‹ Œuvres choisies de Marmontel (volume 3)Chapitre 5 sur 6 · CLÉMltHTS · texte numérisé non relu

CLÉMltHTS

tesse'est UD fard qui efface les couleurs naturelles. Le grand monde est un bal masqué-

Je sais combien il est essentiel au poète de plaire à ce monde qu'il a pour juge, et dont le giiùt «claire décidera de ses succès ; mais quand le naturel est une fois saisi avec force , il est facile d'y jeter les draperies des bienséances.

La différence la plus marquée dans les mcëurs sociales , est celle qui distingue les caractères des deux sexes. Elle tient d'un côté à la nature , et de l'autre à l'institution.

Ce qui dérive de la faiblesse et ^e l'irritabilité des organes ; la finesse de perception , la délicatesse de sentiment , la mobilité des idées , la docilité de l'imagination , les caprices de la volonté , la crédulité superstitieuse, les craintes vaines, les fantaisies, et tous les vices des enfants : ce qui dérive du besoin naturel d'apprivoiser et d'attendrir un être sauvage, fier et fort, par lequel on est dominé; la modestie, la candeur, la simple et timide innocence , ou , à leur place , la dissimulation , l'adresse , l'artifice , la souplesse., la complaisance, tous les raffinements de l'art de séduire et d'inléresser : enfin ce qui dérive d'un état de dépendance et de contrainte, quand la passion se révolte et rompt les liens qui l'enchatnent; la violence , l'emportement et l'audace du désespoir; voilà le fonds des mœurs du côté du sexe le plus faible, et par là le plus susceptible des nioiivements passionnés.

DU I.ITTÉRATUHU. 269

Db côté de rhomme, un fonds de rudesse , d'âpreté , de férocité même , vices natureb de la force; pliis de courage habituel, plus d'égalité, de cODslance; les premiers mouvemeots de la ' franchise et de la droiture , parce que , se seo tant .plus libre', il eu est moins craintif et moins dissimulé; un orgueil plus altier, plus impérieux , plus ouTertenient despotique, mais un amourpropre moins attentif et moins adroit à ménager ses avantages; un plus grand nombre de passions, et chacune moins violente, parce que, moins captive et moins contrariée , elle n'a point, comme dans les femmes, le ressort que donne la contrainte aux passions qu'elle retient; vmlà le fonds des mœurs du sexe le plus fort.

Viennent ensuite les différences des états de la vie. Les mœurs d'un peuple chasseur seront sauvages et cruelles ; accoutumé à voir couler le sang , l'habitude le rend prodigue , et du sien , et de celui d'autrui: la chasse est la sœur de la guerre. Les mœurs d'un peuple pasteur sout douces et voluptueuses ; il à les vices de roisivelé et les vertus de la paix. Les mœurs d'un peuple laboureur sont plus sévères et plus pures : le père et la mère de l'ibnocence sont le travail et la frugalité. Les mœurs d'un peuple navigateur sont corrompues par la soif des richesses ; car le commerce est l'aliment et le germe de l'avarice; et celui qui passe sa vie à s'exposer pour de l'argent n'est pas éloigné de se vendre.

iv,Goog[c

3yO Alémekt»

NouTelle diiërence entre le peuple des campagnes et le peuple des villes : dans Fun , les désirs soDt bornés comme les besoins , et les besoins comme les idées; dans l'autre, l'ima^nation , la cmpidité , l'envie , sont incessamment excitées parla vue des jouissances qui environnent la pauvreté. Plus de défiance', de ruse , d'opiniâtreté dans le villageois , parce qu'il est sans cesse exposé aux surprises de la fraude et de l'usurpa lioti ; |4as de sécurité , de droiture et de bonne foi dans le citadin , parce qu'il est protégé de plus près par. le» lois , et qu'il n'est pas obligé d'être en garde contre l'iDJuslice et la force.

Parmiles différents ordres dccitoyens, encore mille nuances dans les mœurs j chaque condition a les sien nés : la noblesse , la bourgeoisie , l'homme d'épée, l'homme dérobe^ l'arlisao ,etle financier, ( je ne parle point de l'église , qumque la censure poétique ae l'ùt pas toujours épai^née ) , tous les rangs , toutes les professions , forment ensemble un tableau vivant et varié à l'infini , où l'éducation , l'habitude , le préjugé , l'ofànion , la mode, et le travail continuel de la vanité pour établir des distinctions , doanent aux mœurs de la société mille et nulle couleurs diverses. Voilà le grand objet çles études du poète.

Biais avec ces mœurs générales se combinent les accidents qui les modifient diversement selon la divers caractères , et plus encore selon les circonstaiices de l'action : d'où résulte une variété

bvGoog[c

DU I.ITTÉIIA.TUKS. 3/1

inépuisaUe. Le même caractère a paru dix fois

sur la scçne, et toujours différent par sa seule position ; c'est cc»ume le modèle d'une école de dessÎD ; qui varie ses attitudes , ou que chacun copie d'un côté diiFérent. Tchis les raisonneurs, tous les amoureux de Molière se ressemblent , et tous les amoureux comiques ressemblent à ceux de Molière. Dans Racine , tous les amants , ou tendres ou passionnés , ne diffèrent que p«r des nuances , ou plutôt par leur situation : supposez i{u'il$ changent de place; Britaniiicas sera Hîppolyte, Bajazet sera Xipharès, Hermione sera Roiaoe;. et, pour aller plus loin, Ariane sera Didon , Inès sera Monime ; Monime , Ariane on Zaïre.

Au lieu que Racine avait fait ses femmes passionnées et ses hommes tendres , "Voltaire a feit ses femtkies tendra et ses hommes passionnés ; et de ce seul renversement de la même combinaison , il a tiré comme un nouveau théâtre.

A plus forte raison , »i le poète combine la même pas^on avec de nouveaux caractères , ou deux passions opposées dan» un caractère déjà connu , produira-t-il de nouvelles mœurs. Phocas est 00 tyran atroce ; mais il est père : il désire ardemment de perdre le roi légitime ; mais il «aint diminuer son fils : voilà ub caractère rare , et pourtant naturel et vrai.

C'est dans la singularité surprenante de ces coirtrastes que consiste le roerreilleux naturel

iv,Goog[c

3^2 EtiÉMBNTS .

qui convient à l'épopée el à la tragédie. Le modèleleplusparfaitdanscegenre, lecfa^f-d'œuvre du génie poétique , est le caractère d'Achille. Rien de plus extraordinaire que l'extrême sensibilité et l'extrême inflexibilité réunies dans le même homme : mais joignez-j l'extrême fierté , révoltée par une injustice outrageante; dès lors la bonté même et la droiture de son caractère, profondément blessées , doivent le rendre inexorable; et ce ne sera que pour venger un ami passionnément aimé , (Ju'il oubliera sa propre injure et son propre ressentiment.

Ce merveilleux naturel consiste aussi à contrarier les mœurs générales par les mœurs personnelles. Des hommes réputés sauvages , qui ont , reçu de la nature les lumières ,1a grandeur d'ame, les vertus simples et touchantes de Zamore et d'Alzire.'avec ces principes d«ns rame> qu'il est honteux de manquera sa foi, qu'il est afi"reux d'être ingrat et parjure , qu'il est beau de mourir plutôt que de trahir sa conscience, et qu'il est . juste et grand de se venger, sont un composé de cet ordre extraordinaire et merveilleux.

Par la même raison , lorsqu'on voit dans une femme une vigueur de caractère dont l'homme est à peine capable, comme daqs Pulchérie , dans Viriate , dans Cornélie , dans la Cléopatre de Rodogune; ou , mieux encore , lorsque , dans la même femme , on voit le contraste de la faiblesse naturelle à son sexe avec des élans de fierté , de

iv,Goog[c

ne i^ittératuhe. 275

courage et de force héroïque ; ce phénomèoe doit exciter la surprise et rétoùnemeot.

Où est donc alors la vérité de l'imitatioo? Elle est dans les causes morales, dont l'influence a dû modifier ainsi les mœurs; dans les circonstances de l'action , qui donnent plus ou moins de force à la nature , à l'habitude , à la passion du moment : et c'est là véritablement ce qu'il y a de plus difiîcile. Un naturel simple et commun est aisé à imiter ou à feindre avec vraisemblance; mais ua naturel extraordinaire et composé de qualités qui semblent se contrarier, quan4 il est ensemble et d'accord, est le chef-d'œuvre de l'inveution. C'est là que l'éloquence est nécessaire au poète. Sans la véhémence de Cassius et les grands mouvements qu'il oppose à l'borreur naturelle du parricide , quelle apparence j aurait-îl' que le fils de César, juslo , sensible et boii , consentit à l'assassiner? Quelle apparence y aurait-il qu'une mère comme Cléopatre eût fait poignarder un de ses fils et voulût empoisonner l'autre, si l'éloquence de sa passion n'avait rendu cette atrocité vraisemblable et comme naturelle , dans une amè où l'ambition s'est changée en fureur?

TrAne , ■ l'abandonner je ne puis consentir ; Pir un coup de tonnccre il vaut mieux en xortir.

Le cotnique a aussi sa façon de renchérir sur la nature. Un caractè^ dans la société ne se montre pas à chaque instant : l'avare ne sepré-

ÉUm. de UtUr. W. 1 8

iv,Goog[c

2^4 KLÉMEBTS

sente pas sans cesse comme avare; et tous le$ traits qui le dessinent ne lui échappent pas en un jour. La comédie les rassemble : elle écarte les traits indiIFérei)ls, elle rapproche ceux qui marquent ; toutce qu'elle fait dire ou-faire au personnage ridicule>rannoQce et le caractérise : l'action n'eo est que le tableau ; et ce tableau , formé de Içaits pris çà et là , lait un ensemble plus continu el plus complet qu'aucun modèle individuel ne peut l'être. Telle est la sorte d'exagération que ^e. permet la comédie j et pour la rendre vraisemblable, il fautque tous les incidents qui font sortir le caracVère; soient naturellement amenés, de faj^n que chaque circonstance paraisse ' naître spontanément pour seconder l'intention du peintrç et lui placer le modèle à son gré. Cest le tai-enl sublim^ de Molière; et aucun poète jamais ■ ne l'a porté aussi loin que4ui.

Sa grajide imétbode, en imitant les mœurs j élait.d'en. n;iarquer les c^tntrastes , en opfmsant le3 dçux:.extirènies L'un à l'autre, et quelquefois à tous leS'fl^ux un caractère modéré.; en sorte que ces deux vers d'Horace, ,

Eit modus in )tbui , siint terti deniijuejtnei. Quoi ula-a citraque najuit eortàiterv rectum....

renferment tout l'art de Molière.

Â.iui 'pèr0; avarç il cq>pose des enfants jMwligués, des valets fripops,. une intrigante intéressée.. 4u lp<vW lypocarit^ il opp<^e d'un- côté un

iv,Goog[c

bon homme et une bonne femme , crédules, simples, engoués cle sa fausse dévotion; d'un autre côté, un jeune homme impétueux qui déleste, rhjpocrisie , une soubrette fine , adroite et pénétrante , qui dit tout ce qu'elle a dans l'ame ; et au milieu ; un homme sage et une femme vertueuse, qui, l'un par sa raison, l'autre par sa conduite, pressent le fourbe et le démasquent. Après ce groupe , le plus étonnamment conçu , le plus sa- , vamment composé qni fut jamais sur aucun théâtre , et qu'on peut regarder comme le prodige du génie comique , il est inutile de citer les contrastes des JFémmes savantes , du Misanthrope , du Bourgeois Gentilhomme j et de L'École des Maris. Dans presque toutes ses compositions , Molière a suivi sa méthode ; et c'est bien là vraiment le moule qu'il semble avoir cassé , pour être iDimitable.

On ne lit pas sans impatience , dans le discours de Brumoi sur la comédie, que le coloris d'Aristophane est un coloris outré ; celui de Ménandre , un coloris'trop faible j cebiide Molière, un vernis singulier, composé de l'un et de l'autre. Molière avait peint Tartufe ; et le vernis de ce tableau ne plaisait pas à tout le monde.

Bapin examine si, dans la comédie, on peut faire des images plus grandes que le naturel ; un avare plus avare', un fôcheux plus impertinent et |dus incommode qu'il ne l'est ordinairement; et il dit : Piaule, qui voulait plaûe au peuple , l'a fait ainsi; tnais Térence , qui voulait plaire

JNtz.zbvGoOgIC

aux hormétes ^ns, se ren^miàû dans les homes de la nature, et t'I représentait les vices sans les grossir. Ce même Rapin n'aimait pas Molière , et sous le nom de Plaute on voit qu'il l'attaquait. -. ' S'iais qui avait dit à Rapin jusqu'où l'iraportunité d'un lâcheux , et l'avarice d'un harpagon , pouvaient aller naturellement? Qui lui avait dit q ue la comédie dût se borner à l'imitation individuelle de telle ou de telle personne? Pourquoi, si d'une seule action de deux on trois heures un poète a le génie et l'art de faire letableau d'un vice, préseoté sous toutes ses faces et. dans tous ses elfets, sans que l'intrigue soit trop chargée, sans que les incidents soient trop accumulés, sans qu'en un mol la vraisemblance ou l'air de vérité y manquent; pourquoi ne le ferait-il pas? Rapin aurait dû savoir qu'imiter ce n'est pas faire une chose semblable, mais une chose ressemblante ; que ce ne sériait pas la peine d'aller au théâtre pour ne voir que la copie exacte de ce que l'on voit dans le monde; que toute espèce de poésie doit embellir Ja nature; que l'embellir, dans le comique , c'est rendre la peinture du ridicule plus vive et plus saillante que la réalité , et que cela ne peut se faire qu'en réunissant les traits les plus marqués du caractère que l'on peint, dans le plus grand nombre possible, sans faire violence à la nature et à la vérité.

Quelques observations relatives à la bonté et

iv,Goog[c

à la vérité des mœurs , achèveront d'en développer la théorie.

J'ai distingué dans tes mœurs les qualités et les inclinations de l'ame. Par les qualités de l'ame, le caractère est dc«dé naturellement tel ou tel : par les inclinations , il obéit , ou à la nature , ou â l'habitude; et à celle-ei, secondant ou contrariant celle-là: par les affections, il reçoit une forme accidentelle, souvent analogue , quelquefois opposée à son naturel et à ses penchants. « L'homme , dit Gravina , s'éloigne de son caractère quand il est violemment agité, comme i'arbre est plié par les vents. » Cet effet naturel

' des passions est le grand objet de la tragédie. Distinguons à présent deux sortes de caractères , les uns destinés à intéresser pour euxmêmes , les autres destinés à rendre ceux-là plus intéressants.

Les mœws du personnage dont vous voulez que le péril inspire la crainte , et que le malheur inspire la pitié, doivent être bonnes, dans le sens d'Aristole. « Il y a , dit-il , quatre choses à observer dans les mœurs : qu'elles soient bonnes , convenables , ressemblantes , et égales... La première , et ta plus importante , est qu'elles soient bonnes. » Mais comment accorder ce passage avec

' celui-ci? « L'inclination , la résolution exprimée par les mœurs, peut être mauvaise ou bonne; les mœurs doivent l'exprimer telle qu'elle est. » Par la bonté des mœurs , n'a-t-il donc entendu que la

iv,Goog[c

ay8 ÉLÉMENTS

vérité? Non ; il exige que les rtueurs soient hoanés y dans le mêDie sens qu'il a dit qu'un pn^nnage doit être bon : ce qui le prouve , c'est l'exemple qae lui-méiae il en a donné. « Due femme, dit-il , peut être bonne , un valet peut être bon., quoique les femmes soient communément ^utôt méchiantes que bonnes , et que les valets ^ient absolument méchants. »

« Je crois, dit G>meille, en tâchant de fixer l'idée que ce philosophe attachait à la bonté des mœurs, je crois que c'est le caractère brillant et élevé d'une habitude -vertueuse ou crimioelle, seloD qu'elle est jpropre et convenable à la personne qu'où introduit. »

Mais si l'on observe qu'Àristote ne s'occupe, jamais que du personnage intéressant , il est bien aisé de l'entendre. Son principe est que ce personnage doit être digue de pitié. Il exige donc en général la bouté poétique des mcews, e'est-à-dire la convenance , la ressemblance, l'égalité;. mais pour le personnage intéressant, il veut encore une bonté morale , e'pst-à-dire un. fonds de bonté naturelle , qui perce à travers les erreurs , les faiblesses, les passions.

Il est plus difficile de démêler ce caractère pri-; mitif dans le vice que dans le crime : le vice est une pente habituelle ; le crime n'est qu'un mouvement. Sur la scène on ne voit pas l'instant où l'homme vicieux ne l'était pas encore j on n'y voit pas même les progrès du vice : ainsi dans le

iv,Goog[c

1>I£ LlTTEIt AT IJIIK. 2JÇ)

vice on conibiitl l'habitude avec la liature; au lieu que l'homme innoC^ot et m^e vertueux peut êlre coupable B'uo momeht à l'autre; le spectateur voit le passage et la violence <ïe l'impulsion. Or, plus l'impulsion est forte et moralement irrésistible ^ plus aiséoient le crime obtient grâce à nids yeux , et par coDséquent mieux la crainte qu'il inspire se concilie avçc l'estime-, lâ bienveillance et la pîlié. Du criine on sépare le criminel, mais on confond presque toiijovirs le vicieux avec le -vice.

D'ailleurs le vice est une habitude tranquille et lente, peu susceptible de combats et de Aiouvements pathétiques ; au lieu que le crime est précédé du frOTible et accompagné du remords.' L'un ne suj^pose que mollesse et lâcheté -dans l'ame ; l'autre y suppose une vigueur qui , dans d'autres orconstaoces , pouvait se changer . en vertu. Enfin la durée de l'action théâtrale' ne-su ffit pas pour corrigter le vice; et un instant sulîfit pour passer de l'innocence au crime, et du crime au repentir : c'est même la rafâdité de ces mouvements qui fait la beaolé, la chaleur, le pathétique de l'actiOD. ' ■

Le personni^ qiii, dans l'intention du poète, doit attirer sur loi l'intérêt , peut doi\c être coupable , mais non pas vicieux ; et s'il l'a été, on ne doit-'le savoir qu'au moment qu'il cesse de l'être; C'est une leçon que nous a donnée l'auteur de L'Enfant prodigue. Encore le vice qu'on al-

iv,Goog[c

28l» EL ÉMEW T s

tribue au persooDage iolérl^ssant, uedoiL-il supposer ni médianceté , ni bassesse, mais une faiblesse compatible avec un heureux naturel. Le jeune Eupbéraon en est au&si l'exemple, f^oj'es Tbagédib.

La bonté des mœurs théâtrales, dans le. sens (l'Aristote , n'est donc que la bonté naturelle du personna^ intéressant. Ce personnage était le seul qu'il eût en vue j et en effet , voulant qu'il fût malheureux par une faute involontaire , il n'avait pas besoin de lui opposer des méchants ; les dieux et la destinée en tenaient lieu dans les su- }et$ conduits par la fatalité : aussi n'y a-t-il pas un méchant dans VŒdipe; et dans Vlphigénie en Taunde^ il suffit que Thoas soit timide et saperstitieux. Il en est de même des sujets dans lesquels la passion met l'homme en péril , ou le conduit dans le malheur ; il ne faut que la laisser agir : pour rendre ses eiFets terribles et touchants , on n'a pas besoin d'une cause étrangère. Tous les caractères sont vertueux dans la tragédie de Zaïre; et Zaïre finit par être égorgée de la main de son amaqt. C'est même un défaut dans la fable A'Inès, que la cause du malheur soit la scélératesse , au lieu de la passion : l'aclion est plus pathétique, je l'avoue; mais elle en est beaucoup moins morale. La perfection de la fable, à l'yard des mœurs , est que le malheur soit l'effet du crime , et le crime l'effet de l'égarement. ' '

DE LITTÉBATU lt£. 28t

Plus la passion est violeote , plus le crime peut être gtand , et la peine qui le suit douloureuse et terrible. Alors , en pltugnant le coupble , on se dit à soi-même : « Le Ciel qui le punit est rigoureux, mais il est juste; » et la pitié qu'on en ressent n'est point mêlée d'indigna.tion. Si, au contraire, une passion faible Ëiit commettre un crime atroce, cela suppose uo homme méchant : si une faute légère est punie par un malheur affreuK, cela suppose des dieux injustes : si un malheur léger est la peine d'un crime horrible, ' c'est une sorte d'impunité dont l'exemple est pernicieux. Le moyen de tout concilier est donc de commencer par donner à la passion le plus haut degré de chaleur et de force ; et puis de la laire agir' dans son accès , sans que la ré-, flexion ait -le temps de la ralentir et de la modérer. La sc^ératesse , Ju crinle d'Atrée vient , non pas de ce qu'il est atroce, mais de ce qu'il est médilé. Oserais-je le dire? il y avait un moyen de rendre Médée intéressante après son crime : c'était' de rendre Jasôn perfide avec audace ; de révolter le cœur de Médée par l'indignité de ses adieux; de saisir ce moment de dépit, de rage, de désespoir, pour lui présenter ses enfants; de les lui faire poignarder soudain ; de glacer tout à coup ses transports ; de faire succéiier à l'instant la mère sensible à l'amante indignée; et de la ramener sur le -théâtre éperdue , égwée ,■ hors d'elle-même, détestant la vie, et se donnant la

bvGoeg[c

282 JJ:LÉMEnTS

mort. Le tableau où l'on a peint les eofaots.de Médée lui lendanl leurs mains ionoceotès, et là caressant avec un doux sourire , tandis que , le poigoard à la main, elle balance à les égorger; ce tableau , dis-je, est plus touchant, plus terrible, plus fécond en mouvements pathétiques , et ^us théâtral que t^Iui que je viens de proposer ; mais - j'ai voulu faire voir par cet exemple , qu'il n'<»l presque rien que l'on ne pardonne à la violence de la passion. Toutefois, pour qu'elle soit digne de pitié dans ces mouvements qui la rendent atroce , il faut la peindre avec ce trouble , oct égaranent , ce désordre des sens et de la raison , où l'ame né se consulte plus , ne se possède plus elle-même. Les passions les plus intéressantes sont par là même les plus dangereuses : ainsi la terreur et la pitié naissent d'une même source, ta haine est triste et pénible f. elle nous pèse et nous importune. L'envie suppose de la bassesse dans l'ame et porte son supplice avec elle. L'ambition a de la noblesse; mais comme l'orgueil, l'audace, la résolution , la fermeté qu'elle exige , ne sont pas des qualités touchantes , elle intétressç faiblement. La vengeance , la colère, le ressentiment des injures , sont plus dans la nature des hommes nés sensibles , et disposés à la vertu par la bonté de leur caraclB[»e : cette sensibilité, cette bon té même, sont quelquefois le principe et l'aliment de ces passions; c'estce qu'Homère a merveilleusement oxpa-imé dans la colère d'Achille.

bvGooglc

DE LITTÉRATURE. a83

Ed généra le même attrait qui fait le danger de la ]»5sioD, ^t l'iatérèt du malheur qu'elle cause j et plus il est. doux et naturel de s'y livrer, plus celui qui s'est pçrdfi en s'j li^raiit est à plaindre,. et son exemple à redouter. Des crimes et des malheurs dont la bonté d'ame, dont la vertu mêaie ne défend pas , doivent Eure trembler l'homme vertueux, et à plos forte raison l'homme faiHe. On méprise, on déteste les passions qui prennent leur source dans Un caractère vil ou méchant, et cette aversion naturelle en est le {séservatif; mais ceUee qu'animent les sentiments les plus chers à l'humanité nous -intéressent par leurs causes ; leurs excès méoies trouvent grâce à nos jeux. Vodà celles dont il est besoin que les exemfdiss. nous- garantissent; et lien n'est jdus propre que ces exemples à réunir les deux fins de la tragédie , leplaisir quiuait de la pitié, et la prudence :qui naît de la crainte.

D'<>ù il s'ensuit qu'après.les sentiments de la nature, que je, ne, mets pasau nombre, des passions' funestes , quoiqu'ils puisse» t avoir leur daii< ger et leur excès, comme dans Hécabe, la plus théâtrale de tontes les passions , la plus terrible , la plus touchante par elle-même, c'est l'amour-; non pas l'ïmiour- fade et langoureux , non pas la froide galanterie , mais l'amour en fureur, l'amour au désespoir, qui s'irrite contre les obstacles , se révolte contre la vertu même, ou ne lui cède .

iv,Goog[c

384 ÉLÉM KKTS

qu'en fréniissant. C'est dans ses eniportemeots, ses transports , c'est au moment qu'il rompt les liens de la patrie et de la nature , au moment qu'il Teut secouer ie frein Be la bonté, ou le joug du devoir; c'est alors qu'il est vraiment tragique. Mais c'est alors, dit-on, qu'il dégrade et déshonore les héros. II fait bien plus, il dénature l'bomme, comme toutes les passions furieuses; et il n'en est que plus digne d'être peint avec ses crimes et ses attraits. Il semble que le bannir du théâtre, ce soit le bannir de la nature; mais s'il n'était plus sur la scène, en serait-il moins dans Je cœur? «Le théâtre, dit-on , le rend intéressant, et par là même contagieux.» Le théâtre, puis-je dire à mon tour, le peint redoutaWe et funeste ; il enseigne donc à le fuir. Mais avec des réponses vagues , on élude tout et l'on n'éclaircit rien : allons au &it. Il est bon qu'il y ait des époux , et il est bon que ces époux s'aiment. Or ce sentiment naturel, cette union, celle harmonie de deux âmes , où se cache l'attrait du plaisir, ce n'est pas l'amitié, c'est l'amour. 11 est facile de m'entendre. Cet amour chaste et légitime est un bien ; il remplit les vues de la nature , il suppose la bonté du cœur, la' sensibilité, la tendresse; car les méchants ne s'aiment pas. L'amour est donc intéressant dans sa cause et dans son principe. «Mais cet amour, si pur et si doux, devient souvent furieux et coupable. » Oui, sans doute, et c'est là ce qui le rend digne d'é£Eroi

bvGoog[c

DE LITTÉR A.TURE. a85

dans ses effets , comme il e&t digne de pitié dans sa cause. S'il y a quelque passion en même temps plus séduisante et plus funesle que celle de l'anmnr, elle mérite la préférence ; mais si l'amour est celle des passions qui réunit le plus de cliar' mes et de dangers, c'est de toutes les passions celle dont la peinture est en même temps la plus tragique et la plus morale.

Les niœurs de l'épopée, je l'ai déjà dit, sont les mêmes que celles de la tragédie , aux différences près qu'exigent l'étendue et la durée de l'action. L'épopée demande que le passage d'ua état de fortune à l'autre, ou , si l'on veut , de la cause à l'effet, soit progressif et assez lent pour donner aux incidents le temps de se développer. Les passions qu'elle emploie ne doivent donc pas être des mouvements rapides et passagers , mais des sentiments vifs et durables , comme le ressentiment des injures , l'amour, l'ambition , le désir de la gloire, l'amour de la patrie, etc. JDe U vient que Le Bossu croit devoir préférer, pour l'épopée, des mœurs habituelles à des maurs passionnées; mais il se trompe, et la preuve eu est dans l'avantage du poème pathétique sur le poème qui n'est que moral. Les habitudes sont fortes , mais elles sont presque toutes froides , si la passion ne s'j mêle et ne les sauve de la langueur. ,

« La beauté de l'action tragique consiste, dit le Tasse , dans une révolution soudaine et inat-

uGooglc

286 ÉLÉMEBTS

tendue , et daos la grandeur des événements qui excitent la terreur et la pitié. I>a beauté de l'actioD épique est fondée sur la haute vertu militaire, sur la magnanime résolulïoa de mourir pour son pays, etc. La tragédie admet des personnages qui ne sont ni bons ni méchants, mais d'une qualité mixte. Le poème épique demande des vertus éminentes , comme la piété dans Enée ,^ la valeur dans Achille , la prudence dans Ulysse ; et si quelquefois la tragédie et l'épopée prennent le même sujet, elles le considèrent diversement. Dans Hercule , Thésée , etc. , l'épopée considère la valeur et la grandeur d'ame ; la tragédie les regarde comme tombés dans le malheur par quelque faute involontaire. »

Cette distinction n'est fondée, ni en exemple, ni en raison ; et Gravina me semble avoir mieux vu que le Tasse , lorsqu'il demande pour l'épo-. pée, comme pour la tragédie, des caractères mêlés de vices et de vertus. « Homère , dit-il , voulant peindre des mœurs véritables et des pa.ssions naturelles aux -hommes , ne représente jamais ceux-ci comme par&its ; il ne leur 'suppose jias même toujours un caractère ^;al et sans quelque variation. Quiconque peint autre* ment que lui a un pinceau sans vérité et qui ne peut faire illusion.

« lies hommes, ajoute-t-il, soit bons, soit mauvais, ne sont pas toujours occupés de malice ou de bonté. Le cœur humain flotte dans le toar-

iv-Googlc

billoo de ses désirs el de ses affections , comme un vaisseau.battu de la tempête ; jusqae-là qu'oo voit dans le même personnage la bassesse d'ame succédera la magDanimité, la cruauté faire place à la compassion, et celle-ci céder à la rigueur. Dans certaines occasions le vieillard agit en jeune homme, elle jeune homme en vieillard. L'bomme jusie ne résiste pas toujours à la paissance de l'or J et l'aitibi tion porte, quelquefois le tyran à an acte de justice. »

On settti>ien cependant que cettethéorie , mal entendue, détruirait la réglederunité des 7nfl?ure/ il ne suffirait pas même de donner, aux poètes , comme a fait Aristote, l'alternative de peindre des mœurs égales ou paiement inégales; car à la faveur dé cette inégalité constante, il n'est point de composé moral si monstrueux qu'on ne pùtformer.'Le piccepte d'Horace, de suivre l'oploion ou d'observer les convenances, est un guide beaucoup plus sûr; mais en suivant le précepte d'Horace , il .ne faut point perdre de vue le précepte deGravina.

Homère est divin dans cette partie ; et si l'on exaoÛDe bien pourquoi il dessine si purement, ou en trouvetaia /raison dans la simplicité de ses caractères. Que dans la tragédie un peBsonuage soit agité de divers sentiments ; que dans son ame l'habitude , le naturel , la passion actuelle , se combattent ; ces mouvements tumultueux sont favorables à une action qui ne dure

iv,Goog[c

288 ËLÉMETfTS

qu'un jour; mais si elle doit durer une année, comme il faut plus de consistance , il faut aussi plus de simplicité. Je conseillerais donc aux poètes épiques de prendre des caractères simples , des mœurs homogènes , une seule passion , ude seule vertu , un naturel bien décidé , bien affermi par l'habitude , et analogue au sentimciot dont il sera le plus affecté.

- Les convenancesrelatîves au sexe, à t'àge.à l'état, à la qualité des personnes , ne sont pas une règle iovariable. Si l'on en croyait certaine critiques , on ne peindrait les femmes qu'avec des vices ; il est cependant injuste et ridicule de leur refuser des vertus : la faiblesse même et la timidité , qui sont comme naturelles à leur sexe , n'empéchenl pas qu'elles ne soient bien souvent fortes et couragenses dans le péril et dans le malheur. Ainsi , lorsqu'on "peindra une Camille, une Clorinde, une Gornélie, on sera dans la vérité, comme lorsqu'on peindra une Armide , ane Dîdon , une Galypso. J'observerai cependant qu'on -a toujours supposé aux femmes des passions plus vives qu'aux hommes j soit, comme je l'ai dit,, que, pliis retenues par les bienséances, les mouvements de leur ame en deviennent plus véhéments ; soit que la nature leur ayant donné des organes plus déliés , l'irritation en soit plus facile et plus prompte. On peut voir , à l'égard des passions cruelles , que toutesles divinités du Tartare nous sont peintes par les anciens sous les traits

bvGoog[c

DB LITTBRA.TU11E. 300

du sexe le plus faible , mais qu'ils crojaleot le plus passionné. Comme on lui attribue des passions plus violentes j on lui attribue aussi des sentiments plus délicats; et ce o'est pas sans raison qu'on a fait les GrîLœs et la Volupté du même Sexe que les Furies.

Aux. traits dont -Âristote et Horace ont peint les rttœurs des différenls âges , Scaliger en ajoute encore du côté vicieux ; et ce sont de nouvelles études pour les,.'poèies comiques. « La jeunesse, dit- il» est présompLueiise et crédule; facile à former des liaisons et à s'y livrer; pleine de sensibilité pour les malheurs d'autrui , et indilTérenle sur les siens ; fière, violente, avide de gloire , colère , prompte à se venger , ne pardonnant jamais les mépris qu'elle essuie , et méprisant elle-même tout ce qui ne lui ressentie pas- La vieillesse, dit-il encore, est déBaute et soupçonneuse , parce qu'elle a sans cesse présentes les perfidies et les noirceurs dont elle a été tant de fois ou la victime ou le témoin; et comme les jeunes gen» mesurent tout sur l'espérance de l'avenir', les vieillards jugent de tout sur le souvenir du passé. Ils, se décident rarement sur des choses dont ils n'ont pas vu des exemples: plus rarement encore ils se détachent de leur septiaieot; ils ne souffrent-présque jamais qu'on préfei-e celui des autres; pusillanimes et opiniâtres , cruels dans leurs haines , triste^ dans leurs réflexions, d'une curiosité

ÉiM. Je Litl^.III. f9

uGooglc

3^ ÉLÉMCHTS

iln|K»Tiniie , et fniéVoysiit loujbni^ quelques désas- IttlS près d'arriver, a

Qtiaiit à l'état des personnes , « le villageois dit , lé hlétnè critiqué , èit natiiréllémént Slupide , crëtflilè , timide, opiniâtre , indocile , présotnptaeux, enclin à croire qu'on le méprise , et détestant ce mépris. L'habitani dèé tilles est làcbe, craintif, plëih d'oi-guéil , îndbleht , plds prom^rt en paroles ^a'en actioils, plongé dans Ife luiè et daiis la ÂOllesse, siiper'be envers cetK qui Idi cédent> bas avec célixqai liii imposent, de la nature do erocodilë. L'homme de guerre, ajoutè-vtiil, est' lùalfâisant , ami du désordre , se vantant de ses fiilSglotieui,isoupirant après le repos; et lé quittant dès qU'il l'a irobvé »:

Od voit ; il est vrai . dan^ toud -ces états des triemptës de tous ces vices , peut-être même sontik plus fréquents qiie ceux dés qualités contttiires ; et la! comédie , qui peint lés hommes do côté vicJeuK et ridicule , a grand soin de recueillir fces traits : iriais et les vices et les vertus d'état peuvent aooffrir ttiillfe exceptions , comme lés vices et les vertus qui caractérisent les âges ; et en invitant les froctes à né pas perdre de vue ces caractères généraux , je tirois devoir les encourager à s'en éloigner au besoin , surtout dans la po&sie béroïqoe, où Ton peitit la' nature, non telle qu'elle est commiinémenl , mais telle qu'elle est quelquefois. Achille et Télémaque sont du Même âge, et rien ne se rassemble moins. On

iv,Goog[c

DE LITTÉRATURE. SQI

aime surtout à voir ttaos les TÎeilIards les vertus opposées aux défauts qu'on leur attribue. Un vrai sage , comme Alvarès , est bien plus intéressaot , et n'est pas moins dans la nature , qu'un harangueur comme Nestor. ■

Celte variété , dans les mœurs du même âge ou de là même condition , tient au fonds du naturel , qui D*est ni absolument différent , ni absolument le même dans tous les hommes. Chacun de nous est en abrégé, dans son enfance , ce qu'il sera dans tons les âges de la vie , avec les modifications que les ans doivent opérer. Or ces raodiiicaLions diffèrent selon la constitution primitivej en sorte, par exemple, que le feu de la jeunesse développe, en l'un des vices, et en l'autre des vertus. I«s forces augmentent, mais la direction reste , à moins que la contention de l'habitude n'ait fait violence au naturel : ce qui sort de la règle commune.

Il y a aussi des qualités naturelles et corrélatives , auxquelles il est important d'avoir égard dans la peinture des mœurs: je n'en cilerai que quelques exemples. De deux amis , le plus tendre est naturellement le plus âgé: en cela Virgile à bien saisi la nature , lorsqu'il a peint Nisus se dévoilant à lainort pour sauver le jeune Euryale. Par ''une raison à peu près semblable, la tendresse d'un père pour son fils est plus vive que celle d'uD fils pour son pèrc. Ainsi lorsque , dans rOdvssée, Ulysse etTélémaque se retrouvent, \e<

iv,Goog[c

larmes de Télémaque sont essuyées quand celles ' d'Ulysse coulent encore. L'amour d'une mère pour ses enfants est plus passionné que celui d'un père; et le marquis de MafFei nous en a donné uo exemple bien précieux et bien touchant dans sa Mérope. Cette mère, persuadée qu'elle ne reverra plus son fils, s'abandonne à sa douleur: un sujet fidèle et zélé l'invite â s'armer d'up courage ég'al aux malheurs qui l'accablent; et il lui cite l'exemple d'Âgamemnon , à qui les dieux demandèrent sa fille en sacrifice, et qui -eut le courage de la livrer à la mort; à quoi Mérope répond :

O Cariio ! non avriuit già mai gii dti Cio commeadaio ad aaa juadn.

