I-«s meilleures harangues sont celles que le
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s ÉLÉHIiMTS
cœiip a dictées. C'est à loi seol qu'il est réservé d'être éloquent en peu de mots.
Parmi les anciens il y a peu de harangues de simple félicitation , mais l'oraison deCicéroo pour Marcellus en est un modèle inimitable: car en même temps qu'elleest pour César l'élnge le plus magnifique et le plus juste , elleest aussi pour lui la plus adroite, la plus courageuse , ta plus importanteleçoD. ^o^vs Démohstra.tif.
Dans les collèges et les académies on appelle harangues de vaines déclamations dont Isocrate le premier a donné de mauvais exemples. Une thèse paradoxale , un sujet vague , frivole et vide , mal aperçu , mal énoncé , a été trop souvent la matière décès harangues. La chose la plus inutile pour l'orateur dans ces discourd serait d'avoir raison : c'est de l'esprit qu'on lui-demande. Des sophismes bien colorés, des paralogismes hardiset poussés avec véhémence, des antithèses, des hyperboles, des idées fausses, enveloppées dans des phrases harmonieuses , ou revêtues d'images éblouissantes, et çà et là des mouvementsfactices, de feints élans de sensibilité, une chaleur de tête que l'on prend pour celle de l'ame , font passer pour de l'éloquence cet art quin'en estquelesinge, et quiconsisteà donner au mensonge le masque de la vérité.
L'Académie Frauçaise a pris un parti sage en proposant pour le prix d'éloquence des éloges d'hommes illustres ; et après avoir commencé par
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1>B iiITTéft&TURB. 9
ceux que la France a produits , il y a lieu de croire qu'elle con tiouçra par ceux qui ont honoré les autres pays de l'Europe. Les deux Gustaves, le prince Eugène, Bacon, Iiocke, Léiboitz, les deux Nassau , libérateurs -de la Hollande , le fameux duc de Lorraine Léopold, le czar Pierre, ^Dt de tous les pays.
Habmohie du sttle. Elle comprend le choix et le mélange des sons , leurs intonations , leur durée, le discernement et l'emploi du nombre; la texture des périodes , leur coupe , leur enchaEnement, enfin toute l'économie du discours , relativement à l'oreille , et l'art de disposer les mots, soit dans la pYose, soit dans les vers, de la manière la plus convenable au caractère des idées, des images, des sentiments, que l'on veut exprimer.
Les recherches que je propose sur cette partie mécanique du style , et les essais que l'on fera pour y exercer son oreille et sa plume doivent être, comme des études du peintre , destinés -à ne pas voir le jour. Dès qu'on travaille sérieusement , c'est de la pensée qu'on doit s'occuper , et -des moyens de la rendre avec le plus de force, de clarté, de précision , qu'^ est possible. Fiat quasi structura quœdam , nec tamenjïat opefose : nam esset, qauni t'n/initus , tum puerilis labor ( Cic. )
C'estparl'analysedes éléments physiques d'une
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)0 ÉLÉMEKTS
langue qu'on peut voir à quel point elle est susceptible d'A^rmonfe^- mais ce travail est celui du grammairien. Le devoir du poète , de L'historien, de l'orateur, est de se livrer aux mouvements de *on ame. S'il possède sa langue , s'il a exercé son oreille au sentiment de Vkarmonie ^ son stjle peindra sans qu'il s'en apperçoive; et l'expression y viendra d'elle-même s'accorder avecla pensée.
Une oreille excellente peut suppléer à la réflexion ; mais avant la réflexion , personne n'est sûr d'avoir l'oreille délicate et juste. Le détail où je m'engage peut donc avoir son utilité.
Duœ sunt res qaœ permulcent aures , dit Gicé' ron ; sonusetnumenis.
On peut considérer dans les voyelles le son pur, l'articulation , l'intonation.
Les voyelles ne sont pas tontes également pleines et brillantes : le sou de Va est le pins éclatant de tous , et la voix, comme pour complaire à l'oreille, le c}ioisit naturellement ; la preuve en est dans les accents iodélibérés d'une voix qui prélude , dans les cris de surprise , de douleur et de jpie. Vîigile connaissait bien la prédilection de l'oreille pour le son de l'a , lorsqu'il l'a répété tant de fois dans ce vers si mélodieux :
MoUia ittteola pin^t vt
«t dans ceux-ci, plus doux encore :
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D£ LITTÉRATU n E. 11
. yd mixta rubcnt uii lilïa mulla
Mbtt rota , talet virgo datai ore colores.
Ces vers prouvent que Vossius a tort de reprocher au son de Va de manquer de douceur ( suavitatefere destUuitur) ; mais il a raison quand il* ajoute , magnificentia aures propemodum peivellît. Le son de l'o.est plein , mais gcavé ; pour te rendre plus clair dans le chant, on y mêle du ' son de Vaj comme lorsqu'on veut éclater sur, volej IV, plus faible et moins volumineux , s'éclaircit de même dans l'è ouvert, en. approchant du son de Va j Vi çst plus grêle ; plus délicat que Vé^ Veu est yague, mais sonora; l'ou est plus grave , mais moins faible que Tu; Ve muet ou fé* minin estàpeineun son.
0, sonum qtudem kabet vastunt et aîiqua m- , twne magnificum; longe tamen minus quant A.: nuUa kac aplior lUtera ad significanduin inagnomrn animalium et ingentium corporuni , seu 'vocem,, seu sonum.
E , non qiiidem gravem , sed tamen clarum satis et elegantem habet sonum : E , ■vocaUs magis sottora et magnyica (fuam 0 , minus quant A; quum et sonum haheat obscuriorem , et propemodum in ipiisjaucibus sepuHum.
1 , nulla est clarior voce illa : in levîbus et argutis usum babet prœcipuum.
Infimum dignitatis gradum tenel U ■vocalîs. ( IsAAC Vossius. )
Dans les voyelles doubles, le premier son u'é-^
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tant que passager, l'oreille n'est sensiblemeot alFectée que du son final , sur lequel la voix se déploie.
L'eifet de la nasale est de terimner le son fon- ^damental par un son fugitif et harmonique qui résonne dans le nez: ce son fugitif donne plus d'éclat à la vojelle ; il la soutient', il l'élève , et caract^ise Xharmonie brujante.
LuctatU* veittot umpettattUfut ionona.
(VlM.)
J'eutendi l'ùrain tonnant de ce peuple birfaare.
{Voit.)
On voit dans Je premier exemple combien Virgile a déféré au choix de l'orMlle en employant l'épithète sonoms, qui n'est point analogue à l'image imperio premit , en l'employant, dis-je, préférablement à rebelles , f rementes ^'minaces , que l'image semblait d^nander. Cest la même raison du volume de \'o, qui le lui a faitemployer tant de fois dans ce vers ,
yra quoi/iu ptr lucot vulgo exaudita nUnUa
L'abbé d'Olivet décide brève la voyelle nasale à la fin des mots, comme dans turban, destin, Caton. n me semble au contraire que le retentissement de la nasale en doit prolonger le ^n , du moins dans la déclamation soutenue, et partout où la voix a besoin d'un appui.
La résonnance de la nasale est interrompue par
DE'IjITTÉRATURE. i3
la succession immédiate d'une voyelle , à moins que l'on n'aspire celle-ci pour laisser retentir celle-là : tyran- iriflexihh , destin- ennemi; mais cet hiatus que l'on a permis en poésie, est peutêtre le plus Bur à l'oreille, et celui de tous qu'on doit éviter avec le plus de soin.
Observons cependant que moins la nasale est sonore , plus il est aisé de l'éteindre , et par conséquent moins l'aspiration de la voyelle suivante est dure à l'oreille : aussi se permet-on plus souvent la liaison d'une voyelle avec les nasales on et un, qu'avec les nasales an et en : leçon utile, commun à tous, sont moins durs que main ha- Bile, Océan irrité. Boileau lui-même à dit :
Ii£ chardon impoitiin hérûsa nos guéretf .
Racine s'est permis dans Andromaque,
Pourquoi d'un an tntier l'aTons nous différée ?
Cest nne négligence.
Dans les. monosyllabes en, on^ un, le son de la nasale , pour éviter l'aspiration , se réduit à une voyelle pure, suivie de Vn consonne, qui s'en détache pour se lier avec la voyelle suivante : tiin-et-C autre , l'on-aime, en-est-il? (Dans ce dernier exemple, \'e qui précède Vn, a pris le son de Va bref). Toutefois il est mieux de conserver à la nasale la liberté de retentir, en ne la plaçant devant une .voyelle que dans les repos et
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l4 ÉI. ÉMEHTS
. les sens suspendus. Jl a'y a que La Moite qui
n'ait pas seoti la dureté de ce vers :
C'est peu de consulter, pour le choftc , la beauté des sons en eux-mêmes ; il faut encore y observer Un mélange , une variété qui nous flatte. La monotonie est fatigante, même dans les passages, à i^us forte raison dans les repos. Ce n'est pas que le même son répété ne plaise quelquefois. 'Quelle douceur, quelle grâce , dit Cicéron , ne sent-on pas dans ces composés, msipienlem, ùâijuum, tricipitem! au lieu qu'il trouve de la rudesse dans insapientem , ùueqman, Iricapiiem : mais celle exception ne détruit pas la règle qui oblige à varier les sons.
. Dans nos vers on a fait une loi d'éviter la consonnance de deux hémisliches; la même règle doit s'observer dans les repos des périodes : plus ces repos sont variés, plus la prose est harmonieuse. 11 y a une espèce de consonnance symétrique dont les Latins faisaient une grâce de style, sùnilitercadens , similiter desineiis : cette symétrie peut avoir lieu quelquefois dans la prose française , mais l'affectation en serait puérile.
11 y a dans la prose , comme dans les vers , des mesures qu'on appelle nombres, composées de deux ou trois sons ; -il faut éviler que les nombres voisins l'un de l'autre s'appuient sur les mêmes finales , comme dans ce vers de Boileau :
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DE LITTÉRATURE. iS
Du destin des latins prononcer les oracle*.
Les consonnes ne sont pas des sons , mais des at-ticolations de sons.
La parole a des doux et des forts, des sons piqués , des sons appuyés , des sons flûtes , comme là mnsique : il n'est donc point de consonne qui, mise à sa place, ne contribue à Xharmonie du discours; mais Ja dureté Uesse prtout l'oreille. Or, la dureté consiste, non pas dans la rudesse ou Tâpreté de l'articulation qui souvent est imitalive ; . ■
7'umjirii algue ai'gut/B lamina lerrat,
(Vieo.)
mais dans la difficulté qu'elle oppose à l'organe qui l'exécute. Le sentiment réfléchi de la peine que doit avoir celui qui parle , nous fatigue nousmêmes; et voilà, dans sa cause et dans son effet , ce que nous appelons dureté de sfj^le.
Ce vers raboteux que Boileau a fait dans le stjle de Ctiapelaîn ,
Droite et roide est la cAte , et le sentier étroit ,
ressemble assez à ce qu'il exprime; maïs ]a prononciation en est.un travail, et l'org-ane y est à la gène : en pareil cas , c'est par le mouvement qu'il faut peindre , et non par le froissement des syllabes.
Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé, ' Et de tous les cAtés au soleil esposë ,
Six furts chevaux tratitaient un ctiche.
L'éqtii|iage suait, Muffloit, etc.
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l6 ÉLÉMENTS
La langue la plus douce serait celte où la sjllabe (l'usage n'aurait jamais qu'une consonne , comme la syllabe physique; car dans ane syllabe composée de plusieurs consonnes qui semblent se presser autour d'une voyelle, sphptx, trop. Grecs, Cécrops , la réunion précipitée de toutes ces articulations en un temps syllabique rend l'action de l'organe pénible et confuse ; et quoique chaque consonne ait naturellement son e muet pour voyelle , l'intervalle insensible que laisse entre elles ce faible son, ne sulBt pas pour les articuler distinctement l'une après l'autre. Cependant ce n'est pas assez qu'une langue soit douce : elle doit avoir de quoi marquer le caractère de chaque idée ; et cela dépend surtout des articulations molles ou fermes , rudes ou liantes , qu'elle nous présente au besoin. Par exemple, la réunion de deux consonnes en une syllabe lui donne quelquefois plus de vigueur et d'énergie, comme de l^et de Vr dans frémir, frissonner^ frapper; frendeiv , Jrangere, fragorj et du i avec IV, comme dans ces vers du Tasse tant de fois cités ,
T^man le $paziose aut caverne..,
el comme dans ce vers' de Virgile, que le Tasse admirait lui-même :
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Ce n'est point là de la dureté, mais de cette âpreté que le même poète estimait dans le Danie : Questa asprezza sente un non so che di inagni-, Jico e di grande.
Ce n'est jamais , comme je l'ai dit , que le travail d^s organes de la parole qui gêne et fatigue l'oreille ; et c'est dans les mouvements combinés , de ces organes , que se trouve la raison physique de l'espèce de sympathie ou d'antipathie que l'on remarque entre les syllabes. F^ojfiz AaTicu-
LiTION.
Si Toreille est offensée de la consonnance des voyelles, parla même raison elle doit l'être du retour subit et répété de la même articulation . Les Latins avaient préféré pour cette raison meridiem à medùUem. Qu'en français l'on traduisît ainsi le début des Paradoxesde Cicéron : « Brutus, j'ai souvent remarqué que quand Caton , ton oncle , opinait dans le sénat u , cela serait choquant et risible. La fréquente répétition de l';et de 1'^ est dure à l'oreille , surtout dans de$ syllabes compliquées , ou Vs siffle, où Yr frémit à la suite d'une autre consonne. La Motte a corrigé , dans une de ses odes , censeur sage et sin-r cère. Il aurait bien dû corriger aussi :
Avide des affronta d'a«tnu..>.
Travail tonjotin trop peu vante....
Les roii qa'aprés leur mort on loue.... L'honune contre son propre Tice....
Ton amour-propre trop crëdule....
tlim. dt lÀltér. m. 2
iB ÉLÉMENTS
et une Infinité de vers , aussi durs sur lesquels il avait le malheureux talent de se Faire illusion.
Le z , qni blessait l'oreille de Pindare , adouci dans notre langue , a quelquefois beaucoup de grâce ; raais dans une foule d'écrits modernes on l'a ridiculementaffecté.
Les Latins retranchaient Vx des mots composés où il devait être selon l'étymologie, et nous avons suivi cet exempte.
La répétition des dentales mouillées , cheel gr, est désagréable à l'oreille.
Mais écoutons; ce betfer joue Les pliu amouTeuses chansons.
(Ll MOTTI. ]
Les consonnes les plus favorables à Vharmonie sont celles qui détachent le plus distinctement les sons , et que t'oi^ane exécute avec le plus d'aisanceet de volubilité : telles sont les articulations simples de la langue avec le palais , de la langue avec les dents , de la lèvre inférieure avec les dents , et des deux lèvres ensemble.
L7, la plus douce des articulations semble' communiquer sa mollesse aux sjllabes dures qu'elle sépare. M. de Fénélon en a fait un usage merveilleux dans son stj'le. « On fit couler, dit Téléiiiaque , des ffots d'huile douce et luisante ■ sur tous les membres de mon corps. » L7, si j'ose le dire, est ^le-méme comme une huile onctueuse, qui, répandue dans le style .enadoucit le frottement ; et le retour fréquent de l'ar-
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DE LITTÉRATUHS. ig
ticle le, la, les , qu'on reproche à noire langae , est peut-être ce qui conlribue le plus à lui doQntt de la mélodie. Voyez quelle douceur 17 communique à ce demi- vers de Vii^le :
Quaque laciu laie liquidai.
Le gazouillement de 17 mouillée peut serVii* quelquefois à l'harmonie imitatire, mais ita en doit réserver le fréquent usage pour les peintures qui le demandent. L'àrticaUtion mouillée qni termine le mot règne , serait insoutenable , si elle revenait fréquemment.
Le mouillé faible de 17^ exprimé par ce caractère ^j et dont nous avons faitune voyelle, parce qu'il est consonne vocale , est la plus délicate de toutes les articulations ; mais cette consonne si douce est trop faible pour soutenir l'e muet , comme dansces mots, /ïtiye^ essajcj au lieu que, jointe au son de l'a ^ comme dans ^tyo^ déploya, ou à telle autre voyelle sonore , comme dans foyer, citoyen, rayon, elle est sensible et marque •assez le nombre.
Par cette analyse des aiticulaùonsdela langue, on doit voir quelles sont les liaisons' qui flattent ou qui blessent l'oreille
La prononciation est une suite des mouvemeota variés que l'otgane exécute : et du passage pénible ou facile de l'tm à l'autre , dépend le setitimentde duveté ou de douceur dont l'oreille est affectée. CoUabontur verba, ut intér se
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20 BLÉMBHT5
quant aptissime cohœreant extrema cum primis ( CiGER. ). II faut donc examiner avec soin qu^les sont les articulations sympathiques ou antipathiques dans les nu>ls déjà composés , afin d'en rechercher ou d'en éviter la rencontre dans le passage d'un mot à un autre; car on sait , par exemple, qu'il est plus fadle à l'organe de doubler une consonne en l'appujant, que de changer d'articulation : si l'on est libre de choisir, on préféï^ra donc pour initiales d'un mot la finale du mot qui précède : Les Grecs-sorU nos modèles ; le soc~(fui fend la terre :
L'hTmcu-n'ett pas toujours eatouré Je flaïubeans.
(BLcm.] Il avutde plant Tif-Eermë cette avenue.
( L* FOKT. )
Si La Fontaine avait oiis hon^ au lieu de fermé, l'articulation serait plus pénible. Ainsi Virgile ayant à faire entrer le mont Tmolus dans un vers, l'a fait précéder d'un mol qui finit par an t:
Nonne vida, croceot M Tmolus adores.
On sait que deux différentes labiales de suite sont pénibles à articuler ; on ne dira donc point , Jlep-fait le commerce , Jacob-vivait , sep-verdoyant. Il en est ainsi de toutes les articulations fatigantes pour l'organe, et qu'avec la plus légère attention il est facile de reconnaître , en lisant soi-même à haute voix ce que l'on écrit.
L'élude que je propose paraît d'abord puérile :
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DE I-ITTÉRATURE. 21
mais on m'avouera que les opérations de la nature ne sont pas moins curieuses dans l'homme que celles de l'industrie dans le flàteur.du célèbre P^aucifnson j et qui de nous a rougi d'aller examiner les ressorts de cette machine?
Au choix , au mélange des sons , au soin de rendre les articulations faciles et de les placer au gré de l'oreilie , les anciens joignaient les accents et les nombres.
L'accent prosodique est peu de chose dans les langues modernes (voyez Âcceht ) ; mais elles ,ont leur accent expressif, leur modulation naturelle : par exemple , chaque langue interroge , admire, se plaint, menace, commande, supplié avec des intonations, des inflexions difierentes. Une langue qui dans ce sens-là n'aurait point d'accent, serait monotone, froide, inanimée; et" plus l'accent est varié , sensible , mélodieux dans une langue, plus elle est favorable à l'éloquence et à la poésie.
L'accent français-est peu marqué dans le langage ordinaire , la politesse en est la cause. Il n'est pas respectueux d'élever le ton , d'animer le langage; et l'accent dans l'usage du monde n'est pas plus permis que le geste : mais , comme le geste , il est admis dans la prononciation oratoire , plus encore dans ta déclamation poétique , et de plus en fJus , selon le degré de chaleur et de véhémence du style ; de manière que dans le pathétique de la tragédie et dans l'enthousiasme
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de l'ode, il est au plus haut point où Le génie de la langue lui permette de s'élever. Mais c'est toujoars l'ame eUe-mémi^qui imprime ce caractère à l'expression de ses mouTements. De là vient , par exemple , qoe notre poésie , assez vive dans le drame , est un peu froide dans l'épopée. Elle a une mélodie pour les sentiments , elle n'en a point pour les images; et si mon observation est juste, c'est une nouvelle raison pour nous de rendre l'épopée aussi dramatique qu'il est possible.
L'harMnonie du stjle dans notre langue ne dépend pas autant que <lans les langues anciennes , du mélauge des sons plus lents ou plus rapides, liés et soutenus par des articulations faciles et distinctes , qui marquent le nombre sans dureté. Mais notre langue même , à uoe oreille délicate, olPre encore sensiblement cette harmomé élé* naentairoy
Commençons par avoir une idée nette et précise du rhy thme , du nombre , «t du mètre.
Le jcbythme est dans la langue ce que dans la musique on appelle mesure. Le nombre en est cammunânent le sjDonjme ; mais pour plus de clarté , on en fait l'espèce du rhythme.' Ainsi , par exemple, on dit que le vers iambiqoe et le vers troclkaïque ont le même rbjtbme, et qu'ils sont composés de nombres différents.
Dans le système prosodique des asciens , la mesure'avait plusieurs temps , et la syllabe un temps
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DB LITTÉRATUBE. 23
OU deux , selon qu'elle était brève ou loogae. On est convenu de donner à la brève ce caractère ^ , et à la longue celui-ci -. G;s éléments prosodiques se combinaient diversement , et ces combinaisons faisaient tel ou tel nombre; en sorte que les nombres se variaient sans altérer la mesure : la valeur des notes était inégale , la somme des temps ne l'était pas , et chacun des,pieds ^ on nombres du vers , était l'équivalent des autres. Ainsi , dans le vers hexamètre, le rhythmé était con- ' stapt*, et le mouvement varié.
Le mètre était une suite de certains nombres déterminés ; il distinguait les espèces de vers.
La mesure ou rhythme à trois temps n'a que trois combinaisons , et neiH-oduilque trois pieds ou nombres-; le tribraque , ^,.. » ; le cborée ou trochée, i,-; et rtambe,-.,. La mesure à quatre temps se combine de cinq manières, en dactyle, -..v ; spondée, — ;anapeste, ^,^-; amphibraque, i.-„; el d ipjrrhique , >. u „ ^ .
Les anciens avaient bien d'autres nombres , dont il serait superflu de parler ici. Or ces nombres-, employés dans la prose , lui donnaient une raarehe grave ou légère , lente ou rapide , au gré de l'oreille; et sans avoir, comme le vers, un rhythme précis et régulier, elle avait des mouvements analogues à ceux de l'ame.
"La prose, dit Cicéron , n'admet aucun battement de niesui:e , comme fait la musique ; mais toute son action est réglée par le jugement de
a4 ÉLÉMENTS
l'oreille, qui allonge ou abrège les périodes (il pouvait dire encore , qui les relarde ou les précipite), selon qu'elle y est délerminée par le sentiment du plaisir : c'est là ce qu'on appelle nombre. » Or, le même nombre tantôt satisfait pleinement l'oreille, tantôt lui laisse désirer un nombre plus ou moins rapide , plus ou moins soutenu : Cicéron en donne des exemples: et cette diversité dans les sentiments dont l'oreille est affectée, a le plus souvent pour principe l'analogie des nombres avec les mouvements de l'ame , et le rapport des sons avec les images qu'ils rappellent à Tesprit.
Il j a donc ici deux sortes de plaisir, comme dans la musique. L'un , s'il est permis de le dire, n'affecte que rorellle ; c'est celui qu'on éprouve à la lecture des vers d'Homère et de Virgile , même sans entendre leur langue; il faut avouer que ce plaisir est faible. L'antre , est celui de l'expression; il intéresse l'imagination et le sentiment, et il est souvent très sensiUe.
Cicéron divise le discours en périodes et en incises ; il borne la période à vingt - quatre mesures, et l'incise à deux ou trois. D'abord , sans avoir égard à la valeur des sjltabes-, il attribue la lenteur aux incises, et la rajûdité aux périodes; et en effet ', plus les repos sont fréquents , plus Te style semble devoir être lent dans sa marche. Mais bientôt il considère la valeur des syllabes dont la mesure est composée, comme faisant
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DE LlTTÉR&TORE. 25
l'essence du nombre; et avec raison : car si les repos , plus ou moins fréquents , donnent au style plus ou moins de lenteur ou de rapidité , la valeur des sons qu'on y emploie ne contribue pas moins à le précipiter ou à le ralentir;, et il est évident qu'un même nombre de syllabes arrivera plus.vile au repos, s'il se précipite en dactyles, , que s'il se traînait en graves spondées. On ne doif donc perdre de vue , dans la théorie dés nombres , ni la coupe des périodes , ni la valeur relative des sons.
Tous les genres de littérature n'exigent pas un style nombreux; mais tuusdemandent, comme je l'ai dit , un style satisfaisant pour l'oreille.
Quamvis enim suaves gravesque sententiœ , tamen si incondàis verhis effertaitur, qffèndunt aures, ejuanim est judicium sitperbissimwn, (Gic.)
La diction philosophique estafiraocbie de la servitude des nombres : Cïcéron la compare à une viei^e modeste et naïve qui néglige de se parer. « Cependant rien de plus harmonieux, ditil, que la prose de Démocrate et de Platpn. » C'est un avantage que la raison , la vérité même, ne doit pas dédaigner. Il est incontestable que dans un genre d'écrire où le terme qui rend l'idée avec précision est quelquefois unique, où la vérité n'a qu'un point qui souvent même est indivisible, il n'y a pas à balancer entre Vharmonie et le sens.; mais il est rare qu'on en soit réduit à sacrifier l'un à l'autre; et celui qui sait
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manier sa langue, trouve bien l'art de les concilier.
Cicéron demande pour le style de l'histoire des périodes nombreuses, semblables, dit-îl, à celles d'isocrale,: mais il ajoute que ces nombres fatigueraient bientôt l'oreille, s'ils n'étaient pas interrompus par des incises. Ce mélange a de plus l'avantage de donner au récit plus d'aisance et de naturel : or , quand on est obligé , comme rhistorien , de dire la vérité et de ne dire que la vérité , l'on doit éviter avec soin tout ce qui resseml>le à l'artifice. QuintGien donne pour modèle à l'histoire la douceur du style de Xéoopbon, « si éloignée, dit-il, de toute ^cotation, et à laquelle aucune affectation ne poutTa jamais atteindre».
Il en. est du style oratoire comme de k narration historique : la prose n'en doit être ni toutà-fait' dénuée de nombres, ni tout-à-fait nombreuse ; mais dans les morceaux pathétiques ou ■de dignité, Cicéron veut qu'on emploie la période. « On sent bien , dit - il en parlant de ses péroraisons, que si je n'y ai pas attrapé le nombre, j'ai fait ce que j'ai pu pour en approcher. » Cependant il conseille à l'orateur d'éviter la géoe: elle éteindrait le fe» de son action et la vivacité des sentiments qui doivent l'animer ; elle ôterait au discours ce naturel précieux, cet air de candeur, qui gagne la confiance , et qui seul a droit de persuader.
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Quant aux incises, il recommande qu'on les travaille avec soin. « Moins elles ont d'étenJoe et d'apparence , plus V harmonie s'y doit faire sentir; c'est même dans ces occasions qu'elle a le plus de force et de charme. » Op il entend par kaetnonie, la mesure et le mouvement qui^laisent lie plus à l'oreille.
On voit combien ces préceptes sont vagues ; et il faut avouer qu'il est difficile détonner des règles au sentiment. Toutefois les principes de l'fiarntonie du style doivent être dans la nature ; chaque pensée a son étendue , chaque image son caraclère, chaque mouvement de l'ame son degré de. force et de rapidité. Tantôt la peusée est comme un arbre touffu dont les branches s'entrelaceDt4 elle demande le développement de la période : tantôt les traits de Imnière dont l'esprit est frappé , sont comme autant d'éclairs qui se succèdent rapidement ; l'incise en est l'image naturelle. Le style coupé convient encore mieux aux mouvements tumultueux de l'ame : c'est le langage du pathétique véhément et passionné ; et quoique le style périodique ait plus d'impulsion à raison de sa masse , le style coupé ne laisse pas d'avoir quelquefois autant et plus de vitesse; cela dépend des nombres qu'on y em|doie.
Il est reconnu que dans toutes les langues le ttyle coupé, le st)'le périodique, sont au choix de l'écrivain , quant aux suspensions et aux repos ; mais toutes les langues , en particulier la
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nôtre, ont-elles des temps appréciables , des quantités relatives, des nombres enfin déterminés? Voyez Prosodie.
II est du moins bien décidé qu'elles ont toutes des syllabes plus ou moins susceptibles de lenteur ou de vitesse ; et cette variété suffit à Xhiarmnnie de la prose.
La gêne de notre syntaxe est effrayante pour qui ne connaît pas encore les souplesses et les ' ressources de la langue : l'inversion , qui donnait aux anciens l'heureuse liberté de placer les mois dans l'ordre le plus harmonieux , nous est presque absolument interdite. Mais cette difBealté même n'a pas rebuté les- écrivains doués d'une oreille sensible ; et ils ont su trouver , au besoin , des nombres analogues au sentiment, à la pensée , au mouvement de l'ame qu'ib voulaient exprimer.
Il serait peut-être impossible de rendre Vhar. monie continué dans notre prose ; et les bons écrivains ne se sont attachés à peindre la pensée que dans les mots dont l'esprit et l'oreille devaient être vivement frappés. C'est aussi à quoi se bornait l'ambition des, anciens ; et l'on va voir quel effet produisent dans le style des nombres placés à propos.
Fléchier, dansl'oraison funèbre de M. de Turenne , termine ainsi la première période : « pour louer la vie et pour déplorer la mort du sage, et vaillant Mâchabêë». S'il eût dit, du vaillant
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et sage Machabée j s'il eût dit , pour huer la vie du sage et vaillant Machabée , et pour déplorer sa mortj la période n'avait plus cette majesté sombre qui en fait le caractère : la cause physique en est dans la succession del'iambe, de l'anapeste, et du dichorée, qui n'est plus la même dès que les mots sont transposés. On doit sentir en effet que de ces nombres les deux premiers se soutiennent , et que les deux derniers , en s'écoulanl, seniblent laisser tomber la période avec la négligence et l'abandon de la douleur, u Cet homme, ajoute l'orateur, cet homme que Dieu avait mis autour d'Israël, comme on mur d'airain, où se brisèrent tant de fois toutes les forces de l'Asie..., venait, tous les ans, comme les moindres Israélites , réparer , avec ses mains triomphantes, les ruines du sanctuaire.» 11 est aisé de voir avec quel soin l'analogie des nombrtîs, relativement aux images, est observée dans tous ses repos ; pour fonder un mur d'aîraïn , il a choisi le grave spondée ; et pour réparer les ruines du sanctuaire , quels nombres majestueux il a pris ! Si vous voulez en mienx sentir l'effet , substituez à ces mots des synonymes qui n'aient pas la même cadence; supposez victorieuses à la place de triomphantes; temple, au lieu de sanctuaire : Il venait tous les ans, comme les moindres Israélites, réparer avec ses mains victorieuses les ruines du temple : vous ne retrouverez plus cette harmonie qui vous a frappé. «Ce vaillant
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5o BLéMERTS
homme repousuat enfin avec un courage invincible les enneiois qu'il avait réduits à une fuite honteuse, reçut le coup loorlel , et demeura comme enseveli dans son triomphe. » Que ce soit par sentiment ou par choix que l'orateur a peint cette mort imprévue par deux iambes et un spondée , reçût lé coup mortel , et qu'il a opposé la rapidité de cette chute , comme ênsëvëlï , à la lenteur de cette image, dans son triomphé, où deux nasales sourdes relentissênt lugubrement, il n'est pas possible d'y méconnaitre l'analogie des nombres avec les idées. Elle n'est pas moins sensible dans la peinture soivante : v Au premier bruit de ce funeste accident , toutes les villes de la Judée furent émues , des ruisseaux de larmes coulèrent de tous les yeux des habitants ; ils furent quelque temps saisis , muets, immobiles : un effort de douleur rompant enfin ce long et morne silence, d'une voix entrecoupée de sanglots, que formaient dans leurs cœurs la tristesse , la piété , la crainte, ils s'écrièrent : Chmment est mort cet homme puissant qui sauvait le peuple d'Israëlr^ A. ces cris , Jérusalem redoubla ses pleurs, les voûtes du temple s'ébranlèrent, le Jourdain se troubla , et tous ses rivages retentirent du son de ces lugubres paroles : Comment est mortcet Itomme puissant , etc. » Avec quel soin l'orateura coupé, comme par des soupirs, ces mots, saisis, muets, immobiles ! (jornine les deux dactyles renversés expriment bien l'impéloosité
I DE LITTÉRATURE. 3l
de la douleur , et les deux spondées qui les suivent , l'effort qu'elle fait pour éclater ! Comme la lenteur et la résonnance des sons rendent bien l'image de ce long et morne silence! Comme le dipyrrhique et le dactj'le, suivis d'un spondée, peignent vivement les pleurs de Jérusalem ! Comme le mouvement renversé de l'iambe et du chorée dans, s'ëbrânlêrént , est analogue à l'action qu'il exprime! Combien plus fràppanle encore est Vkarmonie imitative dans ces mois ; Le Jourdain se troubla, et ses rivages retentirent du son de ces lugubres paroles !
