilibusautinutiUbus^ devirtutCi dejus^ titia , de continentia, de prudentia^ de magnitudine animi^ de Uberalitate^ de pietate^ de amicitia , defide , de officio, de cœtens virtutibus contrariis que vitiis, (De Orat. 1. 3.)

(3) Quis cohorlari ad virtutemdrdentius , quis a^viiiis acrius revocare ^ qUis vUuperare improbos vehementius , ^ quis laiidare bonos omatius^ quis cupiditatem vehementius

4oO ÉliâMENTS

' en public de la polîti<{iie , de la législation , de l'administration de l'Etat » de tous ses intérêts et au dedans et au dehors (i); car sa police s'exerçait même sur les mœurs personnelles : tous aurez une idée de l'orateur grec el romain. Voyez Orateur.

Ce qui nous reste de l'éloquence politique.de ces 'temps-là, s'est réfugié dans les états républicains. Quant à l'éloquence morale ^ la religion lui a élevé, non pas une tribune, mais un trône; et ce trône est la chaire.

Pour se faire une idée du ministère qu'elle j exerce , il faut se figurer dans un temple, au pied des autels y sous les yeux de Dieu même y et en présence de tout un peuple , une lice ouverte , QÙ l'éloquence, aux prises avec les passions, les vices, les faiblesses, les erreurs de l'humanité, les provoque les unes après les autres , quelquefois toutes ensmble, les attaque, les combat, les terrasse avec les armes de la foi > du sentiment, et de la raison.

L'homme qui parle , est l'envoyé du Ciel ; et , par la sainteté de son caractère , il semble porter sur le front le nom du Dieu dôùt il est le ministre : la cause qu'il défend est celle de la vérité

frangere accusando potest 7 Quis mœn^rum levare minus consolando ? (De Orat. 1. 3.)

{i)De republica , de imperio ^ de re miUtan , de di$ci^ piina civitatis , de kominum moriàus. (De Orat. 1.3.)

DE LITTÉRATURE. i^Ol

et de La vertu : ses titres sont les droits de rhomme > la loi de la nature empreinte dans toii^ les cœurs , et la loi révélée , écrite et consigttée dans le dépôt des livres saints : les intérêts qu'il agite sont ceux du ciel el de la terre , do temps et de l'éternité : enfin les clients qu'il rassemble autour de lui et comme sous ses ailes , sont la nature , dont il défend les droits ; l'huma-* nité, dont il venge l'injure ; la laiblesse, dont il protège le repos et la sûreté; l'innocence^ à laquelle il prête une voix suppliante pour désar-r mer la calomnie » ou des acfcents terribles pour l'eiFrayer; l'enfance abandonnée, pour qui, dans Tauditoire , il cherche des cœurs paternels ; la vieillesse souffrante, l'indigence timide, la grarufe famille de Jéscus-Cbrist , les malheureux, en faveur desquels il émeut les entrailles du riche et du puissant. Tel est le fidèle tableau du plaidoyer évangélique.

Si un semblable ministère est bîeii rempli , c'est une des plus belles institutions dont l'humanité soit redevable à la religion chrétienne» Mais pour le remplir dignement, il faut que l'orateur pense qu'il a pour j^ges Dieu et les hommes ; Dieu , pour fie pas trahir sa cause , ou par de frivoles égards , ou pour de lâches complaisances ; les hommes, pour s'accommoder à la, faiblesse de leur entendement lorsqu'il vient les instruire ^ à la trempe de leur esprit lorsqu^il v€!Ut les persuader, et au naturel de leur âme lorsqu'il cher-

Éiém. de txttcr, /. 26

Go(

4oa ÉLÉMEIITS

cbeà les émoavoir. Ainsi, son éloquence doit élre divine parla sublimité de ses motifs , et humaine par ses moyens.

G*est du coté humain qu'elle est un art y et un art peut-être aussi difficile que l'éloquence de la tribune et du barreau.

Je ne sais ^ dit Cicéron , ^i, de tous les travaux des humains , le plus grand n'est pas celui de l'orateur dans les causes contentieuses ; où l'opinion des ignorants, sur la force de yotre éloquence, tient à l'événement et dépend du succès : où vous avez présent un adversaire qu'il faut repousser et frapper : où celui qui va décider du sort de l'affaire est souvent aliéné contre vous, ami de la partie adverse, ennemi de la vôtre; où il s'agit de l'instruire , de le détromper , de le modérer, ou de l'exciter; où, de toute manière propre à la cause él convenable au temps , il faut le gouverner par la parole , le ramener de la bienveillance à la haine , de 'la haine à la bienveillance ; et comme avec une machine qui le pousse 'tantôt vers la sévérité , tantôt vers la clémence , tantôt vers la tristesse , et tantôt vers la joie , le remuer , l'entraîner malgré lui (i).

(i) //t causarunkcontentLordbus ^ magnum est quoddam^ aUjue haudsciam an de humanis operihus longe m>aximum^ in quibus vis oratoris plerumque ab imperUis exitu et Victoria judicatur : ubiadêst armatus adversarius , qui sit etferiendAJLS et repeUendus : ubi sœpe is qui rei dominusjutunà est , aUenus att/ue iratus ^ aut etiam amicus adx^ersario et

DE LITTÉRATURE. 4o3

Or Toraleur, en chaire, trouve comme' au barreau un auditoire difficile et injuste ; et nonseulement dans ses juges, des hommes prévenus, d'opinions , de sentiments , de passions opposées à ses maximes; mais dans ces mêmes juges des parties intéressées , qu'il faut réduire à prononcer contre les alFections les plus intimes de leur ame , contre leurs penchants les plus chers.

Son éloquence aura donc à donner à ses pensées au moins autant de force ^ et à ses paroles au moins autant de poids que Téloquence du barreau. Omnium sentehtiarum gravitate , omnium "verborum ponderibus est utendum. (Cic. ) Encore n'a- 1 -elle pas toutes les mêmes armes que cette éloquence profane. Elle peut bien employer ,. comme elle , une action variée et véhémente , pleine de chaleur, di'enthousiasme, de sensibilité, de naturel, et de candeur (i) : mais d'opposer le vice au vice , les passions aux passions ; d'intéresser, de faire agir en sa fisiveur la vanité, l'orgueil , l'ambition , l'envie , ou la colère ou la

inimicus tibi est; guum oui docendusis est , aut dedocendus , qut reprimendus , aut incUandus , aut omni ratione , adtempus^ ad causam^ oratione moderandus ; inquo sœpe bene\»olentia adodium^ odium autem ad benes^olentiam deducendum est ; qui tanquam machinatione aliqua , tum ad seiferitatem , tum ad remissionem animi^ tum ad tristitiam^ tum ad lœtitiam est cantorquendus, (Cic. de Orat. 1. 2.)

( 1 ) Accédât oportet actio 'varia , plerm animh plcna spi^ ritus , plena doloris , pkna veritatis. {Ibid,)

4o4 ÉLÉMENTS

vengfeance ; c'est ce qui n'est pas digne d'elle. Tous ses moyens doivent être innocents , et tous ses motifs vertueux : les uns surnaturels , dans les rapports de l'homme à Dieu ; . les autres plus humains, dans les rapports de l'homme à l'homme, et dans ses retours sûr lui>métne; mais ceux-ci toujours épurés.

Un petit nombre de vérités , effrayantes pour le^ méchants et consolantes pour les bons : un Dieu juste à qui tout est présent , et qui punit et récompense ; le passage d'une ame immortelle de la vie à l'éternité; l'instant de ce passage^ aussi imprévu qu'inévitable ; la solitude de cette âme, ajprès la mort , devant son juge , et le bien et le mal qu'elle aura faits , mis dans une exacte balance ; la révélation solennelle de la conscience de tous les hommes, au jugement universel; un abîme de peines destiné aux coupables ; une source intarissable de félicité réservée aux justes dans le sein de Dieu même; un monde qui trompe et qui passe ; le temps qui roule au sein de l'éternité immobile ; la vie et tous ses^ biens emportés , comme des atomes , dans ce tourbillon dévorant ; les générations humaines successiveittent englouties dans cet immense océan de réternité ; et Dieu qui reste , et qui les attend : voilà les grands leviers de l'éloquence évangélique.