Le macquis de Mafiei aeu la modestie de dire à ce sujets « Ce beau sentiment n'est ni sorti de l'ame du poète , ni emprunté d'aucun écrivain ; il l'a puisé dans le grand livre de la nature et de la vérité , celui de tous qu'il a étudié avec le plus de soin. « 11 raconte donc qu'une mère se montrant inconsolable de la perte de son fils unique, enlevé à la fleur de son âge, un saint homme, pour l'en consoler , lui rappela l'exemple d'Abraham , qui s'était soumis avec tant de -constance à la .Volonté de Dieu , quoique le sacrifice qu'il lui demandait fût celui de son fils unique., Ah! monsienr , lui répondit cette mère désolée, Dieu n'aurait janiais demandé ce sacrifice à une mère. CettQ

iv,Goog[c

DU LITTÉRATURE. -îgS

différence est merveilleusement observée dans l'Orplielin de la Chine , entre Zamti et Idamé. Fénéloa )'a marquée dans un discours pieux , en recommandant à un évéque le peuple que Dieului confiait: Soyez pour lui un père , lui dit-il: ce n'est pas assez; soyez pour lui une mère. Toutefois la nature même se laisse vaincre quelquefbis>par la passion ou par le fanatisnie; et une Médée , une Cléopatre , quoique plus rare dans la nature , n'est pas hors de la vérité.

On peut voir, dans l'arlicle Gowtbitahcb , l'art de rapprocher de nos mœurs les mœurs qui nous sont étrangères. J'observerai seulement ici queles moÉurs les plus favorables à la poésie sont celles qui s'éloignen l le moin s de la nature : 1 " parce qu'elles sont plus fortement pronoocées , soit dans. les vices , soit dans les vertus , et que les passions. s'y montrent toutes nues et dans leur plus grande vigueur; 2* parce queces njœH/Sj affranchies de l'esclavage des préjugés , ont , dans leur simplicité noble , quelque chose de rare et de merveil- . leux, qui nous saisit et nous enlève. Ecoulez ce que disait à Cortès- l'un des envoyés du peuple du Mexique: « Si tu es un dieu cruel, voilà six esclaves, mange-les, noust'enaraéneronsd'autres. Situ es un dieu bienfaisant, voilà de l'encens. Si tu es un homme, voilà des fruits. <■ On racoultï que le chef d'vpe nation -sauvage, amie des Anglais, ayant été amené à Londres<et présenté à Ja cour, le roi lui demanda si ses sujets étaient

bGooglt:

Jibres. u S'ils sontlibres ! oui, sans doute, répoadit le sauvage ; je le suis bien , moi qui suis leur chef. » Voilà de ces traits qu'on chercherait en vain parmi les DatioDscivUiséesder£urope:lear» vertus, ainsi que leurs vices, ont une couleur artificielle qu'il faut observer avec soin pour les peindre avec vérité.

Une qualité essentielle des mcenrf, c'est l'intérêt. On en a fait, avec raison, le grand objet de la tragédie; mais dans l'épopée on Ta trop négligé. Or il n'y a de mœurs bien intéressantes que les mœurs passionnées ; et que ce sQit l'a- (MQur, la colère, l'ambition, la tendresse filiale, le zèle pour la religion ou poor la patrie , qui soit l'ame de l'épopée, plus ce sentiment aura de chaleur , plus l'aptioo sera intéressante. On ^ distingué assez mal à propos, ce me semble , le poème épique moral du poème épique passionné ; car le poème juoral n'est intéressant qu'autant qu'il est passionné lui-même. Supposons, par çxemplç , qu'Homèreeût donné à Uljsse l'inquiétude et l'impatience naturelles à un boi^ père , à un bon époux, à un bon roi, qui, loin de ses états et de sa famille, a sans cesse présents les maux que son absence a pu causer; supposons, dans le poème de Télémaque, ce jeune prince plus occupé de l'état d'oppression e^de douleur où il a laissé .H mère et sa patii^: leurs carac-: tèrçs i^iîs passionnés n'en secaient que plus. touchants ; et lorsque Télémaqoe s'arrache aux plai-

DB LiTïânATDnB. iq5

sirs, on aimerait encore mieux qu'il cédât aux mouvem^Dts de la pâture qu'aux frqids pf^flf^îls de la «ag'esae. Si ce poôioe , divin do côté de U morale, laisse d^imr quelque cho^, c'est plus

• de cljaleur et.de patlié,tiqtte ; «t c'est i>u$^ pf;

. qui maoque à l'Odjs^ée et à U plupart d^& poème» cononj.

Je ne {n^tends pas comparer. en ipus points le méiâte d'uo beauroiuao avec c^lui d'un b^^ poèfte : mais qu'il mit soit permis ^e àem^adfp pourquoi certaios rqiqans nous tuucbejil, apif,^ remueot, nous attachent, «t nous eptraÎQefi( jusqu'à OQus faire ouWier (Jfe, n'çiwgère pa^) \^ nourriture et le sqmmeit; tandis que qous Usoas d'uD onl sec , je di^ plu$ , taodi^ qoe no)i$ l^son^ ft pei^ »aD$ uqe espèce de langueur lesplus, l|)çau7; poèmes épiques. C'est que dam pes roa^^^ fjf pathétique règne d'un,bout à l'autre ; .4u lie^ qjj^ dan» ces poèmes il n'oc^jupe qije des intpryijlesj et qn'il j est souvent obligé. Le? ramanpiefs ej^ ont lait l'ame de laur intrigue ; les poètes épigue,^ ne l'oot presque ji^iaais«inploj,é qp'en épi^ode^. U semWe qu'ils ^és^ryent ipptps les forces de fci^f génie pour'Ies tableaux et ip9 ^descriptions , qt4 cependant ns sont i l'ppftpée que ce qu'est à la tragédie la dpqppitioii thçâtrale. Or, le plyp béait spectacle, sanfi le ^pours du p^lf^étique, ser^i^ fçoid , languissant, fa^pt m^m^ , s*i| était Iftr^g j si. c'est ce gui arrixe 4 l'epoipée ftua^ Jfi passïfifî ne l'anime pas.

bvGooglc

i^ ÉLÉMBHTS

Moralité. Quelle est la fin que la poésie se propose? Il fiaut l'avouer, le plaisir. S'il est vicieux, il la désboDore; s'il est vertueux, il l'en- Doblit ; s'il est pur, sans autre utilité que d'adour cir de temps en temps les amertumes de la vie, de semer les fleurs de riliusion sur les épines de la vérité , c'est encore un bien précieux. -Horace distingue, dans la poésie, l'agrément sans utilité, et l'utilité san^ agrément : l'un des deux peut se passer de l'autre , je l'avoue ; mais cela n'est pas réciproque, et le poème didactique même a besoin de plaire, pour instruire avec plus d'attrait. Mais qu'à l'aspect des merveilles de la nftture, pl^n de reconnaissance et d'amour, le génie, aux ailes de flamme, se rapproche de la divinité par le désir d'être le bienfaiteur du monde ; qu'ami passionné des hommes , il consacre ses veilles à la noble ambition de les rendre meilleurs et plus heureux ; que dans l'ame héroïque du poète l'enthousiasme de la vertu se mêle à celui de la gloire ; c'est alors que la poésie est digne de cette origine céleste qu'elle s'est donnée autrefois.

Ainsi toute poésie un peu sérieuse doit avoir son objet d'utilité, son but moral j et la vérité de sentiment ou de réflexion qui en résulte , l'impression salutaire de crainte î de pitié, d'admiration , de mépris,' de baîoé , ou d'amour, qu'elle fait sur l'ame , est ce qu'on appelle moraiite.

iv,Goog[c

DE LITTÊRATtJUE. 897

Quelquefois la moralité se présente directement , comme dans un poème en préceptes ; mais " le plus -sUuTent on la laisse à déduire , et l'efiet n'en est qUe plus infaillible, lorsque le mérité de l'avoir saisie trompe et console la vanité que le précepte aurail-blessée : c'est l'artifice de l'apologue ; c'est , plus en ^and , celui de la tragédie et de l'épopée.

' 'Je ferai voir, en parlant de la tragédie , comment elle est une leçon de mœurs.

Dans l'épopée, la moralité n'est pas toujours aussi sensible ni aijssi généralement reconnue. . Le Bossu veut que ce poème, pour être moral, soit composé comme l'apologue. «Homère, dit-il, a fait la fablft et le dessein de ses poèmes sans penser à ces princes (Achille et Ulysse), et ensuite il leur a fait l'honneur de donner leurs noms auxbéros qu'il avait feints. » Homère serait , je crois , bien surpris d'entendre comme on lui lait composer ses poèmes. Aristote-ne le serait pas moins du sens qu'on donne à ses leçons, n La fable, dit ce philosophe, est la composition des choses. •> " Or deux choses composent la fable , dit Le fiossu , la vérité qui lui sert de fondement, et la fiction qui déguise' la vérité et qui lui donne la forme de fable. » Aristote n'a jamais pensé à ce déguisen^ent. Il ne veut pas que la fable enveloppe la vérité; il veut qu'elle l'imite. Ce n'est donc pas dafls l'allégorie, mais dans l'imitation , qu'il en fait consister l'essence.

19$ tptULBaTS

Le propre 4e l'aUégori^ çst que l'esprit 7 cherche un ^trç sens que celui qy'ellfe pr^ote. Qf^ dam la querelle d'AcbijIe et d'Ag^piÇfjjDop , 1^ seD9 littéral et simple nous satisfait au^si pleinement que dans la guerre civile entre César et Pompée. Le sens moral de l'O^jssée n'est pas plus mystérieux : il est direct, imoiédiat, aussi naturel enfio que dans un exemple tiré de l'histoire; et l'absence d'Ul/sse , prise 'à la lettre, a toute sa moralité. La peine inutile que Le Bossu s'est donnée pour appliquer son principe à i'Ënéide, aurait dû l'en dissuader. Qui janfais , avant lui , s'était avisé de voir dans l'action de ce poème ft l'avantage d'un gouvernement doux et modéré sur une conduite dure, sévère, et qui n'inspire que la crainte »? Voilà où conduit l'esprit de sj-stème. On s'aperçoit que l'on s'égare , mais qo ne veut pas reculer.

' Ce n'est pas , comme l'a entendu l'abbé Tçfrasson , la colère d'Àcbïlle en elle-même , mais |a colère d'Achille ^(a& aua: Grecs , qui fait le sujet d;e l'Iliade. Si par elle une armée triomphante passe tout à coup de la gloire, de vaincre à la honte de fuir, et de la plus brillante prospérité ià la plus aifreuse désolation ; l'action est grande et pathétique.

1« Tasse prétend qu'Homère a vQulu démontrer dans Hector, que c'est une chpse tnès Içuabïe que, de défendre. sa patrie; et dans Ap}ùlle, que la veiîgeançe est digne d'une grande ame.

iv,Goog[c

OB LltTâfl&TlIRB. 399

Le guali opinioni essendo per se prpbàbHi, non verisimili, per l'arti/ïcio d'Homero divenaero. piv iahâissime ) e provatissime, e similissime al vero. HotQëre , je crois , n'a pensé à rien de tout cela : ■car, 1' il n'a jamais été douteux qu'il fût beau de servir sa patrie ; et 3° il n'a jamais été utile de persuader qu'il fût grand de se venger soimême.

Il est encore' moins raisonnable de prétendre que l'Iliade soit l'éloge d'Acbille; c'est vouloir que le Paradis' perdu soil l'éloge de Satan. Un panégyriste peint les hommes comme ils doivent ' être ; Homère les peint comme ils étaient. Achille et la plupart de ses héros ont plus de vices que de vertus; et l'Iliade est plutôt la satire que l'apolt^ie de la Grèce*

Je ne sais pas pourquoi l'on cherche dans l'Iliade nne autre moralité que celle qui se présente naturellement, celle que le poète annonce en débutant , et qu'il met encore dans la plainte d'Achille à sa mère après la mort de son ami Patrocle. «Ah! périssent dans l'univers les contentions et les querelles ! pujssent-elles être bannies dp séjour des homme,s et de celui des dieux , avec la colère, qui reaverse 4e spnassîette l'homme le plus sage et le plus modéré , et qui , plus douce que le miel , s'enfle et s'augmente dans le cœur comme la fumée! Je viens d'en faire une cruelle expérience , par ce fsiieste emportement. où m'a prccipitÉrinJBstice d'Agamenn»n^,j)

3oo éi.£mbkts

On voit ici bien clairement tjue la passion , pour-avoir sa moralité, doit être funeste à celaî qui s'j livre. C'est an principe qu'Homère seul a connu parmi les poètes anciens; et s'il l'a négligé à l'égard d'Àgiamemnon , il l'a observé à l'égard d'Achille.

La moralité de la Hertriade est la même , en un point , que celle de la Pharsale ; mais elle emlH>a9se de plus grandes vues. A l'effixri des gusjres civiles, que l'un et l'autre poème apprennent à détester, se joint, dans l'exemple de la ligne, la juste horreur du fanatisme et de la superstition , ces deux tisons de la discorde , ces deux fléaax de l'humanilé.

Dans quelques-unes de nos tragédies, la moralilé est exprimée à la fin de l'action : celle de Séniiramis est imposante.

Par ce terrible «z«mple, apprenei tAu* du moins, . Que les crimes cadiés ont les dieux pour témoins. Plus le coupable est grand , plus grand est le supplice. 'Bois, tremblez rarle tr&ne, et craignez leur justice.

Les comédiens se permettent de supprimer ces beaux vers. Un parterre éclairé les aurait avertis qu'ils n'ont pas plus ce droit-là , que celui de changer la prose de Molière, et d'j substituer la leur.

M0RA.LITÉS. Espèce de drame. On re[H%sei>tait les moralités avec les farces et les sottises. Le

bvGoog[c

»B LITTÉRÀTnilE. 5ol

sujet quelquerois en était pris, dans la naturç, comme cel u i de l'Enfant prodigue ; mais plus souvent la fable en était alIé^oriqDe, et alors les idées les plus abstraites ou les plus fantastiques y étaient personnifiées : c'étaient h, chair, l'esprit , le monde , bonne compagnie , Je hois à vous, accoutumance, passe-temps , friandise y etc. -. Dans ]a moralité de l'homme juste et du niondain-, un aUge , promenant uneame dans l'autre monde, lui fait voir l'enfer, dont voici la de*criptiou, un peu diiférente de celle de l'Enéide • et de la Henriade :

En cette montagne et haut roe.

Abbé jr a, et moine en Troc; ^mperieuT, roi, duc , comte et pape* BouteîUer , avec iod broc ,

De ioie a poc.

Laboureur aussi , A son soc j Cardinal, évoque , A «a cbape.

Nul.d'enx jamais de là u'&happe ,

Que ne les happe Le diable , arec un ardent broc.

Mis ils sont eu obscure trappe ;

Puis fort les frappe Le diable , qni tous lei attrape

Avec sa râpe , Au fen les mettant en un bloc.

> La moralité' de l'Enfant ingrat devait être un excellent drame pour le temps. Il y a de l'intérêt, de la conduite , et une catastrophe qui de-

bGooglt:

Tïit faire alors la plus terrible impression. Cet enfant , pour lequel ses père et ibère se sont dépouiiléa de lenrs biens , les reçoit avec dureté , lorsque , réduits à l'indigence , ils veulent recourir à lui , et les menace de les méconnaUre s*ils se présentent de nouveau. Après les avoir chassés de chez lui, il se met à table, se fait apporter un pâté ; et comme il est prêt à l'ouvrir , ^on père , une seconde fois , vient lui demander l'aumône. Ce fils dénaturé leméconnait et te chasse ' de sa maison. Le désespoir s'empare de Tame du père; il sort, et rend compte à sa femme da traitement qu'il a reçu. L'un et l'autre prononcent contre leur fils les plus terribles malédictions.

Le fils , après le départ du père , veut ouvrir le pÂté, et à l'instant il en sort un crapaud qui s'élance sur lui et qui lui couvre le visage. Comme personne ne peut l'en détacher , on s'adresse au curé , à l'évêque , et enfin au pape ; et comme le coupable est vraiment repentant, le souverain pontife ordonne an crapaud de se détacher de sa face. Le crapaud tombe, l'enfant ingrat recouvre l'usage de la parole , et, accompagné de son beau-père , de sa femme , de ses ami» , et de ses domestiques , il va se jeter aux pieds de son père et de sa mère, etil en obtient son pardon. On voit, par cet exemple, que la nwralité était une leçon dé mœurs, comme son nom même l'anaonce. Mais à la fin on s'aperçut du ridicole

DE LITTÊKAtCRE. So5

ties àllégûriès qui étaient en usa°;e dans là moralité. Dans le prologue d'EugèTte , Jodelle ea Tait seaÛT l'albus :

un conseit, un éetit , n tout, une chair, un

F'ofez AllêgoaIb.

MouTBMEBT DU STYLE. Mootaîgne a dit de l'ame , « L'agitation est sa vie , et sa grâce ». 11 en est de même du sljle : encore est-ce peu qu'il soit en mouvement , si ce mouvement n'est pas analogue à celui de l'anie ; et c'est ici que l'on va sentir la jusiesse de la comparaison de Lucien, qui veut que lè style et la chose, comme le cavalier et le chfeval, ne fasseflt qu'on et se meuvent en- «6mBlë. Les tours d'expression qui rendent Tactioà de l'ame , sont ce que lés rhéteurs on't ^"p- ^^é figures de pensées. OrracUoD de l'aine peut Se concévoit sous l'imagé des directions que suit le mouvernent des corps. Que l'on me passe la cotnparaison : une ahaljse plus abstraite ne serait pas aussi sensible.

Ou l'ame s'élève , oti elle s'abaisse ; ou elle s'élance en avant, ou ellerecule sur elle-même; ou ne sachant auquel de ses rrmuvements obéir , elle penche dé tous les côtés , chancelante et irrésolue; ou dans une agitation plus violente encore , et de tous sens retenue par les'obstactes , elle se

uGooglc

^o4 Al^mbmts

roule eD tourbilloa , comme un globe de feu sur

sQn axe.

Au mouvement de l'ame qui s'élève , répondent tous les transports d'admiration , de ravissement , d'enthousiasme , l'exclamation , l'imprécatioD, les vœux ardents et passionnés, la révolte contre le Ciel , l'indignation qu*excitenl l'oi^eil , l'insolence, riuiquité, l'abus de la force, etc. An mouvement de l'ame qui s'abaisse , répondent les idaiutes, les humbles prières, le découragement, le repentir , tout ce qui implore grâce ou pitié. Au mouvement de l'ame qui s'élance en avant et hors d'elle-même , répondent le désir impatient, l'instance vive et redoublée, le reproche, la menace , l'insulte , la colère et l'indignation , la résolu lion et,l 'audace , tous les actes d'une volonté ferme et décidée , impétueuse et violente , soit qu'elle luttecontreles obstacles, soit qu'elle fasse obstacle elle-même à des mouvements opposés. Au retour de l'ame sur elle-même, répondent la .surprise mêlée d'effroi , la répugnancç et la honte, l'épouvante et le remords , tout ce qui réprime on renverse la résolution , le penchant, l'impulsion de lavolomé.Ala situation de l'amequi chancelle,répondent le doute^ l'irrésolution , l'inquiétude et la peq>lexité, le balancement des idées, et le combat de seotiments. Les révolutions rapides que l'ame éprouve au-dedans d'elle-même lorsqu'elle lèrjnente et bouillonne, sont un composé de ces aku^ vemenis divers , iaienompus dans tous tes points.

3,q,zMbyG00gle

DE LITTÉI^A TD HK. 3o5

' Souvent plus libre et plus tranquille , ^u moins en apparence , elle s'observe , se possède , et modère ses mouvements. A cette situation de l'ame appartiennent les détours, les allusions, les réticences d'un style fin , délicat , ironique , l'artilîce et le manège d'une éloquence insinuante, les mouvements retenus d'une ame qui se dompte elle-même; et d'une passion naissante qui n'a pas encore secoué le frein.

Les mouvements se varient d'eux-mêmes dans le stjle passionné , lorsqu'on est dans l'illusion et qu'on s'abandonne à la nature ; alors ces figures, qiii sont si froides quand on les a recherchées, la répétition, la gradation, l'acciimulation , etc., se présentent naturellement avec toute la chaleur de la passion qui les a produites. Le talent de les employer à propos n'est donc que le talent de se pénétrer des affections que l'on exprime : l'art ne peut suppléer à cette illusion ; c'est par elle qu'on est en état d'observer, sans y penser, la génération , la gradation , le mélange des sentiments .et que, dans l'espèce de combat qu'ils se livrent, oo sait donner tour à tour l'avantage à celui qui doit dominer.

 l'égard du style épique, au défaut de ces mouvements, il est animé par un autre artifice et varié par d'autres moyens.

Une idée , à mon gré , bien naturelle , bien iâgénieuse , et bien favorWïle. aux poètes , a été celle d'attribuer une amé à tout ce qui donnait

ÉUm. dt Liuér. JII. . '20

iv,Goog[c

5o6 ÉLÉKBIITS

^Md^ecigtiedeTic : j'ippeUengnedc vie, inaction , la vé^étatioo , et eo général l'apparenoe da ~ peMtûnent. L'action est ce moutvnieru inné aai n'a point de cause étrangère coihouc, et doat i* principe réside ou iamble résider dans le corps toène (f«i se nwvt sans raoevoir «easibl^ient en- ~ e^w impulsion d« debors : c'est ainsi que le fea , Vmr crt l'eau s^at en action <

De ce que leur mouvement neas seinU* être in^pendant , «eus en inférons qu'il e»t volontaire j et le priiunpe que nous lui attribtMHS est une ame pereîUe à celle qui meut , ou qai scm- Ue mouvoir eu doub Ibs-i«s$orts du corps qu'elle anime. A la folonté qii« suppose un mouvem^u libre , nous ajoutons eo idée l'iotelligcDce , le«entiment, et toutes les affections humaines. Cest ainsi q«e des éléments nous avons fait des hommes devx, bteoiaisaiils , dociles, cruels , inipéneux , neonstauts , (^prideux , avanés , etc.

Cette induction, moitié philosophique et moi^ tié populaire, est une source iuterissable de poésie, et une r^e uaiverselle pour la justesse du style figuré.

Mais si le mouvement seul sous a induits à ^niwr une ame à la mtticre, la végétation aous j a «omme obligés.

Quand nous vojoos les racines d'une plante se glisser dans les veines du roc , eu suivre les sinaosités , oa le tourner s'il e«t solide , et chercher, avec l'appareoM d'un discernement infaillible, le

iv,Goog[c

DK HTTÉRATOBE. ^ $Oy

temÙD (HX)|H« à la nourrir; comment ne pas lui attribuer la inéme sagacité qu'à la brebis , qui , ' d'uoe dent aiguë , enlève d'entre les cailloux les herbes tendres et savoureuses ?

' Quand nous voyons la vigne chercher l'appai de l'ormeau, l'embrasser, élever ses pampres pour les entrelacer avec les branches de cet arbre tutélaire; comment ne pas l'atlribuer au sentiment de sa faiblesse , et ne pas supposer à cette action le même principe qu'à celle de l'enfaDt qui tend les bras à sa nourrice pour l'engager à le soutenir?

Quand nous voyons les bourgeons des arbres s'épanouir au premier sourire du printemps , et se refermer aussitôt que le souffle de l'hiver, qui ■ se retourne et menace en fuyant , vient démentir ces caresses trompeuses ; comment ne pas attribuer à l'espoir, à la joie , à l'impatience , à la séduction d'un beau jour , le premier de ces mcmvefnenis, et l'autre eu saisissement de la crainte P C(Hnment distingoer entre les laboureurs, les troupeaux , et les plantes, les causes diverse* d'un effet tout pareil?

Aa ne^u»jaM ttaiulù gaadat pteiu , kt me miwor. Igni...

Les philosophes distinguent dans la nature la mécanisme^ l'instinct, l'intelligence: mais l'on n'ett philosophe que dans les méditations du cabinet; dès qu'on se livre aux impressions des sens , on devient enfant comme tout \e monde.-

iv,Goog[c

5o8 ÉLÊMBKTS

Lés spéculations transcendantes sont pour nous un état forcé ; notre condition naturelle est celle dii peuple : ainsi, lorsque Rousseau, dans Vdltision poétique, exprime son inquiétude pour un jeune arbrisseau qui se presse trop de fleurir, il nous intéresse nous-mêmes.

Jeune et tendre arbrisseau, l'espoir de mon Ter|;er , Fertile nourritsoD de Vertiiintie et de Flore , Des faveun de l'hiver redoutn le danger ; Et reteuex vos fleura qui s'empreasent d'éclore. Séduites par l'^elat d'un beau jour f

Dans Lucrèce la peste frappe les hommes, da»8 Vii^Ie elle attaque les animaux : je rougis de le dire, mais on est au moins aussi ému du tableaH de Virgile, que de celui de Lucrèce ;

et dans cette image ,

Martnwm abjungetu Jrattma moru juvtncum ,

ce n'est pas la tristesse du laboureur qui nous touche. De la même source naît cet intérêt universel répandu dans la poésie , le jJaisir de nous trouver partout avec nos semblables, de voir que tout sent , que tout pense , que tout agit comme nous : ainsi le charme du siffle figuré consiste à nous mettre en société avec toute la nature , et à nous intéresser à'tout ce que nous voyons , par quelque retour sur nous-ménies.

Une règle constante et invariable dans le style poétique, est donc d'aniiner tout ce qui peut l'être avec vraisemblance.

0£ LlTTÉRAlUaS. $0Q

. Non-seulement T^tion et la végétatioo , maii le mouf-ement accidentel , et quelquefois même 1» forme et l'attitude des corps dans le repos , sulB^ sent pour l'illusion de la niétapbore. On dit qu'un rocher suspendu menace; on dit qu'il est touché de nos plaintes : on dit d'un mont très élevé , qu'il va défier les tempêtes ; et d'un écueil immobile au milieu des flots, qu'jl brave Neptune irrité. Ce même lorsque dans Homère la flèche vole avide de sang , ou qu'elle discerne cl ckoisà un guerrier dans la mêlée , comme dans le poème du Tasse , sao aetioo physique donne de la vraisemblance an sentiment qu'on lui attribue : cela répond à la pensée de Pline l'aDcien, « Nous avons donné des ailes au fer et à la- moi-t » . Mais qu'Homère dise des traits qui Sont tombés autour d'Ajax sans pouvoir l'atteindre, qu'épars sur la. poussière, ils demandent le simg dont ils sont privés,. il n'y a dans la réalité rien d'analogue a cette pensée. La pierre impudente du même poète, et le Ut effronté âe Despréaux, manquent aussi- de cette apparence de vérité qui fait la justesse delà mé^ taphore. Il est vrai que daas les livres saints le glaive des vengeances célestes s'enivre et se r(issasie de sang :.TaA\s iXLTaoyeQ du merveille'u'X tout s'anime; au lieu que dans le système de la nature, la vraisemblance de cette éspèce^de metaphore'n*e;st fondée que sur l'illusion des sens. Il fautdoncque cette illusion ait son priticipe dans les apparences des choses.

iv,Goog[c

' Il j a un autre moyen d'animer le s\y\e ; et celui-ci est commua à l'éloquence et à la poésie pathétique : c'est d'adresser, ou d'attribuer la parole aux absents, aux morts, aux choses insensibles; de les voir, de croire les entendre et en être entendu. Cette sorte d'illusion que l'on se &it à soi-même et aux autres, est un délire qui doit aTOÎr aussi sa vraiserablaDce; et il ne peut l'avoir que dons une violente passioB , ou dans cette rêverie profonde qui approche des songes du sommeil.

Ecoutez Arraide après le départ de Renaud:

Traître attenili... Je le tiens. Je tieni son ccnir perfide.

Ah I je l'ioiiBole k ma fareur.

Que dis-je ? où iiti»-je? Hdlai ! infortuafe Atmide ,

Où t'empoite une avcagle cirEui?

C'est cette erreur où doit être plong;ée l'ame du poète, ou du personnage qui emploie ces ifigures hardies et véhémeates ; c'est elle qui en &it le naturel , la vérité , le pathétiqne : affectée» de sang-froid, dles sont ridicules plutôt que touchantes ; et la raison en est , que , pour croire entendre les morts, les absents , les êtres muets , inanimés, ou pour croire en être entendu , pcmr le croire au moins confusément et au même degré qu'un hoB comédien croit être le personnage qu'il représente, il taul, comme lui, s'osblier. ilnua «ninufaB omnium Jîaâ' persuasio-; et Vvo. ae pemsadei les autres, qu'autant qu'on est persuadé soi-même. La règle eoDstant» et invuiahle

bvGoo^^lc

DB LtTtÉRA.tUItE. Si I

poiu t'em()k*i de ce qu'art appelle Vbypotypose et U prftsopopée , e&t donc l'appwefMttf du délire i 1m»s de Ut 1^415 de vraâeiablaDce ; Si ]a pKUve que celui qui emploie ces mouvements du stjle est dajM l'illiisiatt , e'«&l le ^«ste et le tan qa'U y TOfiA. Que l'iiùnùtable Gbiron déclatno ces t«» de - Phèdre:

Qu« diia»-ta , iMMt pèn, Htn-iitithtmUé?

I» on>i« toir à» U nnn toÉAar Paru! teiriUe i )c«MÙleTOM-f dieiwhuiliwsapplw* AouriuaT Toi-mime de ton aang derenir le bourreau. Pardonne. Va dieu cruel a perdu ta famille. Reconmis sa VCOgeance aux fui<eun de ta Gltc

L^'aclion de Fhè(k« siera I» vaéioe que si Mîoe» était' pnsêfri.^ Qu'Amlromaque , eo- l'abeence an Pyr»btt» et. d'4stjaia:i , leur adxeas» tauv-sMoun

Bai haxhité , EM(-jl tjae moti <3rhBe V^tftritne ?

Si je te bais , eat-il <soupable de ma haine 7"

V»*H d»Hai\eaiiamttafftaAé\«-lHpi*'fi

S'e»t-41 plaint à tes jcuk des maui qu'il ue «ent jm ?

Hais cependant, mon fils, tu meurs si je n'arrjfte

ié th qtfe (e eriei tlent^ te<ié- sur ta tëtti

L'actricQ , e» parlaot à Pyrrhus-, aurai l'air et le tea du refjrochft, coinrae &i.Pyri4kus l'écootaiti. en paslaat à wa fils-, eUe anca dans le& yeux . et. pBeM^f) da4» Le- giesie„ ta. mdine espressioa de tendlresca. et d'effîml que si' elle» tenait, cet ^afanb dasâ £)«& bras. Oacençoil aiséahtat.pouBquoiQes. atem*amnO.^ si tanitiesa èao& le si^l» dmiuaii^

:,q,-ZC-HbvGOOglt'

3l3 ÉLÉMBSTS

que , se reocdntrent si rarement dans le récit de l'épopée. Celui qui raconte se possède ; et tout ce qui ressemble à l'égarement ne peut lui convenir.

Mais il j a dans le dramatique un délire tranquille, comme un délire passionné; et la profonde rêverie produit , avec moins de chaleur et de véhémence , la même illusion que le transport. Un berger rêvant à sa bei^ère absente , h l'ombre du hêtre qui leur servait d'asile , au bord du ruisseau doot le cristal répéta cent fois leurs baisers, sur le mêdie gazon que leurs pas légers foulaient à peine, et qui, après les avoir vus se disputer le prix de la course , les invitait au doux repos ; ce bei^r , environné des témoins de sou amour, leur fait ses plaintes, et croit les entendre partager ses regrets , cbmme il a cru les voir partager ses plaisirs. Tout cela est dans la nature.

Ijes facultés de l'éloquence, pour animer ce qu'elle peint, ne s'étendent pas aussi loin que celles de la poésie. Cependant elle se permet , dans des moments de véhémence, des figures assez hardies. Elle évoque les morts, elle parle aux absents , elle croit voir présent ce qui est , élo^né , elle adresse la parole à des. êtres insensibles , et fait franchir à l'imaginatioa les intervalles des lieux et des temps ; elle ose même faire parler , non-seulement les absents et les morts , mai» les choses inanimées. La vérité dé ces figu-

DE LITTÉRATUBE. 3lS

res tient au degré d'émotion et de l'ame de l'orateur et des esprits de l'auditoire. Froidement employées, elles sont ridicules; mais si, d'un côté, celui qui parle, et de l'autre, ceux qui l'écoutent, sont émus au point où l'est Phèdre,' lorsqu'elle dit.

Il me lenible déjà que ces murs , que ces vo&tes ,

Vont presdtc U parole , et prtts à m'accuser , ' ^ •

Attendent moD ipoax pour le désabuser....

Àlora l'orateur, comme le poète, peut même tout hasarder : il est maître des mouvements de la pensée ef de l'ame de Faudileur.

C'est ainsi qu'après avoir animé à la course un cheval sensible à l'éperon et docile au frein, un cavalier habile et hardi lui fait franchir les plus hautes barrières et les fossés les plus profonds. Mais après cette fougue , il doit savoir le modérer et le réduire à un pas tranquille.

Il en est de même de l'orateur^ Toujours de la fougue , serait de la folie. Il doit savoir placer, varier , ménager , distribuer ses mouvements. Le clair-obscur de la peinture, \e forte-piano de la musique, sontdesrèglespour l'éloquence. Dans> les arts comme dans la nature , rien n'a de l'effet que parles contrastes. II ne s'agit que de concilier les oppositions et tes convenances , les dissonoaoces et les accords, et de marier Je» contraire» de lâçon que de leur mélange et de leur diversité même se forme un tout harmonieux.

tv.Googic

3l4 à.LÈM&T*-tS

A l'cganl des mtoutitwaïUa du stjrle sK^egues à ceux de l'ame , iU aoDt eoiowe plas famKiera à réloi|aeace qu'à la poésie. M»i9 c'est toujoun de la coprespondaDce de la parole avec le> seQti> méat , c'est-à-dire , avec le caractère de L'affoctioD , de l'émotioD actuelle , que résalle leur vérité. Ainsi la menace, la plaiate, l'indignation, la douleur, la résoLutioa, lé dMite, k frayeur» l'espérance, l'objiTrgation, rhnprécatifnïffexcla- Hkation, Fafustrophe, nntwrogationflaceaianiaicatieD ,1a réticence, l'inonie» etc. , antleurplacS marquée par la nature; et » l'ame, uoe toia remise et projoodémeot aâectée de son MJet , s'abandonne, eiie n'aura ^ais qu'à o^r à cm mouvements : ils se SDCcéderout d'eux-même», d'autant -plus vrais , d'autant plusi énergit^ea , qa'ils seront moins étudiési. C'e»t eo «^ «fin l'éloquence diffère de la déclamatieD ; et aà I'ob «leittande pourquoi» awec les wénes otouivments que' l'orateo^ , et aVcc dés mayeas ^us fwts ett apparenc«> lerliéteur, &' saphiste, en un «ai, le déclamateur ne produit uni effet ; la rusoa en> 95.1 sixai^i Non ûraâ hic hcH».

La natuiie a prescrit des k>is, iw»<fteulemenC aux lusmtement» des cerps-, màs à ceux del'MNa» «t par- cânséqHevt à ce)£x de l'éloquence, . Qu'on, suive CM lois , lOBt se place , tout se aucccde avec aisaaee, etiêa» des' forces qu'on.- èmfAoiene' sera pcvdn. Maû qu'on oliangs: l'ordre ébblî par la nature ; plus d'accord entre l'arne factice du éir

iv,Goog[c

DB LITTÉHATOnE. SlS

cbmatenr, et l'une, de ceux qui récoutent : le* cordes seasiHes de- celle-ci perdent le«r réaosnance et ne répondent plus; et l'auditoire trMk< quille et froid , t«i^ que l'orateur a'a^te et se tourmente , ne conçoit pas pourquoi il se sent fieadeceqtt'onveutluiùispirer. F'ojfez^Vvsuas.

UuBT, BiTB< Voyelle muette> syllabe muette , e muet.

La langac française- a une voyelle qui Lai est propre : c'est cet efmWeet bref quiestdeiit fois ^ns le mot demande, et dont nous aveo& fait la désinence de nos vers fiémiaina.

On prétend qu'il rend notre lan^e sou«de , et peu susceptible de Vex|»«a^on fimfiieale : ce qui e&t au Booins exa^ré.