Bossuet n'a pas donné une attention aussi sérieuse ail choix des nombres : son harmonie est plutôt dans la coupe des périodes , brisées ou suspendues à propos, que dans la lenteur ou la rapidité des syllabes ; mais ce qu'il n*a presque jamais négligé dans les peintures majestueuses , c'est de donner des aj^is à la voix sur des syllabe sonores et sur des nombres imposants.
« Celui qui règne dans les cietix , de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire , la majesté , l'indépendance , etc. n Qu'il eût placé f indépendance avant la gloire' et la majesté, que devenait l'harmonie P « llleur apprend, dit-il en pariant des rois , il leur apjH^nd leurs devoirs d'une manière souveraine et dignede lui. » Qu'il eût dit seulement (/"«ne manière digne de lui, ou d'une manière absolue et digne de àti, l'expression perdait sa gravité : c'est le son déployé
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3s ÉLÉMENTS
sur la pénuUièm<ï de souveraùte qui en fait la pompe.
(( Si elle eut de la joie de régner sur une grande nation , dil-il de la reine d'Angleterre , c'est parce qu'elle pouvait contenter le désir immense qui sans cesse la sollicitait à faire du bien. » fietranchez l'épithète immense, substituez-y celle à'extrême, ou telle autre qui n'aura pas cette nasale volumineuse, l'expressioD ne peindra plus rien.
Examinons du même orateur le tableau qui termine l'oraison funèbre du grand G>Ddé.» Nobles rejetons detaniderois, lumières de laFrance, mais aujourd'hui obscurcies et couvertes de votre douleur comme d'un nuage, venez voir le peu qui vous reste d'une si auguste naissance , de tant de grandeur, de tant de gloire. Jetez les yeux de toutes parts. Voilà tout ce qu'a pu faire la inagniEcence et la piété pour honorer un héros. Des titres , des inscriptions , vaines marques de ce qui n'est plus ; des figures qui semblent pleurer autour d'ua tombeau , et de fragiles imagesil'une douleur que le temps emporte avec tout le reste ; des colonnes qui semblent vouloir porter jusqu'au ciel le magnifique témoignage de voire néant. » Quel exemple du stjle harmonieux ! Obscurcies et couvertes de votre doulçur n'aurait peint qu'à l'imagination ; comme d'Un nuage rend le tableau sensible à l'oreille. Bossuet pouvait dire , les (^ pîorables restes d'une si auguste naissance; mais pour exprimer son idée il ne lui fallait pas de
D E L » T T É It A T U R K . - 53
grands sons; il a préféré le peu qui reste , et a réservé la pompe de l'harmonie pour la naissance, la grandeur, et la ghire, qu'il a lait contraster avec ces faibles sons. La même opposition se fait sentir dans ces mots , vame» marques de ce qui n'est plus. Quoi de plus expressif à l'oreille que ces figuras qui semblent pleurer' àatôur d'un tombeau ! c'est la lenteur d'une pompe funèbre. Et qu'on ne, dise pas que le- hasard produit ces effets : on découvre partout, dans* les bons écrivains, les traces du sentiment ou de la réfiexi©n : si ce n'est point l'art , c'est le génie ; car le génie est l'instinct de& grands hommes. Il soffitdelire ces |ftroles de Fléchierdans-la péroraison de Tureone : . « Ce grand homme étendu sur ses propres trophées, ce corps pâle étranglant auprès duquel fume eucore la foudre qui l'a fcappé" ; il su (fit de les lire à haute voix, pour sentir l'harmonie qui résulte de cette longue suite de syllabes tristement sonores, terminée tout à coup par ce dipjrrhique , quï l'a frappé. Dans le même endroit , au lieu de la religion et de la 'pairie ëplôréë , que l'on dise , de la rel^ion et de la patrie en pleurs , il n'y a plus aucune harmonie; et cette différence, si sensible pour l'oreille , dépend d'un dicborée sur lequel tombe là période : effet singulier de ce nombre , don t on peut voir l'influence dans presque' tous les exemples que je viens de citer, et qui, dans notre langue, CQmmè'dans celle des Latins , -conserve
iUm. <U Uttér. lU. . , 3
sur l'oreille le méoie empire qu'il exerçait -du' temps de Cicér on .
Je n'ai fait sentir que les effets d'une hannonie majestueuse et sombre, parce que j'en ai pris les modèles dans des discours où tout respire la douleur. Hais dans les moments tranquilles , dans la peinture des émMiens de l'ame, dans les tableaux naïfs et touchan Is , l'éloquence française ■» mille «xem^es du petiToir et du charme de l'harmoniev LisBî ces descriptions si douces que la plume de Fénélon a répandues dans le 7¥lémaqiie; lisez les discours encbanleups qne le tOMChaol Massillon adressait à un jeune roi : TOUS verrez combien la mélodie des paroles ajoute à l'ébquience de la Vertu.
Le poèhie épique exigerait tous les cfaannes de YJtar^otiie ; tUais par malheur nous avons peu de poèmes létt prose que l'^Mi puisse citer comme de& ovodèles du st^le harmonieux : il semble que les traducteurs n'aient pas même eu la pensée de substil^r à V^mionie des poètes anciens , les nontbres et les mouvements dontootre langue était susceptible : cependant vn en trouve plus d'un exemple dans la traduction du Panuks perdu et dans celle de l'Iliade; et quoi qu'en disent les partisans trop aéléB de nos vers , lorsque dans Homère la Verreest ébranlée d'un coup du trident de Neptune^ l'effroi de Pluton qui s'élance de son trône , est mieux peint par ces mots de-raadMne Dacier que par l'hémisiiche de
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Boileau , Pbiton sort de son trôné. Et lorsqu'elle dit des enfers : «Cet affreux séjour, demeureéternelle des ténèbres et de ia mort , abhorré des hommes et craint même des dieux», sa prose me semble, même d« côté de l'harmonie , audessus des vers , '
Abhorré des mpitela el
OÙ Ton ne trou verien de semblable à ces nombres, demeure étemetie des ténèbres et de la mort.
L'auteur AuTélépiaque excelle dans les situalions paisibles : sa prose mélodieuse et tendre exprime le caractère de son ame , la douceur et réalité; mais dans les moments où l'expression demanderait des mouTementsbrusquesetraypides, son stjle n'y répond pas assez. ' '
C'est surtout dans le récit que le jwète doit redhercher les nombres ; ils ajoutent au coloris des peintures un degré de vérité qui les~ rend mobiles et vivantes. Par là les plus petits objets deviennent incessants : une paille,' ur)e feuille qui voltige dai» un vers, nous étonne et nous charme l'oreiUe.
Stepe Uftin pateam etjhmdei vcUtare caducas.
Mais dans' le style passionné, c'est a la coupe des périodes qu'il faut s'attacher } c'est de là que ■ dépend essentiellement l'imitation des mouvements de l'ame.
-hvGooglt'
Ma me, adium quljtcx! in ntt conitniuJiTum , O Ruttdi! meajraui Mnni'i.' nihil itU ntcautut.
L'impatience, la crainta de Nisuspouvail-«lleêlre mieux exprimée? Quoi de i^us vif, de plus pressaat quccet ordre de Jupiter?
fade, agi, nau, voea Mphpvi, et Uètn peaniit
Voyez au conlraire dans le monologue d'Armide, l'effet des mouvements interrompus :
Prtppont.i.. Ciel ! qni peut m'anèler?
AchcTODs.... Je ftimi. Vengeoiu-nous.... Je loufiie.
Est-ce ainsi que je doit nie venger «ajoutd'hui? Ua colère s'éteint quand j'approcbe de lui.
Plus je le Tais , plus ma vengeance est vaine :
Uen bras trenblant «e tefnte à na baine.
Ah 1 quelle criiautf de lui mit le jour ! A ce jeune héros tout cède sur ia terre. Qui croiroit qu'il fût né seulement pour la guerre? Il sonble ^tre fait pour t'imour.
Dans tout ce que je viens de dire eu laveur de Qotre langue , pour encourager les poètes kj chercher la .double harmonie des sous et des mouvements , je n'ai proposé que la simple analogie des nombres avec le caractère de la pensée. La ressemblance réelle et sensible des sons et des mouvements de la langue avec ceux de la nature , cette hamionie imitative qu'on a.^ ^^e. onomatopée, et dont nous voyons des e;xemples dans les .anciens, n'est presque pas permise à nos poètes. La raison en est , que dans la
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DE Ï.IT'réaÂTUK B. oj
formation des langues grecque et làline l'orfeille ; avait été consnllée, an lieu que les langues mo- <lecnes ont pris naissance dans des temps de barbarie où l'on parlait poor le besoin et nullement pour le plaisir. En général , plus les peuples ont en l'oreille sensible et juste, plus le rapport des sons avec les choses a été observé dans l'invention des termes. La dureté de l'organe a produit les langues âpres el rudes ; l'excessive délicatesse a produit les langues faibles, sans énergie, sans couleur. Or une langue qui n'a que des syllabes âpres et fermes , ou que des syllabes molles et liantes , a' le défaut d'un monocorde* C'est A& lavaricté des voyelles el des articulations que dépend la fécondité d'une h^G harmonie . Dire d'une langue qu'elle est douce ou qu'elle est forte , c'est «lire qu'elle n'a qu'un mode ; une langue riche Jfes a tous. Mais si les divers caractères de fermeté et de mollesse , de douceur et d'âpreté , de vitesse et de lenteur, y sont répandus au hasard , elle exige de l'écrivain une attention continuelle , ^ et une adresse prodigieuse pour suppléer au péo d'intelligeoce et de soin qu'on a mis daiis la formation de ses éléments ; et ce qu""!! en coûtait aux Démosthène et aux Platon , avec la plus belle d^ langues, doit nous consoler de ce qu'il nous en coùte.-
il n'est facile dans aucune langue de concilier Vluimumie avec les autres qualités du style ; et si l'on veut imaginer une langue qui peigne il&-
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tureilement , il faut la supposer,- non pas formée siiccessirement et au gré du peuple , mais conir posée ensemble et de coocert par un métaphjsicieu comme Locke , un poète comme Radoe , et ua grammairien comow du Marsais. Alors od .voit éclore une langue à la fois, i^ilosophique et poétique , où l'analogie des termes avec les ,, choses est sensible et constante , non-seulement ' dans les couleurs primitives, mais dans les nuances ' les plus délicates ; de nianière que les synor njmes en sont gradués du rapide au lent, du fort au faible , du grave au léger, etc. Au système naturel et fécond de la génération des termes, depuis la racine insqu'auxdernîers rameaux, se joint une richesse prodigieuse de âgurès et de tours, une variété injRnie dans les mouvements. d^s les Ions , dans le mélange des sons articulés et des quantités prdsodiques, par coaséqueut UJie extr^e facilité '3 tout exprimer, à tout peindre. Ce' grand ouvrage une ibis achevé , je suppose que le« iavenleliTS donnassent pour esvais quelques morceaux traduilsd'Homère,d*Anacréon , de Virgile , de Tibulle , de Hilton , de l'Ario^te, de CorneiIle,:de La Fontaine : d'abord ce seraient autant de griffes qu'on s'amuserait à expliquer à l'aide des livres élémentaires ; peu à peu on se familiariserait avec la langue nouvelle , on çn sentirait tout le prix : on auraifmême, par la simplicité de sa méthode , une extrême lacilité à l'apprendre; et bientôt, pour la pre-
DE LITTJîlt ATJJRE. -iQ
mière foi&, 6n goûterait le plaisir de parler un langage qui n'aurait eu ni le peuple pour inventeur, ni l'usage pour arbitre , et qui ne se resseotirait ni de rignorance ^e i'qn ^i ^(s$ caprices (le l'autre. VuiU un beau songe , me diva-tTon : je l'avoue ; niais ce songe pi'a semblé propre à donoer l'idée 4e ce que i'epte(ids par Vh^frmonie d'une langue; et tout Vart du style It^tjmtnieux consiste à rapprocher , autant qu'il est possil^Je , ' de oe fDodèle imaginaire , la langue d^ofi laquelle un écrit.
if lATDs. L'hiatus est quelquefois dou^ et. quelquefois dur à l'orùlie : les I<ati9», du teofps de Cicéron, l'évitaient, mémedanslel^ng^ge familier ; les Grecs u'av^tieut pas tous le même scrupule ; «n blâmait Théophrastè de l'avoir porté à l'excès. « Si Isoorate , son maitre ,. lui en ^ donné l'exemple , dit Gcérou , Thucydide u'a pas fait de même; etPlaton, écrivain encore plu» illustre, a négligé cette déliciitesse >x( lui doatl'élocqtiuu , dit Quiptilieq , est d'xme beauté ^vine ehcontpamble à celle 4'HomèFa). CepemJiuitçe copcours de voyelles que Platou s'était permis , pon-seulement dans ses écrits philosofjiique^, mais dqps une harangue de la plus sublime beauté , Oémosthène l'évitait avec soin : c'était donc une question indécise parmi les anciens, si l'on devait se permettre ou s'interdire Vhiatus,
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4o élémeuts
Poor nous, à qui leur manière de pronooeer est inconnue , prenons l'oreille pour arbitre.
J'ai dit que l'hiatus est quelquefois doux , q'uelquefois dur ; et l'on va s'en apercevoir. Les accents de la Toix peuvent être tour à tour détachés ou coulés comme ceux de la flûte , et l'articulation est à l'organe ce que le coup de langue est à l'instrument : or la modulation du stjle , comme celle du (^ant, exige tantôt des sons coulés, et tantôt des sons détachés , selon le caractère du sentiment ou de l'image que l'on veut peindre ; donc, si la comparaison est juste, non-seulement Vhiutus est quelquefois permis, mais il est souvent agréable; c'est au sentiment à le choisir, c'est à l'oreille à marquer sa place. NouS' sommes déjà sûrs qu'elle se plaît à la succession immédiate de certaines voyelles : rien n'est pins doux ptiur elle que ces mots , Dariaé^ Lûïs , Dea,- Léo, lUa, Thoas , Leucothoé , Phaon , Léandre , Âctéon , etc. Lemême hiatus sera donc mélodieux dans la liaison des mots : car il est égal pour Toreille que les voyelles se succèdent dans un seul mol , ou d'un mot à un autre. Il y avait peut-être chez les anciens une espèce de bâillement dans Vhiatas; mais s'il y en a cliez nous , il est insensible , et la succession de deux voyelles ne me semble pas moins continue et facile dans il y-a , il a-été-à, que dans Ilia, Danaé , MéUagre.
Nouséprouvons cependant qu'il y a des voyelles dont l'assemblage déplail : a-u, o-i, a-an,, a-en, «-
DB LITT'É&ATOBE. ^ 4^
un, sont de ce nombre ; et l'on en trouve la cause physique <{an9 le jeu même de l'organe. Mais deux voyelles dont les son^ se modifient par des mouvements que l'organe exécute facilement, comme dans Jùa, Clio, .Danaé, non-seulement se succèdent sans dureté, mais avec beaucoup de douceur.
L'hiatus d'une voyelle avec elle-même est toujours dur à l'oreille : il vaodrait mieux se donner, même en prose, ïa licence que Racine a prise", quand il a dit, /'écrivis en j/rgos, que de dire, J'écrivis à uirgos. C'est encore pis 'quand Vhiatus est redoublé , comme dans // aUa à Athènes,
On voit par là qu'on ne doit ni éviter ni employer indifféremment l'A/o/ïw dansla prose. Il était permis anciennement dans les vers; on l'en a banni , par une règle à mon gré trop générale et trop sévère. La Fontaine n'en a tenu compte et je crois qu'il a eu raison.
Du reste , parmi les poètes qili observent cette règle en apparence, il n'y en a pas un qui ne la viole en efîîet, toutes les fois que Vé muet final se trouve' entre deux voyelles; car cet e .muet s'élide , et les sons des deux voyelles se succèdent immédiatement.
Hcctai tomba sous lui , Troi' expira sous vouj.'... Alkz donc , et portet cette joi' à mon frère.
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Il y a peu d'hiatus aussi rades que celui de ces deux vers : là règle qui permet cette éli&ioa et qui défend Vkiatics^ est donc une règle jca-
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4s ÉLÉMEnTS
prideuse , et aussi peu d'accord avec elle - même qu'avec l'oreille, qu'elle prive d'une infinité de douces liaisons.
HisTOiaç. Ciçéron Ta définie : Le témoin des temps, la lumière de la vérité, la vie de la mémoire, l'école de la vie, la messagère de l'antiquité (i). Ce n'est là que le développement de l'idéç que nous avons tous, an moins coorusément, de ce grand moyen de lier par le souveoir les générations et les âges. Mais combien cette idée ne deviçnt-elte pas plus sensible à tous les esprits, et de quelle reconnaissance n'est-on pas ému pour les services que les lettres rendent au, genre humain , lo»qu'Qn jette les yeux sur le tableau de son existence?
On voit d'abord le monde entier couvert de ténèbres impénétrables , et les nations répandues sur la, surface de la terre , non-seulement iacoo' nuçs l'une à l'autre, mais inconnues à elles-mêmes , passer sans laisser de vestiges, et 5e précipiter successivement, d'âge en âge , dans cet immense abîme de l'oubli.
Vient le temps où l'Egypte, la Phénicie, la Chaldée, inveatentrartdeconserver^e leur existence passée quelques traces de souvenir. Le pe-
( 1 ) Historia testis temporum , lux veriUUU , vila memo- •iœ , magùtnt vilie, nunct'a velustalù. ( De Or. I. a.)
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DE LITTÉKA-TURE. 4^
tit peuple de la Palestine possède aossi , ^ns les livres saints , les titres de son origine et le récit de ses aventures. Mab ces pTemières Rieurs de l'Aùïcu'n?* n'éclairent çà et là que quelques points isolés de l'espace. Ce n'est que cina ou six cents ans après Moïse et Josué , que , dans les poènies d'Homère, l'histoire commence à répandre quelque clarté faible et douteuse, sur la' Grèce, sur la Phrygîe , et sur les côtes de l'Orient ; et cinq ■ siècles s'écouleront encore , avant que dans la Grèce même elle brille avec plus d'éclat.
C'est là qu'elle paratt entin comme un astre dont les rayons s'étendent sur des régions éloignées. C'est par les Grecs que l'Egypte est connue; et en mêfiie temps que leurs armées pénètrent dans l'Asie , l'histoire, qui les accompagne ,• révèle au monde le secret de l'existence- des empires,' qui, du Nil au fond de l'Euxin , se sont succédé l'un à l'autre, sans que ni leur splendeur ,ni le bruit de leur chute ait encore averti l'Europe de ces grandes révolutions. Mais tandis que les entreprises de Xerxès, ta campagne de Xénophon , ■ les guerres d'Alexandre , font connaître la Perse, et l'Inde, le vaste continent du Nord reste couvert d'une profonde nuit j et les Bretons., les Gei^ mains , lès Gaulois , ne savent du passé que ce qui leur en est transmis dans les cbansoes de leurs poètes. Camunibusaraiquis, dit Tacite,. fuot/ , unum apud illos memon'œ et annalium genus est, ( De Morib. Germ. )
44 ÉLÉMEMTS
Les lettres passent en Italie. Les conquérants du monde apprennent à dépeindre les usages, les mœurs , la discipline , le génie des nations ; et non-seulement l'Italie, le siège de leur "domination , devient illustre dans leurs annales , mais tout ce qui leur est soumis a du moins le trisie avantage de participer à leur célébrité. Ils ravtigent et ils décrivent ; et a mesure que les Scipions rejiversent Nnmance et Garlhage , t^ue Marins bat les Numides, que Lucollus et Pompée étendent les conquêtes des Romains en Asie, que César subjugue les Gaules, que les armées d'Auguste réduisent le Dace et le Parthe et soometlent la Germanie , que celles de Titus , sous la conduite d'Agrîcola, vont forcer les Bretons dans leurs derniers asyles; l'histoire, qui semble marcher à la suite des armées , éclaire les champs de bataille, et, parmi les ravages et les débris, observe les mœurs des nations vaincues, et ramasse les monuments qui attestent leur antiquité.
Lorsqu'à son tour Rome succombe et qu'elle est la proie des barbares, Vftistoirv éproure une longue éclipse; et les ténèbres de l'ignorance, ' où tout le globe est replongé, semblent avoir éteint tous les rajons de sa lumière. Mais à la MJiaissance des lettres, on retrouvesous les ruines du Bas-Empire les étincelles du feu sacré : les Grecs ont conservé le souvenir des révolutions dont l'Orient a été le théâtre ; et en même temps
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t)G LITTÉII A.TURE. ^5
tous les peuples Ju coucbautet du qord, moias abrutis et plus curieux de savoir ce qu'il ont été, commeuceot à se demander à eux-méme$ quelle a été leur ori^ne, par quelles fortunes diverses leurs aïeux ont passé ; et à chercher , dans les archives de leurs pactes et de leurs lois , les traces de leur existence.
Dès lors on voit le flambeau de }' histoire éclairer tout notre hémisphère , et bientôt porter sa lumière sur un hémisphère inconnu. La Chine et l'Inde transmettent à l'Europe les preuves de cette antiquité atteslée dans leurs annales , et qui se perd daos la nuit des temps.
Ainsi, la guerre et le commerce, les conquêtes et les voyages, l'ambition et l'avarice , ont successivement étendu sur le globe les découvertes de Vhistoire; et l'on peut dire que c'est en traits de sang qu'elle a tracé sa mappettionde. Mais oublions ce qu'il en a coûté , et ne songeons qu'à rendre utile et salutaire aux hommes cette expérience héréditaire que le présent dépose et lègoe aux siècles à venir.
Dans tous les arts, la première règle est d'en bien connaître l'objet : car si l'intention de l'artiste est une fois bien décidée , et dirigée droit à son but. elle sera son guide da^s le-choix des moj^ens et dans l'usage qu'il en doit faire. L'objet immédiat de la poésie est de séduire; celui de l'éloquence est de persuader ; celui de la philosophie est de chercher la vérité dajjs la nature
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«t l'essence des choses; celui de Vhâtoire est de; la démêlet dans les faits dig'aes de mémoire , et <i'en perpétuer le souvenir en ce qu'il a d'intéressant.
De tous les attributs , le plus essentiel à Vhisloire, c'est donc la vérité, et la vérité intéressante. Mais la vérité suppose l'instruction, le discememeot , la sincérité , l'équité. Or l'instruction est incertaine , le discernement difficile, la sincérité rare ; et ce désintéressement absolu , ■cette liberté de l'esprit et de l'ame, cette pleine impartialité qui caractérise un témoin fidèle, ne se trouve presque jamais. Aussi voit-on Vktstoire -altérer si souvent et si diversement la irrité de ses récits, qu'on est tenté de la définir comme on A défini la Renommée ,
La messagère indiftëreote Ses ventes et des erreurs.
Des temps reculés et obscurs , elle aura peu de chose i dire , si elle veut être digne de foi ; mais ,sa ressource est le silence. Des temp^ moins éloignés et plus connus, du présent même, elle a souvent bien de la peine à découvrir , soit dans les faits , soit dans les hommes, la vérité qui l'intéresse ; mais sa sauve-garde est le doHte. 11 est toujours si décent de paraître ignorer ce qu'on ne sait pas ?
Al'^anl du discernement, il serait injuste d'imputer à l'histoire les erreurs où elle est in-
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duite par l'importante gravité destémm^àges et àes indices : Ton sait bien que le plus souvent , soit dans rintérieur des conseils , soit dans le tumulte des armes , soit dans le labyrinthe des intrigues de cour> soitau fond de l'ame des honimes, ' en observant même avec soin les ressorts des évéDemeots, elle ne peut guère acquérir une certitude infaillible : si dans le calcul des probabilités ,* dans l'examen des vraisemblances , elle a choisi du moins le plus <ax>jable des possibles , elle a fait tout ce qu'on peut attendre dé la prudence humaine en faveur de la vérité- Mais il est des erreuiis qu'aucune apf>arence de vérité n'excuse; et que i histoire oe laisse pas de recueillir et de perpétuer. Tite-Live pouvait avoir à respecter l'opiDion publique sur les augures et les présages , et sur quelques vieuxcontes qu'elte avait consacrés , «mime le bouclier tombé du Ciei> l'aventure de O>rvinos, le rasoir de Tarquin , la ceinture de la Vestale ; Tacite avait . aussi quelque raison de ne pas décrier les miracles de Vespssien et les oracles de Sérapisj raaiS' qui l'obligeait, sous Nerva, de croire au devin de Tibère, H «nx leçons qu'il en Avait reçues, dans l'art de prévwr l'avenir? Qui <^ligeait Plutarque , sous Trajan , de croire aux songes de Sylla etÀ l'horoscope de PyiWhus?-qui l'obligeait de croire que les têtes des bceufs qu« Pyrrhus venait d'immoler, aprësavoir étécoapées, avaient tiré la lanfgue et avainrt léché Hear propre sangj
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48 ÉLéMBMTS
qui l'obligeait de croire que des corbeaux étaieïit tombés des nues, par ta commotion de l'air, aux acclamations de la Grèce assemblée , dans le moment que Flaminius lui annonça la liberté? qui l'obligeait de croire au courage surnaturel de cet enlànt de Sparte qui s'était laissé ronger le ventre par un petit renard, sans. le lâcher, ni jeter un seul cri? etc. , etc.
Nos bons historiens modernes ont eu moins de respect pour la chronique merveilleuse ; et cela vient de ce que les forces de la nature etleurs limites sent mieux connues : cela vient aussi de ce quel'Aûlofn?jChezles anciens, était en même temps religieuse et politique; au lieu que.parmi nous, lors même que des fanatiques ou des fourbes ont prétendu associer les choses saintes et-Ies profanes , impliquer Dieu dans leurs querelles , l'attacher à leurs factions , s'en foire un allié , l'engager dans leurs guerres et chacun sous ses étendards , en un mot, le rendre complice de leurs passions et de leurs crimes , une saine philosophie est parvenue à démêler les intérêts db Ciel d'avec ceux de la terre ; et l'histoire a , pour ainsi dire, justifié la Providence, enréduisant les hommes à n'accuser qu'eux-mêmes des maux qu'ils se sont faits entre eux.
Quanta la vaoilé des origines fabuleuses , Vhistoire moderne s'en est guérie ; et c'est encore un de ses avantages. Les Italiens n'ont pas eu besoin de se donner des aïeux chimériques pour
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en avoir d'illustres; les autres peuples s'en sont passés. Il a suffi aux Espagnols et aux Anglais de savoir qu'autrefois la courageuse résistance des Ibères et des Bretons a long-temps fatigué les armées romaines; les Germains se sont contentés des littes d'honneur et de gloire 'que leur a conservés Tacite j les Français n'ont point appelé du témoignage de César : tous ont mis en onbli le merveilleux absurde dont se repaissaient leurs ancêtres; tous ont reconnu qu'ils avaient pris naissance dans le sein de la barbarie , qu'ils n'avaient été qu'un mélange de brigands étrangers et d'indigènes asservis ; et tous sont convenus que jusqu'au temps où la discipline les a rendus réciproquement redoutables, jusqu'au temps oii la politique a combiné et divisé leurs forces pour les égaliser et pour les contenir, leurs plus grandes révolutions ont toutes eu la même cause : savoir , que , dans les climats les plus rudes, la nature ayant commencé par endurcir les hommes à la (atigue et au danger, par les rendre robustes , patients, courageux , elle leur a fait sentir, après, l'avantage d'un ciel plus doux et d'une terre plus fertile^ et les y a poussés en foule et par torrents. Ainsi le nord a toujours pesé, et débordé sur le midi ; ainsi les Danois, les Saxons, les Normands, lesCimbres, les Goths , les Lombards , les Vandales , ont inondé l'Europe; ainsi les Scythes ont inondé l'Asie; ainsi les Tartares ont inondé la Chine. Tout s'est
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monde on a reproché d'autre crime que le péculat, c'est-à-dire le brigandage personnel; et s'il y a rien de plus honorable que le pillage militaire et que les dépouilles des Dations portées en Lriomphe au Gapitole, et entassées dans ce gouffre qu'on appelait le trésor de Saturne, pour exprimer sans doute qu'il dévorait tout comme le temps. Voyez , lorsqu'il s'agit des dissensions da sénat et du peuple, voyez, dis-je , de quel côté se rangera Yhistoriert. Il avouera les torts des grands, le desfwtisme et l'airogaDce du sénat, ses usures , ses injustices , son avarice insatiable , son luxe , et son faste insolent, l'état de misère et d'oppression où il tenait le peuple, la mauvaise foi des promesses qu'il lui faisait pour le calmer , sa haine et ses ressentiments contre ceux qui le protégeaient ; mais il en reviendra toujours à louer, dans ce sénat même , sa constance, fa dignité, sa fermeté inébranlable à maintenir ce qu'il appellera sa grandeur et sa majesté. Les vrais Romains seront pour lui ceux des patriciens qui auront eu le plus éminemment l'esprit du corps, le despotisme arislocralique; et vous le surprendrez sans cesse à regarder comme les défenseurs , les vengeurs de la liberté, et les pères de la patrie, ceux qui en étaient les tyrans.
Dans l'histoire grecque on ne trouve pas la même déférence pour l'aristocratie; mais dans les guerres intestines que la misérable vanité de
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la préséance alluma entre ces républiques, on voit Vkistorien tout occupé de leur conduite militaire, de leurs conférences poliliqoes, de l'éloqoence de leurs députés, de rhabileté de leurs capitaines , de leurs combats , de leurs succès divers , oublier la futilité du point d'honneur qui les divise, et y attacher la même importance qu'au péril ^onX la Grèce a été menacée à l'invasion de Xerxès; sans même trouver insensée une guerre de vingt-huit ans , qui , pour de ■folles jalousies entre deux villes ambitieuses , ' vient d'épuiser desang toutes les veines de -la Grèce, et va la livrer à demi vaincue au tyran de la Macédoine, à ce Philippe qui, mieax qn'honlme du monde , savait diviser pour rédliire et corrom pre poop asservir.
Dès qu'un écrivain s'est frappé d'admiration pour un peuple ou pour un personnage illustre, il n'est rien qu'il ne lui accorde. L'enthousiaste d'Alexandre, Quinte-Gurce , ne veut-il pas faire admirer jusqu'à sa continence an milieu décent femmes qu'il menait avec lui ?