Elle a quelques passions a renouer ; ]U cr^nt^ ^ pour troubler la sécurité des méchants ; h commisération , pour émouvoir l'homme' sensible en

DE LITTÉRATURE. 2j.o5

faveur de ses frères ; FinclignatioDy.pour repousser l'exemple d'une prospérité coupable ; la honte , pour humilier Thomrne vicieux et superbe , à la vue de sa bassesse, de son opprobre , et de son néant. Elle a aussi, pour consoler, pour encourager l'homme faible et fragile, mais indulgent et secourable , l'espérance , la confiance en un Dieu , père de la nature , les prodiges de sa clémence , les mystères de son amour. Enfin , dans le soin de soi-même, dans l'intérêt de son propre bonheur, dans le penchant qu'ont tous les hommes dont le cœur n'est pas dépravé, à s'aimer réci^ proquement, à se consoler dans leurs peines, à s'entr'aider dans leurs besoins , à se soulager dans leurs maux , l'orateur chrétien trouve encore des moyens de persuasion. Il fera voir, même dans cette vie , l'enfer anticipé du crinae : aux convulsions d'une ame en proie aux passions , au trouble qui accompagne les plaisirs vicieux, à l'amer^ tume qu'ils déposent, aux transes, aux aligoisses , aux remords de l'iniquité , il opposera la sérénité de l'innocence , le calme de la bonne foi, les célestes pressentiments de la piété, les voluptés delà bienfaisance, les délices de la vertu • C'en est assez pour captiver , pour émouvoir un nom* breux auditoire , et pour gagner la cause de la religion au tribunal même de la nature.

Un avantage que semble avoir l'éloquence de la chaire sur celle du barreau , c'est que l'orateur parle seul , et n*fest point exposé à la réplique..

4o6 ÉLÉMENTS

Mais is'il retit laisser dans les esprits une persuasion durable, une conviction profonde , il plaidera lui-même les deux causes, et avec la même sincérité : car il faut bien' qu'il se souvienne qu'il a dans l'auditoire un adversaire d'aytant plus opiniâtre qu'il est muet , et qui , dans son silence , s'exagère la fofce des raisons qu'il lui opposerait s'il lui était permis de parler.

Je n'entends pas qu'un sermon dégénère en controverse scolastique ; mais tout ce qu'un sujet présente d'objections graves à prévenir, ou de difficultés sérieuses à discuter et à résoudre, doit être exposé dans toute sa force , sans dissimulation et sans ménagement. C'est là ce qui donne surtou t de la chaleur à l'éloquence, de la vigueur, de la véhémence au raisonnement , et de l'éclat à la vérité. ^

Or parmi les difficultés importantes, je compte, non-seulement celles qui frappent des esprits solides , mais celles qui peuvent troubler , inquiéter la multitude , et obscurcir y dans le commun des hommes , la lunûère du sens intime , de la raison , ou de la foi : tels sont les sophismes des passions , les prétextes du vice , les subterfuges de l'incrédulité.

Observons cependant que tout ce qui demande une dialectique déliée et suivie, est peu propre à l'éloquence de la chaire ^ qui, destinée à captiver une multitude assemblée , doit être sensible j entraînante y et pour cela pleine d'images ,

DB LITTÉRATURE. l^OJ

de tableaux et de mouvements. Bossuet , le plus grand controversiste de l'église romaine, a eu quelquefois le torjt de l'être en chaire. Bourdaloue a prouvé la résurrection de Jésus - Christ , mais par les faits, en orateur, fondé sur les preuves morales : jamais il n'a mis en question aucun des dogmes révélés.

Il en est du dogme pour rélc^quence de la chaire, comme des lois pour l'éloqiience du barreau : il faut l'établir .en^ principe , et ne le discuter jamais. Dans un auditoire chrétien, des incrédules sont en si petit nombre , que ce n'est pas la peine de les y attaquer. Il vaut mieux supposer, comme il est vraisemblable, qu'on parle à des esprits déjà persuadés de la vérité des prémisses , et s'attacher aux conséquences qui lient le dogme avec la moxale, et communiquent à l'instruction la sainteté, la sublimité de leur source.

La seule raison qu'on peut avoir d'insister sur le dogme, c'est de prémunir les fidèles contre la séduction des écrits et des entretiens dangereux ; mais cette pi^écauiion même a ses dangers , et les voici.

Pour combattre l'incrédulité , il faut raisonner avec elle, car Jes invectives ne prouvent rieo; c'est la ressource des hommes sans talent qui veulent être remarqués i Eloquentiam in clamore et in "verborum cursupositamputant. (Gic. de Orat. 1. 3.)

Or , raisonner sur des objets inaccessibles a la

4o8 ÉhÉU^TfTS

raison ; c'est donner un mauTais exemple ; c'est du inoins laisser croire que chacun peut ainsi mettre les motifs de sa foi à l'épreuve du syllogisme; et si, pour quelques esprits justes^ solides^ éclairés, cette méthode est sûre, elle est bien périlleuse pour des esprits légers, superficiellement instruits.

De plus j si en attaquant l'incrédulité on lui laisse toutes ses armes , si on ne dissimule rien de ses prétextes spécieux, si ses.sopiùsmes sont présentés a^ec tout Tappareil d'artifice et de force dont elle les a revêtus, ils troubleront les âmes faibles, ils scandaliseront les simples; et au milieu des distractions d'un auditoire las de contentions théologiques, la solution échappera peut-être, la difficulté restera. Si , au contraire, pour combattre plus sûrement l'incrédulité , l'orateur la présente désarmée de ses raisons ou affaiblie dans sa défense, on doit craindre qu'une heure après elle ne se montre elle - même , ou dans les livres , ou dans le monde, avec ces moyens spécieux que l'éloquence aura dissimulés ou sensiblement affaiblis ; et qu'alors , en s'apercevant que l'orateur en a imposé, on n'appelle artifice ce qui n'aura été que ménagement et prudence. Or la première qualité de l'orateur est de paraître de bonne foi ; et dès qu'il a perdu la confiance de son auditoire, pour avoir manqué de candeur, il aurait beau être éloquent , il faut qu'il renonce à la chaire.

Que faire donc pour arrêter les progrès et les

DE LITTÉRATURE. ^Og

ravages derincrédiiIitë?Que foire? de bons livres, dont la lecture ait de l'attrait; et là y bien mieux que dans un discours rapide et fugitif, se donner le temps e\ l'espace de couper successivement les cent têtes de l'hydre, que le glaive de la parole tente inutilement de trancher à la fois. Le champ fertile et vaste de l'éloquence de la chaire^ c'est la morale. Il s'agit de faire, non Aes chrétiens .» mais de bons chré^ens ; de parler comme l'Evangile; d'inspirer aux hommes la bonté, rindulgen4?e , la bienveillance mutuelle, la bienfaisance active, la tempérance, l'équité, la bonne foi, l'amour de l'ordre et de la paix : il s'agit de renvoyer son auditoire plus instruit , et surtout meilleur , de consoler , d'encourager les uns , de modérer et d'adoucir les autres , de resserrer les nœuds de la société et de la nature , et surtout les liens de cette charité universelle qui honore tant la religion : il s'agit de rendre le vice odieux > la vertu aimable, le devoir attrayant, la condition de l'homme, condamné à la peiné , plus douce ou moins intolérable : il s'agit de faire produire à la nature le plus de biens qu'il est possible , d'en extirper le plus de maux , et de couronner les eflPorts qu'on aura faits pout consommer l'ouvrage de la félicité publique , en imprimant au malheur inéme ce caractère consolant qui le rend dier à celui qui l'éprouve , et qui, dans le Dieu qui l'afflige, lui montre un rémunérateur.

4^0 ÉXiÉksiCTS

La nature., Tobjet, les principaux moyens de l^éloquence de la chaire une fois connus , il est aisé de déterminer quels en sont les genres et les caractères , et quelles dispositions elle exige dans l'orateur.

Observons d'abord , à l'égard des genres y qu'à l'inverse de Téloquence du barreau , tandis que celle-ci doit sans cesse descendre du général au particulier, la première doit tendre et s'élever sans cesse du particulier au général : Tune ramène les maximes au fait, l'autre étend les faits en maximes : celle-là cherche une décision; celleci, une règle. Dans un plaidoyer, c'est la cause d'un homme qui s'agite : dans un sermon , c'est la cause d'un peuple et celle de l'humanité.