L'e auet existe da«s t«atea les langues . quMq«'il n'ait udi signe alphabétique et une- valeur a{^>éciable efoe dan» k notre ; car il est pUy&iqueiDeotitDpo^iliiLed'u'tiCL^r une consonne san& lui dmjncr ua son , et tautca les fois qu'elle n'a pas le s«tt de quoique aiitr» voyelle, elle a celui de 1'^ iBuét. Ë« latin , par exemple , après le p i'aptè, aprësi IV A'amor, après Vs d'honos, il est impossible de ne pas faire entendre, plus ou meidsv, ce fail^ sot>^ apetè, ataorn, koitote.

C'eM d«ac cette voyelle , priie parmi les sona naturels de la voix,, qw dans oQtiw langue a une valeur senaiUe et pro<s»diqu«, c'est-à^dira plin

3]6 SLKHlSnTS

de Tolunie et de durée que dans le» autres langue9 , et qui , à la fin d'un très grand nombre de mois Trançais, répond aux désinences brèves et fugitives des mois italiens «imore, amante, hene , cara , fidèle, pianto, elc.

Lorsqu'elle est jointe à une consonne qui la soutient , comme dans le mot vive^ elle fait nombre dans le rhjtbme du vers : lorsqu'elle est seule, comme dans le mol vie, elle n'est pas comptée , et c'est alors qu'elle est réellement mueUe, ou éteinte parl'élision. (^0^2 ËLisiOH.) Maisqit'elle soit seule ou articulée , elle n'est reçue à la âa du vers que comme syllabe superflue : le vers qu'elle termine a cette syllabe de plus , et on l'appelle féminin, yoj-ez Vbks.

Cette différence de nos yen à finale pleine et de nos vers à finale muette^ est la même entre les vers italiens où la finale est accentuée , et les vers où elle ne l'est pas. Ceux-ci ont , comme nos vers féminins, une syllabe superflue, c'est-à-dire une syllabe de plus que les vers de même mesure dont la finale porte l'accent; etdaos l'une et dans l'autre langue, c'est l'oreille qui a demandé que la finale brève et défaillante qui termiue le vers , ne fît pas nombre , et servît seulement à varier les désinences.

Mais \es Italiens avaient peu de mots dont la finale se soutint, et ils en avaient un nombre infini dont la finale était brève et tombante : de là vient que leur vers par excellence, et prés-

DE LITTÉRATURE. 3l7

qae le seul qu'ils emploient dans la poésie héroïque , est ce vers à finale expirante que nous appelons féminin. Ils appellent tronco leur Ter.t de dix sj'llabes; et en effet it paratt tronqué, parce que étaat coupé à la sixième, le second hémistiche est plus court de deux' syllabes que le premier; au lieu que dans le vers Irançais, coupé à la quatrième , le second hémistiche est le plus long ; et c'est pourquoi Toreille a voulu que levers italien fût hendécasyllabe, et répondit au vers latin ,

Tua rutnc opéra mta puellct FUndo lurgiduU rubent ocelli.

L'italien a donc , comme le français , ses à^\itences fénùnines. ( Qu'on me passe le ûaot, dont je ne veux pas abuser. ) Ces désinences ne sont pas aussi faibles que dans notre langue , et elles sont plus variées; car ce sont les quatre voyelles à , €, i, o, u, sans accent : mais elles sont presque aussi brèves et aussi fugitives que IV muet français; la valeur prosodique en est la même; et soit qu'on parle, pu qu'on chante, leur son expire et tombe après la syllabe accentuée , comme celui de Ve muet. Tout récemment un -virtuose a voulu dans son chant donner à ces finales une valeur plusmarquée : l'essai lui en a mal réussi; et cette licence, qu'il s'était donnée impunément en Angleterre, a souverainement déplu à l'oreille des Italiens,

iv,Goog[c

5t8 Éi^jËMEn-rs

Il csC<doDC rrai que Vimeoru italKn et I'mcqi* français, Vomiiia et Tombrej Vonda et Toode, l'amante et l'amante, io pmnto, Upianûj et la idaînte , les plaintes , rat une finale de la même valeur , soit métrique soit musicale.

Hais ces finales italiennes soot moins sourde» que l'e natH français : j'en ouiviens; et c'est 4 méscfit qo'it (aut examiner de quelle cooséqoence cela ^ut être pour l'harmonie ou de la parole» <m du chaot. /

Dans l'accent naturel de la parole, ainsi que dans celui du chant, di^ns la quantité prosodique et dans la mesure vocale , il y a des temps forts et des temps faibles ; l'oreille ne demande pas à être égaleoieot frappée de tous les sons ; sur les uns la voix glisse ,-et les passe rajùdement; sur les autres elle s'aj^uie et se déploie : le* nos sontdes éclats, les autres de (aihles soupirs. Des soQS toujours retentissants et soutenus fatigueraient l'oreiUe , et n'auraient aucune expression. Toute mélodie est composée de force, de douceur , de lenteur , de vitesse , d'élévation , d'ahaissement , etd'inflexion dans la voix. C'est pour donner à la parole ces variétés expressives, que la prosodie et l'acceat ont été inventés; et la langue qui, comme uoecloclie, n'aurait que des sons résonnants , ne serait favorable ni à l'éloqu»K«,màlapoésie, ni à la musique, ni métne à l'expression ^milière de la pensée et du sentiment.

DE LITTÉa^TDOS. Stg

-^ Dn« s'agit donc <p4as qne de savoir ^as-qudlc proportion de force et de faiblesse , de mollesse et de fermeté , de vigeteur loâle et de douceur, doivent être les éléments de ta parole, pour qu'une langue soit plus ou moins susceptible d'une belle modulation : et la musique est actuellement la seule règle d'après laquelle on puisse résoudre ce problème.

La langue italienne est universellement reconnue pour la plus musicale de nos langues vivantes. Elle est en même temps celle qui abonde le plus eu désinences molles , et dont le son s'éteint comme celui de l'e muet. De cent mots italiens, il n'y en a pas deux dont la finale soit un son plein.

11 s'ensuit, à la vérité, que la poésie italienne , à rimes plates, serait insoutenable par l'uniformité de ces désinences, toutes accentuées sur la pénultième et défaillantïis sur la dernière; et c'est pour remédier à cette monotonie de nombre par la variété des sons, qu'il a fallu, nonseulement croiserles rimes , mais diviser lepoèrae par octaves, afin d'y ménager à l'oreille des intervalles et des repos.

Mais dan» la poésie lyrique, où l'on a su entremêler tes désinences faibles de désinences fortes , et placer celles-ci â la fin des périodes , pour servir d'appuis à la voix , le nombre a pris une marche à la fois et plus variée et plus ièrme. Métastase n'a presque point d'airs dont

:,q, zMbvGoOglc

5a0 ÉLÉMENTS

les deux parties ne se reposent sur un vers masculin.

Vonda dal mar dûnta , Bagna la iiaUe tT tnonto ,■

fa patiaggiera in fimu.

Va firigianitra iit Jimte .■ Mormora aemprg t geme.

Fin chô no/i tonui at mar :

Al mar, dove tita nac^iie , Doua acquùilà f^i amori ,

Doft , da lun^û errori ,

Spera di ripotar.

Oii voit que tous ces vers sont terminés par une syllabe défaillante, excepté raor et riposar, qui sont les deux repos de l'air.

Or non-seulement cette multitude de finales presque muettes ne nuit point à l'accent musical , mais elle en fait le charme , en ce qu'elle procure continuellementà la voix un passage du fort au faible, du lent au rapide , et du son éclatant au son mollement abaissé. Un autre avantage de ce mélange, c'est le nombre; car si l'accent est sur l'antépénultième, la voix glisse sur les dernières, et le vers devient dactylique; et si l'accent est sur la pénultième , la dernière forme avec elle un chorée, dont le mouvement se renverse , et donne ainsi , au gré du poète, le rhjtbme trochaïque et le rhythme iambiqne.

Cette abondance de mots dont la pénultième est accentuée et la dernière faible rend facile et eomm.une , dans les vers lyriques italiens , telle et

bvGoog[c

DS LITTÉBATU KB/ Ssi

telle espèce de rhyt^me qu'il e»t presque impossible d'imiter dans les nôtres. Par exemple :

ArtUto ti renda

L'acctnda Dt tdegno ,

. Ifmfngua L'amor.

E doUe ad un' aÎMa Cke aspetta

Il perdtria oalma, Fru l'in dU car.

Lateiare il luo tene , Laiciar ioper temf^ Lateiar la coii !

AfVn dâtdo amar,

St il mel mi dividt D'al cara mio ipoto , Perche non m'oeeide , Pùioto U martir ?

Diuita un momento D'al.dolee imdto,

Ma provo il tonMnlo

n. Jt Utlér. m.

iv,Goog[c

332 ÀLixBnTs

Et cet avaotajtje de Ja langue ÉtaKeme Mt tel ,

qu'il a coatribué , au hmùds autant que la. liciUlé

de ses arliculatioDS et que la netteté de ses vojelles sonores , à la rendre, de l'aveu de l'Europe entière, la plus musicale des langues vivantes.

Loin donc que la multitude des finales faibles ou féminioes soit nuisible à l'accent eftà la mé' lodie d'une langue, elle leur est très favorable; et jusque-là le préjugé me semble absolument détruit.

Mais dans la langu* ^liemv ces désinences brèves et défaillantes ne laissent pas d'avoir un son distinct et plus sensible que celui de notre e muet, dont le vice est d'être trop faible et trop confus ; c'est de qtitfi j.e tombe d'accord.

Je dirai seulement <^e ce d^aut, qui ne se fait que trop sentir dans la simple élocntion , lorsque l'acteur, rorateuT, on le lecteur néglige ses finales , affecte beaucoup moins le chant , qui donne lui-même à tous les sons une valeur pins décidée; et j'ajoutArai que, si dans le chant le son final de Ve muât se fait entendre assez pour remplir la mesure, et pour tenir lieu à l'oreille du faible son qui achève , par exemple , les inflexions d'un air de flûte , il snCfit à la mélodie ; car on n'a jamais reproché à un joueur de flûte de former sur la petite note un son trop faible el Irop-douK ; au contraire , plus ce son expirant sera délicatement lié , pourvu «{u'il soit percepti-

iv,Goog[c

DE LITTÉKATUHB. 525

ble à l'oreille , plus il aura le caractère de m^^sse qu'il doii avoir.

Or, dans le cKant, la finale .faible, que nous appelons muette, répond exactement à ce son expirant que la flûte laisse échapper ; il a donc toute la valeur qu'il doit avoir, dès qu'il est sensible àl'opetlle ; et les musiciens français qui , dans leurs ports de voix ridiculemeot déplacés, otit élevé la finale de ^ira et de •victoire, n'avaient le sentiment ni de la prosodie de lenr langue , ni des finesses de leur art. *

IjCS poètes , il est vrai , les ont induits à faire cette faute, en leur donnant pow le repos final une désinence muette j ce que les llali^is , et singulièrement Métastase , évitent avec soin , comme on ^vient de le voir. Mais cette négligence du poète n'est pas elle-même une exojse pour le compositeur ; et lors même que la désinence est muette au repos de l'air, un homme halnle sait bien lui con$erver sa valeur et son caractère. ])an6 cet air d'Atys , par exem^de ,

Je reuens un plainr estrème

A j-evMt ces aimkbles lieux ; ■

Où peut-on jamais £tre mieux

Q*!»! lieux où l'on voit ce qu'on aime 7

. M. Piccini , tout novice qu'il était dans notre langue, s'e^ tueo gardé de soutenir la finale d'aintej il a mis l'accent et l'expression sur ai, et a laissé expirer me, comme il expire dans l'élocotîon naturelle.

iv,Goog[c

324 ÉLëMEHTs'

Nous voilà parvenus à cette vérité que j*aî voulu rendre sensible , que ce n'est jamais sur les syllabes brèves, fugitives, ou défaillantes, que la musique met les accents , les appuis , le fort de la voix ; que ce n'est' donc jamais par elles , mais par les syllabes pleines et sonnantes., qu'il faut juger si une langue est elle-même assez sonore pour être favorable an chant; que si cette langue a dans ses éléments une grande abondance de sons pleins et retentissants, plus elle aura d'ailleurs de désinences molles, plus elle sera variée, et plus l'accent qui portera sur les sons pleins et soutenus sera marqué; que c'est de ce mélange que résulte le piano-forte d'une langue, et son anal<^ie avec celui de la musique; enfin , qu'il est indifférent ou presque indifférent. pour l'accent musical , que la syllabe fugitive ou défaillante soit plus ou moins sonore, pourvu qu'elle se fasse entendre, et que, si Ve nu/et. final est sensible à l'oreille, nôo-seulement ce n'est pas un mal qu'il abonde dans notre langue , mais que, pour tenir lieu des désinences brèves et cadenles des Italiens , il n'est pas même encore assez fréquent.

Une propriété essentielle de Ve muet (quoique pinsd'un grammairien l'ait méconnne ) , c'est de rendre longue , à la fin des mots , la syllabe qui Je précède. Gela n'est presque pas sensible dans le langage, familier; mais lorsque l'accent oratoire ou poétique se fait entendre, il n'est per<

DE LITTÉKATU im. SsS

sonne qui ne s'aperçoive que la pénullièine des mois à finale muette se prolonge et porte l'atceot. Quand je dis qu'elle se prolonge , je ne dis pas qu'elle s'altère ; et le plus ou moins de durée n'en change point la qualité. Dans répéter eX. danstépète, les deux premiers e sont le même , ainsi ((Ue l'a Avi flatter et à.^ flatte ^ ainsi que Vi d'eJ^pirer et ^expire, ainsi que l'o de donnerelde donne, ainsi que Vu d'imputer et d'impUte; seulement avant \'e muet ces sons prennent plus de valeur. La musique surtout, qui dunne à tous les sons une qualité appréciable, fait sentir ce que je veux dire; Depuis Lambert et Lully jusqu'à nous, et dans le simple vaudeville, comme dans les clianls lés plus mélodieux, les plus savamment composés, il est presque sans exemple qu'on se soit écarté de cette règle de prosodie f et toutes les fois que Ve muet final n'est pas éteint parTélision , Ift syllabe qui le précède s'allonge , et devient susceptible de prolalion et d'inflexion : ce qui n'arriverait jamais si elle était réellement brève; car en musique les.valeurs relatives étant plus décidées , les fautes contre là prosodie y sont aussi plus remarquables que dans la modulation naturelle de la parole , et rien ne seraitplus intolérable pour l'oreille, que le retour continuel de ces voyelles brèves que la musique prolongerait, f^hjez Accent.

uGooglc

ELEMENT. s

JNabratioii. La narration 6St l'exposé de»&its, comme la description est l'exposé des choses ; et celle-ci est comprise dans celle-Iâ , toutes les' fois que la description des choses contribue à rendre les faits plus vraisemblables, plus intéi'essants ,. plus sensibles.

11 n'est point de genre de poésie où la itarmtion ne puisse avoir lieu; mais dans le dramatique elle est accidentelle et passagère ; au lieu que dans l'épique, elle domine et remplit le fonds.

Toutes les règles de la narration sont relatives aux convenances et à l'intention du poète.

(^uel que soit le sujet , le devoir de celui qui raconte, pour remplir l'attente de celui qui L'écoute, est d'instruire et de persuader; ainsi les premières règles de la narration sont la clarté et la vraisemblance.

La clarté consiste à exposer les faits d'un stjlé qui ne laisse aucun uuage dans les idéeis,-aucun embarras dans l'esprit. Il ; a daUs les faits des circonstances qui se supposent et qu'il serait superflu d'expliquer. 11 peutarriver^ussi que celui qui raconte ne soit pas instruit de tout, ou qu'il

bvGoog[c

DB LITTÉBAT BUE. ZiJ

ue veuHIe pas tout dire ; mais ce qu'il i^ore on ' veut dissimuler ne Je tiispense pas d'être clair dans ce qii'il expose. L'viiacunté même qu'il laisse ne doit- être que ftour les persoonagvs qai sont eu scène. Les oircoostenoes des &its , leurs causes , leurs vaojeo» , le spectateur ou le lecteur veut tout savoir; et si ractevrest dispensé de tout éclaircir, le poète ue l'est pas. Il est vrai qu'il a droit de jeter ua v6ile sur rareoir ; mais s'il est babile, il prend aoin que ce voile soh traospareot, et qu'il laisse eatrevoir ce qui doit arriva , dans u a Imntain coofus et vague , comme un découvre lesobjets éloignés it la faible lami^re des étoiles.

Sit^ua<ù]tM aiùpiid d»m eentart noctit in umlra.

Cest UD nouvel attrait pour le lecteur, un nouveau charme qui se mêle à l'intérêt qui l'attache et l'attire :

, Baud aliter, longin^ua petit ^uijtxuviata-

■Mania, si positat altii in çoili&uianxi , Ifunc tliam ditUiu oeulii , vidct f iacipit ulmr l^titir' At viuat, pUtitiain^ut urgera Ubanm, (Vw-J

A l'égard da présent et du passé , tout dut être AUX yeux du lecteur sans 'nuage et sans équivoque.

Les éclaûpcissemenle sont faciles dans l'épopée, ^à le poète cède et rejvend la paccde quand bim lui seiulde. Dans le dramatique, il faat'un peu

iv,Goog[c

plus (Tiirt pour mettre l'auditeur dans la con6dence ; mais ce qu'ua acteur ne sait pas ou ne doit pas dire -, quelque autre peut le savoir et' le révéler ; Ce qu'ils n'osentcoufieràpersonne', ils se le disent à eux-mêmes j' et comme dans les moments passionnés il est 'permis de penser tout haut, le spectateur entend la pensée. Cest donc une n^ligence inexcusable , que de laisser , dans l'exposition des faits , une obscurité qui nous inquiète et qui nuise, à l'illusion. -

Si les ^ts sont trop compliqués , la méthode la plus sage, en travaiHaDt , c'est de les réduire d'abord à leur plus grande simplicité ; et à mesure qu'on aperçoit dans leur exposé quelque embarras à prévenir , quelque nuage à dissiper , on j répand quelques traits de lumière. Le comble de l'art est de faire en sorte que , ce qui éclaircit la narration, soït aussi ce qui la décore; c'était le talent de Racine.

Le poète est en droit de sus^ndre la curiosité ; mais il faut qu'il la satisfasse ; cette suspension n'est même permise qu'autant qu'elle est motivée ; et il n'j a qu'un poème foUt^ comme celui de l'Arioste , où l'on soit reçu à se jouer de l'impatience de ses lecteurs.

L'art de ménager l'attention sans l'épuiser consiste à rendre iotéressant et comme inévitable l'obstacle qui s'oppose à l'éclaircissement , et de paraître soi-même partager l'impatience que l'on cause. On emploie quelquefois un ijicident noo-

•DE LITTÈBATURB. SSQ

veau polir suspendre et différer l'édaircissemeiit; mais qu'on preane garde à ne pas laisser voir qu'il est amené tout exprès , et surtout à ne pas employer plus d'une fois le même artifice. Le spectateur veut bie'o qu'on le trompe, mais il ne veut pas s'en apercevoir. La ruse est permise en 'poésie, comme l'était le larcin à Lacédémone; mais on punit les maladroits.

Il n'y a qne les faits surnaturels dont te poète soit dispensé de rendre raison en les racontant. . Œdipe est destiné dès sa naissance à tuer son père et à épouser sa mère; -Calchas demande qu'on immole Iphigénie sur l'autel de Diane : qu'a fait Œdipe , qu'a fait Ipliigénie , pour mériter un pareil sort? Telle est la loi de la destinée , telle est la volonté du Ciel ; le poète n'a pas autre chose à répondre. Il faut avouer qne ces traditions populaires , si choquantes pour la raison , étaient commodes pour la poésie.

Les poètes anciens n'ont pas toujours dédaigné de motiver la volonté des dieux ; et le ttt&rveilleux est bien plus^ satisfaisant lorsqu'il est fondé , comme daus l'Enéide le ressentiment de Junon contre les Troyens , et la colère d'Apollon contre les Grecs dans l'Iliade. Mais pour motiver la conduite des. dieux, il faut une raison plausible; il vaut mieux n'en donner aocune , que. d'en,aUéguer de mauvaises. Dans l'Enéide, par exemple , les vaisseaux d'Enée , au moment qu'on va les brûler , sont chaogés en njmphes ; poiir-

iv,Goog[c

S5o évÈitzsTs

quoi ? parce qu'ils sont faits des bois du mont Ida, consacré à Cybèle. Mais , comme un oitique i'observe , plusieurs de ces vaisseaux n'en oot pas moioB péri sur les mers ; et ce qui ne les a pas garantis des eaux ne devait pas les garantir des flammes. •

Ce que je viens de dire de la clarté , contribue aussi à la vraisemblance. Un iàit n'est incroyable que parce qu'on y voit de l'iDOompatibililé dans les drconstauces , ou de l'impossibilité dans rexécution.Or,en l'expliquant, tont se concilie, tout s'arrange, tout se rapproche de la vérité. JSttam incredibile solertia effkit sape ■ -credibile esse, (ScALiQER.) «Mais la crédulité est une mère que sa propre fécondité étouffe tôt ou tard. » (B^iTLE.) I)'un tissu de faits possibles le récit peut être incroyable , si chacun d'eux est si rare , si singulier , qu'il n'y ait pas d'exemple dans la nature d'un tel eoucours d'événements. Il peut arriver une fois que la statue d'un homme tombe sur son meurtrier et l'écrase , comme fit celle de Myris; ù peat arriver qu'un anneau jeté dans la mer se trouve dans le ventre d'un poisson , «omme celui de Polycrate; mais un pareil accident doit 'être entouré de faits sim|Jes et familiers qui lui communiquent l'air delà vmté. C'^t , une idée lumineuse d'Aristote , que la croyance que l'on donne à un fait se réfléchit sur l'autre , quand iU sont liés avec art. « Par une espèce de paralogisme qninous est naturel, nous concluons.

iv,Goog[c

Ï>B lilTTÉBiTORE. 33l

dit-il , de ce qu'une chose est véritable , que odle ipii la suit doit l'être. » Cette remarque' importante proDve combien , dans le récit du merreilleux , il est esseotiel d'entremêler des ciroonstances communes.

Ceux qui demanderaient qu'on poème fut une suite d'événements inouis , ir'ont pas les premières notions de l'art : ce qu'ils désirent dans un poème , est le vice des anciens romans. Pour me persuader que les héros qu'on me présente ont Cùt réellement des prodiges dont je n'ai jamais vu d'exemples , il ^ut qu'ils Ëisseot des choses qui tous les jours se passent sous mes yeux. Il est vrai que parmi les détoils de la vie commune, l'on doit choisir avec goitt ceux qui ont le plus de noblesse dans leur naïveté , ceux dont la peinture a le plus de charmés ; et en cela les mœurs anciennes étaient ^us favorables à la poésie que les nôtres. Les devoirs de l'hospitalité , les céréinonies rdigieuses donnaient un air vénérable à des usages domestiques qui n'opt plus rien de toucha^ parmi nous. Que les Grecs mangent avant le combat; leurs sacrifices, leurs libations, leurs vœux , l'usage de chanter à table les louanges des ^lienx ou des h^:t>s, rendent ce repas auguste. Que Henri IV ait pris et fait prendre à ses soldats quelque nourriture avant la bataille d'Ivrj, c'est un tableaa peu favorable à peindre. Il j a Aoac de l'avantage à prendre ses sujets dans les temps éloignés, ou, ce qui revient au

iv,Goog[c

333 ÛLéME»T3

même , iJans les pa^is lointains. Mais dans nos mœurs on peut trouver encore des ehoses naïves et familières , qui ne laisMnt pas d'avoir de la noblesse et de la beauté. Eb pourquoi ne peindrait-on pas aujourd'hui les adieux d'un guerner qui se sépare de tia femme et de son fils , avec cette ingénuité naturelle qui reod si touchants les adieux d'Hector? Homère trouverait parmi nous la nature encore bien féconde, et saurait bien nous y ramener. Le poète est si fort à son aise lorsqu'il fait des hommes de ses héros ! Pourquoi donc ne pas s'attacher à cette nature simple et charmante , lorsqu'une fois on l'a saisie? pourquoi du moins ne pas se relâcher plus souvent de celte dignité factice où l'on tient ses personnages eu attitude et comme à la gène? Le dirai-je? le défaut dominant de notre poésie héroïque , c'est la roideur. Je la voudrais souple comme la taille des Grâces. Je ne demande pas que le plaisant s'y joigne au sublime ; mais je. suis persuadé qu'on ne saurait trop y mêler le familier noble, et que c'est surtout de ces relâches que dépend l'air de vérité.

La troisième qualité de la narration, c'est l'àpropos. Toutes les fois que des personnages qui sont en scène, l'un raconte et les autres écoutent, ceux-ci doivent être disposés à l'attention et au silence, et celui-là doit avoir eu quelques raison de prendre, pour le récit dans lequel il s'engage, ce lîeu , ce moment, ces personnes

DE I,ITTÉKATDRK. 353

mêmes. S'il était vrai queCinna rendît comptf àÊmilie, dans l'apparlelnent d'Auguste, de cequi vient de se passer dans l'assîemblée des conjurés ; la personne et le temps , seraient convenables, mais le lien ne le serait pas. Théraniène raconte à Thésée to»t le détaiL de la mort d'Hippolj.le : la personne et le lieu sont bien choisis; mais ce n'est point dans le premier accès de sa douleur, qu'on père, qui se reproche la mort dcsqn fils , pent entendre la description da prodige qui l'a causée. Les récils dans lesquels s'engagent les héros d'Homère sur le cïuftnp de bataille, sont déplacés à tous égards.

Une règle sûre pour éprouver si le récit vient à propos, c'est de se consulter soi-même, de se demander : n Si j'étai? à la place de celui 'qui:récoute , l'écouterais-je? Le lerais-je à la place de celui qui le fait? Est-ce là nléme et dans ce ipême instant, que ma situation, mon caractère, mes sentiments ou mes desseins me détermineraient à le faire? » Cela lient à une qualké de la naiTaiion pins essentielle que l'à-propos : c'est de l'intérêt que je parle.

La narration purement épique > c'est-à-dire du poêle à nous, n'a besoin d'être intéressante que pour- nous-mêmes. Qu'elle réunisse à notre c^ard l'agrément et l'utilité, l'objet du poète est rempli ; elle peut .même se passer d'instruire, pourvu qu'elle attache. E(^i è desiderata per. se stesso (ait]*: Tasse, e,n parlant du plaisir )«/'«&«?

coseper lui sono desiderate. Or le plaisir qu'dl« peut causer est celui de l'esprit , de l'imaginàrion , OD du sentiment.

Plaisir de l'esprit, loEsqu'elle est une source de réflexions on de lumières : c'est l'intérêt que nous éprouvons à la lecture de Tacite. Il sof&t à l'histoire : il ne suffit pas à la poésie ; mais il en fait le plus solide prix, et c'est par là qu'elle pjatt aux sages.

Plaisir de l'imagination , lorsque l'on présente aux jeux de l'ame le tableau de la nature : c'est là ce qui distingue ia" narralkm du poète de celle de l'historien. Le soin de la varier et de l'enrii chir fait qu'on y mêle souvent des descriptions épi'sodiques ; mais l'art de les enlacer dans le tissa de la narration , de les placer dans les repos , de leur donner une juste étendue, (ie tes faire clésirer, on comme délassements, ou comme dé' tails curieux ; cet art , dis-je,*n'est pas facile :

Omnia iponte sua veniaitt , lauaUjue vagandi Duicii OTnor. ^

* ' (Vn«.)

Cet attrait même de la nouveauté , oe plaisir de l'imagination , s'il était seul , serait faible et bientôt insipide ; l'ame ne saurait s'attacher à <x qui ne l'éclairé ni ne l'émeut ; et du moins, si on la laisse froide , ne faut-il pas la laisser vide. . , Plaisirdo sentiment , lorsq»'una peinture fidèle et touchante exerce en nous cette faculté de l'ame par les vives impressions de la douleur ou de

DE LITTÉRATOBB. 555

la jode^ qa'eHe nous émeut, nous attendrit, nous inquiète et nous étonne, nous épouvante, nons afflige et nous console touP à tour; enfin qu'elle nooâ Ëait goéter la satisfaction de nons trouver sensibles, le plus délicat de tous les plaisirs.

De ces troivS intérêts, le plus vif est évidemment oeloi-ci. Le sentiment supplée à tout , et rien ne sopplée au sentitneAt : seul il se suffit â lai'inéiae', et aucune autre lieauté ne se soutient s'il ne l'anime. Voyez ces récits qui se perpétuent d'âge en âgé , ces traits dont on est si avide dès l'enfance , et qu'on aime à rappeler encore dans l'âge le plu» avancé; ils sont tous pris 'dans le sentiment. Mais c'est du cdncotrrs de ces trois moyens de captiver les esprits , que résulte l'attrait invincible de la narration et la plénitude de VintérM. C'est donc sous ces trois points de vue que le poète , avant, de s'engager dans ce travail, doit en considérer la matière, pour en mieux pressentir l'effet. Il jugera , par la naturedu fond, de s» stérilité ou de son abondance; et glissant sur le» endroits qni oe peuvent rien ^prodoire, il réaervcra les forces du génie , pour semer en an champ -fécond. Jïœe tu tum narrabis parce , tum dûpones aptç. Scal.

Jan'aiconsidéréjusqu'ici l'intérêt que du poète au lecteur , et tel qu'il est même dan» l'épopée; ' mais dans le poème dramatique il est relatif encore aux personnages qui sont en scène , et c'est pareux qu'il doitcomraencer. Qu'importe, direr-

iv,Goo<;[c

336 £lémbmts

TOUS , qu'un autre que moi s'intéresse au récit . que l'entends? H importe beaucoup , et on va le voir. Je conviens qne , si le spectateur est intéressé , l'objet du poète est rempli ; mais l'intérêt dépend de l'illusion , et celle-^n de ^la. vraisemblance : or il n'est pas vraisemblable que deux acteurs sur la scène s'occupent, l'un à dire, l'autre à écouter ce qui n'intéresse ni l'un ni l'autre. De plus . l'intérêt du spectateur, n'est que celui des personnages; et selon que ce qn'it entend les affecte plus ou moins, l'impression réfléchie qu'il en reçoit est plus profonde ou plus légère.

Les faits contenus dans l'exposition de Rodogune ne manquent ni d'importance ni de pathétique ; mais des deux personnages qui sont en scène, l'on raconte froidement, l'autre écoule plus Eroideroent encore, et le spectateur s'en ressent.

L'intérêt personnel de celui qui raconte, , est un besoin de conseil , de secours , de consolation, de soulagement: l'intérêt qui lui vient du dehors, est un mouvement d'affection ou de hiùoe pour celui dont la fortune ou la vie est en-péril , ou comme en suspens. L'intérêt personnel de celui qui écoute , est tranquille ou passionné, de curiosité ou. d'inquiétude ; et l'une et l'autre est d'autant plus, vive, que l'événement le touche de plus près; l'intérêt, s^l lui est étranger, vient d'un sentiment de bienveillance ou d'inir milié ; de compassion ou d'hunianilé simple.

iv,Goog[c

DÉ L I T T É R A T n R B. . 557

Pins la narration est intéressante pour les acteurs, moinseile a besoin de l'être diwclemerit poitr les spectateurs rje m'explique. Un fait simple, familier, coiamun, qui vient -de se passer sous DOS jeux , n'est rien moins qu'intéressant pour nous à entendre raconter; mais si ce récit - Ta porter la joie dans l'ame d'un malheureux qui nous a fait verser des larmes ; s'il le tire de l'ablme où nous avons frémi de le voir tomber; s'il jette la désolation , le désespoir dans l'ame d'une mère, d'un ami, d'un amant; si, par une révolution subite , il change la ïace des choses , et fait passer le personnage que nous aimons d'une extrémité de fortune à l'antre; il devient très intéressant, quoiqu'il n'ait rien de merveilleux, rien de curieux en lui-même. Si au con- ^ traire la narration n'a pas cette influente rapide et puissante sur le sort des personnages , si elle ne doit exciter aucune de ces secousses dont l'ébranlement se communique h l'ame des spectateurs; au défaut de celte réaction, elle doit avoir une action directe et relative de l'objet à Tious'mémes. C'est lu qu'il faut nous rendre les objets présents par la vivacité des peintures. Enée et Didôn , Henri IV et Elisabeth , ne sont pas assez émus pour nous émouvoir et nous attendrir ; mais le tableau de l'incendie de Troie et celui du massacre delà Saint-farthélemy, nous frappent, nous ébranlent directement et sans contre-coup: c'est ainsi qu'ag;it l'épopée , lorsqu'elle n'est pas éUh. a iU9^. ut. 22

538 ÉlÉMEHTS

dTaniM!lic|«et'«t alors., poor sufvpléer à l'action . elle ejùgt» les couleurs les plus vives et ies plu» Traies , Jes couleurs Ht^e de la nature , mai» ehoisW& , difitnbuées , placées de la .main de l'ai*!. ' Pliis l'exposé d'un événeasent tragique est do , vii^ple , et naïf; mieuK il fait l'impression de 1» ciiese : toute circunstaiMte qui n'ajoute pas à l'iotérét, l'aJËaikJit; Oi»tait (^idffuid «on adjuvaU

(ClCÉB.)

Au Ueu qu« ( dans les récits tranquilles et qui 0*1(1 téressent querimagtnatioD , Le fond n'estrieo, la ibrje^e e&t'touil; le travail fait le prix de la matière- Alors la poésie se népood en descriptions', en (^QvpfiraisaEtSj toutes r«s«ource8 qu'dle dé" daigne Wsqu'eUe est vraiment pethéti^e : e«r ces vaios 0,rn^ct«ats blesseTaient la décence, autre jègle q^e le pcjëte doit s'in^Kisier en racontant. - .Qi{ùi depi^at, gnid aoa, es\ un point de ^ue sur lequel il doit avoir sans cesE# les jeux attaché».

Qe p'çst poiint là w qu'on vous demande, dit Horace a l'artis^ qjii prodigue des oriiemeois .étïja)g,ers ou ^perflus. Je lui dis f4us : ce -n'est

peint là ce que vous demandez à TQu&-«aêi»e. Que JàitBs-Yous? c'est le cœur,, et non pas les seus que

vous devez frapper, Vous youlex nous peindre la .nature da»s sa toucliante simplicité., et vous la

chargez 4'uQ voile don t la richesse fiu^ l'épaisseur.

Est-ce <avçc des vers ponafpèux et de brillantes .imagç*qvie vqws prétendez m' a^^act^eF des larmes^? .e&t-ce ave« cet éclat de paçerfes (|p,'«ie,a>»ài*t&.

iv,Goog[c

DE LIITÉKATUAE. 33g|

sur le tombeau de sod amant, uoe mëce , sur le corps froid et livide d'un fils unique et Men-aimé , vous pénètre et vous déchire l'ame? Consultezvous, écoutez la nature, et jetez au feu ces descriptions fleuries qui la glacent an fond de nos cœurs.

Les décences de li-aarmtion , du poète à nous , se bornent à n'y rien mêler d'obscène, de bas, de choquant. Gootre cette règle pèche , dans le Paradis perdu , rallégoriedu péchéetde la mort. Le nuage qui dans l'Iliade couvre Jupiter et Junon sur le mont Ida , est pour les poètes une leçon et un modèle de bienséance.

Les décences d'un acteur à l'autre sont dans le rapport de leur rang , de leur situation respective . Un malheureux qui , pour émouvoir la pitié, fait le récit de ses aventures , est réservé-, timide et modeste, ménager du temps qu'on lui donne, et attentif à n'en pas abuser :

Ttle/Auj tt Pdeat, dumpauper tttxul uiertjut.

(HOMT.)

Mérope demande. à Égistbe quel est l'état, le rang, la fortune de ses parents ; vous savez quelle est sa réponse :

Si la vertu suffit poutfaire la ttobleise , Ceux dont je tiens 1« jour , Polydète , Strtis , Ne WDt pas des mortels dignes de tos in^pri5. Le sort les aviUt , mais leur sage cousUnce Fait respecter en eux l'hoiiorable indigence-

iv,Goog[c

34u éhtUEVTS

ijoiis 1F9 rastiques toits , mon père Tertueax

Fait le bien, suit les loii, et De croiatqno les <Iieu^

Ainsi le style, le ton, le caractère de la narm~ tiorif et tout ce qu'on appelle convenances, est dans le rapport de celui qui raconte avec celui qui Técoute. Si Virgile a nne tempête à décrire , il est naturel qu'il emploie toutes les couleurs de la poésie à la rendre présente à l'espril du lecteur.

' Incabuare mari, totumque a tedibui imù Una Euriisque Notuiijue ruunt , ci ebei'qae procellii /IJn'cul ; tt vaitot volvunt ad liilora Jlaclui, Imcifuitur clamonfue virum stridon/ue mdeatian : Eripiaal subito nubtt cœtumquB dieiaque T'eucrorum ex oculii : ponto nox incubai atra. Intonuert poli et crehi il micat igiiibus tellier.