Rien de plus conséquent que les lois de hjcurgue, relativement au projet de maintenir son peuple libfe. Mais tout ce qui est juste et louable dans son objet, l'est-il dans ses mojens? Et que n'a pas loxxéV histoire dans les lois de Lycui^ue. Plutarque ne vante-t-^l pas la pudeur des filles de Sparte, qui dansaient nues devant les hommes? -ne dit-il pas même que Sparte était
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le tpône de la pudeur? n'y trouve-t-il pas l'adultère merveilleusement établi , pour se donner de beaux enfaots? et n*ajoute-t-il pas qu'il était impossible qu'à Sparte il j eût des adultères ? Blâmet-il l'usage inhumain de jeter dans les fondrières les enfants délicats et faibles ? N'excuse et c'approuve-t-il pas ce qu'il y, a de plus infanie dans les mœurs, en nous disâol que, dans ieurs amours ^ les rivaux ne pensaient fu'à cfierckery en commun , les moyens de rendre la personne aimée plus vertueuse et plus aimable ? Et s'il a condamné la perfidie des Spartiates dans les massacres des Ilotes, a-t-il eu le moindre scrupule sur te dur esclavage ou ils étaient réduits? En un mot, tout ce que Lycurgue avait institué pour dénaturer l'homme, ne lui semble-t-il pas le chef-d'œuvre delà sagesse?
Combien de fois n'a-t-on pas répété qu'Alexandre, en portant la guerre dans l'Asie, n'avait fait que venger la Grèce et que la metlia en sûreté? On a pu le dire à l'égard de la Perse; mais l'Inde, qu'avait-elle fait à la Grèce? mais les Scythes , qn 'avaient-ils fait à Alexandre , quel droit ou quel besoin avait -il de les attaquer? prétendait-il régner du Nil au Taoaïs , du Tanaïs au Gange? Et n'est-ce pas du moins une ambitipn insensée, comme une bonne fenune le di* sait (^ Philippe, que l'ambition d'eovabir ce que l'on ne peut gouverûer? h'histoire reproche à Àl^yandre le meurtre de son favori^ mais lui re-
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(M^che-t-eUe d'avoir versé le sang de lanl de nations paisibles qu'il fit ^Di^er à plaisir, pour se faire louer des sophistes d'Athènes, el faire dire à Lacédémone , Puisque Alexandre veut êtiv Dieu, (ju' il soit Dieu?
Cependant l'oD conçoit comment, dans an homme extraordinaire, le génie des grandes choses , l'audace , la valeur, la constance dans les travaux , en un mot, cette force d'ame qui justifie en quelque sorte l'ambition de dominer, ont pu en imposer à des historiens susceptibles d'enthousiasme; et dans Quihte-Curce on' pardonne à l'illusion qu'il s'est faite sur son héros : comme elle était sans intérêt, elle est exempte du soupçon de bassesse ; il a manqué de philosophie , et ' non pas de sincérité. Mais qui condamnait Yelléius Paterculus à ta plus lâche prostitution où puisse être réduit le plus vil des esclaves! C'est lui qui nous a dit, Semper niag'nœ fortunœ cornes est aduiatio ; et il semble avoir voulu le prouver par son exemple, en rampant aux pieds de Tibère. Encore Tibère , ce monstrueux Protée , par la diversité de ses mœurs et de sa conduite, et par le mélange imposant de quelques grandes qualités parmi des vices détestables, donnait-il prise à la flatterie ; mais qud prétexte p^ut-elle avoir lorsqu'elle veui trouva: de l'héroïsme dans un orgueil sans courage , et dans une arrogance oisive et molle qui ne fait qu'ordonner le crime et le malheur? Jamais un despote indolent, qui
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du seia de ses voluptés envoie à ses voisins l'effroi , la désolation , le ravage , devrait-il entendre l'histoire dire de lui qu'il a dompté des nations , remporté des victoires? La valeur de ses troupes , l'habileté de ses généraux , quelques milliers d'hommes de plus, qui, du côté de l'ennemi, ont péri dans ime campagne-, quelques champs dévastés et inondés de sang, dont il est resté possesseur jusqu'au premier revers : voilà les titres de sa gloire ; et des guerres injustes , qui ont ruiné ses peuples , lui ont obtenu la même place que si , au péril de sa vie et au mépris de son repos, il avait pris et porté les armes pour" le salut de son pays.
Ainsi , sans se croire coupable d'adulation , et seulement séduite et entraînée par l'opinion dominante et par l'ivresse populaire, l'histoire n'a presque jamais apprécié ni les faits ni les hommes à leur juste valeur.
Il y a cependant quelque chose de plus vil et de plus lâche que l'adulation dans un écrivain : c'est la calomnie ; et les historiens animés de l'esprit de parti n'en ont été presque jamais exempts. Soit passion , soit complaisance, loin de se faire un scrupule , une honte de noircir ou la secte ou la faction contraire , ils semblent s'en faire un dévoir. Louis XIV avait pu mériter l'aversion des protestants ; mais les historiens protestants se sont déshonorés en outrageant Louis XIV- Je m'étonne comment des nations généreuses ont applaudi à
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la bassesse des écrÏTains qui , pour leur plaire , ' se sont faits calomniateurs. On pardonne l'injure aux malheureux en qui Toppression et la souffrance ont exalté les haines et les ressedhments- ; mais que les oppresseurs eux-mêmes calomnient les opprimés , que le despotisme , indigné d'une résislance légitime,s'en venge en outrageant ceux qu'il n'aura pu asservir; c'est un genre d'indignité que les anciens ne connaissaient paç. Le fana* tisnie national en est l'excuse dans la populace ; rien ne peut l'excuser dans un A/iior/en. La situation de son ame est le calme et la liberté.
Celui-là seul est donc impartial, dont on ne peut deviner , en lisant , quels étaient son pays , sa religion , son état ; s'il était Grec , ou Romain, ou Samnite, Français, Anglais, ou Américain; s'il était de l'ordre des sénateurs , ou du collège des pontifes, ou de la classe des plébéiens; s'il tenait pour l'oligarchie , ou pour le gouvernement populaire ; celui enfin qui , ne laissant voir l'esprit et l'intérêt d'aucun corps ni d'aucune secte , paraît n'avoir d'autre parti que le parti de la vérité.
Mais si l'on exige de l'histoire un désintéressement absolu, une impartialité constante , de quel sentiment sera-t>«lle animée? Demanderais-je à l'écrivain une tranquille et froide indilTérence entre le crime et la vertu , une insensibilité stupide pour , des actions ou des événements qui décident du sort des peuples ? Non , certes , et
un historien apathique me semble un homme déoaturé : mais l'intérêt dout il doit élre ému n'est ni celui de la vanité d'un sénat ou d'un souverain , ni celui des prospérités et de la grandeur d'un empire, ni exclusivement celui de sa patrie ; mais celui de l'humanité, de l'innocence, de la faiblesse , de la vertu dans le malheur , de ses semblables , quels qu'ils soient et quelque pays qu'il habitent , lorsqu'ils souffrent des maux qu'ils n'ont point mérités. Ce n'est pas que je voulnsse voir dans Vltistorien les émotions , les passions de l'orateur ou du poète ; tout , dans ses sentiments comme dans son lan^ge, doit être grave et modéré ; mais il est une manière d'être affecté qui convient à son caractère , et qui ellemême en constitue la décence el la dignité. Tout lecteur qui n'a point perdu le sentiment de la droiture et de l'équité naturelle ne peut souffrir qu'un historien décrive froidement des proscriptions et des massacres; encore moins peut-il le voir sans indignation , abjurer le nom d'homhie pour n'être plu^ que ce qu'on appelle patriote ou républicain. Il n'est rien qu'on ne doive à .son pays , excepté son aveu pour des actions injustes ; et s'il est honteux d'y donner son consentement , à plus forte raisott l'est-il d'y prostituer des éloges. Le crime national , comme le crime personnel , doit être crime sous la plume comme soua les yeux de l'homme de bien. S'il manque de courage > il peut ne pas écrire ; mais
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s'il écril, aucun devoir ne peut le forcer à trahir la vérité , la nature et son a*tae ; et ce qui constitue l'iatégrité, la sincérité et la dignité de l'histoire , contribue aussi naturellement à rendre intéressante la véritéqu'elle transmet.
On peut distinguer, dans V histoire , un intérêt d'instruction et un intérêt d'affection. Quanta l'instruction , il n'est pas difficile , soit dans les , faits , soit dans les hommes , de discerner ce que Vhistoire doit prendre soin de recueillir ; il suffit de se demander quels sont, parmi les événements et lesexemplesdu passé, ceux qui peuvent être pour l'avenirdes avis salutaires ou de sages leçons.
Ce qui, d'un siècle à l!âulre, peut instruire les hommes, ce sont d'abord les diversités de l'espèce humaine .elle-même , si bizarrement variée et dans son naturel et dans les accidents qui l'ont modifiée : les premières agrégations; la condition primitive ; les manières de vivre , les moyens d'exister ; le mélanges des colonies avec les peuples aborigènes ; l'organisation de la société ; les difierences de génie et de caractère des peuples ; les vices et les avantages des constitutions et des formes que la société s'est données , ses mœurs, ses coutumes, ses lois , les progrès de son indus-* trie et de sa civilisation , les sources plus ou moins fécondes de sa force et de sa richesse ; ce qui a le plus coatrlbué à son accroissement et à sa décadence; les^causes des événements qui
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ont marqué sa darée et des chat)gements qu'elle a subis ; surtout le* caractère , ie génie , les talents , les vertus , les vices des hommes qui ont le plus agi et pesé sur ses destinées : tels seront , au premier coup-d*œiI , les objets d'une curiosité sériense , digne de la postérité.
Ijes- points principaux sur lesquels semble, dans tous les temps , avoir roulé le monde , sont la religion et la politique : ses premiers mobiles furent le besoin, l'inquiétude du malaise , et l'espérance d'un meilleur sort ; les fruits de sa civilisation ont été l'agriculture , le commerce , la police , la discipline , les mœurs , les lois , les arts , l'abondance , et la sûreté ; les semences de ses discordes , l'ambition , l'avariœ et l'envie ; ses fléaux , la guerre et le luxe , la superstition et le fanatisme , les dissensions domestiques , les jalousies nationales , les rivalités personnelles^ les intérêts et l'ascendam de quelques hommes extraordinaires, et la docilité stupide, l'ardeur aveuglé de la multitude à servir les passions ou d'un seul, ou d'un petit nombre. C'est donc là bien évidemment ce que le présent et l'avenir ont intérêt de savoir du passé , pour en tirer les fruits d'une expérience anticipée , et se rendre , %'il est possible , meilleurs , plus sages et plus heureux.
Bédaiteàces points principaux, Vkistoùv serait d^gée d'une multitude de détails oiseux , stériles et frivoles , que la vanité seule ou d'une
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ville, OU d'une province , ou d'un corps , ou d'une . famille , rend importants pour elle , et qui pour le reste du monde ne sont dignes que de l'oubli. Mais il est dans lès causes des événements mémorables , UD intérêt d'affection qui est comme l'ame de V histoire , et qui rapproche et réunit tous les lieux , tous les temps , tous les peuples du monde , parce qu'il les met en société de périls et de craintes , et que dans le passé il leur fait voir l'image du présent et de l'avenir. Posteri, poster! , vestra res agitur, est la devise de V histoire; c'est par ces relations et par ces ressemblances qu'elle nous rend » comme on l'a dit ,
Contemporaina de tous lei Ages ,
Et citojeos de tons Ici liens- Or si cet intérêt tient essentiellement à la nature et des faits et des hommes , il tient aussi à la manière dont les hommes sont, peints et dont les faits sont racontés. Le même événement , retracé par deux écrivains également instruits , mais inégalement doués de sensibilité , de chaleur , d'éloquence , sera stérile et froid sous la plnme de l'un , fécond et pathétique sous la plume de l'autre ; et c'est ici que se fait sentir la différence que j'ai déjà marquée entre un témoin comme Suétone et un témoin comme Tacite. L'historien, je le répète , n'est ni poète ni orateur : son style ne sera donc ni aussi coloré , ni aussi véhément que le style oratoire et que le style poé-'
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ce peu de mois, le earaclère d'un oppresseur adroit, d'un peuple avili, d'un sénat corrompu, et l'impression que cet état de Rome fait sur l'ame de l'historien^ percent d'autant plus vivement, que l'énergie de l'expression n'en est que la vérité pure..
De même, soit que Tacite nous dévoile les profondes noirceurs de l'ame de Tibère , les turpiludes d'Agrippine, la férocité de Néron ; soit qu'il nous représente la stupide insensibilité de Claude; soit qu'il nous décrive la mort {^ilosophique de Sénèque , la mort héroïque de Tbraséa, la mort plus philosophique et plus héroïque d'Otbon , ou celle de Pétrone , si singulièrement mêlée d'une indolence épicurienne et d'une constance stoïque; le vice, le crime, la vertu, leur mélange , tout dans son stjle porte le double caractère de l'objet et de l'écrivain. II semble avoir un fer brûlant pour Ûétrir le vice et le crime , et les couleurs les plus suaves pour représenter la vertu. Vojez sur un même tableau la peinture de l'ame de Domitien et de celle d'Agricola.
chacun témoignait pour la serritude; et agrandis par le nouvel état des choses , ils préféraient, à la périlleuse încertituile de leur situation passée, des biens assurés et présents. Ce changement nedéplaisait pas même aux provinces, à qui les dissensions des grands et l'aTarice des magistrats avaient rendus suspecte la domination du sénat et du peuple, et qui n'attendaient plus aucun secours des lois , que la force , la brigue , et la cupidité , araienl anéanties. ■
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Nèro tamen suhtmxà oculds , jussitque sc0lera ^ non spectavit. Prœcipua sub Domitiano miseriarvm pars erat 'videre et aspict i ^uum suspiria nostra subscribercntur ; quum denotandis tôt hominunt pallorihùs sufficèi^t sœvus ilh vultus , et rubor a quo se contra pudorem miiniebat. Tu vero^JelfX Jgricola, non tantum vitœ claritate, sed oppop-
timitate mords Si (fvis piorum manibus locus ^
si, lit sapientibus placety non cum corpore extmguuntur magnœ animœ^ placide quiescas; nosque, domum tuani, ab ir^rma desiderio et mu- Uebribus iamentis ad contemplationem virlutum tuarum voces, quas neque lugeri neque plangi Jàsest... JdJïUœ uxorique prœceperim , sicpatris,. ^sic mariti memoriam venerari ut omnia facta di- ' claque ejus secimi revolvant, famamqUe ac Jiguram animi magis quant corporis complectantur... Forma mentis eeterna , quant tenere et exprimera , non per aliénant materiam et aiiem, sed tuis ipse moribus possis. Quidquid ex Agricola aniavimus , quidquid mirait suinus j manet, mansummque est in éinimis hominum, in œtentùate temporump fama rerum (i).
(i) n Néron du moins détoarnaît les yeux. II ordannstt le crime; il ne le regardait pas. Sous Domitfen, un surcroît de supplice pour ies mourants était de le voir et d'en Ctra TUS; 11 tenait registredenossoupîrs'.elpour épier et noter tant de malheureux, il sufflcait de ce visage atroce ,>que sa rougeur prémunissait contre celle ^e la pudeur. , «Vous, Agricola, tous aT«i été heureux et par l'éclat de ilàn. Je Lillér. III. 5
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Ce se fut pas sans de lents progrès que l'histoire ancienne parvint à ce de^ré de perfection înùnitable. Les pr^ières annales des Romains q'étaient qu'un registre publie, où étaient iosci>its« sans aucun art, les éTénements de l'année. C'est d'après ce modèle qu'écrivirent VhiS' toire Fabius Pictor, et Pison (i). Il en avait été de mâme parmi les Grecs; et c'était ainsi que Pbérécide . Hellanicus , Acufilas avaient écrit. Maiii au lieu que dans Borné, jusqu'au temps
TOire Tie , el par une mort qui tous a épargné le spectacle de tant de maux. S'il est un asSe pour les mSnes; si* comme le disent les sa^es , lea giantles âmes ne sont pas éteintes au même instant que périssent les corps, homme juste, repuset en paix; et nous, votre famille , enseigneinous k TOUS regretter sans faiblesse , et à cesser de vaines plaintes, en contemplant ces rares lertui qui nous déreodent de 4'Oim pleurer. Ce que vous doirent aujourd'hui el TOtie fiUe et votre épouse, c'est de conserver si présente et de révérer si teodremeot la mémoire d'un père et d'un époux, qu'elles soient sans cesse occupées de ses actions et de ses paroles; c'est d'embrasser plutôt l'image de son ame , que celle de son corps. L'ame est douée d'une forme tmmorteile que nul objet matériel, nul art étranger ne peut rendre ; et la vâlre a pu seule se peindre dans vos moeurs. Tout oe que nous avons aimé, t«ut ce que nous avORS admiré dans Agricola, nous reste , et revivra sans oeese dans J'ùternité des temps «t dans la mémoire des homaMs.'
( 1 J Hane îimiUtudinem scri^ndi mtUti ^ecXtà lunt , qui sine uUis oraamenUt nwnumenia solumtemf>onun,/tomi~ num , loconun, gejlanimqite rerum relitfiu^naU. (Cic. de Or.l. a.)
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de.Salluste, l'histoire fut réduite à cette sécheresse, à cette nudité d'expression, où l'écrivain ne recherchait pour toute gloire que la, brièveté et la clarté (i); dans la Grèce, elle avait de bonne heure formé son génie et son style aux écoles de l'éloquence et à celles de la philosophie : c'était de là qu'était sorti cet Hérodote , dont l'élocution ravissait Cicéron lui-même ; ce Thucydide , qui , dans l'art de parler , passa de loin , dit-il , tous ses rivaux. ; dont le style est si plein de choses , que le nombre des pensées y égale presque le nombre de paroles , et qui réunit tant de précision avec tant de justesse, que l'on ne sait si c'est l'expression qui orne la pensée , ou la pensée l'expression (3). De la même école sortirent Ephcve et Théopompe , deux hommes de génie, tous deux disciples d'Isocrate. Enfin parut > ajoute Gcéron , le digne élève de So(*ate , le prince des historiens , Xénophon (3).
Le premier des Latins qui appliqua l'éloquence à l'histoire, ce fut Salluste. Tite-Live l'y déploya,
(1) Elduminieliigaturquiddicimt, unam dioentUlaudem putant esse , breviUUem. (De Or. 1. a.)
(a) Qui ita creber rerumfrcquenda , ut verborum pro/te numemm sententiarum numéro consequatur ; ita porro verhis aptus et pressus , ut nescias utrum res oralione , an verùa sentenliis illastrentur. ( Ibid. )
(3) Deinde etiam a philos(^hia profectus princeps Xe- Hophon, socFoticui ille. (Itid.J
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et avec autant de magnificence que Thacjdide et XénophoD lui-méaie, mais , comme eux , avec la réserve convenable au témoin des temps. Dans ses récits comme dans ses harangues , il est toujonrs près des limites qui doivent séparer J'Aûtort'en de l'oraleur et du poète, mais il ne les passe jamais ; et pour le charme et la dignité du sljle de l'histoire j pour le degré d'élévation et de couleur qui lui convient, l'ampleur, la pompe et l'harmonie dont il est susceptible , je ne crois pas qu'il j ait de modèle ^us accompli que Tite-Live.
Mais ce n'est pas tout, ce n'est pas même assez pour l'histoire d'être éloquente : il lui est surtout recommandé d'être philosophique; et pour ce dernier caractère , que j'appellerai sa vertu , rieo n'est comparable à Tacite. Plus pressé, plu» concis, plus vigoureux que Tite-Live du côté de l'expression , il est aussi , du côté des pensées ; plus énei^ique et plus profond ; et du côté des moeurs , plus grave et plus austère. Qu'un peintre , d'après leur génie , essaie de se figurer et de nous peindre leur image , il va donner à Tile-Live un air calme et majestueux , mais à Tacite un air mélancolique , mêlé de sensibilité , de sévérité , de bonté.
« Qu'on ne compare pas^ dit-il, nos annales avec ces anciennes histoires de la république romaine. Là, des guerres et des travaux immenses, des rois vaincus et captifs; et au dedans, des
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dissensions des consuls avec les tribuns, des loi,s pour le partage des. terres, ou pour assurer l'abondiiDce, les débals des grands et du peuple', Sont décrits avec liberté. Ici c'est un travail obs^ <;ur et resserré dans des bprDes étroites. » Et cependant c'est cette obscurité d'une paix triste et sombre , inlérieuremeDl troublée par la fermentation de tous les vices et de toutes les passions d'une foule de mauvais princes , environnés d'une cour dépravée , c'est là le grand intérêt de Tacite. Son Histoire même, où il annonce de si tragiques événements- (i), n'est pas aussi atlacJi»nte que ses Annales, par la raison que dans celles-ci ce sont les hommes encore plus que les choses qu'il creuse et qu'il approfondit. Avec quels traits il peint la violenee et l'atrocité de ce Mélellus, l'accusateur de ThraséaTquel charme il prêle à
(i) Opus agg^vdior opiimim casibus, attnx prteliis , discors seditionibus , ipsa etiam pace sœvum : quatuor prin~ cipesjèrro inlerempti, Iria bella civilia , plura externa, ac plerumque proxima,,. Italla novis cladibus , velpostlongorum sœculorum sérient repetitis , afflicla : liaustœ aut obrulte urbes ,Jecundtsstma Campanile ora, ei urbs incendiis vastala, consumptis antiquissimis deluhris , ipso Capitolio manibus civiumincenso : pollutœ.cwrimonitB : magna^ aduUeria : plénum exiliis mare , infesti cœdibus scopuU : atrocius in urbe sisvitum : nobUitas , opr.s , omissï gestiqiie honores pro r.rimine, et ob virlutes certissimum exiUum ; nec minus prœmia delatorum invisa quani scelera... odio et lerrore comtpii in dominos servi , in patronos Uberti , et qmhus deiereU inimicus , pen-amicQS (^preisi. (Hist. \n. i.)'
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l'éloquence de la fille de Séraims ! comme il est toujonps l'ami ardent de la vertu , l'ami tendre de l'innocence dans le malheur, et l'ennemi austère et inflexible du crime heureux !
Or c'est ce caractère de moralité répandu dans l'Histoire et surtout dans les Annales de Tacite , qui en fait le prix iaestimahle. Nul homme , depuis que l'on a peint le sentiment et la pensée, n'a plus profondément gravé dans ses écrits l'empreinte de son ame. C'est, selon moi, de lui qu'on doit apprendre à quel degré'de chaleur et d'intérêt le style de Vhistohv peut être poussé , sans rien perdre de son impartialité , et sans rien ôter à récrivain de son intégrité de juge. Dans ses harangues , nulle emphase ; dans ses portraits , imUe manière; dans ses descriptions, nul apj^reil ; dans ses réOexions , même les plus profondes, nulle ostentation de pensée; dans ses expressions les plus hardies et les plus énei^ques, nulle contention, mil effort : partout la vérité sans fard , et toujours ce qu'un témoin altenlif et sévère , un observateur sérieux et pénétrant a vu de plus caché dans le fond de l'ame des hommes, lorsque les situations et les événements lui en ont révélé le secret. Lisez le règne de Tibère , ou celui de Néron ; ces deux terribles et longues tragédies, dont Rome est le théâtre , et où Tacite a porté si loin l'art d'émouvoir : l'éloquence artificielle, le soin d'orner et d'agrandir n'y entre pour rien. Mais en même
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temps qu'ilest impossible d'y apercevoir un trait exagéré- ou superflu , il est impossible d*y désirer un> trait sensible et intéressant qu'il ait oianqué , on qu'il ait affaibli.
Je suis cependant très éloigné de vouloir que l'histoire n*ait qu'un modèle, ou que le méme- Hoit toujours préférable ; et je ccuumence par distinguer deux hypothèses qui demandent deux manières très différentes : Tune , où l'historien suppose des lecteurs qui ne savent rien de ce qu'on va leur raconter ; et l'autre , qui suppose des lecteurs vaguement , confusément instruits des érénemeots qu'on rappelle. A la première doit s'appliquer la méthode que Cicéron (i)-no«s'ttatc pour Vhistoire développée ; c'est la manière de Tite-Live :. à la seconde , il convient de sen«r le tissu- des événements , d'approfondir au-, lieu d'étendre ; c'est la manière de Tacite. Que tous les historiens fomains eussent péri dans un iucendie , et que Tite-Live lui seul eut été conservé , nous aùnoos su l'histoire romaine. Mais .
(1) /n rébus maints memoriaque dignîs , consilia primlim, deinde acta^ posleaeventits exspectantur : etdè.consilio signi^cttri quid jcriptor proèel ; et in rébus gestis declamri , non lolum tfuid adum aut dictum sit , sed etiam <juo modo i et quum de everUu dicatur, ut causw expUcenlur omnes , velcatus, vel tapienttm , vel tenierilatù ; kominumque ipaorum non solum res gestœ , sed etiam qui fama ac nomine excellant, de cujusçue vita atque natura. (De«r-l-a-)
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qu'uo éciirain comme Tadie nous fût resté seul à la place de Tite-Live ; ces faits iodiqaés d'un senl trait ; ces détails si rapidemeot , si InièTement accumulés , seraient à chaque instant des énigmes inexplicables.
Lesljlei si jel'ose dire, sobstantielet condensé, qui convient à des faits déjà connus , et où la pensée aide à la lettre , n'est donc pas celui qui convient à des récits dont le fond , les détails , les circonstances , tout est nouveau. ^
Deux autres hypollièses , relatives aux temps , peuvent encore exiger de l'Aù/mre plus ou moins de détails ; ce sont les points de perspective que les écrivains se proposent. Plus la postérité pour laquelle on écrit est reculée , plus l'intérêt des détails diminue ; et si , à chaque trait , l'historien se demande , qu'importe à l'avenir, à un avenir éloigné ? le volume des faits qu'il aura recueillis , se réduira souvent à peu de chose. Il n'y a que les peuples célèbres et les hommes vraiment illustres , dont les particularités domestiques soient intéressantes encore à une certaine distance. Mais ce qui pour une postérité éloignée n'a rien de curieux , le temps auquel on touche , le pays où . l'on est peut désirer de le savoir. C'est là , pour le discernement et pour le choix de l'écrivain , l'une des grandes difficultés. 11 est presque assuré d'être prolixe à l'égard des siècles à venir , s'il acxorde au sien les détails qu'il a droit de lui demander ; et s'il néglige ces délails, il s'expose
DE LITTÉRATVRB. . • yS
au reproche Je n'avoir pas rempli sa tâche; car ces détails ne sont pas tous frivoles , et la proximité des temps peut leur donner une influence et de rapports d'utilité qui les rendent indispensables.
h'historien qui ne s'occupera tjue de sa propre gloire , évitera aisément cet écueil en choisissant parmi les siècles écoulés , celui qui lui présente le plus de sommités brillantes et d'évéoemeots susceptibles d'un intérêt universel. L'histoire des révolutions aura toujours cet avantage. Mais s'il se borne, pour être utile, à raconter fidèlement ce qu'il a vu de près , on doit s^ttendre qu'en écrivant Vkistoire de son siècle , il n'aura ni la précision ni la rapidité d'un écrivain qui , dans l'éloignement, ne cherche que des points éminents à tracer , et que de grands tableaux à peindre.
Enfin , dans l'hjpothèse la plus commune, il peut arriver que le nombre des objets importants dont l'histoire est chargée ; que la difficulté de les lier ensemble , delesidistribuer, delesmêler sans les confondre ; que la difficulté plus grande encore de donner à chacun toute son étendue , sans ralentir, suspendre, intervertir le cours et l'ordre des événements; en un mot, que la complication de la machine politique oblige l'histoire à la décomposer , à se diviser elle-même en autant de parties qu'elle a d'objets divers ; et c'est ce qu'elle a fait souvent. Ainsi la guerre , les finances , le commerce , les arts , les lois., les négo{àafioi)s> ont eu leur histoire distincte; eC
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de cette division na!t la différence des styles coDveoaWe» à leur objet.
L'art militaire , la marine , réconotnie , le commerce , les lois ont une langue sévèrement exacte. Celle de la politique est j^us affilée et pins subtile : dans les affaires du cabinet elle est vague, mystérieuse et téiervée , Montaigne dirait eauiehuse. Celle des intrigues de cour est plus raf- 6née encore et plus flexible. Mais lorsque dans les factions • les troubles domestitpjes , Les révolutions , les- désastres, on a de grands caractères, à développer , de grandes passions i faire i^r, de grandes scènes à décrire ; la langue de X'histoirè devient presque celle de réloquenee ou de la poésie. Voyez, dans Tacite, l'incendiede Rome ; dans Tite-Live , le combat des Horaces et la conjuration des Gracches ; dans Flutarque , le triomphe de Paul'Émile : c'est tour-à-tour Homère ou Corneille qu'on croit entendre.
Ainsi , lors même qae l'écrivain s'impose la tâche pénible d'embrasser d'un coup d'œil tout ce qn'un siècle lu i présente d'intéressant pour l'avenir , et qu'il considère le corps politique, dont il décrit les révolutions , comme une machine dont le mouvement est le résultat d'une foule d'impulsions données par différents ressorts liés et combinés ensemble ; alors même non - seulement il n'est pas permis à son style d'être uni'forme , mais il a besoin d'être souple et varié plus que jaiAais. Une négociation , une campagne
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DE LITTÉRATURE. 7a
militaire, une intrigue de cour, une con5[Hration, un détail importaal de police ou de discipline , un code de législation , demandent un esprit et une plume différente; et l'historien , dont le génie aut-ait cette heureuse facilité à recevoir l'empreinte des-objets qui s'offriraient à sa mémoire , serait peut-être de tous les écrivains le jdus rare et le plus merveilleux dans sa perfection.
Pour en approcher autant qu'il est possible , le vrai moyen , à ce qu'il me semble , est de n'affecter aucun style , de ne jamais se tendre et se roidir , et de livrer sou esprit et son ame à l'impression des objets qui doivent successivement agir sur la pensée , modifier le sentiment , et s'approprier l'expression.
kin&iV histoire diffère d'elle-même par ses tons, ses couleurs , ses caractères différents , selon lés objets qu'elle exprime. Quelqu'un a dit que pour l'historien, le meilleur style était celui qui ressemblait à une eau limpide. Mais s^il n'a point de couleur à soi, il prendra naturellement celle de son sujet , comme le ruisseau prend la teinture du sable qui forme son lit. L'histoire politique et morale , la plus féconde en réflexions ; l'histoire des cours , la plus curieuse dans ses détails ; celle des révolutions , la plus dramatique de toutes ; l'histoire générale , ou celle d'un pays ; celle d'un empire , ou d'un règne ; des annales , ou des mémoires , demandent plus ou moins de développement ou de précision , d'ampleur ou
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yG élémeht»
de rapidité , de philosoplùe ou d'clotjuence ; et prescrire à l'historien d'avoir toi])ours dq même stjle , ce serait comme prescrire au peintre de ii*avoir jamais qu'un même pinceau.
