a tiiiiHEnT-s
eoDoblir. La Toloiité ne lui oppose ni les transports de la colère, ni les inouvenaents du dépit , de la haine, et de la vengeance, mais une sorte d'inertie qui résiste à ses mouvements ; mais une lâcheté qui se refusb à ses impulsions ; mais des inclinations que l'habitude a eu toat le temps de former et de rendre comme invincibles.
Captiver, fixer, attacher sur l'image de la vertu , des yeux distraits , des e^Kïts légers , dfes imaginatktns mobiles , des caractères indécis ; les forcer d'en prendre l'empreinte, les renvoyer avec une plus baote idée de leur dignité naturelle et de celle de leur devoir ; leur en inspirer le courage , et du moins pour quelques moments l'enthousiasme et la passion ; tel est le genre de persuasion de l'éloquence des Élt^es : et si on demande encore quels sont les ennemis qu'elle se propose de vaincre, je répondrai, tout ce que la nature et l'habitude ont de vicieux et d'incompatible avec cette vertu qu'elle vient nous recommander.
he procédé le plus raisonnable, et, je crois, le plus infaillible dece genre d'éloquence, serait de montrer l'homme dans le héros, en même temps que le héros- dans l'homme : car si je ne vois ' pas en lui mon semblable du côté faible , son exemple ne m'inspirera ni l'espérance , ni le courage de lui ressembler du côté fort} et ce serait pour V oraison fimèbre une raison de se détendre et de s'^abaisser quelquefois jusqu'à nous
DE LITTÉEATDH^. 463
laisser voir, dans le modèle de vertu et de grandeur qu'elle nous présente, quelques traits de fragilité. Un seul exemple va me faire entendre. Dans le plus accompli et le plas intéressant de nos héros modernes , Flécbier ava^t deux fautes à confesser, ou à dissimuler. En avouant l'une des deux, il a mis toute l'adresse de l'élocution et tout le prestige des figures à la couvrir comme d'un nuage; et celle qu'il n'aurait pu attribuer à la fatalité des circonstances , il n'a pas même osé la laisser entrevoir. •
A l'égard de l'une et de l'autre, j'oserai dire que la crainte qu'il eut d'aflfaiblir l'admiration que l'on devait à son héros, n'était pas fondée. Son silence n'a fait Oublier à personne ce moment de faiblesse , où Turenne crut déposer dans le sein d'un autre lui-même le secret important qui lui était confié. Mais , en même temps que l'aveu de cette faute, dans la bouche de 'l'orateur, aurait été une grande leçon, il lui aurait donné lieu de publier un trait de magnanimité qui compense bien cette faute, et qui fait presque dire ji ceux qui l'entendent, ^/!fx culpa! Ce fut l'aveu qu'il en fit au roi. 11 n'était pas temps encore de révéler toute la gloire de cet aveu : Louvois était vivant; mais aujourd'hui combien ce trait de vertu , dans l'éloge de Turenne , i)e serait-il pas Moquent!
Louvois était son ennemi : le projet du siège de Gand n'avait pour confidents que ces deux
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46^ ÉLiUENTS
hommes. Louis XIV, qui ne «Joutait pas de la pudence et de la discrélioo de Turenne , lai dit : R Mon secret n'a été confié qu'à tous et à M. de Louvois ; et ce n'est pas vous qui l'avez trahi. " Turenne n'avait qu'à laisser croire à Louis XIV ce qu'il pensait déjà, Louvois était perdu. Pardonnez-moi. Sire, dit-il, c'est moi qui suis cmipabh; et Loutoïs fat sauvé.
Sa rébellion dans la guerre civile avait été réparée, par tant de si belles actions , que l'orateur pouvait l'avouer ingéaumeat sans répugnance; et au lieu de l'art ingénieux , mais inutile , dont • il se sert pour l'enTelopper dans le tourbillon des malheurs publics, il ne tenait qu'à lui de tirer de la mémoire de ces temps-là , et de l'esprit de trouble et de vertige qui s'était emparé des têtes les plus sages , de solides instructions. Ce n'est même qu'en se donnant cette importance politique et morale, que l'éloquence des Éloges peut remplir dignement sa lÂche. Mais il faut avouer aussi que la proximité des temps, et les égards auxquels l'oraleût est soumis, ne le permettent pas toujours. Un point de vue plus éloigné lui est infiniment plus favorable ; et cet avantage n'a pas échappéà l'académie Française, lorsqu'elle s'est déterminée à donner pour sujet de ses prix d'.éloqnence l'éloge des hommes illustrés qu'ont produits les siècles passés. Mais dans ces éloges on doit se souvenir que ce ne " font pas de froids détails, de tondues analyses.
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DB LITTÉBATUnE. 465
ni des récits inaDÏmés que demande l'Académie ; mais des tableaux , des mouvements , des peintures virantes, de l'éloquence enfin, dontle propre est d'a^r sur les esprits et sur les amas, d'inspirer plutôt que d'instruire, de répandre encore plus de chaleur que de lumière , d'animer la raison encore. plus que de l'embellir, de prê~ ter à la vérité le charme et Fintérét du sentiment, et de ne chercher dans le stjle que les moyens à la fois les plus simples , les plus sûrs , et les plus paissants , d'émouvoir pour persuader , ou de persuader pour émouvoir.
OnATEUB. Pour se former une idée. cota^Iète de l'orateur^ il faut considérer ses mœurs, ses- ' talents, , ses lumières.
I. Mœurs ou caractère de l'orateur. 11 semble que dans tous les temps l'estime publique , attachée à la personne de l'orateur, ait dû être une condition inséparable de l'éloquence. Et en effet , si la bonne foi, la droiture, la sincérité, l'austère probité de celui qui parle est connue, sa cause est recommandée par sa personne ; et avant . même qu'il ait ouvert la bouche , on est à demi persuadé. Si le droit qa'il défend ne lui était pas connu; si ce qu'il veut persuader n'était pas juste ; si ce qu'il va louer n'était pas louable; si l'homme qu'il accuse n'était pas criminel ; si le conseil que donne un dtojen si sage\ 6i ver-
ÉUm. de Uuir. III. 3Q
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46(j ÉLÉMENTS
taeux , D'était pa» ce qu'il j a cte plus utile et de plus honnête, il n'aurait garde de profaner son ministère : le parti qu'il embrasse doit -être le meilieup. Ainsi raisonne , ou doit raisonner l'opinion , Ja considération' puUique, en faveur de l'homnie de bien , côntiu , révéré comme tel.
Si an contraire la conduite , les mœurs , le caractère d'uo homme éloquent l'ont rendu méprisable , suspect , et dangereux ; que souillé de vices il parle de vertu ; vénal , il parle de druiture; dis&olu, -de décence; vendu à la faveur, de zèle pour le bien public , il semble qu'il doive être ou ridicule ou révoltant , et que la cause la meilleure doive être décriée par un orateur diffamé. Si cela est vrai, pourquoi le dii'il? Ce mol DûT , au sujet i'na menteur qui par hasard venait de dire la vérité , semble devoir être le cri de l'auditoire , lorsqu'un malhonnête homme travaille à le persuader.
Il faut aT0«er cependant qu'une conduite irréprochable, des mœurs pures, un caractère manifestement vertueux, n'auraient pas seuls assez de force contre le don de l'éloquence; et que, sans être soutenue de cette recommandation personnelle, qui devrait être d'un si grand poids, elle ne laisse pas encore d'en imposer : si grande est la ' légèreté et la facilité des hommes, qu'on voit presque tous se livrera l'impression du moment , «t dont l'orateur se rend maître , ainsi que le comédien , dès qu'il sait faire illusion I
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DU LITTÈKiTURE. ^67
- n. Atezr^ons peur de l'afQigeren lui refasant ane couronne (disait Escbioe aux Athéniens en loue parlant «le Démostbène), Eui qui dédaigne la gloire attachée à- Tstre estime, eiia dédaigne à tel excès , que de ses pro{>res mains il a mille foi» tailladé cette tête maudite, -que Ctésipbon , malgré toutes nos lois-, nons a prescrit de couroDoer; loi qui de ce« taillades faites à dessein a«u tirer deà profits'' immenses, en intentant à ce sujet des accusations lucratives ; lui enfin , k q«à le.soufflet qu'il reçut de Midias en plein théâo tre., soufflet si.bieD^sséné que la marque en esfi encore empreinte sur son visage, a été d'un si boi) rapport? »
■Sa ^c'étaient .là de gtôsBiers nwnsoogeG , comment: le oalomdiateur impudent ne fut-il paj fl^aKié de la trifaaoe ? comment Démosthëne , danS' sa défense , néglige»-t-il de router de si honteuses imputations? et s'U y avait quelque vérité dans ces feits, qui, pour être aU^^s; devaieot>étre HOtoires r comment un homme enrichi des sduPflets -qu'il avait reçtra et des taillades qu'il s'était &ites, un iiommedont on osait dire devant lepeuple et le sénat <\n'ii portait sur ses épaules, non une téie, nmis une ferme, pouvait'il aroir dans sa p^FÎe tant dé crédit et d'autorité? '
Comment Ëschine, deGon c6té, iaisait-il lire
et admimr à ses disciples , dans son éxU , une
harangue où Démo»ttièae le traitait bien plus mal
encore? Serait-ce que dans la tribune les injures
1^68 ÉLÉMSHTS
n'étaieiitqa'uQ des lieux oratoires, et que du styie
de barreau ?
' Chez \ei Romains, on voit de même que la
considération personnelle' tenait pitis aux talenls qu'aux moeurs. Regarde ^ Soaurus, foc/a un moit 4fM passe j disait Memnius à son adversaire : ne pourrais-ta pas te saisir de- son bien ? Et ces Romains ne se bornaient pas à ces épigrammes légères ; ils se reprochaient , oomme lesGrecs , le» plus obscènes infamies. Oti ne m'écoute point ^ AiiditSe&tiMSyJe suisCassandre, IJestvna, lai répondit Vorateuri/l. Antoine , que je te connais pUtsftimAjax, MuUos possum tuoa jijaws ■Oû&os nominare. •■'• ■ ■
Mais de quelque austérité deiDœnrs que l'orateur fit proftssion,on voit qne dans son arfilse détaichait de lui<-méme .et se'<dai^ait tcnjbà .sa' cause : bonne'ou mauivaisé^'juaté.oa injuste^; la Lien défeiidre et la gagner, éUit.sà tâche, son devoir,' son tinique religion'.' r
Ilsavaient tous pour règles enam^^ifiant, d*^e?ta-
" géruT'C» qui leur était favorable, d'affaiblir et
d'atténuer ce qui leur était .opposé.. T^q^ï-z Aji-
Pôur.,reDdre ridicule l'adversaire o» sa cause , il fallait savoir employer à propos, de petits mensonges, souvent même tout inventer. Siiv habeas vetv quod narrare possis y quod tamen est mendaçiunculis aspergendurn ,' sive fingas. (De Oral).
Us, devaient être en état de plaider le pour et
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t>B LITTÉII ATU RU, ^6^
le contre sur toutes sortes de sujets, et ménie sur les plus sacrés ■- Ve viHute , de offiào , de <equQ .et boao , de dignttate , lionore, utià'tate , ignominia , prœmio, pœna , similibiuçue. rebiis , in utramque partem dicendi animos , etvùn, elartem habere debemus. (Ibid. )
L'éloquence s'était détachée de la philosophie ; et de là le divorce de ta langue et du cœur. Hinc discidium illud linguœ at<jiie corda. La droiture sloïque était exclue du barreau ; l'opinioa et les. convenances y avaient pris la place de la vérité et de la vertu, j^lia enim et hona et mala videnturstokis et céleris civibus. (Ibid.) Pour étreuti^ parfait q/-ateur, il fallait oon-seulement savoir, à la manière des philosophes r mais plus éloquemment encore, seulcnir le pour et le contre: Sia aliitjuis extiterit aliquando, <jiù, aristotelico more, de omnibus rébus in utramtfue -sententcam possit dicere , et in omni causa duas . contrarias oratio^ nés , prœceptis- dlius cognitis , expUcare j aut , hoe Arcesdœ modo et Carneadis , contra omne quod proposttum sit disseratj çuiçue ad eam rationem adjungat hune rhetoricum usum^ motemque, exen-citationernque dicendi ; is sk verus , is perfectuset solus orator. (, De Orat, )
Voilà bien nettement , dans la définition d'un parfait orateur, celle d'un excellent soj^ste. Et à cette qualité éminente , s'il ajoutait l'art de se montrer personnelleraeottelqu'il voulait paraître, et d'affecter à son gré l'auditoire , il ne laissait
4^0 ÉLÊMËHT»
plas rien à désirer , pas m^e de la bmne foi (
tS'i 7/ero ossequetur ut talis videatur qualem se videri velit , et ammos eorum ita afficiet apud ^uos aget , ut eos quocumque velit vel trahere -vel rapere possit j nihil pro^io prteterea ad dicendum requiret. ( De Otat. )
Ainsi, sophiste , hypocrite , comédien , et charlatan au plus hant degré; voilà ce qui fermait l'o*' rateur accompli. Et pour avoir une idée de son niaoége , qu'on lise ce passage où il est décrit avec tant de soin et en si peu de mots:
Sic igitur àicet iUe quem expetitaus , ut verset Seepe multis modis eamdem et unam rem ; et hœreat in etulem commoreturque^ sententî/i : sape etiam ut extenuet aliquid : seepe ut irrideat : ut declirtet a proposito deflectatque sententiam : ul proponat qutd dictunis sit : ut, quum transegerit Jam aliquid, definiat : ut se ipse revocet : ut quod dixit iteretf ut argwnentum ratione coneludal: ut interrogando Utgeat : ut rursus , quasi ad interrogata , sibi ipse resp(mdeat : ut contra ac dicat accipi et sentiri veiit .' ut addubitet quid potùis , aut quomodo. dicat : ut divtdat in partes : ut aliquid reiinquat ac negligat: ut ante prœmuniai: ut in eo ipso , in quo reprehendatur , calpam în adversarium conférât: ut seepe ctun kls tfui audiunt, noimunquam etiam cum adversario, quasi deliberet : ut hominum seimoaes moresque describat : ut muta quœdam hquentia mdueat : ut ab eo quod agitur avertat aitimos : ta sc^e in
:,q,-z.-HbvGoOglt'
DE LITTÉHATORB. ^yi
hilaritatevi risumve convertat : ut ante occupet ijuod -videat appoiti : ut comparet similitudines : ut utatur exemplù : ut aliud alii tribuens dispertiat : ut i/ilerpeilatorein coerceat : ut aUquid rettcere se dicat : ut denunciet tfuid caveat : ut Uberius quid audeat : ut imscatur etiam : ut objurget <diquando : ut deprecetw: ut suppUcet : ut medeatur : utuproposito decUnet aliquantulum : ut optet: ut exsecretur; ut fiai iis apiui quosdicet familiarisa ^tque alias etiam dicendi quasi virtutes sequetur: brevîtatem , si res petet ; sœpe elùmi rem dicendo subjiciet oculis ; sœpe supra feret quant Jieri poisit ; sign^catio sœpe erit major quant oraiio j sœpe hilaritas ; sœpe -vius natararunique imilath,. < Oral. )
Qu'on a)oute à cela tous les moyens qu'il indique ailleurs , de readre l'exotde iAsinuant , la preuve artificieuse , la péroraison |)atb£tique , l'action et la diction propres à captiver en même temps les jeux , l'oreille , et l'ame j on coDcevra iaiblement encore l'art oratoire de ce temps-là : etc'est une étude que je propose singulièrement aux juges, a6n qu'ils sachent de combirai de manières on peut s'j prehdre pour les tromper.
Cicéron a beau dire que l'éloquence , la sagesse, la probité , doivent aller ensemble : Estenimehquentia una quœdam de summis viiiutibus. . . . Qwe, quo major est vis, hoc est magis probitate jungenda summaque prudeniia : quanan virtututn experiièus si dicendi copiam tntdidgrânus , aoa
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■ 4/2 ÉLÉMENtS
eos quidem Oratores effècerimus , sed JiirentihuS (fuœdam arma dederimus. Il n'en est pas moins vrai que les livres de l'Orateur sont comme un arsenal , où la bonne et la mauvaise foi, la vérité et le mensonge , la justice el la fraude trouvent également des armes; que Cicéron 'nous j enseigne à feindre , à dissinmler , à éluder la vérité , à déguiser le côté faible d'une cause , en un mot, à séduire, à émouvoir les auditeurs, et à les pousser , sans distinction , vers le but qu'on se propose : ut eos qui audàmt quocvmtjue incubuerù possit impeUere.
Quelques hommes de mœurs sévères dédaignaient le secours de l'éloquence ; et ils succombaient. Il a donc fallu que X orateur , homme de bien , se soit servi , pour la défense de la vérité , de la justice, etde l'innocence, des mêmes armes que la fraude, l'injure, et le mensonge em-^ ployaient à les attaquer.
Mais s'il a ce principe stable de ne plaider jamais que la cause qu'il croira bonne . non pas au gré des tribunaux , dont la jurisprudence est douteuse et changeante , mais selon ses propres lumières el sur le témoignage intime de sa conscience et de sa raison ; alors son éloquence prendra le caractère de son ame : tous ses moyens de plaire et d'émouvoir seront ceux de la vérité qui veutserendre intéressante; etl'art , innocent dans sa bouche , ne sera que le don de gagner des amis au bon droit et à l'innocence , de ga-
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rantir les juges des pièges du mensonge , et de les éclairer ou de les affermir dans lés voies de l'équité.
J'ai fait déjà sentir combien , dans l'éloquence politique, religieuse , et morale , il importait à \'t>rateur de se donner , par son caractère , une autorité personnelle : et quoique trop d'exemples semblent persuader que l'éloquence du barreau n'a pas toujours besoin de la sanction des mœurs de l'avocat; j'ose penser qu'un homme droit, honnête , incorruptible , et reconnu pour tel , aura partout un grand avantage sur un déclamateur mercenaire , et dont l'art s'est prostitué. In homine virtutis opinio valet plurimum. (Gc. Topica.)
Voici des vers ou l'on a essayé de marquer ce contraste:
Ecoatcz au bureau , parmi ces longs dëbaU Que suscite la fraude ou qu'^ment la chione , ~ Ecotitn le suppôt qui leur rend son organe. Le fourbe atteste en vain l'augusle véiité t En vain sa Toix parjure implore l'^quitë ; Le mensonge , qui perce à travers son audace , L'accuse et le confond. Il s'agite , et nous glace. Des passions d'autrui satellite effréné , Il se croit véhément, il n'est que forcené : Cliarlatan maladroit, dont l'impudence extrême Donne l'air du meAsonge à la yénXé même.
Qu'avec plus de décence et d'ingénuité
Ij'ami de la justice et de la vérité ,
La candeur sur, le front , la bonne foi dans l'aine ,
Présente l'iniiooeiKe aui lois qu'elle réclame 1
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kfh ÉLéHBHTS
PmfbndëmeBi ënu , sibiUnent pënétrf , Pans l'enceinte sacrée à peine est-il eniré , Leresjiect renviroone. On l'observe en silence, El d'uD juge en sej maÏDS on croit voir la balaacei Lais de lui l'imposture et «on laasqne odieus. Loin de lui les i,ldlour« d'un art iiuidieiu. Il ne va point du style eroprgnter la magie: Précis avec clarté , simple a»ec énergie , Il arme la raison de traits ftincelanta ; ,
Il les rend à la fois lumineui et brôlants ; Et ai , pour triompher , tA cause enfin demande Que son aine an dehors s'exbnle et se répande , A CCS grands mouvements on voit ({u'il a cédé Pour obéir au dieu dont 11 est possédé : Sa voix est un oracle ; et ce grand caractère * Change l'art oraioirm en. un aaiut ministère*
IL Talents de l'orateur. Les talents sont des dons naturels, relatifs à certains objets. âeloDl'ob' jet , cette aptitude tient plus ou moins aux dispositions du corps , de l'esprit , ou de l'ame. L'élégance des Ibrmes » l'agilité , la force , la souplesse des mouvements , et la justesse de l'oreille , forment le talent de la danse : la sensibilité l'anioie, la grâce le perfectionne. Le talent du cbanl se <;ompose de la beauté de la voix , de la justesse de l'oreille, et de la sensibilité de l'ame. Celui de la poésie est le résultat de tous les dons de l'ame et du génie ; e,t une oreille délicate et juste est la seule des qualités physiques qu'il exige esseotiellemeot. Le comédien est l'extérieur du poète : son talent est de s'idendifier avec lui , de se pénétrer de soname, et de loi {wéter tout le charme
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DE LITTÉKatURE. 475
de la parole el de l'aciion. Ainsi la beanlé , la décence , la vérité de il'expression , soit dans la Toix, soitdaosle geste, soit dans le langage muet des yenx et des traits dn visage, une eilrême facilité à s'affecter du caractère et des sentiments qu'il exprime , one mobilité d'ame et d'imagina* tion qui se prête rapidement àtoute» les métaraor- .pboses de l'imitation théâtrale: voilà ce que l'acteur met dn sien dans sa société de talents avec le poète.
Or Vointeur Ait son acteur lui-même ; il doit donc réunir , en quelque sorte , le poète tet le comédien; penser, sentir, imaginer, inventer, disposer, [Hxidoire comme l'un, et représenter comme l'autre. JVon enim mventorj aut compositor , aut actorjhœe compleœus est omnia. ( Orat. ) Ainsi , <lu côté de l'inventeur et du compositeur , un esprit juste , étendu , pénétrant, mobile à volonté , unaconception vive et prompte , une imaginalion (orte , une mémoire docile et sûre , une jwofonde sensibilité, uneélocution correcte, pure, élégante, facile et noble; du rôté de l'acleur , une figure «u moins décente , un visage docile à tout exprimer , un regard , où se pe%oe l'ame , une action mêlée de grâce et de dignité, une voix juste, flexible et sonore, unearticulation distincte; enfin cet accord , cet ensemble qui rend harmonieuse , expressive .éloquente, toute l'habitudedu corpsi voilà ce qui doit concourir à former l'orateur , si l'on veut qu'il soit accompli : et je n'ai pas be-
^yQ ÉLÉtlKlITS
soip de dire que si un tel prodige est rare , même quand l'exercice et l'habitude ont pris le plus grand soin de tout perfectionner! à plus forte raison serait-il au-dessus de tostes les forces de la nature, si l'éducation , le travail , et l'étude, ne venaient pas achever son ouvrage , et corriger ou déguiser ce qu'elle a de défectueux.