Mats qu'Idoménée, dans la plus cruelle situation où puisse être réduit un père, lasse à l'un de ses sujets la conHdcitce de son niallienr, il ne s'amusera poipt à décrire la tempête qu'il a essujée : son objet n'est pas d'efTrajer celui qui l'entend , mais de lui confier sa peine. ftlVons allions périr, lui dira-t-il; j'invoqriaî les dieux; et pour les apaiser, je jurai d'immoler, en arrivant dans mes Etats , le premier homme qui s'offrirait à moi. Piélé cruelle et fnnesle ! j'arrive , et le premier objet qui se présente à moi , c'esl(mon fils, u Voilà le langa^ de la douleur. ■

Il en est d'un personnage tranquille à peu près comme du poèle; le sujet de la narration

iv,Goog[c

DE LITTÉflATCME. 3^1

ne doit pas l'affecter assez pour lui faire négliger les délails : par exemple, il est naturel qu'Enée , racontant à Didon la mort de Laocoon et de ses enfanls , décrive la tàgare des serpents, «|ui, fendant la mer> vinrent les étouffer^

Pceiora quorum iater flucifu arretia , juhaqu»

Sanguinea txtuperant iindas ; pars ccrUra pontam l'âne Ivgit , unuarijue immenta votumiut lerga.

Didon est disposée à l'entendre. Au lieu que. dans le récit de la mort d'Hippolyte, ni la situation de Théraméne , ni celle de Thésée , ne comr porte ces riches délaib.

Cqiciiilant sur le dos de In plaine liquide S'élève à gros bouillDns une montagne lininide. L'oudenpproclie, je hrÎMSjCt vomit à noj ]reux. Parmi, des flots d'iJeiunc un monstre furirux. Son font large est armi! de carnes menaçantes ; Tout son corps cstcouvcrl d'i^aillcs jnuuisiante*. Indomptable taureau , dragon impétueux , Sa croupe se recourbe en replis tortueux.

Ces. vers sont très beaux, mais ils sont déplacés. Si le sentiment dont Théraméne est saisi était la fraj-èiir, il serait naturel qu'il en eût l'objet présent et qu'il le décrivît comme ilTauraitTu ;mais peu importe à sa douleur et à celle de Thésée , que le front du dragon fût armé de cornes et que son corps fût couvert d'écaillés. Si Racine eût dans ce moment interrogé la nature, lui qui la connaissait si bien, j'ose croire qu'après ces deux vers ,

iv.Googlc

34a âLÉMEKT-S

L'onde approche, le briie , et Torait à no* yeux , Panni des floU d'ëcuine , un monstre furieux ;

il eût passé rapidement à ceux-ci : ,

Tout fuit, et Sam s'aimer d'uncounge inutile. Dam le temple Toiiin chacun cherche un asile. Hippolyte, liùsejii , etc. x

n est dans la pâture que la même chose , racontée par différents personnages, se présente, sous des traits différen ts , soit qu'ils ne l'aient pas vue de même, soit qu'ils ne se rappellent , de ce qu'ils ont tu , ique ce qui les a vivement frappés; soit quele sentiment qui le» domine , ou le des- . sein qui les occupe, leur fasse oég^liger et passer sous silence tout ce qui ne l'intéresse pas. Pour savoir les détails sur lesquels il faut se reposer, on bien glisser légèrement , il n'y a qu'à examina- la situation ou l'intention de celui qui raconte : sa situation , lorsqu'il se livre aux mouvements de son ame et qu'il ne raconte que pour se soulager; son intention, lorsqu'il se propose d'émouvoir l'ame de celui qui l'écoute et d'en disposer à son gré. Là , tout ce qui l'affecte luimême ; ici , tout ce qui peut exciter dans l'an tre les sentiments qu'il veut lui inspirer, sera placé dans s&.narratà>n; tout le reste y sera superflu : la règle est simple , elle est infaillible.

Que l'intention de celui qui raconte soit d'instruire, ou seulement d'émouvoir; qu'il révèle des choses cacbées , ou qu'il rappelle des choses

bvGooglc

v\i littéha.'ï u »K. SjS

connues, les détails ne sont pas los naéities. Le complot d'Egisthe et de Glylemnestre, Tarrivée d'Agamemnon , lés embûches qu'on lui a dressées, comment il a été snrpris et assassiaé dansson palais , Oreste a dû voir tout cela daes le réctt que luiafait Palaraède, quand il a vouluTen instruire; mais s*il ne s'agit p}as que de lui rajïpeler ce crime connu pour Tesciter à la^ vongence, c'està grands-traits qu'il lé lui peindra.

OrESte , c'est ici que le barbare Egistbc , Ce luonme déteste , souillé dé tant d*liorreurs, < Iramola votre péfe à ses noires fureurs : Li , plus cnreite «ncnr, pleine des EumÏDide» , SoD épouse sur Ini porta ses mains perfides. O'eit ici qne , sans foiceet baigné dam son sioig , U fut long-tÇBpS tratué'le ecraVean *l*Di k flMic.

H en est de même d'un persoenage qsi ,, plein de~ l'objet qui l'intéresse directement, , se le Fajy* pelle ou le rappelle à d'auli-esj il l'effleure, et n'en prend que les traits relatifs à sa situatisn. Ainsi-, dans l'apotbéose. de Vespasien , Béréaico a'a vu , ne fait voira Pliénice que. le triomphede Titus.

Decette nuit, Pbénice, as-tu tu la splendeur? 'tn l'eu! ne sinit^ls ps tout pleins dfe sa grandetir ? Càe fluilie»iu, êebàcfamt cette unit ébOunmfe,. Ces aiglas , ces faisceaux, ce peuple ycettft«ix0ée. Cette fonle de rois , ces consuls, ce sénat , , Qui tous de moa amant eupruntaient leui éclat; Cette pourpre , cet or que rehaussait sa gloire, ' K ccA'IaM'tei^ etiotir ténMiins desavictBhv :

iv,Goog[c

344 ^LâMBMV.S

Tous ce* yen*, qu'oc iTOyait Tenir de Uialel paru Cgafondre sur lui Mul lenrs avides refiids j Ce port majeitueux , cette douce préseuce , etc.

Tel est aussi, dans Acdromaque, le souvenir de la prbe de Troie. ^

Songe , MDge, C^phije, ■ cette nuit croelle ,

,Qiit fut poDi tout un peuple une nuit éteroelle.

Ïl;iu«>ld Pfnliua, les jeux étinoelaitti ,

Entrant à li.luenr de nos palaii LrAlants ,

Sur tous mes fiéres moits se faisant un passage ,

Et de sang tout couvert écbauffant le carnage :

Sang:e aux cris des Tainqueurs-, songe aux cris des monranta.

Sans la flamme étouffes , lous le fer cxpiraots.

Peins-toi , dans ces horreurs , Andromaque éperdue.

Dans ce tableau , les yeux d'Andromaque ne se détachent point de Pjrrhus; elle ne dislingTie que lui; tout le reste est confus et vague. C'est ainsi que tout doit être relatif et subordonné à rintérét qui doniioe dans le moment de lantirration.

Coninie elle n'est jamais plus tranquille, plus désintéressée, qne dans ia bouche dupoele, elle n'est jamais plus libre de se parer des fleurs de la poésie; aussi, dans ce calme des esprits, a-t-elle besoin de plus d'ornements que lorsqu'elle est passionnée. .Or ses ornements les plus familiers, sont les descriptions et les comparaisons. Voyez ' ces mots à leurs articles.

NutiATioiT OBA'roiaE. Gcéronia définit Vexpo~

iv,Goog[c

DB LITTàRATCJRB. 34$

sUion des fiiits , ou propres à la cause , ou étrangers , mats relatifs et adhérents à la caose même.

Trois qualités lui sontessentielles : la brièveté , la clarté et la vraiseniblaDce.

La narration sera courte et précise , si elle ne remonte pas plus haut, et ne s'étend pas plus loin que k cause ne l'exige, et si, lorsqu'on n'aura besoin que d'exposer les faits en niasse, elle ennégligeles détails (car souvent c'est assez de dire qu'une chose s'est faite, sans exposer comment elle s'est faite); si elle ne se permet aucun écart; si elle fait entendre ce qu'elle ne dit pas ; si elle omet non-seulement ce qui nuirait à la cause , mais ce qui n'y servirait point ,■ si elle ne dit qu'une fois ce qu'il y a d'essentiel à dire, et si elle ne dît rien de plus.

Bien desgens se trompent, dit Ctcéron, à une apparence de biièveté , et sont très longs , en croyant être courts. Ils s'efforcent de dire beaucoup de choses en peu de mots; c'est peu de choses qu'il faut dire , et jamais plus- qu'il n'est besoin d'en dire. Par exemple , celui-là croit être ' bref, qui dit : « J'ai approché de sa maison ; j'ai appeléson esclave; je lui ai demandé à voir son maitre; il m'a répondu qu'il n'y était pas». Tout cela est dit en peu de mots ; mais les' détails en sont inutiles. « J'ai été le voir; je ne l'ai pas trouvé " , dirait assez; le reste est superflu. Il faut donc éviter la superfluité des choses , comme la surabondance des mots.

iv,Goog[c

34® ÉLÉUEIfTS

. La- narimtien sera claire, ajoute l'oraleor, si 1«8 faits y s«at à leur place et dan» lear ordre Qftturel ; s'il n'y a rien de louclie et riep de contouroé , point de digression , rien d'oublié que l'on désire , lien aii-delà de ce qu'on veut savoir; ear les ménKS conditions qu'exige la brièveté , la clarté les demande; et h une chose n'est pas bifiQ eoteedue, souvent c'est moins pari'obscunté- que par la longueur de la narration. Al n» faiu pas non plus y n^liger la clarté des moU eo eux-mêmes, et la lucidité de l'expression en général ; mais c'est une règle commune à tous le» gOBTefi de discours.

Quant à la vraisemblance, elle consiste à présenter les choses comme on les voit dans la nature; à observer les convenances relatives a»caractère, aux mœurs, à la qualité des pw^onnes; à faire accorder le récitavec les cit«onstai»cos du lieu , de l'heure ai», l'actioû s'est, passée , et de l'espace de tempe-qu'ii a fallu pour l'eséculer ; à s'appuyer de la rumeur publique. et de l'opiaion ttéme des auditeurs.

Il faut de plus observer , dit- il, de ne jamais interposer la namuioa dan* un endroit où elle nuise on ne seirve pas à la cause; de ne l'employer qu'à propt» , et pour en tirer avantage

La narration nuit lorsqu'elle pFCseote qaelt(Ue tort grave, qu'on a soi-tnèoM, et qti'àiforced'B«cuMft et de ïaisonnemenls on estonsTiile obligé d'adoucir. Si teca^arrive, U fmit avoir l'jidressi;

j,.^,-^__iv,Goog[c

OE BITTÉK.V'f UUË. 5^^

dé disperser dans ht plaidoirie les parties de t'action, et à chacone d'elles opposer sur-le-champ une raison qui l'airaiblisse , aân que le remède sort incontinent appliqué sur la plaie , et que la défense tempère l'impression d'un fait odieux.

La narration ne sert de rien , lorsque par l'adversaire les faits viennent d'être exposés tels que nous voulons qu'ils le soient, ou que l'auditeur en est déjà instruit , et que noas n'avons aucun intérêt de leur donner nne antre face.

Enfin la narration n'est pas tdle que la cause la demande , quand l'orateur expose clairement et avec des couleurs brillantes ce qui ne lui est pas favorable, et qu'il néglige et laisse dans l'om-. bre ce qui lui est avantageux. Le talent contraire à ce défaat est de dissimuler, autant qu'il est possible , tout ce qui nous accuse ; dé le passer légèrement, si on ne j«ut le dissimuler ; de n'appuyer et de ne s'étendre que sur les circonstances qui peuvent nous favoriser.

C'est avec ces principes simples que Cicéron a été , je ne dis pas le (Jos ingénieux , car c'est un don de la nature, mais le plus délié , le plus adroit des orateurs. Quant aux moyens et à la manière d'animer la narration, voy. Pathétique.

Nasale. On appelle voyelle nasale celle dont le son retentit dans le nez; elle est f(qrmée par un son pur que la voix fait d'abord entendra ,

548 âLÉMEIfTS

comme le son de l'a, de Ye, de' l*o , etc. r tequel , intercepté par l'organe de la parole, va expirer dans les narines, el devient le son harmonique delà voix qui l'a précédé. Ce son Tu^ilif, ce retentissement est exprimé dans l'écriture par les deux consonnes qui désignent les deux manières d'intercepter le son de la voix pour le rendre nasal j c'est-à-dire que si le son doit être intercepté par la même application de la langue au palais qu'exige l'ariiculalion de.rre, \'n , *st le signe de la nasale y et si le son est intercepté par l'union des deux lèvres^ comme pourl'articulaûxm de Vm, c'est par l'ni qu'on le désigne. On voit des exemples de l'un et de l'autre dans les mots Carmen et musam: on y voit aussi que le signe du son nasal est précédé par le signe de la vojelle pure qui le modifie ; et ce signe dislingue chacune des /zâja/i?.r an, en, on, un, etc. Dans notre langue, la nasale in, qui sans doute nops a paru trop grêle , a cédé sa place à la na^ sale en ; el an lieu de destin, iious prononçons desten. Nous avons substitué de même, et pour la même raison , en prononçant le latin , la nasale orna la nasale um: ainsi, pour dominum, nous disons dominom.

Les nasales françaises différent des nasales grecques et latines, que les Italiens ont prises , en ce que le son de celles-ci est coupé net par l'articnlalion de Vn ou de I'tk, aii lieu que nous Iciaons retentir le Son des nôtres jusqu'à ce

bvGoog[c

DE LITTÉRATUBK. 349

«ju'il ■expire; et l'articulation qui le termine est presque insensible à l'oreille. Ceux qui nous en font un reproche,- supposent que le son nasal est un vilain son , et en effet ce son est désagréable à l'oreille, lorsqu'il n'a pas un timbre pur : sur <[tioi l'on peut faire une observation assez singulière; c'est qu'un homme à qui l'on reproche <Je parler ou de chanter du nez, fait précisément tout le contraire , je veux dire qu'il a dans ie nez quelque difScuUé habituelle ou accidentelle qui s'oppose au passage du son nasal, et qui le rend pénible et dur.

Le son nasal, de sa. nature, ressemUe au retentissement du métal : et quand l'organe est bien disposé , ce timbre de la voix ne la rend que plus harmonieuse. Mais alors on'confond ce retentissèment pur de la voix avec la voix même ; il ne fait qu'un son avec elle; au lieu que, s'il est pénible , obscur, et en un mo,t déplaisant à L'oreille , on aperçoit ce vice , qui n'est pas dans la voix , mais dans l'organe auxiliaire; et pour en désigner la cause , on appelle cela parler du, nez, chanter du nez. Mais autant le sou de la nasale esi déplaisant lorsqu'il est altéré par quelque vice de l'or* gane, autant il est agréable lorsqu'il est pur; et l'on verra dans l'artîele Harmonie, qu'il contribue sensiblement à rendre une langue sonore , et que la nôtre lui doit , en partie , l'avantage d'être moins monotone, plus mâle et plus majestueuse que celle des Italiens.

iv,Goog[c

3So ÈLÉMKHTS

A l'égard des coosonoes nasales m, n^ il me semble qu'on n'a pas assez distiogué les deux soDs qu'elles tbot entendre ; l'un y qui précède l'articulation, ëtqui retentit dans le nez; l'autre, qui accompagne l'articulatioa , et qui est le son pur de la Tojelle. Que la langue appliquée au palais , ou que les lèvres jointes ensemble interceptent le son, et qu'il s'échappe par le nez, vous entendez le son nasal, le bruit cwifns ou de Vit eu de Vmj et ce bruit difiere de celui qui précède l'articulation de Yl, en ce que œlui-ci s'échappe par la bouche et ne passe point par le nez. ■ Biais que la langue se détache du palais , ou que les lèvres se séparent , le mâme soufHe qui passait par le nez sort par la bouche, et devient le son pur de la vojelle articulée. Ainsi le son tuisal n'es>t pas le son produit par l'articulation , mais le son occaeioné par la position de la ^ogiie ou des lèvres pour articuler V.m ou Vn; pX M. l'abbé de Dangeau s'est trompé Ira^qu'il a dit que Vm n'était qu'un b qui passait par le fiez. Qu'on intercepte absolument te son du nez , et qu'on cVlicule les deux syllabes ma et ba, on enlendra lefi deux consonnes très distinctes l'une de l'autre. La cause en est que l'application des deux lèvres n'est pas la même : pour le b, la^lèvre supérieure prend son appui au-dessous de l'inférieure; et pour Vm, les deux lèvres, d'un.ïuouvemeot égal , ne font -que s'unir et se détacher. Vm et Vn, à la fin d'un mot, ne noo^

iv.GooyIc

De L>rTTÉttA.Ti:iRE. 5&i

diflent point la voyelle précédente; mais apr^s avoir intercepté le son nasal, elles donnent une , io-ticiilEitioD faible, qui est celle de l'e muet. On prononce examen-e, deum-e.

Noblesse. Il j a trois mille ans qu'Homère a d^ni mieux que persoDoe la noblesse politique, son ol^et , ses titres , sa fin , lorsque dans l'Iliade (lih. i3)Sarpédon dit à GlaUcus : <* Ami , pourcpjoi sommes-nous révérés comme des dieux daos la Lycie? Pourquoi possédons-nous les plus fertiles terres, et recevons-nous les premiers honneurs dans les festins? Cest pour braver les pins grands périls et pour occuper au cbamp de Mars lés premières places ; c'est pour &ire dire à nos soldats : De tels princes sont dignes de commander àlaLycie. »

C'est d'après cette idée .d!élévatîon dans les sentiments, et d'après les babitiules qu'elle suppose , que s'est ibi-me'e l'idée de noèlesse d«ns le ïaoga^e. Des âmes sans cease<m>urries de 'gloire «t de vertu doivent nataeeileaienta-voiruoe fa*- Çon de s'exprimer analt^ue à l'élévatioQ de leurs pensées. Les objets vils et populaires ne leur sont pas assez familiers , pour que les termes qqi les représentent soient de la langue qu'ils ont ap- ^se; Ooces obfets se leur viennent pas dans 4*esprît,en'si quelque cîfoonstance leur en présente l'idée , et les oblige à l'exprimer , le mol -pro^ (jui les désigne est eensé leur être in-

iv,Goog[c

35a ÉLÉMBHTS

connu , el c'est par un mol de leur langue habituelle qu'ils y suppléent. Voilà le caractère primitif du langage et du st3'le noble. On sent bien qu'il a dû varier dans ses degrés et dans ses nuances , selon les temps , les lieux , les mœurs , r et les usages ; qu'il a dû même recevoir et rejeter tour à tour les mêmes idées et leurs signes propres, selon que la même chose a été avilie on ehnoblie par l'opinion : mais c'est toujours le même rapport de convenance des mœurs avec le langage, qui a décidé de la noblesse ou de la bassesse de l'expression.

Quelle est donc la marque infaillible pour savoir si , dans les anciens , un tour , u ne image , une comparaion, uo mot, est noble ou ne l'est pas?

Il n'jaguère d'autre règle de critique, à leur égard ,'que leur -exemple el leur témoignage.

11 en est à peu près des étrangers comme des anciens : c'est aux Anglais, dit-on , qu'il faut demander ce qui est trivial et l>as, et ce qiri est noble dans leur langue; l'opinion et les mœurs en décident ; et c'est surtout en fait de langage qu'on peut dire,

Qutnd tout le nonde a toit, xaax le noade a laison.

Il n'en est pas moins vrai qu'il j a dans la nature une infinité d'<^jets d'un caractère si marqué , ou de grandeur ou de bassesse , que l'expression propre en est essentiellement m^te ou

iv,G.6og[c

DE IflTTÉRATDnB. ,3â3

basse cbez toutes les natiops cultivées, et qui ae - peuvent être avilis ou relevés que par une sorte ct'alliaDce que l'expression métaphorique fait coatracler à l'idée , ou parl'espèce de diversion que le mot vague ou détourné fait à l'imagination.

A notre égard et dans notre' langue , le seul mojen de se former une idée juste du langage noble) c'est, quant au familier, de fréquenter le monde cultivé et poli, et quant au style plus élevé, de se nourrir de la lecture des écrivains qui ont excellé- dans l'éloquence et dans la haute poésie.

Du temps de Montaigne et d'Amyot , les J'raoçais n'avaient pas encore l'idée du style noble. Comparez ces- vers de Radoe ,

Hais qoelqas noble orgaeil qa'iiupîre un Mug si beau , Le crime d'une mère est an petaat fardeau,

avec ceux-ci d'Amyot ,

Qui sent mu père ou sa mère coupable . De quelque tort on faute reprochable , Cela dïctxur bas et Uche le rend ; Onnluen qn'it l'eAt de sa nature grand.

et ces vers d'un vieux poète appelé La Grange,

Ceux Traiment sont- heureux Qui n'ont pas le moyen d'£tre fort malbenwux , Et dont la qualité , pour être bumble et commune , Ne peut jias illustrer la rigueur de fortune.

avec ceux que Racine a mis dans la bouche d'Agamemnon :

ilim. dt Littcr. tll. 23

iv,Goog[c

864 âLâMBvtt

Btarmx tpii , Htùfkït de ioa humble fortiuiB , ^ tilire du jou( npcAe où je «uil aturiiri , Vit da» i'<ut «bmiT •* In diMz l'aU uaU (

C* n'a été qaa depuis Malherbe, Balzac, et Corneille, que la différence da style noble et du familier populaire s'est fait sentir; mais de Uwr temps niéine le stjle noble était trop gaindé et ne se rapprochait pas assez du familier décent qui lui donae du naturel. Corneille sentait Usa la oéceseité d'être simple dana les choseï simples ; mais alors il descendait trop bas , comme il s'élevait quelquefois trop haut qaand il tou<lait être sublime. Racine a. mieux connu les li-

, miles du stjle héroïque et du ^milier noble f et par la facilité des passages qu'il a su se ména-

, ger de l'un à l'autre , par le mélange harmoniepx qu'il a fait de ces deux nuances, il a £xé pour jamais l'idée de l'élégance et de la noblesse du stjle. Vo;^ei Famuieh.

C'est le plu» grand service qne le goût ait jamais pu rendre au génie ; car tant qu,*une langue est vivante, et que l'idée de décence et de Ttoblesae dans l'expression est variable d'un siècle à l'autre , il n'y a plus de beauté durable; tout périt succe&sivement. Voyee, dans l'espace d'un demi-siècle , coïnbîen le style de la tragédie avait changé ; et comparez , aux vers de VAndromaque de Racine, ces vers de VAndromaqu» de Jeaa Heudon en iSgS ;

Ufi LITTÉHATOKB. 556

O trois et quttn foi> plnS que très fortanie - Celle ipii an pays m niisére ■ borate ,

Sui la tombe ennemie ayant sonfiert la mort , Et qui n'a conime nous été lotie au sort , Pour entrer peu après , captive , d^os la Muaba D'uii superbe vainqueur et seigneur trop farouche , Et lequel, pour nu aube, étant ïaoulé de nous. Serve, nous a haillëe à un esclave époux t

Que manque-t-il à cela pour être touchant? Une expression élégante et noble. C'est encore pis , si l'on compare à VHermione de Racine la Vàiùime de HendoQ. Celle-ci, en apprenant la mort de Pyrrhus , s'écrie :

Ab I je sens que c'est fait , je suis morte , autant vaut , Hélas ! je n'en puis p!ni ; le pavvi« ' cœur me fant.

DaQS ce temps-]à, voici comment ou anooaçait à une reine la mort tragique de son fils :

Votre fils s'est jeté dn haut d'une fenêtre , • La tête contre bas. Envoyez-le qufirir.

Bêlas '■ madane , il est ta danger de mmrir.

Aajotird'hui l'on rirait aux éclats, si sur la scène on entendait pareille chose ; et ce qui ferait si lidkole pour noas , était touchant pont nos aïeux : tant il est vrai qoe dans uDe langue ' virante , rien n'est assoré de plaire et de réasstr d'un sièrie à l'antre , qn'autaot que les idée$ de Henséance et de noblesse ont été fixées parties écrits dignes d'en être les modèles. Aujourd'hui 23.: ...

iv,Goog[c

356 Èl-ÉMEMTS

même, pour être naturel avec noblesse, il feut un goût délicat et sûr.

Il aura donc pour moi cotubittu pat pitié t

dit Aménaïde en parlant de Tancrède; cela ^st

noble.^

Il De s'cat donc pour moi battu que par pitié ! '

eût été du stj'le comique,

Nombre. Eu poésie et en éloquence, on appelle ainsi le mouvement qui résulte d'une succession de sjllabes réunies dans un petit espace de temps distinct et limité. Quldtjuid est quod suh iiuriuïa mensumm aliqùam cadit, numerus vocatur. (Oral.) Ce petit espace est divisé à l'oreille en parties aliquotes ou unités de temps; et selon que chaque sjrllabe occupe une ou deux de ce» parties de leur temps commun , elle est brève ou lo'ngue. L'espace de temps qu'elles occupent ensemble est ce qu'on appelle ntesure ; l'articulation de la mesure est ce qu'on appelle cadence; l'égalité ou l'ioégalilé des syllabes réunies, et, si elles sont inégales, leurs diverses combinaisons font la diversité des nombres. Distinctio, et œtjualium et sœpe variorum intervallorum pereussio, numerum effîcit. ( De Otat. ) Un espace de temps divisé en quatre parties aliquotes , peut être occupé par deux, par trois, ou par quatre syllabes, c'est-à-dire par deux

iv,Goog[c

DE L.lT'rÈaATURI!. 357

longues , Jwr une longue et deux brèves combinées de trois façons, et par quatre brèves de suite. Ainsi, dans la même mesure, il ^ a cinq nombres à former.

Dans les vers le nombre el le pied sont synonymes. Mdis le pied métrique n'avait guère ■que qtiatre temps , et le nombre oratoire en avait davantage. Le pœon, par exemple, était composé d'une longue et de trois brèves, et vice nmrsa; el le crétîque, d'une brève entre deux longues. Ainsi la mesbre de l'un et de l'autre était de cinq temps. Mais les nombres oratoires décomposés se réduisaient aux pieds métriques, qu'on divisait en trois espèces :. savoir ,. celle oà le pied était formé de deux parties égales , comme le spondée et le dactyle ; celle oii l'une des deux parties n'était que la moitié de l'autre , cOmme l'iambe et le chorée ; et celle où d'un côté il y avait d'excédant une moitié de la moitié du tout , comme dans le paeon. NuUus est numéros extra

poeticos pedes pes qui adhibetur ad numéros

partiturintria... œqitaUs , daclylus ; duplex , iambus j sesquij pœôn. ( Orat. )

Les pieds ou nombres du vers étaient prescriCi. Comment se fait-il donc que de deox vers latins de la même mesure , les uns soient si nûmbi;eux , et que les autres le soient si peu ? Par exemple , dans ces vers d'Horace :

Qui fit , Macenai , at mmo , ijuaia libi lorlem Soi ratio dtderii, seaJoriebjecerit,illa

iv,Goog[c

358 tiLÉMSNTS

CoaUntia viimt, laudet diitrta tequenUt ?

pouit^uoi le nombre n'est-il pas aussi sensible a Toreille qu'il l'est dans ces vers de Virgile ?

Attnpida,U captU immafûitu ^tra Dùh, Sanguineam volvetu acitm, Bioeulii^ue mm*itu$ bturjiaa genat, et palUda tnorltjutura.

Est-k:e la differeote coiitexture des nombres et leur mélange qui en est la cause? Cela sans doute y contribue ; mais de deux vers spondaïques d'un bout à l'autre ^ l'ua a du nombre et l'autre n'en a pas. Que l'oreille compare ce vers dç Virgile ,

StiUJiirato* rupil SaOïntia peMai ,

avec ce vers d'Horace , .

Qui fit , JUœtxnat , ut nemû , tfuam nki torUm,,..

la Ibrce du rhjthme dans l*un , et sa oullité dans l'autre, ne sont-elles pas très sensibles?

Prenons de même deux yers dactjliques; celuici d'Horace , .

MiUtîa eu potior : ^uideaim f amcwritur , banr,,,.

e» ceai-<i de Virgile ,

IniU uhi clfira iUdii tonituin tuta , fiiâbut onnaf , Haud mcra , ^viUuere suit. Ferii athera ctamor.

ne sent-on pas la même di^ereoce?

Enfin prenons deux vers du même poète , et du même rbjlhnte , l'un à côté de l'autre ;

J,q,-z:-:bvG00g[c

DE LlTTÉn^TURB. K^

P^Umhie teupo, milu, nawfivytM paroKuai.,.,

le premier a'est-U pas bien plus nombufux q«« le seooad ? Deux vén , avec les marnes plea» , peuvent donc n'at»ir pas le même nombre; ei Tcdci paarq^uoi i

1' C'est ^n'il y a dafla tes lances utte pfOMàui iMtorelle, et nne prosotiie è6 coBvetition ) et ^De l'une est beaucoup plu» sensible à l'oreille ^œ l'autre. La prosodie natarelle est donnée par la qualité «les sofis^ par le mécanisme de la parole, quolquefort par l'analogîe du m*t avec l'idée, le sentiment , et snrtotit i'idiagv. Lapr(^ soJie artificielle et de ffrolaisie n'est analogve DÎ au physique ni au Moral de l'expression : ee n'ett point la sature, c'est le pur caprice de l'usage qui Ta prescrite. Mon oreille et mon ame êëtA également indécises sur le mouvement de cesmots t contra mercator : elles ne le sont pas de même sur le mouTenaent deceux-^n , Navùnjac' tantibus austris , el encore moins sur l'aftalogie des sons avec l'image Jaos «e vers de Virale ,

Tarn mulut in Uctù crépitant latit Korrùîa grando.

3° Cesl que les itsjTtbn» ëuntiâen placée, ils «e £[)rtifieat par leur contraste , par leur encbai* QOOQixt, parïeitf ùnpulaion comtoose. Att rati» d^ritj Veu-fart ebjeterit, sool deux ÎDcidentes ÏBianiinées daas les sons Gsnaait daus k pensés} c'est 1^ 1» firatdf çrose c«Bme de la fireide raj-

i.vGoog[c

360 ÉLÉMEHTS

son. ^isaces membres de phrase ^ sangumeam volvens acietn , tnaculisque tretnentes interfitsa gênas , et paUida morte fiitura , font , pour l'oreille comme pour l'ame , une atxumulalion de force qui l'ébranlé prMondément.

5'- C*esl que le nombre n'est jamais si sensible que lorsque sa cadence prosodique se trouve coincidente arec le repos ou la suspension du sens ; et en cela le rh^'thme de la prose , et celui de nos vers a un avantage marqué sur le rbjthme des vers anciens , où la ponctuation n'était presque jamais consultée. ( Voyez Césure.) Cependant il arrivait que, p^r sentiment, les poètes observaient cette correspondance; et alors le lumbre du vers devenait un nombre oratoire , c'est à dire , marqué par les repos naturels de la Toix. On peut le voir dans ces vers de Virgile :

Olli inUr mk ma^ia vi trachia totlunt

lUa grava oculm conatu attolUre , ritnUM Déficit! infixuBt ttridtt tub pectora vulniu. Ter tcie aUoUent cutiloque inaixa iwavit ; Ter mvluta toro at: ocutùijut erranliius alto Quaàvit cœlo lucem , ingemuilqiu reperta.

Qu'on oublie la parité et la continuité des nombres , et que l'on prononce ces vers, selon leur ponctuation , comme une prose libre ; elle n^aura que le défaut d'être trop nombreuse et trop b^le ; et ce secret de donner à ses vers , indépendamment de lear coDtexture métrique , le

i,vGooglc

DE LITTÉIIATDRB. ZQl

mouTement le plus analogue à l'impnlnoD au sentiment , au caractère -de la pensée du de l'image , et en même temps le mieux marqué par les suspensions et les repos clu sens ; ce secret , dis-je , que Vii^e a eu parmi les poètes latin^ Comme Gicéron parmi les prosateurs , est ce qui donne., si singulièrement , si éminemment , à ses vers , on charmeauquel l'oreille detoutes les nations est sensible, malgré l'extrême altération qu'éprouve, dans la bouche d'un Anglais, d'un Français , d'un Allemand , le nomire métrique des vers latins.

G>ncluons de là que ce n'est point en scandant les vers, mais en les prononçant, qu'on sent la puissance du nombre. Les petits élans et le^ petites pauses, qui, dans la scandaison, divisent les mesures, font une cadence factice. La • seule cadence donnée j»r la nature est celle qqi' est marquée par les repos du sens ; et les inter-' valles de ces repos, quel que soit le rhythmedu vers, seront toujours la mesure du nomire. Ainsi, pour en sentir l'ëlïèt, ce n'est ni nn ,. ni deux , ni trois pieds seulement qu'il faut entendre, c'est la phrase; et bien souvent d'un vers à l'autre on sent le nombre qui se presse , s'accélère, et s'accroît jusqu'à son repos :,maculis- . que trementes — Interfusa gênas, et paUiàa morte Jutum.

Crtte théorie du nombre que je viens . d'appliquer aux vers, est encore plus convenable àla ,

iv,Goog[c

36a fiLilIEITTS

pvoa*. Mftù une prose libre est-eUe siraeefitiblv ' de nembn f et peut~il y avoir quelque rè^e daaa l'art de l'y introduire et do l'y [daeer à propo» ? ht» Grecs furent long-temps à s'en aperce- X,eir: meis'dès que les i^teurs en eareot Dût l'essai , et qu'lsocràte , en modérant l'usage dn nambre oratoire , en eut tait seBtir la puissance . lesoratetin, Ëscbine, Démosthëne, les pbiloMpbes , Haton et Tbéophraste , les historiens , Thucydide et Xén(^oD , so aaisirent avidement de ce moyen de captiver l'oreille de celui des peuples du monde qui fut le plus soumis à rem|ùre des sens.

Chez les Bomaîos la poésie fut tardive , et plus tardive que l'éloquence , à s'emparer du pouv«ir du Jiomèra. Les vers sénairçs de Kacuvius. du Plaute , et de Térence , n'avaient pas même l'bafnwnie d'une prose variée et noM^raute. Coatioorum ieRarii, propter sânititutiàwm sermoKÙj «la 9tef>e sunt ahjeetif ut moanuwfimm vix w hi4 numéros 0I iiwrsut inteBigi possit. ( Cic. Orat. ) Et ItHsqve Lwcrèee , le premier des poètes latins qui ait donné au ver» bexamèlre de la magnifîcenee et du aomir» , publia son poème , il 7 avait loBg-temp» que Orassua et Uarc-Aotoine avaient af^is du rhéteur Carnéade le secret de eonv-, muniquer le pouvoir du nombre à l'éloquence. Gicéron , âgé alors de trente-cioq ans , posi^dait ce grand art , et l'avait déjà pratiqué^ Après y avoir eiccdlé lui'Daénae, il en donna des leçon»

^■:,iv,Goog[c

I>B LITTÉR A.TUIIB. S6S

profoodea dans ses livres de l'Orateur : J'en Tlù 4»Ltraire quelques détails.

U ne veut pas que le nombre de la prose soit celui des vws (car il parle des vers métriques , dont tons les pieds étaient prescrits); et une prose ainsi cadeocée eût paru trop artificielle. Mais comme la prose ntéme a , de sa nature , et ^ sa lenteur , et sa vitesse , et ses mouvements , et ses repos ; il demande que , sans l'assujettir , on en règle la Hiarche, soit pour la soutenir, soit poucl'accélérer , soitpour donD^au cerclequ'elle doit parcourir rétendoe qui lui convient. OnUm çuoniam tutti stabdis est, tum-voluiilis j aecesse est ejusmodi naturam oumeris contmeri. JVam

ctrcmtus iUe irtectatior Bmaero ipsofertur et

iatitur^ ffuoad perveniat adjùwm et insistât. Perspieuum esi igitur numçris adstnctam omtèonem esae dehere , earere ventiiats. ( Orat. )

Quant à l'espèce de nombiv que reçoit la jvose , .il décide, coBire le aenttmeol des rhéteurs et d^Âristote même, qu'elle les admet tous. Ego entent sentio omîtes in oratione esse qunst permixtos cot^usos^ue pedes. L'iâmbe , deos, dans lalangue latine , était le plus commun. Magnân emim partem ex iamhit nosira constai oratîo. Le , ofaorée , musà , est vicieux dans la désinence des phrases , parce qu'il tombe sur la Iwève : et Ci- CCTon préfère ]» spondée, oerupos: Habet stabi- . lem quamtieiM. et non expenem digaitaiis gn- ^um. \\ le recommande sorlout dans les incâses

iv,Goog[c

00 petites phrases coupées: paucitMem erum pe' ditm gravitalis suœ tarditàte compensât. ■ Or il est important de donner aax incises , lorsque la pensée en est retnarqoable , un nombre sensible et frappant : Nihil tant débet esse oumerosum , quam Jtoc (fuod minime apparat , et valet plurimum.