Je n'ajouterai plus qu'une observation qui intéresse les écrivains modernes. C'est qu'on se méprend quelquefois an caractère de simfdicité et de g;ravité , qui convient en effet au style de l'histoire. Dans ce sens-là , simple et grave, signifie éluigné de toute affectation dans la manière , de toute recherche dans la parure. Mais comme en peinture, en sculpture, l'expression de la force» de la fierté , de la majesté , peut être simple , et c'est réellement lorsqu'elle a toule sa beauté , il en est de même dans l'art d'écrire. La gravité n'exclut que les mouvements passionnés. C'est dans le sourcil de Jupiter, c'est dans le regard de Neptune, que la colère est exprimée; c'est dans les traits , non dans le geste , que l'artiste fera sentir le caractère ou de Caton ou de Brutus , et la situation de leur ame , soit au moment que l'un a résolu sa mort, soit au moment que l'autre délibère d'assassiner sou ami, peut-être son père. Telle est l'expression, presque immobile, du style grave. Aucun des grands mouvements oratoires ne lui convient ; mais dans sa chaleur concentrée et retenue il a son énergie. Nulle emphase , nulle figure , nulle épilhèite ambitieuse; mais le mot propre, le plus vif et le plus pénétrant, lui communique sa vigueur. '
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Le iribuDqui vient de poignarder Messaline, paraît devant Claude au moment qu'il est à table, et lui dit qu'elle est morte. Tacite , eo traçant le tableau de celte scène , n'y ajoute rien qui marque l'impression qu'elle fait sur Inij et , sans l'énoncer , tout l'exprime. Nunttatum Claudio epidanti periisse MessaUnam, non distînctOy sua an aliéna manu: nec ille quœsivit; poposcitque . poculum , et solita convivio celebravit. Nec secutis quidem diebus, odii , gaudii , irœ , tristitiœ, illius deniqiie kumani affèctux signa dédit , non (juum lœtantes acciisatores aspiceret, non quum jilios mœrentes(i).
Le même historié» nous peint le deuil de Rome à la mort de Germanicus; et sans qu'un mot de plainte ou de regret indique la tristesse dont ce tableau l'affecte , on voit qu'il en est pénétré. Consules... etsenatus, ac magna pars populi-viam complevere ; disjecti^ et, utcuique libitum ^ fientes: obérai quippe adulalio, gnaris omnibus hetam Tiberù) Germanici mortem maie dissimulari.
(i) H Claude Êlait encore h table, lorsqu'on Tint lui annoncer qite Hessaline était morte, sans lui dire si elle avait f éri de sa propre main ou de celle d'un autre ; et il ne s'en infortna point. Il demanda à boire ; et il achevu , cooime de coutume , son repas aTec ses convives. Les jours suivants, il ne donna aucun signe de haine , ni.de joie , ni de colère, ni d'affliction, ni d'aucun sentimeat humain, soit envoyant tes accusateurs de Messaline se réjouir, soît en voyant la doitleur et les (armes de ses enfants. " "^
bGooglt:
y8 ÉLÉMENTS
Tiherius atque Augusta publico abstinuêre , mfrrius majestate sua rati, si palam lamentarentur; an ne omnium ocuUs vuàum eorum scrutantibua faki inteUigerentur...,. Dies quo relïquiœ tumulo jéugustÀ iiiferebanturj modo persilentium -vastus, modo ploratibus iTujuies : plena itHùs itinera : con* lucentespercampumMartis faces. lUk mOes cum armiSf sine insignibus magistratus, popidus pei tribus, cecidisse rempublicam, nihil spei reliquum clamitabant : promptius apertiusifue ^uartt ut meminisse imperitantium crederes. Nihil tamen Tiberium magis penetravil quam studio hominum accensa tn Agrippinamj quum decus patriae , solum AugustisaDguineoigUnicum an tiquilatis spécimen appeliarent, versiqus ad cœlum ac deos inte^am illi sobolem , ac euperstitem iaiquorum precarentur (i). Voilà le modèle du stjle grave , et toute-
(i) B Les consul», le séDat,«t la plas p-ande partie Hu
peuple, remplirent le chemioparoû le comroideTait passer, dispersés çà et là sans ordre, et pleurant tous en liberté ; cariln'y avait dans leurdouleur aucune espèce d'adulation, tont le monde étant bien instruit que la mort de Germanicus éuit agréable à Tibère, libère et LÎTie s'abstinrent de se montrer, soit qu'ils crussent indigène delà majesté de se lamenter en public, soit de peur que tant de regards pénétraots, observant leur visa^ , n'y découvrissent la fausseté d«leur affliction... Le jourque les restes de Germanicus fupeat portépdaDA le tombeau d'Auguste, on vit Ri^me, tantôt semblabla à une solitude oi* régnait un vaste silence , tantôt r«nplie de trovble et de gémissements. Toutes les rues de la ville étaient remplies; des flambeaux ^unèbreâ
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fins d'un Style si pittoresque et si haut eu couleur, que le poète avec ses hardiesses et l'orateur avec ses figures atteindraient difficilement à ce degré d'expression. Or, il me semble que ce qu'un très grand nombre d'historiens, parmi les modernes , ' ont négligé de se donner, c'est cette pécision nombreuse, cette sim^plicité énergique, cette plénitude de pensées et d'affections profondes , cetle gravité plus éloignée encore de la froideur que de l'emportement. On a écrit simplement l'Aùloirej mais trop souvent cette simplicité a été négligée , inculte et sans ooUesse. Tantôt on a voulu prendre un style développé ; il a été faible , traînant , et lâche : tantôt un style concis et serré; et il a été sec et dur ; tantôt un style abondant et pompeux ; et il a été emphatique i tantôt un style familier; et il a été rampant. Chï s'est dit que l'histoire n'était pas l'éloquence; on s'est trompé : c'est l'éloquence même, mais retenue
éclairaieDt le champ de Mars. Les soldats j étaient sous les armes, les magistrats sans les marques de leur dignité, lé peuple divisé par tribus. Tous criaient que la république était perdue , qu'il ne restait plus d'espérance ; et ces cris éclataient aussi ouvertement et aussi librement que si on eût oublié que l'on avait des maîtres. Rian cependant né pénétra si vivement Tibère que le zèle enflammé qu'on témoignait pour Agrippine : on l'appelait l'unique reste du 9an^d'\uguBte, le seul exemple des meeurs antiques; et, les yeux leirés au cid , «n Suppliait les dieux de consenrer sa race, etd« la faire iurvivre aux méchante. "
So ÉLÉMENTS
comme un coursier fougueux que le frein rédaîrait au pas, et qui, dans son allure, conserverait encore et sa vigueur et sa l>eaulé. C'est ainsi que, dans Thucydide , dans Xénophon, dansTîte- Live, dans Tacile, et parmi nous dans Bossuet et dans Voltaire , on reconnaît toujours une abondance qui se ménage, une chaleur qui se tempère, une force qui se contient et qui règle ses meuvemeots; au lieu que dans les écrivains à qui manquent le nerf et la vigueur de l'éloquence, ce qu'ils appellent sobriété dans l'expression , n'est que de l'indigence ; ce qu'ils appellent retenue, n'est souvent rien que mollesse et langueur.
Le vrai mérite du style de l'histoire sera donc de s'accommoder à son sujet et à son objet. Ces détails si intéressants dés Vies de Ptutarque seraient insoutenables dans une histoire générale de la Grèce ou de l'Italie. Cette belle simplicité des Commentaires de César aurait été de la sécheresse dans les Décades deTile-Live. La somptuosité du langage de Tite-Live aurait été du faste dans les mémoires de César. Le cardinal de Retz eût été ridicule , s'il eût pris le ton grave et sentencieux du président de Thou , ou s'il nous eût décrit la fronde, du style qui convient aux révolutions romaines.
£n un mot, dans son tissu même le plus uni, le style de l'histoire doit être simple avec dignité, et d'un naturel également éloigné de l'affectation
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DB tlTTÉRATURE. 8l
«t de la négligeoce, de l'enflure et de la bassesse; et autant il rejette ces hjperboies de Florus , lorsqu'il nous dit qae les vaisseaux d'Antoine faisaient gémir la mer et fatiguaient les,TeDts(i); «t de César , que l'Océan , plus tranquille et plus favorable, l'avait laissé passer, d'Angleterre aux bords ~de la Gaule, comme en' reconnaissant qu'il ne pouvîût lut résister (a); et de LucuUus , qu'il semblait qu'ayant fait alliance arec la mer et les tempêtes, ^itl^jr eût donné la flotte de Mithridate à combattre et à disperser (3); et de 'Camille , que l'inondation du sang gaulois avait' éteint dans Rome tous les restes de l'incendie (4): autant, dis- je, la gravité du style de l'histoire rejette ces extravagances , autant sa dignité reiiute le langage commun , le ton bourgeois, les phrases proverbiales des écrivains, qui, parmi nous, semblent avoir travesti l'histoire à dessein de la dégrader, comme dans ces expressions que Voltaire a notées : Le général poursuit sa pointe. iies ennemis Jitrent battus à plate couture. Ils
- (i) Non sine gemilu maris et laiqrevenUtrumJèrebantiir, (3) fpso quoque Ocetmo tratujuiUo magis et propitio ; quasi imparem se Jateretur.
(3) Plane quasi Lacullus , quodam cum Jîuctibus pro~ ceilisque commercio, debellandum tradidisse regem veniis viderelur.
(4) Ut omnitl incendiorum veitigia gaîUci sanguinii inundatione deleret.
Élém. de Liittr. 111. C
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8a ÉLÉMENTS
s'enfuirent à vau-de-route. Il se prêta à des pro* positions de paix, après avoir chanté victoire. Les légùms vinrent au-devoRt de Drusus par manière d'acquit. Un soldai romain se donnait à dix as par jour, corps et tune. Certes, ce n'était pas ainsi que les anciens écrivaient l'histoire: non- Beulement dans les choses les plus communes , ils s'énonçaient avec décence, mais souvent dans les grandes choses, sollicités par le besoin d'exprimer vivement un trait àg caractère , une pensée neuve et hardie , leur style s'élevait jusqu'au ton le plus haut: c'est ainsi que Tacite a peiut l'efirtà de Caligula, lorsque Tibère, que l'on croyait mourant, revint un. moment à la vie: Cœsar in silentio fixus a summa spe novissima exspeclahat. C'est ainsi qu'il a peint le deuil de Rome aux funéraUles de Germanicus : Dies modo per silentium vastus, modo ploratièus inouïes. Plutarque a de même exprimé en poète l'exlrémité où Borne était réduite à l'arrivée de Camille: Rome était dans la balance avec Vépée de Brennus; et la révolution qu'opéra son retour: il ramena Rome dans Rome.
Je ne me lasse ppint de citer ces modèles tout désespérants qu'ils me semblent ; et à commencer par moi-même, je ne cesserai de dire à ceux qui veulent , en écrivant V histoire , se rendre intéressants pour la postérité, ce qu'Horace disait aux poètes Latins en parlant des Grecs :
Nfccuma veriate manu, vénale diuma.
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DE LITTÉRATUHE. 8?
Htmke. Vhjmne sacré , dans sa sublimité , est l'expression solennelle de l'enthousiasine de tout un peuple , le concert el l'accord d'une multitude d'ames qui s'élèvent à Dieu , soit en admiration dés merveilles de la nature, soit 'en adoration des. prodiges de la grâce , soit dans un transport unanime de reconnaissance et d'amour , ou dans un mouvement de crainte , d'étonnement , et de respect.
Ainsi , dans Vhjnine , tout doit être en sentiments et en images. L'élévation en e^t le caractère: car toute» les pensées, toutes les relations en sont de l'homme au créateur; et ce. n'est pas en disant de l'Etre - Suprême , comme dans Vkjmne attribué à Orphée , qu'à son aspect les plus hautes mOTitagnss tremblent, et que les mers frissonnentdans leurs projbnds ahùnesj ce n'est pas non plus en lui disant, comme dans Vh/mne attribué à Qéanthe , P^ous voulez les biens et les maux dans les conseils de votre loij ce n'est pas , dis-je , ainsi qu'on louera FEternel : car il ne résulte de ce galimatias oriental, ni une .haute idée de sa puissance , ni une haute idée de sa justice. La goutte d'eau de l'Océan , le grain de sable des montagnes, ne sont rien en parlant de celui qui d'un souffle a.créé les mondes ; et dire de lui qu';? a voulu les biens et les mmae selon les conseils de sa loi, c'est le louer comme un flatteur peut louer un tyran.
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S^ ÉLÉMBITTS
Le sublime n'est pas dispensé d'élre raisMinahle; et le vrai sublime est celui qui est à ta fois si simple et si frappant , qu'il saisit tout d'un coup et sans peine tous les esprits. Tel doit être celui de rA777Wïe;carrA;7îineesl faite pour la maltitude; et en même temp qu'elle doit être religieuse , elle doit être morale : or elle sera l'un et l'antre , si elle donne de l'Etre -Supi'éme l'idée qu'on en doit avoir, pour l'adorer avec crainte et avec amour ; si , en Ibuant les saints , elle est la leçon la plus touchante des vertus qu'ils ont pratiquées; si , en célébrant les mystères , elle y fait voir autant de motifs d'espérance et de reconnaissance que d'objets de culte et de foi.
Les anciennes hymnes de l'église ont le mérite de la simplicité, mais n'ont que celui-là. ÏI finit en excepter quelques proses qui ont une beauté réelle , comme le Vies irœ, et le f^eni, sancte Spiritus.
Les nouvelles hymnes donnent, pour la plupart, dans l'excès contraire à la simplicité ; elles sont brillantées , ornées jusqu'au luxe, pleines d'imagination , dénuées de sentiment , et , en deux mots, élégantes et froides. Les auteurs pensaient à Horace en les composant ; c'eût été à David , et surtout à Moïse , qu'il eût fallu penser.
La fameuse hymne de Santeuil , Stupete , génies j est un amas d'antithèses qui ne répandent ni chaleur ni lumière; et le compliment à la Vierge,
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nu LtTïén ATÇ niî.
Intrarc lanclum i/HÎd f/ayeOas , Facta Dd priu* ipta umptum ?
est Spirituel , mais déplacé ; ni l'enthousiasme ^ ni la piété, n'oDt de cet esprit-là.
Lorsque Vhjmne n'est pas sublime , elle doit être onctueuse et touchante; elle doit prendre tour-à-tour le caractère de Bossuet dans ses Elé-. rations d'une ame à Dieu, ou celui de Fénélou et de François de Sales dans leurs œuvres mys- ■ tiques.
Hypebbo&b. Elle ne doit être sensihle que pour celui qui écoute , et jamais, pour celui qui parle; et c'est dans ce sens-là que Quintilien a dit qu'elle devait être e3;tra^fidem, non extra modum: toutes les fois que l'expression dit plus ■qu'on ne doit penser naturellement, elle, est finisse ; . elle est juste toutes les fois Qu'elle n'excède pas l'idée qu'on a ou qu'on peut avoir. C'est ' dans cette vérité relative que consiste la précision de Ykjrperhole même; car il n'y a point d'exception à cette règle, que chacun doit parler d'après sa pensée et peindre les choses comme il les voit. Celui qui soupirait de voir Louis XIY trop à l'étroit dans le Louvre , et qui disait pour sa raison ,
Une si (iraDde majesté
X trop |icu lie tbulc la terre,.
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le peosait-il? pouvait-il le penser? C'est la pierre de tODche de Vhyperhole. .
C'est une maxime bien vraie en fait de goût , qu'on affaiblit toujours ce qu'on exagère j mais exagérer, dans ce sens- là , veut dire , aller audelà , non de la vérité absolue , mais de la vérité relative. Celui qui exprime une chose comme il la sent n'exagère point, il rend fidèlement «jn seiitiment ou sa pensée. L'objet qu'il peint n'a pas toiis les charmes qu'il lui attribue; le malheur dont il est accablé n'est pas aussi grand qth'il se l'imagine ; le danger qui menace son ami, sa maîtresse , ce qu'il' a de plus cher , n'est ni aussi terrible, ni aussi pressant qu'il le croit: mais ce n'est pas d'après la réalité même , c'est d'après son imagination qu'il les peint ; et pour en juger d'après lui et comme lui , on se met à sa place.
Ainsi , dans l'excès de la passion , VhypeihiJe la plus insensée est elle-même l'expression de la nature et de la vérité.
LITTÉRATU RC.
Idtlle. Lorsque Despréaux a peint VidyUe comme uue bergère en habit de fête , il l'a parfaitement définie telle, que nous la concevons. Une simplicité élégante en fait le caractère ; et c'est par cette élégance, ennoblie , qu'elle se distingue de l'églogue.
Chaque genre de poésie a son hypothèse dis- ■ tincte ; et c'est ce qui en fait la différence. Or l'hjpothèse de l'églogue et celle de Vid/lle ne , sont pas la même.
Bans des temps et parmi des peuples où l'excessive inégalité des conditions' et des fortunes, n'avait pas mis encore 'entre les hommes cette différence inhumaine, à laquelle il est impossible de réfléchir sansyaltrister ; dans des climats surtout où la beauté du ciel , la fertilité de la terre, faisaient de la campagne le plus délicieux séjour ; où , d'un côté , l'heureuse ignorance des besoins du luxe, et, de l'autre, la facilité à vivre dans l'aisance avec peu de peine et de soin , rapprochaien t si fort l'état des bergers de celui des rois, que l'un touchait à l'autre; l'églogue et. l'/i/^Zfe n'avaient pas deux hypothèses différente», et ne devaient pas avoir deux noms.
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Est venu le temps où dans la poésie champétreila fallu, noo-seulemeot 'distinguer l'û/^/fe de l'églogue , mais l'une et l'autre du genre villageois.
l^s vices et les ridicules du peuple de la ville transmis au peuple des campagnes ; les astuces de riotérét , les sottises de l'amour-propre et de la vanité , les intrigues de la galanterie , les duperies réciproques , et dans tout cela les mœurs paysan nés combinées avec les mœurs bourgeoises, font le comique de Dancourt; rien ne ressemble moins à l'innocence et à la simplicité pastorale ; et les modèles de ce comique , on les rencontre à chaque pas dans les environs de Paris. '
Mais pour trouver le sujet d'une églogue , il faut aller plus loin ; encore sont-ils rares partout ; et quant aux sujets de VidjrUe , il n'en existe qu'en idée. Celles des idj&es de Gesner qui ont quelque vérité sont de simples églogues ; celles qui ont le plus de noblesse et d'élégance n'ont de modèle dans aucim pays.
Dans les idyUes de madame Deshoulières , la scène est au village ; mais la femme sensible et tendre qui parle aux fleurs , aux rn^sseauï , aux moutons , n'est pas une de nos bergères ; c'est la maîtresse du cbàtçau.
VidjUe ne peut donc être prise que dans le système fabuleux ou romanesque. Ce sont les bergers de Tempe , ou des bords du Lignon , que l'on y met en scène ; c'est le langage de VAminte,
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on dn Pastorfido, que parlent ces. bei^ers ; et dans ce système, Vidftte ason merveilleux comme ■ l'épopée; car elle est d'un temps où non-seulement les rois, mais les dieux mêmes, daignaient
vivre avec les bei^Es :
Babitanua tS quo^ue tilvai.
C'est ainsi qne YidfSej comme nous l'entendons, sans cesser d'être simple , doit être noble et élégante. '
T«lle, «iiii«U« ta son air, mais humble dans son st^le. Doit éclater sans pompe une élégante ùfylU.
Elle ne mêle point des diamants à sa parure , mais «lie a un chapeau de fleurs. Voyez Eglogue.
En peinture , Teniers a fait des scènes paysannes ; Berghem , des églogues ; le Poussin , des idjUes ; et pour exceller dans ce genre , il ne manquait à celui-ci qne de peindre les paysages comme les Breagles et le Lorrain. .
I^LUSioiT. Dans les arts d'imitation la vérité n'est rien , la vraisemblance est tout ; et nonseulement on ne leur demande pas la réalité , mais on ne veut pas même que la feinte en soit l'exacte ressemblance.
Dans la tragédie , on a très-bien observé que Villusùm n'est pas complète. 1" Elle ne peut pas l'être ; 2° elle ne doit pas l'être. Elle ne peut pas
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l'être, parce qu'il est impossible de faire pleiae^ ment ^utraction da lieu réel de la représentatioD théâtrale et de ses irrégnlarités. On a beau avoir rimagination préoccopée, les yeux avertissent qu'oD està>Paris, tandis que la scène esta Rome ; et la preuve qu'on n'oublie jamais l'acteur dans le personnage qu'il représente , c'est que dans l'instant même OÙ l'on est le plus ému , on s'écrie: Ah! que c'est hîen joué .'On sait donc que cen'estqu'un jeu :on n'applaudirait pointAuguste, c'est donc Brisard qu'on applaudit.
Mais quand , par une ressemblance parfaite , il serait possible de faire une pleine Ulusion , l'art devrait l'éviter, comme la sculpture l'évite en ne colorant pas le marbre , de peur de le rendre effrayant.
Il y a tel spectacle dont l'illusion tempérée est agréable ; et dont ' l'illusion pleine serait révoltante ou péniblement douloureuse. Combien de personnes soutiennent le meurtre de Camille ou de Zaïre, et les convulsions d'Inès empoisonnée, qui n'auraient pas la force de soutenir la vue d'une querelle sanglanteou d'une simple agonie? Il est donc hors de doute que le plaisir du spectacle tragique tient à cette réflexion tacite et confuse, qui nous avertit que ce n'est qu'une feinte , et qui par là modère l'impression de la terreur et de la pitié.
Je sais bien que l'échafaud est la tragédie de Ja populace, et que des natioos entières se sont
DE LITTÉRATURE. Ql
amasées de combats de gladiateurs ; mais cet exercice de la sensibilité serait trop violent pour des amas qu'une société douce et voluptueuse amollit, et qui demandent des plaisirs délicats comme leurs or^nes.
Ce ne sera que lorsque l'habitude de ces plaisirs en aura émoussé le goât et que les âmes seront blasées , qu'on sera obligé d'employer , comme des liqueurs fortes , des moyens violents de réveiller en elles une sensiArilité presque éteinte : et c'est peut-être ainsi que , parla continuité des jouissances et la satiété qui les suit , un -peuple poli se déprave et retourne à la bar-, barie.
Quoi qu'il en soit , il y a deux choses à distinguer dans l'imitation tragique , la vérité absolue de l'exemple , et la ressemblance imparfaite de l'imitation. Orosmane, dans la fureur de sa jalousie , tue Zaïre , et l'instant d'après se tue luimême de désespoir : voilà Vûlusion qui ne doit pas être complète. Un amonr jaloux et fiirieux peut rendre féroce et barbare un homme natu- - rellemeot bon , sensible et généreux : voilà la vérite dont rien ne nous détrompe , et dont l'impression nous reste , lors même que Villusmn a cessé.
Dans le comique , rien ne répugne à une pleine illusion; et l'impression du ridicule n'a pas besoin d'être tempérée comme celle du pathétique. Mais si dans le cgmique tuême ViUu-^
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gS ÉLÉMENTS
sùyn était complète, le spectateur , eroyaot voir la nature, oublierait l'art, et secait pmé , parla force de V illusion , derun des plaisirs Ja- spcctacl)e. Ceci est commun à tous les genres.
Le plaisir d'être ému de crainte et de pitié sur les malheurs de ses aemUables , le plaisir de rire aux d^>ais des faiblesses et des ridicules d'autrui , ne sont pas les seuls que nous eanse la scène ; celuide voir à quel degré de force et de vérité peuvent aller le génie et l'art, 'celui d'admirerdans le tableau la supériorîtéde la peinture sur le modèle, serait perdu si Vûlusion était complète : et voilà pourquoi , dans Timitation même en récit , les accessoires qui altèrent la vérité , comme la mesure deS' vers et le mélange du merveilleux » readeut l'illusion plus douce ; car nous aurions bien moins de plaisir à prendre un beau poème pour une histoire , qu'à nous souvenir confusément qiie c'est une création- du génie.
Pour mieux mtenteodre , imaginez une perspective si parfaitement peinte ^ que de loin elle vous semble être réellement , ou un morceau d'architecture , ou un paysage éloigné : tout Tagrément de l'art sera perdu pour vous dans ce moment, et vous n'en jouirez que lorsqu'en approchant , vous vous apercevrez que le pinceau vous en impose. H en est de même de toute espèce d'imitation : on veut jouir en même temps et de la nature et de l'art; on veut donc bien
DE LlTTÉRA'f URK. qS
s'apercevoir que l'art se mêle avec la nalure. Dans le comique même , il ne faut donc pas croire que la vérité de l'imitatioD en soit le mérite ratclusif , et que le meilleur .peintre de la nature soit le plus fidèle copiste : car si l'imitation était une parfaite ressemblance , il faudrait l'alté- ■ rer exprès en quelque chose, afin délaisser à l'anie Je sentiment confus de son erreur , et le plaisir secret de voir avec quelle adresse on la trompe. Il est pourtant vrai qu'on a plus à craindre de s'éloigner de la nature , que d'en approcher de trop près ; mais entre la se^vitude et la licence , il y a une liberté sage , et cette liberté consiste à se permettre de chpisir et d'embellir en imitant: c'est ce qu'a fait Molière , aussi-bien que Racine. Ni le Misanthrope, niV ^vare, ni le Tartufe j ne sont de serviles copies : dans les détails comme dans l'ensemble , dans les caractères comme dans l'intrigue , ce sont des compositions , plus àdievées qu'on n'en peut voir dans la nature : la perfection y décèle l'art , et l'on perdrait à ne pas l'y voir : pour en jouir , il feut qu'on l'aperçoive.
Mais jusqu'à quel point cette imitation peutelle être emMlie,saos que l'altération nuise à la vraisemblance et détruise l'/Z/iM/bn-^ Cela "tient beaucoup à l'opinion , à l'habitude , à l'idée que l'on a des possibles ; et la règle doit varier selon les lieux et les temps, La vérité même p'est pas toujours vraisemblable; et à moins qu'elle ne
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q4 éléments
soit très-connue, elLe n'est point atinuse si la vraisemblance n'y est pas. Dans les choses communes , il est aisé de conserver la vraisemblance ; mais dans l'extraordiDaireetle merveilleux , c'est une des plus- grandes difBcultés de l'art, p^ojvz Vraisemblance.
Quelle est cependant cette demi-ilàtsùm , cette erreur continue et sans cesse mêlée d'une réflexion qui la dément , cette façon d'être trompé et de ne l'être pas? C'est quelque chose de si étrange en apparence et de si subtil en effet , qu'on est tenté de le prendre pour un être de raison ; et pourtant rien de plus réel. Chacun de nous n'a qu'à se souvenir qu'il lui est arrivé bien souvent de dire , en même temps qu'il pleurait ou qu'il frémissait , à Mérope: Jh. ! que cela est beau ! ce n'était pas la vérité qui était belle j car il n'est pas beau qu'une femme aille tuer un jeune homme, ai qu'une mère reconnaisse son fils au moment de le poignarder. C'était donc bien de l'imitation que l'on parlait ; et pour cela , il fallait se dire à soi-même. C'est un me/isonge ; et tout en le disant, on pleurait et on frémissait.
Pour expliquer ce phénomène , on a dit que Vabision et la réflexion n'étaient pas simultanées , mais alternatives dans l'ame : subtilité gratuite ; car sans ces oscillations continuelles et rapides de l'erreur à la vérit^, leur mélange actuel s'explique, et l'on va voir qu'il est dans la natui;e.
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DE HTTEniTURE. 90
L'ame est susceptible à la fois de dliverses impressions : par exemple , lorsqu'oo eutead une belle musique, et qù'ea regardant une jolie femme, oo boit d'un .vin délicieux, ces Iroi» plaisirs sont distinctement et simultanément goûtés. Ilssenuisentppurtantrunàl'aiilre; et moins les impressions simultanées sontanalogues, moin$ le sentiment en est vif; en sorte que si elles sont contraires, le partage de la sensibilité entre elles est quelquefois si inégal , que l'une effleure à peine l'ame , tandis que l'autre s*en saisit et la pénètre profondément.
En vous promenant à la campagne , qu'un objet vous frappe et tous plonge dans la méditation , tous les autres objets que vous apercevrez passeront successivement devant vos yeux sans vous distraire. Vous les aurez vus cependant, et chacun d'eux aura laissé sa trace dans votre souvenir. Que sera-t-il donc arrivé? qu'à chaque instant l'ame aura eu deux pensées , l'une fixe et profonde , i'aulre légère et fugitive. Au contraire , je vous suppose plus légèrement occupé : l'idée qui vous suit ne laisse pas d'être continue et toujours présente ; mais l'impression accidentelle de nouveaux objets est d'autant plus vive à son tour, que la première est moins profonde.
C'est ainsi.qu'au spectacle deux pensées sont présentes à l'ame. L'une est que vous êtes venu voir représenter une fable, que le lieu réel de l'action est une salle de spectacle, quq
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tous ceux qui tous enTiroDneat vîenneDt s'amuser comme TOUS, que les persounages que tous TOjez sont des comédiens , que les colonoes du palais qu'on tous représente sont des coulisses peintes , que ces scènes touchantes ou terribles que tous applaudissez, sont un poème composé à plaisir ; tout cela est la Térlté. L'autre pensée estVUlusùyn .'.savoir, que ce palais est celui de Mérope , que la femme que tous TOyez si affligée est Mérope elle-même, que les paroles que tous entendez sont l'expression de sa dopleur. Or, de ces deux pensées , il faut que la dernière soit la dominante ; et par conséquent le soin commun du poète, de l'acteur, du décorateur, doit être de fortifier l'impression des vraisemklaDces et d'affaiblir celle des réalités. Pour cela, le moyen le plus sûr, comme le plus facile , serait de Copier fidèlement et seryilemeot la nature; et c'est là tout ce qu'on a su faire quand le goût n'était pas formé. Mais je l'ai dit souTent, je le répète encore ; la nature a mille détails qui seraient Trais, qui rendraient même l'imitation plus yraisemb'able , et qu'il faut pourtant éloigner, parce qu'ils manquent d'agrément, ou d'intérêt, ou de décence , et que nous cherchons au théâtre et dans l'imitation poétique en général une nature exquise, curieuse et intéressante.
Le secret du génie n'est donc pas d'asservir , mais d'animer son imitation : car pUiâ Viiiusion est vive et forte, plus elle agit sur î'ame,' et par
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coosémiefit lùoîns elle laisse de liberté à la réâexion et de prise à la Térité. Quelle impresbioa peuvent faire de légères invraisemblaoces sur des esprits émus, troublés d'étooDèmentet de terreur? N'avons-DOU!> pas vu denos jours Pbëdreexpîrante au milieu d'une foule de petits-maîtres? n'avons- , nous pas vu Mérope , le poignard à la main, fendre la presse de nos jeunes seigneurs , pour percer le cœur de, son fils? et 'Mérope nous faisait frémir , ^t Phèdre nous arrachait des larmes.
C'est sur ces exemples que se fondent ceux qui se moquent des bienséances et des Traisem-' blances théâtrales, : mais si , dans ces moments de ttouHe et de terreur, l'ame, trop occupée du grand intérêt de la scène, ne fait nucune attention à ses irrégularités, il j a des moments plus tranquilles , où le bon sens en est blessé; la réflexion reprend alors tout son empire, la vérité détruit l'iïiusion:.fiv V illusion, une fois détruite, ne se reproduit pas l'instant d'après avec la méâie force; et il n'y a nulle comparaison entre un spectacle où elle est soutenue, et un spectacle où à chaque instant on est trompé et détrompé.
\j* illusion , comme je l'ai dit , n'a pas besoin d'élre complète. On ne doit donc pas s'inquiéter des invraisemblances forcées , et l'on peut se permettre celles qui contribuent à donner au spectacle plus d'intérêt ou d'agrément.
Mais quoi qu'on fasse pour en imposer, il est rare que YUJusion soit trop forte : on fait donc
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bien d'être séyèif sur ce qui iotéresse la vraisein-i blaoce, el de n'accorder à l'art que les Iicence.i heureuses d'où résulte quelque beauté.
Il faut se figurer qu'il j a sans cesse , dans l'î- Mutation théâtrale , un combat entre la vérité et le Epensonge; des deux impressions ^ affaiblir celle qui doit céder , fortifier celle que l'on veut qui domine} voilà le point où se réunissent toutes ûs règles de l'art par rapport à la vraisemblance , dont V illusion est l'eff'et.