Ainsi, soit l'homélie ou le sermon , soit le panégyrique ou l'oraison funèbre , tout doit tendre à l'instruction, à l'édification publique. C'est ce que personne n'oublie en agitant une question , ou de doctrine , ou de morale; mais c'est ce qu'on doit aussi avoir en vue dans les éloges qui se prononcent dans un temple. Il est sans doute intéressant et juste de rendre des hommages solennels à de grandes vertus : il est peut-être indispensable de rendre de tristes honneurs à la mémoire de ceux que, par devoir, on a honorés pendant leur vie; et en jetant sur leurs faiblesses le voile, du respect et de la charité, il est utile , pour l'exemple, de rappeler, sans adulation, ce qu'ils ont fait de bien et ce qu'ils ont eu de loua-

ble : mais la Icmapge y dans la bouche d'un orateur religieux, ne doit jamais être sans fruit; ce doit être comme un flambeau qui éclaire, non psiÉÉps ténèbres impénétrables de la mort , mais ïeSentiers périlleux de la vie; et qui échauffe, non pas les cendres de l'homme qui n'est plus , mais l'ame des hommes qui sont encore et qui ont besoin d'émulation.

Ainsi , à proprement parler , il n'y aurait pour la chaire qu'un genre d'éloquence, celui qui traite des devoirs de l'homme ; mais parce qu'elle a tantôt pour base une maxime à développer, tantôt un ex,emple à produire, je distinguerai le sermon et l'éloge , et pour celui-ci je renvoie à l'article Démonstratif.

Quant au sermon , c'est à lui d'imprimer son caractère à l'éloquence; et ce caractère est décidé par la qualité du sujet et par celle de l'auditoire.

Instruire', persuader, émouvoir, sont la tâche de l'éloquence en général; mais, selon le sujet, elle s'adfçsse plus directement à l'esprit ou à l'ame, et. sur l'un et sur l'autre elle agit avec plus ou moins de douceur ou de violence. De là cette éloquence onctueuse et insinuante de Massillon, qui entraîne moips qu'elle n'attire, et qui rendrait irrésistible la séduction du mensonge , comme elle rend inévitable le charme de la vérité : de là cette éloquence dominante de Bourdaloue sur la raison, et cette éloquence impé-

4l2 ÉLÉMEirTS

rieuse de Bossuet sur l'imagination et sur la volonté, qu'elle subjugue à force ouverte , et comme dédaignant le âoin de les gagner.

On sent que de ces deux moyens, le ^toû: ne saurait être indifférent au génie de l'onilur et à son propre caractère ; mais selon qu'il est plus ou moins doué de cette vigueur de raisonnement qui étonne dans Démosthène., ou de cette souplesse d'ame qu'on admire dans Cicéron , ou de cette hauteur de pensée qui se distingue dans Bossuet , ou de cette abondance de sentiment qui s'épanche de l'ame de MassiUon , ou de cette fei>' meté imposante et progressive qui donne à l'éloquence de Bourdaloue l'impénétrable solidité et rimpulsipn irrésistible d'une colonne guerrière qui s'avance à pas lents , mais dont l'ordre et le poids annoncent que devant elle tout va ployer j selon , dis-je , que l'orateur se sentira porté naturellement vers l'un de ces genres d'éloquence, il s'attachera aux sujets les plus analogues à son génie.

Si intérieurement il se sent né pour les hautes conceptions et pour les images sublimes, il se «aisira des sujets les plus, susceptibles de grandeur et de majesté : il fdanera comme l'aigle sur les débris des trônes, sur les ruines des empires; il élèvera son auditoire à la hauteur de ses pensées , soit pour lui faire contempler l'étendue et la profondeur des desseins de Dieu , soit pour lui faire apercevoir du haut du Ciel le néant de

DE LITTBRATURB. 4^3

l'homme, et le forcer dé s'écrier avec fiossuet: O que nous ne sommes rien ! Je ne dirai qu'un mot pour caractériser ce genre* Un orateur est appelé à prononcer une oraison funèbre au milieu des. tombeaux des rois. Il monte en chaîna^ il jette les yeux sûr ces tombeaux , il parcourt d'un re* gard lent et sombre une cour en deuil , autour d'un pompeux mausolée'; et à la vue de cet appareil y de ce cortège de la mort / après quelques moments de silence , il débute ainsi : Dteu seul ôst grand, mes frères. Si ce n'est pas Bossuet qui a eu ce mouvement y quel autre est digne de l'avoir eu ?

Si le catactèl^e de l'orateur est la force, la véhémence , une àpreté austère , et cette profonde sensibilité qu'on appelle si bien du nom d'entraiUesy il livrera la guerre aux vices de la prospérité i aux passions d^ âmes superbes ^à l'orgueil, à l'ambition, aux fiers ressentiments de la vanité offisnsée; à la cupidité, qui boit le sang des peuples; au luxe avide et insatiable / qui s^a^ breuve de leurs sueurs ; à cette dureté des riches , que la vue db$ ïhalheureux importune et n^a-^ mollit jamais; à cet amour -* propre exclusif et impitoyable, qui change autour de lui la dépen* dance en servitude ; à cet esprit de tyrannie et d'oppression, qui n'estime dans la fortune que le moyen d^achel^ des esclaves , et dans l'autorité que le droit odieux de faire trembler ou gémir. • ^ .

4l4 ÉLÉMEIÏTS

C'est à l'orateur^ susceptible d'une sainte indignation et capable des grands efforts de Téloquence pathétique y à prendre Thomme ainsi dénaturé ^ comme Hercule embrassait Anthée^ à faire perdre terre à ce colosse^ à le tenir suspendu sur l'abîme du tombeau et de TaTenir^ et à l'étouffer de remords.

Qui nous donnera le modèle de ce genre? Ah ! Bridaine nous l'eût donné , si on l'avait mis à sa place; mais il nous reste de ce Bridaine (au moins s'il faut en croire M. l'abbé Maurj) un morceau a côté duquel tout paraît faible en éloquence. ^

« Je me souviens, dit M. l'abbé Maury (et c'est au moins ce qu'on peut appeler*un heureux effort de mémoire), je me souviens de lui avoir entendu répéter le début du premier sermon qu'il prêcha dans l'église de Saint-Sulpice à Paris, en 1751. La plus haute compagnie de la capitale vint l'entendre par curiosité. Bridaine aperçut dans l'assemblée plusieurs évêques, des personnes décorées, une foule innombrable d'ecclésiastiques ; et ce spectacle , loin de l'intimider , lui inspira l'exorde qu'on va lire. Vdîci, ajoute-tril, ce que ma mémoire me rappelle de ce morceau., dont j'ai toujours été vivement frappé, et qui ne paraîtra peut-être point indigne de Bossuet ou de Démosthène. »

ce A la vue d'un auditoire si nouveau pour moi, il semble, mes frères, que je ne devrais ouvrir la bouche que pour vous demander grâce en fa-

veur d'un pauvre missionnaire dépourvu de tous les talents que vous exigez quand on vient vous parler de votre salut. J'éprouve cependant aujourd'hui un sentiment bien difiPérent; et si je suis humilié , gardez-vous de croire que je m'abaisse aux misérables inquiétudes de la vanité. A Dieu ne plaise qu'un ministre du Gel pense jamais avoir besoin d'excuse auprès de vous. Car, qui. que vous sojez, vous n'êtes, comme moi, que des pécheurs. C'est devant votre Dieu et le mien que je me »ens pressé dans ce moment de frapper ma poitrine. Jusqu'à présent j'ai publié les justices du Très-Haut dans des temples couverts de chaume ; j'ai prêché*les rigueurs de la pénitence à des infortunés qui manquaient de pain ; j'ai annoncé aux bons habitants des campagnes les vérités, les plus effrayantes de ma re-. ligion. Qu'ai- je fait, malheureux,! J'ai centriste les pauvres , les meilleurs amis de mon Dieu; j'ai porté l'épouvante et la douleur dans ces âmes simples et fidèles , que j'aurais du plaindre et consoler. C'est ici, ou mes regards ne tombent que sur des grands , sur des ricJM^ ^ sur des oppresseurs de rhùmanité souffrante , ou sur des pécheurs audacieux' et endurcis ; ah ! c'est ici seulement qu'il fallait faire retentir la parole sainte dans toute la force de son tonnéire , et placer avec moi dans cette chaire , d'un côté la mort qui vous menace , et de l'autre mon grand Dieu qui vient vous juger. Je tiens aujourd'hui