Avouons cependant qu'une partie de ces ta-. lents désirables dans l'orateur, lui sont plus ou moins nécessaires , selon les lieux , les temps , le genre d'éloquence , et le. caractèw de l'auditoire. On peut voir en effet que pour un peuple aussi délicat que les Grecs, aussi léger,, aussi frivole , aussi dominé par les sens , aussi passionnément épris du beau dans tous les genres, le fond, de l'éloquence n'était que l'accessoire , et la forme était l'essentiel. Les Athéniensvoulaieotbien s'occuper dn vrai, du. juste , de l'honnête, désintérêts de leur liberté , de leur gloire , et de leur salul: naais ils voulaient s'en occuper en s'amusant ; et la tribune était comme un théâtre , où pour captiver l'ame , l'esprit et la raison , il fallait charmer les oreilles et ne pas offenser les yeux; Wihil ut passent ,nisi iacorruptum audire et elegans. (Orat. )
Les Romains , quoique bien plus graves et bien moins curieux des choses d'agrément, portaient cependant au forum une grande sévérité de goût pour la pureté du langage, et une oreille trèssensible aux beautés de l'élocution. C'était moins
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DE lilTTÉBATUUE. 477
]a grâee que la Jécence.quiils exigeaient dans Yoi^teur. Le moindre oubli des bienséances était funeste à cdui qui s'en écartait; et la sagesse de X'oratèur consistait à ne rien dire que de convenable. Sed est eloquentiœ^ sicut reliquanan rerum, funàamentum sapientia. Ut enim , in vila , sic in oratione , nihil est difficilius quam quid de-
ceat videre Hujus ignoratione y non tjtodo in
i>ita ^ sed sœpissirne et in poemalibus et in oratione peccatur. Est autem, quid deeeat, oratorî vidmdum j non in sententiis soîumf sed etiam in -ver^ bis. Non enim onmis fortima , non omnis hones j non omnis aaetoritas , non-omxis œtas,- nec vem loeuÈ, aut tempus , aut auJitoi^ omnis ^ eôde'maa^ veiéorum génère tractandàs est-aUt senientia^ rum....- Quam indecorum estyde stiUicidiis tfûuni apud unum judicem dicas ^'■amfdissimfs vevèisriBfi iocis utiovmmunibus j -de majestâte-poptdi romani sutnmisse et subiiUier. (Orat. ) ■ ^ \ : .■ ,,
■ En général, moins la matière de l'élùqûebce est gitave et moins' l'anditoire en est occupé , plus la forme en doit être ornée et l'extériear agréable. Dé là vient que- celle des-sophisteis était si' curieusement' travaillée j âe -là vient que de' sim* pies harangues -exigent- ïin style' fleuri et une belle pronenciation ; de là vient que des oraison» funèbres doivent relever, agrandir,! décorer leur sujet , souvent futile et vain , de toutes les pompes de l'éloquence. - :
-Mais dans un^ 'discours où la religion annonce
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tions avec' l'homme de tous les lieux et de tons les temps , ou de ses relations avec l'homme de tel temps et de telle société , dans telle ou tdle couditioD de la vie, ou de ses relations avec tel homme en particulier et dans telle position.
La philosophie morale embrasse les plus étendus de ces rapports , et Cicéron l'appelle la nourrice de l'éloquence : Quasi nutrix oratoris. On distinguera toujours le disciple des philosophes i l'abondance de ses moyens. Omnis enùn uber^ tas et ^uasi sjrlva ■ dicendî ducta ab iUts est. On le disltni^era surtout à la netteté, à la précision, à l'ordre, à l'étendue, au développement de ses idées. Ifec vero sine plUiosophorum diseiplina genus et speciem cujusque rei cemere, neque eam d^tàendo explioare, iiec tribuere in partes posswnus; nec jiidicare quœ -vera, quœ falsa sint; netpte ceritere conse<fuentia , i-epugnantia videre, ambigua distinguera. Quid dicam de natura rerum/ (et s'il s'agit des choses morales) de vita, de officiia f de virtute ^ de monbusr' ( De Orat. ).
. C'est l'exercice de l'esprit sur ces idées universelles que Cicéron compare, dans le jeune orateur, aux exercices de la palestre pour le jeune comédien : Positum sit igilur m primis sine pJiilosopliia nOfi passe eJficL quem tjuœrimus eloquentemj non ut in eai^nten omnia sint , sed ut sic adjuvet Ut palœsiro hittrionem. (Orat;) El c'est là véritablement ce qui dpnne à l'éloqueuce
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DB littéhathiie. ^8i
des mouvements libres et de beaux développements. Latffis etiim de génère i^itam de parte disceptare licet. Mais il ne faut pas se trîomper à cet axiome du même orateur : Ut quod in universo su prohatum, id in parte sit probarinecessej car il arrive assez souvent que les généralités ne prouvent rien, et que les cÎK^nstaoces qui modifient la cause y la distinguent absolument et Iji détachent de la thèse. ,
Il y a donc tous les jours pour Vorateur une étude nouvelle à faire , et c'est la plus indispensable. II semble inutile de dire que c'est l'étude de la cause ; et cependant ou a eu besoin de la recommander dans tous les temps. C'est sur ce point queGcéron insiste. C'est de sa cause, dit MarC" Antoine , que Vorateur doit se remplir, se pénétrer ; c'est la source d'où coulera le fleuve de son éloquence; et en comparaison de cette source pleine et féconde, tous les lieux communs des rhéteurs ne sont que de faibles ruisseaux.
Mais toute cause est compliquée de considérations morales : ainsi la grande étude et de l'homme et des hommes , revient sans cesse et à tous propos; elle est perpétuelle, elle est inépuisable; et à l'école de l'humanité, Vorateur le plus consommé a toujours des leçons à prendre. Voyez BaÉToaiQUE et Délibératif.
Je finirai par une observation qui pent ii'êLre pas do goût de tout le monde, mais qui rei>-arj« la multitude et cette masse d'auditeurs que l'élo-
ÉUm. de Utséi: III. 31
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quence doit remuer. En réduisant à la vérité l'hyperbole de Démosthèoe, que des pqrties de l'orateur la première est l'action , la seconde raclion, et la troisième l'action; en adoptant , dans un certain sens , la pensée de Cicéroa, qu*ea fait d'éloquence savoir ce qu'on doit dire et savoir le dire à propos, est VaffaÎTK de la prudence; que le bien dire est Caffaire de Vartj que le dire le mieux possible est le partage du génie et le triomphe de l'orateur j je pense qu'en effet la vérité, la décence , l'énergie de l'action , le naturel , la force, et ia chaleur du style sont les parties émineiites de l'art oratoire ; mais ni dans l'action , ni dans l'éloculion , la grâce , l'élégance , en un mot , l'agréraent, ne me semble aussi nécessaire à la haute éloquence ;et je crois voir que, sans cet avantage, elle a d&ns tous les temps produit ses grands effets. Qu'importe , disait Bémosthène aux Athéniens , quand je vous parle de vos intéiéts les plus pressants y les plus sacrés ^ qu'importe de quel côté s'étend mon bras, et quels sont les mots, que j'emploie f Démosthène n'est pas inculte , mais il n'est pas orné. Gracchus ne l'était pas. Bosquet dédaigne souvent de l'être. Cochio n'avait jamais pensé à l»en clore une période. Massilloo, le plus élégant de no§ orateurs sacrés , n'a rien tant soigné que son Petit Carême. Dans son sermon du pécheur mourant ï\ est simple comme Bourdaloue, et n'en est que plus éloquent. Cicéroo a parié d'un talent qui lui étaitpropre, de ce coloris, de
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cette harmonie , de cette magie de style où il excellait; U en a parlé comme on parle toujours de ce que l'on fait bien , avec complaisance et avec emphase : mais lorsqu'il résume spn opinion sur les talents de Vorateur^ et que la vérité le presse , on peut le prendre sur ses paroles. Tout l'art oratoire, dit-il, se réduit à prouver^ à plaire, et ajléclàr. V^v Jléchir, il entend plier à son gré l'opinion' et la volonté de l'auditoire, dominer ses affections , et subjuguer son jugement. Or, ajoutet-il, prouver est de nécessité , ^chir décide ta -viotoirej et lorsqu'il s'agit d'expliquer à quelle fin l'orateur cherche à plaire, il ne trouve lui-même, pour sa raison, qu'un synonyme, qui veut dire plaire pour plaire. Ita dicet (orgAor) ut probetj ut delectet, ut^ectat, Probare , necessitatis est; delectare, suavitatis;^ctere, 'victoriœ.
Et en effet,, quand Yorateur a le don de con- ^vaincre et celui d'émouvoir, c'en est assez. La chaire et le barreau ne sont pas un lieu d'amu^ sèment. Le tribunal et l'auditoire ne sont pas un amphithéâtre. L'impression profonde de la raison et du sentiment, voilà ce qui reste loog-lemps après que les paroles sont oubliées ; tout ce qui n'est que séduction, qu'illusion, s'efface; et le discours d'où l'on revient le plus charmé do côté de l'esprit , de l'imagination , et de l'oreilIé , est bien souvent celui dont on est le moins persuadé ■ et le moins pénétré, f^ojez Chaire , Délibéiia- Tip, JumcrAiRE, Pathétique, etc.
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r AWTOMiME, C'est le langage de l'aclion , l'art de parler aux jeux , l'expression muetle-
L'expression du visage et du geste accompagne naturellemeot la parole, et s'accorde avec elle pour peindre la pensée; en sorte que, plus l'expression de la |>arole est faible au gré de celui qui s'énonce , plus l'rexpEession du geste et du visage s'anime pour y suppléer. De là vient que , chez les peuples doués d'une imagination vive et d'une grande sensibilité, la pantomime naturelle est plus marquée, ainsi que l'accent de la parole. De là vient aussi que , plus on a de difficulté à s'exprimer par la parole , soit à cause de la distance ou de quelque vice d'organe , soit manque d'habitude de la langue qu'où veut parler, plus on donne de force et de vivacité à cette expression visible. Cest donc surtout aux mouvements de l'ame les plus passionnés que la pantomime est nécessaire : alors, ou elle seconde la parole , ou elle y supplée absolument.
L'expression du geste et du visage , unie à celle de lii parole, est ce qu'on appelle action, ou théâtrale ou oratoire, \oyez Déciamatiom.
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La même expression , sans la parole, est ce' qu'on appelle plus pàrùcalièremefit pantomime.
Chez les aocieqs l'aclioo théâtrale se réduisait au geste. Les acteurs, sous le masque, étaient privés de l'expression du visage , qui , chez nous , est la plus sensible; et si on deoiande pourquoi ils préféraient un masque immobile à un visage où tout se peint, c'est, i" que-, pour être entendu dans un amphithéâtre qui contenait au moins six mille spectateurs , il fallait que l'acteur eût à la bouche une espèce de trompe ; 2° que dans l'éloignement le jeu du visage eût été perdu, quand même on eût joué sans masque. Or, l'ac* lion théâtrale' étant privée de t'ej^pression- dâ visage , on s'efîbrça d'y suppléer par Kexpression dii geste, et l'immensité des théâtres oÛigea de l'exagérer.
Par degrés cet art fut porté atf point d'oser prétendre à se passer du secours de la parole , et à tout exprimer lui seuL De là cette espèce de comédiens muets , qu'on n'avait peint connus dans la Grèce, et-quî eorent à Rome on succès si follement outré.
Ce succès n'est pourtant pas inconcevable j et en voici quelques j-aisous.
1° La tragédie grecque , transplantée à Rome , y était étrangère , et n'y devait pas faire la même impression que sur les théâtres de Corinihe et d'Athènes. A^^s Poésie, Thagédie.
3" Elle étai) laibteuient traduite, et Korace le
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fait entendre, en disant qu'on y avait assez bien réussi.
3' Elle était aussi faiblement jouée ; et il y a apparence que les comédiens n'auraient pas été chassés pac les pantomimes, s'ils avaient tous été des ^sopus et des Roscius.
4* Les Romains n'étaient pas un peuple sensible, comme les Grecs, aux plaisirs de l'esprit et de l'ame : leurs mœurs , austères ou dissolues , selon les temps, n'eurent jamais la délicatesse des mœurs atliques ; il leur fallait des spectacles , mais des' spectacles faits pour les yeux. Or la pantonune parle aux yeux un langage plus passionné que celui de la parole; elle est plus véhémente que l'éloquence même , et aucune langue n'est en étal d'en égaler la force et la chaleur. Dans la pantomine tout est en action , rien ne languit; l'attention n'est point fatiguée : en se livrant au plaisir d'être ému , on peut s'épargner presque la peine de peiiser ; ou s'il se présente des idées, elles sont vagues comme des songes. La parole relarde et refroidit l'action ; elle préocupe l'acteur et rend son rôle plus difficile. \.e pantomime est tout a l'expression du gesie ; ses mouvements ne lui sont point tracés; la passion seule est son guide. L'acteur est continuelleraenl le copiste du poète ; le pantomime est original : l'un est asservi au sentiment et à la pensée d'autrui, l'autre se livrC' et s'abandonne aux mouvements de son ame. Il doit donc y avoir, entre l'action du co-
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iDedien el celle du pantomime , la différence el la distance de l'esclavage à la liberté.
S" La ditHcullé vaincue avait on autre charme ; et cette surprise continuelle de voir un acteur muet se faire entendre devait être un plaisir très vif.
6° Enfin , dans l'expression du geste , les pantomimes, uniquement occupés des grâces, de la noblesse , et de l'énei^ie de l'action , donnaient à la beauté du corps des développements inconnus aux comédiens , dont le premier talent était celui de la parole ; el , comme on en peut juger encore par l'impression que font nos danses , l'idolitrie des Romains et des Romaines pour les pantomimes était un culte rendu à la beauté.
Si l'on joint, à ces avantages de \Apantomime , celui de dispenser le siècle et le pajs où elle flolissait de produire de grands poètes ; de ne demander qu'une esquisse de l'action qu'elle imitait; de sauver son spectacle de tous les ëcueila qui environnent la poésie; de tout réduire à l'éloquence du geste, et de n'avoir pour juges que les yeux , bien plus faciles à séduire que l'orcLlie , que l'esprit , et que la raison : on ne sera pas étonné qu'un art dont les moyens étaient si simples, si puissants , elles succès si infaillibles., eût prévalu sur l'attrait d'un spectacle où l'esprit el le goùl étaient rarement satisfaits.
On pourrait même présumer , d'après l'exemple des Romains, que, dans tous les temps el chez tous les peuples du monde, ht paniçmime ^
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portée au même degré de perfeclion , éclipserait la comédie et la tragédie elle-même ; et c'est le danger de ce spectacle , de dégoûter de tous le» autres, semblable à uae liqueur forte, qui blase et qui détruit le goût.
Qu importe, dit-on communément, à (juelspBc^ tacle on s'amuse? Ze meilleur est cebd que ton aime leplus. On pourrait dire également , Qu'importe de quelle liqueur on s'abreuve et de quels meta on se nourrisse P Mais comme l'aliment le plus agréable n'est pas toujours le plus sain , le spectacle le plus attrapant n'est pas toujours le plus utile. De la pantomime, rien ne reste que des impressions quelquefois dangereuses, <ou sait qu'elle acheva de corrompre les mœurs de Rome ; au lieu que de la bonne tragédie et de la saine comédie , il reste d'utiles leçons. Au spectacle de la pantomime on n'est qu'ému ; anx deux autres on est instruit. Bans l'an, la passion agit seule et ne parle qu'aux %ns ; rien ne la corrige et rien ne la modère : dans les deux autres , la raison , la sagesse, la -verto, parlent à leur tour; -et ce que la passion a de vicieux ou de criminel est exposé à leur censure; le remède est toujours à côté du poison. Un gouvernement sage aura donc soin de préserver les peuples de ce goût dominant des Romains pour la pantomime, et de favoriser les spectacles où la raison s'éclaire et où le sentiment s'épure et s'ennoblit.
Par induction , à mesure que l'actioii théâtrale
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donne moins à l'éloquence et plus à la pantomime, et qu'elle néglige de parler à l'ame pour ne plus frapper que les yeux , le spectacle devient , pour la multitude , plus attrayant et moins utile. On ne forme point les esprits avec des tableaux et des coups de théâtre. Aristote n'admet les mœurs qu'à cause de l'action : la règle con traire est la nôtre; et sur le théâtre moderne l'action n'est destinée qu'à peindre et corriger les mœurs.
C'est une théorie que j'ai développée avec soin dans l'article Dbahe , et sur laquelle j'insiste encore. La multitude -veut des effets , c'est-à-dire des coups de théâtre et des tableaux qui la remuent; et sans cela plus de succès. Mais si, au lieu d'en faire les moyens de l'art , on en fait son - objet unique , l'art est perdu ; et à la place de la poésie et de l'éloquence , on n'aura plus que la pantomime : de temps en temps encore on fera crier la nature , mais on ne la fera plus parler. Or pour m'instruire et me corriger ce n'est pas assez qu'elle crie, j'ai besoin qu'elle parle , et qu'elle parle éloquemment. Combien les scènes de tErtfont prodigue pouvaient êlre plus déchirantes, si , à l'expression des regrets et des peines de l'ame , Voltaire eût préféré celle des souffrances du corps ! Pourquoi donc nel'a-t-il pas fait? parce que le but du pathétique n'est pas de nous faire soulTrir.
Quant au projet qu'on a proposé, d'associer
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la parole avec la danse pantomine , l'exécutioD n'en fût-elle pas impossible , ce projet de faire chanter le dansenr , ou de le faire accompagner par une voix que l'on croirait la sienne, serait encore bien étrange; et l'exemple d'Ândroniciis, sur lequel on veut le fonder , ne l'autorise pas assez. On raconte, il est vrai, que, dans dn temps où les Romains devaient être peu délicats sur l'imitation théâtrale, la voix ayant manqué à ce comédien , il fit réciter son rôle par un esclave qu'on ne voyait pas , tandis qu'il en faisait les gestes. Je ne crois pas que sur aucun théâtre sérieux un pareil exemple soit jamais suivi ; mais s'il pouvait être imité', ce serait dans la déclamation toute simple , et non pas dans une action aussi violente , aussi exagérée qne doit l'être la pantomime. Andronicus ne dansait-pas.
Dès que l'action est parlée , elle a deux signes , c^ui de la parole et celui du geste ; le geste n'a donc plus alors aucune raison d'être exagéré. C'est l'hypothèse d'un acteur muet , ou trop éloigné pour se faire entendre, qui donne de la vraisemblance à l'exagéFation des mouvements pantomimes. Un acteur qui, en parlant ou en chantant, gesticulerait comme un danseur pantomime , nous semblerait outré jusqu'à l'extravagance. D'ailleurs qu'amverait-il si , tandis que le pantomime danse, une voix étrangère exprimait ce qu'il peint? De son côté, le mérite de faire entendre aux yeux le sentiment et la pen-
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sée , et Au nôtre le plaisir de le deviDer , de l'admirer , seraient détruits ; la pantomime y perdrait tous ses charmes , et ne serait plus qu'iioe expression exagérée sans raison et hors de toute vraisemblance.
11 n'y a que deux circonstances où il soit possible de réunir ainsi fictivement la parole avec l'action de la danse : c'est dans les mouvements tumultueux d'une multitude agitée de quelque passion violente, comme dans un chœur de combattants; on lorsque la danse n'est que l'expression vague d'un sentiment qui met l'ame en activité , et que la parole et le chant n'ont avec elle aucune identité , mais seulement de l'analogie, comme lorsqu'on voit des bergers , animés par la joie, chanter et danser à la fois. Dans l'un et l'autre cas , ce serait une illusion agréable que de croire entendre chanter les mêmes personnes qui dansent ; et pour faire cette illusion , il est un moyen bien aisé , c'est de cacher les chœurs dans les coulisses et de ne faire paraître que les ballets. Mais' dans la scène , dans le dialogue , le monologue , le duo , imaginer de faire danser les acteurs , tandis que des chanteurs invisibles parleraient , chanteraient pour eux ; c'est une invention qui , je crois, ne sera jamais adoptée.
La seule voix qu'on peut donner à- l'acteur pantomime, est celle de la symphonie, parce qu'elle est vague et confuse; quelle ne gêne point l'action; qu'en nous aidant à deviner le
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senlimeDt et la pensée, elle nous laisse encore iouir de notre pénétration , on plutôt du talent qui sait tout exprimer sans le secours de la pa- Tole.
Le projet de substituer sur la scène lyrique k danse pantomime aux ballets figurés me semble encore peu réfléchi. Le ha\\.el pantomime e%i placé quelquefois, et nous en avons des exemples; mais premièrement il n'y a aucune raison de Vouloir que la danse soit toujours pantomime ; chez tous les peuples, même les plus sauvages, le goût de la danse est inné, aussi-bien que celm du cbant; Tun et l'autre a été donné par la nature , comme l'expression vague de ta joie et du plaisir, ou plutôt comme un mouvement analogue à cette situation de l'Orne. On ne danse pas pour exprimer Son sentiment ou sa pensée; on danse pour danser , pour obéir à l'activité naturelle oii nous met la jeunesse , la santé , le repos^ la joie , et que le son d'un instrument invite à se développer : la danse alors est mesurée ; et pour la rendre plus agréable , on imagine d'en varier les formes, les figures et les tableaux; mais elle n'est point pantomime. L'expression d'un sentiment vague , qui n'est le plus souvent que le désir de plaire , ou l'attrait du plaisir , en fait le caractère; et le choix des attitudes , des pas, des mouvements qui lui sont le plus analogues, est tout ce qu'elle se prescrit. Voilà l'intention du ballet figuré : son modèle est dans la nature. U
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est aussi dans les coutumes , dans les rites , dans les cérémonies des différents peuples du mmide : alors le caractère du ballet, dans un triomphe, dans une fêle, à des, noces, à des funérailles, dans des expiations, des sacrifices, ou des enchantements, est relatif àces usages. Les convenances en sont les règles; mais l'expression en est vague, et ne peint point, comme la pantomime^ tel ou tel mouvement de Famé que la parole exprimerait.
Quant au plaisir que cette expression vague et confuse peut nous causer, il ressemble assez à celui d'une belle symphonie. Celle-ci, en même temps qu'elle charme l'oreille , cause à l'esprit de douces rêveries, et porte à l'ame des émotions ' confuses , dont l'ame se plaît à jouir ; il en est de même de la danse. D'un côté, l'ame est émue d'un sentiment vague et confus comme l'exprès^ sion qui le cause ; d'un autre côté , les yeux jouissent de tous les développements de la beauté présentée sous mille attitudes , et sous les formes variées d'une infinité de tableaux ingénieusement groupés. La grâce, la noblesse, la légèreté, l'élégance , la précision et le brillant des pas , la son • plesse des mouvements , tout ce qui peut charmer les yeux s'y réunit et s'y varie; el, c'en est bien assez, je crois, pour en justifier le goût.
La danse en général est une peinture vivante. Or un tableau, pour nous intéresser, n'a pas he- .goio de rendre expressément tel sentiment, telle
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pensée ; et pourvu que , dans les attitudes , dans le caractère des têtes , dans l'ensemble de Tac^ tion , il y ait assez d'analogie avec telle espèce de sentiments et de pensées , pour induire l'ame et l'imagiDation du spectateur à chercher dans le vague de cette expression muette une intention décidée , ou plutôt à l'y supposer , la peinture a son intérêt; et si d'ailleurs elle réunit à tout le prestige de l'art tous les charmes de la nature , les yeux, l'esprit, et l'ame en jouiront avec délices sans y désirer rien de plus. Il en est de même de la danse.