Quant aux moyens qu'on doit exclure , il en est qui rendent l'imitation trop elFravanle el horriblement vraie , comme lorsque sous l'habit de l'acteur qui doit paraître se tuer, on cache une vessie pleine de sang, et que le sang inonde le théâtre; il en est qui rendent grossièrement et bassement une nature dégoûtante, comme lorsqu'on produit sur b scène l'ivrognerie et la débascbe ; il en est qui sont pris dans, an naturel insipide et trivial, àoni l'uDÏque mérite est une plate vérité , comme lorsqu'on représente ce <^i se pes&e communément parmi le peuple. Tout cela doit être interdit à l'imitation poétique, dont le but est de plaire, non pas seulement à la multitude „ mais aux esprits les plus cultivés et aux am£S les plus sensibles :. succès qu'elle ne peut avoir qu'autant qu'elle e»t décente . ingénieuse, exquise , digne , en un mot , qu^ne raison per- ■ fectjonnée et Qo sentiment délicat enchérissent XUiusio/f.
DE LITTJillATURE. 99
Ima.ge. D'après Lon^n , on a compris sods le nom d'image tout ce qu'en poésie on appelle descriptions et tableaux. Mais en parlant du coloris du style , on attache à ce mot une idée beaucoup plus précise; et par image j on entend cette espèce de métapliore qui, pour donner de la couleur à la pensée , et rendre un objet sensible s'il ne l'est pas , on plus sensible s'il ne l'est pas assez, le peint sous des traits qui ne sont pas les siens , mais ceux d'un objet analogue.
La mort de Laocoon, dans l'Enéidâ, est tin tableau; la peinture des serpentsqui viennent l'étouffer , est une description ; Laocoon ardens est une image.
Il est bien vrai que toute description n'est pas' ' une peinture : l'anatomiste , le mécanicien déciÎTent et ne peignent pas; et c'est en faisant celte distinction que Boîleau a dit Irès-injustemeot: Virgile peint, et le Tasse décrit. Mais nous parlons ici des descriptions animées par la poésie ou par l'éloquertce. Or, dans ce sens, la description diffère do tableau , en ce que le tableau n'a qu'un moment et qu'un lieu fixe. Ainsi la description peut être- une suite de tableaux, le tableau peut être un composé à' images, Y image elle-même peut former un tableau. Mais l'image est le voile matériel d'une idée; au lieu que la desctnption et le tableau ne sont le plu^ souvent i que le miroir de l'objet même.
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iOO ÉLÉMENTS
Toute image est une métaphore; mais loute métaphore n'est pas une image. II y a àts translations de mots qui ne présentent leur nouvel objet que tel qu'il est en lui-mênne , comme , par exemple , la clef d'une voûle , le pied d'une montagne ; au lieu que l'expression qui fait image peint avec les couleurs de son premier objet la nouvelle idée à laquelle on l'attache, comme dans cette sentence d'Iphicrate , Une armée de cerfs conduite par un lion, est plus à craindre qu'une année de lions conduite par un cerj; et dans cette réponse d'Agésilas , à qui l'on demandait pourquoi Lacédémone n'avait point de murailles : Voilà (en montrant ses soldat-^) les murailles de Lacédémone.
Uimage suppose une ressemblanee , renferme une comparaison ; et de la justesse de Id comparaison dépend la clarté., la transparence de l'image. Mais la comparaison est sous-enlenduç , indiquée, ou développée: on dit d'un homme en colère , // rugit ; on. dit de même , C'est un lion ; 'qn dit encore , Telqu'tm lion altéré de sang , etc. //. rugit suppose la comparaisou ; C'est un lion, l'indique; TelquunUon, la développe.
On demandera peut - être : Quelle ressemblance peut- il y avoir entre une idée métaphysique ou un sentiment moral , et un objet matériel ?
1° Une ressemblance d'eifet dans leur manière d'agir sur l'ame. Si , par exemple , le génie d'un homme ou son éloquence débrouille dans moa
SE LTTT^nATUB B. lOI
entendement le chaos de mes pensées, en dissipe-l'obscurité, les rend distinctes et sensiUes à mon imagination , m'en fait apercevoir et saisir les rapports , je me rappelle l'effet que le soïéil, en se levant, produit sur le tableau de la • nature; je trouve qu'ils font éclore, l'un à mes yeux , l'autre à mon esprit , une foule d'objets nouveaux; et je dis d'e cegéhie créateur et fécond; qu'ilesl lumineux, comme je le dis du soleil. Lorsque je goûte de l'absynthe-, la sensation d'amer tu me- que mon ame en reçoit, lui déplaît, et lui donne , pour la même boisson ,' une répu- ^ance presque invincible : s'il arrive donc que le regret d'un bien que j'ai perdu me cause une sensation affligeante et pénible, el une forte répugnance pour ce qui peut me rappeler le souvenir de mon malheur, je dis de ce regret, qu'il est amer; et l'analogie, de l'expression avec le sentiment est fondée sur la ressemblance des affections' de l'ame'. L'effet naturel des passions est en nous bien souvent le même que celui desimpressions des^ objets du dehors : l'amour^ là colère, le désir, violent, fait sur le sang l'efffet d'une chaleur ardente; la frayeur, celui d'tin grand froid . De là toutes ces métaphores de brûler de colère y d'impatience, et d'amour j d*être glacé d'effroi, de frissonner de crainte : voilà ce que j'enleods parla ressemblance d'effet. G'estsous ce rapport que me semble aussi juste qu'ingénieuse la réponse de Marins , à qui l'on reprochait
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d'avoir , dans la guerre des Cimbres , donné 1« droit de bourgeoisie à Rome , à mille étraûgers qui s'étaient distingués. «Les lois, lui disait-on, défendent pareille chose. » Il répondit que le bruit des armes l'avait empêché d'entendre ce que disaient les lois.
2' Uae ressemblance de mouvement. On vient de voir que la première analogie des images porte sur le caractère des sensations. Celle-ci porte sur leur durée, et leur succession plus lente ou plus rapide. Si nous observons d'abord une analogie naturelle entre la progression de lieu et la pro^ gression de temps , entre l'étendue successive et l'éteodueperinanente, l'uxiepeutdoncêlrerv/nfl^ de l'autre, et le lieu nous peindra le temps. Un sourdetmuetdenaissance,pourexprimer le passé, montrait l'espace qui était derrière lui ; et l'espace qui était devant , pour exprimer l'avenir. Nous les désigDOBS à peu près de même. Les temps reculés, ^T'avance en âge. Les années s'écoulent. Quoi de plus clair et de plus juste que cette image dont se sert Montaigne , pour dire qu'il s'occupe agréablement du passé, sans s'inquiéler de l'avenir? Les ans peuvent m'entmînery niais à reculons. Cette analogie est dans la nature , parce que les objets se succèdent pour moi dans l'espace comme dians la duré&, et que ma pensée opère de même pour les concevoir dans leur ordre, soit qu'ils existent ensemble en divers lieux, ou soit que dans un mén^ lieu ils existent en divers temps.
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DE LITTÉRATU-nE. lo3
Il y a de plus ane correspondance ^naturelle entre la vitesse ou la lenteur des moÙTements du corps , et la vitesse ou la leoteor des mouvements de l'ame ; et en cela , le physique et le moral , l'intellectuel et le sensible ont une parfaite analogie entre eux, et par conséquent un rapport Datiirellemeut établi entre les idées et les images. ( Vojez Ahalogib. )
Mais souvent la facilité d'apercevoir une idée sous une image, est un effet de l'habitude, et suppose une convention. De là vient que toutes les images ne peuvent ni ne doivent être Iransplaofées d'une langue dans une autre langue; et lorsqu'on dit qu'une image ne saurait se traduire, ce n'est pas tant la disette des mots qui s'y oppose , que le défaut d'exercice dans la liaison de deux idées. Toute image tirée des coutumes étrangères, n'est reçue parmi nous que par adoption; et si les esprits n'y sont pas habitués, le rapport en sera difficile à saisir. Hospitalier ex^riiae une idée claire en français comrere en latin, dans son acception primitive : on dit. Les dieux hospitaliers, Un peuple hospitalier; mais cette idée ne nous est pas assez familière pour se présenter d'abord , à propos d'un arbre qui donne asiîé aux -voyageurs : ainsi Vumbram hospitaleni d'ïrorace, traduit à la lettre par un ombrage hospitalier, ne serait pas entendu sans le secours de la réflexion.
U arrive aussi que , dans une langue , l'opinion
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attache du ridicule ou de la bassesse à des images, qui, dans une autre langue, n'ont rifn que de .nohle et de décent. La métaphore de ces devuE beaux vers de Corneille ,
Sut lu noire* couleurs d'un lî triste tablean, 11 but p*u«r l'Ange , ou tirer le iklekn,..
n'aurait pas été soutenable chez les Romains , où Véponge était un mot sale.
Que les araignées fassent désormais leur to3e sur nos lances et sur nos boucliers j disaient les Grecs dans un chœur de tragédie. Celle image ue serait plus soufferte dans la poésie héroïque.
Les anciens se donnaient une licence que notre langue n'admet pîs ; dès qu'un même objet faisait sur les sens deux impressions simultanées, ils attribuaient indistinctement l'une à l'autre. Par exemple, ils disaient, à leur choix, un ombrage frais, ou une fraîclieur sombre ^ frigus opacuni: ils disaient trepidus Imrror, une tremblante horreur. Ils disaient d'une forêt, qu'elle était obscurcied'une noire frayeur, au lieu de dire qu'elle était effrayante par son obscurité profonde j caligantem nigra fonnidine Iticum j c'était prendre la cause pour l'elTet. ?Jous sommes plus difficiles; et ce qui pour eux était une élégance , serait pour nous un contre-sens. *
Nous n'avons pas laissé d'imiter quelquefois celte hardiesse. Racine a dit,
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Les anciens attribuaient aussi l'action même à ce qui tCen était que le sujet passif. 11 disaient , Le trait fuit de la main , Telum manu fiigît • et nous disons comme eux, Lecouppart; Laparole m'échappe. Le trait lui échappe de la main.
Telle fWta^estclaire, comme expression simple, qui s'obscurcit dès qu'on veut l'étendre. S'eni- , vrer âe louange, est une façon de parler familière: f'e/wVrerest pris là pour un terme primitif; celui qui l'entend ne soupçonne pas qu'on lui présente la lpuang« comme une liqueur ou comme un parfum. Mais si tous suivez l'image , et que TOUS disiez, Un rot s'enivre des louanges que lui ■versent les^atteurs , ou que les Jlatteurs lui font respirer , TOUS éprouverez que celui qui a reçu s'enivrer de louange sans dilEculté, sera étonné d'entendre, verser la louange, respirer ht louange^ et qu'il aura besoin de réflexion pour sentir que l'un est la suite de l'autre. La difSculté ou la lenteur de la conception vient alors de ce que le terme moyen est sous-entendu : verser et s'emvrery annonce une liqueur; dans respiivr et s'enivrer, c'est une vapeur qu'on suppose. Que la liqueur ou la vapeur soit expressément énoncée, l'analog^ie des termes devient claire et frappante par le lien -qui les unit. Un n>i s'enivre du poison de la louange que lui versent lesjlatteurs ; Un roi s'enivre du parfum de la louange que la» flatteurs lui font respirer: tout cela n'est-il pas naturel el sensible?
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L9 necUr que l'on Hrt au maître du lonneîTC , Et dont nous enivrons toas lei dieux de la lene, C'est la louange. Iris.
(La Foniin. }
Démo9thène a employé le terme mojen , lorsqu'il a dît d'Eschine : Il vomit contre moi la vieille lia de ses noirceurs; mais il s'en est dispensé , en disant de Philippe : // boit sans peine les affronts. Aujourd'hui , boire les affronts^ et vomir des mfures, sont des images reçues dans tes langues boodernes, et familières dans la nôtre.
Les langues , à les analjser avec soin , ne sont * presque toutes qu'un recueil d'images, que l'habitude a mises an rang des dénominations prîmitives , et que l'on emploie sans s'en apercevoir. Qaem Çusum) nécessitas genuil , inopia coacta et angustiis ;• post aulem delectatio jucunditasque celebravit. ( Cic. ) Il j en a de si hardies , que Isspoctesn'oseraient tes risquer, si elles n'étaient pas reçues. Les philosophes en usent eux-mêmes comme d« termes abstraits : perception, réflexion, attention, induction, tout cela est pris de la matière. On dit suspendre , précipiter son Jugement , haloHoer les opinions , les recueillir, etc. On dit que-ràmc séèève, mue les idées s'étendent , que Ingénia étincelle, que Dieu -vole sur les ailes des vents, qu'il hahite en lui-même, que son souffle anime la matière , que se veijc commande eu néant. Tout cela est familier, non>seulement à la philosophie la pins exacte, mais à la théologie la plus austère. Ainsi, à l'exception de quel-
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qnes termes abstraits, le plus souvent. confus et vagues > tous les signes de nos idées SQot emprqntés des objets sensibles. Il n'y a donc , pour l'emploi desimages usitées, d'autres niéqagemenls à garder que les convenances du style.
II est des images qutil £aut laisser au peuple ; il en est qu'il faut réserver au langage héroïque ; il -en est dé communes à tous les styles et à tous les tons. Mais c'est au goât formé par l'usage à distinguer ces nuances.
Quant au choix des fVnag-e^ rarement employées, ou nouvellement introduites dans une langue , il faut y appiKler beaucoup plus de. cÂrconspection et de sévérité. Que les images reçues ne soient point exactes; que l'on dise de l'esprit, ffa'ilest solide; de la pensée , qu'e//e est hardie; de l'atlention , qu'elle est prtifonde ; celui qui emploie ces images n'en garantit pas la justesse : et si on lui demande pourquoi il attribue la solidité à ce qu'il appelle un soujfle ( spirit,us ) , la hardiesse' à l'action depeser {pensarej , la profondeur à la direction du mouvemenl (^ tertdere ad ) , cW tel est le sens primitif d'esprit , de pensée , et d'attention ; il n'a qu'un mot à répondre : o Gela est reçu ; je parle ma langue ».
Mais s'il emploie de noevelle» images, on a droit d'exiger de lui qu'elles soientjusies, claires, sensibles , et d'acccwd avec elles-mêmes. C'est à quoi les écrivains , même les fbts attentifs , ont manqué plus d'une'fbis.
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loS ÉLBHEItTS
Je viens de lire dans Rrumoj , que la comédie grecque , dans son. troisième âge , cessa d'être
une Mé^re, et devint qiîoi? un mw-o/r. Quelle
analot^e y a-t-ll entre un miroir et une Mégère?
Il y a des images qui , sans être précisément fausses, n'ont pas celle térilé sensible qui doit nous saisir au premier coup d'œil. Vous représentez-vous un jour vaste par le silence, dies per silentium vûstus F 11 est vrai que , le jour des funérailles de Germaaicus, Borne dut être cbangéeenune vaste soUlude, par le silence qui régnait dans ses murs; mais après avoir développé la pensée de Tacite, on ne saisît point encore son image.
La Fontaine semble l'avoir prise dans Tacite :
Craignez le fond dea bois et leur viste sileiice>
Mais ici V image est claire et juste : on se transporte au milieu d'une solitude immense , oA le silence règpe au loin; et silence vaste ^ qui paraît hardi, est beaucoup plus sensible que silenceprofond, qui est devenu si familier.
Tacite lui-même a dit ailleurs , silentium vas' tumj et Lucaio après lui :
Camr, xUicilo per varia liientia gruta, fixjamulis audenda parai.
Trad uisez, Tîbi rident œquora pontiAe Ijucrèee : La mer prend une face riante, est une façon de parler \Vei claire en elle-même , et qui cependant
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DE LITTÉRATURE. lOQ
De peÎD^ rien. La mer est paisible, mais elle ne rit point; et dans aucune langue lident ne peut s» traduire, à moins qu'on ne change \ima^. Il n'en est pas de même de la suivante :
Tibi dtdala teUat
Suimiitit flores.
Distinguons cependant une i'nw^confused'une image vague. 0;lle-cipeut être claire, quoique indéfinie : l'étendue, Vélévation, \i proforuîeur, sont des termes vagues, mais clairs : il faut mâme bien se garder de déterminer certaines expressions dont le vague fait toute la force. Omnîa pontmerat, Tout n'était qu'un Océan, dit Ovide en parlant du déloge : ToiU était Dieu, excepté Dieu ménie, dit fiossuet en parlant, des siècles d'idolâtrie; Je iw vois le tout de rien, dit Montaigne ; et Lucrèce , pour exprimer la grandeur du système d'Epieure :
Procatit longe flammanlia maenla mundi,
^lijia omit» îmmensam peragravit intnu anijnoqiit. ^
Du monde il a franchi la barrière enflammée,
Et son ome a d'un vol parcouru l'infini.
N'oublions pas cet effrayant tableau que fait le P. Là Rue du pécheur après sa mort : Environné de î'çtemilé^ et n'ajant que son péché entre son Dieu et lui. N'oublions pas non plus cette réponse d'un moine de la Trape, à qui l'on demandait ce qu'il avait fait là depuis quarante ans qu'ily était. Cogitavidiesantitjuos , et aimos œter-
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IIO ÉLÉMENTS
ans in mente habui. Ccst le vague et l'immen'sité de ces images qui en lait la forœ et la sablîmité.
Pour s*assu]*ep de la justesse et de la clarté d'une image en elle-même, il faut se demander en écrivant, Que fais -je de mon idée? une colonne? un fleuve? une plante? L'image ne doit rien présenter qui ne convienne à la ptanle, à U colonne , au fleuve , etc. La règle est simple , sàre et facile; rien n'est plus commun cependant que dé la voir négliger, et surtout par les commençants qui n'ont pas Ëùt de leur langue une étude philosophique.
L'analogie de Xtmage avec l'idée exige encore plus d'attention que la justesse de IVmti^ en ellemême , comme étant plus difScîle à saisir. J'ai dit que toute image suppose une ressemblance, ainsi que toute comparaison ; mais la comparaison développe les rapports , V image ne fait que les indiquer : il faut donc que Vimage soit au moins aussi juste que la comparaison peut Têlre ; quelquefois même la justesse n'y suffît pas, si le rapport est trop éloigné , ou s'il n'est pas assez connu. Les Grecs appelaient le poète Alcée la (}iieue du lù>n, pour exprimet que c'était lui qui les animait aux combats ; et quoique , dans le même sens et par la même allusion , nous disions, se hatU-e lesjlancs, la queue du lion ne réveillerait pas en nous la même idée. Mais que le bouclier Jût la Coupe àe Mars , cette image de
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DE HTTERATURE. 111
la discipline est inintelligible pour nous. U image qui ne s'applique pas exactement à l'idée qu'elle enveloppe , l'obscurcit au Heoi de la rendre^sensible : il faut que le voile ne fasse aucun pli , ûu que du moins, pour parler le langage des peintres, le nu soit bien ressenti sous la draperie.
Après la justesse et la clarté de Y image , je place Ja vivacité. L'effet que l'on se propose étant d'affecter Timaginalion , les traits qui l'affectent le plus doivent avoir la préférence.
Tous les sens contribuent proportionnellement au langage figuré. Nous disons le coloris des idées , la voix des remords , la dureté de tame j la douceur du caractère , Y odeur de la honné renommée. Mais les objets de la vue, |^us clairs , plus vifs, et plus distincts, ont l'avantage de se graver plus avant dans la mémoire , et de se retracer plus facilement. La vue est par excellence le sens de l'imagination ; et les objets qui se communîtpielit à l'ame par l'entremise des yeux , vont s'y peindre comme dans un miroir : aussi la vue est-elle celui de fous les sens qui enrichit le plus le langage poétique. Après la vue, c'est le toucher; après le toucher, c'est l'ouïe j %près Touie, vient le goût; et l'odorat, k pltis faible de tous , fournit à peine une image entre mille. Pariai le5ob)etsdu même sens, il en est de plus vifs , de plus frappants , de plus favorables à la peinture; mais le choix en est au-dessus des règles : c'est au sentiment seul à le déterminer.
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113 ÉLÉHBHTS
Observons seulement que de tous les sens , le seul dont les dégoûts soient insoutenables à la pensée , c'est l'odorat , et que la réminiscence d'un objet fétide est la seule qui nous répugne invinciblement. Nous supportons
TIa horrible a
D'os et 4« chairs neuitrii et tïatndt doiu Ii fange;
nous ne supportons p!^
De mODtagnes de inortj prir^j (ThoDDnrt loprémei. Que la natuic force à le venger eux-tntmei , £t Jaiit Jca troncs pourris exhalent dans les vents De quoi faire la guerre au reste des vivants.
C'est peu que V image soit une expression juste, il faut encore qu'elle soit une expression naturelle , c'est-à-dire qu'elle paraisse avoir dà se présenter d'elle-même à celui qui l'emploie. Les peintres nous donnent un exemple de la propriété des images :i\s couronnent les naïades de perles et de corail ; les bergères , de fleurs ; les roénades , de pampres ; Uranie, d'étoiles , etc.
LesproductioDs, les accidents, les phénomènes de la nature diOerent suivant les climats. Il n'est pas vraisemblable que deux amants qui n'ont jamais dû voir de palmiers, en tirent l'/ma^ de leurunioa.il ne convient qu'au peupl^du Levant, ou à des esprits versés dans la poésie orientale , d'exprimer le Tap|>ert des deux extrêmes par Yimage du cèdre et de l'hjsope.
L'habitant d'un climat pluvieux compare la
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DE LITTâRATORE. n5
vue de ce qu'il aime à la vue d'un ciel sans Duages ; rhabitanl d'un climat brûlant la compare à la rosée. A la Cbine , an empereur (jtri fait la joie et le bonheur de son peuple , est semblable au veut du midi. Voyee combien sont "^ opposées l'une à l'autre leâ idées que présente Vimage d'un fleuve débordé , à un bei^er des bords du Nil, et à un berger des bords de la Loire. Il en est de même de toutes les images locales ;^et l'on .ne doit les transplanter qu'avec beaucoup de précaulioD.
Les images sont aussi plus ou moins familier res , suivant les mœurs, les opinions , les usages^ les conditions , etc. Un peuple guerrier, un peuple pasteur, un peuple matelot, ont chacun leacs images , habituelles: ils les tirent des objets qui les occupent, quiles affectent, qi^ les intéressent le plus. Unchnsseur amoureux 8»compare au cerf qu'il a blessé :
'Portant paitAut le trait dopt je suis déchiré.
Un berger , dans la même situation , se comparé aux fleurs exposées â ud vent brûlant' qui les consume: i
Floribut auitrum
(VlBClL.)
' C'est ce qu'on dtot observer avec on soin particulier dans' la poésie dramatique. Britannicus ne doit pas être écrit copime Athalie , ni Pofyeucte comme Cinna, Kussi les bons poètes n'ont-
ÉUm. lie Uttér. III. , 8
bQaoglt:
Il4 ÉLÉMENTS
Us pas. manqué de prendre la couleur des \ieai. el des temps , soit de propos délibéré , soit par sentiment et par goût , l'ima^nation remplie de leur 50 jet, l'esprit imbu de la lecture des auteurs
' qni devaient leur donner le ton. On reconnaît les prophètes dans j4tkalie , Tacite dans Britannicus, Sénèque dans Cirma , et dans Polj-eucte tout ce que le dog'me et la morale de l'Evangile 0*1 de sublime et de touchant.
C'est un heureux choix damages inusitées parmi nous , mais rendues naturelles par ces convenances , qui fait la magie du style de
. Mahomet ' et et Ahire , et qui manque ' peutêtre à celui de- Bajazet. Croirait-on que les harangues des sauvages de l'Amérique Tussent du même style que le rôle de Zamore ? En voici un exemple fr^^^Ktrrt. On propose à l'une de ceis nations de changer de demeure' ; le chef des sauvages répond : « Cette terre nous a nourris , l'on veut que nous l'abaQdbnnions ! Qu'on la fasse creuser, on trouvera daiis son sein les ossements de nos père». Faut-il donc que les ossements de, nos pères se lèvent pour nous suivre dans' upe terre étrangère ! » Vii^ile a dit de ceux qui se donnent la mort : ■
. Luceau/ue perosi
Pnfceerv aramat'
Ils ont fui U lumière 9 rejeté, leur une.
Les sauvages disent etj s6 détonant à la guerre , Je jette mon corps loin de moi.
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DB LITTERATURE. 1 lO
On a long- temps attribué les figbres du style oriental au climat; mais on a trouvé des images aussi hardies daiKS les poésies des Islandais, d^ns celles des anciens Écossais, et dans les harangues de& sauvages du Canada , tfoe dans les écrits des Persans et dea Arabes. Moins les peuples sont civilisés, plus leur langage est figuré , sensible. C'est à mesure qu'ils s'éloignent de la nature, et non pas à mesure qu'ils s'éloignent du soleil , que leurs idées se dépouillent Recette écorce dont elles étaient revêtues , comine pour tomber sous les sens.
U y i d$s phénomènes dans la nature , des opérations dans les arts , qni , quoique présents à tons les hommes , ne frappent viveipent que les yeux des philosophes ou des artistes. Ces idées , d'abord réservées au langage des- arts et des sciences, ne doivent passée dans le style «ratoire ou poétique, qu'à atesure que la lumière des sciences et des arts se répand dans la société. Le ressOTt .de la montee , la boussole, le télescope, le prisme, etc., fournissent aujourd'hui au langage faiûilier. des images aussi natutelles, aussi peu- pecherchées que celles- du miroir et de la balance. Mais il ne laut hasarder cbs translations nouvelles; qu'avec la certitude que les deux ttimes soient bien connus , el que le rappott en soit juste «t sensible.
' Le poète lui seul, comme peèle, peut employer les images de tous les temps . de tous les ■ 8. "
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Il6 ÉLÉMENTS
lieux, de toates les situations de la vie. De là vient que les morceaux épiques ou lyriques , dans lesquels le poète parle lui-même eu qualité d'homme inspiré , sont les ^os abondants , les plus variés en images. Il a cependant lui-même des ménagements à garder.
i" Les objets d'où il emprunte ses métaphores doivent être présents aux esprits cultivés.
2* S'il adopte un système , comme il y est souvent obligé , celui , par exemple , de la théologie OH celui de la mythologie , celui d'Epicure ou celui de Newton ; il se borne lui-même dans le choix des images, et s'interdit tout ce qui n'est pas analogue au système qu'il a suivi.
Quoique le Dante ait voulu figurer par l'Hélicoo , par Uranie et par le chœur des muses , ce n'est pas dans un sujet comme celui du purgatoire qu'il est décent de les invoquer.
3° Les images que Von emploie doivent être du ton général de la chose , élevées dans le noble , simples dans le familier , sublimes dans l'enthousiasm».
Si cette règle a des exceptions , elles regardent plus la comparaison que l'image: car l'image n'a pas le temps de peindre et d'ennoblir, comme l'ait la comparaison. Il faut plus d'un mot podr rendre noble et belle la ressemblance de l'irrésolution d'Enée avec le mouvement de la lumière, réfléchie par la surface de l'eau dont un vase ^st rempli.
bvGooglc
Atijut animum nanc hue ceterem , nuni: difldit iUuc , la partesque rapil variai , pertjiu omnia versât. Sicut aijua tremidfim lahris ubi lumen ahenit. Sole repereuuum , aut radianâi imagine lurus,. Omnia pervotilat laU loca: jam^ue sab aurat Erigitur, lunanique Jait lo^uearia tecti,
(VllOIL.)
4° Si le poète adopte un personnage , un caractère , son langage esf assujetti aux mêmes contenances que le style dramatique : il ne doit se servir alors , pour peindre ses sentiments et ses idées , que des images, qui sont présentes au personnage qu'il a pris.
5° Les images sont 'd autant plus frappantes, que les objets en sont plus famiUefs; et comme on écrit surtout pour son pays , le stjle poétique doit avoirnatyrellementunecouleur natale. Cette réflexion a fait dire à un homme de goût , qu'il serait à souhaiter pour la poésie française, que Paris fût un port de mer. C'est de toutes ces relations observées avec soin, que résulte l'art d'employer les images ^ et de les placer à propos.
Mais une règle plus délicate et plus difficile à prescrire, c'est l'économie et la sobriété dans la distribution des images. Si l'objet de l'idée est de ceux que l'imagination , saisit et retrace aisément et sans confusion, il n'a besoin pour la frapper que de son expression naturelle; et le coloris étranger de l'image ues:^ plus que de décoration : mais 'si Tobjet , quoique sensible par
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Il8 ÉLÉHBNTS
lui-même, ne ^e présente à l'imagination que Ëdblement, coofusément , successivement, on avec peine; X'imàge qui le peint avec force, avec éclat , et ramassé comme en un seul point , cette image vive et lumineuse éclaire et soulage l'esprit autant qu'elle embellit le style. Cest ce qui rend si admirable cette sentence de Bacon: Celui tfiU q épousé laie jèmme , et {juia mis des enfunts au jour, a doidté des otages à la jbrtune.
On conçoit sans peine les inquiétudes et les soucis dont l'ambitieux est agité ; mais combien l'idée en est plus sensible , qaaod on les voit ToUiger sous des lambris dorés , et dans les plis des rideaux de pourpre !
Kon tnim gazte , nrque coniularU &ibmovtt A'ctor mùen» tumultus Atentis , tl curai ItujMata cùvum Tecla volantes.
ta Fontaine dit, en parlant du veuvage:
Ou fait QD peu de bruit, et puiaoïiwconMle.
Mais il ajoute:
Sur les ailes du temps lu tristesse s'envole,' Le lemp ramène les plaisirs. ''
El je n'ai pas besoin de faire sentir ici'qtief agrément l'idée reçoit de l'image.
Le choc de deux masses d'air qui se repoussent dans l'atmosphère est sensible par ses effets ;
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DE LITTÉJIATURB. -ItQ
mais cet ohjet vague et confus n'affecte pas l'imagîoàtiou \comme la latte des-aquilons et du vent du midi, prœcipitem JfJricUm decertantem À^uâonibus. Celte zma^e est frappante au premier coup d'œil ; l'esprit la saisit et l'embrasse. Sénèque a critiqué \% Luctantes ventos dç Virgile : « Ce qui est enfermé, dit-il, n'est pas du yeatj ce qui ' est du vent n'est pas enfermé » : comme si l'on ne concevait pas bien nettement l'effort que fait l'air comprimé pour s'échapptir et pour s'étendre; et cet effort pouvait -il être plus sensible^ ment exprimé?
Quelle collectioD d'idées réunies et rendues sensibles dans ce demi-vers de Lucain , qui peint la douleur errante et n^uette !
et dans cette image de Rome accablée sous le poids de sa grandeur !
Itecie Roiaa firent...
et dans ce, tableau de Sénèque ! Non miror M quando impetuni capît (Deus^ speotandî niagnos ■viros coHuctantes cum alùjiia calamUate. Dieu se plait à éprouver les grands hommes par des calamités. Cette idée serait belle encore, exprimée tout simplement; mais quelle force ne lui donne pas l'image dont elle est rçvétue ! Les grands hommes et les calamités sont aux prisés ; et le spectateur du combat, c'est Dieu.
lao - ÉLÉMENTS
Quand l'ànage donoe à l'objet le caractère de beauté qu'il doit avoir, qu'elle le pare, sans le cacher, avec poût et avec décence , elle convient à tous les stjlês et s'accorde avec tous les tops. Mais pour peu qae le langage figuré s'éloigne de ces règles , il refroidit le pathétique', il énerve l'éloquence, il ôte au sentiment sa simplicité touchante , aux grâces leur ingéuuité. hesànages sont des fleurs , qui , pour être semées avec goût , demandent une main délicate et légère. Cicéron a dit que le stjle oratoire en devait être comme étoile : Transldtum , quod maxime tarufuam stellis qiàbusdam notât et iUianùuU oratkmem. (De Orat.)