Mais si le chorée simple est tit>p léger pour les conclusions de phrases, il j devient plus grave lorsqu'il est redoublé : et Cicéron , en parlant de ce nombre , cite un exemple de ses effets dans uoe harangue de l'orateur Carbon. O Marce Druse (patrem appello) ! tu dicere sohbas sacrum esse rempiihlicam ; quicumque eam violavissent, ah omnibus esse ei pœnas persolutas. Patris dictum simiens , temerittfs fila comprobavà. Ce dtchorée comprobavit, ajoute Cicéron , fit un effet prodigieux : el cliangetz l'ordre des paroles; dites, comprobavit Jilii temeritas , ce n*est plus rien : iamnifùlest.

Ce mot temeritas est pourtant le pseon , qo'Aristole {H«fère à tous les autres /zom^n?; pour terminer la période. Mais Cicéron n'est pas de son avis; et il pense que le crélique langùidos est au moins aussi favorable. Cependant il admet les deux paeons comme très oratoires: Ja longa'e et les trois brèves pour le début de la période, desmile ', comprimite ; et les trois brèves suivies de la longue pour les repos , domuerant , sonipe^ des. Les peeons mêmes lui semblent d'autant plus convenables à l'éloquence, qu'on les rencontré

iv,Goog[c

l^rement dans les vers. Pmon mihime est aptus adversum, quo Ubentius eum tecipil oratûi. Tels sont les éléments du nombre.

Mais dans les vers il faut que le nombre soit sensible et aouteou d'un bout à l'autre. Nom versus /sque prima et medta et extrema pars àtten~ dilur; qui debilitatur, iti quacumqiie sit parle titubaium. ( De Orat. ) Au lieu que dans la prose , non -seulement le nombre n'a pas besoin d'être continu , mais il ne doit pas l'être. C'est dans les points éminents du discours , dans les incises' remarquables f^quœ incâim aut tnembratim effèruntur, ea vel aptissime cadere dehent), aux articuIatipQs des membres , aux deux extrémités de la période , qu'il doit être placé ; mais plus sensiblement encore dans les phrases correspondantes et symétriquement opposées, dans les anli thèses, dans les corrélations, dans ce qu'on appelait sfmiliter cadens ^ ou simUiter desinem.

Nec numerosa esse utpoemata, nec extra numenim, ut sermo -vulgi, esse dehet oratio. Allérvm nimîs est vinctum , utde indmtriafactiun ap~ pareat; alterum nimis dissolutuni, ut pervagatum et vulgare videatur. Sit igitur permixla et tèm~ perala oumeris , nec dissolutà, nec tota numerosa', pœone maxime, sed reliquis numeris etiam temperata... Multuni interest ut'rum numerosa sit^ an plane e numeris constet oratio. Alterum si fit, inlolerabtle -vitium est ; alterum si non fit , dissi~ pata^ et inculla, eijlnens est oratio.

966 ÉLÉMBBTa

n j aToit alors , oomme aojourd'bai , des gens qui ne croyaient point ain Jiomhre de la période, et c'est de ceux-là que Gcéron disait : Nsscat yuas haheant attres. Voyez PéniODB .

U reconnaissait cependant que le style pério-' diqae et nombtmuc avait une place plus libre et plus marquée dans les discours uniquement destinés à instruire et à plaire , dans les mmceaux de décoration , comme dans les éloges , dans les narrations , 'dans les descriptions oratoires, où l'ame n'étant attachée par aucun intérêt pres- «ant , on ne pouvait captiver l'attention que par le plaisir de l'oreille. Enfin le nombre était comme l'ame de ce que nous appelons harangues : Nam foum is est auditor, qui ruyn vereatur ne compo~ «iUB orationis insidià suafides attentetur, gratiam quoque habet oratori voluptati awium, servienti. Aussi La plus harmonieuse des oraisons de Gicé' ^n, c'est la harangue^ur Marcellus.

ftbis dans l'éloquence du bureau, cette recherche curieuse et continuelle du nombre serait fluisible à l'éloquence. Il ne doit ni en être exigus, ni trop y dominer, surtout dans les endroits pathétiques. Si enim semper utare, qaum seUœtatem affèH, tum quale sii etiam ab imperitts étgnoseitur. Detrahit praterea actions àolorem, aufert kwnanum sensum actoris , toUà Jwtditus imritatemMjîdem.^Gepeaiiat Cicëron avoue qu'il l'a rechercbé très souvent avec le plus grand soin , ~ et singulièremenl dans ses péroraisons, mais lors-

i.,Goog[c

DE IifrTâ%A.TtIRB. 56^

qD*!! s'était déjà rendu le Maître de son andîtoire , et que les esprits obsédés et captivés n'étaient plus atàea en état de prendre garde an prestige du nombre. Id nos fartasse non perfieimui, conatt • tfUiditm smpistime sumus .* ^uod plurùms hxis perémtàmes nostrœ voluisse nos atqtie wamo contendisse déclarant. Id àutem lum valet, guum à ^tti audit ab oratore jant ohsessus est ac teneiur. Non enim id agit ut msidietiw et observât ; sedjatn favet, processumque vitlt, dieentîsque vim ûdmtrarts, non inquirit quod reprekendat.

Les mêmes nombres qai étaient prescrits dans les vers grecs et latins , et qui se faisaient distinc-ïement apercevoir dans leur prose oratoire, se retrouvent dans nos vers et dans notre prose. Et qui ne reconnaît pas la mesure de deox vers fraoçab dans ces deux vers d'Horace ?

Que» tu MÂpomem itmel , *'

flitsc0ntem placido lumine vidait ?

Qfli ne reconnaît pas la mesore des ^rs latins dans ces vers de Racine?

Aux feux inanimés, dont se pareot les ùeuz , It Tend de piafanei hommages.

QependaDt, il hiot l'avouer, les mêmes minoras «ont moins marqués dans notre prosodie que dans la prosodie ancienne ; et si quelque oboae peut les décider à notiv oreille, ce sera la mnsique.

IHiii iliiniiil iiiiiiiiriiliililii. iili iiii ilJiwiimimi

adqrttul. rttunt- longne estt oawbMiiépr à.IîégmLdn itambm,- c^estt I» Jladbana dit naît ccaïqiigwiwiir, tiMMb» lôinu»» en dnfpt.db Uanéilte.

On' envie raijc- aunen»^ lentB^iI^l«niraas;. et) eee i«);(re4:6St:jlUtti, iiuds^liiffit-auiiii«-tiuid£L(f|[LoaKj[aft . pense. L'iui de» gmuU- si^muigets- de UIimsaicDi, ^<uu! le^annien», - éuâtuittr ttonÙDee le»- pkiBH»- [p>T l« vrtriiR.. îflîiis- pnwfiie mu» Les- tem^ da» ven^ iM» fondaient <lebeUB9~(iésiD^u>«>.lxiiilea-.left-iibâe^cionR-on étaient /fo/iiÀ/eziuvj- tf o'esc ia^siount la- {thl» fécaïutB de l'hacmains dsCùimnik

ffisn» notrs lonfçiuf au: oantroànt,. ou. les- tramiinaimui» du' \*erbtt sont si dé9fi^isahle»<^'sllB»- ns peovsnt ^tt même Âtat 9au&t!t»»<ltH]» uo» gn» él^lcinte,- ^''^« etmtmandaseeatif 4ffia mou- canefiMtUssinagy tpt^iU atem^tnsaaa , qpa js d^ibà^ Mss^y <fait -unas délibéraseiits.^ stu. ;. aiL slleS' as Atft4iiKmtc À 1» menetiitnie d*im. prlicipe indéctifiittble SMft le ««rW aoailiaice ;. ou. ellit» aaoL jeiwéiift ti'aeeetHB «t ncduitt» à la. biibbii» du a féf f «anuue dan» \itùRmr ^ ' dan» '\»àmù*, tvn de l'«

biM«eiiAymnn«ederaacLKihWM«étv^ caww- jT-rtiumdfmr W sueesmia ^ ft icnimû, eekk est ixirc-; ftt (fOiNifae rittvanable JéMOKr d» oiHk, daa» notre UHnfpm,. mmi ime J«» casse» de ovIieÛBdii- IÇATtce , il it'ftn e»t fa» neia» vr» qoe- le vceW cirt , à L'%ard 4ik mombnt ^ t.e que noa» aras» de

I>B LITTâKATDKB. 36g

plus ÏDgral. n fatut one adresse coDtÎQueUe pour le faire passer dans la foule des mots , et comme à l'insu de l'oreille , quatad nous vouloDS écrire en style harmonieux.

Je suppose, donc que nous eussions , comme les Latins , la liberté de l'inversion , oous ferions encore de nos verbes ce^ que nous en avons fait éo suivant l'ordre naturel ^s idées : nous les glisserions à la dérobée; et nous emploierions à former la partie ostensible et dominante du discours, les noms , les épithètes, les adverbes , qui dans notre langue sont coiUme imbus encore du aomire des langues éloquentes dont ils sont dérivés.

Quelques' exemples- feront mieux sentir cette vérité affligeante. Prenons d'abord la description de la grotte de Caljpso : « Elle était tapissée d'une jeune vigne qui éteudait également seslH»ncbes souples de tous côtés. Les doux zéphirs . conservaient en ce lieu , malgré les ardeurs du soleil., une délicieuse fraîebeur. Des fontaines coulant avec un doux mormure sur des prés semés li'amaranlhes et de violettes , formaient en divers lieux des bains aussi purs et aussi clairs que le cristal. JULtle fleurs naissantes émaillaient les tapis verts dont lagrotte était environnée, etc."

On voit que dans ces phrases non-seulement ce n'est pas le verbe ^ui fait ,1e nombre , mais qu'il ne l'eût pas fait, quand même noire usage eât permis de le b-ansposer ; et la même chose

ÉUm. 4* Unir. m. 24

iv,Goog[c

570 KLÉHlINTa

•stévideDte dans réloqueace de MassiUon «t île Bossuet , comme àaai k poésie de Féoélon. . Au contraire, .jetons les yeax surks endroit»

les plus nombreux de l'ancienne . éio<|uente « et nous reconoaUrons tfoe le verbe est le plus sou- Tcnt la pause et l'appui de la voïk, soit daoi les tuspensiooa , soit dans les désiuences.

£go te, sitfuéi gratter âcciderit , e^ t* , in» ^uam, Flacoe , prodidero t mea Jeueiara Hh, , meajides, inea promissa , ifutimle, si rempubiiaatn ooaS«'vareniUS , omnàun bononuii jertg- Stdio, .ifuoad tiveres, n»n hieth munittim., soi etmnt omalum fon pollicel>ar.

Huic , huic misefo piiero , vestro ac Ubeeoritm vestforum suppliciy judicets, ItocfudiciOfVi-' vendipnieoepta dabilis... Qui etiam me iatutitur, me vuitu appellat, mesm ^uodanmiodo fieni fident implorât ; eii; repetit eam ^uam etgo p^rî stat ijiiondam , pro soluté pairies , spepooderim d^rulkitetn.M.imv&oixàfaBèiIicBfJa(iliees, miserernihi foftissiiiii patris , mifiereoiini filii : :riOfHe/t elan'ssmtum et fhrtissimum wùlgeneris, uel ve~ tastatis j vd hommis caaSa, ne^atélûnt» eesetvaie, (ProFlacco.)

On Toit par ce» exemples avec quel «rt Cicéron plaçait le verbe , selmi qu'il avait plus ou nx>in5 de rapidité ou de lenteur : «popMider'ini M-fRtïdAsm y rvipubiicœ resœ^ate. £t ce misoremini déchirant, qui Iv rendm. jamais dans notre langue? Telle était la magie de ctftterprase ini-

iv,Goog[c

DE LITT.ÉKATUItE. 3^1

mitable ^ et m l'on ne veut -pis m'en croire, qu'on écoute Cicénoa luiriiiiêiae , parlaot de l'art qu'il j emplojait. Si , dans cette phrase , dît-il, Èfetjue me divttùe movent , quibus ùmnes Africafias et Ctxlioi muiti ventUitii mercatoresrfue superanmt, i'aTais mis , par exemple , multi superarunt rmreatoivs venaiUiUfue ; tout était perdu , perièrit tota res. Il n'aurait pourtant &it que déplacer Iç verbe. De même» ajoute-t-îl, dans cdlle-ci, Neijue veslU f aut cœlatum. aurwn et argentum me movet, <fuo nostros -veteres MarceUoa Maximostfue multi eunucki « Syria ^gfptoqœ viceruiU ; si j'avais dit ri'eeruKt ewtuckie Sjna M^fptoquBi voyez combien un léger déplacement des mots aurait réduit à rien et rexpressioh et la pensée , quoiqu'il n'y eût pas lin seul root de changié. Videtne ut , ordine verhonmt ptadwn commutaio, iisdetn verbis, staate sententia, ad rùhiium omitia recidant , quum sint ece aptis disxoluta^ À.U contraire il cite un endroit d'une hiO'angDe de Gracchus , où rtM-ateur a négligé le nombre : Àbe»se non potest, tfum ejusdem horainia sU pro^ bos improèare, qui improbos proiet. Combien bt phrase n'eât-elle pas été mieux cooetruite , obserye-t-il , si Gracchue avait dit : qian e/usdsm hominà iit qui improbos probet , probos impr-O' bare ? , \ " ,

On a reproché à Gcéron l'usage trop fréquent de Vesae videatur. Mais on vient de voir qoe sans videatUff il savait clore ses périodes; et

iv,Goog[c

3^3 âLÉMBSTS

que non-seul^neot il variait les mots , mais qu'il variait aussi avec le plus grand soin le nomim Ae ses désinences.

Je terminerai cet article par les préceptes généraux qu'il nous donne à l'égard du nombre f dans le livre de Oratore , eu faisant parler l'orateur Crassos ; et de ces préceptes chacun s'appli- . quera ce qu'en peut comporter sa langue.

EJftciendum est iliud modo vohis, ne fluat oratài , ne vagetur , ne insistât interius , ne excurrat iiongius. Neque semper utendwn est pet^tuitate... ied sœpe carpenda membris minutioril/us oraiio estj qiue tamen ipsa membra sunt nunieris 'vin~, eienda.

Netfue -vos pcBon aut fierons Oie conturbet. Ipsi occftriienl orationi : ipsi, inquam, se afférent, et respondebunt non -vocati. Consuetudo modo iUa tit.\seribendi atque dicendi, ut sententiœ verbis pmaniur eonanque veriorum junctio nascatur a proceris. numeris ac liberis, maxime heroo , et peBone priore aut cretico ; sed vane , distincteque considal. Notatur enim maxime similitudo in oonquiescendo : et si primi ;, et postremi illi pedes.sunthacratione servati, medii possunt latere; modo ne circuitus ipse verbonan sit aut brevior quam.aures expectent , aut hngior quant vires atque anima patiatur.

Clausulas autem diiigentius ■ etiam servandas esse arbilor qUam superiora : quod in ftis maxime perfeciio atque absoùttio judicatur. Nom versus

J,q,-z:-zbvG00g[c

CB LITTÉRATUBB. S/S

œque prima et média et extrenia pars attenditur j qui dehilitatur, in quacumgue sit parte tituhatum. In oralione autem, prima pauci cemuntj postrema, plerique .* quce, quoniam apparent et mlelliguntur; 'varianda sunt, ne aut aaimorum Judiciis repudientur aut aurium satietate. ( De OpaUl.5.)

■ Telle fut la théorie de celui dés hommes qui , dans sa langue, a donné le plus d'harmonie à la prose.

Le plus souvent je me dispense , ou plutôt je m'abstiens de le traduire , pour trois raisons : 1* parce que, même en fait de goût, ce qui a force de loi doit être cité à la lettre; 3* prce que j'ai de la répugnance à priver le lecteur des charmes d'une langue qui m'eocbante môiméme; 5' parce que je ne suppose pas que ceux à qui l'étude de l'éloquence peut être nécessaire, ignorant la langue de Gicéron. Les traductions n'ont déjà fait que trop de lecteurs paresseux.

;v,Goog[c

Ode, Lorsque, en Italie, on entend Un habile improvisateur préluder sur le clavecin , se laisser d'abord remlieF les fibres fi»r les vibrations htip~ moniques , et quand tons lès organes du senti' K)eQt et de la pensée sont.en ntouvemeot, chanter des vers faits impromptu sur un sujet donné , «'animer en chantant, accélérer liti-mémele mouvement de l'air sur lequel il .composa, et produire alors des idées , des images , des sentiments, quelquefois même d'assez longs traits de poésie ^ d'éloquence , dont il sorait incapable dans un travitil plus réfléchi , tomber enfin dsns un épuisemeQt pareil à celui 4» 1» 'Pjtbontsse ; on re> oonniiit rinspiratioQ «t l'enthousiasme des anciens poètes, et l'on est en même temps saisi d'étonnement et de pilié : d'étonnement, de voir réaliser ce délire divin qu'où croyait fabuleux; et de pitié, de voir ce grand effort de la nature employé a un jeu futile, dont tout le succès , pour l'improvisateur, est d'avoir amusé quelques auditeurs curieux, sans que des peintures, des sentiments , des beaux vers même qui lui sont écbappés , il reste plus de trace que des sons de

iv,Goog[c

DE )LITTfta\TUHE. 37^

C'était ainsi sans duute que s'ajniniaiant les . poètefr lyricpies ' anciens ; mais 'l^jr verve était^" piaf dignement, plus ntileinfent employée : ils De s'exposaient pas au caprice de l'impromptu , ni au défi d'un sujet stérile, ingrat, ou frivole; ils ntéditaient' I^irs chants-, ils » donnaient euxinêtnes des sujets graves et sublimes : ce n'était pas un cercle de curieux oisits qui excitait leur eutboasiasme , c'étak une année au milieu «Je laqueUe, au son des trompettes guerrièFës,' Us chantaient la valeur, l'amour de là pairiei les charmes delà liberté ^'les présa^ de<U victcnt-e, ou rbonnenr de moerir les armes à la main; c'était un peirple ■ au milieu duquel il« -cilébr*Teot la majesté deis Lois, filles du Ciel , et l'empire de la verUi; c'étaient des jenx funèbres ^ ok, devaat on tombeau chaTgé de -tro^ pbén» et de lauriers, ib reconsmàodaieflt^à^l'a'' veoirla mémoired'un homme vaillante juste', qui avait vécu etqui était mort pour<soiiipaj8; c'étaient des festins, oit., asois à côtédef rois, ils chantaient tes hévos-^ et donnaient l ces Pote la généFCuse «mie d'être 'cétébit« à^leur tmir par UD chantre aussi élocfoeat ; c'était un 4eimj^ , <où ce-t^Qlre sacré semblait inspiré par lesdieix . dont il exaltait les bieniaits, dont il iaètit adover la. puissance. • ■'■

La. pins juste idée, on un xrtot, icpie l\)ti pwsse avoir d'un poète Ijrique ancien, dans le ^enre i^evé de Vode , ' est ceU* d'un Tftptoem: enthiou-

$J& ÉLÉMBItTS

viaste qni accourait , la lyre à la main , on dans le moment d'une sédition , pour calmer les esprits j ou dans le momenl d'un désastre , d'une calamité publique , pour rend^ l'espérance et le courage aux peuples ; ou dans le ntoment d'un succès^lorieox, pour en consacrer la mémoire; ou dans une solennité, pour en rehausser la splendeur; ou dans dès jeux, pour exciter l'émulation des combattants par les cbaots promis au vainqueur, et qu'ils préféraient tous au prix de la victoire. Telle fut l'ode cliez les Grecs. Qn a vu , dans Toriicle LYRIQUE , combien elle a d^énéré chez les Hojnains et chez les nations modernes.

.L'ode française n'est plus qu'un poème de fantaisie , sans autre intention que de traiter en vecs plus élevés, plus animés, pins vifs en couleur, plus véhéments , et plus rapides, un sujet qu'on choisit soi-même ou qui quelquefois .est donné. Oo sent combien doit' être rare un véritable enthousiasme dans Ifi situation tranquille d'un poète qui, de propos délibéré, se dit à lui-même, faisons une ode, itnitons le délire, et ayons l'air d'un homme inspiré. Qu«h qu'il en soit, voyons quelle est la nature de ce poème.

L'otk était l'hjmne , le cantique , et la cbaoson des anciens : elle embrasse tous les genres , depuis le sublime jusqu'au familier noble : c'est le sujet qui lui donne le ton , et son caru:tèiFc est pris dans la nature.

II est natnrel à l'homme de chanter : voilà le

Jn,-z^-bvGoO<iJc

DE LlTTfiRATU HE. 'Zjj

genre de Vode établi. Quand , comment, et d'où lui vient cette envie de, chanter? voilàce tfui caractérise Vodé.

Le chant nous est inspiré par la nature oii dans l'enthousiasme de l'admiratioD , ou daus le délire de la joie^ ou dans l'ivresse de l'amour, ou dans la douce rêverie d'une ame qui s'abandonne aux senlimenis qu'excite en elle l'émotion légère des sens.

Ainsi, quels que soient le sujet et le ton de oe poème , le principe en est invariable : toutes les règles en sont prises dans la situation de celui qui chante, et dans la nature même du chant. H est donc bien aisé de disting'uer quels sont les sujets qui conviennent essenliellemeot à Vode. Tout ce qui agite l'ame et l'élève au-dessus d'ellemême , tout ce qui l'émeut voluptueusement, tout ce qui la plonge dans une douce langueur, dans une tendre mélancolie : les songes inléressants dont l'imagination l'occupe; les tableaux variés qu'elle lui retrace , en un.mot, tous les sentiments qu'elle aime à recevoir et qu'elle se fiait à répondre , sont favorables à ce poème.

On chante pour charmer ses ennuis , comme pour exhaler sa joie; et quoique dans une douleur profonde il semble qu'on ait ptus de réfMigoance que d'inclination pour le chant, c'est quelquefois un soulagement que se donne la nature. Orphée se consolait , dit-on -, en exprimant ses regrets sur sa Ijre,:

bCgoglc:

SyB â^ é M a R T s

n,JiiMêmnJU*,taiiloin tlUfmteeum, 7« viûemte die , tt dttttUnt', campât-

(Georg. tï.)

- Achille, oisif danasa colètv, cfamnait, en dmnlant «Or sa Ijrre , l 'inqaiétude de son ame iodîgoée , et la pénible violence de ses resseotiiueiits : c'est une jdesbdles£ctions d'Homère.

La sa^^esâe , la vertu même, n'a pas dédaigné le secours de la Ijre : elle a plié ses leooos auac règles da nombne et de la cadence ; elle e- m^me permis à In roix d'j mêler l'artifice du chant, mU pour le» graver pins avant dans nos anies, spit pour «n tempérer la ligneor par le cbantte des accords. &oit pour exercer sur les hommes le double empire de l'éloquence et de l'harmonie, de la raigoD et dii sentiment. Ainsi le genre de l'ode s'est étendu, élevé, ennobli j mais on voit que le principe en est toujoars et partont leiD^ate :.pour chanter il faut être ému. Il s'ensuit que Vode est dramatique, c*e8t-à*dire que •es personnages soat en action. Le poète «néftie e»t acteOT flâos l'ode; et s'il n'est pas sifecté des sentiments qu'il exprime, l'ode sera-frotBe et 'Sans ame i eUe n'est pas tonjours paiement passionnée ; mais elle n'est jamais , comme l'é* po|iée, le récit d'un simple témoin. Dans Âua- Crëou j'oublie le poète ; je ne vois qve l'homme voluptueux. De même, si l'o^ s'élève au ton sublime de l'inspiratioD , je veux croire entendre un homme inspiré; si eUe fait l'éloge de )a-

iv,Goog[c

DE LITTÉRiTOBB. SyQ

vertu , ou si elle eo déleod la cause , ce doit être avec l'éloquence d'un zèle ardeat et généreux. Il ea est des tfd>Ieaux que l'ode peint comme des sentiments qu'elle exprime; le poète en ' doit être affecté, comme il vent m'en affecter moi-même. La Motte a connu toutes les règles de l'ode, excepté celle-ci : de là vient qu'il a mis dans les siennes tant d'esprit et si peu de chaleur: c'est dfî tous les poètes lyriques celui qui annonce le plus d'enthousiasme , et qui en a le moins. Le sentiment et le génie ont des mouvements qui ne s'imitent pas.

Boileau a dit , en parlant de l'o^^ :

Son stjle impétueux aouvent marche au basanl ; Ch^ elle un beau (UsoKlTa est an eâet.de l'irl.

On ne saurait croire combien ces deux vers, mal entendus > ont fait faire d'extravagances. On s'est persuadéque Vode appelée pàidarùj/ue oede* vait aller qu'en bondissant : de là tous ces mouvements qui ne sont qu'au bout de la plume , et ces formules de transports : Qu' entends -je .' Où suisje? Que vois^/e ? qui ne se terminenlà rien.

Qu'HtMrace, dans une chaoson à boire, &$ dise inspiré par le dieu dn vin et de la vérité pour chantM' les louants d'AuguetC', c'est une flattrrie ingénieuse , d^uisée sous l'air de l'ivvesseï la période est couple., lé monvement esl rapide', le feu soutenu , et rillnsion complète.' Mais à 6e ddiut :

Qiw H— , BmedK , rapii ,• ou

comparez celui de l'ode , sur la prise de Namnr :

Quelle docte et uinte ÎTresse Anjourd'hai ne £ùt 1> loi ?

' Cette docte et sainte ivresse n'est point le laoga^, d'un bomme enivré. Supposé même cnie le style «n fût aussi véhément, aussi naturel que dans la version latine :

Quû mtjimtr «àiiwm mpii ïmpount ?

Ce début serait déplacé: ce n'est point là le premier mouTement d'un poète qui a devant les jeux l'image sanglante d'un siège.

Celui des modernes qui a le. mieux pris le ton de Vode, surtout lorsque David le lui a ^donné, Rous.seau, dans Vode à M. du Luc, commence par se comparer au ministre d'Apollon , possédé du dieb qui l'inspire :

CC' a'cft plus un mortel , c'est Apollon luî-mtiDe Qui pule par m> Toii.

Ce ^i^ut me semble bien haut, pour un poème dont le style finit par être l'expirassion douce et touchante du sentiment le plus tempéré.

Pindare, en un sujet pareil, a pris un ton beaucoup pins humble- « Je voudrais voir revivre Chiron , ce centaure ami des hommes , qui nourrit Esculape et qui l'instruisit dans l'art di-

DE LITXâRATUKE. ' 58i

vin de guérir-nos maux Ah! s'il habitait encore sa caverne , si mes chants pouvaient l'attendrir , j'irais moi-même l'engager à prendre soin des héros , et j'apporterais , à celui qui tient sous ses lois les campagnes de l'Etna et les bords de l'Aréthuse, deux présents qui lui seraient chers, la santé plus précieuse que l'or, et une hymne sur son triomphe. ».

Bieii de plus imposant , de plus majestueux que ce début prophétique du poète français que ' je viens de citer.

Qu'aux iccents de ma voix la terre se Hreille : Rois, so;ex ittentir^; pcaples , prètei l'oreille ; Que l'univera se taUe et m'évoule parler. Mes phants vont seconder ]r9 accords de ma Ijret L'psprit saiat ne pénètre , il m'dchauBê , il n'inspire Les grandes vétilës que je vais révéler.

Mais quelles sont ces vérités inouies? « Que vainement l'homme se fonde sur ses grandeurs et sur ses richesses , que nous sommes tous mortels , .et que Dieu nous jugera tous. » Voilà le précis de cette ode.

Hoi'ace débute comme Rousseau, dans les leçons qu'il donne à la jeunesse .romaine , sur l'inégalité apparente et sur l'égalité réelle entre le» hommes :

Cavmina non pi-iat

Audita , JHutarum lacti'dos ,

firginiiia putritqua canto.

Maû> voyez comnré il se soutient. C'est peu de

583 ÉLâHBHTS

cette véiitë que Rousseau a développée:

Sortiiur vmgne* it ùmm,

Horace oppose les terreurs de la tjrraarùe , las inquiéludea àe l'avarice, les dé^;Dàts> les sombres ennuis fie la làstueuae opulence, au repos, au doux sommeil de l'humble médiocrité. C'est de là qu'est prise cette grande maxime qui passe encore de bouche en bouche ,

Regum tiaundorum l'n propriai gitga , Rege* in iptot imperùao ut Jovit ,

Clari giy tao triampho^

CuncUt m

et ce tableau si vrai , si terrible delà condition dés tyrans ;

DiêlritUu tiuii cui tupar impia Ctrvict pmdet , non àcuUt éaptt

Dulcem daborabunt taparem ,

Noft avium cj'Aaraqm cantia Somnum ndactnu

et celui que Boileau a si heureusement rendu , quoique dans un genre moins noble :

StdtimaretmiiuB ■ Scandunl eodtm quo timiinia , neaue

Decedit irrata trirvmi, et Pos£ equium ttdtt «Ira cura.

Si ces vérités ne sont pas nouvelles , au moin.'f sont-elles présentées avec une force înouiej et

iv,G,oog[c

DE UITTâRATURB. S8S

cepeiuUat l'on reproche au poète le ton imposant qu'il a pris : taqt il est vrai qu'il faut avoir de grandes leçons à donner an monde, pour être eu droit de demander silence.

La Motte prétend .que ce défaut , condamné dans un poème épique , '

' Je cfaante le vainqueur des vainqueurs de h terre ,

serait placé daus une ode. Oui , s'il était soutenu. « Cependant, dit-il, dans l'épppée comme dans Vode^ le poêle se donne pour iuspiré » ; et de là il conclut que le sljle de l'ode est le même que celui de IMpopée. Cette équiroque est de con* séquence ; mais il est facile de la lever. Dans l'épopée , on «uppose le poète inspiré , au lieu qu'on le croit possédédans Vode.

Muse , dis-moi ia colère d'Achille.

Là muse raconte, et le poète écrit : voilà l'iiispiration tranquille.

Est-ce l'esprit divin qui s'empare de moi ? Cest lui-mfiine.

Voilà t'inspiralLon prophétique. Mais il faut bien se consulter avant de prendre un si rapide essor : par exemple , il ne convient pas à celui qui va décrire un cabinet de médailles ; et après avoir dit , comme La MoUe ,

Docte fiueur , dÎTme ivresse , En qnehlieox ta'asi-tn baBsiwrtiï ï

LGooglc

l'oD ne doit pas tomber dans de froides ré- Sexions sur l'incertitude et l'obscurité des inscriptioDS et des emblèmes.

Le haut ton séduit les jeunes gens , parce qu'il marque l'enthousiasme : mais le difficile est de le sontenÏTi et'plusl'eraor est jH-ésomptueux, plus la chute sera risible.

L'air du délire est encore un ridicule que les poètes se donnent , faute d'avoir réfléchi sur la nature de Vode. Il est vrai qu'elle a le choix entre toutes les progressions naturelles des senlimeaU et des iaées , avec la liberté de franchi^ lés intervalles que la réflexion peut remplir: mais cette liberté a des bornes ; et celui qui prend un délire insensé pour l'enthousiasme , ne le connaît pas. >

L'enthousiasme est, comme je l'ai dit, la pleine illusion où se plonge l'ame du poète. Silasituatioïk^st violente , l'enthousiasme est passionné : si la situation est voluptueuse , c'est un sentiment doux et calme, fojes Enthousiasme.

Ainsi , dansl'ofii?, l'ame s'abandonne ou à l'imagination, ou au sentiment. Mais la marche du sentiment est donnée par la nature ; et si l'imagiualion est plus libre , c'est un nouveau motif pour lui laisser un guide qui l'éclairé dans ses écarts.

On ne doit jamais écrire sans dessein ; et ce dessein doit être bien conçu avant que l'on prenne ta ptimie , afin que la réflexion ue vieune

DE LITTBK&XtJBB. 389

pas ralentir la choeur du génie. Enteoctez un musicien -habile préluder, sur des touches harmonieuses: il semble voltiger en liberté d'un mode à l'autre, mais il. ne sort point dq cercle étroit qui lui est prescrit par la nature : l'art se cache, mais il le conduit ; . et dans ce désordre tout est régulier. Rien ne ressemble mieux à la marche de l'ode. Gravinaen donne, une idée encore plus grande, en. parlant de Pindare , dont il semble avoir pris le style pour le louer plus magnifiquement. « Pindare , dit-il , pousse son vaisseau sur le sein de la nier : il déploie toutes les voiles , il affronte la tempête et les écueils: les flols se soulèvent et sont prêts à l'angloutir; déjà il a disparu à la vue du spectateur, lorsque tout à coup il s'élance du milieu des eaux , et arrive heureusement au rivage. ».

' Cette allégorie , en déguisant le défaut essentiel de Pindare , ne laisse pas de caractériser l'o^fc, dçot l'artifice consiste à cacher une marche régulière sous l'air de l'^arement, comme l'artifice de l'apologue consiste à cacher un dessein rempli de sagesse, sous l'air de la naïveté. Mais ces idées , vagues dans les préceptes, sont plus sensibles dans les exemples. Étudions l'art du poète dans ces belles odes d'Horace : Justum et lenacem , etc. Descende cœlo , etc. Cœlo tonanlentj etc..

Dans l'une , Horace voulait combattre le de^ sein proposé de relever les.mnrs de Troie, et

EUm. de lÀtmr. III. 1%

3,q,zMbvGoogle

3M ÉLfikBNTS

d'f trtosftrer le^i^de l'cmpii*. Voyeiletoor <\n*H A pris, n comiQience par looer la constance dans te bien» Cest par là, dit-il, que PoUux , Henmle , Romulas Itii-méme s'est élevé ab nngàes di&ttx. Mais quand il fallut j admettre le fondateur de Rome , Jutiod parla dans le conseil des immortels, et dit qu'elle voulait bien. oublier que Romulus fût le sang des Troyens , et conseutir à voir dans leurs neveux les vainqueurs et les maîtres du monde , pourvu que Troie me sortît jamais^e ses ruines , et que Rome en Oit séparée par l'immensité des mers. Cette ode est, pour la sagesse du dessein , un modèle peut-être. unique ; "mais ce qu'elle a de prodigieux, 2'est qu'à mesure que le poète approche" de son but , A semble s'en être écarté , et qu'il a rempli son objet Icttsqu'on le croit tout à fait é^ré.

Dans l'autre, il vfeut faire sentir à Auguste l'obligation ^u'îl a aux muses, non-seulement d'avoir embelli son repos , mais de loi avoir appris à-bienusei* de sa fortune et de sa pnissauce, iïien n'était plus délicat , plus difficile à ■ manier. <^ue fait le poète? D'abord il s'annonce comme le protégé des muses. Elles ont pris soin de sa vie dès ïe berceau ; elles l'ont sauvé de tous les périls ; il est sous la garde de ces divinités tutélaires ; et en actions de grâces , il chante lews lotiEfnges. Dès-tors il loi est permis de leur RTtribuer tout iè bien qu'il imagine , et en par-

iv,Goog[c

&B L(TTÉltA.TDH E, 387

tiCiUieT la gloire de présider aux conseils d'Auguste , de lui inspirer la douceur , la géaérosîté , b clémeoce :

fot lau eonsUium M daîù ^ et data

Mais, de J>eur que la vanité de son héros n'eu soit blessée, il ajoute qu'elles n'ont pa^ été moins utiles à Jupiter lui-même dans la guerre contre les Titans; et sous le nom de Jupiter et des divinilés célestes qui président aux arts et aux lettres , il représente Auguste environoé d'hommes sages , humains , pacifiques , qui modèrent dans ses n^ains l'usage de la force y de la force , dit le poète, l'instigatrice de tous' les forfaits,

Firt* omne nejki anima moveaui.

Dans la troisième , venl-il louer les triomphes d'Auguste et l'influence de son génie sur la discii^ue dçs armées romaines , il iàît voir le sol- ' dat fidèle , vaillant , inviûcible sous ses dra- - peaux ; il le fait voir , sous Crassus , lâche déserteur de sa patrie et de ses dieux , s'alliant avec les Parthes, et servant sous leurs étendards; Il va j^us loin , il remonte aux beaux jours de la république ; et dans un discours plein d'héroïsme, qu'il mtt dans la bouche de Régulus, il repré^ sente les anciens Romains posant les armes et recevant des chaînes de la main 6eA Cei^thaginois , eu opposition avec les Romains du temps

bGvjogle

.388 . ■ ÉLÉMBHTlt

d'An^ste , rainqueurs des Partbes , et qui vont , diHl, subjugaer les Bretons.

Cet art de flatter est comme imperceptible : le poète n'a pas même l'air de . s'apercevoir dû parallèle qu'il présente. On te |H«ndrait pour un homme qui s'abandonne à son imagination, et qui oublie les triomphes présents , pour s'occuper des malheurs passés. Tel est le prestige de Vode.