4i6 ELSMBNTS

votre seateooe à la main. Tremblez donc devaDt moi 9 hommes superbes et dédaigneux qui m'é* coûtez. La nécessité du sabit y la certitude de la mort y l'incertitude de cette heure si effro jable pour TOUS y l'impénitence finale , le jugement dernier y le petit nombre des élus, Tenfer, et par* dessus tout l'éternité ! l'éternité ! voilà les sujets dont je viens vous entretenir , et que j'aurais dû sans doute réserver pour vous seuls. Et qu'ai-je besoin de vos suffrage», qui me damneraient peutêtre sans vous sauver? Dieu va vous émouv<»r, tandis que son indigne ministre vous parlera ; car j'ai acquis une longue expérience de ses miséri^ cordes* Alors , pénétrés d'horrenr pour tos ini* qoités passées, vous viendrez vous jeter entre mes bras , en versant des larmes de componction et de repentir, et à force de remords , vous me trouverez assez^ éloquent, j»

Quel ton! quelle simplicité! quelle austérité imposante ! Voilà , ce me semble , le vrai- modèle ' de râoqueàce apostolique. Mais avec un carac* tère moins haut , moins étonnsvi^t , l'orateur peut avoir encore une éloquence pathétique ; et alors ses mouvements ont moins d'indignation contre le vice , que d'intérêt pour l'humanité et d'amour pour la vertu. C'est l'éloqueiice des cœurs tendres , dfes âmes douces et sensibles ; c'est, comme je l'ai dit, l'éloquence de llassillon. Elle n'opère pas des révolutions si soudaines ; et pour ce qu'on appelle des cœurs de bronze ^ elle est trop Ëdble ;

mais sur des âmes d'une trempe moins dure , et c'est le plus grand nombre, elle peut faire sans violence de profondes impressions. Son avantage est d'être conciliatrice et attrayante , de faire aimer la vérité , tantlis qu'une éloquence plus forte ' et plus austère la fait craindre. L'une ressemble à un ami sage , mais indulgent et consolant ; l'autre, à un juge redoutable : or, il faut vaincre sa répugnance pour s'abaisser devant son juge, et il ne faut que suivre son penchant pour se livrer à son ami.

Au reste , l'éloquence est un remède; et selon le genre des maladies et la complexion des malades , un sage orateur sait le rendre ou plus doux ou plus violent.

Enfin , si le talent de l'orateur est cette foree de raison véhémente et irrésistible qui subjugue l'entendement , et contre laquelle le mensonge et l'erreur n'ont ni défense ni refuge; s'il est rhomme dont le grand Condé disait yr^n voyant monter en chaire Bourdaloue , ^lence, i)oUa V ennemi; c'est à lui qu'appartiennent ces sujets où ,. en discutant les plus grands intérêts de l'homme, on lui démontre que ses vices font de lui un esclave, ses passions une victime, et ses erreurs un insensé ; que lui-mêçae il forge les chaînes qui le flétrissent et qui l'accablent ; que pour lui , le plus capricieux, le plus tyranniqué des maîtres, c'est sa volonté , libre comme il veut qu'elle le soit , c'est-à-dire sans frein ni loi \ que la nature

ÉUm. de LUtér. /. 27

4l8 ÉLÉMENTS

et la raison sont trop souvent des ^ides infîdè* les ; que le sens intime s'altère et s'obscurcit ; que l'opinion change, non - seulement d'un temps à l'autre en même lieu , d'un lieu à l'autre en même • temps , mais dans un monde qui vit ensemble ^ et bien souvent dam le même homme , et d'un jour , d*un moment à l'autre ; quetoute règle qui fléchit doit avoir elle-même un modèle inflexible pour se rectifier , et que ce modèle est la loi , non pas uniquement la loi de l'homme ^ qui ne peut être que défectueuse et vacillante comme lui; mais la loi d'un être immuable, incorruptible par essence , qui ne peut ni tromper ni se tromper jamais 9 dont l'intelligence tBt sagesse^ la volonté justice , la puissance vertu , et dont l'unique dessein sur l'homme *est le désir de le rendre heureux.

Du mélange de ces bouleurs primitives de l'éloquence , sç formeront, et selon le génie de l'orateur ^ et selon la nature des sujets qu'il méditerà> une infinité de buances. Le meilleur même de tous les genres sera celui qui participera de tous ; car si ^ en parlant à un seul homme , il est bon de savoir affecter successivement son esprit et son cœur, de savoir agir sur son entendement par la raison , sur son imagination par de vives peintures, sur son ame par la chaleuret la force du sentiiÂent; combien plus la réunion de ces moyens n'est-elle pas avantageuse, lorsque c'est une multitude assemblée qu'il s'agit de rendre

DE LITTâiiATORE. ^ÏQ

attentive et docile , . cie désabuser et dlnstruire » d'intéresser et d'émouvoir, en un uiot, de per-suader? Quel efSet un tableau terrible ne lait-U pas au milieu d'un raisonnement simple et cabne? quelle di^leur les mouvements de l'ame ne répandent-Us pas dans une suite d'inductions et de preuves? quelle force que celle de l'interrogation , pour convaincre ; de l'accumulation , pour accabler; de la gradation, pour confondre; de l'indignation , du reproche^ de la menace) ppu^ troubler, pour épouvanter l'auditeur? quel attrai^t que celui d'un intérêt sensible , (|uand l'orateur , après avoir humilié , confondu , rempli l'assemblée de trouble et de terreur , semble relever , embrasser , ranimer dans son sein , et présent€p^ à Dieu le pécheur humble et repentant ! Telles sont les vicissitudes de l'éloquence de la chaires; et celui-là seul en possède le talent dans sa plénitude , qui est en état d'en déployer et d'en mouvoir tous les ressorts.

Toutefois, dans les grandes choses, coninGte dans les petites , il faut ^e souvenir du précepte du fabuliste :

Ne forçons point notre talent.

JUen n'est plus froid, et bien souvent rien n'est plus ridicule qu'un pathétique simulé. Pour pairaitre ému , attendez que vous le soyez en effet ; et pour cela pénétrez -vous d'abojNd, pénétrezvous profondément de la vérité, de l'importance

420 ÊLEMEIfTS

du sujet que vous méditez ; observer, en le méditant^ quels sont les endroits où vous êtes vousmême saisi; troublé de crainte , attendri de pitié , s.uiroqué de douleur, soulevé d'indignation ; alors laissez parler votre ame , laissez couler de votre plume , à flots rapides , une éloquence passionnée; la place en est marquée par la nature; le succès en est sûr : tout ce qni vient du cœur va au co&ur infailliblement. Mais si vous avez pris une légère efFervescçnce d'imagination pour une émotion réelle , si vos mouvements oratoires sont recherchés, étudiés, et artistement arrangés, vous ne serez en chaire qu'un froid comédien ; et le comble de l'indécence est d'j paraître exprimer ce qu'on ne sent pas,

Urt autre rapport détermine le caractère de l'éloquence; c'est lé rapport de convenance avec la classe d'hommes qui formera l'auditoire auquel on se propose de parler.

Je distingue trois de ces classes : le monde, le peuple et la cour.

Par le monde, on entend un ordre de citoyens d'un esprit cultivé et d'un goût difficile. Pour l'instruire, il faut l'attirer; pour l'attirer, il faut lui plaire ; popr lui plaire, il faut s'accommoder à la délicatesse de ce goût sévère et frivole, qui veut de l'élégance à tout.