La poésie elle-même perd souvent i préférer le coloris de Vintage an coloris de l'objet; et l'abbé du Bos me semble s'être mépris dans ce qu'il appelle la poésie de style , lorsqu'il l'a fait consister dans une suite continuelle à'imagea qui se succèdent rapidement. C'est le mélange du style simple avec le style figuré, qui faille charme de la poésie. Celui-ci serait tendu et fatigant, s'il était continu : c'est le défautdu style oriental.
En général, toutes lés fois que la nature est belle et touchante eo elle-même , c'est dommage de la voiler. Il faut animer ce qui manque de vie et de ipouvement; il faut rendre sensible ce qui serait confus et vague; il faut colorer, embellir ce qui n'a pas assez de couleur et d'éclat; mais il
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DE LITTÉRATURE. ] 2 |l
&ut ne rien prodiguer, et se souvenir que dans un tableau il y a des ombres et des demi-teintes ; , ci toutes les touches en étaient brillantes, il n'aurait plus aucun ejOTet.
Ce n'est pas. assez que l'idée ait besoin d'être embeUie, il faut Jqu'elle mérite de l'être. Une pensée triviale, revêtue d'une image pompeuse ou brillante, est ce qu'on appelle du Pkœhus : on croit voir une physionomie basse et èommune , ornée de fleurs et de diamants. Cela revient à ce premier principe, que V image n'est faite que pour rendre l'idée sensible. Si l'idée ne mérite pas d'être sentie , ce n'est pas la peine <le la colorer.
En observant ces deux règles , savoir, de ne jamais revêtir l'idée que pour l'embellir, et de ne jamais embellir que ce qui en mérite le soin, on évitera la profusion des images, on ne les emploiera qu'à propos : c' est-là ce qui fait la beauté du style de Bacine et de La Fontaine j il est riche et n'est point chargé : c'est Tabondance du génie que le goût ménage et répand'.
La continuation de la même image est une affectation que l'on doit éviter, . surtout dans le dramatique , où les personnages sont trop émus pour penser à suivre une allégorie. C'était le goût du siècle de Corneille, et lui-même il s'en est ressenti.
En changeant d'idée, on peut immédiatement jMisser d'une image à une autre; mais le retour du figuré au simple est indispensable si l'on s'é-
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tend sur la même idée : «ans quoi l'on serait obligé de soutenir la première image p ce qui dégénère en afiectalion; ou de présenter le même ol^et sous deux images différentes, espèce d'inconséquence qui choque le bon sens et le goât.
D y a des idées qui veulent être relevées ; il y en a qui veulent que Y image les abaisse au ton du style faBiilier. Ce grand art n'a point de l'ègles , et ne saurait se raisonner. Entendez Lucrèce parlant de Ia superstition ; comme Vim^tge qu'il eni-' ploie agrandit son idée !
Humana antt ocuioa fixde ijuum vitajacertt In terril , oppreua gravi tub religione , Qui» capul a cadi rtgionibiu oitendebat-
Voyez des idées aussi grandes présentées avec toute leur force sous les traits les plus ingénus. «Cesl le déjeûner d'un petit ver que le cœur el la vie d'un grand empereur » , dit Montaigne ; et en parlant de la guerre : « Ce Turieux monstre à tant de bras et à tant de têtes, c'est toujûuM l'bomœe foible, calamiteux et misérable; c'est une fourmilière émue. i> «L'homme est bien insensé! dit -il encore*; il ne sauroit forger un ciron, et il forge des dieux par douzaine. » Avec quelle simplicité La Fontaine a peint uoe mort tranquille !
Ou sortait de la vie ainii que d'un banquet , Remerciant son hâte et faisant son paquet.
Ce qui rend cette familiarité frappante, c'est l'étévatioo d'ame qu'elle annonce : car il Jaut
DE LITTÉKATOae. ia3
planer au-dessus des grands objets, pour les voir au rang. des petites choses; et c'est en général sur la situation de l'ame de celui qui paHe, que le poète doit se régler pour élever ou aluàsser l'image. ■
Dans tous les mouvements impétueux , comme l'enthousiasme , lapa^ion , etc. , le style s'enfle de lui-même; il se tempère ou s'affaiblit quand l'ame s'apaise ou s'épuise : ainsi , toutes les fois que la beauté du sentiment est dans le calme, VùTtage est d'autant plus belle qu'elle est plus simple et plus familière. Les exemples de cette simplicité précieuse sont rares chez les modernes ; ils sont communs chez les anciens : je ne peux trop inviter les jeunes poètes à s'en nourrir l'esprit et l'ame.
Dans l'éloquence , les images ne doivent jamais être forcées : il faut, dit Cicéron, qu'elles semblent s'être présentées,d'el|es-mémes; il porte la sévérité jusqu'à'bUmer la -voûte des deux, qui est aujourd'hui une expression commune : f^erecunda débet esse tnanslatio y ut dediicta esse m aîienum locum, nonimiisse, videalur. (De Oral.)
Quant à l'abus des images qu'on appelle Jeux de mots y cet abus consiste dans la ^ussfeté deS rapports.
Les rapports du figuré au figuré ne sont que des relations d'une image à une image, sans qoe ni l'une ni l'autre soit donnée pour l'objet réel. C^st ainsi' que l'on compare les cliaines de l'a-
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12^ ÉLÉMRnTS
mour avec celles 3e l'ambitioD/et que l'on dît que celles-ci sont plus pesantes et moins fragiles. Alors ce sont les idées mêmes que l'on compare sous des noms étrangers.
Mais c'est abuser des termes , que d'établir une ressemblance réelle du figuré au simple : VïFnage n'est qu'une comparaison dans le sens de celui qui l'emploie; c'est la doonerpour l'objet même, que de lui attribuer les mêmes rapports qu'à l'objet , comme dans ces vers :
Bràlé de plas de ^z que )« n'en aUninai. -
( Rmuib. ] Elle fuit, nuiseoParthe, en me perçant le cœur.
( CoaniLLi. )
De la fiction à la réalité les rapports sont pris à la lettre, et non pas de la métaphore à la réalité. Par exemple , après avoir changé Syrinx en roseau, le poète en peut faire une flûtej mais quoiqu'il appelle des lis et des roses les couleurs d'une bergère , il n'en fera pas un bouquet. Pourquoi cela? C'est que la métamorphose de Syrinx est donnée pour un fait dont le poète est persuadé j au lieu que les lis et les roses ne sont qu'une comparaison dans l'esprit même du poète. C'est pour n'avoir pas fait celte distinction si facile, que tant de poètes ont donné dans les jeux de mots , l'un des vices les plus opposés au naturel, qui fait le charme du style poétique.
Imaginât ion. On appelle ainsi cette faculté de
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DE LITTÉHATOftE. 135
Tame qui rend les objets présents à la pensée ; elle suppose dans l'enteDclement une appréhension vive et forLe , et la facilité la plus pronapte à reproduire ce qu'il a reçu. QuinAV imagination 'ne fait que retracer les objets qui ont frappé les sens, elle ne diffère de la mémoire que par la vivacité des coulears. Quand de l'assemblage des traits que la mémoire a recueillis , ['imagination compose elle-mênie des tableaux dont l'ensemble n'a poiht de modèle dans la nature , elle devient créatrice ; et c'est alors qu'elle appartient au génie.
Il est peu d'hommes en qui la réminiscence des objets sensibles ne devienne, par la réflexion, par la contention de l'esprit , assez vive, assez détaillée pour servir de modèle à la poésie. Les enfants mêmes ont la faculté de se faire une image frappante , non-seulement de ce qu'ils ont vu , mais de ce qu'ils ont ouï dire d'intéressant , de pathétique. Tous les hommes passionnés se peignent avec chaleur les objets relatifs au sentiment qui les occupe. La méditation dans le poète peut opérer les mêmes effets ; c'est elle qui couve les idées et les dispose à la fécoodité ; et quand il peint faiblement, vaguement, confusément, c'est le plus souvent pour n'avoir pas donné à son objet toute l'attention qu'il exige.
Vous avez à peindre un vaisseau' battu par la tempête , et sur le point de faire naufrage. D'abord ce tableau ne se- présente à votre pensée
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laG ÉLÉM ENTS
que dans un lointain qui l'efface ; maïs voulez-*vous qu'il TOUS soit plus présent, parcourez des jenY. de l'esprit les parties qui le composent : dans l'aÎF , dans les eaox, dans le vaisseau même, voyez ce qui doit se passer ; dans l'air , les vents mutinés qui se combattent, des nuages qui éclip* sent le jour , qui se choquent , qui se o>nrondent, et qui de leurs flanc»- sillonnés d'éclairs vomissent la foudre avec un bruit horrible ; dans les eaux , tes vagues écumantes qoi s'élèvent jusqnes aux nues, des lames polies comme des glaces qoi réfléchissent les leux du ciel, des montagnes d'ean suspendues sur les abîmes où le vaisseau paraît s'engloutir , et d'où il s'élance sur la cime des flots; vers la terre, des rochers aîgus où la mer va se briser en mugissant , et qui présentent aux yeux des nochers les débris récents d'un naufrage , aog^ire effrayant de leur sort : dans le vaisseau , les antennes qui fléchisiient sous l'effort dea voiles , les mâts qui crient et se rompent ; les flancs mêmes du vaisseau qui gémissent, batr • tus par les vagues , et menacent de s'entrouvrir ; un pilote éperdu , dont l'art épuisé succombe et fait i^ace au désespoir; des matelots accablés d'un travail inutile , et qui , suspendus aux cor-* dages , demandent au Ciel, avec des cris lamentables, de seconder leurs derniers efforts ; un héros que les ■ encourage , et qui tâche de leur inspirer la confiance qu'U n'a plus. Voulex-vous rendre ce tableau plus touchant et plus terrible
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DE LITTÉRATURE. lij
encore , suj^sez àims le vaisseau nn père avec son fils unif^ne, des époux, desamants qui s'a-' dorent, qui s'embrassent, qui se disenl , JVous a/ions péiir. Il dépend de vous de faire de ce vaisseau le théâtre à,es passions , et de mouvoir aveccctle machine tous les ressorts les plus puis- ' sante de la tepreor et de là pitié. Pour cela il n'est pas besoin d'une imagination bien féconde ; il suffit de réftéchîr au>x circonstances d'une tem- , pète pour j trouvei* ce que je viens d'y voir. Il en est de même de tous les tableaux dont les ob)eis tombent sons les sens; plus on y réfléchit, plus ils se déreloppeDt. Il est vtai qu'il faut avoir le talent de rapprocher les circonstances et de rassembler des détails qui sont épars d^ns le souvenir; mais dans la contention de l'esprit la mémoire rapporte , comme d'étte-méme , ces matériaux qu'elte ■ a recueillis ; et chacun peut se convaincre ,^s'il veut s'en doanCr ta peine, que V imagination , dans le physique, est un talent qu'on a sans lé savoir.
On confond souvent avec l'imagination un don plus précieux encore, celui de s'oublier soi-même; de se mettre à la place du personnage que l'on veut peindre ; d'en revêtir le caractère j d'en prendra les inclinations , les intérêts , Tes sentiments ; ^dè le faire agir comme il agirait , et de s'exprimer sous son nom comme il s'exprimerait lui- - même. Ce talent de disposer de soi di0ere autant de V imagination , que les affections intimes de
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l'ame ddfierent de rimjHvssion iàite sur les sms. Il vent être cultiyé par le commerce des hommes^ ' par l'étude de la nature et des modèles de l'art : c'est l'exercice de toate la vie ; encore n'est-ce point assez. H suppose de [dus une sensibilité, une souplesse , une activité dans l'ame , que la nature seule peut donner. Il n'est pas besoin , comme on le croit , d'avoir éprouvé les passions pour les rendre ; mais il faut avoir dans le cœur ce principe d'activité quien est le germe, comme il est celui du ^énie. Aussi entre mille poètes qui savent peindre ce qui frappe les yeux , à peine s'en trouve-t-il un qui sache développer ce qui se passe au fond de l'ame. La plupart connabsent assez la nature , pour avoir imaginé , comme Racine , de faire exiger d'Oreste , par Hermione, qu'il immolât Pyrrhus à l'autel ; mais quel autre qu'un homme de génie aurait conçu ce retour ai naturel et si sublime? '
pourquoi l'aHusmer? qu'a-t-il fait? à quel titre ? Qui t« l'a dit?
Les alarmes de Mérope sur le sort d'Égisthe , sa douleur , son désespoir à la nouvelle de sa mort > la révolution qui se fait en elle en le recounaissaot, sont des mouvements que la nature indique à tout le monde; mais ce retour si vrai^ si pathétique :
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DB'LITTÉRA.TnBE. 129
cet égaremenl , où l'excès du péril étouffe la crainte dans l'ame d'une mère éperdue:
Ehbieii!cetëtTiiiiger,cV9tiiiou fils, c'est mon sang.,.
ces traits , dis-je , ne se présentent qu'à un poète qui est devenu Mérope par la force de l'illusion.' Uen est de même du Qu'il ntourût du' vieil Horace , et de tous ces mouvements sublimes dans -leur simplicité, qui semblent, quand ils sont -placés, être venus s'offrir d'eux-mêmes. Lorsque le vieux Priam , aux pieds d' Achille, dit en se comparant à Pélée, « Combien suis-je 'plu» malheureux que lui ! Après tant de calamités , la fortune impérieuse m'a réduit à oser ce que jamais mortel n'osa avant moi: elle m'a réduit à baiser la main homicide, et teinte encore du sang- de mes enfants » ; on se persuade que , dans la même situation , on lui eût fait tenir le même langage: mais cela ne paraît si simple , que parce qu'on y voit la nature; et pour la peindre avec cette vérité , il faut l'avoir, non pas sous les jeux , non pas dans l'idée , mais au fond de l'ame. Ce sentiment, dans son plus haut degré de chaleur, n'est autre chose que l'enthousiasme: et si on appelle ivresse ^ délire ^ oujiireur^ Ja persuasion que l'on. n'est plus soi-même, mais celui que l'on fait agir; que l'on n'est plus où l'on est, mais présent à ce qu'on veut peindre ; l'enthousiasme est tout cela. Mais on se tromperait si, sur la foi de Cicéron.; l'on attendait tout de»
£ldm. de UtUr. II. 9
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l5o ÉLÉMENTS
seules forces de la nature et du souffle divin, dont il suppose que les poètes sont aaimés: Poetam natura ipsa -vcUere, et mentes viribus excOari, et quasi divino (juodam spiritu afflari.
Il faut avoir prolondémânt sondé le cœur humaio , pour en saisir avec précision les mouvements variés et rafâdes , pour devenir soi-mdme, dans la vérité de la nature , Mérope , Hemiiooe , Priam, et tour-à-tour chacun des personnages que l'on fait parler et agir. Ce que Platon ajH pelle manie , suppose doue beaucoup de sagesse ; et je doute que Locke et Pascal fussent jdu» philosophes que Racine et Molière.
Castelvetro déBnil la poésie pathétique: Trovamenio e essercitamento deUa persona ingeniosa , e nondeUaJuriosa. Non , sans doute l'enthousiasme n'est pas une fureur vague et aveugle; mais" c'est la passion du moment , dans sa vérité , sa chaleur naturelle: c'est la vengeance, si l'on lait p^er Âtrée ; l'amonr , si l'on fait parler Ariane ; la. douleur et l'indignation, si l'on fiait parier Ptàloctète. Il arrive souvent que Vimagination -du poète est frappée, et que son cœur n'est pas ému. Alors il peint vivement tous les signes de la passion, mais il n'en a peint le langage. Le Tasse , après la<mort de Cloriode , ar»t Tancrède devant les jeux ; aussi l'a-t-il peint commed'après qature :
PaU«ib,fi*(Uo, mut», eifuadprivo , DimoiiimeMa,<dmarmo^io<xhiaJ}i$tt;
DB LITTÉRATURE. l3l
Aljàt tpargendo un laçrùntmt rivo , la un languido ahiitti proruppe.
Mais pour le faire parler , ce, n'était pas assez de le voir , il fallait être un autre lui-même ; et c'est pour n'avoir pas été dans cette pleine illusion , qu'il lui a fait tenir un langage peu naturel.
Virgile au contraire avait en même temps , et Vimagination frappée , et l'ame remplie de son objet, et l'une et l'autre profondément émues, lorsqu'il a peint et fait parler Didon dans ces , beaux vers :
Talia diceaUta jamiiudium averia luetur.
Hue illuc volveni ocaioi; lotumqut pererrut Luminiiui tacitù, etsicacceiua projatar:
, Née tiii diva partru , generit nec DanUmui aucUw, Pafide, etc.
ïi'homme du monde qui pouvait le mieux parler de l'enthousiasme , M. de Voltaire , nous dit que l'enthousiasme raisonnable est le partage des grands poètes. Mais comment l'enthousiasme peut-il être gouverné par le raisonnement? Voici sa réponse : « Un poète dessine d'abord l'ordonnance de son tableau ; la raison alors tient le crayon. Mais veut-il animer ses personnages et leur donner le caractère des passions' : alors VipiagùuUion s'échauffe, l'enthousiasme agit; c'est un coursier qui s'emporte i^qs la carrière , mais sa carrière est tégulièremenl tracée. » Il le compare au grand Ck>Ddé, qui méditait avec sagesse, et combattait avec fureur..
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Imitation. Imiter un écrivain , un orateur , un poète, ce n'est pas le traduire , le copier servilement ; c'est , dans le sens le plus étroit % se pénétrer de sa pensée , et la rendre avec liberté : c'est, dans le sens le plus étendu, former son esprit , son langage , ses habitudes de concevoir , d'imaginer, de composer, sur un modèle avec lequel un se sent quelque analogie; étudier ses tours , ses images. Ses mouvements , son harmonie; et après s'être frappé l'imagination, enrichi Ja mémoire, rempli l'ame de ses beaulés , s'essayer dans le même genre; prendre, non ses défauts , ses négligences , s'il en a , mais ce qu'il j- a de beau ,de grand, d'exquis dans le caractère de son génie et de sou style; tâcher, si l'on est orateur, d'approcherde l'heureuse abondance, de la dignité , de l'élégance , tle rtiarmonié de Gcéron, de son adresse insinuante; s'exercer à jeter , comme lui , les filets de la persuasion sur l'auditoire ou sur les juges; ou s'essayer à remuer la massue de Démoslhène ,
JngaitU quatiat Dtmotthtnù arma;
( PcMOH. )
à maoier le raisonnement et la controverse avec la vigueur et le poids de sa dialectique entraînante ; à mouvoir les ressorts d'un pathétique austère et grave et à lancer , conlme lui , le rocher d'Ajax dans les mouvements d'indignation.
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I>K UITTÉIVATU RB.. )55
' S'il est poète , il examinera comment Virgile est devenu l'Homère de son siècle; Racine , lé Vii^gile et eomêmetempsl-'Eflripidfe dusien. ( Je dis le Virgâe^ parle charme des vers, autant que l'a permis sa/ langue < et V Euripide , en traitant les sujets (^e ce tragique si touchant , et en les' traitant mieux quo lui, ) 11 examinera comment Molière -et La Fontaine ont passé de si loin les auteurs qu'ils ont imités, et par quelle supériorité de génie , s'élevaut au-dessus de tout ce qui lès a devancés , ils se sont, rendus peut-être inimilabîesk tout ce qui devait les suivre.
S'il est historien , il se consultera pour imiter ou la plénitude de Thucjdide, ou l'élégance de Xénophon , ou la majesté de Tite-Live , ou l'énergie et la profondeur de Tacite.
Les élèves de Raphaël et- des Cârraches n'en ont pasétéles copistes; mais, danslëurs tableaux, on reconnaît le génie de leur école , Ja touche , le dessin , la couleur de leur maître, sa manière de composer. ^ ,
.Gequifaitdesôn/ïaïeuwnn troupeau d'esclàvesf servant pecus p c'est l'inertie de leur esprit, etcette basse timidité qui ne sait qu'obéir et suivre. Detous les caractères , le plus essentiel à celui qni prend' pour modèle un homme de génie , c'est là hardiesse du génie : etcomment ressembler à celoi qui ose , si l'on n'ose pas comme lui ?
Celui-là seul est digne d'imiler les grands modèles que l'esprit d'autrni ravit hors de lui-m^me.
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l34 ÉLÉMEKTS
comme l'a si bien dit Loogin , en comparant V imitateur à la prétresse d'Apollon, n Ces grandes iteautés que nous remarquons dans les ouvrages des anciens, sont, dit-il, comme autant de sources sacrées , d'où s'élèvent des vapeurs heureuses qui se répandent dans l'ame de leurs Jmttateurs j si bien que , dans ce moment, ils sont comme ravis et emportés de l'enthousiasme d'autrui. » Mais , pour exemple , quel est l'imitateur qu'il donne à Homère? Platon. N'avait-il donc pas In Vii^ile? he même aatenr nous trace une belle méthode limitation, et la voici. « Gomment estce qu'Homère aurait dit cela? Qu'auraient fait Platon , Démosthëne , ou Thucydide même ( s'il est question d'histoire ) , pour écrire ceci en style sublime? car ces grands hommes , poursuit Lon- ~gin, que nous nous proposons limiter , se présentant de la sorte à notre imagination , nous servent cûmnte de flambeaux , et nous élèvent l'ame presque aussi haut que l'idée que nous avons conçue de leur génie , surtout si nous nous imprimons bien ceci en Dous-même : Que penseraient Homère ou Démostkène de ce que je dis , s'ils m'écoutaient ? Quel jugement feraientils de moi? En effet , nous ne croirons pas avoic un médiocre prix à disputa: , si nous pouvons nous figurer que nous allons sérieusement rendre compl|p de nos écrits devant un si célèbre tribunal , et sur un théâtre où nous avons de tels héros pour juges et pour témoins. »
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DE LITTÉRATURE. l55
Voilà certainement , en littéEtture ,U|iilus be]le , tie toutes les leçons ; elle le serait en morale.
<t Mais un motif encore plus puissant pour nous exciter , c'est de songer , ajoate-t'il , au jugement que toute la postérité fera de Qos écrits. »
£n ceci , je prends la liberté de a'étre pas de l'avis de Longiu : car l'idée que nous avons de "la postérité et de ses jugements, est une idée vague et confuse; au lieu queorile de tel homme de génie et de goût est distiocle , claire , et ft-appante. Il nous est deac mâle fois plus l^cile de répondre en nous-même à cette question: Que dirait de moi Homère ou Démosthene /""qu'à celleci : Que -dira de moi la postérité P
« ï^ se jwoposant un modèle , dit Gicéron par la boucbe d'Antoi»e , le jeune oratear doit S'attacher à oe qu'il y a d'excellent , et s'exercer ensuite à lui ressemblef en cela le ^m qu'il lui sera possible. » Tum accédât exercitatio qua illttm ^uem ante delegerit imitando êjftngat. « J'ai vu seuvent , ajoute- t-il, des imitateurs copier ce qu'il y avait de fdus fa<^le , et méime ce qu il y avait de défectueux, de vicieux dans leur modèle.' Ils <;oi»menoeot par cboisii* mal, et si leur rtiod&le ; qowique mauvais , a qudkfue bonne qualité , ils la laissent, et nepretinefïtde lui que ses défauts.» , Qmmttem itafaciei la oportet , primum mgilet neoesseesfmdeligendo; déinde, quem prohavit, in eo quœ maxime excellent: ^ ea dUigentissme persequatur. ( De Orat. )
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l36 ÉhÉHBVITi
Nos anciens régents avaient tous ces préceptes devant les jeux, et ils appelaient imiter j appli-. quer à Judas celte aposlroplie de Gicéron à Marc- Anloine ; O audaciam inunanem! ou faire l'exorde d'un sermon de celui du même orateur : Qnous/fue tandem abutere? en j substituant divinâ patientiâ. Rien de plus indécent et de plus puéril que de pareilles trân^ations.
Imiter, ce n'est pas accommoder ainsi à un autre sujet un morceau pris et copié arec des changements de mots ; c'est quelquefois , comme je l'ai dit , traduire librement d'une langue à une autre ; s'est s'emparer d'un ouvrage ancien , et le reproduire , ou sous la même forme , avec de nouvelles beautés, ou sous une forme nouvelle; c'est faire passer dans un nouvel ouvrage des beautés étrangères, anciennes ou moderne», et dont on enrichit sa langue; c'est, dans sa langue même , recueillir d*nn ouvrage obscur et oublié p des pensées heureuses , mais indignement mises en œuvre par l'inventeur, et les placer, les assortir , les exprimer comme elles devraient l'êtrej c'est même exprimer en beaux vers ce qu'un historien, un philosophe, un orateur a dit en prose.
Au sortir de la barbarie , on commença par vouloir /m«er ; rien déplus naturel, mais on fit comme les harpies : Contactuque onmiafœdant. On déshonora les* beaux modèles, on en prit souvent de mauvais. Séuèque le tragique eut plu» de copistes que Sophocle et Euripide ; et ces co-
bGooglt:
DE LlTTÉBATUtlE. i5q
Quum tactt i^mia ager ; pacude* , picue^ae vrJucrei , ■ Qiiaque lacut lau tiijuidas, quai/ae atpera dumU Rura teatnt , somno , poailtc suk nocte si'lenti , Lenihant curai, et corda oblita laborum. ' jtt non injilfx aaimi PhœniOa ; jiequi unt/nam Solvilur ia somnos , ocuiùiv aut pectore noctem Âccipit .- iageminant carte , rurtus^ue reiurgeni Savit amor, magnojue irarumflactuat œstu.
' On voit ici non- seulement la jsupénorité du talent , la vie et l'ame répandues dans une poésie harmonieuse et du ccdoris le plus pur , mais singulièremeot encore la sopéiiorité du goût. Dans la peinture du poêlé grec, il y a des détails inutiles , il y en a de contraires à l'efFet du tableau. Les observations dés pilotes , dans le silence de la nuit, portent elles-mêmes 1« caractère de la vigilance et de l'inquiétude, et ne . contrastent point avec le trouble de Médée : l'image d'une mère qui a perdu ses eniants , est faite pour distraire de ceUe d'une amante ; elle en affaiblit l'intérêt; et le poète, en la lui opposant, est allé contre son dessein : au lieu que, dans le tableau Je Vii^le, tout est réduit à l'unité. Cest la nature entière dans le calme et dans le somn^il, tandis que la malheureuse Didon v«iile seule et se livre en proie à tous les tourments de l'amour. Enfin j dans le poète grec, le cri des chiens, le sommeil des portiers sont des détails minutieux et indignes de l'^wpée , au lieu que dans Virgile tout est noble et peint à grands trails ; huit'vers «ubrassent la nature. r- '
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J^O. ÉLÉMEEITS
'On a cité avec raison , comme une imitation heufeuse, l'usage que.Siliits Italicus a fait d'un trait de Cicéron. L'orateur, dans l'un de ses plaidoyers, a^anl parlé un peu trop avantag'eusément de lui-même, .il s'éleva une clameur ; alors s'interrompant pour répondre à celte huée : NiM me clatnor ille commovet (dit -il), sed consola~ tur y quum Indicat esse (juosdam cives imperitos , sed non midtos. Nimtfuam^ ruilu crédite, pi^ fmlut romanus, Iiic ^ui sihi, consulem me fo' cisset, si vestro clamore periuréatum iri arhiirarelur.
Dans le poème de Sîlius , le dictateur Fabius - tient à peu près le même langage à ceux qui, dans son camp, murmurent de sa lenteur; et rien au monde n'est mieux placé.
Ftrvida si noUs corda ahruplumque pulauenl Ingenium Patres , et si ctamoribas, imjuit, J'iU-bariJaciUt» manteiu ; non ultiina nrum El dtplorati mandaaent Marlii habtriai.
Mais si l'on a donné , avec raison , tant de liberté à \' imitation , afin ni'encourager et de faciliter, s'il est permis de le dire i la circulation des richesses littéraires et des productions de l'esprit humain., de siècle en siècle, et d'une langue à l'autre , ou d'un genre de littérature à un genre tout différent ( vojez Plagiat ) ; il y a pourtant une loi de restriclion indispensable dans ce commerce : c'est de ne jamais emprunter d'un ao^ leur ^ns la même langue, à moins de faire
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DR LITTÉRATURB. 1^1
mieuK (jue lui : car le public , pour pardonner fu&urpalion , veut y gagner ; et pour lui , le larcin doit être un accroissement de richesse. Ainsi , -quand même Esope , Phèdre , Pilpai , auraient été contemporains de La Fontaine , ses compa- .triotes, ses voisins, on aurait applaudi au vol ^'il aurait fait des sujets de leurs fables : et plût au ciel que La Motte lui-même et une foule de fabuUstes très inférieurs à La Moite fussent venus avant La Fontaine , et qu'il eût trouvé leurs sujets dignes d'être mis en oeuvre par luii Mais ce qui n'est pas permis de même, c'est de dire plus mal cequ'un autre a mieux dit. Par exemple, après ces vers de lia Foataine , si naturelr, si Q^ïCs , si plaisants : ,
Quel esprit ne bat la campagne?
Qui lie fuit cbâieaux eu Esjiagne?
Picbrocore , Pyrrhus , la laitière , en6n tout t
Alitant les aages que les fous.
Chacun songe en veillant, il n'est rien Je plua (loui. Une flatteuse erreur emjwrte alors nos âmes : Tout le bien du monde est à Douj, Tous les honneurs , toutes les femmes.
.Quand je suis seul , je fais au j>lus brave on àéi } te m'^arte, je vais détrÛner le sophi ; On jn'élit roi, mon peuple m'aime; ' Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant. Quelque accident fait- il que je rentre en moi-mtme , le suis Gros-Jean comme devant.
après ces vers, Fontenelle n'aurait pas dû dire, quoiqu'il méprisât lé naïf :
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SonvFTit en ^'attachant à (la faniAmes TMIU, Notre Tàiww «é^nite arec plaiiir ^épm; Elle-miiiic jouit des plaisirs qu'elle ■ feintsi Et cette illusion pour quelque t«mps i^pue Le «Ufaat des Trois biens qae la natarc avare N'a pas occndés mix hnmaina.
Le bel-esprit doit s'absteoir surtout de lui ter
contre le génie.
Iflsiiroi.Tion. ToDT d'éloquence qui consiste à présenter à l'aDditoire, au lien de l'objet qu'on sepropose^ et pour lequel ou sait qu'il a de la répugnance ou de l'éltùgoement , un autre objet
qui l'intéresse , et qui , par ses rapports avec l'objet dont il s'agit , dispose d'abord les esprits à ne pas en être blessés , et les amène insensiblement à le Toir d'un œil favorable. Gcéron recommande cette méthode toutes les fois que celui qui est en cause, ou la cause elle-même, présente on aspect odieux. Insinuatione utejtdum est quum animus audîtoris ùifensus est. £t il indique les moyens d'user d'insimiatïon. St causas tuipitudo contrahit offensionem j aut pro eo homine in ifuo offendilury alium kominem ^ui diîigitur interponi oportet , aut pro re m qua of~ fenditur, aliam rem ^tue probatur; aut pro re hominem , aut pro homine rem j ut , ah eo quod odit , ad id quod dUigit audîtoris ananus tradw catur. Par exemple , il s'agit d'un fils dont l'im-
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DE HTTÉBATDHE. 1^5
prud^pce et la téoaérité ont besoin d'indulgence., et dont la défense directe révolterait les juges : on parle des vertus et des services de son père , et on le peint accablé de douleur de l'égarement de son fils. Il s'agit d'une action odieuse et punissable qu'un bomnte de mérite a commise dans quet(|ue lUalheurenx moment : on commence par rappeler les actions louaUes qui ont honoré le reste de sa vie , et l'on demande comment il est possible qu'un caractère honnête, un heureux naturel se soit tout à coup démenti? Demde, qiium ftwi mitior factus srit auditor, ingredi pedetentim ■ ia defenaioTtem , et dicere y ea quœ ùtdignantw adversarii, tibi yuoyiM» indigna videri : deinde guum leaieris eum qui audietj demonstrare nikU éorum ad te peitinepe.
