‹ [Œuvres choisies de Marmontel] (volume 4)Chapitre 1 sur 20 · [Oeuvres choisies de Marmontel] · texte numérisé non relu

[Oeuvres choisies de Marmontel]

PoÉsife. Oh a écrit les révolutions des empires; comment n*a-t-on jamais pensé à écrire les révolutions des^arts, à chercher dans la nature les causés physiques et morales de leur naissance, de leur accroissement , de leur splendeur, et de leur décadence? Nous allons en faire lessai sur la partie la plus brillante de la littérature; considérer la poeh'e comme une plante; examiner pourquoi , indigène dans certains climats , on Vy a vu naître et fleurir d'elle-même; pourquoi, étrangère partout ailleurs , elle n*a prospéré qu'à force de culture , ou pourquoi, sauvage et rebelle, elle s'est refusée aux soins qu'on a pris de la cultiver; enfin pourquoi, dans le même climat, tantôt elle a été florissante et féconde, tantôt elle a dégénéré.

En recherchant les causes de ces révolutions, on a trop accordé , ce me semble , aux caprices de la nature et à ses inégalités. On croit avoir tout expliqué, lorsqu'on a dit que la nature, tour-àtour avare et prodigue, tantôt s'éf^uise à former

Élém. de Uttér. IV, \

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des génies, tantôt se repose et. languit dans une longue stérilité. Mai^Ja nature n'est point avare, la nature n'est point prodigue ^ la nature ne s'épuise point : ce sont des mots vides de sens. Imaginer qu'elle s'est accordée avec Périclès , Alexandre, Auguste, Léon X, Louis-le-Grand ^ popr faire de leur siècle celui des muses et des arts; c'est donner, comme on lait souvent, une métaphore pour une raison. Il est plus que probable qui^ 3PUS, le n^énae ciel ^ d^^ns l& même espace de teui[>s., la,najt|]re produit la même quantité de ta-* lents d^ la même espèce. Rien n'est fortuit , tout a sa. cause; et d'une cause régulière, tous Les effets doivent êtpe constants.

I^a différence des cliniati» a* quelque chose de plus réel. On ^ait qu'en général les hommes, d^ns certains pays , naissent avec des organes plus, délicats, et plus sensibles, une imagination plu3 vive çt plus féconde , un génie plus inventif. Mais pourquoi tqut l'Orient n'aurait-il pas reçu la même' influence du ciel et les mêmes dons c^ue la Grèce? pourquoi, dans la Grèce, des climats, 4ifféreo}s,coipme la Thrace, la Béotie, et Lesbosi, i^uraient-ils produit, l'un des Amphion et des Orphée; l'autre, des Pindare et des Çovffijxe^; l.'aMtre, des Alcée et des Sapbo?. Et slil e^t vrai qu'Achille avait pris à Thèbes la lyre surjaqpejile il chantait les héros; si la lyi^ thébaip?, d^ns les mains de Pindare, fut couronpÂe 4ç lauliers; est-ce au naturel du pays

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qu'en est la gloire'? Ne savotis-noùs pas quelle idée on avait du génie des Béotiens? Tout donner et tout refuser à Finfluence du climat, sont deux excès de Tesprit de système.

Cependant, si les Grecs n'ont pas été le seul peuple de l'uTirvers ingénieux et sensible , pourquoi, dansl'art d'imiter et de feindre , n'a-t-on jamais po Fégaler qu'en marchant sur ses traces , et qu'en adoptant ses idées , ses images, ses fictions? Voyez dans l'Europe moderne , quand la paix , l'abondance; le luxe, la faveur des rois, le goût des peuples, ont attiré les muses; voyez-les, dils-je, arriver en étrangères fugitives, chargées' de leurs propres richesses , et portant avec elles les dieux de leurs pays. Quoi de plus marqué que ce penchant pour les lieux qui les ont vu naître? Que les Romains aient imité l#s Grées, dont ils étaient les disciples, cela est simple et naturel; mais que^ dans aucun de nos climats, là poésie n'ait été florissante, qu'autant qu'on Tui délaissé le caractère et les mœurs antiques jfqu\*l le* soit depuis trois mille ans fidèle au culte dé sa ► première patrie ; que des mœurs nouvelles et dfes sujets récents , elle n'aime que ce qui ressemble à ce qu'elle a vu dans la Grèce : vciilà ce qui prouve qu'elle tient par essence aux qualités dé son pays natal. Pourquoi cela? c'est ce que nous cherchons.

Horace donne , au succès des arts et de' la poésie dans la Grèce , la même cause qu^ileut à Rome :

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Ut primum positis nugari Grœcia bellis CœiHt , et in vUium fortuua labia* «qtta.

Mais si ce goût fut, chez les Romains, le pré-^ sage ou leffet de la corruption qui suivit la pro-; spérité, il n'en fut pas de même chez les Grecs. Les muses, pour fleurir chez eux ^ n'attendirent ni le loisir de la paix , ni les délices de l'abon-» dance. Le temps le plus orageux de la Grèce et le plus fécond en héros , fut aussi le plus fécond en hommes de génie. Depuis la naissance d'Es-* chyle jusqu'à la mort de Platon, l'espace d* on siècle présente ce que la Grèce a produit de plu* célèbre dans les armes et dans les lettres. On couronnait sur le théâtre d'Athènes l'un des héros de Marathon : Cralinus et Gratès amusaient les vainqueurs de Platée et de Salamine; Charillus les chantait ; les Miltiade , les Thémistocle , les Aristide, les Përiclès, applaudissaient les chefsd'œufre des Sophocle et des Euripide ; et an milieu même des discordes nationales , des guerres 'de Corinthe et du Péloponnèse , de Thèbes contre Lacédémone, et de celle-ci contre Athènes, ou plutôt d'Athènes contre la Grèce entière, la poésie prospérait encore et s'élevait comme à tra- .verS.les ruines de sa patrie.