On a dit que dans l'opéra français presque tous les ballets étaient inutiles et déplacés, et qu'il n'y avait que celui des ber^rs de Roland, qui fût lié avec l'action. Mais les Plaisirs dans le palais d'Armide , et dans la prison de Dardanus ; mais le ballet des armes d'Ënée dans l'opéra de LavinWj et dans le même le ballet des Bacchantes ; et celui de la Rose dans les Indes galantes/ et celui des Lutteurs aux funérailles de Castor; et une infinité d'autres , qui sont également et dans le système et dans la situation et dans le caractère du poème , £aut - il les bannir du théâtre? Un ballet peut être moins heureusement lié à l'action que la pastorale de Roland, chef-d'œuvre unique en ce genre, sans pour cela être déplacé. On a sans doute abusé de la danse; mais les excès ne prouvent rien, sinon qu'il faut les éviter.
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LITTÉRATOKE. ^O^
Parodie. Od appelle ainsi, parmi nous, une imitation ridicule d'un ouvrage sérieux ; et le moyeu le plus commun que le parodiste j emploie , est de substituer une action triviale à une action héroïque. Les sots prennent une parodie pour une critique j mais la parodie peut être plaisante, et la critique très mauvaise. Souvent le sublime et le ridicule se louchent ; plus souvent encore, pour faire rire, il suffît d'appliquer te langage sérieux et noble à un sujet ridicule et bas. La parodie de quelqoes scènes du Cid n'empêche pas que ces scènes ne soient très belles ; et les mêmes choses , dites sur la perruque de Chapelain et sur l'honneur de don Diègue , peuvent être risibles dans la bouche d'un vieux rinieur , quoique très nobles et très touchantes dans la bouche d'un guerrier vénérable et mortellemfent ofifensé. Hinie ou crève, à la place de Meurs ou tue, est le suhMme delà, parodie ; el le mot de don Diègue n'en est pas moins terrible dans la situation du Cid. Dans JgTtès de Chaillot, les entants trouvés qu'on amène et l'ample mouchoir d'Arlequin nous font rire : les scènes d'/nèî parodiées n'en sont pas moins très pathétiques. Il n'y a rien de si élevé , de si touchant , de si tragique , que l'on ne puisse travestir et parodier-plaisamment , sans qu'il y ait, dans le sérieux , aucutie apparence de ridicule.
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Une excellente parodie serait celle qui porterait avec elle une saine critique, comme l'éloquence de Petit-Jeao et de l'Iotinié dans les Plaideurs : alors ou ne demanderait pas si la parodie est utile ou nuisible au goût d'une nation. Mais celle qui ne fait que travestir les beautés sérieuses d'un ouvrage, dispose et accoutume les esprits à plaisanter de tout, ce qui fait fus que de les rendre fauTC : elle altère aussi le plaisir du spectacle sérieux et noble ; car au moment de la situation parodiée, ou ne mauque -pas de se rappeler la parodie ^ et ce souvenir altère l'illusion et l'impression du pathétique. Celui qui la veille avait vu jégtiès de CkaiUot , devait être beaucoup moins ému le lendemain des scènes touchantes d'Inès. C'est d'ailleurs un talent bien trivial et bien méprisable que celui daparodiste, soit par l'extrême facilité de réussir sans esprit à travestir de belles choses , soit par le plaisip malin qu'on paraît prendre à les avUir.
Le mérite et le but de la parodie, lorsqu'elle est bonne, est de faire sentir entre les plus grandes chose» et les plus petites , un rapport qui, par sa justesse et par sa nouveauté, nous causeune vive surprise :contrasteetressemblan€:e, voilà les sources de la bonne plaisanterie; et c'est par là que la parodie est ingénieuse et piquante. Mâis-si dans le sujet comique ne se présentent pas oaturellement les mêmes idées, les mêmes sentiments, les mêmes images, presque les mêmes
DE littératuhe. 4-97
caractères, les mêmes passions que dans le sujet sérieux; la parodie est forcée et froide. C'est la justesse des rapports, c'est l'à-propos, le naturel, U vraisemblaoce , qui en fait le sel, l'agrément, la finesse. Voyez Pliisast.
Le, même poème nous fournira les deux exemples opposés. Dans le Lutrin, rien de plus juste et de plus naturellement placé que l'épisode de la Discorde ; on sait qu'elle règne dans une église comme dans un canip, parmi des moines et des chanoines comme parmi des généraux d'armées ; et lorsqu'on lui entend tenir dans le Lutrin le même iaiigage à peu près qu'elle tiendrait dans rjliade , lorsqu'on la voit
Eaoor toute noire de erimM ,
Sortie Jca cordelt«rs pour aller aux minimes,
ce raf^rochement des extrêmes, celte manière ingénieuse de nous faire sentir que. les grandeurs sont relatives , et que les passions égalisent tous les, intérêts ; celte manière, dis- je, qui est le grand art de La Fontaine, rend l'intervention de la Discorde, dans les démêlés d'un cha- ' pitre, aussi plaisante qu'elle est juste. On est agréablement surpris de retrouver dans la boucbe de cette fière divinité les mêmes discours qu'elle a coutume de, tenir dans les grands poèmes, et de l'entendre parler d'une querelle de chanoines, comme Juiion, dans l'Êneide, parle de la guerre de Troie et de la fondation de l'empire romain.
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^uit-je donc 1* Discorde? et parmi les norteb , Qui voudra dësoimiiia encenser mes autels ?
Mais lorsque, dans le même poème, poar le seul plaisir de parodier Virgile , Boîleaa amène une querelle qui n'a aucun rapport à celle du Chapitre; lorsque , pour s'élever au ton héroïque dans un sujet ptaîsabt , il fait dire à un perro-qaier des, choses qui n'ont jamais dû lui passer par la lête ;
Et le Ilhin de ses flots ira grossir la Loire, Avant que tei bienfaits taittut Ae ma mén>oii«...
qu'il fait dire à la peiruquière , pour imiter Di* don,
Ki ton épouse enSn toute prête ,a périr, etc. et au perruquier, pour rappeler Ënée ,
Je ne veux point nier les solides bienfaits , ï>ontton amour prodigue acorablé mes souhaita...
tout cela ^rin;uiçe, et n'a rien de vraisemblable ni de plaisant.,
Boilefaa.touimeatécet endroit de son poème. \^. avait mjs «j'M^Q^^lun horloger à la place du per^Tiquier, Il trouva que, ce personnage n'était p3saâse^coqiiqiie;il:c^qge3,etue fît p^s mieux. C'eÇ|t qqe la situation. .n'a^vaitriojçL,4'assez analogoe.à celle de Dïtlop e.t.4'Kn.ée} qu'U n'était ni pjlus vraiseoiblgbl^, ni ptyis^ampsaflt de voir une perr^nquière, .qu'urnj;b*>rU)gète, se désoler de ce que so.n mari allait passer la nuit à monter un
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lutrÏD ; et que leur querelle D'avaitaucun trait à ta vanité ridicule du chantre et du trésorier, les deux héros du poème.
Parterre. C'est, dans nos salles- de spectacle, l'aire ou l'âspace qu'on laisse vide au milieu de l'ehceinte des loges , entre l'orchestre et l'amphithéâti^e , et où le spectateur est placé moins à soii aise et à moins dé fraisi
Les anciens a[^laient orcltestre ce que nous appelons parterre. Cet orchestre était, chez les Grecs, la place des musiciens ; chez les Romains, celle des sénateurs et des vestales.
Ce u'est pas sans raison qu'on a mis en pnn blême s'il serait avantageux ou non qu'à nos parte/res, comme à ceux d'Italie , les spectateurs fussent assis. On croit.avoir remarqué qu'au pai'' terre où l'on esl debout, tout est saisi avec phis de chaleur; que l'inquiétude, la surprise , l'émotion du ridicule et du pathétique, tout est pluè vif et, plus rapidement senti : on croit, d'après ce vieux proverbe , Anima sedensjit sapienûor, que le spectateur plus à son aise serait plus froid , plus réfléchi, moins susceptible «l'illusion, plus indulgent peut^tre , mais aussi mmns disposé à tes mouvements d'ivresse et de -transport qui s'excitent daiis un parterre où l'on est debout. -
Ce que rémotion commune d'une, multitude ,;issenjblée et pressée ajoute à rémolioo particu-
5oO ' ELEMENTS
Hère , oe peut se calculer : qu'on se figure cinq cents miroirs se renvoyant l'un à l'autre la lumière qu'ils réfléchissent , on cinq cents échos le -même son ; c'est l'image d'un public ému par le ridicule ou par le pathétique. C'est là surtout que l'exemple est contagieux et puissant. Ou rit d'abord de l'impression que fait l'objet risible , on reçoit de même l'impression directe que fait l'objet attendrissant ; mais de plus, on rit de voir rire, on pleure aussi de voir pleurer; et reffet de ces émotions répétées va bien souvent jusqu'à la convulsion du rire, jusqu'à l'étooffement de la douleur. Or, c'est surtout dans le parterre, et dans le parterre debout , que cette espèce d'élec- Iricité est soudaine , forte , et rapide ; et la cause physique en est dans la situation plus pénible et moins indolente du spectateur, qu'une géoe continuelle et un flottement perpétuel doivent tenir en activité.
Mais une différence plus marquée entre un parterre où l'on est assis , et un parterre où l'on est debout , est celle des spectateurs mêmes. Chez nous, le parterre (car on appelle aussi de ce nom la partie de l'assemblée qui occupe l'espace dont nous avons parlé) «st composé comniuoément des citoyens les moins riches , les moins maniérés , les moins raffinés dans leurs mœurs ; de ceu-x dont le naturel est le itnoios poli , mais aussi le moins altéré ; de ceux en qui l'opinion et le sentiment tienn«Qt jle moins aux fantaisies
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passagères , de la- mode , aux prétentions de la vanité , aux préjugés de l'éducation; de ceux qui communément ont le moins de lumières , mais peut-être aussi le plus de bon sens, et en qui la raison plus saine et la sensibililé plus naïve forment un goût moins délicat mais plus sûr, que le goût léger et fantasque d'un monde .où tous les sentiments sont factices ou eippruntés. Dans la nouveauté d'une pièce de théâtre, le parterre est un mauvais juge , parce qu'il est ameuté , corrompu , et avili par les cabales : mais lorsque le succès d'une pièce est décidé, et que la faveur et l'envie ne divisent plus les esprits; le meilleur de tous les juges , c'est le parterre. On est surpris de voir avec quelle vivacité unanime et soudaine tons les traits de finesse, de délicatesse , de graadeu» d'ame et d'héroïsme , toutes les beautés de. Racine , de Corneille , de . Molière, enfin tout ce que le sentiment, l'esprit, le langage , le jeu des acteurs , ont de plus ingénieux et de plus exquis , est aperçu , saisi dans rins;taBt même par cinq ceats hommes à la fois ; et de même avec quelle sagacité les fautes les plus légères et les plus fugitives contre le goût , le naturel , la vérité , les bienséances , soit du langage , soit des mœurs , sont aperçues par une classe d'hommes dont chacun pris séparéipent aurait semblé ne rien savoir de tout cela. On ne Conçoit pas comment, par exemple, les rôles de Yiriate , d'Agrippine^ et du Méchant , sont si bien
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5o2 ËLÉHENTS
jugés par le peuple ; mais il faut savoir que dans le parterre tout n'est pas ce qu'où appelle peuple , et que , parmi cette foule d'hommes sans culture , il y en a de très éclairés. Or c'est le jugement de ce petit nombre qui forme celui du parterre : la multitude les écoute, et elle n'a pas lavaoité d'être humiliée de leurs leçons; au lieu que dans les loges chacun se croit instruit , chacun prétend juger d'après soUmème.
Uu.e différence qui> à certaine égards, est à l'avantage des loges , mais qui ne laisse pas de décider en faveur du parteme, c'est que dans celui-ci, n'j ayant poiut de femmes , il n'y a point de séduction : le goût du parterre en est moins délicat', mais aussi moins capricieux , et surtout plus mâle et plus ferme.
Au petit nombre d'hommes instruits qui sont répandus dans le parterre ^ se jodnt un nombre plus grand d'hommes habitués au spectacle , et dontc'est l'unique plaisir^ dans ceux-ci un long usage a formé le goût ; et ce goût de comparaison est bien souvent plus sâr qu'un jugement plus raisonné ; c'est comme une espèce d'instinct qu'a perfectionné l'habitude. A cet égard ,\e parterre change lorsqu'un spectacle se dé[Jace , et que les habitués ne le suivent pas. On croitavoir remarqué , par exemple , que , depuis que la comédie française est aux Tuileries ( i ), on ne re-
(0 Elle y était alors.
))K LITTÉUAT UltE. 5o3
connaît plus dans le /jorterre cette vieille sagacité qne lui donnaient ses che& de meute , quand ce spectacle était au fauboui^ Saint-Germain ; car il en est d'un parterre nouveau comme d'une meute de jeunes chiens f il s'étourdit et prend le change.
Pîr la même raison , le goût dominant du public, leraême jour et dansla même vitle , n'est pas le même d'un spectacle à un aotre, et la dififërencen'estpasdaos tes loges, carie même monde y circule ; elle est dans cette partie habituée do public, que l'on appelle les piliers du parterre : c'est elle qui donne le ton; et c'est son indulgence ' ou sa sévérité, sabonfteou sa mauvaise bnmeur, son naturel inculte ou sa délicatesse , son goût plus ou moins difficile, plus ou moins raffiné , qui , par contagion , se compiunique aux loges , et fait comme l'esprit du lieu et du moment.
Le parterre est donc habituellement composé d'homittes sans culture et sans prétentions, dont la sensimlilé ingénue vient se livrer aux impressions qu'elle recevra du spectacle, et qui, de plus, suivant l'impulsion qu'ok leur donné, semblent ne faire qu'on esprit etqu'une ame avec ceux qui , plus éclairés, les fout penser et sentir avec eus.
De là vient cette sagacité singulière, celte promptitude admirable, aveclaquelletoutun^nr- (^r/ie saisit à la fois les beautés ou les défauts d'une pièce de théâtre j. de là vient aussi qne certaines
5o4 ÉLÉHBHTS
beaplés délicates on transceodantes ne sont'senties qu'avec le temps , parce que l'iaflueDce des bons espriu n'est pas toujours également rapide , quoi que la parlie du public où il y a le moins de vaiiité soit aussi celle qui se corrige et se rétracle le plus aisément. C'esl le parterre qui a vengé la Phèdre de Racine, de la préférence que les loges avaient donnée à celle de Pradon.
Telle est cbez nous la composition et le mélange de cette partie du public , qui , pour être admise à peu de frais au spectacle , consent à s*j tenir debout , et souvent très mal à son aise,
Mais que iepartenre soit assis , ce aéra tout un autre monde, soit parce que les places en seront plus obères, soit parce qu'on y sera plus coQimodément. Alors le public des loges et celui du parterre ne feront qu'un ; et dans le sentiment du parterre il n'y aura plus , ni la même liberté , ni la même ingénuité , osons le dire , ni les mêmes lumières : car dans le partent , cQntme je l'ai dit , les ignorants ont la modestie 4'étre à l'école et d'écouter les gens instruits; au Heu que dans les loges , et par conséquent dans un^rtem; assis , l'ignorance est présomptueuse : tout j est caprice, vanité , fantaisie , ou prévention.
On trouvera que j'exagère j mais je suis persuadé que , si le parterre , tel qu'il est , ne captivait pas l'opinion publique, et ne la réduisait pas à l'unité en la ramenant à la sienne , il y aurait le plus sonveot autant de jugements divers
bGooglt'
DE LITTÉBATUHE. 5o5
qu'il j a de loges au spectacle , et que de longtemps lesuccès d'une pièce ne serait unanimeiDenl ni absolument déridé.
II est vrai du moins que cette espèce de république qui compose nos spectacles , cbangerait de nature , et que la démocratie du parterre dégénérerait en aristocratie : moins de licence et de tumulte, mais aussi moins de liberté, d'ingénuité, de chaleur , de franchise , et d'intégrité. C'est du parterre, et d'un parterre libre, que part l'applaudissement ; et l'applaudissement est l'ame de l'émulation, l'explosion du sentiment, la sanction publique des jugements intimes, et comme le signal que se donnent toutes les âmes pour jouir 3 la fois, et pour redoubler riiilérêt de leurs jouissances par cette communicalîon mutuelle et rapide de leur commune émotion. Dans un spectacle où l'on n'applaudit point, les âmes seront isolées, et le goût toujours indécis.
Je ne dois pourtant pas dissimuler que le désir trèsnaturel d'exciter l'applaudissement, a pu nuire au goùC des poètes el au jeu des acteurs, en leur faisant préférer ce qui était plus saillant à ce qui eût été plus vrai, plus naturel, plus réellement beau : de là ces vers sentencieux qu'on a détachés ; de là ces tirades brillantes dans lesquelles , aux dépens de la vérité du dialogue, on semble ramasser des forces pour ébranler \e parterre et l'étonner par un coup d'éclat; de là aussi ce jeu violent, ces mouvements outrés, par lesquels l'ac-
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leur, à la fin d'une réf^ae ou d'un moDologue , arrache l'applaudissement. Mais cette espèce de charlatanerie, dont le parterre plus éclairé s'apercevra un jour, et qu'il fera cesser lui-^aéine , paraîtrait peut-être encore plus nécessaire pour émouvoir un parterre assis, et d'autant moins sen- -sible au plaisir da spectacle , qu'il en jouirait plus commodément : car il en est de ce plaisir comme de tous les autres ; la peine qu'il en coûte y met un nouveau prix , et on les goûte faiblement lorsqu'on les prend trop à son aise. Peut-être qu'un parterre où Ton serait debont aurait pins J'inconrénients chez un peuple où régnerait plus de licence , et moins d'avantages chez un peuple dont la sensibilité , exaltée par le climat , serait plus facile à émouvoir. Mais je parle ici des Français; et j'ai pour moi l'avis des comédiens euxmêmes , qui, quoique intéressé , mérite quelque attention.
Depuis que cet article a été imprimé, les co- " mèiiens français , dans leur nouvelle saUe , ont pris le parti courageux d'avoir "un parterre assis : il paraît moins tumultueux , mais plus diiBcile à - émouvoir; et soit que le prix des places uâ soit plus assez bas pour y attirer cette foule de jeunes gens dont l'ame et l'imagination n'avaient besoin; pour s'exalter , que d'entendre de belles choses ; soit que le goût du public, généralement pris, soit refroidi pour les beautés simples , comme on l'observe à tous nos théâtres ; il est certain qu'on
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DB LITTÉKATURB. 507
n'obtient plus de grands succès par ce mojen ; et ce que disait Voltaire après une longue expérience, que pour être applaudi de la midtitudej tf l)aiait mieux frapper fort €{ue de frapper juste , se trouve plus vrai que jamais , tant à l'égard des spectateurs assis, qu'à Tégard de ceux qui sont debout : ce qui rend encore indécis le problème des SieiXJC parterres. '
Pastiche. Ce mot s'emploie par translation, pour exprimer en littérature une imitation affectée de la manière et du style d'un écrivain; comme on remploie an propre pour désigner un tableau peint dans la manière d'un grand artiste , et que l'on fait passer pour être de sa naain.
Plus un écrivain a de manière, c'est-à-dire de singularité dans le tour et dans l'expression , plus il est aisé de le contrefaire. Mais si son originalité tient au caractère de son esprit et de son ame ; si la manière qui le distingue , est celle de peosrar, de sentir, de concevoir, d'imaginer, de voir, la nature et de la peindre ; le pastiche qu'on en fera ne sera jamais ressemblant. Il aura des imitateurs dans'des hommes d'iin caractère et d'un génie analogue au sien; mais il n'aura point de copiste.
Rousseau , avec le talent de l'épigramme , a pris le tour, le style de Marot; La Fontaine en a imité , en a surpassé la naïveté. Mais qui cun-
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5o8 ÉLÉMEHT,il
trefera jamais , qui même imitera de loin l'heureiix et riche naturel de La Fontaine ?
Voltaire racontait que dans sa jeunesse il s'était moqué des connaisseurs da Temple , en leur faisant croire qu'une fable de La Motte était de La Fontaine. Ces connaisseurs l'étaient bien.peu l
Ce qui est plus étonnant encore, c'est que. dans la nouveauté de la tragédie des Mackabées, tout Paris crut d'abord , sur la foi des comédiens , que cette pièce était un ouvrage posthume de Racine. Il fallait pour cela que le fard de ta déclamation théâtrale fît une grande illusion.
La Bruyère s'est amusé à écrire une page dans le stjle de Montaigne ; et il Ta très bien imité^« Je D*aiuie pas, dit-il, un homme que je ne puis aborder le premier ni saluer avant qu'il ne me salue, sans m'avilir à ses jeux et sans tremper dans la bonne opinion qu'il a de lui-même. » Montaigne dirait : « Je veux avoir mes coudées franches y et êtie courtois et affable à mon point , sans remords ne conséquetwe. Je ne puis du tout estriver contre mon penchant et aller Ou rebours de mon naturel^ qui m'emmène vers celui que je trouve à ma ren~ contre. Quand il m'est égal et qu'il ne m'est point ennemi f f anticipe sur son bon accueil , je le questionne sur sa bonne disposition et santé ^ je lui offre de mes bons offices , sans tant marchander sur le pàis ou k moins , ne être , comme disent aucuns , sur le qui vive. Celui-là me déplaU, qui, par la connaissance que j'ai de ses ctmtumes et
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DE LITTÉRATUllE. 609 '
façons d'agir j me tire de cette liberté et franchise : comment me ressouvenir, tout à propos et du puis loin ^ue je vois cet homme , d'emprunter une contenance grave et imposante , et qui Favertisse que je cirHS le valoir et bien au-delà P pour cela, de me mmentevoir de mes bonnes qualités et conditions, et des siennes mauvaises , puis en foire la comparaison? C'est trop de travad, etnesuisdu toutcapable de si i-oide et si subite attention ; et quand bien même elle rrt'aumit succédé une première fois , je ne laisserais pas de fléchir et me démentir à une seconde tâche :je ne puis me forcer et contraindre pour quel~ conque à être fer. n
Voilà cerlainement bien )e langage de Montaigne , mais diffus , et tournant sans cesse autoor de la même pensée. Ce qui en est difficile à imiter, c'est la plénitude , la vivacité , l'énergie , le tour pressé , vigoureux et rapide, la métaphore imprévue et juste , et plus que tout cela le suc et la substance. Montaigne cause quelquefois nonchalamment et longuement : c'éstceqneLaBrujère «n a copié, le défaut.