Athéniens , disait Démosthène, lorsqu'il s^agit du destin de la Grèce y qu'importe si f ai employé ce terme^ci ou celui-là, si. f ai porté ma main dé

DE liïTTÉRATUIlE. 4^1

ce côté-ci^ OU de P autre F A plus forte raison, un prédicateur a-t-il le droit de dire à son auditoire : « Lorsqu'il s'agit de votre salut, qu'iniporte la négligence ou l'élégance de mon geste et de mes discours?» Maïs Démosthène, qui connaissait la légèreté du public d'Athènes , n'avait pas laissé de former avec le plus grand soin sa prononciation , son action et son stjle. Le prédicateur , dans nos villes , doit la même condescendance à un auditoire mondain. Hœc duonobis quœrenda, dit Cicéron : primum, rpxid; deinde, (fuomodo di^^ camus : alterum, quod totum arte tinctum videtur, tametsi artem requirit, est prudenticé mediocris : alterum est in quo oratoris ws illa dinna virtusque cernitur, ea quœ dicenda sunt, omate ^ copiose, varieque dicere. (De Orat. 1; 2.) La niêrne chose est vraie de l'orateur chrétien , a Kégard d'un monde éclairé. Que le prédicateur Faccable de reproches les plus sangljints; qu'il lui présente le miroir de la satire la plus cruelle, même la plus humiliante: que, sauf l'allusion personnelle, qui , est un crime dans l'orateur et le plus lâche abus de son autorité , il parl^ de la calomnie au calomniateur; à l'homme envieux, de l'envie; de l'avariée, à l'homme sordide; des plus honteuses dissolutions, à un auditoire sans mœurs; qu'il leur, prononce leur sentence éternelle, mais en bons termes, avec le gest« et le son de voix qui convient : ils s'en iront tous satisfait.fl Caput artis decere : cette maxime de Roscius est pour la

Cooglc

422 N ^ ÉLBMEnTS

chaire comme pour le théâtre : ot la décence , à regard du monde , est la conformité d'action et de langage avec les usages reçus. Il faut donc s'y assujettir, sous peine de déplaire, et, ce qui est "plus fâcheux encore, dé s'exposer au ridicule, et d'attacher à la parole même la dérision et le mépris qu'aurait excités l'orateur.

Mais il en est des bienséances pour l'orateur chrétien , comme des modes pour le sage; il doit leur accorder ce qu'il ne peut leur refuser; et Yoid, ce me semble, la ligne sur laquelle un pré* dicateur doit marcher. Grandis et, ut ita dicam^ pudica oratio non est nmcidosa^ nec turgida, sed naturatipulchritudine exsurgit. «< Que l'éloquence ait une grandeur et une dignité modeste; qu'elle soit sans tache et sans enflure; qu'elle s'élève ornée de sa propre beauté.»' Il serait bien honteux que, tandis que le plus profane des auteurs exige d'elle la pudeur ^\xne vierge , on la vît parmi nous , en chaire^ se parer des atours d'une courtisane, ne s'occuper que du soin de plaire, et porter cette complaisance jusqu'à la prostitution.

Une diction pure *et noble , un geste sage et modéré, une prononciation distincte et naturelle, un accent vrai, jamais exagéré; voilà ce que l'orateur doit à l'usage et aux bienséances : mai^ du bel-esprit, mais des fleurs, mais les coquetteries maniérées d'un langage artificiellement composé; voilà ce que le monde, tout frivole qu'il est, tion-

DB IxITTÉRATURK. ^2^

$eulement n'exige paà ^ mais ce qu'il dédaigne et méprise y comme* une complaisance indigne du ministère de Forateur; car le monde est c#mme Tibère , qui lui-même était dégoûté des adulations du sénat.

Une éloquence douce est quelquefois placée; ndais une éloquence doucereuse et fade ne Test jamais : écoutons le maître de Tart : Sit nobis or^ natus et smm^is orator^ ut suas^itatem habeat austeram etsoUdam^ non duhem atque decoctam. (De Orat. 1. 3.) Cette leçon, donnée à l'orateur profane , est encore plus expresse pour l'orateur chrétien. Quant au soin d'orner l'éloquence , je suis bien éloigné de l'interdire ; car une beauté réelle et solide ajoute à la force ; et en même temps qu'elle donne à la vérité plus d'attrait et de charme , elle lui donne aussi plus de pouvoir et d'ascendant. Mais ce qui est indigne de la chaire, c'est d'y paraître disputer un prix de rhétorique avec des phrases élégantes, et d'y faire sa cour à l'auditoire, en s'étudiant à l'amuser.

L'auditoirqi^ont nous parlons est celui qui présente à l'orateur le plus de vices à combattre. C'est sur ce monde , la classe d'hommes la plus riche et la plus oisive , là plus vicieuse et la plus corrompue ; sur ce monde , où il n'y a presque plus de pères, de mères, d'enfants, de frères, ni d'amis ; sur ce monde où le luxe ,*et la cupidité qui accompagne le luxe , ont tout dépravé , tout perdu; c'est sur lui, dis- je, que l'éloquence te-

484 éliéXENTS

ligieose et morale doit porter ses grands oorrp^. C'est là qu'elle a besoin de vigueur et de véhémenae pour flétrir la mollesse , pour dépouiller l'orgueil, pour châtier le viee, pour venger la nature > pour forcer au moins l'impudence à se cacher ou à rougir. Et ce qui laisse sans excuse la timidité ,. la faiblesse , les lâches complaisances de l'orateur qui ne songe qu'à plaire; c'est que plus il serait sévère y ardent à réprimer les dés- \ordres du siècle , plus il en serait applaudi. Le modèle accompli de ce genre d'éloquence , serait Massillon y s'il ne manquait pas quelquefois d'éner* gieet de profondeur : il connaissait le cœur de l'homme aussi bien que Racine ; et lorsqu'on lui demandait où il l'avait étudié , C^est en moi-même^ répondait-il humblement. C'était trop dire, et ne pas dire assez. SU boni oratoris ntidta Auribus accepisse, mulia vidisse, milita anùno et cogitaiione, multa etiam legendopercurrisse. (De Or. 1. 1 .) Ce n'est pas an milieu du tourbillon du monde , qu'on en observe les mouvements ; c'est du dehors qu'il faurle voir, mais n'eng^tre pas éloigné :. car si de trop près le coup d'œil est confus, de Irop loin il serait trop vague; et Massillon était à la distance que l'observation demandait. Venons à la classe du peuple.

Il devrait y avoir pour lui, dans une ville comme Paris, •une mission perpétuelle; car dans les instructions qui lui sont adressées, l'éloquence qui lui convient n'est presque jamais employée.

(7est avec lui surtout qu'elle doit être en sentiments et en images; c'est avec lui que le -premier talent de l'orateur est l'action. Nos beaux parleurs font vanité de mépriser les misâonnaires. C'est d'eux pourtant qu'on doit apprendre à parler au peuple ayec fruit, à l'attirer en foule, à le frapper des vérités qui l'intéressent , à le toucher , à l'émouvoir. Je sais bien que cette éloquence a ses excès et ses abus; qu'on n'en a fait que trop souvent une pantomime indécente. Mais ce n'était pas lorsque Bridaine jouait de la flûte en chaire, ou qu'il y montrait un scjuelette (si toutefois il est vrai, comme on le dit,. qu'il ait employé ces moyens ) ; ce n'était pas alors qu'il était un modèle de l'éloquence populaire; c'est, par exemple, lorsqu'en prêchant la Passion ^ il disait : w J'ai lu, mes frères, dans les livres saints, que," lorsque sur les chemins on trouvait ua homme assassiné , on faisait assembler tous les habitants d'alentour, et on les faisait tous jurer l'un après l'autre, sur le cadavre, qu'ils n'étaient ni auteurs ni complices du meurtre. Mes frères, voilà l'homme qu'on a trouvé assassiné; que chacun de vous approche donc, et qu'il jure, s'il l'ose, qu'il n'a point de part à sa mort. »

Rappellerai - je encore sur le même sujet une parabole employée par ce même missionnaire, qu'on a voulu faire passer pour un boïifFon? ce Un homme accusé d'un crime dont il était innocent, était condamné à la mort par l'iniqujté

de ses juges. On le mène au sopjdice^ et il ne se trouve ni potence dressée , ni bourreau pour exécuter la sentence. Le peuple, touché de compassion, espère que ce malheureux évitera la mort. Un homme élève la voix, et dit : Je vais dresser Une potence^ et je servirai de bourreau. Vous frémjllssez d'indignation! Ëh bien! mes frères, chacun de vous est cet homme inhumain. Il n*y a plus de Juifs pour crucifier Jésus-Christ ; vous vous levez, et vous dites. C'est moi qui le cruci- Jierai.n J*ai moi-même entendu Bridaine, avec la voix la plus |>erçante et la plus déchirante , avec la figure d'apôtre la plus vénérable, tout jeune qu'il était^ avec un air de componction que personne n'a jamais eu comme lui en chaire j je l'ai entendu prononcer ce morceau, et j'ose dire que l'éloquence n'a jamais produit un eflPet semblable : on n'entendit que des sanglots.