-C'«tt là ^u'un beau désordre eit an effet de l'art.

En réfléchissant sur ces exemples, on voit que l'imagination , qiii semble égarer le poète-, pouvait prendre milles autres routes , au lien que dans Vode , où le sentiment domine, la liberté du génie est réglée par les lois que la nature a prescrites aux mouvemenls du cœur humain.

L'aœe a son tact comme l'oreille ; elle a sa méthode comme la raison : or chaque son a un générateur ; chaque conséqnence , un principe : de même chaque mouvemeirt dé l'ame a une force qui le produit , une impression qui le détermine. Le désordre de l'ode pathétique ne consiste donc pas dans le renversement de cette succession , ni dans l'interruption totale de la. chaîne , mais dans le choix decelle des progrèssions naturelles qui est la moins familière , la |dus inattendue, et-, s'il se peut, en même ten)[)S la plus favorable à la poésie : j'en vais donner un exemple pris du même poète latin.

iv,Goog[c

VirgUe s'embarque pour Athènes. Horace lait des voiux pour son ami , et recommande à tous les dieux favorables aux matelots ce navire où il a déposé la plus chère moitié de lui-même^ Mais tout à coup le voyant en hict , il se peint les dangers qu'il court , et sa frayeur les exagère. Il ne peut concevoir l'audace de celui qui le premier os& s'abandonner , sur un fragile bois, À cet élément orageux et perfide. ï^es/ dieux avaient séparé les divers climats de la terre par le profond abime des mers: l'impiété- des hommes a franchi cet obstacle;, et voilà emnme leur audace ose enfreindre toutes les lois. Que peut-il y' avoir de sacré pour eux ? Ils ont dérobé le feu du ciel ; et de là ce déluge de maux qui eut inondé la terre et précipité les pas de la morl. N'a-t^o pas vu Dédale traverser les airs , Hercule .forcer les demeures sonabres^ il n'est rien de trop pénible, de trop périlleux pour les hommes. Dans notre folie , nous attaquons le Gel , et nos crimes ne permettent pas à Jupiter de pos«" uo moment la foudre.

Quelle est la cause de cette indignation? Ledanger qui menace les jours de Virgile :. cette firayenr, ce tendre intérêt qui occupe l'amedu. poète , est comme le ton fondalïiental de toutes les modulations de cette ode , à mon gré le chefd'œuvre d'Horace dans le genre passionné, qui est le pi^mier de tous les genres.

J'ai dit que la situation du poète el la nature

iv,Goog[c

590 lÎLiifBnTS

de 9on sujet détemiiaent le ton de Yode. Or sa situatioo peut être, ou celle d'ao homme inséré qui se livre à l'impulsioa d'une cause sur^ Datuï«lle, velox mente nova) ou celle d'un homme que l'imagination ou le sentiment do' mine , et qui se livre à leurs mouvcmeots. Dans le pretnier cas , il doit soutenir le merveilleux de rinsjHration par la hardiesse des images, et la sublimité des pensées: ml mortale hquar. On en voit des modèles divios dans les prophètes: tel est le cantique de Moïse , que le sage RoUin a cité; tels sont quelques-uns des psaumes de David , que Rousseau a paraphrasés avec beaucoup d'harmonie et de pompe ; telle est la {nvphétie de Joad dans VÂthalie de l'illustre Ba- . cine , le plus beau morceau de poésie Ijrique qui soit sorti de la main des hommes , et auqael il ne m^que , pour être une ode parfaite , que la rondeur des périodes dans la contexture des vers:

Mail d'où vient qde mon cenr Oëmil d'un «ûat «ffim f

Ellt-c« l'esprit divin qni s'empare de moi?

C'est lui-mime: ilm'&hauffc, il parle, mes jeux t'oarrent;

Et les siècles obscarg àe^anl moi se d^^couvteat.

LëvitM , de Tos sons ptttex-moi les aceoids ,

Et de sas moorcBMnts seeondeA Us toanipwti.

QeoK , écoutez ma rois; terre, prête riureille. He dis plas, 6 Jttxki, que ton Seigneur sommeille, ïëclieun, difparaisseï , le Seigneur Mréreille. Comment en un pkwb vil l'n ft )^»t-il cha&ft f

bGooglt'

DE LlTTÊItATUHB. Sgi

Quel cit d*ai le lien *aint ce pvntife ifçt^ f Pleure , lëmsalem , pleure , cité per&de , Det prophète! dÏTiiu mal heureuse homicide. ' De son anonr pbnr toi toa (tieu s'est dépooHU ; ' . Tcv eDCCns à ses yens Mt a> «aciaiu amilU.

Où nenei-Toiis cet enfanta et qes feionie* ^ Le Seigneur n ddtiuit la rcîue des cit^s : Ses prttres sont captifs, ses rois soat rejetas ; Bien ne «ut plus qa'so Tienne • ses «^ennieës.. '

Tcm^ , mTenertoi ; cUrea , {etea dei tuiniM.

Jjiiufalem, objet de nud^w^t Quelle main en ce joui t'a rari tws tes charmei f Qui changera mes jeux en deux sources ie larsiAf , Pour pleurer len malheur ?

Qnelta JJrualem novrelle .$wrt dn foBd du dàert brillante i» d^rtà > , , £t porte sur le front une marque immortelle ? . .

Peuples de la terre, chantez:

Jénualem reotlt pUu charmante et plu* Wle-

D'où lui viennent de tons cAtéi Ces enfants qu'en son sein elle n'a point p<»té*7 {jÉre , Xéntsalei* , Im la tftic aUière ; Hegarde tous ces rois de ta gloire étpnnés : Les rois des nations , devant toi prosternés ,

De tes pieds haisent la poussière ; Les peuples à l'envi marchent i ta lumière. Haureux qui, poar Son , d'une aaints iwvcw'

Sentira son ama emhrM^ç I .

. Qeux , rëp«Ddcz votrf rqsée, Et que la terre «nfante son Sauveur.

Dans ceti^ io^piratioa , l'prdre des idées «st le même qu^ dansée simple rédt : c'est I4 chalçuï, la véhémence , l'éléTation , le pathétique . en un

iv,Goog[c

Sga àL^MENTs

mot, c'est le mouvemeot de ramé da prophète, qui rend comme naturelle, daqs l'enthousiasme deJoad, la rapidité des passages; et voilà, dans »on essor le plus hardi, Je plus sublime, le seul ^rement qui soit permis à Vode.

 plus forte raison, dans l'enthousiasme purement poétique, le délire du sentiment et de l'imagination doit-il cacher, comme je. l'ai dit, un dessein régulier et «âge , où l'unité se con~ cilié avec la grandeur et la variété. C'est peu de la plénitude, de l'abondance, et de l'impétuosité qu'Horace attribue à Piodare, lorsqu'il le compare à un fleuve qui tombe des montagnes, et qui, enflé par les pluKS^ traverse de ri^es campagnes :

il faut, s'il m'est permis de suivre l'image-, queles torrents qui viennent grossir le fleuve se perdent dans son sein; au lieu que dans la plupart des odes qui nous restent.de Pindare, ses sujets. sont de bibles ruisseaux qui se perdent dans de grands fleuves. Pindare, il est vrai, mêle à ses récits de grandes idées et de belles iiâages ; c'est d'ailleurs un modèle dans l'art de raconter . et de peindre en touches rapides. Mais pour lie dessein de ses odes , il a beau dire qu'il rassemble , une multitude de choses, afln de prévenir le dégoâtde i'iuiiformité ; il néglige trop ['unité

iv,Goog[c

DE' LlTTÉIi A TBRK. SqS

etrenserablé i lui-même il ne sait qtetqaeituis comment revenir à son héros, et il l'avoue de bonne foi. Il est facile sans donte de l'excuser . par les circonstances ; mais si la nécessité d'enrichir des sujets stériles et. toujours les mêmes, par des épisodes intéressants et variés , si la gêne oà devait être son génie dans ces poèmes de commande, si les beautés qui résultent de ses écarts , sufEsentà son apologie , au moins n'autwisent-elles personne à l'imiter : c'est ce que j'ai voulu faire entendre.

Du reste , ceux qui ne connaissent Pindare que par tradition, s'imaginent qu'il est sans cesse dans le transport ; et rien ne lui ressemble moins : son stjle n'est presque jamais passionné. H ^ a lieu de croire que , dans, celles de ses poésies où son génie était en liberté, il avait plus de véhémence ; mais dans ce que nous . avons de lui , c'est de tous les poètes lyriques le plus tranquille et le plus égal. Quant à ce qu'il devait être en chantant les héros et les dieux , lorsqu'un sujet snblime et fécond Ini donnait lieu d'exercer son génie, le précis d'une de sesot^ïs en va donner nneidée : c'est la première des Pytfaiques, adressée à Hiéron, tjran de Syracuse, vainqueur dans la course des chars.

« Lyre d'Apollon; dit le poète, c'est toi qui donnes le signal de la joie, c'est toi qui préludes au concert des Muses. Dès que tes sous se font entendre, la foudre s'éteint j l'^gles'endoHstfas

iv,Goog[c

le «ceptntde Jupiter; ses ailes npi<leaft'abiâsseDt des deux côtés , relftcbées par le senineil i aoe «wnbro vapeuu? se répand sur le bec recourbé du roi des oiseaux V et appesantit seapaupis^s;, son dos s'élève et son f^umage s'enie au doux frémissement qu'excitent en lui tes accords. Mars , Viaa- |dacable Blars , laisse tomber sa lauœ , et livre son cœur à la volupté ■ Les dieux mêmes sont sensibles au charme des vers inspirés par le sa^ Apollon , et émanés du sein piofond des Muses. Mais ceux que Jupiter n'aime pas , ne peuvent couiFrir ces chants divios. Tel est ce géant à cent tètes , ce Tjphée accablé sfflis le poids de l'Etna , de ix iBont , cfddnne du ci^ , qui noturit des neiges étemelles, et du flanc duquel faillissent à pleines sources des fleuves d'un feu capide et brillant. L'Etna vAmit le plus. souvent de&tourhillons d'une fumée ardente; mais la nuit, des vagues enflammées coulent de son sein et roulent des rochers avec un broit horrible jusquç dans l'abîme des mers. G'e^t ce monstre rampant qui exhale ces torrents de feu : prodige incroyable pour ceux qui entendent raconter aux vojagenrs, comment, enchaîné d<msles gouffres profonds de l'Etna, le dos courbé de ce géant ébranle et soalève sa prison , dont le poids l'écrase sans cesse. » De là Pindare passe i l'éloge de la Sicile et d'Hîéron , fait des vœux pour l'une et pourl'autro , et finit par exhorter son héros à fonder sou Ttfpie sur la jsstics et la verto. ■

DE LITTÊHATUftE. 5g6

n n'est guère possible de rassembler de plm bdles images ; et la faible esquisse que j'en ai doDsée, suffît , je crois > pour le pevsuader. Mais commeDt swit-ellcs ameaées? Typhéeet l'Etna, à propos des vers et du chant ; l'élc^e d'Hiéroa , à propos derEtnaetdeTypliée, voilà la marche de Pindare. Ses. liaison» le pins souvent né sont que dans les mots , et dans U rencontre accidentelle: et fortnite des idées. Ses ailes, pour me servir de L'image d!Horace, sont ahïKhées avec de la cire ; et quioonqoe voudra l'imiter éprouvera le destin d'Icare. Ainsi voyez dans l'ode à la louange de. Dtrasns , Qtmlem mimstntm , etc. , avec quelle précaution , quelle sagesse 1^ poète latin suit les traces du poète grec.

M Tel que le gardien de.la fondre', l^aigleàqui le roi des dieux a donné l'^npire des airs , l'aigle eat d'alKtrd cbassé de son 'nid par l'ardeur de. la jeunesse et la vigoenr-de son naturel. Il ne connaît p<^t encore l'usage de ses forces ; mais déjà les vents lui ont a^ris à se balancer sur ses aiies timides. Bientôt d'un vol impétbâux il fond sur lés bergeries. Enfin le .désir' imjpatlëiit de la proieet des combats le laoce contre les dragons , qui , enlevés dans les airs , se débattent sous ses griiïès tranchantes. Ou tel qu'une biche, occupée au pâturage, voit tout à coup paratbw tiil jeane lion que sa mère a écarté de sa mamelle et qui vient essayer au carnage une dent nouvelle encore ; tdU les habitants des Alpes ont tu

iv,Goog[c

3g6 AhÈMBsts

dans la gaerre le jeune Drustis. Ces peuples . loi^-temps et partout vainqueurs , ces peu^des vaÎDcus à leur tour par l'habileté préinatnrée de ce héros , ont reconnu, ce que peut un naturel farmé sous <le divins auspices , et l'influence de l'ame d'Auguste sur les neveux des Kéroos. Des grands hommes oaissent les grands hommes. Les taureaux , les coursiers héritent de la vigueurde leurs pères. L'aigle audacieux n'engendre point la tiimd^ colombe. Mais dans Vhomme, c'est à J'instruetion à faire éclore le genne des vertus naturelles, et àla. culture à leur donner des forces. Sans l'hahitude des bonnes mœars , la nabire est bientôt dégradée. 0 Rome! que ne dois-tu pas aux Nérons? témoiosle fleuve Métaore , et Asdrubal'vaiocu sur scsibords, et l'Italie , dont ce beau jour , ce jour serein dissipa les ténèbres. Jusqu'alors le cruel Africain se rép»idait dans nos'. villes comme la flamme dans les forêts , ou le vent d'orient sur les mers de Sicile. Mais depuis, la jeunesse romaine marcha de victoire en victoire, et les temples, saccagés par la fureur ioi^ jne des Carthaginois , virent leurs autels relevés. Le~ perfide Annibal dit enfin : Nous sommes des cerCs timides en proie à des loups ravissants. Nous les poursuivons, nous , dont le plus beau triomphe est de pouvoir leur échapper ! Ce peuple qui , fuyant Troie enflammée , à travers les flots,, apporta dans les villes d'AiKonieses dieux, »e(t enfants , ses vieillards , setnblaUe aux forêts

iv,Goog[c

DK LtTTiBÀtOKE. 397'

qui renaissent soos la bâche qui les ctépouille , ce peuple se reproduit au milieu des'^ débris et du carnage , ei reçoit du fer même qui le frappe une force, une vigoeur nouvelle. L'hydre mutilée renaissait moins obstinément soos les coups d'tlercule , indigné de se voir vaincu. Thèbes et G>lchos n'ont jamais vu de monstre plus terrible. Vous le submergez , il reparaît plus beau ; vous luttez contre lui , il se relève de sa chute ; il terrasse son vainqueur, sans se donner même le temps de l'affaiblir. Non , je n'enverrai plus à Garthage les nouvelles de mes triomphés; tout est perdu , tout est désespéré par la défaite d'Asdrubal. » - '

Il faut avouer qu'Horace doit à Pindare cet art d'agrandir ses sujets ; mais les élpges qu'il donne à son maître ne l'ont pas aveuglé sur le manque de liaison qui était le défaut de Piôdare , dont il avait à se garantir en l'imitant.

Nous avons peu de ces exemples d'un délire ■ naturel et vrai ; je vois presque partout le poète qui compose, et c'est là ce qu'on doit oublier: Unusidernque omnium Jinis persuasù) (Sgaliobb): je le répéterai sans cesse. '

L'air de vérité fait le charme des poésies de Chaulieu : on voit qu'il pense comme il écrit , et qu'il est tel qu'il se peint lui-même. Ou ne s'attend pas à le voir cité à côté de Pindare et d'Horace ; je ne connais cependant aucune ode française qui remplisse mieux l'idée d'un beau délire,

iv.Goo^lc

39S iLilCBlITH

que ce morceau de son éfitre au cfaeralûr 69 BoaiUon:

Bmrens qui , M lirrant i la phîla»>|diia , A UMti iUdi MB Mj* «& uîle up»< t

)osi]a a ces vers ,

J« HÏ* BKttn , en 4<i(>it 4e fife ^ tM gtan* f Mes aonTciiirs à la place De l'ardeur de mes plai.tirg.

Passoos-Ini les négUgeacês, les leogueun, le défant d'hanuome ; quelle mahjhe libre et naturelle! quels mouTemeots! quels tableaux! rbeureux encbataemcnt , le beau cercle d'idées ! l'aimable et touchante poésie ! Celui qui est sensible aux beautés de l'art est saisi de joie , et celui qui est sensible aux nMHiTemeQts de la nature est aaisi d'attendrissement en lisant ce morcean , comparaUe aux jAms belles odes d'Horace.

Nous avons tous droit d'exiger du poète qu'il •oas parle le langa^ de la nature, et qu'il nous mène par les routes du sentiment et de la raisoo. Il vant entendant mieux s''égarer quelque- ■ fois^ que d'y marcher d'un pas trop craintif, comme on a fait le plus souvent dans ce genre tempéré , qu'on app^e l'oilfe philosophàftu. Son .mouvemeat naturel est celui de Fékxpaenoe véhémeote , c'est-à-dire du sentiment et de l'imagination , animés parde grands objets. Par exemple, Tyrtée appelant aux combats les Spartiates , et D^mosthène les Athéniens, doivent parlw le

bvGoog[c

DE t.ITTÉKA.T^It£. 3^9

même laoga^ ; à cela près que l'expressioD eu |K>ëte doit élre encore plus hardie et plus impétueuse que celle de l'orateuT.

Une ode froidement raisoobée est le plus mauvais de tous les poèmes : -ce n'est pas le fond du raisonnement qu'il en faut bannir, mats la forme dialectique. « Cet enchatnwnent de discours qui a'est lié que par le sens » , et qne ta Bruyère attrjbne an Btjle des femmes , est celui qui con- Tient ici à Votte. Les pensées y doirent être en images ou en sentiments , les exposés en peintures , les preuves en exemples. Raimond de Saint-Mard a eu qndque raison de reprocher à Rousseau une marche trop didactique. Mais il d(mne à La Motte sur nousseau due préférence évidemmort injuste. La première qualité d'un poème est la poésie , c'est-à-dire la chaleur, l'harmonie, et le coloris î Q y en a dans les odes de Rousseau; il n'y en a point dans celles 'de La Motte. 11 manquait à Rousseau d'être philosophe et sensible; son génie (s'il en est sans beaucoup id'aine) était dans son imagination : mais avec cette faculté imitatife , il s'est élevé au ton de David; «t personne, d^uis Malherbe, n'a mieux senti ' que Rousseau la coupe de notre vers lyriquC. La ■Motte pense davantage; mais il ne peittt presque jamais , et la dureté de ses vers est un supplice ^ar l'oreflle. On ne conçoit pas comment l'auteur Â'Inèi a si peu de chaleur dans ses odes. !1 était persuadé sans doute qu'il n'y fallait que de

iv,Goog[c

4oo ÉLBMBMT5-

l'esprit ; et le succès iocompréhensible de ses pre« mières odes ae fit que rengager plus avant daus . l'opinion qui l'égarait.

.. Comment un écrivaio aussi judicieux , en étudiant Pjodare , Horace , Anacréoa , ne s'est-il pas détrompé de la fausse idée qu'il avait prise du genre dont ils sont les modèles? comment s'estil mépris au caractère même de ces poètes , en tâchant de les imiter? Il fait de Pindare un extravagant qui parle sans cesse de lui; ÎI fait d'Horace , qui est tout images et sentiments , un froid et subtil moraliste; il fait du voluptueux, du naïf, du léger Anacréon , un bel esprit qui s'étudie à dire des gentillesses.

Si La Motte est didactique, il l'est plus que Boussef^u, et l'est avec moins d'agrément : s'il s'égare, c'est avec un sang- froid qui rend son enthousiasme risible : les objets qu'il parcourt ne sont liés que par des ^ue %'ois-je/' et que vois-je encore? C'est une galerie de tableaux, el, qui pis est, de tableaux mal peints. Ce n'est pas ainsi que l'imagination d'Horace voltigeait; ce n'esk pas même ainsi que s'égarait celle de Pindare. Si l'un ou l'autre abandonnait son sujet principal, il s'attachait du moins à son épisode, et ne se jetait point au hasard. sur tout ce qui se présentait à lui.

La Moite n'est pas plus heureux lorsqu'il imite Anacréon; il avoue lui-même qu'il a- été obligé de sfc feindre un amour chimérique , et d'adop-

iv,Goog[c

DB LITTÉBATDRS. ^Ol

ter des mœurs qui n'étaient pas les siennes; ce n'était pas le moyen d'imiter celui de tous les ' poètes anciens qui avait le plus de naturel.

Mais avant de passer à \'ode anacréontique , rendons justice à Malherbe. C'est à lui que l'ode est redevable des progrès qu'elle a faits parmi nous. NonTseulement il nous a fait sentir le premier de quelle cadence et de quelle harmonie , les vers français étaient susceptibles ; mais ce qui me ' semble plus précieux encore, il nous a donné des modèles dans l'art de varier et de soutenir les mouvements de l'ode, d'y répandre la chaleur d'une éloquence véhémente , et ce désordre apparent des sentiments et des idées , qui fait Le style passionné. Lisez les premières stances de Vot^ qui commence par ces vers :

Que direi-vou» , races futures , Si quelquefois un irai discouis Voua récite les aventures De nos abominables jours ?

Le Style en a vieilli sans doute; mais pour les mouvements de l'ame , l'ode française n'a eu rien encore déplus sensible ni de pjus véhément.

On a raison de citer avec éloge son ode à Louis XIII : pleine de verve, riche en images, variée dans ses mouvements , elle a cette marche libre et fière qui convient à-l'o^^e héroïque. Seulement je n'aime pas à voir un poète exciter son roi à la vengeance contre ses sujets. Les Muses sont des divinités bienfaisantes et conciliatrices;

ÈUm. Je LiîUr. UI. 56

z^^hvGoo^lc

4o3 ^hÉlf-BUTS

il leur appariipm d'»H>rivi>ipep l^s tigTfiç, «t hab P4S d^ rendre les honimes cruels.

Ce n'est pas que Vod^ iie ^it, quelquefois gpeirièrei iii^is c'est la valeur qq'eik û^spire, (î'est U mépris de lapiort, c'est.Vampflp de I9 p^trip , dç la Jiliçrl^ , dp 1» glpir* ; çt (JflRS (îç genre lç& chant^ prui^i^ns sont 4 lit fois de^ ipodèles . d'enthpupiaaioe «tde discipline. J^poèlfl éioqjuept qip les 4 faits . pt le hértjs qqi iwei^d sQjq qu'pp lesi chante, ont également biçq cçnnfi l'a^l de x^mnpr les esprits.

Si l'oi^ savait diriger ainsi tous les gearea de pfiçsie vers leur objet politique, ce dop dg &é-: ifloiFe et i}q p^airp, d'instruire çt dtî pefsuf^tier , d'pxaltpr l'imagiu^lioD , d'attendrir et d'élever l'ame,', de dominer en^i> le^ htttnme^ p^r l'illMsion et le plaisir, ne serait rien nioiciç qu'un frivole jeu.

Je viens de considérer l'ode dans tonte son étendue ; mais quelquefois réduite à un seul mouvement de l'ame, elle n'exprime qu'un tableau. Telles sont les odes voluptueuses dont AnaevéoQ et Sapho nous ont laissé des modèles parfaits.

Un naturel aimable fait l'esseuce de ce geure; et eelui qui a dit d'AnacpéoQ que la persuasion l'aoeompagne, Suada Anaewoniem se^uitur, a peint le oaractère du poète et du poème en môme temps.

AprëA La Fontaint», celui de toi}& les poètes qui est le mieux dans sa situation , et qui com-

b'Ooo^k

pE LITTÉHjLTDIIE. 4o5 .

musique le plus l'illusion qu'il se fait à lui-même,' c'est , à mon gré , Ànacréon. Tout ce qu'il peint , il le voit; il le voit , dis-je> des yeux de l'ame ; et l'ima^ qu'il fait éclore est plus vive que son objet. Dans sa tasse a-t-on représenté Vénus fendant les eaux à la nage : le pOète> enchanté de jce tableau , l'aDÏme ; sob imagination donne au bas-relief la couleur et le mouvement.

Trahit unie corpia undam;

Secat indt JlucUu ingeru

Reteit dem ijuoti unum '

Si^ertmiiitt papillii ,

Tenero itibeiUfue coUo : ■ '

Media deiads lulco ,

Qua^ lilium ùnplicatum

FiolU, renidet Uta

Horace , le digne émule de Pindare et d.'A.uacréon , a lait le partage des genres de Vode, Il attribue' à la lyre de Pindare les louanges des dieus; e,t <ltâ héroK; et i celle d'AuacréoQ, le chariQe de« plaisirs , le» artifices de l'amour, se» jaloux transports et ses tendres alarmes.

«(jïA Tii»

Dices taiomntem M iMO ■ Ptnel<^iem^

LWe anacréonlique rejette ceque la. passion

a de sinistre. On peut l'y peindre dans toute son

ivresse , njais avec les couleurs de la volupté.

Vode de Sapbo , que Longin a citée et que Boi-

iv,Goog[c

4o4 âLÈMBRTS .

leau a si bien traduite, est le modèle peut-ÔIre inimitable J'un >amour à la fois voluptueux ' et brûlant.

Du reste, les tableaux les plus riants de lanature, les mouvements les plus ingénus dn cœur humain , l'eajouement , le plaisir, la mol> lesse , la n^Jigence de l'avenir, le doux, emploi du présent, les délices d'une vie dégage d'inquiétude , l'homme enfin ramené par la philosophie aux jeux de son enfance ; voilà les sujets que choisit la muse d'Anacréon, Le caractère et le génie du français lui sont favorables ; aussi a-t-elle daigné nous sourire.

Nous avons peu d'odes anacréon tiques dans le genre voluptueux , encore moins dans le genre passionné ; mais beaucoup dans le genre galant , délicat , ingénieux et tendre. Tout le monde sait par cœur celle de Bernard ,

Tendres fruits des pleura tle l'AuTore , etc.

En voici une du même autear, qui n'est pas aussi connue , et qu'on peut àter à câté de celles d'Anacréon ;

Jupiter , prête-moi U fondre , S'ëcria Ljcorii un jonr ; Donne, que je rM^ise e» poudre - - Le terople où j'ai connu l'Amour.

Alcîde, que no mis-je ■rmée De ta massue et de tes traits , Pour venger I* letre alarmée , Et punir on dieu que je. hais!

iv,Goog[c

I>K LITTéRATOKE. ^o5

Métlfc, CDseigne'mot l'usage De tes plus noin encfaantemeuU :

Voimons pour lui quelque brenvi(« Egal BU poison des ■minu. '

Ali ! si dfiis nui fuKur eitrfane Je tenais ce monstre odieux !....

Le Toilâ, lui ditl'AiDOnr même.

Qui soudain parut à ses fena.

Venge-toi; punis , si tu l'oses.

Interdite à ce prompt ceteur ,

Elle piit un bouquet de roses '

Poui donner le fouet ki'Aatmur.

On dit même que la bergère^ Dans ses bras n'osant le presser ^ t

En frappant d'une maiu légère ^ Craignait encor de le blesser..

Le seotimeot , la naïveté , l'air de la n^ligence, et une certaine mollesse voluptueuse dans le style, font le charme de Vode aaacréontique; et Gfaaulieu , dans ce- genre , aurait peut-être eflE^cé Anacréon lui-même , si , avec ces grâces qpi lui étaient naturelles , il eût voulu se donner^ le soin d'être moins diffus et plus châtié. Quoi de plus doux, de plus élégant que ces..ver5-à JU. de La. Fare?

O.toi ! qui de mMi Ime es a cbére moitid ; Toi, qui joins la délicatesse Des sentiments d'une mattresse

A la solidité A'un« sûre amitié;

iv,Gôog[c

La Fare, il faut bientAtiqne la Parqae «mellc

Vienne rompre de si doux, nœndi ; -

Et malgré nos cris et dm wux , BientAt dods euuieroos une abience ëtemeUe.

Chaque jour je iena qu'à grands pai J'entre dans ce sentier obscur «t diffioiU Qui Ta me conduire là-bas

Rejoindre Catulle et Virgile,

Là sont des berccaiu toujonrt tetU ,

Assis à cAtë de Lesbic ,

Je leur parlerai de tCs ters

Et de ton aimable géntt.

Je leur raconterai oomment

Tu rocunilia si galtaiment

La muse qu'ils avaient laissée ;

Et comme elle sut sagement ,

Par* la Paresse antorbA:,

Préférer avec arment ,

Au tour brillant de la petuCe ,

La Téritë du sentiment.

Voltaire a joiot à ce beao naturel de Cbautieu , plus de correclion et de coloris ; et ses poésies familière» sont poar la plupart d'excellents modèles de la gaiélé noble et de la liberté qui doivent régnef dans l'ode anacréon tique.

Le temps de ï'ôeie bachique est passé. C'était autrefois la mode de chatitei* à table. Les poètes composaient le verre à la main , et leur ivresse n'était pas simulée. Cet heureux délire a produit des chansons pleines de vervcet d'enthousiasme. J'en ai cité quelques exemptes dans l'article de la Chasson. En voici deux q^u'Anacréon n'eût pa» désavouées I . .

iv,Goog[c

1>E LITTÉIIATHR K. /^OJ

Je aecbangtTa'a pas , pour la oonpe des roii , , Le petil *erre tfan tu vois :

Ami , c'est qu'il est fuit de la mhnc fougère Sur laquelle cent fois Reposa ma bergère.

L'autre roule sur la même idée, mais le même sentiment n'y est pas-

Vous n'avez pas , humble fougère,. , '

L'éclat des Aeùrs qui |>arelit le printempi ; Mais leur beauté ne dure guère , Les vfilres plaisent eu tout temps.

-Tous offrez dei Secbnrs chaf-Maiits A«x plaisirs les plus doux qu'on goAte ^r la une : Vous serrez de litaui amants , Aux buveurs vous serrez de verre. ~

Dans WOs les geofes qae je vietis de parCourii- , non-âètilèment Vode est tlnimaUtjue dans la bdoche du poète; maiselle le devient expresâément lorsque le poète introduit et fait parier un autre persohnàge : on en voit des exemples dans Pitldare , datis Â6acréon , dans Sapho , dans Horace, etc. ; mais celui-ci est , je crois, le premidiqui ait mis Vode en dialogue ; et l'exempHe qu'il en a laissé, Donêc gratiis eram lihi, est «D md- ^é de délicatesse. Voye% Ltrique et Chahsoh.

Opéra. Le caractèiré de ce spectacle â si fort varié depuis quelque temffê , t|a'îl serait difficile dé lé bien déËnir , à moins d'en distinguer deux gètires, l'un pris dans l'hypothèse dû merreilleiix.

iv,Goog[c

4xï3 ÉLf&snTs

l'autre réduit à la simple nature. J'examinerai l'un et l'autre ; et après en avoir balancé les avantages réciproques , je tâcherai de les con- ■ cilîer.

Le premier de ces deux systèmes fut celui de l'opéra français , inventé par Quinault et perfectionné par son inventeur. Voici quelle en est riiypo thèse.

Le caractère de l'épopée est de transporter la scène de la tragédie dans rimagiDation du lecteur. Là , profitant de l'éteodve de son théâtre , elle agrandit et varie ses tableaux, se répand dans la fiction , et manie à son gré tous les ressorts du merveilleux. Dans Vopéruj la muse dra-. matique, à son tour, jalouse des avantages que la muse épique a sur elle , essaie de marcher soa égale ou plutôt de la surpasser , en réalisant pour les yeux ce qui, dans les récits ne se peint qu'en idée. Pour bien concevoir ces deux révolutions , supposez qu'on ait vu sur le théâtre une reine dePhénicie qui, par ses grâces et sa beauté, eût attendri, intéressé pour elle les chefs les plus, vaillants de l'armée de Godefroi , en eût même attiré quelques-uns dans sa cour , y eât donné asile au fier Renaud dans sa disgrâce, l'eût aimé, eût tout Ëiit poiir lui , et l'eût vu s'arracher aux plaisirs pour suivre la gloire ; voilà le sujet d'Ârmide en tragédie. Le poète épique s'en empare,, et au lieu d'une reipe , tout naturellement belle , sensible, intéressante, il en lait une eochante-

iv,Goog[c

DB LITTÊnATlIAE. 4^9

resse : dès-lors , dans une action simple , tout devient magique et surnaturel. Dans Arnùde , le doQ de plaire est un prestige ; dans Renaud , l'amour est un encbantement : les plaisirs qui les environnent, les lieux mcme qu'ils habitent , ce qu'op y voit, ce qu'on yentend , la volupté qu'on y respire , tout n'est qu'illusion ; et c'est le plus charmant des songes. Telle est Armide «nbellie des mains de la muse héroïque. La muse du théâtre la réclame et la reproduit sur ja scène avec toute la pompe du merveilleux. Elle demande , pour varier et pour embellir, ce brillant spectacle, lesmêmes licences que lamuse épique s'est donnée; et appelant à'son secours la musique, la danse, la peinture, elle.nousfait voir, par une magie nouvelle , les prodiges que sa rivale ne nous a fait qu'imaginer. Telle est Armide sûr le théâtre lyrique ; et voilà l'idée qu'on peut se former d'un speclacle qui réunit les prestiges de tous les arts. '

Dans ce composé tout est mensonge, mais tout est d'accord; et cet accord en fait la vérité. La musique y fait le charme du merveilleux , le merveilleux y fait la vraisemblance de la musique : on est dans un monde nouveau ; c'est la nature dans l'çnchantement et visiblement animée par . une foule d'intelligences, dont les volontés sont ses lois.

Une intrigue nette et facile à nouer et k dénouer; des caractères simples; desIncideAts qui

4lO ÉLÉHfitITS

ntdsâ«nt d'eux ^ m^es ; des taMeairx variés ; «les passions dobces, quelquefois violentes, tuais dont Taccës &l passager ; un iotéfét vif et touit^ant» mais qoi par intervalles laisfie inspirer l'anve : tels ^nt les sniets de QuùiauU.

La pMsion qu'il a prérérée est dfe totites la plus fécoDde en images et en sentiments t celle où se Succèdent avec le plus de natuttel toutes les nuances de ta poésie, et qui réunit le plus de tableaux riants et sombres tour à tonr.

L'autre système est celni d'Àpostolo-Zeno « ' de Métastase , mais renforcé et plus tragique que la tragédie elle-même , c'est-à-dire plus noir, plus sanglant , i^us pressé dans le tîssn de l'action , et d'une expression plus outrée , soit datis la pantomime, soitdaris l'accent des passions.

n est aisé de sentir cotnbieti ce oouveau gent*e a d'avantage sur te ptetnier du côlé de l'émotiob ; et ce que fai dit de la pantomime pent s'appliquera ce nouveau genre. Cest là, sans cttBtredit , que la musique passioitnée trouve a produire ses grands effets ; et si l'on ajoute à ces avantagi*s l'exti^me facilité d'emprunter du théâtre français et de Celui des Grecs les tragédies les plus intéressantes , et de n'avoir qu'à les réduire à leurs situations , pittoresques pour les accomrao* der ad théâtre lyrique , oti s'expliquera aisément la préférence que les poètes, les musiciens, le public luî-mémfe , ont donnée, ftu Ixioibs pour quelqite temps , à ce genre nouveau.

iv.GooyIc

DE tlT TÉ il A TU HE. 4-'l

Mais l'ancieti geore né laisse pas d'avoir de aen côté des avaDtages dignes de nos regrets , et auz" quels je ne saurji^ croire qu'on ait reooncé sans retour. Le premier de ces avautages est la tonveoance; le second, la variÉté; et le trOisièiAe, la richesse et la pompe.

Sur uo théâtre où tout est prodige, il parait iout simple que la façoD de s'exprimer ait son c^iarme comme tout le reste ) ibaiï à uit spectacle où tout se passe Cotntnë datis U nature et selon l'exacte vérité, par quoi serait-ah préparé à entendre., comme en Italie, Fabius, Régulus, Thémistocle, Titus) Adrien, parler en chantant? Nous accoutufflera-t-on de lùéfflfe à eutôodre les Horaces , Camille, Auguste , Cornélîe , Agrippine, ou Brutus, s'exprimer ainsi? Les Italiens s'y sont habitués , me direz^vous ; je répondrai que les Italiens D'écouterit 'point la scène , et ne s'occupent que du chant.

' Quelques-unes de nos tragédies, dont les sujets tiennent au tnerreilléux , répugnent moins à la forme lyrique 11 en reste encot-e au théâtre fran- ,çais cinq ou six dont l'action est réductible en pantomime, et qui peuvent soufirir l'espèce de mutilation que l'on exerce 4 l'opéra j mais quand celles-ci auroût été gâtées, Oh sera obligé d'inventer soi-même; et Corneille, Racine, etVoltaire , ne seront plus défigurés.