Ce n'est pas seulement dans l'exorde de ses harangues que Cicéron emploie cet artifice; il y revient quand il s'agit d'émouvoir, de gagner les juges : et on le voit dans ses Jiéroraisons , tantôt se présenter lui-même à la place de l'accusé (pro Sextio, pro Pàmcio); tantôt fetife parler l'accusé à sa place (pro Miione) ; tantôt introduire à la place de l'accusé ses parents , ses amis , sa lemme , ses enfanta (^pro Flaceo, pro CœUo, pm Murena),. ou quelque personne sacrée , comme la vestale dans, la pecoraison du plaidoyer pour Fonteius ; tantôt appeler à son secours le peuple , les chevaliers, les centurions, les soldats, dont l'accusé a mérité l'estime, comme dans la péro-
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l44' ÉLÉUBITTS
raison du plaidoyer pour Milon , où il épuise toutes les ressources de l'éloquence pathétique.
Voyez PÉnoRiisos.
Le discours de Phénix à Achille pour l'adoucir, au neuvième livre de l'IUade , est rempli dVn.»'nuatïon : sa propre histoire > les leçons de Pelée lorsqu'il lui confia son fils, l'aventure de Méléagre, l'allégorie des Prières , sont autant de détours pour arriver au mênife but.
L'insinuation s'emploie de même à rejeter sur' l'adversaire ce que la cause a d'odieux , et à détQuroer d'une parlie à l'autre l'indignation de l'auditoire. Mais il faut y mettre, dit le même orateur, beaucoup de prudence et d'adresse, faire' semblant de ne vouloir que se justifier soimême, et n'attaquer qu'avec beaucoup de précanlion ceux à qui l'auditoire parait s'intéresser. Negare tequidquam de adversariis esse diclurum; ut net/ue aperte lœdas eos <fui diligunlur^ et tamen id obscure facieni , <juoad possis , aliènes ab eis auditomm voiuntalem.
On voit par-là que les rafSnements de l'art de nuire ne sont pas nouveaux; et dans les oraisons de Gcéron . nos gens de cour pourraient euxmêmes en trouver des exemples dont ils seraient jaloux. Mais il a'y en a pas un , dans le plus insinuant des orateurs , qui approche de celui que nous en a donné Racine , dans la scène de Narcisse avec !Néron , au quatrième acte de •Britanrucus-
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DE LITTÉRATOaS. 1^5
ÏHTÉnÉT. Affection de l'ame qui lui est chère et qui l'attache à son objet. Dans un récit, dans une peinture, dans une scène, dans u» ouvrage d'esprit en général, c'est l'attrait de l'émotion qu'il nous cause, ou le plaisir que nous éprouvons à en êlre ému de curiosité, d'inquiétude, de crainte , de pitié , d'admiration , etc.
J'ai' déjà distingué ailleurs Vintérêt de Tart, et celui de la chose.
L'art nous attache, ou par le plaisir de nous trouver ooDs-mêmes assez édairés, assez sensibles pour en saisir les finesses , pour en admirer les beautés, ou par le plaisir de voir dans nos semblables ces talents, cette ame, ce génie, ce don de plaire, d'émouvoir, d'instruire, de persuader, etc. Ce plaisir augmente à mesure que l'art présente plus de difficultés , et suppose plus de talents. Mais il s'afFaiblirait bientôt , s'il u'étail pas soutenu par Vintérêt de la chose ; et tout seul , il est trop léger pour valoir la peine qu'il donne. Le poète aura donc soin de choisir des sujets qui , par leur agrément ou leur utilité , soient dignes d'exercer son génie ; sans quoi Tahus du talent changerait en un froid dédain ce premier mouvement de surprise et d'admiration que la di(Hcu1lé vaincue aurait causé.
Vinlérét'àe la chose n'est pas moins relatif à l'amour de nous -même, que l'intérêt de l'art.
Mi^m. il lÀtUr. m. 10
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l40 lÎLÉKEHTS
Soit que la poésie, par exemple, 'prenne pour objets des êtres comme nous , doués d'înlelligence et de sentiment , ou des êtres sans vie et sans aine, c'est toujours par une relation qui flousest persoanelle que ce sentiment nous saiâit. IL est seulement plus ou moins vif, selon que le rapport qu'il suppose, de L'objet à nous, est plw «H maiofi direct et sensible.
Le rapport des objets avec nous-mênies est de ressemblance ou d'influence : de ressemblance, par les qualités qui les rapprochent de notre condition; d'influence, par l'idée du bien ou du mal qui peut nous en arriver, et d'oii naît le désir ou la craihte. J'ai fait voir, en parlant des mouvements du stjle et des moyens de l'animer, «omnutnt la poésie nous met partout en société avec DÛS semblables , en attribuant à tout ce qui {teut avoir quelque aj^KU-eocede sensibilité, une ame pareille à la nôtre. Il n'est donc pas dilBcile de concevoir par qaeUe ressemblance deux jeunes arbrisseaux qui étendent leurs branches pour Les entrelacer, deux ruisseaux qui, par mille détours, cherchent la pente qui les rapproche, participent à l'intérêt que nous inspirent deux aiOBRts, Qu'où se demande à soi-même d'où, naît ie plaisir délicat et vif que nous fait le tableau .de la belle saison , lorsque la (erre est en amour, comme disent si bien les laboureurs; que l'on se «leoiande d'où nait l'impression de raélaocolie ,^ue f^il sur nous l'image de l'automne, lorsque
Dli LlTTliKATUaB, ll\-J
les forêts et les chennps se dépouillent , et que la nature semble dépérir de vieillesse ; c'a trouvera que Je printemps nous invite à des noces universelles, et l'antomne à des funérailles, et que nous j assistons à peu près comme à celles de nos pareils.
Lorsque la peinture d'un paysage riant et paisible vous cause une douce émotion, une rêverie agréable , consultez-vous , et vous trouverez que , dans ce moment, vous vous supposez assis au pied de ce têtre, au bord de ce ruisseau, surcette herbe tendre et fleurie , au milieu de ces troupeaux, qui, de retour le soir au village, vous donaerôot un. lait délicieux. Si ce n'est pas touç, c'est un de vos semblables que vous croyez voir dans cet état fortuné; mais son bonheur est si près de vous , qu'il dépend de vous d'en jouir : et cette pensée est pour vous ce qu'est pour l'avare la vue de son or, l'équivalent de la jouissance. Mais à ce tableau que vous présente la nature , le poète sait qu'il manque quelque chose. Il place une bergère au bord du ruisseau; il la fait jeune et jolie , ni trop négligée , de peur de blesser votre délicatesse, ni ttop parée, de p>eur de détruire votre illusion. Il lui donne un air simple et naïf, car il sait que vous demandez un cœur facile à séduire ; il lui donne une voix touchante , oi^aoe d'une ame sensible; et il la peint se mirant dans l'eau et mêlant des fleurs à ses cheveux, comme pour vous annoncer qu'elle a ce
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dësir de plaire qui suppose le besoin d'aimer. S'il vent rendre le tableau plus piquant, il placera loin d'elle un' bocage sombre , où tous croirez qu'il est facile de l'attirer. Il feindra même qii'nn berger l'y appelle : vous le verrez enti-e les arbres, le feu du désir dans les jenx ; et un mouvement confus de jalousie se mêlera , si elle sourit , au sentiment qu'elle vous inspire.
Je suppose au contraire que le poète veuille vous causer une sombre mélancolie , c'iest un désert qu'il vous peindra. Le bruit d'un torrent qui se précipite sur des rocbers , et qui va dormir dans des gouffres , trouble seul dans ce lieu sauvage le silence de la nature. Vous y vojez des chênes brisés par la foudre , mais que la hacbe a respectés; des montagnes couronnées de friaiad terminent l'horizon; de tous les oiseaux, l'aigle seul ose y déposer les fruits de ses amours.- H vole, tenant dans ses grifTeft un tendre agneau enlevé à sa mère, et dont le bêlement timide se fait entendre dans les airs : cependant l'aigle aux ailes étendues arrive joyeux de sa proie, et la présente à ses petits. Plus bas la louve allaite les siens; et dans les yeux de celte bête féroce l'amour maternel se peint avec douceur. Ces deux actions', toutes simples, concourent avec l'image du lieu à exciter dans l'ame cette crainte que les entants aiment si fort à éprouver, et dont l'homme^ qui est toujours enfant par le cœnr, ne dédaigne pas de jouir encore.
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Le désir d'être auprès de la bergère vous attachait au premier tableau; le plaisir secret de n être pas au bord de ce torrent , au pied de ces rochers , parmi ces- animaux terribles , vous attaiche au second; car il n'est pas moins doux de contempler les maux dont on est exempt, que de voir les biens dont on peut jouir.
Dans l'un et l'autre de ces tableaux , on voil la nature intéressante j mais lequel des deux est. celui delà belle nature? C'est ce qui n'importe guère au poète ; car la beauté poétique n'est autre chose que Vinlérêt; et pour lui la belle nature est celle dont l'im.itatioo nous émeut comme nousvoulons être émus. Ëi d^ns quel autre sens dirait-r on que ce désert est un beau désert , que ce pa^r sage est un beau paysage? Lorfqu'on lit dan» Homère que le prêtre d'Apollon , à qwi les Grecs avaient refusé de rendre sa fiUè, s'en allait, en silence ^ le long du rivage de la mer, dent les .flots faisaient un grand bruit: à la sensation que fait le vague de eette peinture, chacun s'écrie, Cela est beau ! Et eertainemçnt on ne veut pas dire que ce rivage est un beau rivage, que celte pier est une belle mer ; car si l'on écarte l'image de ce pèfe affligé qni s'en allait en silence , le reste du tableau n'est plus rien. Il est donc vrai qu'^n poésie rien n'est beau que par les rapports des détails avec l'ensemble, et de l'ensemble avec nous.Tmêmes.
D'où vient que la nature , embellie dans la réa-
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l5a ÉLÉHEBTS
OU moins vive , el le plus grand nombre même en sera Jaiblement ému ; mais qu'il nous présente simplemaot , sur un balcon de la maison qui brûle, une mère tenant son enfant dans .ses bras, et luttant contre la nature pour se résoudre a le jeter, plutôt que de le voir consumé avec elle par les flammes qui l'environneat : qu'il la présente mesurant tour-à-tour , avec des yeux égarés, Teffra^ante hauteur.de la chute, et le peu d'espace , plus efirajant encore , qui la sépare des feux dévorants; tantôt élevant son enfant vers le ciel avec les regards de l'ardente prière ; tantôt prenant avec violence la résolution de le laisser tomber, et le retenant toul-àcoup avec le cri du désespoir et des .entrailles maternelles ; alors le pressant dans son sein et le baignant de seslarmes, et dans l'instant même. se refusant à sesinnocentes caresses qui lui. déchirent le cœur: ab! -qui ne sent l'elTet que ce. tableau doit faire , s'il est peint avec vérité I
Combien de peintures physiques dans l'Iliade ! en est -il une seule dont l'impression soit aussi 'générale que celle des adieux d'Hector et d'Andromaque , et de la scène de Priam aux pieds. d'Achille , demandant le corpïde son fils?
Il arrive quelquefois au théâtre qu'un bon. mot détruit l'eiFeld'un tableau palliélique; ellepen-. chant de certains esprits, de la plus vile e^>èce , à tourner tout en ridicule , est ce. qui éloigne le plus nos poètes de celte simplicité subUi)ier si
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DE littêhatdre, i55
difficile à saisir , et si facile à parodier, ; mais ît fout avoir le courage d'écrire pour les âmes sensibles, sans nul égard pour cette malignité froide et basse , qui cherche à rire où la nature invite à pleurer. '
Lorsque pour la première fois on exposa sur la scène le tableau des enfants d'Inès aux genoux d'Aiphonse, deux mauvais plaisants auraient su£B pour en détruire l'illusion. Un prince quiconnaissaitla légèreléderesprilfrançaisavaitraèmeconseillé à La Motte de retrancher cette belle scène; La Motte osa ne pas l'en croire. Il avait peint ce que la nature a de plus tendre et de plus touchant; et toutes les fois qu'on n'aura que les parodistes à craindre , il faut avoir , comme lui , le courage de les braver.
Il en est des objets qui élèvent l'ame , comme de ceux quil'altendrbsent: La générosité , la constance, le mépris de l'infortune , de la douleur et de la mort; le dévouement de soi-même an bien de la patrie'', à l'amour on à l'amitié ; tous les sentiments courageux, toutes les vertus héroïques, produisentsurnousdeselfetsinfailliUes; mais vouloir que )a poé^e n'imite que de ces beaiités , c'est vouloir que la peinture n'emploie que les couleurs de l'arc-en-ciel. Que les partisans de la belle nature nous disent donc si Racine et Corneille ont mal fait de peindre Narcisse et Félix / Mathan , et Cléopatre dans Rodogiine ? Il peut y avoir quelques beautés naturelles dans
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ï5i ÉLÉMEHT5
Clcopatre, dont le caractère a de la force et de U hauteur; mais dans llndi^ne poHtiqiie et la dareté de Félix , dans la perfidie et la scélératesse de Mathan , dans ta fourberie , la noircear et la bassesse de Narcisse , où trouver la belle nature? Il faut reDoncer à cette idée, et nous r^uire à V intention du poète ; règle unic|iie , règle ttBÎTerselle, etquiraaièaetâot au but de Vàttirtt. Mais l'intérêt le plus vif, le plus altachanl , le plus fort > est celui de l'acdion dramatique. P'oj. Action , InTaiGus , Pathétique , Ukité , Tea-
SÂDIE.
In-tniGUB. Ûansraotîond'un poème, onentend, par Vintrigue , une combinaison decircomlances et d'incidents , d'intérêts et de caractères , d'où résultent , dans l'altenie <le révénemeni , l'incertitude, lacuriosilé, l'impatience, l'inquiétiide^etc.
La marche d'un paème, quel qu'il soït, doit être celle de la nature, c'est-à-dire telle qu'il BtMJs soit facile de croire que les choses - se sont passées comme nous les TOjons. Or dans la nature les événements ont une suite , une liaison, un encbainement; Vintrigue d'an poème doit duac être une diaiae doDt chaque incident soit su anneau.
Dans la tragédie ancieane , Vintrigae était peu de chose. Aristobe disise la fable en quatre parties de quantité : le prologue , ou l'exposition ;
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DE LITTÉRiTURE. l55
l'épisode , on les incidents ; l'exode , oa la conclusion ; et le chœur , que nous avons supprimé, otiosus cumtor renaît. Il parle du nœud et du dëoouement; mais le nœud ne l'occupe guère. Il distingue les fables simples et les fables imjJexes. il appelle simples les actions qui, étant continues et unies, finissent sans reconnaissance et sans révolution. Il appelle implexes , celles qui ont la révolution ou la reconnaissance, o» mieux encore toutes les deux. Or, la seule règle qu'il prescrive à l'une et à l'autre espèce de fable, c'est que la . chaîne des incidents soit continue ; qu'au lieu de , venir l'un après l'autre, ils naissent naturellement les uns des autres , contre l'attente du spectateur, et qu'ils amènent le dénouement. El en effet, dans ses principes il n'en fallait pas davantage , puisqu'il ne demandait qu'un événemenf q»i laissât le spectateur pénétré de terreur et dé compassion. Ce n'est donc qu'au dénouement qu'il s'attache ; 'mais quel sera le pathétique intérieur de la fable? C'est ce qni l'intéresse peu.
On voit donc bien pourquoi , sur le théâtre , des Grecs, la fable n'ayant à produire qu'une catastrophe terrible et touchante, elle pouvait être si simple ; mais cette simplicité qu'on nous vante n'était au fond que le vide d'une action stérile de sa nature. En effet, la cause des événements étant indépendante- des personnages, antérieure à l'action même , ou supposée au- . dehors ', comment la feble aurait - elle pu donner
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lieu au conti'aste des caractères et aU'OOfnbat des passions ?
Dans VOEdipe, tout est lait avant que l'action commence. Laïus est mort ; Œdipe a épousé Jocaste; il n'a plus , pour être malheureux , qu'à se reconoattre incestueux' et parricide. Peu à peu le voile tombe , les faits s'éclaircissent ; OEdipe est convaincu d'avoir accompli l'oracle , et il s'en . punit. Voilà le chef-d'œuvre des Grecs. Heureusement il y a deux crimes à découvrir; et ces éclaircissements, qui font frémir la nainre, occupent et remplissent la scène. Dans VHécube, dès que l'ombre d'Achille a demaudé qu'on lui immole Poljxène , il n'y a pas même à délibérer; Hécube n*a pins qu'à se plaindre, et Polyxène n'a plus qu'à- mourir. Aussi le poète , pour donner à sa pièce la durée prescrite , a-t-il été obligé dé recourir à l'épisode de Polydore. Dans Vlphigênie en Taiiride , il est décidé qu'Oresle mourra , méme'avant qu'il arrive; sa qualité d'étranger fait son crime ; mais comme la pièce est implexe, là reconnaissance prolongée remplit le vide et supplée à l'action.
Comment donc les Grecs, avec un événement fatal, et dans lequel le plus souvent les personnages n'étaient que passifs, trouvaient -ils le moyen de fournir à cinq actes? Le voici, i" L'on donnait sur leur théâtre plusieurs tragédies de .suite dans le même jour; Dacier prétend qu'on en donnait jusqu'à seize. 3" Le cliœur occupait
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gne partie du temps , et ce qu'on appelle no acle n'avoit faesoÏD que d'une scène. 3° Des plaintes, des barangues /des descriptions , des cérémonies, des -déclamations, des disputes philosophiques ou politiques, achevaient de remplir les vides; et au lieu de ces incidents qui doivent naiire les uns des autres et amener le dénouement , l'on entremêlait l'action de détails épisodiques et superflus. h'Oreste d'Euripide va donner une idée de la construction de ces plans.
Oreste , meurtrier de sa mère et [ourmenlé par ses remords , paraît endormi sur la scène ; Electre ireiHe auprès de lui; survient Hélène, qui gémit 8ur les malheurs de sa famitie; Oreste, après un niionient de repos, s'éveille et retombe dans son égarement : Electre lâche de le calmer ; le chœur se" joint à elle et conjure les furies d'épargner ce malheureux prince. Voilà le premier acle. Dans le second, Oreste implore la protection de Ménélas contre les Ârgiens, déterminés à le faire périr; arrive Tj-odare, père deClytemnestre, qui accable Oreste de reproches ; Oreste se défend et presse de nouveau Ménélas de le protéger ; mais celui-ci ne lui promet qu'une timide. et faible enlremiseauprèsdeTyndareetdu peuple. Pvlade arrive, el, plus courageux ami, jure de le défendre et de le délivrer, ou de mourir avec lui. Cet acte est beau et bien rempli , mais c'est le seul. Le troisième n'est que le récit fait à Electre du j;Ugement qui les condamne plie et son frère
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à se dernier la tbort. Que Testait-il pour les deux derniers acies ? La scèoe où Oreste , Electre , et Pelade, veulent mourir ensemble, et l'apparition d'ApolloD pour les sauver et dénouer Vintrt'gue. Il a doDC fallu y ajouter , et quoi ? le projet insensé, atroce, inutile , étranger à l'action , d'assassiner Hélène, et s'ils manquaient leur coBp, de. mettre le feu au palais ; épisode absolument hors d'œuvre , et plus vicieux encore , en ce qn'U détruit l'intérêt et change en horreur la compassion qu'inspiraient ces malheureux , devenus coupables.
La grande ressource des poètes grecs étajt la reconnoissaoce, mojea fécond en mouvemenla tragiques, singulièraxtent favorable au génie de leur théâtre, et sans lequel leurs plus beaux sa- -jets, fxyiamel'C^d/pe, Vlpiugénie en Taïuide , ÏÉÎectre, le CrespUottie , \ePhibctèle, se seraient presque réduits à rien. P^ojez RKCONnAissAncB.
pjos premiers poètes , comme le Sénèque des Latins , ne savaient rien de mieux que de défigurer les poèmes des Grecs en les imitant; lorsqu'il parut un génie créateur qui , rejetant comme pernicieux tous les moyens étrangers à l'homme , les oracles , la destinée , la fatalité , fit de la scène française le théâtre des passions actives et fécondes, et delà nature livrée à elle-même l'agent de ses propres malheurs. Dès lors le grand intérêt du théâtre dépendit du jeu des passions : 4eiirs (H«grès , leurs combats , leurs ravages , tons
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les maiix qu'elles ont causés , les vertus qu'elles ont étoulFées connue dans leurs germes, les crimes qu'elles ont fait éclore du seiu même de l'innocence, du fond d'un naturel heureux: lels furent, dis-)e, les tableaux que présenta Ia tragédie. On vit sur le théâtre les plus grands intérêts du cœur humain combinés et mis en balance, les caractères opposés et-développés l'un par l'autre, les peuchants divers combattus et s'irritant contre les obstacles , l'homme aux prises avec la fortune, la vertu couronnée au bord du tombeau , et le crime précipité du faite du bonlieuf dans an abîme de calamités. Il n'e&t doue pas étonnant qu'une telle machine soit plus vaste et plus compliquée que les fablea du théâtre ancien.
Pour exciter la terreur et la ^tié dans le système ancien , que fallait-il ? on vient àe le voir : une simple combinaison de circonstances , d'où résultât un événement pathétique. Pour peu que le personnage mi» ea péril allit au-devant du malheur, c'était assez: souvent même le malheur le cherchait, le poursuivait., s'attachait à luij sans que son amey donnât prise; et pli» Ja cause du malheur était étrangère au malheareux , plus il était intéressant. Ainsi , dès la uaissance d'OEfJipe, un-orad^ avait prédit qs'il serait parricide et incestueux.; et en fuyant lecrime, il y était tomhé. Ainsi Hercule, aveuglé par la haine de Junon , avait égorgé sa femme et ses
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enfants ; ainsi Oreste avait été condamné par nn dieu à tuer sa mère pour venger son père. Rien de tout cela ne supposait ni vice , ni vertu , ni caractère décidé dansl'homme , jouet delà destinée; et Aristote avait raison de dire que la tragédie ancienne pouvait se passer de mœurs. Mais ce moyen , qui n'était qu'accessoire , est devenu )e ressort principal. L'amour, la haîne, la vengeance , l'ambition , la jalousie , ont pris la place des dieilx et du sort: les gradations du sentiment , le flux et le reflux des passions , leurs ré- Tolulions, leurs contrastes, ont compliqué le nœud de l'action , et répandu sur la scène des mouvements inconnus aux anciens. La nécessité était un agent despotique, dont les décrets absolus n'avaient pas besoin d'être motivés : la nature au contraire a ses principes et ses lois; dans le désordre même des passions , règne un ordre caché , mais sensible , et qu'on ne peut renverser sans que la nature, qui se juge elle-même, ne s'aperçoive qu'on lui fait violence , et oe murmure au fond de nos cœurs.
On sent combien la précision, la délicatesse, et la liaison des ressorts visibles de la nature les rend plus dif&ciles à manier que les ressorts cachés de la destinée. Mais de ce changement de mobiles- naît encore une plus grande difficulté , celle de graduer l'intérêt par une succession continuelle de mouvements^ de situations, et de tableaux, de plus en plus terribles et touchants.
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DELITTÉRATURE. l6l
Voyez clans les modèles ^Dciens, voyez même dans les règles d'Arlstote , en quoi coâsislait le tissu de la fable : l'état des choses dans l'avantscèue, un oti deux incidents qui amenaient la révolution et la catastrophe, ou la catastrophe sans révolution; voilà tout. Aujourd'hui, quel édifice à construire qu'un plan de tragédie, où l'un passe sans interruption d'un état pénible à un état plus pénible encore ; oii l'action , renfermée dans les bornes de la nature, ne Eorme qu'une chaîne; où tous lés événements , amenés l'un par l'autre ,, soient tirés du fond du sujet et du caractère des personnages! Or telle est l'idée que nous avons de la tragédie à l'égard de l'intrigue. Une fable tissue comme celle de Pofyeucte, d'Heraclius, etd'^lzire, aurait, je crois, étonné Aristote: il eût reconnu qu'il y â un art au-dessus de celui d'Euripide et de Sophocle; et cet art consiste à trouver dans les mœurs le principe de l'action.
Dans la tragédie moderne , Vàitrigue résulte , non-seulement du choc des incidents , mais du combat des passions; et c'est parla que, dans l'attente de l'événement décisif, l'espérance et la crainte se succèdent et se balancent dans l'ame des spectateurs, .
Ce n'est p^s qu'il ne puisse y avoir absolument de l'intérêt sans cette alternative continuelle d'espérance et de crainte : la seule. incertitude et l'attente inquiète, prolongées avec art
Élém. de Littér. III. \ i
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dans ODC action d'une grande importance, peuvent nous émovKoir assez : CËdipe va-t-il être reconnu pour le meurtrier de son père, pour le mari de sa mère, pour le frère de ses enfants, ponr le fléau de sa patrie? Ce doute sulËt pour ' ^etnaer fortement l'ame des spectateurs. Ainsi toas les ^nds sujets du théâtre ancien se sont passés SLmtrfgue. Mai» lorsqu'il n'y a eu rien à attendre du dehors , et qu'il a fallu soutenir par le jeu des passions et des caractères une action de cinq actes , Vintrigue , plus ample et mieux (*omlnnée , a demandé infiniment |dus d'art. Ployez Tragédie.
La comédie grecque , dans ses deux premiers âges, n'était pas mieux inttigoée que ht tragédie ; l'on en va juger par l'esquisse de l'une des pièces d'Aristophane , et de l'une des plus célèbres ; elle a pour titre Les Chevalœrs.
Cléon, trésorier et général d'armée, fils de corroyeor el corroyeur lui-même , arrivé par la brigue au gouvernement de l'état, actnellement 6h*pîïl(*e et en pleine puissance, fut l'objet de cette satire , dans laquelle il était nommé et représenféen personne,
Déraosthène et Nicias ( ce Démosthène n'est pas l'orateur), esclaves dans la maison où Oéon s'est introduit, ouvrent la scène: « Nous avons, disent-ils , un maître dur, homme colère et emporté, vieillard difficile et sourd (ce personnage, c'est le peuple) ; il y a quelqne temps qu'il s'est
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avisé d'acheler lin esclave corroyeur , intrigant , délateur fieffé. Ce fripon , connaissant bien son ■vieillard , s'est étudié à le flatter , à le gagner , à le séduire. Peuple d'Athènes , lui dit-il, reposezvous après vos assemblées , buvez, mangez j etc* Il s'est insinué dans les bonnes grâces da vieillard; il nous pille tous , et il a toujours ie fouet de cuir en main , pour nous empêcher de nous plaindre » . Us veulent donc s'enfuir chez les Lacédéaktniens ; mais .trouvant Oéon endormi et dans l'ivresse , ils lui volent ses oracles , c'est-àdire les réponses que lui ont faites les oracles qu'il a consultés. Dans ces réponses , il est dit qu'un vendeur de boudin et d'andonilles succédera an vendeur de cuir. Nicias et Démosthène cherchent ce libérateur : Agatocrite (c'est le cl»rcutier ) > fort étonné du sort qu'on lui annonce , ne sait comment s'y prendre pour gouvenier l'état. « Pauvre homme, lui dit Démosthène, rien n'est plus facile , tu n'auras qu'à faire ton mélier , tout brouiller , allécher le peuple , et le duper; voilà ce que tu fais. N'as-tu pas d'ailleurs la voix loTte, l'élocpience impudente , le génie malin , et la charlatanerie du marché? C'est plus qu'il n'en faut , crois-moi, pour le gouverncnient d'Athènes. » Ils l'qjposent donc à Cléon sous la |H«t«ction des chevaliers ; et voilà un général d'année et un marchand de saucisses qui se disputent le prix de l'impudence et de 1^ force des poumons, il n'est point de crimes infâmes qu'ils H.
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ne s'imputent l'un à l'autre; et pour fiair l'acte, ils s'appellent réciproquement devant le sénat, où ils vont s'accuser.
Dans le second acte , Agatocrile raconte ce qui s'est passé au tribunal des ju^s, où Oéon a été vaincu. Celui-ci arrive : nouveau combat d'impudence; et Cléon en appelle au peuple. Le peuple paraît en personne: « Venez, lui dit Cléon , mon cher petit peuple ; venez , mon père » . Le vieillard gronde et paraît imbécille; les deux concurrents le carressent. Le peuple incline pour le vendeur de chair. Cléon a recours à ses oracles : Âgatocrite lui oppose les siens. Le peuple consent aies entendre.
La lecture de ces oracles fait le sujet du troisième acte. Le peuple paraît indécis. Cléon , Jxiur dernière ressource , invite le peuple à un festin ; Agatocrite lui e/i offre autant. Ce régal, où chacun présente au peuple ses mets favoris , remplit le qUatriënie acte. Agatocrite propose au peuple de fouiller dans les deux mannes où étaient les viandes : la sienne se trouve vide , il a donné au peuple tout ce qu'il avait ; celle de Cléon est encore pleine. Le peuple , indigné contre Cléon , veut lui ôtèr la couronne pour la donner à son rival ; mais Cléon allègue un oracle de Delphes qui désigne son successeur. Il récite l'oracle , et à chaque trait de ressemblance , il reconnaît qu'il s'accomplit : car , selon l'oracle , le digne successeur de Cléon doit être un homme vil , un veo-
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deur (le chair, un voleur, un, parjure, ini imposteur, etc. Alors Cléon s'écrie : Adieu , chère cou- , i-OQue , je te <juitle à regret ; un autre.te portera , sinon plus grand voleuPj du moins plus fortuné.
Dans le cinquième acte , Agalocrite a rajeuni le peuple : « Il est, dit-il, redevenu tel qu'il était du temps des Miltiade et des Aristide. » Le peuple rajeuni paraît. Il a perdu la mémoire, il demande qu'on l'instruise des sottises qu'il a faites du temps de Cléon : Âgatocrite les lui raconte ; le peuple en rougit. Agatocrite l'inteiroge sur la façon dont il se comportera à l'avenir. Il répond : En personne sage. Âgatocrite produit deux femmes , qui sont les anciennes alliances de Lacédémone et d'Athènes, que Cléon retenait captives^ et on leur rend la liberté.
Indépendamment de la grossièreté , de la bassesse , et de râcreté satirique dé cetle farce , très utile d'ailleurs sans doute dans un état républicain , on voit combien Vintrigueeu est bizarrement tissue : c'est ia manière d'Aristophane.
La comédie du troisième âge, celle de Ménandre, était mieux composée. Il Êillait que Vintiigue en fût bien simple, puisque Térence, dont les pièces ne sont pas elles-mêmes fort intrigucej, , était obligé, en l'imitanl, de réunir deux de ses fables pour en faire, une, et que pour cela .ses critiques l'appelaient un demi-Ménandre.
Plaute , si inférieur à ïérence du coté de l'élégancCj du naturel,, et de la vérité des mœurs
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est supérieur à lui du côté de Vintrigue : son action est plus vive , plus animée , et plus féconde en incident^ comiques.
C'est le genre de PUute que les Espagnols semblent avoir piis , mais avec un fonds de mœurs
• différentes. Les Italiens,' à l'exemple des Espagnols , et les Anglais , à l'exemple des uns et des autres , ont chargé d'incidents l'intrigue de leurs comédies. Comme eux, nous avons été longtemps plus occupés du comique d'incidents , que
. du comique de mœurs : des fourberies, des méprises , des rencontres embarrassantes pour les fripons ou pour les dupes , voilà ce qui occupait la scène : et Molière lui-même, dans ses premières pièces , semblait n'avoir connu encore que ces sources du ridicule.