Il y avait donc , pour rendre la poésie florissante dans ces climats , des causes indépendantes de la bonne ou de la mauvaise fortune ; et la première de ces causes fut le naturel d'un peuple vif, sensible, passionné pour les plaisirs de

DIS LlTTÉliATUIlE. 5

l'esprit et de Tame; autant que pour les voluptés des sens. Je dis le naturel ; et en cela les Grecs différaient des Romains. Ceux-ci ne ise polirent qu'après s'être amollis ; au lieu que ceux-là furent tels dans toute la vigueur de leur génie et de leurs vertus. La gloire des talents et la gloire des armes , l'amour des plaisirs de la paix , et le courage et la constance dans les travaux de la guerre, ne sont incompatibles que lorsque ceux-ci tiennent plus à la rudesse et à l'austérité des mœurs qu'à la vigueur et à l'activité de l'ame. Rien li'est plus dans la nature, téiioin César, Âlcibiade, et mille autres guerriers, qu'un homme vaillant et sensible , voluptueux et infatigable , également passionné pour la gloire et pour les plaisirs. C'est à quoi se trompaient les Lacédémoniens , en méprisant les mœurs d'Athènes; c'est à quoi font aussi semblant de se méprendre des peuples jaloux des Français.

Caton avait raison de reprocher in Rome d'être devenue une ville grecque. Mais si Athènes eût voulu prendre les mœurs de l'antique Rome , elle y eût perdu de vrais plaisirs, et acquis de. fausses vertus; ainsi que Rome, en devenant grecque, avait perdu ses vertus naturelles , pour acquérir des plaisirs factices qu'elle ne goûta jamais bien.

De cela seul que les Grecs étaient doué^ d'une^ imagination vive et d'une oreillç sensible et juste, il s'ensuivit d'abord qu'ils eurent une lan-..

gue naturellement poétique. La poésie à^mwàe une langue figurée, mélodiieu^e ^ riche, abo»clan le 9 variée^ et habile à tout exprimer ] 4wt les articulations douces , fes sons harmonieuic , les élépient* dociles à se oombioer en tous seùs , donnent au ppète la facilité de mélanger ses couleurs primitives > et de tirer de ce mélange une infinité de nuances nouvelles : telle fut la langue des Grecs. Mais sans parler des mats coqaposés dont cette langue poétique aboode , et dont un .seul fait souvent une image , ni de Tin* ver]^ion qui lui est commune avec la langue des Latins, ni de la liberté du choix de ses dialectes, privilège qui la distingue et dont elle seule a joui ; ne parlons que de sa prosodlie et du boo^ heur qu'elle eut d'.abord d'être soumise par la musique aux lois de I9 mesure et du mouvement.

Le goût du chant est nn de ces plaisirs que la nature a ménagés à l'homme pour le çojQSpler de ses peines , le souUg^r dans ses travaux , et le sauver de l'ennui de lui-même. D^ns tous les temps ^ et dans tous les climats, l'homme, sensible au nombre et à la mélodie , a donc pris plaisir à chanter.

Or , par un instinct naturel ^ tous les peuples y et les sauvages mêmes, chantent et dansent en mesure et sur des movivements réglés. 11 a donc fallu que la parole appliquée au citant ait observé la cadence, soit pijr un nombre de s^l-

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labes égal au nombre des sons de l'air, et dont Fair décidait Jui-mcme ou la vitesse ou la lenteur, ce fut la poésie rhythmique ; soit par un nombre de temps égaux, résultant de la durée relative et correspondante des sons de Fair et des sons de la langue , c'est ce qu'on appelle la poésie métrique- Dans la première , nul égard à la longueur naUirçlIe et absolue des sjUabes ; on les suppose toutes égales en durée , ou plutôt susceptibles d'une égale vitesse ou d'une égale lenteur : telle est la poésie des sauvages, celle des Orientaux , celle de tous les peuples de l'Europe moderne. Dans l'autre, nul égard ou nombre des syllabes; on les mesure au lieu de les compter; et les temps donnés par leur durée décident de l'espace qu'elles peuvent remplir i telle fut la poésie des Grecs et celle des Latins , dont les Grecs furent les modèles.

Les Grecs, doués d^une oreille juste, sensible et délicate, s'étaient aperçus que , parmi les sons et les articulations de leur langue , il y en avait qui, natu^rellement plus lents et plus rapide.s, suivaient aussi plus facilement l'impression de lenteur ou de rapidité que la musique leur donnait. Ils en firent le choix; ils trouvèrent des mots qui formaient eux-mêmeS/des nombres analogues à ceux d^i chant-; ils les divisèrent par classes ; et , en les combinant les uns avec les autres, ce fut à qui donnerait au vers la forme là plus agréabIe*La)C7oé$/e épique^ \di poésie élé-

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giaqiiey }a poésie dramatique; eut le sien; et chaque poète lyrique se distingua par une mesure analogue au chant qu'il s'était fait luimême, et sur lequel il composait : le vers d'Âilacréon , celui de Sapho , celui d'Alcée , portent le nom de ces poètes. Ainsi, leur langue ayant acquis les même^ nombres que ta musique , il leur fut aisé, dans la suite, de modeler le mètre sur la phrase du chant; et dès-lors Fart des vers et Tart du chant, réglés , mesurés l'un sur Faulre „ Curent parfaitement d'accord.

Que ce soit ainsi que s'est formé le système prosodique de la langue d'Orphée et de Linus , c'est de quoi on ne peut douter. Et qui jamais se fût avisé de mesurer les sons de la parole , sans le plaisir qu'on éprouva en essayant de ta chanter? Ge plaisir une fois senti, on fît un art de Ig produire : l'oreille s'habitua insensiblement ^ donner une valeur fixe et relative aux sons articulés : la langue retint les mouvements que la musique lui imprimait; et Tusage ayant confirmé les décisions de Toreille , leurs lois formèrent un système de prosodie régulier et constant.

Il est donc bien certain que , chez les Grecs , la poésie y considérée comme un langage harmonieux , dut la naissance à la musique , et reçut d'elle ses premières lois, la mesure et le mouvement.

Qu'on prenne la marche opposée , comme on a fait chez les modernes, c'est-à-dire que l'on

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commence par la poésie ^ et que la musique ïie vienne que long-temps après la plier aux règles du chant: elle n'y trouvera que des nombres épars , sans précision, sans symétrie', et tels que le hasard aura pu les former.