Je sais bien qu'aux yeux d'un critique froidement spitituel , les moyens de cette éloquence peuvent prêter au ridicule ; qu'il trouvera comique, par exemple, cette peinture du jugement dernier, où le missionnaire du Plessis, appelant tour à tour au tribunal de l'Eternel , des hommes de tous états, les interrogeait, répondait pour eux , et leur prononçait leur sentence. Mais lorsqu'après avoir dit : Quiétes-vous? jp suis un niarcJumd. . . Et vousP un procureur. . . JSt "vous? un artisan... Et voiisP etc. il finissait ainsi : Et "vous? et qu'en découvrant ses cheveux blancs , il répon-

dait d'une voix tremblante et le front prosterné , Je suis lé missionnaire du Plessis ; qu'il avouait le peu cle fruit qu'avait produit son ministère, qu'il eti accusait sa faiblesse et son indignité ; et que, tombant à genoux, et demandant miséricorde , il conjurait les âmes justes qui étaient dans son auditoire, de joindre leurs prières à celles d'un misérable pécheur, pour fléchir le souve^ ràin juge; peut -on douter de Uémolion que ce tableau devait causer?

C'est un des grands moyens de l'éloquence populaire, que de se jeter ainsi soi-même dans la foule; de s'associer à ses auditeurs, de devenir leur égal et leur frère, d'espérer, de craindre avec eux. Bridaine n'y manquait jamais. «Pauvres de Jésus-Christ , disait-il , je suis pauvre comme vous : je n'ai rien; mais Dieu m'a donné une voix forte pour pénétrer jusqu'à l'ame du riche, et pour y porter la compassion de vos maux et de vos besoins. »

Quoi qu'en dise un goût délicat, c'est ainsi que l'éloquence doit parler au peuple ; mais il faut qu'elle lui présente les espérances parmi les craintes, les encouragements au milieu des épreuves , les consolations à côté des afflictions et des travaux. La condition du peuple lui prouve assez un Dieu sévère ; il faut ^ue la religion, après lui avoir annoncé un Dieu juste , lui montre un Dieu propice et bon.

Celle éloquence populaire serait peut-être le

moyen le plus infaillible de perfectionner la police d'un grand royaume , si on donnait plus de dig'nité à ce corps important des ministres de rÉvangile , que le nom de pasteurs caractérise , ou devrait caractériser. Il semble que le mot de hénéfices à charge drames soit devenu un mot vide de sens, tant le choix de ceux qui les occupent est mis au rang des choses iudi£Pérentes et négligées. De bons curés seront, quand on le voudra bien , dans les villes et dans les campagnes^ des missionnaires perpétuels , et de plus , des arbitres , des conciliateurs , de fidèles dépositaires de la confiance des familles, des liens de concorde, de zélés surveillants de la tranquillité publique, et, sous les yeux d'un gouvernement sage, quelque chose de plus encore. Mais il faut pour cela qu'ils soient l'élite du clergé , que leurs fonctions bien remplies soient un litre d'élévation , et qu'au-dessous des premiers pasteurs, il n'y ait rien dans la hiérarchie de plus distingué, de plus honoré, ni de mieux récompensé qu'eux.

Nous arrivons enfin à l'auditoire de la cour; et voici pourquoi j'ai cru devoir le distinguer de celui du monde. Rien de plus utile que le ministère de la parole, rigoureusement limité à la censure générale des mœurs : rien de plus dangereux que ce ministère, s'il s'arrogeait le droit de la censure personnelle. On voit évidemment que l'esprit de parti , le fanatisme , la révolte , les animosités, les haines, la vengeance, qui montent

DE LIÏTiuATURE. 429

quelquefois en chaire, deviendraient, sous la sauve garde de la religion, les jQéaux de la société , si le poignard de la satire était l'arme de l'éloquence. Or ce qui distingue une censure générale et permise , d'avec cette satire personnelle qui serait diffamation , c'est que l'une, par l'étendue de ses rapports, regarde une espèce d'hommes, un caractère abstrait, un être collectif; et que l'autre , par l'unité ou presque l'unité de ses applications, attaquerait une ou quelques personnes. Ainsi, dans une ville, dans un village, comme dans une cour , si un homme est seul de sa classe , ou si une classe d'hommes distincte se réduit à un très petit nombre , rien qui leur soit directement , exclusivement applicable en diffamation , rien d'évidemment susceptible d'allusion particulière ne doit entrer dans la censure évangéliqùe ; car désigner sans équivoque , c'est nommer: et il serait affreux que la satire eut le droit de nommer en chaire. La conséquence de ce principe est qu'à la cour, plus que partout ailleurs, la censure du vice dans la bouche de l'orateur doit être prudente et résqpvée; qu'elle doit s'y armer de toute sa force et de toute son énergie , mais s'en tenir aux mœurs locales et aux vices du plus grand nombre , à l'envie , à l'aâulation , à la calomnie , à la cupidité , à la mauvaise foi , à toutes ces honteuses métamorphoses de l'anibition et de l'intérêt , qui donneront toujours assez d'exercice à l'éloquence ; et s'y iiiter-

43o 'ÉLÉMBKTS

dire tous les tableaux qui ne seraieat que des portraits. >

Ainsi , d'un côté le courage^ et de Fautre la liberté de l'orateur aura ses bornes; mais si la . crainte des allusions que la malignité peut faire » ya jusqu'à n'oser se permettre de développer les devoirs de la classe d'hommes qu'on vient édi* fier, instruire, elcqrriger, s'il est possible, elle dégénère en faiblesse , et l'orateur n'est plus luir même en chaire qu'un timide et vil complaisantf Quant aux préceptes généraux , il doit pouvoir dire , comme David , en parlant au Dieu qui l'envoie : Loquebar de testimoniis tuis m conspeetu regum , et non conjundebar. (Psalm. 1 18.) Il a du moins un droit que nulle, puissance de la tesrre ne peut lui disputer, c'est l'éloge de la vertu ; et dans une assemblée où il ne serait pas permis de louer la modération , la magnanimité , la justice, l'amour de l'ordre et de la paix , l'humanitéjt l'économie et la bienfaisance éclairée , l'aversion pour le mensonge complaisant et adulateur , le respect pour la vérité; daps une assemblée oii le vice aurait le pouvoir tyrannique, non-seule* ment d'empêcher l'éloquence de peindre ce qu^ lui ressemble , mais d'honorer et d'exalter ce qui ne lui ressemble pas ; où ce serait , aux yeux de l'envie, une entreprise téméraire , que de rendre hommage aux talents, au génie, au désintéressement, à la droiture courageuse d'un homme public, digne d'être indiqué pour exemple.; un

orateur qui sentirait les devoirs de son ministère , plutôt que de s'avilir à cet excès de condescendance y renoncerait à se montrer janiais.

Chaleur. Ce ipot, employé figurément, en parlant de Féloquence , de la poésie, du style en général, a un sens plus étendu que ceux d^enthousiasme et de véhémence.

L'en thèusiasme est la chaleur de l'imagination au plus haut degré ; la véhémence est la chaleur des mouvements de l'ame, impétueusement exhalée; mais la chaleur du style en général en est comme l'ame et la vie : c'est une métaphore prise de la chaleur naturelle du sang.