Voltaire , dans ses derniers jours , ne pouvait voir sans an viident chagrin qti'dn se permit

iv,Goog[c

<iia ÊI'ÉMBHTS

ainsi cl'eslropiep nos belles tragédies. Il entendait parler A'Électre; il tremblait poar j^kire, pour' Sémimmis, poar Tancrède et pour î'Or- pkelin de la Chine j et à ce propos on a feint qu'en s'adrêssant à la muse lyrique , il lui avait parlé en ces mots :

D'nn (iippUant i «on benré denùire, HnM, dil'il , icoata Uptière.

Dugnei laîucT tout son mebantsBicnl A VOpera, lieu magique et cbacmant , « Où les beaux vers , la danse , la mu^rque ,

■ Ii'art de trompei les jeux par les couleurs (

■ L'art plus benrcux de séduire les cœurs , * De cent plaisirs font un plaUir unique V . La traeédie a ion trAne à Paris :

Nous arracher des larmes et des cris , Ccst son partage ; elle est terrible et sombre , Cest son génie i elle ne permet pas Que les plaisirs acomipagnent ses pas ; '

Sur des tombeaux elle gémit daus l'ombre. Laissez-la donc aux pleurs s'abandonner.

De temps en temps vous serez sa rivale ; Uais votre plainte aura quelque interrolle. Et les amours Tiendront vous couronner.

Toujours Boltère en sa mille énergie , Elle n'a point de fête i nous donner.

Son éloquence est sa ieule magie- Sur son tbéltre , où régne la douleur , On n'attend point ces doux moments de joie r Ce calme heureux où l'ame se déploie , Où l'espérance interrompt la douleur.

Tous TOUS plaisez à cet heureux mélange : A tout moment vous vonlez que tout cbanpr ; De vos tableaux oomerres ta couleur.

iv,Goog[c

DB LITTéaA.TURB. ^l3

Ebsods noUi faite nugir Oitite, Changer Œdipe eu acteur d'Optra , La coupe en nuin faire cfaautet Tbjeite , C'est faiie un monatre , et quelqu'un le fera. Ce n'ejt pas tout , le Velche applaudira ; Et si le goût n'y met d'heureux obstacles , Sur les débris de nos deux grands spectacles La barbarie enfin triomphera.

Si au théâtre de-s illusions et des illusions agréables , on ne porte plus que des sens blasés et que des âmes engourdies; et si, pour- sortir d'tine espèce d'assoupissement léthargique , -on a besoin de rapides secousses et de violentes agitalions , il n'est pas douteux que les compositeurs feront bien de tâcher sans cesse à produire ce qu'on appelle aujourd'hui exclusivement des ef- Jets; mais en serions-nous réduits là, et de douces émotions ne sont-elles plus des e^ts pour nous? Je sais bien que celte douceur sans mélange de force serait de la mollesse , et finirait bientôt par dégénérer en langueur ; mais il' y a loin de ce mélange à la continuité d'iin spectacle triste et funeste d'un bout à l'autre. C'est ce qu'on a fait dire à Piccini , en parlant d'Aljs qu'on loi avait défendu de mettre en musique , parce qu'il n'était pas , disait-on , assez fort.

Hélas ! disait le chantre d'Âusonie , Atys me platt , il m'inspire , Il m'ornent. Laissez- le -moi. Cbacun suit sou génie : On ne dit bien qu'en faisant ce qu'on rent. T«as demandai que je sois pathétique;

4l4 tLÉlSBWTS

Je le serai , mu* non pat Mnétiqne.

Le chant n'est pu un long cri de douleur ,

Et ma palette > phi5 d'une couleur.

D'un lieoictiarmant , que le plabir dëcore ,

Pourquoi bannir la tendre volupté ?

AlfS reisemble à ces beaux jours d'ëtë :

D'un doux Mat il brille à son aurore.

Vers le tnidi, sou un ciel plus brûlant,

On TOit l'orage avancer à pas lent j

Hais soiu l'ormeau l'on peut danser encore.

B*fili , 1« KÂr un nuage «iitgeiw ,

TonnCi épouT^ntCi etdissipe lu jeux.

Vemct et meâ , nous aimons ces contrastes ;

Et n'en déplaise aux froids enthousiastes

Bu genre noir, j'oserais parier

Qn'on s'ennuiera de ne voir qne du sombre.

I^fceifâkons 1» Imniéie siv^ ro(n>re :

Le don de plaite est Fart de v^rtei,

Laissez-moi donc , fût-ce dans l'ëlégie ,

Du clairHDbscur employer la magie ;

Car \t suis pdntra , et non pas teinturier.

C'est par cette magie du clair-obscur, qu'il est . possible, à ce quç je crois, de concilier les deus genres et d'en réunir les ^vanUïjes.

Riep de plus beau saqs doute, rien de plus, précieui que ce^ yécilatifs passionnés ^ que ces 4irs pathétiques et déchirants doot les Italiens nous ont donné tant de modèles , et dont ils QUt eux-mêmes enrichi l'opéra français. Mais les passions violentes ne sont pas les seules qui donnent lieu à une expression qui louche et qui pénètre l'ame. La teodresse, l'inquiétude , l'espérance , la volopté s'animen-t ; et c'est par le con-

iv.Gooj^lc

Iraste el la v^nélé de- ces caractères , mêlés avec des passioos plus fortes, que la mélodie eacbante rpreiUe > sans La rassasier jamais. OrQuinawlt n'a presque pas une latle qu'en ne puisse citer pour itiodèle «le.cette vaciélé si favorable i la nuisique , lorsqu'on sauira y accommoder se» poèffles , et leur doBoer plus d'énergie dans le* moments pensionnés. Je me borne à ^'exemple de VQpéra d'Alœste,

Le tbéàtre s'ouvre par les nooes d'Alcesie et d'A-d-mète, et l'alégresse publique règne autour de ces heureuix; époux. Lycomède , roi de Scyros, désespéré de voir Alceete au .pouvoiiî de son rival , ieint de leur donner une fête. Il attire Al- «este çiir son vaisseau, et l'enlève en présence d'Alcide , autre risal d'Admète , mais rival généreux et qui Gâit vaincre &od amour. A cet enlèvement, le tcotible et la douleur prennent la place de la joiet Aldde s'embarque avec Admèie pour aller délivrer Akoste et la venger. Lycomède , assiégé dans Scyrus , résiste et refuse de rendre sa captive: l'effroi règne durant l'assaut. Alcide enfin brise les portes , la ville est prise ; Alceste est délivrée , et la joie reparaît avec elle. Mais à l'instant la douleus lui succède : on ramène Admète mprlellement blessé ; il est expi« rant dans les bras d' Alceste. Alors Apollon descend des cieux ; il annonce que si quelqn'ua-veut ae dévouer à la mort pour lui , les destins consentent qu'il vive ; et l'e&pécance vient suspendre

4i6 élémbuts

^ la douleur. Cepeadant nul ne se présente poor mourir à la place d'Âdmète, et c'est l'inslant où il va expirer. Le trouble , l'effroi , la dooleup , régnent de nouveau sur la scène. Tout à coup paraH Âdmète environné de son peuple qui célèbre son retour à la vie. Il va revoir Alceste, il est au comble du bonheur. Apollon a promis qae les arts élèveraient un monumenf à la gloire de la victime qui se serait immolée pour lai. Ce monument s'élève ; et dans l'image de celle qui s'est dévouée à la mort, Admète reconnaît sa femme : à l'instant même tout le palais retentit de ce cri de doulenr : Alcesle est mo/te/ l'alégresse se change en deuil , et Admète lui-même ne peut souffrir la vie que le ciel lui rend à ce prix. Mais vient Alcide , qui tut déclare l'amour qu'il avait pour Alceste , et lui propose , s'il veut latui céder, d'aller forcerTenfer à la lui rendre. Admète y consent , pourvu qu'elle vive; et l'espoir de revoir Alceste suspend les regrets de sa mort. Alcide descend aux enfers , , et les obstacles qui l'arrêtent redoublent encore l'intérêt : Pluton , touché do courage et dé l'amour d' Alcide , lui permet de ramener Alceste à la lumière ; on le revoit sortant des enfers avec elle , cl ce triomphe répand la joie dans tous les cœurs. Mais à peine Admète a-4-il revu son épouse, qu'il est obligé de ]a céder; et leurs adieux sont mêlés de larmes. Alceste présente sa main à ^n libérateur ; Admète au désespoir vent

DE LITTÉR ATDRE. ^'7

^'éloigner ; Alcide l'arrête , et refuse le prix qu'il avait demandé.

NoD , non , TOUS ne dçrez pas croire Qu'un rainqucur des ^rans soit tyran à «on tour. Sur IVnfer , sur la mort j'emporte la victoire.

Il ne manquait plus à ma gltflrc

Que de triompher de l'amour.

A la place d'une fable ainsi rariée, prenez l'intrigue d'une tragédie dont l'intérêt soit continu , pressant et douloureux sans mélange et sans intervalle ; retranchez- en.tous les développements, toutes les gradations , tous les morceaux ' d'éloquence poétique , et serrez les situations de manière qu'elles se pressent et se succèdent sans relâche : alors vous aurez une suite de tableaux .et de scènes très-pathétiques ; rien ne languira , je l'avoue ; le spectateur se sentira remué d'un bout à l'autre de l'action ; il aura un plaisir approchant de celui que lui ferait la tragédie; mais ce plaisir ne sera pas l'enchantement d'une musique mélodieuse et variée dans ses tons et dans ses couleurs. Il entendra des traits d'harmonie épars et mutilés , des. coups d'archet pleins d'énergie ; mais il entendra peu de cbant. Un tel spectacle pourra plaire dans sa nouveauté , mais à la longue il paraîtra monotone et triste , et il laissera désirer le charme d'un spectacle lait pour enivrer tous les sens.

Celte même succession d'incidents, de situations , et de tableaux que suppose et qu'exige

ÉUiK. de Utlcr. III. 27

bvGooglc

4lS âLÉMBHTS

une musique variée , (xtotribue aussi à la richesse et à la pompe du spectacle ; et il n'a jamais tant de magnîBcence que dans le genre du merveil* leux : la raison en est biaa sensible.

1° Les décorations font une partie essentielle du spectacle de Vopéraj et l'on sent combien It's sujets pris dans le merveilleux sont plus favorables au décorateur et au machiniste , que les sujets pris dans l'histoire. Le changement de lieu que les poètes italiens se sont permis non-seulement d'un acte à Uantre, mais de scène en scène , et à tout propos , et contre toute vraisemblance, amène des décorations où l'architecture, la peinture, et la perspective, peuvent éclater avec magniBcence ; et la grandeur des théâtres d'Italie donne un champ libre et vaste au génie des décorateurs. Mais combien plus f»cond en spectacles inattendus et variés , ne doit pas être le système ou de, la fable , ou de la magie ?

Dans un poème , quel qu'il soit , si les événements sont conduits par des moyens naturels, le lieu ne pent changer que par ces moyens mêmes. Or , dans la nature , le temps , l'espace , et la vitesse ont des rapports immuables^ On peut donner quelque chose à la vitesse ; on peut aussi étendre un peu de temps fictif au-delà du réel ; mais à cela près le changement de lieu n'est permis qu'autant qu'il est possible dans les intervalles donnés. Le poème épique a la liber-

iv,Goog[c

DELITTÉRATUIIK. ^tÇ)

té de IraBchtF l'espace , parce qu'il a celle de fraocbir la durée. Il n'en est pas de même du poème dramatique : le tem.ps lai mesure l'espace: et la nature , le mouvement. Un char , un vaisseau peut aller un peu plus ou UD peu moins vite ; le temps fictif qu'on lui accorde peut être un peu plus «u un peu moins long : mais si l'on abuse de cette licence , il n'y aura plus d'illusion. Ainù, pav exemple , si le premier acte du Régulas de Métastase se passait à Carthage , et le second à Rome , ce poème aurait beau être lyrique, ce «haogemeat de scène choquerait le bon sens.

Mais dans un spectacle où le merveilleux règne, il y a deux moyens de changer de lieu qui ne sont pas dans I^ nature , et qui sont dans la vraisemUance. Le premier est un changement passif : c'est lé lieu même qui m transforme , non par un accident naturel , comme lorsqu'un palais s'embrase ou qu'un temple s'écroule , mais par un pouvoir surnaturel, comme lorsque, à la place du palais et des jardins d'Ârmide , paraissent tout à coup un désert , des torrwts , des précipices : c'est ce qui ne peut s'opérer sans le secours du merveilleux. Le second changement est actif; et c'est dans la vitesse du passage qu'est le prodige. Oo ne demande pas quel temps emploient les dragons d'Armide , à traverser les airs. Leur vitesse n'a d'autre rè^le que la pensée qui les suit.

i,vGooglc

2° La danse , qui est l'une des plus brillantes décorations du spectacle lyrique» ne peut avoir lieu que dans des fêles ; et les fêtes doivent tenir à l'action , du moins comme ioci»}ents : il est naturel que les Plaisirs , les Amours etIesGrâces présentent, en dansant , à Enée les armes dont Vénus sa mère lui fait don ; il est naturel que les démons , formant un complot funeste au repos du monde, expriment leur joie par des mouvements furieux et terribles; il est naturel que des chasseurs, des bergers, ou (dans le merveilleux) des njmpbes, des syl vains, des fées , des génies embellissent la scène par des jeux et par des concerts; mais presque toute réjouissance est exclue d'un opéra dont l'action ,est grave et tragique d'un bout à l'autre: les Italiens n'ont pas même tenté d'y introduire des fêtes; et s'ils se donnent le plaisir d'y voir des danses, ce n'est jamais qu'au moment de l'entr'acte , et dans des ballets détachés et d'un genre contraire à celui du spectacle.

La difficulté de bien placer les fêtes dans l'opéra , vient donc de ce que le tissu de l'action est trop serré et l'intérêt trop sérieux , et cetle difficulté sera presque toujours invincible dans lé tragique austère : car c'est le propre de la tragédie que Tactiou n'ait point de relâche, que tout y ifispire la crainte ou la pitié, et qjie le danger ou le malheur des personnages intéressants croisse et redouble de scène en scène. Si

DE LITTÉRATURE. ' ^^i 1

donc on veut avmr des fêles et des tlanses à l'opéra^ il est de l'essence de ce spectacle que l'actioQ n'en soit affligeante ou terrible que par iotervalle, et que , les passions qui raniment ayant des moments de repos, quelques rayons d'espérance et de joie viennent de temps en temps éclairer le théâtre.

Quinaolt, en formant le projet de réunir tous les moyens d'enchanter les yeux etl'oreilïe , sentit donc bien qu'il devait prendre ses sujets dans le système de la fable ou dans celui de la magie. Par là il rendit son théâtre fécond en prodiges ; il se facilita le passage de la terre aux cieux , des cieux aux «nfers ; se soumit la nature , s'empara de la fiction , ouvrit à la tragédie la carrière de l'épopée, et réunit les avantages de l'un et de l'autre poèmes en un seul.

Du reste, pour juger du genre qu'a pris notre poète , il ne faut pas se borner à ce qu'il a fait : alicun des arts qui devaient le seconder n'était au même degré que le sien ; il a été obligé de remplir souvent , avec de froids épisodes , un temps qu'il eût mieux employé s'il avait eu plus de secours. Il ne faut pas même le juger tel que nous le voyons au théâtre ; et sans parler de la musique , il serait ridicule de borner l'idée qu'on doit avoir du spectacle de Persée et de Phaéton, à ce qu'on peut exécuter dans un espace aussi étroit avec aussi peu de moyens. Mais qu'on suppose la musique, la danse, la décora-

J,q,-z:-:bvG00glt'

tion,. les machines, le talent des àctenra, soit pOQF le chant, soit pour Taction , an même de-' gré que la partie essentielle des poèm«s A'ÀtjSy ' de Thésée, ou à'Jrmide; OTi aura l'idée de ce spectacle tel que l'avait conçu le génie de l'io- Tenteur. La diéoiie de ce système sera peut-être encore plus sensiblement énoncée dans les vers que Toici i

Le efaut lui-mtiae est fabuleux , magique , Qua tout srit tloDc raagkine et fabuleux , Arec le ehait tantAt sombre et tragî^e , TB»tAt«erain„teiu]re«t Toluptiwax, Si TOns TOulei eatendie Comëlie , César , Bnitus , Ommane, ou Néron , Le vieil Horace, ou la fière Emilie; C'est au tbéltre où florissait Clairon Qu'il faut aller. Tons chercKei la nature ; Là tout catTrai dans sa noble peinture. Maù «ttii^s pu de plus doux acsents , Ainei-Tous mieux , dans une beareii9«iirreu« , De tous lea arts j»uir par tous les sens 1 De Vopera la muse enchanteresse Va TOUS causer ces songes raTÎssants.

L'illusion est son brillant empire :

Li tou» s'exalte et se net au niveau.

N'éte>'TOus pas dans du monde nouveau ? F&its»'vans donc i, l'ait qu'on respire. <

Ainsi Qninault , que l'on attaque en vain , . L'avait conçu , ce ipectacle dirîn.

Tout est fictif , dans son bardî système , Hormis le cœur , qui sans cesse est le mArne. Ah I plAt au ciel , qu'il revint ce Qnînautt , Atm sa plume élégante et flexible ,

FlKt au chant le languge sensible D'Âtyi,il'Éel£, d'Armideet de Kemud!

Qui chaolera l'amour teodre et timide, ' Si ce n'est pas Atys et Sinjaride?

Qui cbant«Ta l'amour fier et jaloux Miens que fioland et Hëdëe en ctnirroux ? Qui chantera , si ce n'est pas Aimide ?

^ Ce n'est pourtant pas encore là le dernier degré de beauté où notre opéra peut atteindre. Du temps de LuUi, la musique ne connaissait pas b\pn ses forces; et ce langage passionné, ces accents déchirants, ces traits si énergiques de mélodie et d'harmonie , que Pergolèse , Léo , Galuppi et leurs dignes émules , ont inventés depuis un demi-siècle , Lulli n'en avait point l'idée. Soit . donc qu*en essayant les mojens de Lulli, Quinault se fût accommodé à la faiblesse de son art ; soit qu'ayant lui -mène plus de douceur, de grâce et de mollesse dans le génie et dans- le style, que de vigueur et d'énergie, il eût suivi son propre naturel,, il est. certain qu'il n'a poussé aucune des passions jusqu'au degré de chaleur dont elles étaient susceptibles. Quinanlt n'est pas assez tragique : Métastase l'est davantage , mais dans quelques moments , et ces moments sont rares. C'est de Racine et de Voltaire qu'il feut apprendre à l'être ^ même dans Vopem j et sans le dépouiller de sa magnificence , sans lui ôter aucun de ses charmes, il est possible d'y répandre le feu des passions à son plus haut degré.

bvGoog[c

Mais le plus grand avantage du genre merveilleux , c'est d'épargner aux poètes aae infinité de détaib et d'éclaircissements qu'exige une. action toute prise dans la nature; et c'est pour cela qu'on a trouvé beaucoup plus facile de transplanter à l'opéra les sujets du théâtre grec, qui sont tous fabuleux, que ceux du théâtre moderne : car dans une action purement historique, il faut tout expliqoer, tout motiver, tout rendre vraisemblable; au lieu que dans une actioa dont un décret de la destinée, un oracle, uu ordre des dieux est le premier mobile, tout est préparé d'un seul mot ; mais comme le théâtre grec où la falalilé domine , ne laisse pas d'être pathétique , et ne l'en est même que davantage , le poème lyrique peut l'être aussi dans le système du merveilleux, qui', fécond en prodiges et en révolutions soudaines , donnera Heu à des retdurs fréquents de l'une et de l'autre fortune, et à toute la variété des mouvements du cœur bumain."

Voilà , selon moi , les moyens de concilier les deux genres, et d'en réunir les beautés; voilà peut-être aussi une réponse satisfaisante aux reproches que l'on a faits au genre fabuleux de l'ancien opéra français.

H Un dieu, a-t-on dit, peut étonner, il peut paraître grand et redoutable ; mais peut-il intéresser? Comment s'y prendra- t-il pour nous loucher? ». ■ ,

iv,Goog[c

DE LITTÉUATUItE. 4^5

' Le dieu ne tous touchera point ; mais les malheurs doDl il sera la cause vous toucheront , et c'est assez. Dans la tragédie de Phèdre est-c« Vénus ou Neptune qui nous touche? est-ce Apollon ou lesEuméuides dans la tragédie d'OresteP est-ce l'oracle dans OEdipe? est-ce Diane dans l'une et l'autre Iphigérùe? serait-ce Jupiter dans Xopéra de Didon? avons-nous besoin de nous intéresser à Cybèle pour être émus et attendris sur le malheur d'Atys? Ce serait sans doute une grande bévue que-de vouloir faire d'un personnage merveilleux, l'objet de l'intérêt théâtral: il n'en doit être que le mobile; et ce mot tranche la difficulté.

« Mais supposé, dit-on, que la colère d'un dieu ou sa bienveillance influe sur le sort d'un héros, quelle part pourrai- je prendre à''une action oii rien ne se passe en conséquenoe de la nature et de la nécessité des choses? »

Vous ne prenez donc aucune part au malheur de Phèdre, brûlant d'un amour incestueux et adultère , parce qu'on le dit allumé par la colère de Vénus? aucune part au malheur d'Oreste, parce qu'un ordre des dieux l'a condamné au parricide? aucune part à la fuite d'Enée et au désespoir de Didon , parce que telle a été la volonté de Jupiter? Je demanderai à mon tour si ce ne sont là, comme on l'a dit, que des jeux propres à émouvoir des enfants? Tout ce que vous direz de Vopéra , je le dirai de ces tragé-

i,vGooglc

dies ; et il sera également faux que le merveillèm 7 soit incompatible avec l'unité faction, et ^ qu'il en fasse une suite d'incidents sans nœud , sans liaison., sans ordre et sans mesure. Kt qu'importe que le ressort, le mobile de l'action soit naturel ou merveilleux? Souvenez-vôns qu'il est merveilleux dans presque toutes les tftgédies grecques , et l'action n'en est pas moins une , moins régulière ni moins complète : elle n'en est même que plus simple et p4us étroitement réduite à l'unité.

« Mais onnment , nons ditmn encore , en doqs prenant par notre faible, comment le stjle musical se serail^il formé dans un pays où l'on ne fait chanter que des êtres de fantaisie , dont les accents n'ont nul modèle dans la nature? »

Le st^le musical aura été en France tout ce que l'on voudra j mais le merveilleux n'y fait rien : soit parce que les dieux et les personnages allégoriques n'étant que des hommes sur la scène , rien n'empédie qu'on ne les fasse parler et chanter comme des hommes; soit parce qu'il est al^ solument faux qu'on ne fasse chanter dans l'opéra français que des êtres de fantaisie , puisque Roland, Thésée, Atys, Armide, Amadîs, sont des hommes comme Régulus et Caton ; soit enfin parce que les accents des êtres même fantastiques ou allégoriques, comme l'amour, la haine, la vengeance , ont pour modèles dans la nature les accents des mêmes passions. En supposant

iv,Goog[c

' ,DB tlTTÉRATORE. 4^7

donc à VancienDe musique française tons tes défauts qu'on lui altribne » il sera vrai que le système du merveilleux éteil associé avec une mauvaise musique ; mais non pas que le caractère de cette musique fût adhérent an système du merveilleux,

« Des dieux de traditiou pourraient-ils émouvoir un peuple et l'intéresser comme les objets de soo culte et de sa croyance? »

K cela je répoiids , il n'est pas besoin de croire au merveilleux pour qu'il oous fasse illusion. Dans la poésie dramatique comme dans l'épopée , l'illusion n'est jamais complète ; elle n'exige donc pas une croyance sérieuse, mais une adliésion de l'esprit au système qui lui est offert , et on obtient cette adhésion à tous les spectacles du monde. f^ojrez Merveillbox et illusigh.

« Que faudrait-il penser du goût d'un peuple, s'il pouvait souffrir sur ses théâtres up Hercule en taffetas couleur de chair, un Apollon en bas blancs et en babit brodé? » <

Il faudrait penser que ce peuplé a donné quelque chose aux bienséances théâtrales; que. par égard pour la décence , il a peroûs que les dieux et les héros ne fussent pas nus sur la scène; qu'il veut bien les suppo^r vêtus comme on l'était dans le pays et dans le temps où l'action s'est passée : et si ces convenances ne sont pas assez bien gardées , c'est une négligence à laquelle il est facile de remédier. Est -ce bien sé-

iv,Goog[c

/^2S ÛLËHBNTS

rieusenient qu'on crilique des bas blancs et un habil brodé ? E^t-ce que Tidée du dieu de la lumière manque d'analogie avec l'éclat de l'or? Et que fait la couleur ou des bas ou des brodequins?- Supposez même que dans cette partie on ait manqué de goût, le génie de Quinault est -il responsable des maladresses du tailleur de l'opéraF le genre de Corneille et de Racine est-il mauvais ou ridicule , parce que nous avons vu long-temps Auguste et Âgamemnon en longue perruque et en chapeau avec un panache, Hermione et Camille avec de grands paniers? et si dans Vopéra de Didon l'ombre d'Âncbise vêtue en moine sort ridiculement du parquet, sans qu'aucune vapeur l'anuonce et l'environne, estce la faute du poète?

Je me souviens d'avoir entendu «tourner en ridicule les ciels de Vopéra , parce que c'étaient des lambeaux de toile. Eh ! les ciels de Oaude Lorrain ne, sout-ils pas des lambeaux de toile! - Demandez -qae les ciels soient peints à faire illusion ; demandez de même que les dieux et les héros soient vêtus avec goût, selon leur caractère : mais ne jugez ni de Racine, ni de Quinault , ni de Métastase , par les négligences accidentelles qui TOUS choquent sur leur théâtre ; et ne nous donnez pas pour un défaut du 'genre , ce qui est commun à tous les genres et ce qui leur est étranger à tous.

On demande « si le bon goût et le bon sens

DE HTTÉnATURE. ^SQ

permettraient de personnifier tous les êtres que l'imagination des poètes a enfantés, un génie aérien , un jeu , un ris , un.plaisir , une heure , une constellation , etc. »

Pourquoi non , si la poésie leur a donné une existence et une forme idéale , si la peinture Va secondée, et si nos yeux par elle y sont accoutumés? La fable et la féerie une fois reçues, tout le système en existe dans notre imagination. Dès qu'Armide paraît , on s'attend à voir des génies ; dès que Vénus ou l'Amour s'annonce , on seratt surpris de ne pas voir les Grâces, ^les'Jeux , les Plaisirs. Le Guide a peint les Heures entourant le char de l'Aurore; il en a fait un tableau divin: pourquoi ce qui nous charme dans le tableau du Guide choquerait-il le bon sens et le goût sur le théâtre du merveilleux ?

On a voulu tourner en ridicule l'allégorie de la Haine' dans V opéra A^Amiide ; et après en avoir fait un détail burlesque , on a dit : « Voilà le tableau de Quinault » .

Une parodie n'est pas une critique, comme une injure n'est pas une raison. Jamais allégorie, je le répèle, ne fut plus juste, ni plus ingénieuse. Elle est d'autant plus belle-, qu'en laissant d'un côté à la vérité simple tout ce qu'elle a de pathétique, de l'autre elle se saisît d'une idée abstraite qui nous serait échappée , et dont elle fait un tableau frappant. Je vais tâcher de me faire entendre. Armide aime Renaud et désire de

43o liLÉMEflTS

le haïr ; ainsi , dans l'ame d'Ârmîde , l'attiour est en réalité , et la haine n'est qu'en idée. On ue parle point le langage d'une passion que l'on ne sent pas. Le poète ne pouvait donc, au Da^ure) , exprimer vivement que l'amour d'Armide. Comment s'y est-il pris pour rendre sensible , actif et théâtral le sentinoent qu'Àrmide n'a pas dans le cœur ? Il en fait un personnage : et quel développement eût jamais eu le relief de ce tableau , la chaleur et la véhémence de ce dialogue ?

Sori , «ors du sein iTÂnnidtf ; Amour, briie ta chaîne. Arrête, arrête, affreuse Haine.

Est-ce là mettre l'allégorie à la place de la passion? Nullement. Je suppose qu'au lieu du tableau que je viens de rappeler , on vît sur le théâtre Armide endormie , et l'Amour et la Haine personnifiés , se disputant son cœur : ce combat purement allégorique serait froid. Mais la fiction de Quinault ne prend rien sur la nature : la passion qui possède Armide est exprimée dans sa vérité toute simple; et le poète ne fait que lui opposer , au moyen de l'allégorie , la passion que Armide n'a pas. Plus on réfléchit sur la beauté de cette fable , plus on y trouve de géûie et de goût. Le mojen de la rendre grotesque et ridicule serait de faire tirailler Armide par la Haine et par les Démons.

bvGoog[c

DE littébatuhe. 43i

A l'égard de la vraisemblance , ta Haine est itn personnage réaKsé par le sysième de la mythologie , comme l'Envie , la Vengeance , le Désespoir , etc. Dans le système de la féerie , c'est on démon , c'est l'un des esprits înlèmaiix auxquels le magicien commande. Le système une fois reçu, ce personnage a donc sa vraisemblance , comme celui d'Armide et comitie celui de Pluton.

» Mais l'hypothèse d'un spectacle où Iss^personnages parlent quoique en chantant , n'est^elte pas beaucoup trop voisine de notre nature, pour être employée dans un drame dont les acteurs sont des dieux ? »

C'est au contraire parce que la langue de ce spectacle s'éloigue de notre nature , qu'elle convient mieux à des êtres suroalarels ou fabuleux. Les dieux et les héros ^ tels que les poètes et les peintres nous ont accoutumés à les concevoir, ne sont autre chose que des hommes perfectionnés : la langue musicale, est donc comme leur langue Naturelle ; et voilà ce qui donne à Vopém français une vérité relative que Xopéra italien n'aura jamais: car l'imagination déjà exaltée par le merveilleux de la fable ou de la magie , attribue aisément un accent fabuleux ou magique aux personnages de l'un ou de l'autre système ; au lieu que si l'action théâtrale ne me présente que la vérité historique et que des hommes tels que j'en vois et qfse j'en entends tous les jours, c'est alors que j'ai de la peine à me persuader

qii^îls parlaient en chantant- Ainsi à regard de la vraisemblance, l'hypothèse dn merveilleux s'accomniQde mille fois mieux de ce langage musical , que la vérité historique.

Od nous oppose enfin l'exen^ple des Italiens, lesquels ayant d'abord adopté pour l'opéra le système du^erveilteux , l'ont quitté pour la tragédie.

La vérité simple est que les premiers essais du spectacle lyrique en Italie furent faits aux dépens des ducs de Florence , de Maotoue , et de Ferrare ç que leur magnificence n'y épai^na rien j qu'alors le merveilleux, qui exige de grands frais, put paraître sur leur théâtre ; et que dans la suite les villes d'Italie , obligées de faire ellesmêmes les dépenses de leur spectacle , allèrent à l'épargne , el donnèrent par économie la préférence à la tragédie dénuée de merveilleux.

Or je soutiens qu'au lieu de l'embellir , ils ont gâté la tragédie , non-seulement par les sacrifices que leurs poètes ont été obligés de faire à leurs musiciens, mais parce <)u'il est impossible à la musique de compenser le tort qu'elle fait à la vérité , àla rapidité, àla chaleur de l'expression. Pour s'en convaincre , on n'aqu'à voir si un opéra italien a causé jamais cette émotion continue , ce saisissement gradué , cette alternative pressante d'espérance et de crainte, de terreur et de compassion , ce trouble enfin qui nous agite du commencement jasqu'à la fin de Mérope ou

:,q,-zt-dbvGoOg[c

DE LITTÉBATU II lî. /(-"S

A'fphigénte. Non-seulemetit cela n'est pas .-.mais " cela n'est pas possible, parce que la modulation altérée du pécitatif, quel qu'il soit, ne peiif jamais atoir le naturel, la véliémence, et l'énergie du langage passionné : aussi voit- on qu en Italie Xopéra n'est point écooté; que dans les loges on ne pense à rien moins qu'à ce qui se passe sur le théâtre, ât que l'aiteulion n'y est nmenée que lorsqu'une ritournelle* brillante an- ^ nonce l'air postiche qui termine la scène et qui en refroidit l'iotérêt.

Pourquoi avons- nous donc ausii adopté un spectacle où la vérité de l'expression est sans cesse attérée par l'accent musical ? Le poète n'estil pas soumis à la même contrainte? les gradations, les nuances, les développements, ne lui sont-ils pas également interdits? n'est-il pas de même obligé d'esquisser plutôt que de peindre , et d'indiquer les mouvements de l'ame plutôt que de les exprimer? ne s'impose-t-il pas encore d'autres gênes que le poète italien ne connaîf pas? Oui, sans doute : mais le spectateur en ett dédommagé paries plaisirs d*un autre genre; et c'est en quoi le système français est plus conséquent que le système italien.

L'expression musicale , nous dit -on, ne convient qu'aux situations violentes et aux mouvements passionnés. Mais les passions vicJentes sontelles les seules dontl'accent s'élève au-dessus de la simple déclamation ? et toutes les fois que l'ame-

Éléi». it Unir. ui. 28

^4 ÉLÉKBIXTS

est en mouvnnent, soit que ce mouvement ait plus ou moins de Tioleuce et de rapidité, ne donne-t-il pas lieu à une expression plus vive et plus marquée que le langage tranquille et froid? G'e^t là surtout ce qui distingue l'air d'avec le simple récitatif, et ce qui le rend susceptible d'une infinité de nuances : c'est aussi, comme je l'ai dit, ce qui, dans le sj^stèmedu merveilleux, rpndra l'opéra susceptible d'une variété inépuisable dans les caractères du chant.

Il me reste à examiner quel est le style qui convient au poème lyrique; et je n'bésite point à dire que , pour le simple récitatif, Quiuault est le modèle de l'élégance , de la grâce, dé la lacilité , quelquefois même de la splendeur et de la majesté que la scène demande.

Le moyen, par exemple, de ne pas déclamer avec de doux accents ces vers de Vopira d'/sis ? C'est Hiérax qui se plaint d'Io:

Depuis qu'une nymphe incon^bnle A trtfai ipon amour et n'a manqua àe foi, ' Ces lieux , jadis si beaux , n'ont plus rien qui m'enchante : Ce que j'aime a change ; tout a change ]>our moi. L'inooDStanle n'a plus i'empreuement eitr^oM De cet.amour naissant qui répondait au mien : Son changemeat paraît en dépit d'elle-même ;

Je ne le cannais que trop bien.

Sa bouche quelquefois dit encor qu'elle m'aime ; Uais s«a cteur ni se» yeux ne m'eu disent ptu« rien.». Ce fut dans ces râlions où, par mille déloun , Inachus prend plaisir à prolonger son cours ,

iv,Goog[c

DB lilTTÉRAlURE. 4^^ '

I Ce futaiiT ton ehumant liTnge

Que sa fille volago Me promit de m'aimar toujours.' Le zjphirfat témoin , l'onde fut attentive , Quand la nymphe jura de ne changer jamais ; Ifaii le zépkir léger et l'onde fugitive Ont enfin emporté les serments quVile a faits,

• Et en parlant à la nymphe elle - inéme , écoutiez comme ses paroles semblent solliciter une déclamation touchante!

Tons juriez autrefois qoc cette onde rdielle Se ferait vers sa source une roule nouvelle , PlutAt qu'on ne verrait votre coeur dégagé : Voyex couler oes Aota dans ceti« vaste plaine j C'est le mène penchant qui toejonrs les entraîne; Leuroonrs ne change pointf et vous avea changé.

Quelle froidAur exti^me 1 i qa'on doit 4ire qn'oi\ aime ?

à tort que vous m'accuseï ;

u toujours vos rivaux méprisés.

Le mal de mes riTinx n'dgtle point ma peina : La douce iltuiion d'une espérance vaine I^e les fait point tomber du faite du bonheur ; Aucun d'eux , coihme moi , n'a. perdu votre ctenr.

On voit encore un exemple ^us sen«iU« de ■ 28.

bGoogh:

l'aisance et du naturel du dialogue Ijrique , dans la scène de Cadmus :

Je Tai» partir, belle Hermiotip.

Mais un modèle parfait dans ce genre est la scène du cinquième acte è^Amiiàe.

D'une ïaine terrent pouvei-vous être atteinte , Vous qui faites trembler li- ténébreux séjour ?

Vous m'apprenez à connatlre l'amoUr ; L'amovr m'apprend à conaaltre la crainte. Vous brâliei pour la glolte avant que de m'ajtmi ; Vous la cherchiez partout d'une ardeur sans égale ■ La glaire est une riv^de • Qui doit toujours m'alaraier.

Que j'étais, insensé de croire Qq'un vain laurier, donné par la Ticlairc, De tout les biens Mit le plus précieux !

Tout l'éclat dont brille la gloire ,

Vaut-il un regard de vos yeux ?

