‹ Œuvres choisies de Marmontel (volume 3)Chapitre 1 sur 6 · Oeuvres choisies de Marmontel · texte numérisé non relu

Oeuvres choisies de Marmontel

Hakanode bistohiqde. Est-il permis à l'historien de céder la parole à ses personnages , ou ne doit-il rapporter qu'indirectement ce qu'ils ont dit , sans les faire parler eux-mêmes?

Cela dépend de l'idée qu'on attache à la sincérité de l'histoire , et de savoir si on exige d'elle la lettre ou l'esprit delà vérité. Si on exige d'elle la lettre , il est certain que presque toutes les harangues directes sont interdites à l'histoire j et à l'exception de celles qui ont été réellement prononcées dans les conseils , dans les assemblées , dans les cérémonies publiques , et de quelques mots que les rois ou que les capitaines ont réellement adressés à leur peuple ou à leur armée , et que la tradition a conservés , il est race que rhistwien ait des harangues à transcrire.

Celles dont l'histoire an6ienne«st remplie sont elles-iqêmes supposées. Ce n'est pas que l'esprit et le caractère de ceux qui parlent n'y soient fi-

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dèlement gardés : dans celles de Thucydide , par exemple , on distingue très-bien le génie des AthénieDS et celui des Spartiates; on y reconnaît Périclès , Nicias , Alcibiade, au langaige que Thistorien leur fait tenîp : quant au fond même , il est vraisemblable qu'il en était instruit ; mais quant au style ,. les bous critiques s'aperçoivent qu'il est factice, parce qu'il est toujours le même.

On peut prendre à la lettre les harangues de Xénophon , quand c'est lui-même qui parle à ses compagnons et les encourage dans leur retraite ; mai» lorsqu'il (ait prendre la parole à Cambyse , à Cyrus , à Cyaxare , croira-t-on de même qu'il rendQ fidèlement ce qu'ils ont dit?

Polybe, en faisant parler Scipion etAnnibal dans leur entrevue , a-t-il répété leurs discours? Tite-Live lesa^t-il transcrits? Et les belles hamn~ gues' qu'il met dans la bouche d'Horace le père , de Valérius PubHcoIa , de Camille , de Manlius , deFjabiuâ> d'Haonon , deScipion , etc. , nesontelles pas dussî visiblement artificielles que celles de Marins et de Catflina dans Salluste?

IL est plus vraisemblable que Tacite ait recueilli les propres discours de Germanicus , de Tibère , de Néron , de Sénèque , de Thraséas , d'Othon , partout d'Âgricola ; mais si on y reconnaît leur esprit, oui n'y reconnaît pas moins la plume de Tacit«. Ainsi , dans loote l'histoire ancienne , à l'exception de quelques mots conservés par tradition , tout parait composé.

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Ceux donc qui veulent que l'histoire soit un esposé littéral de la vérité , et qui luiirilerdisenl tout ornement qui ressemble à de l'artifîfe , doivent rejeter ces harangues.

Mais il j a pour l'historien une autre façon d'être vrai > c'est de garder fidèlement lé fond des choses et des faits , et de préférer pour la forme le tour le plus propre à donner an récit de ta chaleur et de l'énergie. S'il, est donc vrai , par exemple , que dans les assemblées de la Grèce > tel fut l'objet des délibérations , des nég'ociations , des ïuirangues , tels furent les motifs des résolutions ; Thucydide n'a pas été un historien moins £dèle en faisant parler les députés des villes , que s'il avait indirectement résumé ce qu'ils avaient dit.

Il n'est pas vrai que Gracchus et que ; Marius aient tenu précisément le langage que leur font lenir Tite-Live et Sallaste ; mais il est vrai que tout cela était dans leur aitie ; et il est plus que vraisemblable, qu'ayant de pareils moyens d'émouvoir les esprits et de les soulever, ils étaient trop habiles pour ne pas les faire valoir. , S'ils n*ont pas dit les mêmes choses dans les mêmes termes et dans une seule fiarangue , ce sont des propos détachés qu'ils ont tenus et fait répandre, et que l'historien n'a fait que rassembler , pour leur donner en même temj» plus de chaleur, de force et dé lumière.

De quoi s'agit-il après tout ? H ^'agil.de pa-

raitre , en écrivant l'histoire , un peu [dus ou un peu moins artificiellement arrangé ; car si l'historien prend ce todr usité : Gracchus représenta au peuple que sa situation était pire que celle des esclaves, qu'on le frustrait du prix de ses travaux , que le sénat avait tout envalii : Marïus dit à ses concitoyens que , si les nobles le méprisaient j ds TLavaient qu'à mépriser aussi leurs propres aïeux , dont la -vertu avait fait la noblesse ; que , s'ils lui enviaient son élévation , ils n'avaient qu'à lui envier aussi ses travaux j son innocence y les dangers qu'il avait counts , dont sa grandeur était le prix : ce récit aura , je l'avoue, Tair plus simple , plus naturel, plus sincère qu'une harangue ; mais cela même encore n'est pas la Térité littérale , et chaque article du discours , même indirect , ne sera qu'une conjecture (ondée sur les caractères , ou autorisée par les circonstances des choses , des lieux et des temps, Il n'y a donc presque jamais , dans l'une et dans l'autre manière de faire parler ses personnages , qu'une vraisemblance plus ou moins af^rochaote de la réalité.