Un bel exemple de cette chaleur tempérée , mais qui va toujours en croissant , eàt ce discours de Joàd, dans 4thali0 , adressé à un roi enfant :

O mon fils , de oe nom j'ose cfncoi* vous nommev, 'Souffrez cette tendresse , et pardonnez aux larmes XJue m'arracbent pour vous de trop justes alarmes ! Loin du trône nourri , de ce fatal honneur, Hélas ! vous ignorez le charme empoisonneur. De l'absolu pouvoir vous ignorez l'ivresse, Bt des lâches flatteurs la voix enchanteresse. «Bientôt ils vous diront- que les plus saintes lois , Maîtresses du vil peuple , obéissent av^ roiS; Qu'un roi n'a d'autre frein que sa volonté même; Qu'il doit immbler tout à sa grandeur suprême^ Qu'aux larmes-, au travail le peuple est condamné, Et d^un SÊeptre dç fisr veut être gottvefné ;

4^2 éLÉMKNTS

Que, s'il n*eât opprimé, t^t ou tard il opprime. Ainsi, de piège en piëge , et d*abfme en abtme, Ck>rron]pant de yos mœurs l'aimable pureté. Ils TOUS feront enfin haïr la vérité ; Vous peindront la vertu sous une affreuse image. Hélas ! ils ont des rois égaré le plus sage. Promettez sur ce livre et devant ces témoins , Que , Dieu sera toujours le premier de vos soins; Que sévère aux méchants, et des bons le refuge. Entre le pauvre et vous, vous prendrez Dieu pour juge ; Vous souvenant , mon fils , que ^ caché sous ce lin , Comme eux vous fûtes pauvre ,'et comme eux orphelin*

On dit , la chaleur Ju raisonnement , lorsqu'il est pressant et rapide, surtout lorsqu'il est animé par quelque mouvement de l'ame , et mêlé d'interrogations , d'invectives , d'imprécations , etc. C'est le caractère constant de l'éloquence de Démoslhèner et le plus souvent sa chaleur y est au point qu'il n'j a .rien de plus véhément. Mais lors même qu'il se modère, soit qu'il raconte ou qu'il raisonne , il est toujours plein de cha" leur. C'est ainsi que , dans sa harangue pour la couronne, en justifiant le conseil qu'il a donné aux Athéniens de se liguer avec les Thébains contre Philippe, il dît: ce Je porte làdessHS la confiance au point que, si, aujourd'hui même, homme qui vive peut indiquer quelque meilleur parti à prendre Âans la situation où se trouvait la Grèce, j'avoue que j'aurais dû ne pas l'ignorer, et je souscris à ma condamnation. Mais au contraire, si cette ressource n'existe ni n'a existé ,

et que jamais homme n'ait pu ni ne puisse encore en trouver 4© semblable , que devait faire celui qui conseillait la république? N'était-ce pas de choisir , entre' les moyens visibles et praticables, ce qu'il j avait de meilleur? C'est là ce que je fis, Eschine^ quand le héraut criait : Qidvevt conseiller le peuple ? et non pas ^ Qui veut blâmer le passé F qui veut répondre de Va\femr?.... Attaquez-moi, si vous voulez, sur les avis que je donnai; mais abstenez-vous de me calomnier sur ce qui arriva. Car c'est au gré de la destinée que tout se dénoue et se termine ; au lieu que c'est par la nature des avis mêmes qu'on doit juger de l'intention de celui qui les a donnés^ Si donc par l'événement Philippe a vaincu , ne m'en faites point un crime ; puisque c'était le Ciel qui disposait de la victoire , et non pas moi. lofais si,, avec une droiture, une vigilance, une activité infatigable et supérieure à mes forces, je ne cherchai pas, je ne mis pas en œuvre tous les moyens où la prudence humaine peut atteindre; si je n'inspirai pas des résolutions nobles, dignes d'Athènes, et nécessaires dans ce moment , montrezle-moi, et donnez carrière à vos accusations. » Voilà de la clialeur dans l'éloquence tempérée ; tout y est animé , tout y est en mouvement; mais si on veut la voir s'élever jusqu'à la véhémence , qu'on lise dans la même harangue l'endroit où l'orateur développe et démontre cette proposition hardie : « Si par une lumière prophétique tous

tUm. de Uttér, /. 28

les Athéniens avaient démêlé tous les événements futurs^ et que tous les eussent prévus ; Athènes^ en œ cas méme^ aurait dû prendre la résolution qu'elle prit , pour peu qu'elle eût respecté *sa gloire , et ses ancêtres , et les jugements de la postérité. •• Et de quel œil , grand Dieu ! soutien* drions-nous TaspecH de cette multitude innombrable d'hommes qui de toutes parts se rendent dans Athènes y si par notre faute on eût élu Philif^ pour le chef et pour l'arbitre de la Grèce entière; m, tandis que les autres Grecs, armés pour détourner le coup, s'avançaient au combat, nous eussions joué le personnage de spectateurs immobiles , nous , les enfants d'un peuple qui de tout temps aima mieux aflPronter de glorieux hasards , que de jouir , hors de péril , d'une honteuse liberté.. . î Et qui n'admirerait la constance de ces grands hommes , qui , s'élançant sur leurs vaisseaux, quittèrent, ^vecun courage déterminé, leurs biens et leur patrie , pour ne point fléchir sous le joug d'une domination étrangère , mirent à leur tête Thémisloele , l'auteur de cet avis magnanime , lapidèrent Cyrcile qui prêchait la soumission, le lapidèrent, dis- je, tandis que leurs femmes lapidaient celle du traître? Car les Athéniens d'alol^s ne cherchaient ni orateur , ni général , qui leur pro^rât un heureux esclavage. Hs n*auraient pas même voulu de la vie sans la liberté... Moi donc, ô liistrion du dernier ordre , moi, que mon emploi appelait à conseiller la ré-

DE lilTTÉKATURE. Z^Sô

publique, avec quels sentiments devais- je monter dans la ttîLune? Était-ce avec les sentiments d'un orateur qui n'avait à suggérer aux 'Athéniens que des bassesses indigues d'eux? Ma mort , en ce cas , eût justement expié mes lâches conseils.. . Le monstre horrible, ô Athéniens, l'horrible monstre qu'un calomniateur ! »

La raison n'a point de chaleur qui lui soit propre i mais lorsqu'un sentiment vif et profond l'anime , elle devient passionnée ; .et c'est alors qu'elle a son éloquence ; ce n'est même qu'alors qu'elle est poétique. Ainsi dom Diègtte, ainsi le vieil Horace , ainsi Burrhus , ainsi Zopire et Mahomet, ainsi tous les hommes d'état qu'on introduit dans la tragédie ou dans l'épopée , sont raisonneurs, mais éloquents.

Si la raison même se passionne , l'imagination est mille fois encore plus prompte à s'enflammer, et l'on reconnaît sa chaleur à la vivacité des illusions qu'elle produit et des tableaux dont elle se frappe. Je n'en citerai pour exemple que ces vers de Phèdre, tourmentée par ses remords :

Misérable I et je vis , et je soutiens la vue De ce sacré soleil dont je suis descendue ! J'ai poui* aïeul le père et le maître àts dieux ^ Le ciel , tout l'univers est plein de mes aïeux. Où me cacher ? Fuyons dans la nuit infernale ; Mais que dis-je ? mon père y tient l'urne fatale : Le sort , dit-on , l'a mise en ses sévères mains ; Minosjuge aux enfers tous les pâles humains. • Ah ! combien frémira son ombre épouvantée ,

436 ÉLÉMBHTS

lorsqu'il Tcm sa fille à ses yevx présenta. Contrainte d'ayouer tant de forfaits dÎTers, Et àes crimes pent^tre inconnus aox enfers ! Que ditts-tn , mon père, à ce spectacle borri)>le? Je crob yoir de tes mains tomber l'ame terrible; Je crob te Toir, cberchant un supplice noureau , . Toi-même de ton sang devenir le bourreau. Pardonne ! un dieu cruel a perdu ta famille -, Reconnais sa yengeance aux fureurs de ta fille, etc.

On juge bien que la chaleur ie l'imagination peut être encore très vive , et n'être pas à ce degré-là. Celle du sentiment a des gradations in*finies ; et qui sait jusqu'où peut aller la violence dès passions? On voit à quel degré Racine et Voltaire ont poussé la chaleur de l'expression de l'amour ; mais ni l'un ni l'autre , à ce qu'il me semble y n'a été plus loin que Virgile; et le tableau du désespoir de Didon est peut-être ^ à l'égard de cette passion^ le dernier degré de chaleur.

Dans la colère tranquille et fière, le caractère d'Achille est sublime; mais Orosmane^ dans sa fureur , est plus théâtral et plus terrible. Dans une scène imitée du Dante , fious avons vu la vengeance , irritée par l'amour paternel , portée à un point d'énergie au-delà duquel il est difficile de rien imaginer.