Un talent rare et fort an-dessus du petit mérite de cette singerie, qu'on appelle pastiche, c'est de savoir réellement s'assimiler à un grand écrivain ; c'est de se pénétrer de son anie et de son génie , soit pour le caractériser en le louant , soit pour écrire dans son genre. C'est ainsi que, dans UQ des meilleurs livres de notre siècle et des moins connus du vulgaire, dans Y Introduction à
5lO ÉLÉMENTS
la Connaissance de P Esprit humain, le sensible , le vertueux, l'éloquent Vauvenargues semble avoir pris la plume de Bossuetet de Fénélon , lorsqu'il les a loués , ou qu'il a essayé d'écrire à leur manière : c'est ainsi que, dans les Éloges de ces deux grands hommes, ou a plus récemment encore pris la couleur, le ton , le caractère de lears écrits. Voyez Imitation.
Pathétique. Éloquence j poésie, art oratoire; Une distinction qu'on n'a pas assez faîte et qui peot avoir son utilité , est celle des deux pathétiqites , l'un direct et l'autre réfléchi.
J'appelle direct, le pathétique dont l'émotion se communique sans changer de nature, lorsqu'on fait passer dans les âmes le même sentiment d'amour, de haine , de vengeance , d'admiration ( de pitié, de crainte, de douleur, dont on est soimême rempli.
J'appelle réfléchi, le pathétique dont l'impression diffère de sa cause , comme lorsque , au- mtcment du crime ou du danger qui le menace , la tranquille sécurité de l'innocent nous fait frémir.
Quaod on a défini l'éloquence , l'art de communiquer les affections et les mouvements de son ame, on n'a considéré que l!un de ses moyens}et ce n'est ni le plus puissant, ni le plus infaillible. C'en est un sans doute, pour l'orateur qui veut nous -émttuvoir, que d'être passionné lui-
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DB LlTT^HATCRli. 5l 1
même : mais il est rare qu'il paisse le paraître , sans courir le risque ou d'être suspect, ou d'être ridicule ; et à moius que lacause pour laquelle il se passionne ne soit bien évidemment digne des grands mourements qu'il déploie et de la chaleur qu'il exhale , sa TÎolence porte à faux j et c'est ce qu'on appelle un déclamateur. D'uo autre côté > l'on a de la peine à supposer que l'homme passionné suit bien sincère et juste : ai on se livre à lui par sentiment, on s'en défie par réflexion. L'éloquence passionnée veut donc et suppose des esprits déjà .persuadés et disposés à recevoir une dernière impulsion.
Le pathétique indirect, sans ahooncer autant de force, eu a bien davantage. Ils'insioue, il pénètre, il s'empare insensiblement des esprits, et les maîtrise sans qu'ils s'en aperçoivent, d'autant plus sûr de ses effets,qu'il paraît agir sans effort. L'orateur parle en simple témoin ; et lorsque la chose est par elle-même'Oii terrible, ou touchante, ou digne d'exciter l'indignation et la révolte , il se garde bien de mêler au récit qu'il en fait, les mouvements qu'il veut produire. Il met sous les yeux le tableau de la force et de la faiblesse, de l'injure et de l'innocence ; il dit comment le fort a éçpasé le faible ; et comment le faible , en gémissant, a succombé : c'en est assez. Plus il expose simplement , plus il émeut. Voyez , dans la pérorai^p. de Cicéron pour Milan sdn: ami ; voyez, dmi la Itarangue d'Antoine nu peuple romain sur
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la mort de César, l'artifice victorieux de ce genre '^de pathétique. Cicéron ne fait qoe répéter le langage magnanime et touchant que lui a tenu Milon; et Milou, courageux, traaquille , est plus intéressant dans sa noble constance , que ne l'est Cicéron en suppliant pour lui. Antoine ne fait que lire le testament de César; et cet exposé simple de ses dernières volontés, en faveur du peuple romain , remplit ce peuple d'indignation et de fureur contre les meurtriers : au lieu que les moavements passionnés d'Antoine, sa douleur, son ressentiment, n'auraient peut-être ému personne; peut-être même auraient-ils soulevé tous les esprits d'un peuple libre contre l'esclave d'un tyran.
En employant \e pathétique indirect, l'orateur ne compromet jamais ni son ministère ni sa cause :1e récit, l'exposé, la peinture qu'il fait, peut causer une émotion plus ou moins vive sans conséquence. Mais lorsque, en se passionnant luimême, U s'efforce en vain de noas émouvoir, et que, par malheur, tout ce qui l'environne est, froid, tandis que lui seul il s'agite; ce contraste lisible fait perdre à son sujet tout ce'qo'il a de sérieux, à son éloquence toute sa dignité, à ses moyens toute leur force.
Le pathétique direct, pour frappera coup sâr, doit donc se faire précéder par le pathétique in- ' direct. C'est à celui-ci à mettre en mouvement les passions de l'auditeur; et lorsqu'il l'aora ébranlé , que le murmure de l'indignation se fera enten-
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DE LiTTÉHATCIlB. S|3
dre, ou que les larmes de la compassion commenceront à couler . c'est à l'orateur à se jeter comité dans la foule , et à paraître alors le pins émo de ceux qu'il vient d'irriter ou d'attendrir. ' Alors ce n'est plus lui qui parait vouloir'donner l'impulsion , c'est luiqui la reçoit ; ce n'est plus à sa passion qu'il s'abandonne , mais à celle du peuple; . et, en se mêlant avec lui, il achève de l'entraîner. Le point critique et délicat du pathétique direct , c'est de tenir essentiellement à' l'opinion personnelle , et d'avoir besoin d'être soutenu par le caractère de celui qui l'epiploie. Une seule idée incidente qui , dans l'esprit des auditeurs , vient le -contrarier, le détruit.
Supposons , par exemple , que Périclès eût reproché aux Athéniens le luxe et le g-oùt des plaisirs avec la véhémence dont les Catons s'élevaient contre les vices de Rome; la seule idée d'Aspasie aurait fait rire les Athéniens de l'éloquence de Périclès. Supposons que , dans notre barreau , un avocat , peu sévère lui-'méme dans sa conduite et dansses mœurs, voulût parler, comme d'Aguesseau , de décence et de dignité , et qu'on fût instruit du souper qu'il aurait fait la veille, ou de la nuit qu'il aurait passée ; supposons qu'un homme voluptueusement oisif vînt se passionner en public contre la 'mollesse et la volupté , et que , tandis qu'il recommanderait le travail , l'hnmilitë, la tempérance, on sût qu'un char pompeux l'attend , qu'un dîner somptueux est pré-
ÉUm. de Unir. III. 33
5l4 ÉLÉMENTS
paré poâr lui ; que deviendraît son ^oquence? C'est là surtout qu'il faut se souvenir <Ie ce précepte d'Àristote ; Sit accusatormelior reo. Le oontfait<e fut le moyen dont Cicéroa accabla Tubero , en plaidant pour Ligarius.
En poésie , et spécialement dans la poésie dramatique , même distinction : ainsi le précepte d'Horace ,
Si vit meflere, doUnduat eu
Prùaum ifid tièi,
n'est rien moins qu'on niazime générale.
Le sentiment qu'inspire un personnage est quelquefois analogue à celui qu'il éprouve , quelquefois différent , et quelquefois contraire : analogue, lorsque l'acteur nous pénètre de son effroi , de sa douleur , comme Hécube , Philoctète, Mérope, Sémiramis, Ândromaque, Didon, etc; différent , lorsque de sa situation naissent des sentiments de crainte et de pitié qu'il ne ressent pas lui-même, comme OËdipe, Polyxène, Britannicus ; contraire , lorsque la violence de ses transports nous cause des sentiments de frayeur et de compassion pour un autre et contre luimême , comme Alrée , Oéopatre ou Néron. C'est alors , comme je l'ai dit , que le silence morne , la dissimulation profonde , le calme apparent d'une ame atroce , et la tranquille sécurité d'une ame innocente et crédule, nous font frémir, de voir l'un exposé aux fureurs que l'autre renferme.
UE LITTÉllATUBlï. 5l5
Toul paraît tranc[oille sur la scène , elles grands mourements du pathétique sic passent dans l'ame des spectateurs.
Jetez les jeux sur la statue dagladiateiJr mourant : il expice sans convulsions ; et la noble langueur exprimée par son attitude et répandue sur son visage, tous pénètre et vous attendrit : ainsi lorsque Iphigénie veut consoler son père qui l'envoie à la ioiirt , elle nous arrache des larmes; ainsi lorsque les enfants de Médée caressent leur ttière qui médite de les égorger, on frémit. Voyez Un berger et Une bergère jouant snr l'herbe, et prêts à fouler im serpent qu'ils n'aperçoivent pas; voyez une famille tranquillement endonriie dans une maison cjUè la flàmiiie ehveloppe : v6ilà l'image de ce pathétique indirect.
IRien de plus déchirant sur le théâtre que les transports de joie de l'époux d'Inès , quand son père lui a pardonné.
Mais rëloquertce des passions agit tanlôl. directement sur les acteurs qiti sont en scène , et par réflexion sur les spectateurs ; tantôt directement sur les spectateurs, sans avoir d'objet sur la scène. Un conjuré , comme Cinna , Cassius , Man^ lilis , téUt itispitèr à ses complices ses sentiments de haine et de vengeance contre César ou le sénat : il etnploie l'éloquence de ses pa.ssi6ns , et il en résulte deux effets , l'un sur l'ame dés personnages , qui conçoivent la même haine et le même ressentiment; l'autre sur l'ame des spec-
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tateiirs , qui, s'intéressant an salut de César ou de Rome, frémissent: dus fureurs et du complot des conjurés. De même , lorsqu'une amante passionnée , comme Ariane ou Didon , déploie toute l'éloquence de l'amour pour toucher un ingrat, pour ramener un inBdèle , le pathétique en est dirigé vers l'objel qu'elle veut toucher; «t ce n'est qu'en se réfléchissant sur l'ame des specta^ leurs , qu'il les pénètre de pitié pour !a malheureuse victime d'un sentiment si tendre et si cruellement trahi. Mais si la passion ne s'exhale que pour s'exhaler , comme lorsque cette même Didon , celte Ariane abandonnée laisse éclater son désespoir : lorsque Philoctèle , Mérope , Hécuhe, Cl^'temneStrefaitretentir le théâtre de ses plaintes et de ses cris , le pathétifjue alors se dirige uniquement sur les spectateurs; el si, comme il arrive dans de vaines déclamations , manque de frapper les âmes de compassion et de terreur, c'est de l'éloquence perdue : Vetierat auras.
De l'étude bien méditée de ces rapports résulterait peut-être une connaissance plus juste qu'on ne parait l'avoir communément des moyens propres à l'éloquence des passions , et de l'usage plus modéré , mais plus sur , qu'il serait possible d'en faire.
Quant à l'effet moral du pathétique , on sent que l'éloquence passionnée doit tenir de la nature du feu , et, comme lui , être à la fois d'im extrême danger et d'une extrême utilité.
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DB LITTÉRATOllE. îl/
En poésie» îl est assez rare que l'effet en soit* dangereux. S'il attendrit, c'est en faveur d'un objet intéressant, aimable et moralement bon; car la faiblesse n'exclut pas la bentéî et ce n'est pas un mal que de nous disposer à une indulgence éclairée. S'il excite l'effroi', la haine, l'indignation , c'est pour un objet odieux ou funeste; et si l'étonnemenl et la frajeur <jae nous cause le crime sont mêlés d'admiration , le danger , Je malheur, le trouble, les tourments, que le poêle n soin d'attacher aii crime , et surtoat le tendre intérêt que nous inspire l'innocence, nous font TOmmunénient haïr les forfaits , lors même que nous admirons la force d'ameet le courage qui les ennoblit à nos yeox, H n'y a que l'égarement des passions compatibles avec un' bon naturel , qui nous cause B-fie pitié tendre ; et alors c'est à la bonté 'maUieureuse qne nous donnons des larmes, c'est lapfeTrfede'la vertu, de l'innocence, que nous plenrons ; jamais le vice n'intéresse.
Il faut avouer cepeiKlant que la bonté morale du pat/iétique est relative à l'ébjet pour lequel le poète nous émeut; ei si la sensibilité qu'il" exerce- peut devenir nuisible ou vicieuse, comine tlans les peintures de l'àinour illicite; cet exerceci n'est pas aussi sahitaire à de jeunes -an:tes> qnc- lorsqu'elle a pour objet l'amour conjugal', ramilié, l'humanité, la pitié filiale ou la tendresse paternelle. Une chose incompréhensible > e'e»t le peu d'usage que nos poètes avaient Otit »
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^iS fLÉHBUTS
avaot Voltaire , de ces mojens vertueux et puissants d'intéresser et jd'éoiouToir. Lorsqu'il s'est ouvert cette source sacrée , il l'a trouvée [deioe , et si abondaDte, qu'eu soixante ans il n'a pu la tarir. C'est là qu'il reste à puiser après lui ; car ^ à vrai dires le pathétique qu'on pouvait tirer de l'amour , ne laisse plus > après Kacioe et Voltaire lui-même , que de petits ruisseaux échaf^s de la source qu'ils semblent avoir épuisée.
Quoi qu'il eit soit , comme en poésie l'impression du pathétique est vagu« , fugitive et sans objet déterminé ; ou [4utôt comme son objet actuel, sa ûs\ prochaine est le plaisir; que le poète n'a d'ailleurs ai^cun intérêt de rendre vicieux le plaisir qu'il i^ous cause ; que sa gloire même la plus pure est attachée à la bonté morale de se^ moyens , et qu'à Tï^bitiion d'être aimablç et intéressant se joi,()t> s'il. n.'est pas dépravé > celle de se montcer bonnite , on est presque assuré qu'en lu^i 1<^ taleut d'émouvoir n'aura rien de pernicieux.
' IX n'en ç$t pas,de méaie en éloquence. Un factieux, 1^1) fourbe, u^ £tn4tiqu#., un furieux, un W>iVQ& vénajt et peryei^ , animé par ses passioiis ou par ceUes de ses clients , peut les communiquée à sot\ a,uditoire. , à ses juges ; et de l'imjn:e5sioft soudaine et rapide qu'il aura faite peut dépendre l'état , l'honneur , la vie d'un citoyen , le.^Qrt d'une famille , la destinée d'un empire. L'homme vertueux au contraire peut» arec le
DS LITTâRATUfiB. . SlQ
même flambeau , rallumer toutes las vertus. Sans la bataille cle Ghéronée ^ Démosthène eût sauvé la Grèce} si les deux (iracques n'avaieut p^ été massacrés, Rofue n'avait plus de tyrans; si, dans le parti de Catilioa ou dans celui de Charles I*' , il se fut trouve deux hommes plus éloquents 4]ue Qcéron et que Cromwell , R(Hne était perdue, Charles était sauvé; si Afarc-Ântoinç, le triumvir , n'eût pas coodu les grands moyens de VAo(\v.ence pathétique , César n'eût p{i$ été vengé. Et dans le barreau ancien et moderne , combien de fois et le juste et rinjuste ,. indifféremment soutenus d'une éloquence pathétique, n'ont-ils pas triomphé ou sQCfKUpbé par elle?
L'entendement est une faculté froide et ^afir sive y il obéit , dans le gileace des passions , À U vérité , à l'évidepce; et alors sans doute il sufBt de convaincre pour entraîner. De même, une sensibilité , une vivacité modérée , dans dçs âmes paisibles et dans des esprits calmes , les dispose à la persuasion ; et ^vec eux on est en état de bien servir ta vérité, lor^u'au talent de la faire conoattre on joint le don de la faire aimer. C'est dans la piremière d^ ces deux hypothèses que Bourdaloiue a, écrit ^s sermous ; c'est dans la seconde que Fé^élon a composé le Télémaque , et Maasillon le Petà-Car4me ; et contre de faibles obstacles , il serait inutile , il serait ridicule d'employer de i^us grands efforts;, car en éloquence, non plus qu'en mécanique , il ne doit jamais y
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avoir de ntouvement perdu ; puissance, levier ^ résistance , tout doit être propoptioené.
Mais lorsqu'on même temps un a des vérités pressantes , d'importantes résolutioos à faire pas* ser dans les âmes, et dans son auditoire une extrême inertie à vaincre, on de grands mouvements à contraindre et à réprimer , ou une .longne obstination , une forte inclination à combattre et à renverser , enfin une masse d'obstacles à ébranler et à détruire, ou une violente impul- «ioD à reponsser, à surmonter; alors l'éloquence a besoin du bélier et de ta baliste.
Le reproche , l'objurgation ; la honte , la vue de l'opprobre ou d'un plus grand péril , l'enthousiasme de la gloire , l'enivrement que peut causer respéraoce d'un meilleur sort , sont nécessaires pour échauffer des âmes que la crainte a glacées , pour relever des âmes que les revers ont abattues , pour exciter des âmes que l'indolence et la sécurité ont engourdies dans le repos.
Il en est de même des mouvements d'indignation , de commisération , d'effroi , d'horreur , de haine, de vengeance, utilement et dignement employés, soit pour ramener, soit pour entraîner l'auditoire, le pousser ou le retenir.
Si clone -l'orateur est lui-même intimement persuadé de l'utilité de ses conseils , (Je l'importance de son objet , ou de la bonté de sa cause ; et qu'il trouve' ou son auditoire ou ses ji^ges aliénés , ov inclinés vers l'avis contraire , préve-
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tm LITTÉRATURE. Ss l
nus d'aSections injustes ou de séductions funestes, émus de^ssioDS qui peuvent égarer ou dépraver leur jugemeat, il est de son devoir d'effacer ces impressions par des impressions plus profondes, d'opposer à ces mouvements des mou- Tements plus forts, de mettre enfin, dans la balance de l'intérêt ou de l'opinion , des contrepoids qui rétablissent l'équilibre de l'équité. Un arbre courbé par le vent est redressé par ua vent contraire, ou par la contention d'un' effort opposé.
Si l'orateur voit d'un côté des vérités de sentiment favorables à l'innocence , ou a la faiblesse excusable, ou à l'imprudence crédule, ou à Terreur inévitable ; et de l'autre côté des principes* de forme , des règles de droit, des maximes de politique on de jurisprudence, qui portent le juge à s'endurcir, pour user de cette rigueur dont l'excès rend injuste la justice même; alors encore faut-il. bien recourir aux sentiments de la nature pour amollir la dureté des lois.
De là , dans l'éloquence , l'usage légitime de la force des passions, même des- passions vicieuses, comme l'envie et la colère, et à plus forte raison des passions honnêtes, comme l'amour de la louange, la crainte de l'opprobre, la commisération , l'iodignation contre l'orgueil-, l'borreùr de l'oppression , de la violence- et de l'injure : de là le droit de présenter, -d'exagérer aux ybux de l'auditoire tout ce qui pçut Uia^éH'
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resset et l'émouvoù: en Caveur du Ëùhle , de Tiitnocant, du malbeqreijx. ^
Ju^qç-Ià rien sans douta n*est> plus digoe des IbnctioDS de l'orateur que l'éloquence pa^.tique.
Mais ce qui la rend dapgereuse et vedoulable >. c'est qu'avant même de la juger, iLfsut FeoteDdre, et par conséquent s'y exposer avant que de savoir si c'est la bonne ou la ouuvfu^e cause qu'elle arme d^ tous ses moyens..
Le barreau, la tribune, sont t^ne arène «ù la première loi du combat entre les contendaots , çst que les armes soient %ate9. \J«i}iathéii^^e est donc permis de droit à tous les deux > wi il doit être également interdit à l'on çt à l'atitrç^
Dans la chaire on a moin^ à craindre les abus de cette éloquence ; et quoique le fanatisme et le faux zèle l'aiepl fait servir plus d'une fiais d'instrument à la calomnie , à la discordfi , h, la fureur des factionii, et que l'erreur, les passions, le crime, aieut pu s'en prévaloir dans d^ teQitp6 ma^eureux , un orateur chrétien se rendrait aujourd'hui si odieux , fd méprisable en abusant de son ministère , que , pour le plus iadigne n^râie de Venercer, le respect pubUç e^t 140 frein.
Idais au harr^u , i^ est presque i^po^sible que d&os l'unp ou dw& l'autre cause, &^ œ n'est dans toutes les deux , l'éloquence passionnée ne s(»it pas contraire à Tespril de droit^rei d'^HipÀçtialité , d'é- ' quité, qui dgit^euiania^er les juges je^c' est la que le pathétique e^X comme un £e«à deux tr^diants.
DE LITTÉHAtURB. $3?
Lorsque les mœurs d'Athènes n'^aient pas corrompue» eucore, l'aréopage avait écarté de son tribunal TétoqueBce des passions. Mais bientôt elle j pénétra. L'ovateur qui plaidait ppup Phijaé osa lui anacher le voile; et PhrjDé> qui , pour ce seul acte de séduction , devait être blâmée ()e dis, elle ou soa défenseur), obtint son absolution i fant ces vieillaods , qui adoFaient la ' be9Hté dans le marbre de i^^xitèle, étaient incapables de résister aux cbarmes de la beauté vivante qu'animaient deux beaux jeux en pleurs ! Le voile de Pbrjné, eit tombaa^, découvrit U honte des fuges.
Socrate dédaigna nne apologie oraloife ; il dit à Lyeia», qui lui en proposait uœ d'uB caractère indigne d^ lui ; « Tu m'appM^tes là une chAUSSore de femme ». 11 parla lui-même à ses juges en sage, eu h(mim« «imf^ et vei^ueux ; et il ait condamné.
Dans la soite, Fart d'éqaouvoir in\ porté aussi loiu' dans la triJxine qi^'au tbéâtEe. Ce qui nous reste de Démosthène est d'un stjLe ^ve et sévère; la paison y agit ^os que les. passions; 1^ peproche , l'iodigna^en , l'imprécation , l'invective, sont {wesque les seuls mouvements ^£Âe£{qaes qu'ib se permette. Mais dans celles de ses harangues que le temps nous a dérobées , il fallait bien qu'il eût plus d'une fois fait usage du don des larmes , puisque Escbîne djb douitait pas qu'il a'j eût reciwrs dans sa défense , et qu'il croyait
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devoir avertir ses juges de ne pas s'j laisser tromper : K j4 quoi bon ces larmes ? leur dit-il d'avance. Ji quoi bon ces cris et cette contention de voix ?» et plus haut : « Quant au torrent de larmes qui coulera de ses jeux, quant à ses accents lamentables, répondez-lui^ etc. - Démosthèae avait doue coutume d'eu user aiosi pour émouvoir son auditoire : sans cela , Ëschioe aurait prédit en insensé ce qu'allait faire Démosthène , et le peuple l'eût bafoué.