La prosodie donnée par la musique fut donc , je le répète , le premier avantage de la poésie. chez les Grecs \ et qui sait le temps qu*il fallut à l'usage pour la fixer? Les Latins , par imitation , se firent une prosodie; et , quoiqu'elle leur fût transmise, encore ne fut-ce paa sans peine que . Içur oreille s'y forma.

Grœcia capta forum victorem cepit , et artes Jnlulit agresti Latio; sic horridus ille I^fluxit numerus Saturnins,

Ce vers brut et grossier du siècle de Saturne n'est autre chose que le vers rhy thmique , tel qu'on l'a renouvelé dans la basse latinité.

Mais que l'on s'imagine avec quelle lenteur les Grecs , sans modèle et sans guide , essayant les sons de leur langage et en appréciant la valeur, durent combiner ce système, qui prescrivait à la parole des temps fixes et réguliers : quelle longue habitude , et quelle ancienne alliance enire la poésie et la musique un tel accord ne suppose-t-il pas \ et combien ces deux arts avaient dû s'exercer pour former la langue d'HoiTïère !

Homère est sur lés bornes les plus reculées de l'anliquilé , comme est sur l'horizon une tour

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élevée , au^Ià de laquelle on se voit plus rien , et qui semble toucher au ciel. On est tenté de croire qu'il a tout inventé; mais quand il n avouerait pas lui-même que hi poésie lyrique florissait long-temps avant lui^ la seule prosodie de sa langue en serait une preuve évidente.

Le chant 'fut le modèle des vers. La poésie lyrique fut donc la première inventée ; et l'on sait combien y dans les fêtes , dans les jeux solennels, et à la table des rois, de beaux vers» chantés sur la lyre , étaient applaudis et vantés.

Le caractère distinctif des Grecs, entre tous les peuples du monde, fut l'importance et le sérieux qu'ils attachaient à leurs plaisirs. Idolâtres de la beauté , de la volupté en tout genre , tout ce qui avait le don de charmer leurs sens , était divin pour eux : un sculpteur , un peintre ; un poète , les ravissait d'admiration ; Homère avait des temples. Une courtisane célèbre par la beauté de sa taillé , est enceinte; voilà un beau modèle perdu , le peuple est dans la désolation , on appelle Hij^)ocrate pour la faire avorter: il la fait tomber; elle avorte ; Athènes est dans la joie ; le modèle de Vénus est sauvé. Phryné est accusée d'impiété devant l'aréopage : l'orateur la voit convaincue ; il arrache son voile , et dit aux,vieillards ; Eh bien [faites donc périr tant de beautés. Phryné est renvoyée.

Voila le peuple chez qui les arts et la poésie ont du naître»

DE JilTTÉAATUUf^. 11

Uais âe ses 4^iifïes , lepJus sensible ^ ]e plus délicat, celait Foreille. Périclès demandait aux dieux tou$ les xu^ios , non pas les lumières de iâ sagesse , mais l'éléganoe dn langage , et qu'il oe Ii4 échappât aucaue parole qui blessât les oreilles diJ peuple athénien.

Or , si telle fut la sensibilité des Grecs pour la simple mélodie de la parole ^ qu^eile iaisait {Hiesque tout le charme , touie la force de l'élo- <]D€Qce , et q«ie la philofiOf^e elle-même employait jAxàs de soins à bion dire qu'à bien penser, sure de gagner les es{Hits si elle captivait les oreilles ; quel devait être Tascendant d'une po^fe iéloq^ente secondée par la musique , et d'une belle voix dbantant des vers sublimes sur des accords hainm^ieux ? nous croyons entendre des fab}es , lorsqu'on nous dii que , chez les Grecs , «ne corde ajoutée -à la lyre était une innovation politique; que lefs sages mêmes en auguraient un changement dans les mœurs , une lévolutioD dans rÉiat; que, dans un plan de gouvernement ou dans un système de lois , on exaniin^it sérieusement si tel ou tel mode de musiqfie y serait admis ou en serait exclu : et cepend^ul tieor n'est plus vrai ^ ni plus naturel dbez un peuple qui était dominé par les sens.

Un poète iy«q[«ie fut donc , chez les <jrecs , un personnage recomsiandable : ces peuples ré-* véraiçint en lui le pouvoir qu'il avait sur eux ; et de la haute idée qii'ils en avaient conçue , ré^

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sultent Datarellement les progrès que fil ce bel arl. Fojrez Ltrique.

C'est donc bien chez les Grecs que la poésie Ijrique a dû naître y fleurir j et servir de prélude à la poésie épique et dramatique , dont elle avait formé la langue^ et, si )'ose le dire, accordé l'instrument.

La poésie enfin put se passer du chant , et son langage harmonieux lui suffit pour charmer Tareille. Mais en quittant la lyre y elle prit le pin^ ceau : ce fut alors qu'elle dut sentir tous les avantages du climat qui l'avait vu naître. Quel amas de beautés pour elle !

Dans, le physique y une variété , nne richesse inépuisables ; les plus beaux sites , les plus grands phénomènes^ les plus magnifiques tableaux: des fleuves, des montagnes, des mers, des forêts, des vallons fertiles et délicieux ; des villes , des ports florissants ; des Etats dont les arts les plus dignes de l'homme , Fagriculture et le commerce, faisaient la force et l'opulence; tout cela, disje , rassemblé comme sous les yeux du poète ! Non loin de là , et comme en perspective, le contrasté des fertiles champs de l'Egypte et de la Libye , avec de vastes et de brûlants déserts peuplés de tigres et de lions; plus près le magnifique spectacle de vingt royaumes répandus sur les côtes de l'Asie- Mineure; d'un côté, ce riaùt et superbe tableau .des îles de la mer Egée; de l'autre, les monts enflammés et l'affreux détroit

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àe Sicile ; enfla , tous les aspects de la Tiature et Tabrégé de l'univers , dans l'espace qu'un voyageur peut parcourir en moins d'un an : quel théâtre pour la poésie épique !