C'est eii étudiant l'art dans ces modèles , qo'on sentira , ce que je ne puis définir, le tour élégant et facile, la précision, l'aisance, le naturel, la clarté d'un stjle arrondi, cadencé, mélodieux, tel enfin qu'il semble que le poète ait loi-même écrit en chantant. Mais ce n'est pas seulement dans les choses tendres et volaptueuses que son

iv,Coog[c

DE LITTÉRATURE. ll^'J

vers est doux et harmonieux ; il sait réuair, quand il le faul, l'élégaoce avec l'énergie , et même avec la sublimilé. Prenons pour exeniple ie début de Pl-nlon dans X opéra de Proserpine :

Les eltbrU d'un géant qu'on croftit accaUé, Ont fait encoT frémir ie ciel , U terre et l'onde. Mon empire s'en «ït tronblë ; Jusqu'an centre du monde MoD trAne en a tremblé.

L'atfrEDï TjFphée , avec sa vaine rage , Trébucbe enfin dans des gouffres «aas fo>d$. L'éclat du jout ne s'ouvre aucun passage Four pénétrer les rojauniM profonda Qui me sont écbns en partage.

Le ciel ne craindra plus que ses Seis ennemis ,

Se relèvent jamais de leur diute mortelle ; Et du inonde ébranlé par leur fureiy reljelle. Les fondement!^ sont ■ffurmis,^

K était impossible, je crois., d'imaginer un plus digne intérêt pour- amener Plutoo sur la terre, et de l'exprimer en de plus beaux vers.

Si l'amour est 1$ passion favorite de Quînaalt , ce n'est pas.la seule, qu'il ait exprimée ea vers lyriques , c'est-à-dire en vers pleins d'ame et de mouvement. Ecoutez Cérès au désespoir après avoir perdu sa fille, et, la flamme à la main j embrasant les moissons :

J'ai fdit le bien de loua. Ma Gllc e

Et.paur toucher Ira dieux mes vieux wnt imptussanl/S i

J'entendrai sans ^itié les cris des iimocctUs.

bGooglt:

Qii* tout se t«Ment«' De 1> fnmii' que je «ou

Ecoutez Méduse dans Yopém de Pensée:

Pallai, la barbare Ffllu

Fut jaloBM de met appu , £t me rmdiL afiieoM autast que j'était belle j Maû l'eicés étonnasl de la difbwt^

DoDt me punît M cruanU ,

Fera connaître , en dépit d'elk ,

Quel fut l'cxcéï de ma beauté.

Jk ne pnia trop montrer sa vengeanœ cruelle. Ma ttte est fière encor d'avoir pour ornement

Des serpents dont le sifflement

EKcite une frajeur mortelle.

3e porte l'épouvante et la mort en tous lieux. ; Tout se change en rocber à mon aspect borrible. Le> traits que Jupiter lance du haut dea cieni , IfoQt rien de si terrible Qu'un regard de mes yeux, Lee plus grands dieux du ciel , de la terre et de l'oude > Du toin de s» venger se repoeent sur moi. & je JMrds la douceur d'être l'amour du monde , J'ai le plaisir nouveau d'en devenir l'effroi.

Boilean avait-il la ces vers? Jorsqu'en se moquant d'un genye dans lequel il s'efforça inutilement lui-même de réussir, il disait des opéra de Quipanlt :

Et jusqu'à /evoiw haù, tout s'y dit tendrement.

Avait-il lu le cinquième acte d'j4tj-s .^

Quoi F Saogaride est morte ! Atf* est son bourreau '■ Quelle yeagujxx, A dicni I quel supplice

DU blTTÉHATOBE. 4^9

Quelles honenrs sont comparables

Aus hoTTcarâ que je sess !

Dieux cruels^ ilieui io^îtoyables,

ITèles-Tous tout-pnissaDts , Que pour faire dea misérables?

Quelle force ! quelle harmotjie ! quelle incroyable facilité ! Pepsonne n'a croisé les vers et ittrondi la période poétique avee taot d'intelligence" et de gont ; et celui qui sera inâensible a ce mérite ^oa n'aura point d'oreille , on n'aura pas ta première idée de la difficulté 3e l'art de bien écrire en vers.

" Dans les vers lyriques destinés au récitatif libre et simple , on doit éviter le double excès ^'un style ou trop diffus ou trop concis ; et c'est ce que l'oreille de Quiuault a senti aveci une extrême justesse. Les. vers dont le style esl diffus sont lents , pénibles à chanter , et d'une expression monotone; les vers d'un style coupé par des repos fréquents , obligent le masiciea a briser de même son style. Cela est réservé au tumulte des pasàons.^et par conséquent au récitatif obligé: car alots la chaîne des idées est rompue, et à chaque instant il s'élève dans l'ame un mouvement subit etnouyeau.

Pour cette partie de la scène où règne une passion tumultueuse et violente , comme dans les rôles d'Armide, de Céres, de Médée, et surtout dans cekû d'Âtys , Métastase est encore un modèle supérieur à Quinault lui-même. Mais<}ai)s-

iv,Goog[c

/|4o lïfcÉMENTS

le sisnple récitatif , Je style de Mélastase,ine semble trop concis, et motos susceptible de beUes modulations , que le slyle nombreux et développé deQuiiiault.

 ]'ég;ard des peintures , un ^and tableau dont les Ir.iils sont distincts et se succèdent rapide^ m«nt , exifj'e , comme la passion , un style conds et articulé. Par exemple, dans les beaux vers du. début des Éléments, voyez comme chaque image Hi détachée par un silence ; c'est dans ces siltifice& • de la voix que Kharmonie va se faire entendre,

lie) temps wal arrivés : cessez , trûto chaos. Paiaisscz , éléments. J)ieux , allm leur prescrite

le mouvement et le repos.

TeiieE-les reufermés chacun dans son cmpiie.. Cou lei, ondes, coulez. Volez, rapides feux. Voile aztirit des airs, embrassez la natureK Teire , MifinU des fruits , Couvre-toi de verdure. Tbissez, mortels , pot» obëîr aux dieux.

Si au contraire les sentiments <tu les imageS" que l'on peint spot destinés à former un ait d'un desseÎD continu et simple, l'unité de couleur et de ton est essentielle au sujet même; et c'est le v^gue 'de l'expression qui facilitera le chant. Dans 1<e Démophon de Métastase , Timante , qui frémit de se tPoùver le frère de son fils, n'exprimesa pitié pour le malheur dé cet enfant , qu'en tenues vagues ; le ppète laisse au musicien à dire ce «ju'il ne dit. pas ;■ ,

:,q,-z^-HbvGoO<;[c

• B LI TTÉlliTUnE. 44'

Miiero pargidelto , H tuo dtitin non mi.

A ! non ^i dite, mai QueVera il genilor.

Corne in un penxa , a dio !

Tutto cangio iFaspetto !

VoiJoêU il mio diUtto ; foi tieit il mio taror.

C'est à l'accent de la nature à faire eolendre quel est ce père, quel est, cet "enfant malheureux. foyezA.îti. , Chakt , Récitatif.

11 n'est pas exactement vrai que l'expression musieale soil réservée , comme on l'a dit , au Janjfage des passions. C'est là sans doute son triom-' phe ; mais ce n 'est pas dans la nature le seul objet que rfiarmonie et la mélodie soient en état de peipdre , d'auimer , d'embellir.

« Si TOUS cboisissez , nous dit-on , deux compositeur» d'opérqj que vous donniez à l'un à exprimer le désespoir d'Àndromaque lorsqu'on arracbe Âstyanax du tombeau où sa piétéTavait caché , ou les adieux d'Ipbigéni» qui va se soumettre au couteau de Calchas', ou bien les fureurs de sa mère éperdue au moment de cet affreux sacrifice ; etque vausdisiezàl'autre, faitesmoi une lempétfe , un tremblement de terré , un chœur d'Aquilons , un aébordemeot du Nil, une descente de Mars > une conjuration magique , un sabbat .infernal ; n'est-ce pas dire à celui-ci, je vous choisis pour foire peur ou plaisir aux en-

iv,Goog[c

443 ÉLÉHBIfTS

fants ; et à l'autre , je tous choisis pour être Fàdmiration des nations et des siècles ? »

Mais à quoi bon ce partage exclusif de l'art d'imiter par des accents , par des accords , et par des nombres? Le même compositeur à qui Ton donnerait à exprimer leJésespoird'Andromaque, se croirail-il déshonoré, si on lai donnait aussi a exprimer les gémissements de l'ombre d'Hector qui se fieraient entendre du fond de son tombeau ? Celui qui aurait exprimé les adieux d'Iphigénie .ou le désespoir de sa mère , rougipail-il d'exprimer aussi la descente de Diane par une " symphonie auguste? Celui qui aurait à ^[primer la douleur d'Idoménée obligé d'immoler son fils^ dédaignerait-il d'imiter la tempête de l'avantscène ? La chute du Nil serait-elleun objet moins magnifique à peindre aux yeux et à l'oreille , que le triomphe de Sésostris ? et sans être un peuple d'enfants , ne pourrait-an pas être ému de la beauté de ces peintures ? Un chœur infernal peut aussi n'êlre pas un brait de sabbat: le» Grecs ne l'appelaient pas ainsi sur le théâtre d'Eschyle ; il n'y ressemble pas davantage dans l'opéra de Castor j et quant à l'exéculiob , il est possible ; et facile encore d'y faire observer plus de décence. ^ '

La musiquea , de sa nature , tm caractère d'analc^ie et des moyens d'imitation pour tout ce qui affecte l'oreille. Quant aux objets de» autres sen^, elle n'a rien qui'leur ressemble; mais au

uGooglc

lieu d« rob|et même, elle peint le caractère de Ifr sensadoo qa'il doqs cause : pa? exemple , dans ces vers de Reoaud , .

Pins j'observe ces liaui, et plus je les admire.

Ce fleuve coule lentement j Il s'éIoig:iie à regret d'nD séjour ai eharroarit ; I«s plus aimables Seurs et le plus doux zépbjre

Parfument l'air qu'on y respire.

}a musique ne peut exprimer ni le parfum , ni Féelat der fieurs; mais elle peint l'état de volupté où l'ame, qui reçoit œs douces impressions , languit amollie et comme eochantée. Dans ces Ters de Castor et PoUux ,

Tristes apprïts , pâles flambeaux , JFoQT pins affreux que les ténèbres !

la musique ne pouvait jamais rendre l'effet des latùpfis sépulcr^es ; mais elle a exprimé la douleur pFofoude qu'imprimé au cœur de Thélaïre la vue du toml»eau de Castor. Telle est, d'un sens à l'autre, l'analogie que la musique observe et saisit, lorsqu'elle veat réveiller, pai l'organe de l'oreille , la réminiscenee des impressions faites sur tel ou sur tel autre sens ; c'est donc aussi cette aoalc^^ que la poésie doit Fechercher dans , les taUeaux qu'elle lui donné à pei-odre.

Quant aux Sections et aux mouvements de l'ame , la musique ne les exprime qu'en imitant l'accent nature. L'art du musicien est de donner à la mélodie des injQexioDs qui répondent à celles

bGooglt'

du Ian^ag« ; et l'art du poète est de donser an musicien des tours et des mouvements s^iscep» tibles de ces inflexions variées, d'où résulte la beattté du chant. «

Un poêlée peut donc Être ou n'être pas lyrique , soit par le fonds du sujet , soit par le» détails et le stjle.

ToBt ce qui n'est qu'esprit et raison est inaccessible pour la musique; elle veut de la poésie toute pure, des images, des sentiments. ToutA qui exige des' discussions des défeloppeqjents , des grada» tious, n'est pas fait pourelle. Faut-il donc mutiler le ■dialogue , brusquer Jes passages , précipiter les si- 'tuatioDS, accumuler les incidents, sansles lier l'un avec l'autre , ôtcr aux détails et à l'ensemble d'ua poème cet air d'aisance et de vérité d'où dépend l'illusioD théâtrale , et ne présenter sur la scène que le squelette de l'action ? C'est l'excès où l'on donne , et qu'on peut éviter en prenant un sujet analogue au genre lyrique, où tout soit simple, clair et rapide , en action et en sentiment.

h'opéra iti^ien a des morceaux du caractère, le plui tendre; il en a aussi du plus passionné: c'est la partie vraiment lyrique. Du milieu de ces scènes, dont le récit noté n'a jamais ni la' délicatesse , ni la chaleur , ni la grâce de la simple déclamation, parce que les inflexions de la pai-ole sont inappréciables , que dans aucune langue on ne peut les éci'ire , et que le chanteur le pÏHS liabile ne peut jamais les faire passer dans ses

iv,Goog[c

DE LITTÉRATUaC. 44^

ntodulations ; du milieu de ces scènes , dis -je, sorleot par intervalle des mou.vement9 de sensibiltté , auxquels la musique donne une expression plus animée et plus toucbanle que l'exprèssion Aême de la nature ; et le premier mérite ea' est au poète qui a su cendre ces morceaux susceptibles de toute l'énergie de l'accent musical. Vt^ez , dans Ylphigénie d'Apostolo-Zéuo , imitée de Racine, combien ces paroles de Cij'teaiDestre sont dociles à receyoir l'accent de la douleur et du reproche :

V- Prtpari a svenar- cjî^a e madré , Consorie e padre , Ma sema amort

Si, n, ' •

L'amor à perverti , E-nel tuo cuore Eatrà coljailo La crudellà.

Dans YÂndromaque du même poète, lorsque entre deux enfants qu'on présente àUljsse, réduit au même choix que Phbcas , il ne sait lequel est son fils Télémaque , ni lequel est le fils d'Hector ; les paroles de Léontine dans la bouche d'Andromaque sont , il faut l'avouer , d'uoe mère bien plus sensible , et ont quelque chose de bien plus animé dans l'italien que dans le français :

Gitarda pur. O quello , a /jueiio £ tua proie , è sangue mio.

iv,Goog[c

446 âLÉMBHTS

Tuaimtaif dm UêoUn io ; Ne a te, perfido, il tlirà.

Chi di voi li vol per padre ?

fi arretrau ! ah ! voi tae«ado Stnta dir: tu mi tel nuidn ; Ne adui me generè.

Dans XOljmpiaâe Je Métastase > lorsque Mégacl^ cède sa maîtresse à sod ami et la laisse évanouie de douleur , quoi de plus favorable au pathétique du chaot que ces paroles :

Se cerro , w dtce i L'amicD dot^è ?

L'aaûeo in/ilice, Ritpondi, mori.

Jhao t d gnm duolo Non dar le per me ; Biipondi ma lolo .- Piangcndo parti.

Che aiùio di ptue I Latciare il tuo iene !

Lasciar Io per sempre I Latciar Io coii /■

Dans le Démophon du même poète, imité d'Inès de CaslrOj combien les adieux des deux époux sont plus touchants , dans ce dialogue de Timante et de Dircé , que dans la scène de Pèdre et d'Inès !

/.A dettra U dûtdo , Mio dolce tottegno , Per ultimo pegno Vamott e diji.

»B LlTTtBATDRÇ. 44?

jh ! tjuatofa il M

Ma Mnto che atkac Vùtetto non è.

: , 6ien mio.

Çh» barbart) addio !

Che Jato crudel !

Cha atundona i rvi Dagli aitri/unau ,

Si premi ton ijuetti

D'un' alma/èdèï?

C'est là que trîompbe la musique italienne ; et dans l'expression qu'elle y met, on ne sait ce qu'on doit admirer le plus, ou des accents, ou des accords.

Mais on aurait beau maltiplier ces morceaux pathétiques, ils ont toujours la couleur sombre d'un sujet uniquement tragique; et pour y répandre de la variété ', l'on est obligé d'avoir recours à un moyen qui répugne à la tragédie et fait violence à la nature. Je parle de ces sentences, de ces comparaisons que les poètes qnt eu la complaisance de mettre dans la bouche des personnages tes plus graves, dans les situations même les ptus douloureuses; dé ces airs sur lesquels

iv,Goog[c

44S É'LÉMBNta

une voix effemlDée , qu'on donne ppur celle d'un héros, -vient badiner à contre-sens. Eu vain les poètes ont mis tout leur soin à faire , de ces vers détachés , des peintures vive% et nobles ; il y a de quoi éteindre le feu dç l'action la plus ani' inée. Celui qui chante peut flatter l'oreille , mais il est sûr de glacer lop cœurs. Que devient , par exemple, l'intérêt de la scène, lorsque Arbace , dans la plus cruelle situation où la vertu, l'amour, l'amitié , la nature , puissent jamais âtre réduits , s'amuse à chanter ces beaux vers? ■

Fo milcando un mar crudeltt Sema ■vêle

Freme fonda , il ciel t'imiruna ,

Cretce ii venio e manca l'arls y

E il volar deUaJoriiuia

Son cottrtio a tegiâtar.

InJUiee in quetlo ttatOf

Son da tutti ahatidondto;

Mtco sola è rinmocenza , ■ ' '

Che mi porta a naufragai:

Cette manière de varier , debnllanterlecbant. dans Vopéra italien, est un luxe très vicieux, très éloigné du naturel. Métastase, qui s'en est plaint , l'a trop favorisé lui-même; il a eu trop de complaisance pour la vanité des chanteurs qui voulaient faire applaudir, au théâtre, la flexibilité, la justesse , l'agilité d'une ■voix brillante ; ii a trop adhéré à la fausse émulation des compositeurs

iv,Goog[c

I>B LiTTâ!l,ATT3RE. ^449

et au mauvais goût de la mullitude , qui , rassa* siée des beautés simples dans l'expression musicale , voulait un chaut plus artialisé, si je puis me servir de ce mot de Montaigne. Le dirai-je euBu ? Métastase a lui-même contribué à introduire ce manvais goût , en donnant lieu à Une foule d'airs , qui, dans ses opéra, ne setaient rieu , s'ils n'é-< taxent pas un vain ramage. Et qae voulait-ril qu'un musicien fît de toutes ces comparaisons façonnées en ariettes , qui terminent ses scènes comme des culs-de-lampe, ou qui plutôt sont dans le chant comme des bouquets d'artifice , pour obtenir l'ap plaudissement?

Un grand musicien m'a dit que les airs de bravoure qu'il était obligé de composer en Italie avaient fait son snppUce durant vingt ans. Mais ce luxe contagieux ne se fût pas introduit dans léchant , et n'eût pas corrompu l'oreille et le goût des Italiens , s'il n'eût pas commencé par se glisser dans les paroles , si la poésie lyrique n'eût jamais elle - même été que l'expression pure et simple du sentiment donné par la situation et inspiré par la nature ; et c'est à quoi , dans Vopéra français , nous espérons de la réduire.

Dès lors toutes les beautés véritables de la musique italienne , cette déclamation rapide et natu> relie , ce patthétique véhément du récitatif obligé , cecantabile si louchant et si mélodieux , ces airs , le charme de l'oreille , et en même temps l'ex- ■ pression la plus vraie et la plus sensible des atFec-

ilim. d» Liuir. m. 29

iv,Goog[c

' 4^0 ÉLéMBBTTS

tioQS de l'ame, tout cela, dis-je, nous appartient j et la musique française n'est plus que ia musique îtaiieDiie dans sa plus belle simplicité.

Et qu'on ne dise pas que ce n'est point encore ce que Métastase eût voulu , s'il avait dépendu de lui d*étre fidèle à ses principes. Il s'en est dairement expliqué dans ses lettres à Fauteur de l'Sssaî de VAUiance de la Poésie avec la Musique. Dans cet essai, l'air régulier, l'air périodique , est célébré comme ce qu'il y a de plus ravissant dans la musique italienne ; et Métastase , dans ses lettres , donne les éloges les moins équivoques au boa goût , aux lumières , à la saine doctrine répandue dans cet essai. Métastase et M. le marquis de Chastellux sont d'accord sur la beaaté de l'air et sur le charme qu'il ajoute à la scène; mais tous les deux condamnent le luxe efiëniiné qui s'est introduit dans cette partie de la musique théâtrale, au mépris de toutes les convenances , et aux dépens de l'intérêt de l'action eï de l'expression. Tel est sur ces deux points le sentiment de Métastase. Et comment le génie inspirateur des plus beaux chants aurait-il été l'ennemi de la musique chantante ? Comment le poète qui a mesuré , sjmétrisé avec le plus de soin les paroles de ses duo et de ses airs , aur^til réprouvé cette période musicale dont lai-même il traçait le cercle , et ces phrases correspondantes qu'il dessinait avec tant d'étude et tant d'art ? On voit évidemment que> pour prendre une forme

DB LITTÉEATURB. ^^I

régulière et parTaite, la musique n'avait besoin que d'être moulée sur ses paroles; et ce moule , doQt il est impossible de ne pas reconnaître la destination , n'était pas formé sans dessein. Mais pour sauver la tragédie de la tristesse monotone qui lui est naturelle. Métastase a été forcé d'y semer une foule d'airs accessoires et purement /lyriques; et il a mis à orner ce défaut ua talent , un goût , un travail , qui le font admirer et , plaindre.'

Il fut un temps , nous dira-t-on , où Métastase , après avoir été esclave des musiciens , pouvait leur imposer : en changeant de manière , il au- ' rait corrigé la leur. Mais l'habitude était formée , le mauvais goût avait prévalu ; et un obstacle pins* invincible encore était l'attachement de ce poète au genre austjère qu'il avait pris , et qu'il ne pouvait tempérer et varier que par ces petits épilogues , où il donnait aux voix la liberté de voltiger : Plebis aucupiwn.

Le seul moyen de se passer de cette ressource aurait été , pour lui , de travailler sur des sujets plus variés et plus dociles, où le mélange des situations douloureuses et des situations consolantes, des moments de trouble et de crainte , et des moments de calme et d'espérance , eût donné lieu tour-à-tour au caractère du chant pathétique %t à celui du chant gracieux et léger.

Ainsi l'exemple même des Italiens me confirme dans la pensée qu'un genre mêlé de tableaux

iv,Goog[c

gràdeux et de tableaux terribles , de situatioDS douces et de situations fortes, de scènes tendres et touchantes et de scènes passionnées, de clair et de sombre dans ses couleurs et dans ses tons, de pastoral et d'héroïque dans son action et dans ses caractères; qu'un genre susceptible d'un merveilleux décent et de fêles bien amenées , est en même temps le plus favorable à la musique, et le plus susceptible de toutes 1^ beautés que peut réunir un spectacle fait pour enchanter tous les sens. M, Piccioi en a fait deux essais. On a contesté d'abord le succès A'Atjs , celui de Roland est incontestable. ( Celui à'y^tjs n'a pas été moins décidé â diverses reprises.) Et qu'avec son style enchanteur cet homme célèbre £t ses pareils aient le oourage de s'exercer dans le même genre , le temps décidera si ce n'est pas celui qui nous convient le mieux.

Uopéça ne s*est pas borné aux sujets tragiques et merveilleux. La galanterie noble , la pastorale , la bergerie , te comique , le boufFon même , sont embellis par la musique. Mais tout cela demande un naturel très animé; le mouvement en est la vie, là variété en fait le charme , le gracieux même y doit être mêlé du vif et du piquant. Le comique surtout, par ses mouvements, ses saillies, ses traits naïfs, ses peintures vivantes , donne à la musique un jeu et un essor que les Italiens nous ont feit connaître, et dont, avant la Seiva padrona, To? Q^e $e doutait point en France.

iv,Goog[c

ûb btrtin.A.'fVKÉ. , ^55 Mais les arts coanaisseot-ils la différence des* climats? leur patrie est par tout où l'on sait les goiSter. 1*8 beautés de l'opéra italien seront celles da notre quand noas le voudrons bien. Déjà, dans le comique, nous avons réussi: en élevant ce genre au-dessas du bouffon , nous en avons étendu la sphère- Il dépend de nous , en donnant à Quinault plus d'énergie et de mouvement-dans les sitoations pathétiques , et des formes Ijriques qn'îl ne pouvait connaître , défaire de ses beaux poèmes l'objet de l'émulation des plus célèbres compositeurs. Laissons aux voix brillantes etlégëres que l'Italie admire, les ariettes' q^i , d»ns ses opéra , déparent les scènes les plus touchantes; et tâchons d'imitereesaecents »i viais, si sensibles, cesaccords si simples et si expressifs, ces modulations dont le dessin est si pur et si beau, enfin ce chant, qui ^ pour émoovoir, n'a presque pas besoin d'être chanté, et qui, avec an clavecin et une voix faiUé , a le pouvoir d'arracher des larmes. Mais gardons-nous de renoncer à ce beau genre de Qninault : encourageons les. jeu nés poètes à l'accommoder au goût d'une musique dont il est si digne ; et n'allons pas croireque, dans ce nouveau genre, le récitatif, queFqoe bien fait qu'il soit et de quelque harmonieque son expression Hoit soutenue , ait seuf assez d'attraits et assez de charmes pour nous. La période musicale , le chant mélodieux , dessiné , arrondi , décrivant son cercle avec grâce, l'air enfin

.,■ Goog[c

uue fois conau , fera partout , et dans tous les temps, les délices de l'ereille; et jamais des phrases tronquées j des uumTemetits rompus , des desseins avortés , un chaut heurté ou mutilé ne satisfera pleinement. Les Italiens le disent, et l'on doit les en croire : l'excellence de la musique est dans le cbaut , et la mélodie en est l'âme.

A l'égard des fêtes et des diaoses , évitons avec soin de les amener sans raison et en dépit de la vraisemblance ; mais gardons-noos aussi de les trop, négliger et d'en dépouiller ce spectacle. Ce oe sera point au moment où la désolation régnera dans le lieu de la scène , que les Satyres et les Dr/ades viendront célébrer la fête du dieu Pan , comme dans Vopéra de Caltirhoé ; ce ne sera point lorsqu'un amant furieux , courant à l'autel où l'on veut immoler sa maîtresse , dira :

, Le bitoher brAle ; et moi j'éteins sa Samme impie Dans Je sang du ciuel qai vent tous iaunoler.,.. ratlaqueroî vos Dieux, je briserai leur temple , DAt feur ruine m'accabler.

ce ne sera point alors que les bergers des coteaux voisins viendront danser et chanter gaiement autour de celle qui doit être immolée. Mais les amants ^ui viendront s'enivrer à la fontaine de l'amour formeront par leurS danses un contraste agréable avec la douleur d'Angélique. Quinault , par un trait de sentiment , donne la leçon aux poètes, lorsque Renaud dit aux Plaisirs qui viennent le distraire de ses ennuis :

iv,Goog[c

DB LITTÉRATURE. /fS^

^ki , ëtoigDei-Tous d« moi , Doux Plaisirs , attendez qu'Armide vous ramène.

Ce créateur de la siène Ijrique est encore celoi qui a le mieux connu l'art J'aniener les fêtes. La pastorale de ito&jw/ fut son chef-d'œuvre dans ce genre; et lorsque je remis au théâtre cet opéra charmant , j'etis grand soie de la conserver : mais à la dernière répétition , une troupe de gens ameutés pour faire tomber cet essai de la musique italienne, cherchant dans le poème quelque endroit à reprendre , s'avisèrent de trouver ridicule la scène de la pastorale , et firent tant par leurs claiheurs, que les directeurs effrayé? vinrent me conjurer d'en rétrancher ces vers desituation que les cabaleurs attaquaient.

Quand te festin Ait prit , il fallut.lca ciberdier. Ils étaient enchanta dans oes belles tetttJtcs.

CDBIDOM.

On eut peine à lés arracher

De ce lien cbarmant où tous ttCR.

' nOLtMD.

Où suia-jc? ju5t« de! ! où sùis-je , malheareux' ! ' '

Je résistai long-temps , comme op peut croirej mais il fallut céder , pour ne pas entendre huer le lendemain ce qui avait fait les plaisirs de la cour Je Louis XIV et l'admiration de Voltaire.

iv,Goog[c

45C " BLBKtBAtS

Je me permets ce petit détail , non-seulement pour me disculper de cette indigne mutilation » mais pour faire roir de quels juges les arts ont quelquefois le malheur de dépendre.

ObaisOit tunÀBBSv Le sentiment d-intérét qui bttache rh<»ume à l'opinion de la postérité . et qui le fait jouir d'avance du souvenir qui restera de lui quand il ne sera plus , l'émulation qu'inspirent aux vivants les éloges qu'on donne anx morts , et l'impression que font sur les âmes de grands exemplesretracés avecune vive éloquence, sont tes principes d'utilité sur lesquels aété fondé dans tous les temps l'usage des omisons fitnèbres: il fut institué chez les Grecs par Solon ; chez les tlomains , par Valérius Publicola.

L'éloge funèbre , en Egypte , était personnel comme il le fut à Rome> Dans la Grèce il futcon-^ sacre à la gloire commune des citoyens qui avaient péri dans les combats pour la défense de la patrie. Cette institution le rendait en même temps plus pur, plus juste, et plus utile: plus pur, parce qu'il était exempt de l'adulation persann^e , à laquelle ne manque pas de donner lieu , même à l'égard des morts , la complaisance pour les vi-- Vants; plus juste, eiï ce qu'il embrassait tous Ceux qui l'avaient mérité ; plus utile, en ce que l'exemple de la vertu et de la gloire regardait tous les citoyens , et pouvait êti'e également pour tau»

iv,Goog[c

-Un objet d'espérance et d'émulation. De là l'es'^ pèced'enivrement que les Athéniens rapportaient de l'assemblée où leurs enfants , leurs pères , leurs frères , leurs amis , veAaientd'étre solennellement honorés des regrets et des éloges de la patrie. A Rome> sous les empereurs, on vit à quel degré de bassesse et de servitude V oraison Junèbrepoa- ^ vait être réduite, lorsque Forgueil la commandait. ^Ojvz BémonsIuatif.

Parmi nous elle est personnelle et résen'éepour la haute naissance, ou pour les premières dignités; et, quoique moins servile et moins adulatrice <qu'elle-De le devint à- Rome» elle n'a pas été exempte du reproche de corruption^ L'on a quel-' quefois entendu -célébrer en chaire des hommes que la voix publique n'avait jamais loués de même , et qu'elle était loin d« bénir. Mais sans insister sur l'abus que l'on a fait souvent , et que l'on fera peut-être encore , de ces éloges de bienséance , considérons ce qu'ils auraient d'utile , si l'orateur, en s'interdisantlemensongeet la flatte rie , se proposait pour règle et pour objet la décence et la vérité.

En premier lieu , on ne louerait que des morts dignes de mémoire. En Second lieu , comme tous ' les hommes , même les plus recomraandables , ont été un mélange de force et de faiblesse , de vertus et de vices , ce serait le côté vraiment louable que l'éloquence exposerait à la lumière ; et au lieu de donner du lustre aux vices qui sont suscep»

iv,Ooog[c

tibles du fard de la louange , elle les laisserait datis Tombre , et son silence exprimerait ce que sa voix ne dirait pas. En troisième lieu , elle s'attacherait aux traits de caractère, ailx Tertus , aux talents dont la peinture aurait , non pas le plus d'éclat, mais le plus d'influence; et la véritable destina- ' tion de la gloire serait remplie, puisqu'elle serait réserrée aux qualités et aux actions qui auraient le plus contribué au bien public et au bonheur des hommes. En quatrième lieu, Les vertus privées et domestiques obtiendraient aussi ie tribut de louanges dont elles seraient dignes; mais ces peintures de fantaisie , ces lieux communs d'adulation , où l'adresse et l'esprit de l'oraleur s'épuisent pour tout défigurer et pour tout embellir, seraient exclus de Voraisonjunèbre ; et s'il était permis à l'orateur de ne peindre son mpdèle que de .proÇl , du côt^ le plus favorable , et avec des. couleurs plus vives que celles de la vérité , au -moins serait-il obligé d'en bien saisir la ressemblance. Enfin l'utilité publique , qui est le fruit de l'exemple , étant le seul objet moral de ces tristes solennités, l'éloquence s'attacherait aux résultats que lui présenteraient les détails d'uue vie babituçllement occupée des intérêts de la société; et de ces particularités de mœurs , de fortune, d'emplois , de fonctions , de devoirs, de conduite, qu'il aurait à développer, il aurait soin de s'élever .à des principes lumineux et féconds , qui donneraient plus d'étçndue à l'instruction, publique.

iv.Googic

DE LITTéilA TU II E. 4^

Par ce moyen , l'oraison Jimèbre , au lieu d'être une école de flatterie ', serait une leçon ou de politique ou de mœurs.

On voit dès lors combien lui seraient étrangers et superflustous ces ornemeots d'un langage fleuri, maniéré , futile. Dès que la vérité porte avec elle son caractère de candeur , de dignité , d'utilité solide , un vain luxe d'expressions lui devient inutile , et L'éloquence peut se montrer avec une majestâsiraple comme une vierge pure et modeste, belle de sa seule beauté. Grandis et, utitatùe^m, pudica oratio non est macidosa, nec turgidaj sed naturali puickritudine exsurgif. .( Pétrohe. ,)

Mais si l'objet de Voraison fiinèère n'est peint que ressemblant et d'après la vérité wçme ; si l'homme qu'elle doit louer fut véritablement louable , et si sa renommée autorise d'avance l'éloge qu'on va prononce; quel combat l'éloquence aura-t-elle à livrer? quel obstacle aura-t-elle à vaincre du coté de. l'opinion? quelle affeclion ^ ^ quelle inclination , quelle résolution à- changer du côté de l'ame? de quoi veut-elle persuader ou dissuader un auditoire qui sait déjà , qui croit d'avance ce qu'elle vient lui rappeler? ■

Il est certain qu'elle n'a pas les mêmes révolutions à produire que L'éloquence de la tril)Mne , la même résistance à vaincre , les mêmes assauts à livrer ou à soutenir que l'éloquence du bar> reau, et que souvent, plus comparable à l'éloquence poétique , elle ne semble faire .coo.sister

3,q,z^bvGoogle

^6o ËLÉHBntS

ses succès qu'à émouvoir pour émouvoir. Mai* au-delà de l'émotioD , nous venons de voir qu'il est pour elle un but.d'utililc publique qui consacre ses fonctions et la rend digne de la chaire. Dans l'oraison fiaièbre , comme dans les sermons , l'auditoitc est persuadé avant que l'orateur commence ; mais celte persuasion froide et vague n'est [as celle que l'éloquence doit opérer , et qu'elle opère ; celle-ci doit être profonde; animée , active , entraînante; elle doit ressetâbler à celle qui, dans le genre délibératif, produit des révolutions, soulève tout un peuple , lui fait briser sa chaine, lui fait prendreles armes pour la défense de ses foyers , de ses femmes , de ses enfants. Ici l'effet n'en est pas si sensible, parce qu'elle n'a point d'objet présent et décidé. Mai» qu'à l'ouverture d'une campagne et à la tête d'une armée un homme éloquent fît, comme Périclès , l'éloge des guerriers qui seraient morts pour leur pajs , et qu'il parlai de la Valeur avec un digne enthousiasme ; que cet éloge , par exemple , eût été prononcé à la tête de la noblesse française, au moment que Louis XIV l'aurait assetnblée , comme il j était résolu avant la victoire de Denain ; et que chacun se demande à soi-même si celte éloquence eût été sans effet. Or cet effet soudain , rapide , éclatant, que l'occasion lui eût fait produire , elle l'opère avec moins d'énergie , mais très-sensiblement encore parle» impressions qu'elle laisse' dans lesesprils

bvGoog[c

DS IiITTÉHATURB. ^6l

et dans les cœurs ; et si tous en doutez , voyez ce qui se passe, lorsque tes femmes respectables qui parmi nous sont les tutrices des pauvres orphelins , veulent en leur faveur ranimer la piété publique. Quel est l'innocent artifice qu'elles y emploient le plus communément? Elles convoquent les fîdèîeS dans un temple , elles j font prononcer l'éloge de celui des hommes, qui, après l'Homme- Dieu , a été sur la terre le plus parfait modèle de la miséricorde et de la charité, l'éloge de Vincent de Paul ; et l'orateur, en descendant de chaire, voit répandre dans le trésor des pauvres l'argent et l'or â pleines mains.

L'effet constant et infaillible du digne éloge des vertus héroïques , sera toujours d'élever nos esprits par la sublimité dçs pensées et des images; d'agrandir, d'ennoblir nos âmes par les émolions qu'elles reçoivent des grands exemples , et par cet attendrissement si doux qu'excite en nous la magnanimité.

L'éloquence de Y oraison funèbre a donc aussi ses effets à produire; et ce n'est pas sans difficulté qu'elle obtient les succès d'où dépend sa gloire. Elle n'a pas â vaincre la prévention, l'aliéuation des esprits , mais leur froideur, leur nonchalance, leur molle irrésolution : elle n'a pas à vaincre dans les âmes , des aversions , des ressentiments-, mais une langueur plus funeste à la vertu que les passions mêmes, et tous les vices 4]ui dégradent en nous ce naturel qu'elle veut

cm-z^-HbvGoogle

Page 1