Chez les Romains, le pathétique était le sublime de l'éloquence. QiUs enini nescit maximam ■vim existere oratoris in kominum fjtentibus , vel ad tram, aut ad odium, aut ad dolorem incitandis, vel ab hisce iisdem peimotionibus ad lenitatem misericoidiamque revocari. ( Pe Orat. )
Et en effet , dans un pays et dans un temps OÙ les factions , les partis , les brigues , les vexations dans les provinces, lepécutat, les crimes de lèse ' majesté publique, les discordes Civiles, les haines personnelles , peuplaient les tribunaux d'accusateurs et d'accusés; où la violence , l'usurpation , le meurti», ICempoisonnement, le sacrilège , étaient des actions journalières ; où . le caractère national , l'esprit de domination et d'autorité arbitraire , présidaient dans les tribunaux ,
Parcere tuhjeclU et debellare luperbot ;
uu tous les juges, le sénat, le peuple, les préteurs, jusqu'aux chevaliers, se regardaient comme
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DE LITTÉKATUUB. 525
.deSscfuTeraÏDs , arbitres de laloi f etlibres d'exercer ou la rigueur ou la clémence ; l'art d'émouvoir , d'irritel- de fléchir , de rendre l'accusé intéressant ou odieux , devait être plus nécessaire et plus recommandable que l'art d'instruire et de convaincre.
Anssi voit-on que les lumières' du philosophe et du jurisconsulte, que la sagesse et l'Iîabileté même de l'homme d'état, sans l'éloquence des passions , étaient comptées pour peu de chose dans les talents de l'orateur. Dire ce qu'il fallait et le dire à propos , était l'affaire de la prudence : mais le dire comme il fallait pour remuer , pour irriter, pour apaiser son auditoire' .pour le remplir d'indigoalion , de douleur, de compassion , c'était l'affaire du génie et le triomphe de l'éloquence.
A des lois on trouvait sans peine à opposer des lois , à des indjces des indices , à des raisons et à des vraisemblances des mojens non moins spécieux; mais lorsque une fois le/jfl/AcV/^He s'était saisi des esprits et des âmes , l'extrême difficulté de l'art était de les lui arracher.
Écoutez Gcéron , parlant de ce genre d'éloquence : Qua perturbantur animi et concitantur , in quo uno régnât oratio. Il le peint comme il l'employait , entraînant et irrésistible ; Ifoc vehe- mens , incensutn , incttaium ; quo causai eripiunturj quodj quum rapide ferlur, sustineri nuUo pacto potesl : el il en cite pour exemple l'ascen-
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526 ÉL£NEIfT&
daDt qu'il Ini avait donné. (< Dans ce genre , dit- H , malgré la médiocrité et la faiblesse de mes talents , je ne laissai pas d'exercer encore un assez grand empirfe , el de mettre souvent mes advèrsaires hors de défense. Hortensias , tout grand orateur qu'il était , chai^ de plaider pont- Verres son ami , n'eut pas la force de me répondre. Catilinà , que j'accusais devant le sénat , fut réduit au silence. Dans une cause particulière , mais imporUinle Bl grave , Gurion le père , ayant commencé de parler, succomba tout à coup i et prétexta que , par un poison qu'il avait pris , on lui avait ôté la mémoire. »
Comme l'éloquence pathétique tient encore plus de la nature que de l'art, elle avait pris naissance dans Rome avant <Jue l'art y fôt formé. Mais l'art , en se perfectionnant , ne Et que raffiner et renchérir encore sur les moyens donnés par la nature , d'intéresser et d'émouvoir.
Dans Ce dialogue , que je voudrais répandre tout entier dans mes articles .sur l'éloquence , dans ce dialogue où Gcéron a mis en scène Marc-Antoine et Crassus raisonnant sur leur art , il fàui les entendre se rappeler l'un à l'autre les effets étonnants que leur pathétique a produits. C'est là qu'on voit, ce que j'ai dit datii Vàrticfe OnATEca , qdelë jiiste et l'injuste , lé vrai , le faux, le crimb, rihriocénce , tout leur était indifférent; . qu'une bOHne cause était, pour eux, celle qui prêtait à leur éloquence des moyens de troubler
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DB LITTÉRA.TUBE. 527
rentendemént des juges, de leur foire ouUier les lois , et de les remuer au point que ta passion , dominant \eut raison et leur tolonté même, dîct&t seule leur jugemeïil. Nihilest enim in dicendo ma/us (disait Antoine ii un de ses disciples) ifuam îdfaveat omtoi'f is qUi rmdiet , utaue ipse sic inovealur. Ut impelu quodàtn animi et perturhathne j magis quant judicio aut cotmlio^ regatUt:
Le même Antoine avoue à SuljHcius qu'il a gagné contre lui la plus mau vaise cause ; et il dit comment il s'y est pris, commeht il a fait succéder la dOuceiir à Ja Téhélnence : J^unc aàmi' scere huic generi ôratioftii vekèmehti aique atroci
genus âbid altentm lenUatîi et mansuetudtnis
cœpi : comment il A triomphé de l'accusation , plus par l'éttiotion des âmes , que par la conviction des esprits : Ita magis affectis animis pidieum quam dociiSj tua, Sttîpicij est a nohis tam ac cusatio ■vicia.
Mais la grande leçon qu'il donne aux jeunes orateurs , c'est de se péïiétrer eux - niêrnes des . sentiments pas^onnés qn'ils veulent cotÉimuniqiier aux juges. Ut enim mtUa materies tumfa-^ cilis adedcardescetuiwnèst, quœ, nisi adfiioto igni, ignem concpicêre possitj sic nulla mens est tam ad comprehendàhdahi vint bt-aioris parafa j qute posait incëndi , nisi infldmmatus ipse ad cam et ardens aceesserit. Et c'est là qu'il fait cet éloge si beau de l'éloquence de Crassus : qws , me ffer-
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ctile, ego , Crasse , qmim a te tranr.tanturùt eausis, korrere soleo : tenta vis animi, tantus impetus , tantus dolor , oculis , "vultu , gestu , digito denique isto tuo siffdficari soîet ; lantum esl^wien gravissimorum optimorumque verhorum j tam intégras sentenliœ , tam -verct , tam Jiovœ , tam sine pigmentis fucoque pueriU; ut miki non solum tu incen~ derB judicem j sed ipseardere videaris. Il est impossible , dit-il encore , que l'auditeur soit ému, si l'orateur ne l'est pas. NequeJîePi potest ut do-, leqt is qui audit , ut oderit , ut invideat , ut pep~ timescat aliquid , ut ad Jletum misericordiamqfte deducatw , nisi omnes ii motus quos orator adhibere volet judici , in ^sooratore impressi esse atque inusti videantur. Pour moi ajoute-t-il , je n'ai jamais su inspirer que ce que j'ai profondément senti. Non, me Hercule , unquam apud ju~ dices aut dolorem , aut misericoidiam , aut invidiam , aut odium excitai-e dicendo volui , qum ipse, in cammovendis judicibus , iis ipsis sensibus ad quos illos adducere tiettem, permovewr. Il se représente déchirant la robe d'Aquilius, et montrant aux juges les cicatrices dont sa poitrine était couverte. Ce ne fut pas , dit-il , sans nne grande émotion et sans un accès de douleur que je risquai cette action hardie. Quem enim ego consulem Jiiisse , Imperatorem omatum asenatu, ovantem in capitoUum ascendisse meminissem , hune quum afflictum, debilitatum , mœrentem , m summum discrimen adductum viderem , non
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DB LITTÉHATUHE. 52g
y}rms sum ctmatus misericonùam aliis coimnoverej quam misericordia sum ^e captus. Seasi qiùdem tum magnopere moyen judices ^ quum excitavi mœ~ stum acsordidatum senem, ettfuum istafeci... non taie... sed motu magno animi ac doiore^ ui discùideivm tunxam, ut cicatrices ostenderem — Non fitit hœc sine mets îacrjrmis ^ non sine dolore magno miseratio, omnàimqtie deonun , et homimlm, et ci~ viuntj et sociorum, imploratio : quihits omnibus verbis, quœ a me tum sunt habita , si dolor abfuisset meus , non modo non miserabilis , sed etiam irridenda fuisset oratio mea. ( De Orat, )
Il se complaît à rappeler les scènes pathétiquea qu'il a jouées dans ses péroraisons. Qua nos ita Planter lUi solemus , ut puerum infantem in mimi~ bus pérorantes tenuerimusj ut y aîia in causa, excitato reo nobili, sublato etiam jiMo parvo, plangora et lamenifitione compleremus Jbrum.
Mais il De s'agit pas seulement de savoir inspirer la commisération ; il faut, dit-il , savoir de même irriter, apaiser le juge. Sed etiam estfacienàum ta irascatur judex, miligetur, ùivideat, façeat, contemnat, admiretur, oderit, diligat, cupiai, satietate afficiaUtr, speret, metuat, IcEtetw,"^ do/eat : <pta in van'etate , dunorum, accusatio suppedàaiUt exeîupla ; mitmrum, defensûmes meœ, ( De Orat. )
Ainsi l'orateur se regardait conlme un homme tout déyoué à son client ; et son devoir, sa foi , sa probité, son honneur, consistaient à le hieit
Elan, d* Liller. ///. 34
55o ÉLÉMENTS
déff odrç : Quibus rehus miducU ^ ftifun qmtm ttHemssirnos d^endimus , tamen, p3S alieiiQf , fi ^si vin boni vobimus haben, existmwe nm posfivmu- (DeOrsi.)
Mais le sûr nipj'en de n'employer jamais le pathétique inutilemeq! et à froid, c'est de le réserver 9U? cauae& qui en sqdI susceptibles, et de s'en abstenir dans celles ou les esprits, trup aliénés, en repousseraient l'impD^ssion ; Prmatm considerare soleo, dit Antoine, posO^tne causa : nam neque parvin in rébus adhib^ndtv sunt hcs dicendi faces, neque ita aRifntttis homiaièus ui nikd, ad eomm mentes onUione Jlectendas^ proficerç pofsimus ; ne aut irrisUme ont odio digni puiemuF, si aut ti'ogQsdâis agamus in migis, attt conveîlere a^oHaimir ea quœ non pofswU cçmnwKWï", ( De Orat. )
C'est une étqd^ intéressante pour l'orat^Qr, «t plus sérieuse encore pour les joges ,- que de voir, d^s cea livres de rhétorique, de çoa^i^n de manières on peut s'y prendre -pour les sédvire , Us. élQurd'ï", 1^ égarer dans leurs jqgemçnts, et soqieveç en eux tonte* les passions contre l'équité naturelle.
jûe toutes ce» passions , il parait que l'envia était délie dont les Romains étûent le ^m facilement et le plus ardemment émus; et, à la nunièrç dont GicéroQ enseigne à l'exciter, on peut JHger de ses recherches dans l'art de rerouer les autres. Invideia homities maxime paribus , -aut
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DE LITTÉRATURE. 55i
ii^mribus, quum se reîictos sentitmt, iîlos au^ tem dolent evolasse. Sed etiam superioribus invidetur sœpe vehementer j et eo magis , si iTUoie~ mntius se jactant, et œquabiliUOem commwiis furis, prcBstantia dignitatis aat Jorturûe suœ , tnmsetmt :quœ si inflammamla sunt, maoame diceadum est mm esse -vimite paraia, deinde etiam vi^ atque peecatis ; tum si erunt honesthra atque gmviora , tamen non esse tariti ulla mérita, quanta insolentia fiominis quaruumque fastidium. { De Oral. ) '
Il est donc biéi> vrai que l'éloquence pathétique fut dans tous les temps au barreau une éloquence paressa , comnie l'appelle Montaigne ; et Ton oe sauiait trop recommander aux juges d'en étudier les tours et d'adresse et de force , pour apprendre à s'en garantir. Voyez BARitsiu. Le pathétique de la chaire a pour mojens la crainte, l'espérance, la tendre pitié, la commisératioD pour soi-même et pour ses Semblables , le grand intérêt de l'avenir. On en voit peu d'eKemples dans nos célèbres orateurs : ils semblant avoir UDO sorte de pudeur qui les modère et qui les refroidit. En se livrant aux grands mouvements de l'éloquence, ils croiraient prêcher , en mùsionnaires; et c'est alors qu'ils seraient sublimes. Bossuet oe l'a jamais été plus que dans l'oraisOD funèbre d'Henriette : Massillon est fort au-dessus de lui-même dans son sermon du Pécheur mourant : si Bourdaloue avait eu autant de
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53a ^ ÉLÉMEWTS
chaleur dans ses moavemeDts et daos ses peintures, que de vigueur dans ses raisonnements , rien jamais , dans ,ce genre , ne l'aurait égalé.
C'est donc en effet dans les missionnaires qu'il faut chercher les grands mouvements de l'éloquence/j«Me/^i«j- et il reste un mojen de porter le talent de la chaire plus loin qu'il n'a jamais été, c'est de composer comme Bourdalone , d'écrire comme Massillon , et de se livrer aux mouvements d'one ame profondément émue, comme Brydainë.
PéHiODE. Art oratoire. Cicéron, dans son livre du parfait orateur, a donné une attention sérieuse au nombre,, et singulièrementà \aLpérà>de. Il en recherche l'ongine , la cause , la nature , et l'usage.
Jja période fut inventée par les rhéteur» qui , dans la Grèce, avaient précédé Isocrate ; mais ce fut lui qui la perfectionna , en donnant au nombre plus de naturel et d'aisance , et en corrigeant l'abus iomiodéré que les inventeurs en avaient fait daos un style trop compassé.
Ce qui donna lieu à cette invention, ce fut ht [wédilection de l'oreille pour, certaines mesures et pour certaines cadenœs que le hasard avait fait prendre à l'élocntion oratoire, et sa répugnance pour un amas informe de phrases tron- «{uéei et mutilées, *iu. immodérément diffuses.
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,nB LITTÉKATUllE. 55Ô
Mutila sentit tjiuedam et quasi deeurtata ; tfuibus / tanquam débita fraudetur , offènditur : prodiictîora alia et quasi inmioderatius excurrentia.
Ainsi, jusqu'au temps d'Hérodote, le style nombreux et -périoditjue fui inconnu j mais comme le hasard en produisait les formes , et que la na- " tunre en indiquait l'usage , l'observation donna naissance à l'art. Herodotiis et eadem superior
œtas numéro caruit, nisi /juando temei-e ae.
fortuite... Notatio naturœ et atiimadversio peperil artem. Mais l'esprit , autant que l'oreille , dut indiquer les formes de la période , et le sentiment de l'harmonie ne fît que la perfectionner i car la pensée porte avec elle ses parties , ses inler»* valles, ses suspensions, et ses repos; el comme elle naît dans l'esprit à peu près revêtue des mots qui doivent l'énoncer, elle indique au moins vaguement la forme qui lui est analogue-, ^nte enim circumscribitur mente sententia^ cotifestimque ■verùa concurrunt , <}uœ mens eadem, qua nihil est celerius y statim dùnittit , ut suo quodque loco respondeat : quorum descriptus ordo alias alia tenninalione concluditur ; atque omnia illa et , prima et média verba spectare debent ad ulti' muni.
Voilà donc la période ^ aussi-bien que l*incÎBe, indiquée par la nature et prescrite par ta pensée : en sorle que , si la pensée n'est qu'une pei-ception simple et isolée , la phrase le sera comme elle; mais si la pensée est elle-même un com-<
posé de perceptions correspondantes et liées par leurs relations réciproques , il faat bien que les mots qui doivent l'ex primer conserrenlles mêmes rapports, les mêmes liaisons entre eux.
Cepeadant .comme les rapports et les liaisons de nos idées peuvent être ou expressément indiqués ou sous-enlendas , et que l'esprit, pour 'apercevoir que deux idées se correspondent ou que l'une émane ou dépend de l'autre , n'a souvent besoin que de les voir se succéder sans liaison expresse , alors celui qui les énonce est libre , ou de les lier dans son style , ou de les détâcher ; et ici l'art commence à exercer le droit de mo- 'diSer la nature.
Mais l'art lui-même n'agit pas sans raison ; et .ses règles , pour corriger el pour embellir la nature , sont prises dans la nature même. Le stjle périodique et le sljle concis ne doivent donc pas s'employer indifféremment et sans choix.
1° Ni l'on ni l'autre ne doit êlre trop continu : le stjle coupé serait ' fatigant pour l'esprit, qui ne veut pas travailler sans cesse" à découvrir , entre Içs idées , des rapports que les mots ne lui indiquent jamais : de plus il serait , pour l'oreille , rompu , raboteux , cabotant , et , ce qui n'est pas supportable , dur et monotone à la fois. Le style périodique, dans sa continuité, aurait aussi trop de monotonie: il serait lâche, diffus, traînant, parlenombre d'incidentesqu'il emploierait pour s'arrondir , et par le stnn de marquer sans cesse
DE LITTÉI'.ATUliE. , 555
les liaisons , même les pltis faciles à suppléer paï la pensée: il manquerait de nature!; et en décelant, daasja construction , trop d'étude et Irop d'artifice , il détruirait la confiance , qui seule nous dispose à la persuasion. Enfin quoiqu'il né aoit ptls vrai qu'une période soit une élocuthn qui se prononce facûetnent tout (tune haleine , cependant , comme les demi-repos qui séparefit ses membres, ne donnent lieo qu'à'one respiration pressée , et pénible à la longae , si l'orateui? , par intervalle, n'avait pas de repos absolus plus fréquents , il souffrirait .et il ferait souffrir.
î" Soit l'incise , soit \i période ^ 'ûy a pour l'une et pour l'autre une juste longueur. L'incise est dans sa forte , dit Cicéron , lorsqu'elle eét Composée de deux on trois mots: eHe en peut avoir davantage, mais il ne veut pas la réduire à un senl. Et en effet , il faut qu'un mot ÂOiît bien frappant-pour faire seul une impression vive. La pén'ode doit pouvoir être saisie ensemble et comme d'un coup-d'œil ; sa mesure est donc lîniitée par la faculté commune d'apercevoir et d'ernbrasser tout le cercle d'une pensée : Cicéron la réduit à l'étendue de quatre vers hexamètres ; et dans les exemples qu'il en donne elle ne s'éiend guère au-delà. Dans notre langae elle a fréquemment l'étendue de huit de nos vers héroïques; el ses membres , sans affecter «ne parfaite symétrie , ne laissent pas d'avoir entre eux une Sorte d'égalité.'
5" L'incise et \z période doivent être nora-
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536 ÉcÊMËnTs
breuses : l'incise , d'aulant plus qu'elle est pla» isolée et plus frappante ; la période , pour captiver l'oreille et se concilier sa faveur.
De quelle importance , nous dira-tH9n , peut être le sufirage de l'oreille , pour qui- ne vient |ias amuser tm auditoire oisif avec une éloquence vaine, mais instruire, persuader, convaincre, émouvoir un auditoire sérieusement occupé ou de grands intérêts ou de vérilés importantes? Que fait alors la mesure , le nombre , la forme Ap la phrase , à la force de la pensée et à celle du aenliroent ?
Celui qui fait celte question , ne sait donc pas combien l'ame , l'esprit , la raison même , sont dominés par les sens ? S'il croit les affections in- .times , ou d'un auditoire ou d'un juge , indépendantes des impressions laites sur leurs oreilles , il doit les croire indépendantes des ioipressiuns que reçoivent leurs yeux : pour lui , l'action même de l'orateur , l'expression du geste, et du visage , et de la voix , est donc étrangère à l'éloquence ; et ce que les deu:ç hommes les plus éloquents de l'antiquité , Démoslhène et CIcéron, regardaient comme la partie la plus essentielle de leur art , lui est inutile et superflu. Malheur à l'innocence , à la justice , et à la vérité , si elles ont pour adversaire un orateur qui parle aux sens , el pour défenseur un philosophe qui pense ne devoir parler qu'à l'esprit et à la raison \
Mais quel que soit le charme et . le pouvoir
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DE cittéhatuive. 53/
d'un st^le harmonieux, est-il raisonnable de le cfaftrcher dans les langues modernes, dans les langues sans prosodie , et privées de l'inversion?
Quant à la prosodie , il n'est aucune langue qui n'en ait une plus ou moins décidée, et dont un habile écrivain ne puisse tirer avantage. Pour l'inversion, j'avoue que, du côté de l'harmonie , elle est d'un prix inestimable ; mais dans les langues où l'oratenr n'a pas le choix de la place des mots , il a du moins le choix des mots eux-mêipes, et des tours qui, dans la syntaxe, sont les plus dociles au nombre : c'est avec ces deux seuls moyens de façonner l'expression , que Racine et que Massillon ont su la rendre- harmonieuse. Ceux donc qui regardent comme puéril ou infructueux le soiti de se former l'oreille au choix du nombre, du mouvement, de la coupe de style indiquée par la nature, n'ont qu'à Iir« attentivement et les vers de Racine et la prose de Massillon , comme Massillon et Racine Usaient Cicéron et Virgile.
4° L'incise et la période serdnt placées par la nature même, c'est-à-dire en raison de leur analogie avec l'image ou le sentiment , avec l'impul- , sion donnée au style par les affections de l'ame , par-la succession des^ idées , et par le mouvement plus lent on plus rapide, plus soutenu ou plus entrecoupé , qu'elles impriment au discours.
Dans des barangnes , dont le genre est mo* dérè , tranquille , sans contention , sans passion ,
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le Blyte périodique est haltireUemeot placé; et lors même qae l'artifice en est sensible , il ne nuit pointa l'orateur. J)/am qiaim is estauditof^ qui non vereatur ne eompositte onUioms insidiis sua
Jides attentetur, gratiam tjfuoque habet oratOn vo~ h^tati auràtm servienti.
Dans l'éloquence du btrreau , le stjle périodique ne doit point dominer : Si enim seraper utare, quum sadetatem affèrt , tum quaie ait etiam ab imperitis agnoscitur ; detrahit prœterea actionà doiorem , aufert humanum sensum actoris , toîlit
Jiindiàts -veritatem et fdem. Mais il n'en doit pas élre exclu. Dans la louange , où il s'agit d'amplifier avec magnificence , dans une narration qui demande plus de pompe et de dignité que de chaleur et de pathétique, dans l'amplification en général , la période est d^un usage plus convenable et plus fréquent : Sœpe etiam m ampUficanda m , concessu omnium , Jurtditur mimerosé et 'Volubiliter oratio. Id autem tune valet , quum i's qui audit ah çratore jam obsessus' est ac tenetur. Mais nulle part il ne faut négliger de varier tes mouvements du st^'le; et lors même qu'il est le plus susceptible des développements de la. période^ comme dans les péroraisons., Gicéron recommande d'j mêler des incises.
Le style coupé, ou en incises, convient à l'énumération , à la gradation , aux descriptions animées , à l'accumulation , à l'ai^umentation pressante, aux mouvements passionnés : Hœc enim
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DE I.î TTÉK iTURE. 55g
(incisa) in verts cousis maxtmam pariem orationis obtùient. Mais Cicéron demande aussi <ju'après un certain nombre de ceS phrases coupées, il en ' succède une qui ait plus de consistance , et qui .leur serve de clôture et d'appui. Deinde omnia , tûTUfuam erepidine (pzadam , œmprehensione longiore sustinerUur.