Dans le moral , tout ce que pouvait offrir de curieux à peindre un nombreux assemblage de colonies de diverse origine ^ transplantées sous un même ciel , ayant chacune ses dieux tutélaires , ses coutumes > ses lois , ses fondateurs , et ses hér ros : à chaque pas des mœurs nouvelles et souvent opposées ; mais partout un caractère décidé , voisin de la nature par son ingénuité , par la franchise et le relief des passions , des vertus et des vices ; ici , plus doux et plus sensible , là , plus vigoureux, plus austère , ailleurs sauvage et un peu féroce 9 mais naturel, simple, énergique^ et facile à peindre à grands traits; l'influencé des peuples dans l'administration , source de troubles pour un Etat et d'incidents pour <UA poème ; le mélange des esclaves et des hommes libres , usage barbare , mais fécond en aventures pathétiques; l'exil volontaire après le crime, sorte d'expiation qui, de tant de héros, faisait d'illustres vagabonds ; l'hospitalité, ce devoir si précieux à l'humanité et si favorable à la poésie , la pitié envers les étrangers , le respect pour les suppliants ; le caractère inviolable qu'imprimait la mort aux volontés dernières; la foi que l'on donnait aux songes , aux présages , aux prédictions des mourants; la force des serments, Vhor-

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retir attachée au parjure; la religieuse terreur c|is'ifHpîrait au^t enfants la malédiction des pères , et l'imprécation des malheureux à ceux qui les faisaient souffrir , dernières armes de la faiblesse, dernier frein de la violence, dernière ressource de l'innocence , qui, dans son abattement même , étaitpar là redoutable aux méchants ; d'un autre côté , ïes récompenses attachées à la gloire et à k vertu , les éloges de la patrie , des statues ou des tombeaux ; enfin de la vie modeste et retirée de» femmes, cette décence austère, cette simplicité , cette piété domestique, ces devoirs d'épouse et de mère si religieusement remplis; et parmi ces mœurs dominantes, des singularités locales: dans la Thrace , une ardeur, une audace guerrière que relevait encore Téclat de la beauté ; à Lacédémone , une fierté qui ne rougissait que de la* faiblesse , une vertu sévère et mâle, une honnêteté sans pudeur ; la chasteté milésienne, et la votepté de Lesbos : tous extrêmes que la poésie est si heureuse d'avoir à peindre , parce qu'elle y emploie ses plus vives couleurs.

Ikms le génie, la liberté qui élève l'ame des poètes comme celle des citoyens ; l'esprit patriotique, sans cesse aiguillonné par la rivalité et la jalousie de vingt républiques voisines ;^ l'ivresse de la prospérités^ qui, en même temps qu'elle ôte la sagesse du conseil , donne l'audace de la pensée ; la vanité des Grecs, qui avaient prodigué l'héroïque et le merveilleux pour illustrer

Digitizçd

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leur origine ; leur invagination , qui animait tout dUns la nature, qui ennoblissait jusqu'aux détails ks plus familiers de la vie; leur sensibilité, qui leur faisait préférer à tout le plaisir d*étre émus , et qui semblait aller sans cesse au-devant de l'illusion , en admettant sans répugnance tout ce qui la favorisait , en écartant toute réflexion qui en aurait détruit le charme; un peuple enfin dominé par ses sens , livré à leur séduction , et pasionnément amoureux de ses songes.

Dans les connaissances humaines , ce mélange d'ombre et de lumière , si favorable à la poésie lorsqu'il se combine avec un génie inquiet et audacieux , parce qu'il met en activité les forces de l'arae et la curiosité d^ l'esprit ; la physique et l'astronomie couvertes d'un voile mystérieux , et laissant imaginer aux hommes tout ce qu'ils voulaient, pour suppléer aux lois de la nature et à ses ressorls qu'ils ne cohnais5»^aient pas ; une curiosité impuissante d'en pénétrer les phénomènes , source intarissable d'erreurs ingénieuses et poétiques , car Jl'ignorance fut toujours mère et nourrice de la fiction.

Dans les arts , la manière de combattre et do' s'armer de ces tempsJà , ou l'homme , livré à luimêmes se développait aux yeux du poète avec tant de noblesse , de grâce et de fierté ; la navi* gation plus périlleuse et par là plus inlcressaute ^ où le courage, au défaut de l'art , était sans cesse mis à répreuve des dangers les plus effrayants;

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OÙ ce qui nous est devenu làmiliér par l'hatitude, était nierveilletix par la nouveauté; où la mer , que l'incjuslrie humaine semble avoir aplanie et domptée , ne présentait aux yeux des matelots que des abîmes et des écueils; le peu de progrès des mécaniques, car l'homme n'est jamais plus intéressant et plus beau que lorsqu'il agit par lui-même ; et ce que disait uh Spartiate en voyant paraître à Samos la première nîachine de guerre , C'est fait de la valeur j on put le dire aussi de la poésie épique, dès que l'homme apprit à se passer d'être robuste et vigoureux.

Dans rhisloire , une tradition mêlée de toutes les fables qu'elle avait pu recueillir en passant par l'imagination des peuples, et susceptible de • tout le merveilleux que les poètes y voulaient répandre , le peu de connaissance qu'on avait alors du passé leur laissant la liberté.de feindre > sans jamais être démentis.

Enfin une reÛgiop qui parlait aux yeux et qui animait tout dans la nature , dont les mystères étaient eux-mêmes des* peintures délicieuses, dont les cérémonies étaient des fêteâ riantes ou des spectacles majestueux ; un dogme, où ce qu'il y a de plus terrible, la mort et l'avenir, était embelli par les plus brillantes peintures ; en un luot , une religion poétique , puisque les poètes en étaient les oracles, et peut-être les inventeurs. Voilà ce qui environnait la poésie épique dans son berceau.

Mais, ce qui intéresse plus particulièrement la tragédie cpie le poème épique , une foule de dieux ; comme je l'ai dit ailleurs , passionnés, in^justes , violents, divisés entre eux et soumis à la destinée ; des héros issus de ces dieux , servant leur haine et leur fureur, et les intéressant euxmêmes dans leurs querelles ou leurs vengeances ^ les hommes esclaves de la fatalité, misérables jouets des passions des dieux et de leur volonté bizarre; des oracles obscurs, captieux, et terribles; des expiations sanguiilaires ; des sacrifices de sang humain ; dés crimes avoués , compaandés par le Ciel; un contraste éternel entre les lois de la nature et celles de la destinée , entre la morale et la religion ; des malheureux placés comme dans un détroit sur le bord dé deux précipices, elr n'ayant bien souvent que le choix des remords : voilà sans doute le système religieux le plus épouvantable , mais par là même le plus poétique , le plus tragique qui fut jamais. L'histoire ne l'était pas moins.