Ce qui est rare et précieux , c'est la chaleur dans des ouvrages que la passion n'anime point , et que la raison seule, pour ainsi dire, doit échauffer de sa lumière. Les écrits de Rousseau

-de Genève seraient un modèle en ce genre , si son éloquence était toujours celle de la raison et de la vérité; mais ayant trop compté sur les Tessources d'une dialectique industrieuse, d'une imagination vive et d'un style enchanteur , il a souvent accepté le défi que lui donnait sa vanité , de faire paraître naturel ce qui était forcé, vraisemblable ce qui était faux , honnête et louable -ce qui était en soi vicieux et digne de blâme. Heureux., s'il avait toujours ea pour guide un sage comme Locke , dont il a suivi les principes sur l'éducation physique de r>enfance, et dont'il a su embellir , animer , échauffer les froides lê^ çons ! C'est là ce qu'il a fait d'utile, et ce qui honore sa mémoire , bien plus que le coloris dont il a fardé les mauvaises mœurs de son Héloîse , le faux système de son Emile , et tous les para-doxçs ou il a prodigué ses lumières et ses talents. La chaleur du style , même au plus haut degré , doit être vraie et naturelle. Phèdre, dans son délire,, ne dit rien qui ne soit analogue à son amour pç>ur Hippolyte ; Oreste, même dans s^s fureurs , ne voit que les objets qui doivent l'occuper, sa mère et les Furies. A plus forte raison dans l'éloquence, et dans le langage tempéré de la philosophie , la chaleur ne doit-elle jamais troubler l'imagination ni l'entendement. L'écrivain qui extravague, est un fou ou un charlatan. Si sa chaleur est vraie , c'est celle de la fièvre; si ce n'est pas le transport au cerveau , c'est un jeu , et c'est

438 ÉLÉMSirTs

le jeu d'uQ bateleur qui fait le maniaque pour assembler la foule. Or j'appelle extravaguer en écrivant, accumuler des métaphores incohérentes, des idées bizarres , des raisonn^nents faux , des hyperboles insensées ; avancer hardiment des opinions révoltantes, les soutenir avec effronterie, insulter à la fois à l'évidence et à la pudeur , et prendre pour les attributs d'un génie audacieux et libre, l'impudence et l'absurdité. Cest là pourf^t ce qu'on nous a donné quelquefois pour de la chaleur.

CHANSoif. De tous les peuples de l'Europe, le Français est celui dont le naturel est le plus porté à ce genre léger de poésie. La galanterie , le goût du plaisir, la gaieté, la vivacité , qui caractérisent ce peuple aimable , ont produit des chansons ingénieuses dan^ tous les genres.

A propos de l'ode et du dithyrambe , j'ai parlé de nos chansons à boire , et j'en ai cité des exemples; en voici encore iin de l'enthousiasme bachique. Le poète s'adresse au vin :

Non , il n'est rien dans l'uniTer^

Qui ne te rende hommage ^ Jusqtt^à la glace des hiyers ,

Tout sert à ton usage.

La terre fait de te noui^ri^

Sa principale gloire; Le soleil luit pour te mûrir ; . Nou^ naissons pour te boire.,

Maïs , comme parmi nous le vin n'est pas ennemi de Taraoïir; il est rare que la chanson bachique ne soit pas en tnême temps galante; et, à i'exemjde d'Anacréon, nos buveurs secouron-nent de myrtes et de pampres entrelacés. L'un dit dans sa chanson :

En vain je bois pour'calftier mes alarmes Et pour chasser l'anour qui m'a surpris ;

Ce sont des armes

Pour mon Iris :

Le vin me fait oublier ses mépris , Et m'entretient seulement de ses charmes.

Un autre :

Pai passe la saison de plaife 9

Il faut renoncer aux amours :

Tendres plaisirs qui faites les beaux jours , Vous seuls rendez heureux , mais vous ne durez guère. Bacchus , de mes regrets ne sois point en courroux ;

Regarde PAroour qui s'envole.

Quel triomphe pour toi , si tou jus me console

De la perte d'un bien si doux !

Un autre , plus passionne :

Venge -moi d'une ingrate maîtresse ,

Dieu du yin , j'impjorc ton ivresse $

Un amant se sauve entre tes bras.

Hàte-toi y j'aime encor, le temps presse ;

C'en est fait 9 si je vois ses appas.

Que d'attraits ! à dieux! qu'elle était balle I

Vole, Amour, vole après eUe, ' Et ramène avec toi l'infid^.

Cest en général la philosophie d'Anacréon renouvelée et mise en chant. ^

L'amour du vin et de la table est commun à tous les états ; c'est donc quelquefois les mœurs et le langage du. peuple de la ville ou de la cam^ pagne qu'on a imités dans les chansons à boire , comme dans celle-ci :

Parbleu , cousiip, je suis en grand souci ! Catin me dit que j'aime tant à boire ,

Qu'elle a bien de la peine à croire

Que je puisse l'aîmer aussi ^

Qu'il faut choisir du vin ou d^elle.

Comment sortir d'un si grand embarras?

Déjà le vin, je ne le quitte pas; Et la quitter I elle est , mt^ foi , trop belle.

Duiréni en a fait une , où un buveur s'enivre en pleurant la mort de sa femme. Le son des bouteilles et des verres lui rappelle celui des cloches. Hélas ! dit-il à ses amis :

U me souvient toujours qu'hier ma femme est morte. he temps n'affaiblit point une douleur si forte« EUe redouble à ce lugubrç son :

Bin bon.

Voudrie^yous de ce jambon ?

Il est bin bon , etc.

Dans une chanson du même genre, un buveur ivre , en rentrant chez lui , croit voir sa femme double , et s'écrie : ô ciel !

Je n'avais qu'une femm^ , et j'étais malheureux :

Par quel for£adt épouvantable Ai-je donc mérité que vous m'en donniez deux ?

DE LITTÉRATURE. 44 l

La chanson vlz. point de caractère fixe, mais elle prend tour à tour celui de l'épigramme , du madrigal, de Télégie , de la pastorale, de l'ode mênie.

Il y a des chansons personnellement satiriques , dont je ne parlerai point; il y en a qui censurent les mœurs sans attaquer les personnes : c'est ce qu'on appelle vaudevilles.

On en voit des exemples sans nombre dans le Recueil des OEuvres de Panard. Une extrême facilité dans le style , la gêne des rimes redoublées et des petits vers, déguisée sous l'air d'une rencontre heureuse , une morale populaire , assaisonnée d'un sel agréable , souvent la naïveté de La Fontaine , caractérisent ce poète : j'en vais rappeler quelques traits.

' D^ns ma jeunesse.

Les papas , les mamans , Sévères , vigilants , En dépit des amants , De leurs tendrons charmants Conservaient la &di%ià%se. .

Aujourd'hui ce n'est plus cela :

L'amant est habile , La fille docile , La mère facile .

Le père ilnbécile; Et l'honneur va Gahin taha.

Les regrets avec la vieillesse , Les erreurs avec la jeunesse ,

44^ ÉLÉUCENTS

La folie ayec les amours , C'est ce que Ton voit tous les jours t L'enjouement avec les affaires , Les grâces v^ec le savoir , Le plaisir avec le devoir , C'est ce qu'on ne voit guéres.

Sans dépenser , Cest en vain qu'on espère

De s'avancer Au pays de Cythére* Maris jaloux , Femme en courroux , Ferment sur nous Grille et vchroux ; Le chien jaoas poursuit eomme loups ; ' Le temps n'y peut rien faire.

Mais si Plutus entre dans le mystère , Grille et ressort S'ouvrent d'abord ; Le mari sort; * Le chien s'endort;

Femme et soubrette sont d'accord 9 Un jour finit l'affaire.

On est quelquefois étonné de Taisance avec laquelle ce poète place des vers monosyllabiques : il semble s'être fait à plaisir des difficultés pour les vaincre.

Mettez-vous bien cela' *

Là,

Jeunes fillettes.

Songez que tout amant

Ment

Pans ses fleurettes.

Et l'on voit des cdmmis Mis Comme des princes , Qui jadis sont venus Nus De leurs proyi|ices.

Nous avons des chansons naïves, ou dans le genre pastoral, ou dans le goût du bon vieux temps. En voici une où Ton fait parler alternativement deux vieilles gens , témoins des amours et des plaisirs de la jeunessp de leur village.

Page 1