Quant à la facilité de passer de la période à l'iucise, le moindre exercice la donne. Il sufôt de retrancher le terme qui exprime le rapport et la liaison des parties de la période. Alors chacune d'elles sera un sens fini, Jïis igilur singulis ■versibus ( hexametrorum instar) quasi nodi apparent contiTotationis , quos in ambitu conjiuigitnus. Sih membratim vobitnus dicere, insistmtus : idque, qimm <^us est , ab isto cursu invidmso facile nos , et sœpe dis/unginms.
Mais dans quelque genre d'éloquence qu'on emploie le style périodique, il faut que la nature semble elle - même l'avoir placé et en avoir liiaiiqué Ite nombre. Compositione ità structa verba sint, ut numerus non quœsitus, sed sequutus esse videatur. Cicéron veut que le nombre soit lent dans les expositions, rapide dans les contentions : Cursum contentiones magîs requinint ; exposîtiones rerum , tarditatem; et il indique les différents moyens de précipiter ou de ralentir Xa période.
11 est quelquefois nécessaire d'abréger la phrase' ou, de l'étendre , uniquement pour contenter
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l'oreilte : S(^je aocidit ut aut citius insisiendiim sitj at^t hngiits procedendumy ne brevitas defrau- /iasse aures videatWy aut Jongitudo obtudisse. Il fij a personne qui n'ait senti cette vérité en écri- ■vant; mais ce ne doit jamais être en employant jes mots parasites et superflus. Ne verîui trajitiamus aperte , quo melius aut codai aut volvatur oratio.
CicéroQ n'était point de l'avis de ceux qui tenaient que c'était assez que le nombre fût sensible à ta cbule Aes périodes ; et l'on voit que ' non -seulement il s'appliquait à frapper l'oreille «n débutant, et à la satisfaire en termioant sa phrase par une chute harmonieuse, mais qu'à tous les sens suspendus il plaçait un nombre marqué. Phtique censent cadere tantum muhemse <^rlere , terminarique sententiam. Est aidem, ut id maxime deceat; non id solum.... QuAre^ qitum mires extremum semper exspectent, in eoque ae~ ■qaiescant y id -vacare numéro non oportet; sed ad hune exitum tamen a principia Jieri débet 7>erborutn illa comprehensio , et tota a capite itafluere^ ut ad extremum veniens ipsa consistât.
Il recommande singulièrement de varier les désinences : In oratione prima paiici cemunt , postrema phrique : quœ quoniam apparent et inteliiguntur.j varianda stffit; ne aut aaimoium jiidiciis repudientur y ne aurium satîetate.
Tels sont, à l'égard du style périodique , les, préceptes d'un des plus harmonieux écrivains.
uGooglc
DE LITTÉRATUnt. S^t
eu éloquence; et dans toutes les lang^ues il est possible de profiter de ses leçons.
Si l'on veut avoir sous les yeux la formule de Xzpérhde Crançaise , en voici des exemples.
Période à quatre membres.
Pourquoi voudriez- vous être respecté dans vos malheurs j pourquoi voudriez -vmis que l'on fût sensible à vos peines ; z'ous qui, dans vos prospérilés , avez monti'é tant .d* insolence ; vous qui n*avez jamais accordé une larme, un regard aux infotiunés?
^ Période à trois membres.
Pourquoi voudriez - vous être plaint et respecte dans vos maffieu^; vous qui , etc.
Période à deux membres.
pourquoi voudriez- vous être respecté dans vos malheurs; vous qui, dans vos prospérités, avez montré tant d'imolence?
Rompiez la liaison , et dites : Fous n'avez montré que de l'orgueil dans vos prospérités. Fousn'avez pas droà de piétendre qu'on respecte votre infor~ tune. Alors vous aurez des incises.
Il y avait, du temps de Cicéron , des hommes, ou sévères ou envieux , qui trouvaient trop d'arlifioe dans le style périodiijue. Nimis enim insidiaivm, disaient-ils, ad capiendas awes, adhi-
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beri videtur, si, etùan m dicenio, rtumeri ab ora-
tore quœruntur.
Il j eu avait d'ajitres qui n'y voyaient que de Fart, et qui n'en sentaient point l'agrément et le charme. C'est de ces eimerais d'un style harmonieux, pérÙMUque, arrondi, numerosœ et aptœ oralionis; c'est de ces artisans d'un style' informe et raboteux (ipsï infracta et arr^mtata loqiaaUur) que Cicéron disait : Quas mires habeantj aiU <piid in his hominis simile sit nescio. « Mais quelques oreilles qu'ils aient , les mieoues se plaisent , ajootait-il , au sentiment du'oombre et à la forme régulière et complète de la période, et ne peuvent s'accoutumer ni à des phrases estropiées , ni à des phrases redondantes : Meœ quidem et peifecto completoque veriorum ambitu gaudenty etcurta sentàmt, Tiec amant redundantia.
« Ces détracteurs de lapériode , poursuivait Cicéron, trouvent plus beau on style dur, rompu , et mutilé. Mais si la pensée et l'expression .n.e perdent rien de leur justesse à rouler ensemble jusqu'à leur repos , pourquoi vouloir que le style boite ou s'interrompe à chaque pas? Sin pmèœ res , leeta verba , <pud est cur claùdicare aut m$istere orationem matent, quam cum aententia pariter excurrereF Celle période , qui leur est odieuse , ne fait autre chose que d'embrasser la pensée dans un cercle de mots régulier et complet. Sw em'm ùividux numerus nibil offert aliud, nisi ut stl aptiâ iwrhis comprehemta sententia, »
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DE LITTÉBATURE. 54^
Par pareo thèse, ^il est a&sez plaisant que cet
invidus numerus ait fait dire h quelqu'un que la période est jUie de AncK. Mais continuons d'écouter Ciçéroô,
« Nos anciens s'occupèrent , dit-il , de la pensée et de l'expression avant que de songer au nombre ; car ce qu'il y a de plus nécessaire et de plus facile en même temps , est ce qu'on invente d'abord. Nam quod etfaciUus est et nujgis Jtecessarium , id semper ante cognoscitw. Mais dès qu'on eut trouvé la période , tous les grands orateurs l'adoptèrent: qita inventa^ omnes usos magnos oraiores -videmus. Que si ses détracteurs ont des oreilles assez inhumaines, assez sauvages pour en méconnaître le charme , n'y a- t-il au moins rien qui les frappe dans l'exemple et l'autorité des plus savants maîtres de l'art ? Quod si aures tant inhumanas tanufue agrestes kabent , ne doctissimorurti quidem virorum eos movebft aiwtorUas ? Ces censeurs blâment ceux qu'ils ne peuvent pas imiter et ce qu'ils n'ont point l'art de faire : eos vitupérant qui apta et finita pm~ nunciant : et il ne leur sufBt pas qu'on s'abstienne de mépriser leur impuissance , ils exigent qu'on l'applaudisse : quod qui aon possunt , non est eia satis non contemni , laudarietiamvolunt.
« Mais qu'ils essaient de composer quelques morceaux d'une prose nombreuse. S'ils excellent une fois dans ce genre d'écrire , on pourra croire qu'ils n'y oiit pas renoncé par désespoir, niais
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5^ l^L^'MEKTS
qu'ils le blâmenÇ sincèrement et le négligent à dessein : jéttfue ut plane genus hoc quod ego laudo conlempsisse vîdeanlur , scribant alitfuid vel Isocratico more , vel quo Esckines aut Denwsthenes uU'tur; tum il/os existimaho, non de~ speratione formidavisse genus hoc, sed judicio refugisse. El moi, de mon côté, je trouverai, dit-il, quelqu'un qui fera de leur prose rompue et dispersée: Facilius est enim opta dissolvere, quam dissipata cormectere. "
Mettez la période musicale à. la place de la période oratoire; tout ce que Cicéron a dit de Tune se trouvera convenir 'à l'autre; et vous verrez alors si c'est aux amateur* d'un chant /wriodique et régulièrement dessiné, ou aux partisans d'un chant tronqué, mutilé, sans dessein, sans liaison , sans unité , qu'a dû s'appliquer le passage quas aures habeant nescio.
Du reste, le mot àepéfiode^ en fait de musique , est aussi usité qu'en parlant d'éloquence : les bons écrivains et ies hommes instruits n'appellent pas autrement le cercle que décrit un chant dont les parties se développent et se renferment dans un dessein régulier et fini. Vojez VJSssai sur r Union, de la Poésie et delà Musique.
pÉROBiisow. Dans l'éloquence delà tribune et dans celle de la chaire , où il s'agit sur^tout d'intéresser et d'émouvoir , la pémraison est une
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DE t-ITTÉSATUns. 545
partie essentielle du discours : parce que c'est elle qui donne la dernière impulsion aux esprits , et qui décide la volonté , l'inclination d'un auditoire litre.
Dans l'éloquence du barreau , elle n'a pas la même importance , parte que le juge n'est ou ne doit être que la loi en personne , et qne ce n'est passa volonté , mais son opinion , qu'il s'agit de déterminer. Oîpendantcorame le juge est homme,, il ne sera jamais inutile de l'intéresser en faveur de l'innocence et de la faiblesse , de la justice et de la vérité ; et une péromison pathétique ne sera indigne de l'éloquence , que lorsqu'on remploiera pour, faire triompher l'iniquité , le mensonge ou le crime.
Dans un plaidoyer où le sentiment n'est pour t-ien , et dans lequel , par conséquent , il serait ridicule de faire usage del'éloquence pathétique, la conclusion ne doit être que le résumé de la cause. C'est un épilogue qui réunit tous les' moyens épars et développés dans le courant du discours , afin de les rendre présents à la mémoire au moment de la décision : et cet épilogue consiste ou à parcourir les sommités des choses- , et à les rappeler article par article ou i reprendre la division , et à exprimer la substance des raisonnements qu'on a faits surchacun des points capitaux.
Il sera mieux encore, dit Cicéron , de récapituler en peu de mots les moyens de la partie
ÉUm. de ÙtUr. Ul. . 35
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adverse , et les raisons avec lesquelles on les aura refutés et détruits. Par-là, DOU'-seuleineDt la preave, mais la réfutation sera présente à l'auditeur; et on aura droit de lui demander s'il désire encore quelque chose , et s'il reste encore dans l'afFaire quelque difficulté à résoudre , quelque nuage à dissiper.
La règle générale qae prescrit Gcéron pour ce résumé de la cause , c'est de n'y rappeler que les points importants , et de dcmner à chacun d'eux le plus de force , mais le moins d'étendue qu'il est possible: ut memona, nonoratio , reno^ vola videatur.
Une énumératioD rapide , un dilemme pressé , un syllogisme qui ramasse toute la cause en un seul point de vue, sufHt le plus .souvent à la conclusion. Un beau mpdèle dans ce genre est la proposition que fait Ajax pour décider à qui , d'Ulysse ou de lui-même, appartiennent les armes d'Achille. « Qu'on jette au milieu des ennemis les arme$ dece vaitlaot homnlte ; qu'on nousordlonne de les y aller chercher ; et qu'on en décore celui des deux qui les rapportera. »
Arma viri Jbrlis medioi mitutatur in hoita : Inde fùbete peli, et referentem ornate relatis. { OviD. M«Um. t. i3. )
Mais si i% nature de la cause donne lieu à une éloquence véhémente , le résumé , que Gcéron appelle éiuimération , doit être suivi d'un mou-
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DB LITTÉaATtJRE. ^47
Vemeat oratoire, qui sera ou d'incUgnatioa ou de
commisératipii.
L'igdignatiop consiste à reotire odieuse ou la personne ou la cause de l'adversaire ; et elle doit naitre des circonstances aggravantes que là cause peut présenter. Cicéron suppose qu'il s'agisse d'uue offense dont l'orateur porte sa plainte. Le premier moyen, dit-il. d'en Mre voir l'indignité. c'est de montrer combien une telle action a été de tout temps criminelle aux yeux du Ciel et de la terre ; combiçn les cités policées , les nations , nos ancêtres , nos législateurs , les hommes les plus sages, l'ont jugée jligne de châtiment. Le second moyen, c'est de mont;rer quelles personne» le crime attaqbe : ou tous les hommes , ou le |Jus grand nombre ; et il en sera plus atroce: ou des ' supérieurs revêtus d'autorité ; et il en sera plus insolent : ou des égaux ; et il en sera plus inique : ou des inférieurs; et il en sera ^Qs lâche , plus inhumain , plus odieux. Le troisième est de faire observer ce qui arriverait si chacun en faisait- de même , et d'avertir les juges que , si cet exemple était impuni , l'audace du coupable aurait ^bientôt des émules ; que nombre d'hommes sont déj^ prêts àrimiter , et qu'ils n'attendent , pour savoir si la même chose leur est permise ,, que le juge- ment qui décidera si elle est punissable ou non. Le quatrième est de déniontrer que l'action a ^ été commise de dessein prémédité ; et d'ajouter que , si quelquefois il est bon de pardonner h
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548 ÉLËMBNT»/
l'imprudence , il o'est jamais permis de pardonner au crime Toloutaire et délibéré. Le cin^ quiëme est de prouver que , dans cette action que nous voulons dépeindre comme noire , craelle , atroce , tyraonique , on a employé la violence et les moyenâ les plus condamnés par les lois. Le . sixième est de remarquer que ce n'est pas un de ces crimes dont on a vn mille exemples , et qu'il répugne même à la natare des hommes féroces , des nations barbares , et des pins cruels animaux : ceci convient aux crimes commis contre les parents du coupable , contre sa femme , ses enfants; contre les personnes du même sang , et par degré contre les suppliants, les amis, les hôtes , les bienfaiteurs de l'accusé; contre ceux avec qui il a passé sa vie, chez qui il a été élevé', par qui il a élé instruit; contre les morts, contre des malheureux dignes de compassion , contre des hommes recommandables par leurs vertas ou respectables par lenr faiblesse ; contre ceux qui étaient hors d'état de nuire, d'attaquer ni de se défendre , comme les enfants , les vieillards et les femmes. Le septième est de comparer ce crime à d'autres crimes connus , et de montrer combien il est plus lâche ou plus atroce. Le huitième est de ramasser tontes les cii-constances odieuses qui ont précédé, suivi, accompagné le crime; et de l'exposer si vivement aux yeux de l'auditeur , qu'il en soit indigné comme s'il en était témoin. Le neuvième , de remarquer qu'il a été commis
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DE LtTTÉnATURE. 5^9
par celui des hommes qui devait eil être le plus éloigné, et qui devait le plus s'y opposer si un autre eût voulu le commettre. Le dixième, de s'indigoer soi-même d'être Je premier qui éprouve une pareille injure. Le onzième^ de faire voir l'insulte ajoutée à la cruauté , afin que l'orgueil et l'insolence rendent l'injure encore plus révoltante. Le douzième , de supplier les auditeurs de se mettre à notre place; ets'il s'agit de nos enfants, de nos femmes , de nos parents , ou de quelque vieillard , de leur dire : Pensez vous-même à vos parents, à vos femmes , à vos enfants. Le treizième, de dire que des ennemis même ne verraient pas flans indignation leurs ennemis souffrir ce que nous éprouvons. « Tous ces moyens, ajoute Cicéron , sont très propres à exciter une indignation profonde. » Mais les causes auxquelles on peut les appliquer sont rares, et plus rarement encore elles paraissent au barreau.
La péroraison suppliante , celle que Cicéron appelle conqueslio , complainte , est destinée à e:(citer la commisération des auditeurs.
11 faut, dit-il, la commencer par adoucir les esprits et par les disposer à la miséricorde ; et les moyens qu'on doit y employer sont pris de la faiblesse commune à tous les hommea , et de l'empire de la fortune , dont nous somipes tous les joueUj. Par ces réflexions , présentées d'un style grave et, sentencieux , nous dit ce njaître en éloquence, l'esprit des bonmies se laisse hu-^
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tnilîer et amener à la compassion , en coosidérant leur infirmité propre dans la misère de leurs semblables.
Quant aux moyens d'inspirer la pitié , Cicéron semble avoir voulu les épuiser; et nous allons essayer de le suivre.
Ces moyens seront , i" de montrer dans quel état de prospérité s'est vu celui dont on plaide la cause, et dans quel état d'affliction et de misère il est tombé ; à quels malheurs il est ou il sera réduit ; la honte , les humiliations qu'il éprouve , ou qu'il éprouvera , et combien elles sont indignes de son âge , de sa naissance , de sa première fortune , de ses anciens honneurs , des services qu'il a rendus ; une peinture vive et détaillée de son malheur, qui le rende sensible aux yeux et qui touche les audilears par les choses , encore plus que par les paroles ; le contraste des biens qu'il avait lieu d'attendre , avec les maux imprévus et cruels qui renversent ses espérances. 3» Le retour que nous invitons nos auditeurs à faire sur eux-mêmes, lorsque ncftis les prions de vouloir bien se mettre dans la sitdation où nous sommes , et de se souvenir , en nous voyant, de leur père, de leur mère, de leur femme , de leurs enfants : c'est ce moyen que , dans Homère, emploie Priam aux pied^ d'Achille; c'est le moyen qu'emploie An dromaque aux pieds d'Hennione dans la tragédie de Racine : il n'y en a pas de plus universel , de plus vrai ^
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DE LITTÉRATURE. 65l
ni de plus touchant. S" La privatioD de la seule consolation que l'on pouvait avoir; Jl est mort; je ne. l'ai pas vu; je ne l'ai point embrassé; ma main iCa pas^rmé ses yeux; je n'ai pas entendu ses dernières paroles ; je n'ai pas reçu ses. adieux ^ ses derniers soupirs : et Ces circonstances qui rendent le malheur plus cruel encore ; il est moH entre les mains de ses ennemis j ileft couché sans sépulture sur une terre étrangère / en proie aux animaux 'voraces ; il est privé des mêmes honneurs tfu'on ne rejuse à aucun kommd après sa mort. ^'' La parole adressée à des êtres muets , insensibles , comme, aux vêtements , à la maison de celui qui n'est plus , à ce qui- nous reste de lui; sûr et puissant moyen d'émouvoij- ceux^ui l'ont connu et qui l'ont aimé. 5° Une peinture de la détresse , des infirmités , ou de la solitude où est réduit celui qu'on défend; la recommandation qu'il a faite de quelque chose d'intéressant, comme de ses enfants, de sa. femme, de ses parents , ou de sa propre sépulture : cesobjets tristes et sacrés sont des sources de pathétique. 6» Le regret d'être séparé de ce qu'on a de plus cher, comme d'un père, d'un fils, d'un frère, d'un ami; la plainte que neusarfache l'iniustice ou ^ cruauté de ceux qui nous traitent indignement , et qni devraient le moins en user ainsi envers nous , comme nos proches , DOS amis , ceux à qui nous avons fait du bien , et de qui. nous aurions espéré du secours.
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7" D'Iiumbles supplications , en demandant grâce pour son client : ce qui ne, saurait avoir lieu qu'en parlant à un maître qn'on veut fléchir; et Cicéron en convient lui-même: Pardonnez-, iiu'j c'est une erreur, une Jaiblesse , une imprudence j il n'y retombera jamais. C'est ainsi qu'on, parie à un père. Mais on dit à des juges , il ne fa point fait ; il n'en a pomt eu la pensée j faux témoins , crime supposé. Toutefois, en niant le crime , le même orateur oe laisse pas d'emi ployer les moyens de commisération. Voyez les péroraisons pour Muréna , pour Ligarius , pour Flaccu-s. S". Des plaintes qui auront pour objet le malheur de ceux qui nous touchent plus que nojfe propre malheur : l'oubli même de nos infortunes, pour donner foute notre sensibilité à celle des autres , eo marquant une force et une grandeur d'ame à l'épreuve de tous les maux ' qu'on nous a fait souffrir , et au-dessus des maux qui nous menacent ; car souvent la vertu et la hauteur de caractère, accompagnée de gravité,, sert mieux à exciter la commisération, que l'abaissement et que l'humble prière.
Mais du moment qu'on s'apercevra que tous les cœuriîeront émus, il ne faut plus insister sur les plaintes, dit Cicéron; car, selon la remarque du rhéteup Apollonius, jR/e«n'esf«'Wte séché qu'une larme.
Le modèle des péroraisons pathétiques est celle de la harangue pour la défense de Miloa.
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C'est là qu'on Toit l'oratear suppliant, sauver à l'accusé l'humiliation de la prière , et lui conserver foute la dignité qui convient au caractère d'ùa grand bomme dans le malheur^ Mais ce qui est encore très supérieur à cette supplication , c'est l'indignation qui la précède, et dans laquelle Cicéron démontre, avec une éloquence sans exemple, que, si Milon avait attenté à la viede Claudius, Ja république lui en devrait des actions de grâces , 3U lieu de châtiments.
En lisant cet article, on a dû observer que, dans l'éloquence moderne , il est rare que ces niojens d'exciter l'indignation et la compassion puissent être mis en usage. Mais si l'éloquence n'en fait pas son profit , la poésie en fera le sien ; et c'est surtout pour les poètes que j'ai eru de^ voie les transcrire.
Dans réloqueoce de la chaire, le pathétique de la péroraison a un objet qui ne convient qu'au genre délibératif : c'est d'émouvoir l'auditoire de compassion pour lui-même, et d'horreur pour ses propres vices , oo de terreur pour ses propres dangers,
II est rare, en elfél, qUè l'oratçur chrétien plaide la cause des absents , à moins qn'il ne parle en faveur des pauvres, des orphelins, comme < Vincent de Paule, lorsqu'il disait aux femmes pieuses qui composaientson auditoire : «Or sus, mesdames, la compassion et la charité vous ont fait adopter Ces petites créatures pour vos enfants.
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554 ÉLÉMBHTS
Vous avez été leurs mères seloo ta grâce , depuis que leurs mères selon la nature les ont abandon-nés. Voyez mainteuant si vous voulez aussi les abandonner. Cessez à présent d'être leurs mères pour devenir leurs juges. Leur vie et leur mort sont entre vos mains. Je m'en vais prendre les voix et les suffrages. Il est temps de prononcer leur arrêt , et de savoir si vous ne voulez plus avoir de miséricorde pour eux. Ils vivront si vous continuez, d'en prendra un soin charitable, et ils mourront si vous les délaissez n.
Celte condosion , le modèle des péroraisons pathétiques, eut le succès qu'elle méritait : le même jour, dans la même église , au même instant, l'hôpital des Enfants trouvés, qui jusquelà périssaient dans les rues, 'fut fondé à Paris et doté de quarante mille livres de rente. ( Discours sur l'Éloquence de la Oiairef par M. l'abbé Maurj. )
11 est plus rare encore que l'oratetir chrétien fasse des retours sur lui-même, et tire, des mojeos qui lui sont personnels , le pathétique de sa péroraison; quoiqu'il y en ait qaelques exemples , comme celui de Bossuet dans l'oraison funèbre de Condé, et comme celui du missionnaire Duplessis dans son sermon du jugement dernier, yoye% Chaibe.