La Grèce avait été peuplée par une foule de colonies, dont chacune avait eu pour chef un aventurier coui^ageux. La rivalité de ces fondateurs, dans des temps de férocité , avait produit des discordes sanglantes. La- jalousie des peuples et leur vanité avaient grossi tous les traits de l'histoire de leur pays, soit en exagérant les crimes des ancêtres de leurs voisins, soit en rehaussant les vertus et les faits héroïques^de leurs

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propres ancêtres • De là ce mélange d'horreurs et de vertus dans les mêmes héros. Chaque famille avait ses forfaits et ses malheurs héréditaires. Le rapt , le viol , l'adultère , l'inceste , le parricide , formaient l'histoire de ces premiers brigands^ histoire abominable , et d'autant plus tragique. Les Danaïdes , les Pélopides , les Atrides , les fables de Mçléagre ^ de Minos , de Jason , les guerres de Thèbes.et de Troie, sont l'effroi de l'humanité et les trésors du théâtre : trésors jd'autant plus précieux , que ces horreurs étaient ennoblies par le mélange du merveilleux. Pas un de ces illustres scélérats qui n'eut un dieu pour père ou pour complice :, c'était la réponse et l'excuse que ces peuples donnaient sans doute au reprpche qu'on leur faisait sur les crimes de leurs aïeux ; la volonté des dieux, les décrets de la desiinée,'un. ascendant irrésistible, une erreur fatale» avaient tout fait. Et ce fut là comme la base de tout le système, tragique^ car la fatalité, qui laisse la bonté morale au coupable, qui attache le crime à la vertu et le remprds à l'innocence, est le moyen le plus puissant qu'on ait imaginé poureffrayer et attendrir l'hamme sur le destin de'sdn semblable. Aussi l'hiatoire fabuleuse des Grecs estelle la seule vraiment tragique dans les annales du monde entier; et ce mélange en est la cause^ Mais ce^ qui tenait de plus près encore aux événements poilitiques , c'est cette ivresse de la gloire et des prospérités que les Athéniens avaient

i^apportéc dé Marathon , de Salamine, et de Platée; sentim^Dt qm exaltait les âmes , et surtout celles des poètes : c'est ce même orgueil , ennemi de toute domination et charmé de voir dans les rois les jouets de la destinée, cet orgueil, sans cesse irrité par la menace des monarques de l'Orient , et par le danger de tomber sous les griffes de ces vautours ; c'est là , dis - je , ce qui donna une impulsion si rapide et si forte au génie tragique, et lui fît faire en un demi- siècle dé si incroyables progrès.

Du côté de la congédie, les mœurs grecques avaient ^ussi des avantages qui leur sont propres , et qu'on ne trouve point ailleurs. Chez un peuple vif, enjoué , naturellement satirique, et dont le. goût exquis pour la plaisanterie a fait passer en proverbe le sel piquant et fin dont il l'assaisonnait ; chez ce peuple républicain , et libre censeur de lui-même , que l'on s'imagine un théâtre où il était permis de livrer à la risée de la Grèce entière, non -seulement un citoyen ridicule ou vicieux,, mais un juge inique et vénal, un dépositaire du bien public négligent, avare, infidèle , un magistrat sans talent ou sans mœurs , un général d'armée sans capacité, un riche ambitieux qui briguait la faveur du peuple, ou uu fripon qui le trompait, en un mot, le peuple lui-même , qui se laissait traduire en plein théâtre comme un vieillard chagrin , bizarre , crédule, imbécille , esclave et dupe de ces brigands

publics y qui le flattaient et ropprimaient; qu'on s'imagine ces personnages d'abord exposés sur la scène et nommés par leur nom, ensuite (lorsqu^l fut défendu de nommer) si bien désignés par leurs traits et par toute espèce de ressemblance , qu'on les reconnaissait en les vojant paraître; et qu'on juge de là combien le génie comique y animé par la jalousie et la nialignité républicaine y devait avoir à s'exercer !

Ainsi la poésie trouva tout disposé comme pour , elle dans la Grèce ; et' la nature , la fortune, l'opinion, les lois, les mœurs, tout s'était accordé pour la favoriser.

Il sera bien aisé de voir à présent dans quel autre pajs du monde elle a trouvé plus ou moins * de ces avantages..

J'ai déjà dit que , chez les Romains , elle s'était fait une prosodie modelée sur celle des Grecs ; mais n'ayant ni la Ijre dans la main des poètes pour soutenir et animer les vers, ni les mêmes objets d'éloquence et d'enthousiasme , ni ce ministère public qui la consacrait chez les Grecs , la poésie lyrique ne fut à Rome qu'une stérile imitation, souvent froide et frivole, presque jamais sublime, ^q/ez Lyrique,

La gravité des mœurs romaines s'était communiquée au culte : une majesté sérieuse y régnait ; la sévère décence en avait banni les grâces , les plaisirs, la volupté, la joie. Les jeux , à Rome, n'étaient que des exercices militaires ou des spec-

tacles sanglants ; ce n'étaient plus ces solennités où vingt peuples venaient en foule voir disputer la couronne olympique. Un poète , qui , dai)s le cirque^ serait venu sérieusement célébrer le vainqueup au jeu du disque ou de la lutte , aurait excité^la risée des vainqueurs du monde. Rome était trop occupée de grandes choses pour attacher de l'importance à dfe frivoles jeux : elle les aimait^, comme on aime quelquefois une maîtresse^ passionnément^ et sans lestimer.

Si quelquefois la poésie lyrique célébrait dans Rome des triomphes ou des vertus , ce n'était point le ministère d'un homme inspiré par les dieux ou avoué par la patrie ; c'était le tribut personnel d'un poète qui faisait sa cour, et quelquefois IJhommage d'un complaisant ou d'un flatteur.

On voit donc bien qu'en supposant Rome peuplée de génies faits pour exceller dans cet art, les causes morales qui auraient dû les (aire éclore et le^ développer n'étant pas les mêmes que dans la Grèce , ils n'auraient jamais pris le même accroissement.