Mais lorsque une fois il eut reconnu que c'était aux mœurs qu'il fallait s'attacher; que la vanité, l'amour-propre , les prétentions manquéos et les maladresses des sots , leurs faiblesses , leurs duperies , leur» méprises et leurs travers , les maladies de l'esprit et les vices du caractère, j'entends les vices méprisables , pliis importuns que dangereux , étaient les vrais objets d'un comique à la fois plaisant et salutaire; ce fut à la peinture et à la correction des mœurs qu'il s'attacha sérieusement, subordonnant V intrigue aaiLCSPictères , et n'employant les situations qu'à mettre en évidence le ridicule humiliant qu'il voulait livrer au mépris. Dès lors Vùitrigue comique ne
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fat que le tUsu de ces situatiou^ risibks où l'on s'engage par lâiblesse , par imprudence , par erreur, ou par quelqu'un <le ces travers «ï'espiit ou de ces vices d'ame , qui sont assez puqis par leurs propres bévues et par l'insulte qui les sait. C'est dans cet.esjHÏt et avec ce grand art que iuL tissue l'intrigue de l'avare, àe l'École des femmes , de l'École des maris, de George Dandin, du Tartufe : modèles effrayants , même pour le génie , et dont Tesprit et le talent médiocre n'ap- -procheroDt jamais.
Ikvbhtiob Poétique. Pour concevoir l'ol^ de la poésie dans toute son étendue , il f»Ht oser considérer la nature comme présente à l'Intelligence suprême. Alors tout ce qui, dans le jeu des éléments, dans l'organisation des ôlres vivants , animés , sensibles , a pu coocourirj soil au physique , soit au moral , à varier le spectacle mobile et successif de l'univers , est réuni dans le même tableau- Ce n'est pas tout : à l'ordre.pr^sent, aux. vicissitudes passées , se joint I» cbaiue infinie des possibles , d'après l'essence même des êtres ; et non-seulement ce qui est , mais ce qui serait dans Fiinmensité du temps et de l'espace, si la nature développait jamais le trésor inépuisable des germes renfermés dans son sein. C'est ainsi que Dieti Toit la nature; c'est ainsi que, selon sa faiblesse, le poète dmt la contempler. ~
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S'emparer des causes secondes , les taire agir, dans sa pensée , selon les lois de leur harmonie , réaliser ainsi les possibles; rassembler les débris du passé ; bâter la fécondité de l'avenir; donner une existence apparente et sensible à ce qui n'est encore et ne sera peut-être jamais que dans l'essence idéale des choses ; c'est ce qu'on appelle inventer. Il ne faut donc pas être surpris, si l'on a regardé le génie poétique comme une émanation de la divinité même; ingeniwn cui sit, eut mens divinior; et si l'on a dit de la poésie , qu'elle semblait disposer les choses avec le plein pouvoir d'un Ken : indetur sane res ipsas vehui al~ ter Deus condere. On voit par là combien le champ de la fiction doit être vaste , et combien Vinveif teur, qui s'élance dans la carrière des possibles , laisse loin de lui l'imitateur fidèle et timide, qui peint ce qu'il a sous les yeux.
Ramenons cependant à la vérité pratique ces spéculations transcendantes. Tout ce qui est possible n'est pas vraisemblable; tout ce qui est vraisemblable n'est pas intéressant. La vraisemblance consiste à n'attribuer à la nature que des \ procédés conformes à ses lois et à ses facultés connues : or, cette prescience des possibles ne s'étend guère au-delà des faits. Notre imagination devancera bien la nature à quelques pas de la réalité; mais à nne certaine distance, elle s'égare et ne reconnaît plus le chemin qu'on lui fait tenir. D'un autre côté , rien ne nous touche
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que ce qui dous approche ; et l'iotérêt tient aux rapports que les objets ont avec nous-même: or, des possibles trop éloignés n'ont plus avec nous aucun rapport , oi de ressemblance , ni d'iafluence. Ainsi, le génie poétique ne fût-il pas limité par sa propre faiblesse et par le cercle étroit de ses moyens, il le serait par notre manière de conceroir et de sentir. Le spectacle qu'il donne est fait pour nous : il doit donc , pour nûus plaire , se mesurer à la portée de notre vue. On reproche à Homère d'avoir fait des hommes de ses dieux ; pouvait-il en iaire autre chose? Ovide, pour nous rendre sensible le palais du dieu de la lumière , n*a-t-il pas été obligé de le bâtir av^ des grains de notre sable les plus luisants qu'il a pu choisir? Inventer, ce n'est donc pas se jeter dans des possibles auxquels nos sens ne peuvent atteindre; c'est combiner diversement nos perceptions , Dos affections , ce qui se passe au milieu de nous , autour de nous , en nous-mêmes.
Le froid copiste , je l'avoue , ne mérite pas le nom à'inventeurj mais celui qui découvre , saisît, développe dans les objets ce que n'y voit pas le commun des hommes; celui qui compose un tout idéal, intéressant et nouveau, d'un assemblage de choses connues , ou qui donne à un tout existant une vie, une grâce, une beauté nouvelle; celui-là, dis-je, est poète, ou Corneille et Homère ne le sont pas.
L'histoire, la scène du monde, donne quçl-
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quefois les causes sans les effets, quelquefois les effets sans les causes , quelquefois les cause» et les effets sans les mojeos ; plus rarement le tout ensemble. 11 est certain que plus elle donne , moins elle laisse àe gloire au génie. Maïs en supposant même que Iç tissu des événements soit tel , que la vérité dérobe à la fiction le mérite de l'ordonnance; pourvu que le poète s'applique à donner aux mœurs ; aux descriptions , aux tableaux qu'il imite, cettevéritéioléreseaDte qui persuade, touche, captive, et saisit l'orne des lecteurs; ce talent de reproduire la nature , de la rendre présente aux yeux d« l'esprit , surtout de l'agrandir, ne suffit-îl pas pour élever l'imitateur au-dessus de l'historien , du philosophe , et de tout ce qui n'est pas poète?
Si la matière de la poésie était la même que celle de l'histoire, dit Castelvetro, elle ne serait plus une ressemblance', mais la réalité mémej et c'est d'après ce sopUsme qu'il refuse le nom de poète à celui qui , comme Lucain , s'attache à la vérité historique.'
Assurément si le poète ne faisait dire et penser à ses personnages que ce qu'ils ont dit et pensé réellement ou selon l'histoire ; par exemple , si l'auteur de Rome sauvée avait mis dans la bouche de Catilina les harangues mêmes de Salluste , et dans la bouche du consul des moi> ceaux pris de ses oraisons , Q ne serait poète que par le style. Mais si, d'après un caractère connu
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dans rhistoire ou dans la société , Tautear âivente les idées , les sentinients , le langage qu'il lui at' )ribue;plus il persuade qu'il ue feintpas, et plus il excelle dans l'art de feindre. Nous croyons tous avoir entendu ce que disent les acteurs de Molière , nous croyons les avoir connus : c'est le . prestige de sa composition ; et c'est à force d'être poète qu'il fait croire qu'il ne l'est pas. Montaigne donne le mêqae éloge à Térence. « Je le trouve admirable, dit-il, à représenter au vif les mouvemeots de Tame et la condition de nos mœurs. A toute heure nos actions me rejettent à lui. Je ne puis le lire si souvent , que je n'y trouve quelque beauté et grâce nouvelle. »
Ainsi les sujets les plus favorables, comme les plus critiques, sont quelquefois ceux que la nature a placés le plus près de nous , mais que nous voyons . comme oii dit , sans les voir , et doni l'ùtnitation réveille eu nous le souvenir , par l'attention qu'elle attire. Je dis , les plus favomhies ^ parce que la ressemblance en étant plus sensible , et le rapport avec nous-mêmes plus immédiat , plus touchant , nous nous y intéressons davantage : je dis aussi , les plus critique» j parce que la comparaison de> l'objet avec l'image étant plus facile, nous sommes des juges plus éclairés et plus sévères de la vérité de l'imitation.
Ce qu'appréhendent les spéculateurs , c'est que la gloire de l'invention ne manque au ^énie du poète; et afin qu'il ne soit pas dit qu'il n'a rien
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mis an sien dans sa composiliou , ils l'ont obligé à ne prendre des historiens et des anciens poètes , que les faits , et à changer les circonstances des temps , des lieux , et des personnes. C'est à ce déguisement facile et vain qn'on attache le mérite de l'invention, le triomphe de la poésie; et tandis qu'on attribue à un plagiaire adroit toute la gioire du poète , on refuse le titre de poème aux Géorgiques de "Virgile, et à tout ce qui ne traite que des sciences et des arts : « n'y ayant rien , dans ces compositions , dit Castelvëtro , par où l'auteur se puisse vanter d'être poète , quand même il serait inventeur, ajoute-t-il; car alor» itn'aurait fait que découvrir la vérité qui était dans la nature des choses. Il serait artiste , philosophe excellent ; mais il ne serait pas poète ». Voilà où conduit une équivoque de mois, quand les idées n'ont pour appui qu'une théorie vague et confuse. « La poésie est une ressemblance; donc tout ce qui a son modèle dans l'histoire ou dans la nature n'est pas de la poésie. » Ainsi raisonne Castelvetro. Quiotilien avait le même préjugé , quand il croyait devoir placer Lucain au nombre des rhéteur», plutôt qu'au nombre des poètes. Scaliger s'y est mépris d'une autre façon , en n'accordant la qualité de poète à Lucain , que parce qu'il a écrit en vers , et en faveur de quelques incidents merveilleux dont il x orné son poème. Ces critiques auraient dû voir que la diiBculté n'est pas de déplacer et de combiner diversement
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des faits arrivés mille fois , comme un massacre , une tempête, un ÎDcendie, une bataille, et tous ces ëTébements si communs dans les aunales de I9 malheureuse humanité ; mais de les rendre présents à la pensée "par une peinture fidèle et vi-- Taote. C'est là le vrai talent du poète, etle mérite de Lucain. Il ne fallait pas beaucoup de génie pour inlaginer que la femme de Catou , qu'il avait cédée à Horteusius , vînt , après la mort de celuici, supplier Caton de la reprendre; mais quel' on me cite dans l'antiquité un tableau d'une ordonnance plus belle et plus simple, d'un ton de couleur plus rare et plus vrai , d'une expression plus naturelle et plus sing'ulière en même temps .que ce triste et pieux hjméoée.
C'est aussi le talent de peindre qui caractérise le poème didactique , et qui le distingue de tout ce qui ne fait que décrire sans imiter.
Le Tasse, se laissant aller au préjugé que je viens de combattre , définit la poésie , l'imitation des choses humaines, et se trouve par là obligé d'en exclure un des plus beaut morceaux de Virgile '• Ne poeta V^irgilio descrivendoci i costumi, e le leggi, e le guerre deW api. Mais bientôt il franchit les limites qu'il vient de prescrire à la poésie , et il lui donne pour objet la nature entière. Voilà donc les Géorgiques de Virgile rétablies au rang des poèmes. Et le mojen de leur refuser ce titiie, quand même elles seraient réduites aux préceptes les plus communs , et n'y
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décourager aisément par la difficulté de suppléer à ce qui lui manque ; oiais aussi ne faut-il pas se livrer avec trop de confiance à la séduction d'un côté brillant.
Un poème est une machine dans laquelle tout doit être combiné pour produire un mouvemeot commun. Le morceau le mieux travaillé n'a de valeur qu'autantqu'il est une pièce essentielle de la macbine, et qu'il y remplit exactement sa place et' sa destination. Ce n'est donc jamais la beauté de telle ou telle partie qui doit déterminer le choix du sujet. Dans l'épopée , dans la tragédie , le mouvement quei'on veut produire, c'est une action intéressante , et qui dans son cours répande l'illusion , l'inquiétude , ta surprise , la terreur et la pitié. Les premiers mobiles de l'action , chez les Grecs , ce sont communément les dieux et les destins ; ciiez nous , les passions humaines : les roues de la machine , ce sont les caractères ; l'intrigue en est l'enchainement; et l'effet qui résulte de leur jeu combiné , c'est l'illusion , le pathétique , le plaisir , et l'utilité. On dira la même chose de la comédie , en mettant le ridicule à la place du pathétique. 11 en est ainsi de tous les genres de poésie , relativement à leur caractère et à la fin qu'ils se proposent. On n'a donc pas inventé un sujet lorsqu'on a trouvé quelques friëces dé cette machine , mais lorsqu'on a le système complet de sa composition et de ses mouvements.
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Il faut avoû* éprouvé soi-même les difficultés de cçtle première dîspositioo , pour sentir combien soot frivoles et puérilement importunes ces règles dont on étoy^t les poètes , d'inventer la fable avant les personnages , et de généraliser d'abord son action avant d'y attacher les circon- . stances particulières des temps , des lieax , et des personnejj.
Il est certain que, s'il se présente aux yeox do -poète une fable anonyme qui soit intéressante , il cherchera dans l'histoire une place qui lui convienne , et des noms auxquels l'adapter ; mais fallait-il abandonner le sujet de Cùina, de BrutuSf de ia Mort de César, parce qu'il n'y avait à changer ni les noms , ni l'époque , ni le lieu de la scène? Il est tout simple que les sujets comiques se présentent sans aucune drconstance particulière de lieu, de temps, et de personne; mais combien de sujets héroïques ne viennent dans l'esprit du poète qu'à la lecture de l'histoire? - (àul-pil, pour les rendre dignes de la [toésie, les dépouiller des circonstances dont on les trouve accompagnés? Je veux croire pbssible, avec Le Bossu, qu'Homère, comme La Fontaine, commença par inventer la moralité de ses poèmes, ^ et puis l'action, et puis les personnages-. Mais supposons que , de son temps, ort sAt par tradition qu'au si^e de Troie les héros de la Grèce s'étaient disputé une esclave , qu'un sujet si vain les avait divisés, que l'armée en avait souffert,
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et que leur réconciliation avait seule empécbé leur raine; sup[)osons qu'Homère se fût dit à lui-même : f^oUà comme les peuples sont punis des fiilies des jiusj û faut faim ^ cet exemple une leçon tfui les étonne. Si c'étail ainsi que lui fut venu le dessein de l'Iliade , Homère en serait- il moins poète? L'Iliade en serait -ellff moins un poème, parce que le sujet n'aurait pas^té cooçu par abstraction et dénué de cea cireonstances? En vérité les arts de génie ont assez de difficultés réelles , sans qu'on leur eu fasse de chimériques. Il fout prendre un sujet comme il se présente, et ne regarder qu'à l'effet qu'il est capable de produire. Intéresser, plaire, instruire, voilà le comble de l'art ; et rien de tout cela n'exi^ que le sujet' soit inventé de tdile ou telle façon.
U y a pour le poète , comme pour le peintre, des modèles qui ne varient point. Pour se les retracer fidèlement, il faut une imagination vire» et rien de plus : pour lea peindre , il suffit de le» avoir présents , et de savoir manier la langue , qiji est le pinceau de la poésie. Alais il y a des détail^ d'une nature mobile et changeante, dont le n>odèIe ue tient point en place : l'artiate alors est obligé de peindre d'après le roinÀr de la pensée; et* c'est là qu'il est difficile de donner à rimitation cet air de Térité qui nous ftéduit et qui nous enchante. Aussi la peintura et la sculpture prélèrent-elles la nature en repos à la nature en mouvement, et cependant elles n'ont jamai»
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qu'an moment à saisir et à rendre; au lieu que la poésie doit pouvoir suivre la nature dans ses progrès les plus insensibles, dans ses mouvements les plus rapides , dans ses détours les plus secrets. Virgile et Racine avaient supérieurement ce gédie inventeur des détails : Homère et Corneille possédaient au plus haut degré le génie , inventeur de l'ensemble.
Mais un don plus rare que celui de l'invention j c'est celui du choix. La nature est présente à tous les hommes, et presque là même à tous les yeux. Voir n'est rien , discerner est tout ; et l'avantage de l'homme supérieur s^r l'homme médiocre, est de mieux saisir ce qui lui convient.
L'auteur du poème sur l'art de peindre , Watelet . a fait voir que la belle nature n'est pas la même dans un Faune que dans tm Apollon, et dans une Vénus que dans une Diane. En effet, l'idée du beau individuel dans les arts varie sans cesse, par la raison qu'elle n'est point absolue, et que tout ce qui dépend des relations , doit changer comme elles. Qu'on demande à ceux qui ont voulu généraliser l'idée de la l^lle nature , quels sont les traits qui conviennent à un bel arbre? pourquoi le peintre et le poète préfèrent le vieux, chêne brise par les vents , brûlé , mutilé par la foudre, au jeune orme dont les rameaux Ibrment un si riant omlwage? pourquoi l'arbre déraciné, qui couvre la terre de ses débris,
pourquoi cet arbre est [dus précieux au peintre et au poète , que l'arbre qui , dans sa Tigaeur, fait rorneiueut d'une campagne?
Il y a des choses qu'on est las de voir, et dont l'imitation est usée : voilà celles qu'il est bon d'ériler. Mais il y a des choses communes sur lesquelles nos esprits n'ont jamais fait que voltiger sans réflexion , dont le tableau simple et naïf peut plaire , toucher , émouvoir. Le poète qui a su les tirer de la foule , les planxr avec avantage , et les peindre avec agrénaent, nous fait donc un plaisir nouveau ; et pour nous causer une douce surprise , ce vrai , quoi qu'en ait dit Louis Racine, n'a besoin d'aucim mélange de grandeur ni de merveilleux. Lorsqu'un des bergers de Théocrite ôte une épine du pied de son compagnon , et lui conseille de ne plus aller nu-pieds, ce tableau ne nous fait aucun plaisir, je l'avoue ; mais est-ce à cause de sa simplicité? non : c'est qu'il ne réveille en nous aucune idée , aucun sentiment qui nous plaise. L'idjUe de Gesner, où un berger trouve son père endormi, n'a rien que de très simfde ; cependant elle nous plait, parce qu'elle nous attendrit. Ce n'est point une nature prise de loin , c'est la piété d'un fils pour un pèrej et heureusement rien n'est plus commun. Lorsqu'un des bergers de Yii^e dit à son troupeau :
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DE LlTTÈRiTURB. iS*!
lu , Butm fJHi^ ijaoBdam peciu , il* capdla ; Non tga vot poiùiae , viriâi pro/actiu ûi ontro , Dunuaapvtdenproeidderupt'vùiebo:
ces vers , le plos parlait modèle du style pastoral , 00U5 font un plaisir sensible ; et cependant où en est le merveilleux? c'est le oatarel le pins pur ; mais ce naturel est iatéressaat , et la simplicité même en fait le charme.
Le vrai simple n'a doru; pas toujours besoin d'être relevé par des circonstances qui Penno? blissent. Mais en le supposant , att moins faut-il savoir à quel caractère les disCingueir, pour les recueillir; et cette nature idéale est un lâbjr rinthe dont Socrate lui seul nous a donné.le. fil. « Pensez-vous, disait-il à Âlcîbiadê, que ce qui. est bon ne soit pas beau? ÎTavez-vous pas remarqué queces qualités se confondent ? La vertttest belle dans le même sens qu'etlb est bonne.. ^ La beauté des corps résulte aussi dé cette forme qui constitue leur bonté ^ et dans toutes lés circonstances de Ifr vie, le même objet est cout stamment regardé comme beau , lorsqu'il' est tel* que l'exige sa destination et son usage. » -Voilà précisément le- point de réunion de là bonté et de la beauté poétique, le parfait acdord du moj-en. {ftion emploie avec la Jin qu'on se propose. Orles vues dans lesquelles opère la poésie tie sont ' pas celles de la nature : la boolé , la beauté poétique n'est donc pas la beauté , la bonté natu> relloi C« qui même est beau^pour un ait, peut
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Il en est de même à l'égard des genres d'éloquence où l'orateur invente son snjet. H y a des superficies trompenses qui annoncent la fertilité, et dont le fond n'est qu'un sable aride: il y a des terrains iucnltes , qui n'ont qu'à être défrichés et approfondis , pour devenir féconds. .
Ainsi Vinvention du sujet demande un commencement de travail pour le seconder et eu péoétier les ressources. Un sculptear habile voit dans uo bloc de marbre les dimensions de sa statue ; mais il en peut faire à son gré un Hercule . une Diaue , un Apollon. I^'orateur > le poète, doit voir de même l'étendue de son sujet ; mais son sujet n'est pas indifférent aux formes qu'il peut recevoir: il en est une qui lai est propre; et l'artiste doit Yy trouver avant de commencer l'ouvrage.
Cette première invention swpço^e la liberté du choix , et l'orateur ae l'a pas toujours.
L'éloquence qui ne s'exerce que sur des questions générales , comme celle des anciens soj^^tes, ou sur des points de morale praticpie, comme fait l'éloquence de nos prédicateurs , est aussi libre que la poésie dans Vinvention de fies sujets ; mais l'éloquence de la tribune et du .barreau est commandée, et ses sujets lui sont donnés. Vinvention', dans cette partie , se réduit doue à trouver les moyens prt^res à la question ou à la cause qui s'agite. Les rhéteurs en ont lait le grand objet de leurs leçons ; mais leurs leçons
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ne peuvent être qu'une étude préliminaire : c'est l,a recherche réduite eu méthode; œ n'est pas encore i'àivention. Celle que Cicéron appelle l'incenUon rhétorique , ne fait qu'indiquer vaguement' les moyens généraux de disposer favorablement un aadittnre ; de le rendre attentif , docile, bénévole; de gagner l'affection des jiig;es, » on les trouve indifféreots ; - de changer leur inclination, s'ils sont aliénés on contraires ; deles . intéresser eux-mêmes au succès de la cause ; de . la leur présenter du côté le plus favorable , avec une clarté qui du premier coup d'onl fasse voir quel en est l'état ; d'en tirer , si elle est étendue ' oiu compliquée , une division qui repose l'esprit et dirige son attention ; d'employer à déterminer l'opinion , la résolution , le jugement de l'auditoire , d'y employer, dis-je, les arguments qui rér sultent des faits , des indices , des témoignages , des vraisemblances, des autorités, des exemples, des coutumes , des lois , des règles de morale , des maximes de politique ,. des principes de droit, enfin des qualités personnelles des deux parties , BU de la nature de l'homme en ce qui nous est commun à tous ; de donner à ces arguments toute la force et l'énei^e d'une dialectique pressante , toute la chaleur et la véhémence d^une éloquence passionnée ; de réfuter avec vigueur les preuves , les moyens , les raisonnements de l'adverse partie ; de l'attaquer par l'endroit faible , en ne. luiprésentant. soi-même que
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le côté lejJns fort; de tirer de la rérutaiion un nouvel avantagie en faveor de sa capse , et d'en fortifia encore les moyens en les résuniani ; enfin d'appeler les passions au seconrs de la raison , si elle n'est pas Tlctoriense ; d'agir sur l'ame des auditeurs pour l'exciter on ta Calmer , l'élever ou l'abatbv , la pousser ou la retenir , l'ébranler, l'indiner , l'entrainer-malgré elle du côté qu'on veut qu'elle penche, et contraindre la volonté , ou soumettre l'entendement.
Voilà les sources que les rétbenrs anciens ont iodiqoées à l'éloquence , et qu'ils ont divisées en une infinité de ruisseaux. 'Toutes les formules gépérales d'adulation , de séduction , d'insinnation, d'induction ; toutes les manières de définir, d'analyser, d'amplif^r, d'exagérer, de pallier, d'atténuer, de diseimuler, d'éluder; tous les ressorts du pathétique ; touS' les secrets d'intéresser la vanité, l'orgueil, la sensibilité des juges, d'exciter leur envie , leur indignation , lear haine , leur bienveillance , on leur commisération ; et parmi œs moyens l'art de donner à la parole le caractère convenable à l'effet que l'on vent produire , par l'beoreux choix des mots , leur coloris , leur harmonie ; par la variété des tons, des %ure» , des mouvements ; par le charme du nombre et celui des images , afin que la séduction sç saisisse à-Ia-fois des sens, de l'esprit et de l'aine : c'est là ce que les professeurs de l'ancienne éloquence ont enseigné , et ce que Cicé-
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roD , dès sa jeunesse , a recueilli dans son livre appelé de l'Inoeation rhéthorique.
Une étude encore préliminaire , mais plus immédiatement adhérente » l'exercice de l'éloqilence, est c^e des lois du pajs , de la jurisprudence des Jtribunalix , des mœurs locales , et SLOgulièrement de la façon de voir , de penser , de sentir , de l'auditoire ou des ju^es devant lesquels on doit parler ; car c'est de là qu'on tire les [dus poissants moyens de les persuader ou de les émouvoir.
Ces sources ouvertes à V invention, il en reste une encore plas abondante , et à laquelle l'orateur doit toujoars remonter ; c'est son sujet , sa cause y la question qu'il agile ; c'est eo la méditant qu'il la rendra féconde ; et en comparaison du fleuve d'éloquence qui coidera de cette source, toutes les autres ne paraissent , dit Cicéron , que de faibles ruisseaux.
■ L'homme de génie est celui qui enfonce le 'soc de la charrue dans on terrain qu'on n'a qu'effleuré avant lui , et qui sait par-là rendre fécond un sol que l'on croit épuisé.
Celui qui sait trouver dans une cause des ressources inespérées, dans un raisonnement des forces inconnues; qui sait tirer d'un moyen pathétique des mouvements soudains qui bouleversent l'auditoire, ou des traits i mprévus qui déchirent l'ame des juges ; qui, lorsque les forces de la raison ou la chaleur de l'ame semblent
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épuisées , lei redouble avec une énei^ie et une véhémence qui aousétoone et qui nous entraîne; celui qui , après s'être saisi de l'esprit et de l'ame des auditeurs -, ne lâche prise qti'après tes avoir subjugués, et n'abandonne son adrersaire qu'après l'a voir terrassé ; qui , dans la réiJique fait jaillir des flammes d'un choc d'opinions , d'où le simple talent n'eût tiré que des étincelles ; qui , dans une éloquence simple et dénuée d'ornements dq>loie le? muscles d'uo Hercule , et qui d'un mot , ou d'une circonstance qui échapperait à un homme médiocre , tire un mojen victorieux , un mouvement irrésistible ; c'est là l'/nventeur en éloquence, f^ojvz , dans l'art. Orateur , l'exemple que j'en ai cité , de ce Le Maître,' que le mauvais goût de son siècle avait gâté , mais que la nature avait fait éloquent. Fbj-ez aussi Rhétorique', Exobdb , Preuve , Pehoba.isoiii , Pa-
TMÉTHHJUE , etc.
Irokib. C'est un tour d'expression si familier et si commun, qu'il est presque inutile d'expliquer en quoi il consiste. Chacun sait que l'ou ' parle par ironie j lorsque d'un air i;uoqueur oubadin , on dit le contraire de ce que l'on pense. L'ironie où l'on blâme en louant, où en admirant on déprise , revient à chaque instant dans le langage ordinaire.
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Gli ! oh I l'Aorame de bien , tous m'en vouliei donnci: !
- ( Orgon i Tartufe. )
Les g«i>f ifue vaut tu«x se portent assez bien.
( Le valet du Menteur. ]
Un moine disait son brëriùiei Il preruàl bien ton tempi I
{ La Mouche du CoAt. )
< Cétut un tenu nt/et de merre, Qu'un logis où lui-même il n'entrait qo'cn rampant !
[ La Bdette au Lapin. )
Mais ce qu'il est ioléressaot" d'observer , c'est que cette espèce As contre-vérité , en dérision , n'est pas si exclusivement propre au st^Ie plaisant ou comique , et an ton de la société , qu'il soit indigne de la haute éloquence et de la haute poésie, et qu'il n'exprime avec autant de noblesse que d'amertume le mépris ou l'indig'nation qui se mêle au ressentiment', au dépit , à la-colère , à la fureur même. Rien de plus énergique dans la bouche d'Oreste que cette apostrophe ironique :
Gr&ceaux diens,mteinalheuT passe non espërai^; VXjeteloue, Ciel ■' de ta persér Aance.
Rien de plus sanglantquel'/^oniâdansla bouche d'Hermione en parlant à Pjrrhus :
Est-il juste, après tout, qu'un conquérant s'abaisse Sons la serrile loi de garder ta promesse? Non , non , la perGdie a de quoi tous tenter ; Et TOUS ne me dtercbe* que pour tous eu ranter.
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Quoi! «Muqne ni Mmieiit ni'derMr Tout retieniM, Bccherelin nne Gnxque , «nuit d'aoe TrvjteDue ; He (jnitter, me reprendre, et retourner encot De 1> fiUe d'Hélène à 1> veure d'Hector ; Couronuer tour-à-tour l'McIkTe et la piiaeeœ ; Immoler Troie aux Grect , au aU d'Hector la Gi^ce: Tout cela part d'un csenr toujours naître de «m, D'uD héros qui n'est poiat esclave de ta foi* Pour plaire à votre épouse , îi tous faudrait peut-être Prodiguer les doux nom* de parjure et de traître. Vou* TeBÎea de inan Iront- otuerrer la pUcnr , Pour aller , dans tes bras , tire de ma douleur : Pleurante après son char tous voulez qu'on me voie ; Mais, seigneur, en un jour ce serait trop de jolej Et sans chercher ailleurs des titres empruntas. Ne TOUS suffit-il pas de ceux que TOUS portei? Du Tiens père d'Bector la Taleur abattne Aux pieds de saiamille expirante à sa Tvej Tandis que dons son sein votre bras enfoncé Cherche un reste de sang que l'âge aTait glae^; Dans des raisseaox de sang Troie ardente plongde ; De Totre propre tnain Polfxéoe i^farfée Ans yeux de toos les Grecs indignés contre tous : Que peut-on refuser k ces généreux coup ?
On voit , dans le oeuviëme livre de l'IIiacle , un bel exemple d'ironie , à travers la franchise avec laquelle AcbiUe répood à Uljrsse , qui, de la part d'AgamemnoT) , vient sollîciter son retour. « Qu'il n'espère pas me tromper eoeore , lui ditil ; je le connais trop; et il ne viendra pas à beat de me persuader. Il n'a qu'à chercher avec vous, prudent Ulysse, et avec les autres rois, les moyens de garantir ses vaisseaux des flammes dont ils sont menacés. Sans moi il a déjà fait de si gruides
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choses ! Il a fermé son camp d'une graiide muraille , il a environné cette maraille d'un large fossé , il a fortifié ce fossé d'une bonne palissade; et avec tous ces retranchements il ne peut encore repousser l'homicide Hectçr ! »
Les siècles les plus ratBnés n'ont certainement rien de plus adroit , que cette manière de reprocher au fier Âgamemnon les timides soins qu'il se donne pour se tenir renfermé dans son camp.
C'est une chose digne d'admiration , que les diverses tentatives qu'a faites le génie de Corneille, en créant parmi nous la tragédie, pour en étendre et varier le genre. Il a tout osé, jusqu'à, risquer au théâtre un héros moqueur ; et si dans le langage ironique qu'il a mis dans la bouche de Nicomède , il a souvent manqué de goût , il n'en est pas moins vrai que l'invention , le dessein , la physionomie de ce caractère , ont quelque chose de surprenant dans leur originalité.
ATTELE, à Laodice.
Home qui m'* nourri tow pailua pour noï.
Rome ! SeîgDeuï.
Oui, Berne. Eb èteS'VOvscB iloulc?
SeiguenT, je crtinj ftmr tou3 qu'un Rohum vous écoute; Et ti Bftme s*f ftit de qoeli faus roua bdUn, fijen loin de TWit |wétarFfipiHÛ dont tom pniià ,
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