C'est donc à l'auditoire que l'éloqueDce évangélique, et en général l'éloquence 'qui a pour objet l'utilité commune, attache l'intérêt de I*
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péroraison,- L'orateur est dors le coociliateiir de riiomnie avec lui-même : il le rend juge dans sa propre cause, et il se fait sou avocat, ou plutôt son ami , son père. Il le voit en péril ; et en s'effrayant il l'effraie : il le voit esclave de ses passions ; et, en s'adOigeaut de son hutniliation et de son malheur, il l'en afQige : il le conjure d'avoir pitié de lui-même ; et les larmes de compassion qu'il lui donne lui en font répandre : il se place entre lui et le dieu vengeur qui l'attend ; et, en criant pour lui miséricorde, il le pénètre de frayeur, de componction, et de remords. Mais rien de plus stérile qne ces exclamations, ces prières-^ ces mouvements, lorsqu'ils sont composés et froidement étudiés. Ce n'est alors ni avec une voix doucereuse , ni avec une voix glapissante , qu'on déchire l'ame des auditeurs ; c'est avec les sanglots , les larmes d'une douleur véritable et profonde. Si l'enthousiasme du zèle n'a pas dicté ces- péroraisons, et s'il ne les prononce pas , l'effet en est perdu. C'est un Brydaine , un , Duplessis qui savaient les faire et les dire. Il n'appartient pas à tout homme, ni même à tout homme éloquent , de se montrer. oppressé de douleur, et de parler deS -larmes qui Tinondent et des sanglots qui lui étouffent la voix : Sedjlnis sit : nêque enim, prœ lacrymis, Jam hqui possum^ (Cic. pro Milone. )
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Plagiat. C'est une sorte de crime littéraire, pour lequel les pédants , les envieux., et les sots , ne manquent pas de faire le procès aux écrivains célèbres. Plagiat e&\. le nom qu'ils donnent à un larcin de pensées; et ils crient contre ce larcin «ornme si on les volait eux-mêmes , ou comme s'il était bien essentiel à l'ordre et au repos public que les propriétés de l'esprit fussent inviolaibles.
Il est vrai qn'ils ont mis quelque distinction, «ntre voler la pensée d'un ancien ç\x d'un moderne , d'un étranger on d'un comjiatriote , d'un mort ou d'un vivant.
Voler un ancien ou un'étrauger, c'est "s'enri-' chir des dépouilles de l'ennemi, c'est user du , droit de conquête; et pourvu qu'on déclare lebutin qu'on a fait, on qu'il soit manifeste, ils le laissent passer. Mms lorsque c'est aux écrits d'un. Français qu'un Français dérobe une idée, ils ne Je pardonnent pas même à l'égard des morts , à. plus forte raison à l'égard des vivants.
Il ^ a quelque justice dans ces distinctions :mais il serait juste aussi de distinguer, entre les larcins littéraires, ceux dont le prix est dans la matière , et ceux dont la valeur dépend de l'usage que l'on en fait.
Dans les découvertes importantes, le vol est sérieusement malhonnête, parce que la découverte est im fonds précieux indépendamment de^
DB lilTTÉRATtTBB. 66^
la forme, qu'elle rapporte delà gloire, quelquefois de l'utilité , et que l'une et l'autre est un bien : tel est , par exemple , le mérite d'avoir appliqué la géométrie à l'astronomie , et l'algèbre à la géométrie t encore dans cette partie celai qui profite des conjectures pour arriver à la certitude , a-t-il la gloire dç la découverte ; et Fontenelle a très bieû dit qu'e/ne ■vérité n'appartient pas à celui qui la trouvet mais à celui qui la
A' plus forte raison dans les ouvrages d'esprit, si celui qui a eu quelque pensée heureuse et nouvelle , n'a pas su la^-endre , ou l'a laissée ensevelie dans un ouvrage obscur et méprisé ; c'est UD bien perdu , enfoui ; c'est-la perle dans le fu- ■mier, et qui attend un lapidaire : celui qui sait l'en tirer et la mettre en œuvfe , ne fait tort à personne : l'inventeur maladroit n'était pas digne de l'avoir trouvée; elle appartient , comme on l'adit, à qui sait le mieux l'emplojer. Je prends mon bien où je k trouve, disait Molière ; et il appelait son Bien tout ce qui appartenait à la bonne comédie. Qui de nous en effet irait chercher dans leurs obscures sources les idées qu'on loi reproche d'avoir volées çà et là? , >
Quiconque met dans son vrai jour, soit par l'expression , soit par l'à-propos , une pensée qui n'est pas à lui , mais qui sans lui serait perdue , se la rend propre en lui donnant un nouvel être,, car l'oabli ressemble au néant.
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. Ce»t cepencUnt lorsque , daiu uo otim^e ûcQnDu , oublié , on découvre vue idée quW homme .célèbre a mise aa jouf; c'est alors qoe l'on crie veageance , coimoe s'il y avait réellement plus de cruauté , en fait d'esprit ,' à voler le» pauvres que les ricb^. Mais il en est des gé* nies comme des tourbillons , les grands dévorent les petits \ et c'est peut-être la seule ^pUcalioD légitime de la loi du plus fort ; car en toute chose ^' esta l'utilité publique à décider du juste et de l'iDJuBle , et rutilité publique exigerait que les bons livres fussent enrichis de tout ce qu'il y a de bieo , nojé dans les mauvais. Un homme de goût , qui dans ses lectures recueille tout l'esprit perdu, ressemble à ces toisons qui, fvome^ nées sur le sable , en enlèvent les paÛletles d'or. On ne peut pas tout lire; ce serait donc un bien ^lue tout ce qui mérite d'être lu fût rassemblé dans les bons livres.
Dans le drtfit public , la propriété d'un terrain a pour condition la culture : si le possesseur le laissait en frit^ , la société aurait droit d'exiger de lui q<a'il le cédât ou qu'il le lit valoir. ïl en est de même en litAéralure ; celui qai s'est emr paré d'une idée heureuse et féconde , et <jui ne . la fait pas valoir , -k laisse , comme un bien commun , au, premier ec(Mi|)âi|t qui saura mieux que Iqi eu développer \& richesse.
Du Bier ïivait dii avMt Voltaire que les secrets des destinées n'étaient pas renfermétr dans
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D» LITTÉRATURE. 56q
les entrailles des victimes ; Théophile , dans son Pyrame, pour exprimer là jalousie , avait emplojé le même tour et les mêmes images que le grand Corneille dans te ballet ^q' Psyché : mais est-ce dans le' vague de ces idées qu'en est le priï? n'était-ce pas l'objet du goût plutôt que du génie? et si les poètes qui les ont d'abord employées les ont avilies par la bassesse , la grossièreté , i'enfliire de l'expression ; ou si, par mi mélange impur, ils en ont détruit tout le charme, sera~t-il interdit à jamais de les rendre dans leur pureté et dans leur beauté naturelle? De boone foi peut -on faire an génie un reproche d'avoir cbangé le cuivre en or? Pour en juger, on n'a qu'à lire :
Du Rier dans Scécole.
Donc voaa tous Bgurtx, qu'une )>ète uaommëe-
Tienne votre fortune en son ventre enfermée ,
Et que des animaux, les sales intestins
Soient un temple adorable où parlent les destina ?
Ces superstitions et tout ce grand mystère
Sont propres senlement à tromper le vulgaire^
Voltaire dans OEdipe.
Cet organe des dieux est-il donc infaillible ?*
Un ministère saint lea attache aux autels ,
Ils approchent des dieux ; mab ils ïont des mortels*
Peusez-Tous qu'en effet, au gré de leur demande >
Du Tot de leurs oiseani la fërlté dépende?
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â6o ÉLÉMENTS
Qae moi nn fer sacré dca taureaux gémiSMDtl
Dévoilent l'aTenir è leurs regards perçant»?
Et que de leurs festons ces Tictimes ornées
Des humains dans leurs flancs portent les destinées?
Non , non : chercher ainsi l'obscure térité ,
C'est anirper les droits de la divinité.
Nos pritres ne sont pas ce iju'un tsId peuple pense i
Hotre crédulité fait toute leur sciences
Théophile.
rrauu , à TTiUbé.
Mais je me sens jaloux de tout ce qui te toncbri , De l'ait qui si souvent entre et sort par ta bouche :[ le crois qu'à ton sujet le soleit fait le joar Avecque des flambeaux et d'envie et d'amour i Les fleurs que sous t«9 pas tous les chemins produisent y Dans l'honneur qu'elles ont de te plaire, me nuisent : Si je pouvois complaire à mon jaloux dessein , rcmptcberois tés yeux de regarder ton sein; Ton smbre suit ton corps de trop près , ce me scmiilc , Car nçus deux ^ulcment devons aller ensemble i - Bref, un si rare objet m'est si doux et si cher. Que ma main seulement me unit de te loucher.
Corneille.
, rsTcri , à l'Amour.
Des tendresses du sang peut-on être jaloux ?
Je le suis, ma Psyché, de toute la nature. Les rajons du soleil voua baisent trop souvent : Vos cheveux soulTreut trop les caresse^ du renl ;
Dés-qu'il les flatte, j'en murmure :
L'air même que vous respirez , Avec trop de plaisir passe par votre bouche ; '
Votre habit de trop près vous touche.
DB LITTâBATUItB. 5Gl
Ce droit de refondre les idées d'^utrui lora* qu'elles sont informes ,
Et mal» lamMo» iitcudi redder» verna ,
n'a pas seulement son utilité, j'y vois encore de la justice. Le champ de rinvention a ses limites, et depuis le temps qu'on écrit , presque touteti les idées premières ont été saisies , et bien ou mal exprimées. Or, que la moisson ait'été laile par des hommes de ^énie et de ^ût, Fou s'en console en glaaant après eux et eh jouissant de leurs richesses ; mais ce qui est insupportable , c'est de voir que, dans des champs fertiles , d'autres , moins digues d'y avoir passé , ont flétri et foulé aux piediî ce qu'ils n'onf: pas su recueillir. Combien de beaux sujets manques ! combiea de tableaux intéressants faiblement ou grossièrement peints ! combien de pensées, de sentiments, que la nature présente d'elle-même et qui préviennent la réflexion , ont été gâtés par les premiers qui ont voulu les rendre ! Faut-il donc ne plus oser voir , imaginer , ou sentir comme on l'aurait fait avant eux? Faut^il ne plus exprimer ce qu'on pense , parce que d'autres l'ont pensé?
Que ne veasit-clle aprèa moi ; Et je l'autais dit nvaiit elle ,
. a dit plaisamment un poète, en parlant de l'^ii' tiquilé. ,
Le mot du Mélromane ,
f,Um. de Lillêr. m. , 36
iv,Goog[c
t dérobé , ddroboi
ins m» iMTeux ,
est plein de chaleur et de verve. Mais sérieusement la condition des modernes serait trop malheureuse , « tout ce que leurs prédécesseurs ont tooclié leur était iolerdlt.
Mais les vivants ? Les vivants eux-tnémes doivent sabir la peine ée leur nialadresse et de I«nr incapscHé, quand ils n'oM pas su tirer avantage delà rencontre heureused'on beau su^et ou d'une , belle peiasée. Ce sont eux qui l'ont déttd>ée à celui qui aurait dû l'avoir , puisque c'est loi tjni sait la rendre; et je suis bien sftr que le public , qui n'aime qu'à jouir, pensera comme moi.
Penrqnfà donc les pédants, les demi-beàuxesprits, «t les inali»s cntiq;ïres, sont-ils plus 9cr»-puleflK 'et j^us sévères? Le voici. Les pédants omt la Tamlé ■àe faire montre d'éroditioïi , en 'dé- CMivrent un larcin littei'aire; les petits es^îls , 'en reprediant ce laràtt , ont le ptaisir de croire tnïmilier les grands; et les critiques dont je parle , suivent le malheureux instinct que leur a donné la nature, ociui de verser lem* venin.
Un oerlaii) «cimbre d'homtues moins malveillants, mais avares de leurs éloges et de leur estime , voudraient au moins savoir au juste ce qu'ils en doivent à l'écrivain ; et lorsqu'il n'a pas la gloire de 1,'invention , ils souhaiteraient qu'il les en avertit. Ils veulent bien que l'on emprunte , mais non pas que l'on vole ; et pardonnent le
DE littérÀtoub. 56S
plagiat, pourva qu'il ne soit pas furtif. Cela parait fort raisonnable. Mais bien souvent l'auteur ne sait loi-même oà il a tu ce qu'il imite : l'esprit ne vit que de souvenirs , et rien de, plus na'» turel que de prendre de bonne foi sa mémoire pour son imagination ; rien de plus difficile que de bien dernier ce qu'on a tiré des livres ou des hommes, de la nature on de soi-même. Comment l'auteur àe Bràannicus et d'^fA«fe aurait-il pa vous dire ce qu'U devait à la lecture de Tacite et des livres saints? Vous ne demandez pas l'im' possible , je vous entends : mais où finit la dispense , et où commence l'obligation d'avouer ses emprunts? Celui qui emprunte comme Térence , comme La Fontaine , comme Boileao , s'en accuse,ou s'en vante; mais celui qui imite de plus loin , comme Bacine , ou Corneille, ou Molière ; celui qui ne prend que le sujet , et qui lui donne une noaveUe forme ; celui qui ne pcend que des détails , et qui les embellit ou qui les place mieux, ira-t-il s'avouer copiste quand il ne croit pas l'être? Il y aurait plus de modestie à céder du sien qu'à retenir du fcien d'autrai, je l'avoue} mus est-41 donc si essentiel à un poète d'être modeste? et n'avez-vous pas vous-même, en le jugeant, votre vanité comme lui? Supposez, pour TOUS on convaincre , que votre amour-propre et le sien n'aient jamais rien à démêler ensemble ; qu'il soit à cinq cents lieues^ de vous , ou qu'il soit mort, ce qui est plus sûr et plus commode;
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alors , pourvu que ses fictions , ses peiotnres tous intéressent, que ses sentiments vous touchent , <}ue ses pensées .vous éclairent, vous vons souciez fort peu de savoir ce qui en est de lui ou d'un autre. Ce n'est donc que son voisinage qui vous rend difficile sur le tribut d'estime que vous aurez à lui payer. Voyez lorsque G>rfieilîe , en donnant le Od, étonna tout s(hi siècle et consterna tous ses rivaux, quelle importance l'on attacha aux menus larcins qu'il av^it iaits au poêle espagnol ; et aujourd'hui qui s'en soucie ? lie public, naïvement sensible, et amoureux des belles choses , ne demande que de belles choses ; c'est à l'ouvrage qu'il s'attache , et non pas à l'auteur : <]ue tout s(Ht de celui-ci ou d'un autre , d'un moderne ou d'un ancien , d'uu vivant ou d'un mort^ tout lui est bon> pourvu que tout lui plaise. Le vrai plagiai, le seul qu'il désavoue , est celui qui ne lui apporte aucune utilité, aucun plaisir nouveau. Dé là vient qu'il hiafhue un obscur écrivain , qui va comme un filon voler un écrivain célèbre , et déchirer une riche étoffe pour la coudre avec ses haillons.
Plutarque compare celui quiseborneàce que les autres ont pensé , à un homme qui allant chercher du feu chez son yoisin , en trouverait un bon et s'y arrêterait , sans se douner la peine d'en apporter chez lui pour allumer le sien. Mais à celui qui d'une bluette a fait no brasier, reppocherez-vous votre bluette?
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)>£ 1.ITTÉU1T0RH. 565'
Plaisant. « Les Espagnols, dit le P. Rapin , Qol le génie de voir le ridicule des hommes bien mieux que nous ; les Italiens l'expriment mieux.» Cela peut être vrai du plaisant, mais non pas du comique. Tout ce qui est risible n'est pas ridicule; tout ce qui est plaisant n'est pas comique; tout ce qui est comique n'est pas plaimnt. Une maladresse est risible; une prétention manquée est ridicnle; une situation qui expose le vice au mépris est comique ; un bon mot est plaisant. Boileau qui ne reconnaissait de vrai comique que Molière , disait de Regnard (\aU n'était pas médiocrement plaisant, et traitait de bouffonneries tontes les pièces qui ressemblaient à celles de Âcarron : c'est la plus juste application de ces trois mots, comique, plaisant, et houffon.
Le comique est le ridicule qui résulte de la faiblesse, de l'erreur, des travers de l'esprit, ou des. Tices du caractère.
■ ■ Le ploMont est' l'effet de la surprise réjouissante que nous cause un contraste frappant-, singulier, et nouveau , aperçu entre deux objets , »u entee un tAjet et l'idée hétéroclite qu'il- fait uaftre. C'est une rencontre imprévue, qui, par des rapports inexplicables, excite eo nous U douce convulsion du rire.
La bouffonnerie est une exagération du comice et du plaisant.
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566 I^LÉMtNT.S
L'avate et le Tartufe sont deux persouoages comique; Cmpin, daiis le Légataire, est un personnage plaisant; Jodelet, an personnage bouffon.
Il arrive oaturell^nent que le bon comique estpùusant. Ce vers.
Oui , non frère , je suis an inéchtDt , un coupable ,
a l'on et l'autre caractère daos la bouche de Tartufe : il est plaisant, par l'oppositioa de la vérité que dit Tartufe . avec Tefifet qu'elle produit , et par la singularité piquante de ce contraste ; il est comique, parce qu'il exprime le pins vivement qu'il est possible l'adresse du fourbe qui trompe , et qu'il va faire sortir de même la crédule prévention de l'homme simple qui est trompé.
Mais le plaisant n'est pas toujours comique parce que le contraste qu'il présente peut n'être qu'une singularité de rapports entre deux idées qu'on ne crojait pas faites pour se lier ensemble : comme si, par exemple, un valat imagine de prendre la place de son maître au lit de la mort, de dicter son testament, et d'oser ensuite lui soutenir qu'il l'a fait lui-même, et que sa léthargie le lui a fait oubliei*. Il n'y a rien là de ridicule dans les mœurs ni dans les caractères ; mais il j a une contrariété d'idées si imprévue , et il en résulte une surprise si naturelle et si amusante, que le vrai comique ne l'est pas da-
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DE LITTÉKATUllB. 5^.
vantage. Cependant si daos cet exemple on ne, Toit pas le conitique de cM'actère , on, croi.^ y voir du moins le con;iic|ue de silualioa, dans l'embarras où s'est mis le fourbe : mais, comme il se dégage de^es propres filets, et q^ije ce n'est. pas à ses dépens que l'on rit, comniç l'on rit a^tx dépens de Tartufe lorsq^u'il se YQÏt pris sue le lait; il est facile de reconnaître que la. situatioA de Crispin n'est que plaisqnte, et que ceUe de Tartufe est comique.
L'ivresse n'est point un.rid^ciilç.; et que]iqN.efois rien de plus plaisant, parce; qu'un ivcognè a, ' singulièremenl la prétentio.ck de i:aÎ50oner jti9te-> comme il a celle de oiiarcher (Jk^iti et qu^ sa déraison veut toujours être conséquei^e- l^gQ^rd aexcellé dans les rôles d'ivrogne. U,a valet , dai^. là Sérénade, prie un passant de. lui «deç-^ retrouver sa maison : Où est~elle, ta i)taisf>n.^ lui dit celui - ci : Parbleu !" répond l'ivrogne , «yie b, savais, je ne -vous le demanderais pas. h:^ J^Wfi^. ayant perdu un billet qu'il é,tait chargé de. remettre à celui qu'il a rencpntFQ , et voy^at qu'il s'impatiente de ce qu'il cfaeirche. inutilement, lui dit pour excuse : Comment voulei^-vous. que je retrouve un billet i' je ne puis pas netr^uver ma maison.
Il y a: des exemples encore plus sensibles^ du plaisant qui n'est que plaisant.
Qd aperçoit ce caractère d^nâ la réptinsiç Itiile a Louis XIV par un homme auouel il disait ^ en
568' ÉLéKtËN'TS
lui faisant admiwf Versailles ; Savez-voiis qu'il ii y avait ici t^u'un moulin a veiU? Sire^ lui clit cet homme , le moulin n'y est plus, mais te vent y est toujours. Celte façon itnptévue de rabattre l'orgueil d'un souverain qdi s'applaudit d'avoif surmonté la nature , fait , avec cet orgueil même et les éloges iju'il attendait, le ciontr'àste dont nous parlons.
Il se retrouve encore dans ces mots Ae Mon-* taigne, Sur le phis beau trône du riionde, oh n'est jamais assis que sûr s'cfn culj et dans ces mots de Diogène à Alexandre , qui lui demaiïdâît ce qu'il pouvait faire pout loi, Voter de devant mon soleU; et dans ce reprt>che" d*un Spartiate a son auli, qu^il surprenait avec sa femme, laquelle n'a-* teitoi jenne oî jolie, Voitsn^yèikz point tjhtigé, et dans le flegme d'un ancien roi qui , étant tombé dans les embàcbes de son enuemi, avait passé (>ourmort,sibienqueleprinCe, son frère, avaîf pris sa conronne et épousé sa femme. ïl revient « et dans le moment que son frère se croit perdu , îl l'embrasse et lui dit : Mon frère, laie autre Jbis Tte vous pressez pas tant d'épouser ma femme. Cet exemple de sang-froid et de bonté rappelle le mot de M. de Tureune ; M quand c^eût été Georges, eût-il fallu frappçr si fort ^ trait cbarmant, qu'on ne peut entendre sans rire et sans être attendri.
L'air d'ingénuité ajouté infiniment au sel de la plaisanterie. Le roi de.... disait à l'ambassa-
I>& tlTTÉttif tfBC. 569
tleurdé.... Od dit qde TOUS failes l'amour dans ce pays-ci. — Non , Sire jje l'achète toiUfait.
On sait que Pope était mal' lait , et qu'il était assez malin. Un jour , pour embarrasser le jeune
> Ibrd Hyde > il lui demaoda ce que c'était qu'un point interrogant? C'est, répondit le jeune lord, UTie petite J%we crochue toujours prête à ques' lionner.
A Naplës uo commandeur de Malte , hdmnie
' tiche et avare , laissait user " sa livrée au point qu'un savetier du voisinage , voyant les habit? de ses gens tout troués , s'en moquait. Ils s'en plaighiwnt à leut maître , qui fit venir le save-' tier et le tança sur son insolence. Non, mottsei-' gneur , dit tumblement le savelier , je sais trop ie respect que je-dois à votre excellence pour mè moquer de sa livrée. Mes gens^assurent cependant que tu ne peux t'empêcher de rire en voyant leurs habits troués. ^~ Il est ifrai, monseigneur; mais je ris des troles où il n'y a point de livrée.