La poésie épique trouva dans l'Italie une partie des avantages qu'elle avait eus dans la Grèce , moins de variété pourtant , moins d'abondance et de richesses , soit dans les descriptions physiques y soit dans la peintures des mœurs ; mais oe qu'çUe euik regretter surtout, ce fut l'obscurité des temps appelés héroïques.

Les événements passés demandent > pouj? être

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agrandis aux yeux de rimagination , non-^seule-*ment une grande distance , naais une certaine va-? peur répandue dans rintervalle. Quand tout est bien connu , il n'y a plus rien à feindre. Depuis Numa jusqu'à Auguste, renchaînement de$ faits était écrit et cpnsigné. Le petit nombre dçs fables ]pépanduçs dans les annales étaient sans smt^^ comme sans importance. Si le poète eût voulu exagérer les faits et leur donner des causes éton-r nantes et merveilleuses ; nonTjseuIeDQi.ent la sin-? cérité de l'histoire, mais la vue familière des lieux où ces faits étaient arrivés , les eut réduits à leur juste valeur. Comment exagérer aux yeux de . Rome la défaite de;s Vokquçs, ou celle desSabins? Le seul sujet vraiment épique qu'il fût possible de tirer des premiers temps de Rome , est celui que Virgile a pris , parce qu'il est un des derniers rar ][neaux de l'histoire fabuleuse des Grecs.

Les événements , dans la suite , eurent plus de grandeur , mais de cette grandeur réelle que la vérité historique présente toute entière et met au-dessus de sa fiction. Les guerres puniques, celles d'Asie, celles d'Epire , d'Espagne, et des Gaules , la guerre civile elle-même , ne laissaient à la^oe>/esur rhistoire, que l'avantage de dér crire les mêmes faits , et de peindre les mêmes hommes , d'un style plus élevé, plus harmonieux, plus animé peut-être, et plus haut en couleur ; mais ni les causes, ni les moyens , ni les détails intéressants , rien ne pouvait se déguiser,.

Les auspices el les présages pouvaient entrer pour quelque chose dans les résolutions et iD< fluer sur les événements : mais si Ton eût vu Neptune se déclarer en faveur des Carthaginois , et Mars en faveur des Romains , Vénus en faveur de César , Minerve en faveur de Pompée ; la gravité romaine aurait trouvé puérils ces vains or-» nements de la fable ^ dans des récits dont la vérité simple avait par elle-même tant d'importance et de grandeur.

Ainsi Varius et PoUion n'étaient guère plus Kbres dans leurs compositions^ que Tite-Live el que Tacite. On voit même que le jeune Lucain , avec tout le feu de son génie , et quoiqu'il eût pris pour sujet de son poème un événement dont l'importance semblait justifier l'entremise des dieux, ne les y a montrés que de loin, en philosophe plus qu'en poète, comme spectateurs, comme juges , mais sans les engager et sans les faire agir dans la querelle de ses héros.

Les événements et les mœurs que nous présente l'histoire romaine , semblent avoir été plus favorables à la tragédie. Mais si l'on considère I que les mœurs romaines n'étaient rien moins que

I passionnées ; que le courage et la grandeur d'âme,

l'amour de la gloire et de la liberté , en étaient les vertus ; que l'orgueil , la cupidité, l'ambition en étaient les vices ; que les exemples de constance, de générosité, de dévouement qui nous fr^appent dans l'héroïsme des Romains, étant de

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actes volontaires y ne pouvaient en Êdre an objet ni pilojable ni terrible ; que les deux, causes de malheur qui dominent l'homme et qui le ren* dent véritablement misérable > Tascendant de la destinée et celai de la passion , n'entraient pour rien dans les scènes tragiques dont l'histoire romaine abonde ; qu'il était même de l'essence du courage romain d'opposer au malheur une froideur «toïqiie qui d^aignait la plainte et qui se* chait les larmes ; on reconnaîtra que les Régulus, les Catons , les Porcie, les Gornélie^ étaient propres k: élever l'ame, mais nullement à l'émouvoir ni de terreur ni de pitié.

Qu'on examine les sujets romains les plus forts, les plus patl^tiques : on peut tirer de ceux de G)riolan , de Scévole , de Manlius , de Lucrèce , de César, une ou deux situations dignes d'un grand théâtre; 9iais cette continuité d'action vé* bémente et pathétique des sujets grecs, où la trouver? Les sujets romains ne sont grands , ou [4ut6t leur grandeur ne se soutient que par les mœurs et les sentiments queCorneille en a tirés; et ce n'étaient pas des mœurs , des sentiments , et des maximes, mais des tableaux peints à grands traits, qu'il fallait sur de grands théâtres, comme ceux de Rome et d'Athènes. Fojez Tragédie.

Une seule époque dans Rome fut favorable à la tragédie : ce fut celle de la tyrannie et de la servitude , des délateurs et des proscrits. Alors , sans,doute, le tableau de ses calamités aurait at*

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tendri Rome ; et la faiblesse et Tinnocence fugitives dans les déserts, réfugiées dans les tombeaux , poursuivies , arrachées de ces derniers asiles, traînées aux pieds d'un monstre couronné, et livrées au fer des licteurs, ou réduites au choix du supplice; ce contraste d'une férocicé et d'une obéissance également stupides; cet abatteinent inconcevable d'un peuple qui avait tant de fois bravé la mort, qui la bravait encore, et qui tremblait devant des maîtres aussi lâches qu'impérieux ; ce mélange d'un reste d'héroïsme avec une bassesse d'esclaves abrutis ; cette chute épouvantable de Rome libre et maîtresse du monde , sous le joug des plus vils des hommes , des plus indignes de régner et de vivre, d'un Claude, d'un Caligula, qui auraient été le rebut des esclaves (s'ils étaient nés parmi les escïaves ; ces deux extrémités des choses humaines , rapprochées sur un, théâtre, auraient été sans doute le tableau le plus pitoyable et le plus effrayant de nos misérables destinées. Mais en faisant verser des larmes, elles auraient peut-être fait songer à verser du sang; Ronie, en se voyant elle-même dans ce tableau épouvantable, aurait frémi de l'excès de ses maux; la honte et l'indignation pouvaient ranimer son courage ; et ses oppresseurs n'avaient garde de lui présenter le miroir. On voit que , sous Tibère , Emilius-Scaurus , pour avoir fait dire, peut-être innocemment, datis la tragédie d'Atrée, ces paroles d'Euripide , Il faut supporter

la folie de celui qui commande ( sluUitiam impe^ rantis )^ fut condamaé à se donner la mort.