Ainsi la difficulté se réduit à savoir si l'apparence de la vénié est assez détruite par le discours direct , pour que l'on s'interdise , en écrivant l'histoire , ce moyen d'être dans son récit , plus vif, plus véhément , plus clairet plus rapide. Or voici , ce me semble , un milieu à prendre pour éviter les deux excès. Que le discours qui

n'est qu'un exposé de faits, une accumulation de motifs raisonnes , sensibles par eux-mêmes , et qui n'afaient besoin pour frapper les esprits d'aucub des mouvements de l'éloquence pathétique , soit rappelé indirectement et en simple récit ; sa précision fera sa force. Mais s'agit-il de développer les sentiments d'une ame passionnée, et de faire passer dans d'autres âmes la chaleur de ses mouvements ; on peut , je crois , sans balancer , employer la manière directe : la vérité même serait trop affaiblie et perdrait trop de son effet , si elle était froidement réduite à la simple narration. Le lecteur s'appercevra bien qu'on aijra mis de l'art à la lui présenter ; mais il setitira bien aussi que cet art n'est pas celui qui la déguise , et qu'en la rendant plus sensible il n'a pas voulu l'altérer.

. A regard des orateurs , le mot harangue , eo parlant des Grecs , s'emploie également pour tbus les genres d'éloquence : éloge , invective , accusation , défense , délibération , plaidoyer , oraison funèbre', tout s'appelle harangue. On dit les harangues d'isocrate, dePériclès , deDémosthène, de Démétrius de Phalère ,.etc. En parlant des Latins , on appelle aussi quelquefois harangues les discours oratoires , mais plus communément oraisons ; et l'on ne croirait pas s'exprimer assez bien en donnant indifféremment le nom de harangues à toutes les oraisons de Gcéron : par exemple , on appellera plaidoyers les oraisons

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pour CélûiSj pour Murena et pour Mihn; et harangues celles pour Marcellus ou pour la loi . Mahilia.

Parmi nous le nom de Imrangue est devenu propre au genre d'éloquence le plus frivole et le plus oiseux. La harangue n'est plus qu'une formule de compliment, de félicitation , ou de condoléance; qu'un hommage rendu à la majesté ou à la d^nité des grandes places.

On fkit des harangues aux rois, aux princes, aux personnes principales dans les provinces ou dans les villes ; mais une singularité de cet usage, c'est que les Iiarangues n'ont presque jamais lieu que dans les circonstances où le mérite personnel n'a aucune part à l'événçment. Si un gouvetr neur de province va prendre possession de sou gouvernement, on lui fait des harangues J s'il vient de commander les armées et de gagner des batailles, on ne le harangue point. L'usage semble vouloir que la harangue soit une cérémonie gratuite et commandée , et non pas un hommage libre. Il serait pourtant bien à désirer que lorsqu'un roi vient de signaltfr son règne par quelque grande institution, par quelque trait de vertu mémorable , les corps les plus distingués de l'état fussent admis à l'en féliciter. Ce privilège serait alors aussi précieux qu 'il est honorable. Les Ëlats: Unis de l'Amérique septentrionale en ont joui au retour du vénérable et vertueux Franklin dans sa patrie ; il est à souhaiter que cet exemple

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suit suivi. Un recueil de harangues (m\£S ainsi marquerait mieux que des médailles les belles époques d'un règne, et ce seraient les matériaux de l'oraison funèbre du souverain qu'elles auraient loué ; au lieu que des harangues de pure cérémonie il ne résulte presqae rien. IJa seule induction raisonnable qu'on en puisse tirer , c'est que le roi qu'on a loué modérément et délicatement était modeste et ennemi de la flatterie; et que celui auquel on a prodigué l'encens avait beaucoup d'orgueil. Mais il faudraii en avoir à l'excès pour soutenir en face l'embarras et l'ennui d'entetidre un long éloge de soi-même. Après le mérite essentiel et rare d'être juste et mesurée dans les louanges qu'elle donne , la qualité la plus indUpensable d'une harangue est d'être courte.

Un seigneur , dont le père s'était distingué à U tête des armées , et qui n'avait pas suivi ses traces , venait d'essuyer , dans son gouvernement , ta festidîeûse longueur d'un tas de louanges non méritées. Il ne lui restait plus à entendre que la harangue des capucins, n Mon père, dit-ilau gardien , soyez court ; je suis fatigué. Monseigneur , lui répondit le capucin , nous ne serons pas longs : nous venons seulement souhaiter à votre ' grandeur autant de gloire dans l'autre vie que feu monsieur le maréchal son père en a obtenu dans ceUe-ci. j»

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