Une mère et son fils passaient Un acte chez On notaire ; et dans cet acte il fallait que leur âge fût énoncé. Le fils avait accusé ie sien , et avait dit vingt-quatre ans. Vînt la mère à son tour, qui, n'ayant pas entendu son fils , et ne Voulant se donner que l'âge qu'elle se donnait dans le monde , dit aussi , vingt-quatre ans. — Ma mère , lui dit tout bas son fil^ , dites vingt*
• cinq , pour raison^ Pour quelle foison ? reprit-elle
avec ilupaticDCe. Cest, lui dït-il, à cause qtm l'en aivmgt-<fHatre; et comme vous êtes ma mère, U faut absolument que vous sojsz née avant moû
On voit qu'ici la plaisanterie est twaoe s'il j a de la malice ; hums que le mot est plus plaisant epcore si c'es.t de la oaïveté : car au ridicule de la nlère se joint la bêtise du fils ; el la bêtise dans ses saillies produit des contrastes d'idées qui sont presque toujours plaisants.
Je dis la bêtise , et non pas la sottise: car la sottise est un ridicule choquant, qui n'excite que le mépris. On s'en amuse avec malignité , et on se plaît à le voir humilié , parce qu'il offense. La bêtise au contraire est un défaut innocent et naïf , doDt oo s'amuse sans le haïr. On passerait sa vie avec celui dont la bêtise est le Caractère ; la vanité s'en accommode , ou > pour mieux dire, elle s'; complaiL Mais la sottise est pour l'amour-propre un ennemi d'autant plus importun qu'il n'est pas digne de sa colère : aussi dans la société n'y a-t-il rien de plus fatigant. La sottise est la gaucherie de l'esprit qui se pique d'adresse ; l'ineptie de l'esprit qui se pique d'habileté ; lamaussaderie de l'esprit qui prétend se donner des grâces ; la fausse finesse de l'esprit qui veut être malin; la lourdeur de celui qui croit être léger ; surtout la sultisance de celui qui fait le capable. C'est une assurance hardie, i|ui va de bévue «n bévue avec une pleine sécu-
DE LITTÉBATailE. 57I'
rite ; une Tanité dédai^euse , qui se croit supérieure en toutes chos^ , et doat les préteations , toujours manquées et toujours iotrépides , soDt le contraste perpétuel d'up oi^ueil excessif et d'une excessive médiocrité.
La bêtise est tout simplement une intelligeuce énioussée , une longue enfance de l'esprit , un dénuement presque absolu d'idées, ou une extrême inhabileté à le» combiner et à les mettre en œuvre ; et soit habituelle ou soit accidentelle, comme elle nous donne sur elle un avantage qui flatte notre vanité , elle nous amuse , sans nous causer ce plaisir malin que nous goûtons à voir châtier la sottise. Atosi la sottise est comique et n'est point plaisante; la bêtise, au contraire, est plaisante et n'est point comique. La bêtise est l'are parmi les honmies , mais les bêtises sont fréquentes; et ce qu'elles ont de plus plaisant , c'est une application sérieuse à bien penser et à . raisonner juste.
On en voit une image assez fidèle dans le jeu du Colin-MaiUard , où celui qui a les jeux bandés , passe à côté de celui qui l'agace , l'effleure de la main , croit l'attraper , le manque , et donne dans le pot au noir.
Il y a des bêtises d'ineptie et qui déclarent évidemment une privation d'idées , ou un étourdissement habituel qui empêche de les lier entre elles ou de les assortir aux mots. La bêtise de cette espèce consiste à oublier ou à ne pas aper-
S72 ÉLÈMBHtS
cevoîr ce qui fait le plus à la chose. Celui qui entendait parler d'an homme de cent ans comme d'an phénomène , et qui disait , Belle merveille ! Simon grand -père n'était pas mort, il aurait plus de cent dix ans; celui-là oubliait que a'étre pas mort était le point de la difficulté. Celui à qui on demandait quel âge avait son frère dont il était l'aîné, et qui répondait, Dans deux ans mon frère et moi nous serons du même âge, oubliait que lui-même il vieillirait de ces deux ans. Le marchand qu'il vendait cinq sous ce qu'ilachetait six , et qui se sauvait, disait-il , sur la quantité, oubliait que la quantité qui multiplie les gains quand il j en a , multipliait aussi les pertes.' Ce pauvre enfant à qui on reprochait d'dtre bête, et qui disait, Ce n'est pas ma faute si Je n'ai point d'esprit-, on m'a changé en nourrice,ne voyait pas que cette excuse de la vanité de ses parents ne valait rien pour lui : il la répétait sans l'entendre. Une bêtise de ce genre qui fait sentir le vice de toutes les autres, est celle de ce matelot qui entendait jurer son camarade contre le câble qu'il roulait : Je crois, disait l'un , que ce damné de câble n'a point de bout. Non, lui répondit l'autre; le bout n'en valait rien, on l'a coupé. Il ne pensait qu'au bout coupé, sans faire attention qu'il en restait un autre.
il esl aisé de voir dans la bêtise , à quelle apparence de raison s'est mépris celui qui l'a dite. Celle du bout du câble , par exemple, porte sur
iv.Gooj^lc
DB LITTÉlATUllE. 575
çe pnacipe , qne ce qu'on a ôté d'une chose n'y est plus.
La méprise est communément causée- par une
fausse lueur de rapport dans les termes , comme
. lorsqu'un benêt demandait à épouser sa sœur ,
.et disait à son père pour sa raison : Fous avez
bien épousé ma mère.
Mais une source intarissable de bêtises , c'est la fausse application des façons de parler habituelles et communes. Celui à qui Louis XIV demandait , Quand accouchera -votre femme ? et qui lui répondit, Quand U plaira à 'votre Majesté, ne songeait qu'à parler respectueusement , et plaçait au hasard un propos d'habitude.
Est'il peureux ? demandait-on à un homme en parlant de son nouveau cheval. — - Oh! point du tout; voilà trois nuits qu'il couche seul dans mon écurie. Une femme disait de sa petite - fille qui avait la fièvre, La pauvre enfant à déraisonné toute la nuit comme une grande personne. On demandait à un bourgeois, comment se portait son enfant? Fous lui faites bien de l'honneur, répondit le bon homme , il est mort hier au soir. Un jeune libertin disait , // m'est mort pour cent mille écus d'oncles , et je n'ai pas hérité d'un sou : ceci est pire qu'une bêtise. Un homme en voj'atit passer son médecin se détourna ; on lui en demanda la raison : Je suis lionteux, dit-il, de par raître devant lui; ilj a si long' temps que je n'ai été malade! Deux hommes se battaient l'épée à
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^74 ÉLâHENTS
la aain , l'un des deux avertit son adv^nalre qu'il n'était pas en garde : Que vous importe , répondit celni-ci , pourvu que je vous tue. « Que m'importe que je m'ennuie , disait un antre > ' poniTu que je m'amuse ? »
Ces detni^s mots , dits par des gens d'esprit , seraient de bonnes plaisanteries; et bien des mots plaisants, à force d'être fins, auraient pu passer pour des bêtises , si on n'eût pas connu l'homme qui les disait. On parlait d'un anatomiste qui arait disséqué le corps d'une de ses cousines. «Ah! le vilain homme !» s'écria une jeune femme. Mais, madoTHe , lui dit Mairand , elle était morte. On disait d'une femme qui venait de mourir, qu'un bomme , arec qui elle vivait , l'avait rendue malheureuse. Oh. pour cela oui, s'écria le philosophe Nicole , surtout depms trente ans ! L'homme et le ton lèvent l'équivoque , et avertissent d'y penser. Hais au faux-fiemblanf de la bêtise , on ne fait -que sourire ; et pour en rire de bon cœur on y veut la réalité.
La feue Reine demandait s'il fallait Aire navals ou navaux. Un homme de sa cour se penche , etluidit mjsténeusement : Madame^ je crois que l'on dit des navets. Le roi Stanislas se faisant tire Marie-à-la-Coque par un valet de chambre , Dieu lui apparut en singe, dit le lecteur : En songe, , dit le roi : En songe ou en singe , reprit le lecteur. Dieu était bien le maître.
L'ignorance fait dire plus de bêtises que la bê-
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DE IiITTÉRATURB. 676
lise même ; mais les tnàts d'^oraoce oe saot piusantsqxie lorsqu'ils portent surdes choses qne tout le monde doit savoir ,«t' qu'avec une légèt« attention à ce qa'on entend dire en doit avoir apprises. Celui qui, en voyant un bateau si chargé que les bords étaient àfleur d'eau , disait , Sila /rviêre devient un peupbts grosse , ce hateçu va coaîeràfond; celni-4à ignorait ce que savent les gens da peuple. La femme qui. , allant voir une éclipse à l'Observatoire, disait à sacompaguie qui craignait d'arriver trop tard : M. de Cassimestdemesiams; il voudra bien recommencer pour moi, n'était pas une ffflume instruite. Mais llkomme qui , dans 'le même cas , disait , Je ne crois pas <jue l'on s 'uvàe de commencer l'éclipsé avant que le roi soit arrivé^ dut être jugé à la rigueur. On devait bien plus d'indulgence à la nouvelle épousée, qui, revenant de J'aatel , disait à son mari qui la menait nn peu trop vite : De grâce , aBons plus deatcement : je /pourrais faire une fausse couche.
Une absence d'etiprit ressemble quelqueiit^s.à une privation absolue; et de là vient que les gens distraits disent fort souveÀt des bêtises. Lecaractère du distrait n'est pas comique , parce que la distraction n'est pas un ridicule; mais ce caractère est i'nn des ^\vi% plaisants , parce qu'il donne lieu à une infinité de disparate imprévues. Poili^ dit le distrait de La Bruyère , la seule panbmfle que j'aie sur moi , ea tirant de sa poche cdle qu'il avait prise , comme s'il eût parlé de son mou-
choir : rien de plus imprévu , et aussi rien de plus plaisant. «De quièies-yous en deuil, demandait un distrait à l'un de ses amis. — De mon père. — //
est mort ! Jk, que j'en stdsjaché! N'aviez-vous que celui-là.^ »
Nous avons connu un Iramme célèbre dans ce genre , et pourtant reconnu pour un homme d'esprit , et d'un esprit si édairé , que bien des gens ne pouvaient croire que ces absences lui fussent naturelles. Cest lui qui , dans une promenade qu'il faisait avec ses amis dans les eavirons de Florence , se trouvant sur le soir à quatre milles delà ville ; soutenait qu'ils y arriveraient avant . la nuit ! Car, disait-il , au bout du compte ^ nous sommes quatre ; ce n'est qu'un mille pour dut' cun. C'est lui qui , dans un hiver où le froid étjit à Paris d'une âpreté extraordinaire , disaità l'ambassadeur de Russie : Monsieur l'ambassadeur, avez-vous des nouvelles de Pétershowg, quy diton de ce froid? C'est dans une absence d'esprit de cette espèce qu'un homme disait : J'ai juré de ne jamais entrer dans l'eau que Je n'aie appris à nager. C'est aussi la seule manière de trouver naturelle cette réflexion d'un courtisan de Louis XIV, sur ce que Racine s'était fait enterrer à Port- Royal , n.n'aunùt jamais fait cela de son vivant. Ainsi, pour un moment ,Ja distraction , dans un homme d'esprit , est, l'équivalent de la bêtise. La -vanité en tient lieu aussi , mais d'une autre ma-r nière, en attachant une importance , ou excessi\'e
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DE LlTTÉllATURE. * 5jJ
OU exclusive, à ce qui l'intéresse. Cest une terrible chose que la peste! disait un homme préoccupé de sa noblesse; la vie d'un gentilhomme n'est pas en sûreté. Le chirurgien Morand venait de saigner une femme de qualité qui s'en était évanouie : Madame ^ lui dit-il , une saignée affqi' bUt beaucoup, lorsqu'elle est faite par un habile homme. Le méfiecin Chirac , en entendant parler du Lazare ressuscité , disait 3'iin air sournois : S'ilétait mort de ma façon .'... Cette réticence n'est pas d'une bête; mais elle n'en est pas moins plaisante.
Plus la bêtise est à la fois réfléchie et grossière, plus elle nous amuse aux dépens de celui à qui elle échappe. Qui tie rirait de la réflexion de ce bou Suisse qui , en voyant sur la poussière son camarade qui venait d'avoir la tête emportée par un boulet de canon , disait tristement : Le pauvre diable sera bien surpris demain de se trouver sans tête .' Mais ce qui n'est pas concevable , et ce que toute la gravité d'un historien sage peut à peine persuader , c'est que la même l^tise ait été dite dans une harangue méditée. Ce fut un chevalier Plager , qui , félicitant la ville de Ijondres sur les précautions qu'elle avait prises contre la lameuse conspiration des, ypudres, dit sérieusement que , sans cette vigilance des magistrats > les citoyens auraient couru risque de se trouver tous égorgés le lendemain^ à leur réveil. Passe encore pour le soldat suisse ; mais l'orateur
tiim. d» tutir. m. 37
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5^ J^LÉUEHTS
du peuple anglais ! Il faut que Hume noas Tassure ; et encore est-on tenté de croire que c'est an conte &it à plaisir.
Plaît. Ce terme, emprunté de rarchitodare , et appliqué aux ourrï^es d'écrit , signifie les premiers linéaments qui tracent le dessein d'.ua ouvrage,' son étendue circonscrite, son commencement, son milieu., saiïn , la distribution et l'ordonnance de ses parties principales, leur rapport, leur encliaînenieqt.
Ce doit être le premier travail de l'oratetir, du poète , du pbilosopfae , de l'historien , de tout homme qui se propose de faire un tout qui ait de l'ensemble et delà régularité. ^
Un -borame qui n'écrit que de caprice , et par pensées détachées , comme Montaigne dans ses Essais, peut n'avoir qu'une intention générale; il est dispensé de se tracer un plan. Mais dans un duvrage où toutdoitse lier , se combiner comme dans une montre, pour produire un effet commun , est-il prudent de se livrer à son génie , sans avoir son plan sous les jeux ? C'est cependant ce qui arrive assez souvent aux jeunes écrivains , et surtout dans le genre où ce premier travail , bleu médité , serait le plus indispensable.
Pénétrons dans le cabinet d'un poète habile et sage , voyoï^le occupé du choix et de k| disposition d'un %ujel.
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DE LITTÉRATURE. 6yQ
Parmi cette foule d'idées que la lecture et la réflexion lui présentent, il lui vient celle d*un usurpateur , qui , de deux enfants nourris ensemble , ne sait plus lequel est son fils , ou le fils du roi légitime dont il veut éteindre la race.
Le poète, dans cette masse d'idées, voit d'abord un sujet tragique ; il la pénètre , il la développe ; et voici à peu jn-ès comment.
Ces deux eafants peuvent avoir été confondus parleur nourrice; mais si la nourrice n'est plus , on est sûr que le secret de l'échange est enseveli avec elle; le nœud n'a plus de dénouement. Si cette femme est vivante et susceptible de crainte , l'action ne peut plus être suspendue : l'aspect du supplice fera tout avouer à ce témoin faible et timide. Le poète établit donc le caractère de la nourrice comme la clef de la voûte. Elle adore le sang de ses maîtres , déteste celui du tyran , brave la mort , et s'obstine au secret. Ce n'est pas tout : si le tyran n'est qu'ambitieux et cruel , sa situation n'est pas assez pénible. Il peut même être barbare au point d'immoler son fils, plutôt que de risquer que son ennemi lui échappe , et trancher ainsi le nœud de l'intrigue. Que fait le poète ? Au puissant motif de faire périr l'héritier du trône , il oppose l'amour paternel , ce grand ressort de la nature ; et voyez comme Eon sujet devient pathétique et fécond. Lç tyran va , sur des lueurs de sentiments , sur des soupçons et des conjectures , balancer «nlre
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seS deui victimes et les menacer lour-à-tour. Mais si l'un des deux princes était beaucoup plus • intéressant que l'autre par son caractère, il n'y aurait plus cette alternative de crainte qui met l'ame des spectateurs à l'étroit-, et qui rend cette espèce de sitaation plus vive et plus pressante: le poète , qui veut qu'on frémisse pour tous les deux tour-à-tour, les fait donc vertueux l'un et ' l'autre ; et dès lors , non-seuleuient le tyran ne sait plus lequel préférer peur son fils, mais lorsqu'il veut se déterminer , aucun des deux ne consent à l'être. De cette combinaison de caractères naissent, comme d'elles-mêmes, ces belles situations qu'on adtiiire dans HéracUus.
Devine ai tu p«ux , et choisis si tu l'oses.... O malheureux Phocas 1 A trop heureux Maurice t Tu retrouves deux fils pour mourir après toi ; El je n'en puis trmver pour régner après moi.
Oïmment s'est fait le double échange qui a trompé deux fois le tyran ? sur quels indices cbacuD des deux princes peut-il se croire Héraclius? par quel moyen Phocas les va-t-il réduire à la nécessité de décider son choix? quel incident, au fort du péril , tranchera le nœud de l'intrigue et produira la révolution ? Tout cela doit s'arranger dans la pensée du poêle , comme l'eût disposé la nature elle-même , si elle eût combiné ce beau plan. Cest ainsi que travaillait Corneille. Il ne faut donc ^s s'étonner si l'invention du sujet lui coûtait plus que l'exécution.
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Quand la. fable n'a pas été conçue avec cette méditation profonde, on s'en aperçoit au défaut d'harmonie et d'ensemble , à la marche iacer' taine et laborieuse de l'actioD , à l'embarras des développements , au mauvais tissu de l'intrigue , et à une certaine répugnance que nous avons à suivre le fil des événements.
La marcbe d'un poème, quel qu'il soit-, doit être celle de la nature, c'est-à-dire, telle qu'il nous soit facile de croire que les choses se sont passées comme nous les voyons. Or, dans la nature les idées, les sentiments, les mouvements de l'anie ont une génération qui ne peut être renversée. Les événements oot de même une suite, une liaison que le poète doit observer, s'il veut que l'illusion se soutienne. Des iocideots détachés l'un de l'autre , ou maladroitement liés, n'ont ^lus aucune vraisemblance. Il en est du moral comme du physique , et du merveilleux comme du familier : pour que la cootexture de la fable soit parfaite, il faut qu'elle ne tienne au dehors que par un seul bout. Tous les inci-dents de l'intrigue doivent naître successivement l'un de l'autre , et c'est la continuité de la chaîne qui produit l'ordre et l'unité. Les jeunes gens^ dans. la fougue d'une imagination pleine de-feu,, négligent trop cette règle importante ; pourvu qu'ils excitent du tumulte sur la scène, et qu'ils . forment des tableaux frappants, ils s'inquiètent peu des liaisons, des gradations, et défi passages.
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C'est par là cepeBdant qu'un poète est le rival
de la nature, et que la flclion est l'image de la
vérité.
Le plan djine bonne comédie me semble au moins aussi difficile à former que celui d'uue tragédie ; et j'avoue que , dans aucun genre , il n'est auclin plan qui m'étonne autant que celui du. Tartufe.
Le fhm du poème épique est plus vaste, mais moins gêné : le génie du poêle, affranchi de la règle des unités , s'y trouve infiniment plus libre. Mais celle aisance elle-même' est la cause des écarts où il s'abandonne , et du froid que des épisodes trop inutiles et trop fréquents répandent daus son action. Enchaîner les événements , les faire naître les uns des autres , les faire tous servir à nouer l'actioo et à ^aduer l'intérêt ; voilà les lois que l'inventeur doit slmpbser, lorsqu'il eonçoil et médite son plan; et à cet égard , nous avons des romans mieux conçus que les plus beaux poèmes.
En éloquence, la méthode est la même pour la génération des idées, pour la gradation du pathétique , pour l'ordre , le rapport , et l'enchaînement des parties , enfin pour la tendance des moyens À nn but commun. Mon respect pour Cicéron , que je consulte comme un oracle toutes les fois qu'il s'agit de son art , ne m'empêche pas de différer ici de son Clinton sur l'ordonnance du discours. Jl veut que l'orateur, en distribuant
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Bes laoyeai , en choisisse de fermes pour le corn' mencement , garde les plus forls pour la fin , el qu'au milieu , comme dans la foule , il fasse passer les plus faibles. Il me semble au contraire que toute successioD du fort au faible est vicieuse ; et que l'attention se ralen bit , comme Tintérét diminue , si l'on ne se sent pas mené graduellement du plus faible au plus fort.
Il est sans doute important de donner , dès l'entrée, une haute idée de son sujet, une opinion favorable et imposante de sa cause; mais on le peut en annonçant celte prc^pression de inojens , et en prévenant l'auditoire sur l'accumulation des preuves et sur l' accroissement des forces qu'on s'engage à développer. J'appliquerai donc, à l'ordonnance dn discours et à l'éc»nomie de la preuve elle-même, ce que dit Cicércm en parlant de l'exorde : JVihil est in natura rerum tfuod se umversitm projimdat et quod toftint repente evolet. Sic omnia quœ Jiunt quœque aguntur acerrime , leniortbus principiis natura ipsa periexuà.
Dans la nature tous les commeoceiaents sont laibles ; on doit s'attendre que l'art procédera comme elle, et ménagera ses moyens. Mais des moyens faibles ne sont pas des moyens faux. Ceux-ci jamais , Cicéron en convient , ne doivent entrer dans la cause. Il ne s'agit que dn plus ou moins de vraisemblance, ou du plus ou moins' d'inipulsion. Or soit qu'on agisse sur Ventende-
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ment ou sur la volonté , sur l'esprit ou sur l'ame, je crois que daos un plan il faut distribuer ses forces , de manière que la persuasion , l'émotion , l'intérêt -, la lumière , la chaleur /aillent en croissant du commencement à la fin.
La £euie exception que j'y trouve ,< est le cas où, dans la réplique, on aurait à vaincre dans les esprits une forte prévention, un^ persuasion profonde que l'adversaire y aurait laissée : alors c'est comme an poste , dans un cWmp de bataille, qu'il s'agit d'abord d'emporter, et à l'attaque duquel on est obligé d'employer ce qu'on a de plus vigoureux. Mais lorsqu'une circonstance pareille n'oblige pas de renverser k progression naturelle des idées , des sentiments , des procédés enfin d'éloquence; je penserais qu'on devrait toujours aller du faible au fort,et graduer ainsi sans cesse l'attention , la persuasion , l'émotion de l'auditeur.
Du reste, il n'en est pas du ^/ond'un f4aidoyer comme de celui d'un sermon ou d'une harangue. Dans celui-ci ( qu'on roe permette la comparaison ) , l'orateur , comme le danseur , est le maître de se donner l'attitude, les mouvements, les développements qui lui sont favorables ; et il passe de l'un à l'autre avec une pleine liberté. Dans le plaidoyer au contraire l'orateur ressemble au lutteur : son action est souvent commandée et contrainte par celle de son advérsiure'; et, par une comparaison plus noble, Quintilien '
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nous fait voir que ses dispositions , son ordre de bataille , doivent s'aci^ominoder au poste , aux mouvements, et aux forces de l'ennemi, p^oj^^ Rhétorique.
PIH DU TIlOlSlÈME \OLUHE.
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