Ainsi f dans les temps de liberté , les mœurs romaines n'avaient rien de tragique ; et dans les temps de calamité , la tragédie n'était plus libre. De là vient que sous Auguste même, le seul temps où la tragédie fleurit à Rome , la i^upart des poètes ne faisaient qu^miter ks Grecs , et transporter sur le théâtre romain }es sujets de celui d'Athènes , en observant sans doute avec un soin timide d*éviter les allusions.

Les mœurs romaines étaient encore moins propres à la comédie. Dans les premiers temps, elles étaient simples et austères ; et quand la corruption s'y mit , elles furent encore trop sérieusement vicieuses pour être ridicules. Des parasites ,, des flatteurs , des fâcheux désœuvrés, curieux,, babillards, étaient quelque chose pour une satire, peu pour une intrigue comique. Il n'y eut de comique sur le théâtre de Rome que ce qu'on avait pris du théâtre des Grecs , des valets fourbes , des jeunes gens crédules , inconstants, prodigues, libertins; des vieillards soupçonneux, avares, chagrins , difficiles , grondeurs ; des courtisanes artificieuses, qui ruinaient les pères et trompaient les enfants : voilà Plante et Térence, d'après Ménandre et Gratinus.

L'impudence d'Aristophane et ses satires diffamantes contre les femmes n'eurent point d'imitateurs à Rome : on peut même observer qu'Ho-

race , dans son épitre sur VArt poétique , en indiquant les mœurs et les caractères à peindre , ne dit des femmes que ces deux mots , à propos de la tragédie : Àut matrona potens , aut sedida nutrix j et pas un mot à propos àxx comique.

Ce n^estpas que , du temps d'Horace , les mœurs des dames romaines ne fussent déjà bien dignes . de censure : on peut voir comme il les a peintes ; et sous les empereurs la licence n'eut plus de frein. Mais cette licence donnait prise à la satire plus qu'à la comédie ; car celle-ci Tetit se jouer des caractères qu'elle imite : la frivolité , la folie, la vanité , les travers de l'esprit ^ les séductions et les méprises de l'amour-propre , les vices les plus méprisables et les moins dangereux^ ceux dont l'homme est plutôt la dupe que la victime ; voilà ses objets favoris. Or les dames romaines ne s'amusaient pas à être ridicules; et des mœurs, frivoles ne sont pas celles que nous a peintes Ju vénal : le vice était trop impudent , trop hardi , pour être risible.

Ainsi la tragédie et la comédie furent également étrangères dans Rome; et parJa même raison que le génie en était emprunte , le goût n'en fut jamais sincère., Horace , qui accorde aux Romains assez d'amour et de talent pour la tragédie ,

Et placuit sibi^ natia*a sublimii çt acer : Nam spirat tra^um satis etfoliciter audeu

(Epist. 1,1, a. ) .

Horace ne laisse pas de se plaindre que la jeu-

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nesse romaine n'était sensible <ju*au yain plaisir delà décoration tkëâirale, L'amedes ckeyadiers , dit-il , avait passé de leurs oreilles dans les yeux :

Ferum equitù quoque/am migravU ab auTê volu/Ooi Omnii ad iaoêrlot oculoi et ^autUa vana.

Encore arait-on beau donner à la pompe du spectacle taule la magnificence possible , l'attention des Romains ne pouvait être captivée par. des fables qui leur étaient étrangères^ Le bruit des cabales du peuple et deschevaliers^ poureicontre la pièce ^ l'interrompait à chaque instant. Les acteurs élevaient la voix , et suppliaient les spectateurs de vouloir bien encore écouter quelque chose; mais ils n'étaient point entendus. Souvent, au milieu de la scène la plus pathétique , on de^ mandait un combat d^anim^uxQu d'athlètes.

• ••.#•.•....... Media inUr carmiifa potcunt

Aut ursumaulpugiUt •

• . • . • ......9.. • • . • Nam quœ pervincemvocee

Evaluere sonum, rejenmt quem nostra.theatra? Garganum mugire putes /lemus,, aut nyare Tutcum , Tanio cum etrepitu ludi spectantur, et artes , Diviticeque peregrinat^ q,mbus oblitm actar Quum stetit in scena^^ concurrit dextera lavœ, Dixit adhuc aUquid. ? Nil sans* Quid placet ergo ?

( Hobât. )

La comédie ne les attachait guère davantage , pour peu qu'elle fût sérieuse. On sait que Vffécjre de Térence fut abandonnée pour des danseurs de corde et des gladiateurs* Enfin l'on vit

DB LITTÉRATURB. 2g

les pantomimes chasser les comédiens de Rome : tant il est vrai que , chez les Romains , le goût de la poésie dramatique ne fut qu^un goût dfi fantaisie , de vanité , d'ostentation , un goût léger , capricieux , comme sont tous les goûts factices , un jdaisir aussi peu sensible qu'il leur était peu naturel.

Les seuls genres de poésie qui pouvaient naître et fleurir dans Tancienne Rome , comme analogues à son génie y étaient la poésie morale ou philosophique , hipoésie pastorale , Télégie amoureuse y et la satire ; tout le reste j fut transplanté.

Vers la fin du onzième siècle , on vit la poésie commencer en Provence en langage roman ^ ou romain corrompu , comme elle avait fait dans la Grèce , par des chants héroïques et satiriques ; ensuite essayer le dialogue , et vouloir même imiter l'action. Plusieurs de ces poètes , appelés troiÛMidours , étaient bons gentilshommes , quelques-uns princes couronnés ; le plus grand nombre^, ambulants comme Homère ^ vivaient à peu près comme lui : ils étaient accueillis dans les petites cours des ducs et des comtes de ce tempslà y quelquefois même favorisés des dames. A^ûs c'en était assez pour donner lieu à des gentillesses naïves , non pour exciter le génie à s'élever sans modèle et sans guide, et à créer un art qui lui était inconnu. Ainsi la poésie ^ après avoir été vagabonde et accueillie çà et là durant l'espace de deux cent cincfuanle ans, sans aucun établisse-

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ment fixe, sans aucun point de i:aliiement > aucun objet public d'émulation et d'enthousiasme 5 aucun théâtre élevé à sa gloire , aucune féte^ aucun spectacle où elle pût se signaler^ abandonna sa nouvelle patrie à la fin du treizième siècle ; et en passant en Italie y ou commençaient à renaître les arts , elle y porta l'usage de la rime et les écrits des troubadours , premiers modèles des Italiens.

Des universités sans nombre, fondées dans toute l'Europe , l'étude des langues grecque et latine mise en vigueur , les récompenses des sou?verains et les dignités de l'église accordées aux hommes célèbres par leur savoir et leurs talents , plus que tout cela l'invention de l'imprimerie, annonçaient la renaissance des lettres en Europe ; et quoique les premiers rayons de cette aurore eussent éclairé la France , ce fut vraiment en Italie que la lumière se répandit: soit à la faveur du cornlâerce de l'Orient et du voisinage de la Grèce , d'où les arts et les lettres passèrent à Venise, et de Venise à Rome et à Florence ; soit à cause de la considération plus singulière que l'Italie accordait aux muses, et du triomphe poétique rétabli dans Rome , où , depuis Théodose, il était aboli ; soit par l'inestimable facilité qu'eurent bientôt les talents de puiser dans les sources de l'antiquité , dont \e^ précieux restes avaient été recueillis et déposés dans les bibliothèques de Florence et de Rome ; soit, enfin , grâce à l'amour

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éckiré , sincère , et généreux , dont Léon X et les ducs de Florence , les M édécis, honoraient les lettres.

Mais quoique l'Italie moderne fut à quelques» égards plus favorable à la poésie que l'ancienne Rome, par la jalousie et la rivalité des petits états qui la composaient , par la diversité et la singularité des mœurs de ses peuples , par l'im*^ portance qu'ils attachaient aux arts , et la gloire qu'ils avaient mise à s'effacer l'un l'autre en les faisant fleurir ; les deux grandes sources de la poésie ancienne , l'histoire et la religion , n'étant plus les méraes^ le génie se ressentit de la séchereçse de l'une et de l'autre , et le laurier de la poésie , après avoir poussé quelques rameaux , périt sur ce terroir ingrat.

Dans l'Italie moderne , la poésie , dès sa naissance , s'était consacrée à la religion ; niai6 par un zèle mal entendu, on lui fit donner des spectacles pieusement ridicules , au lieu de l'initier aux cérémonies religieuses et de l'appeler dans les temples, où elle aurait produit des hymnes et des chœurs sublimes.

L'erreur de toute FEurope fut que les mystères de la religion pouvaient prendre la place des spectacles profanés. J'ai déjà fait voir que le merveilleux de ces mystères itieffables^ n'était rien moins . que dramatique. C'était à la poésie lyrique à les célébrer ; ils étaient réservés pour elle : car l'éloquence et l'harmonie peuvent donner

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aux idées un caractère imposant^ aog'uste^ et sublime , auquel rimitation théâtrale ne saurait s'élever* Comment peindre aux yeux, sur la scène ^ Vin sole posuit tabèmaculum suum, ouïe yolavit super pennas T/eniomm ?

Il est donc bien étonnant que Tltalie, ajant mis tant de magnificence à décorer ses tenyples, ayant porté si loin la pompe de ses fêtes ^ ayant employé les peintres, les sculpteurs > les musiciens les plus célèbres , à donner plus d'éclat à ses solennités , ayant toléré même le sacrifice le plus cruel de la nature pour conserver de belles voix y n'ait pas daigné proposer le prix et le triomphe poétique à qui célébrerait , dans les plus beaux cantiques , ou les mystères de la foi , ou les vei^tus de ses héros.

La Wgue vulgaire était bannie des solennités de l'église ; et la naïve simplicité des hyinnes déjà consacrées ne laissa rien à désirer de plus beau : peut-être aussi que , dans les rites , on craignit les innovations. Quoi qu'il en soit, les arts qui ne parlaient qu'aux sens, furent tous appelés à décorer le culte ; et le seul qui parlait à l'ame fut dédaigné comme inutile , ou négligé /Comme superflu.

Dans le profane , la poésie lyrique n'eut pas plus d'émulation. Les guerres civiles dont l'Italie avait été déchirée, les schismes, les séditions , les révolutions sanglantes dont elle venait d'être le théâtre , l'ascendant et la domination du saint-

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siège sur tous les trônes de TEupope , et les se-* cousses que les deux puissances se donnaient ré* ciproquement et si fréquemment Tune à l'autre , auraient oflPert à de nouveaux Tj^rtées des cir* constances favorables pour naître et pour se signaler. Mais ce que j*ai dit de Tancienne Rome , . je le dis de l'Italia moderne et de tout le reste de l'Europe : pour donner de la dignité et de l'im* portance au talent du poète, et faii^e de lui, comme dans la Grèce , un homme public révéré , il eût fallu des peuples aussi sérieusement passionnés que les Grecs pour les charmes de lai poésie. Or, soit que la nature n'eût pas donné aux Italiens une oreille aussi délicate et une imagination aussi vive , soit que la musique ne fût pas encore en état d'ajouter aux charmes des vers , soit que les circonstances qui décident le goût, la mode, l'opinion publique, ne fussent pas assez favorables ; il est certain qu'un poète lyrique , qui , dans l'Italie , à la renaissance des lettres , et dans les temps même où elles y ont fleuri , se serait érigé en ora^ teur public , aurait été reçu comme un histrion d'autant plus ridicule, que l'objet de ses chants aurait été plus sérieux.

La poésie épique fut plus heureuse dans l'Italie moderne. Elle avait fait ses premiers essais en Provence vers le onzième siècle; elle trouva dans l'Italie une langue plus riche et plus mélodieuse , espèce de latin altéré, affaibli /mais qui, dans sa corruption , avait reteftu du latin pur un grand

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