‹ [Œuvres choisies de Marmontel] (volume 4)Chapitre 2 sur 20 · thiUÈ9Ti · texte numérisé non relu

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nombre de mots, quelques inveràôns, et des traces de prosodie. Aux avantages de cette langue déjà cultivée par Dante , Boccace et Pétrarque, se joignaient , en faveur de la poésie épique , l'espnt de supersùtion, dont ï'ïtaUe était le centre j les mœurs de la chevalerie, qui avaient été rheroïsme gaulois , et qui restaient encore à peindre; et l'intérêt vif qi-récent de l'expédition des croisades , sujet héroïque et sacré, et d'un intérêt à la fois religieux et profane , sujet par là peut-être unique dans toute l'histoire moderne.

L'Arioste , dans un poème héroï-comique , le Tasse, dans un poème sérieux et vraiment épique, proBtèrent de ces avantages , tous deux en hommes de génie. L'un, se jouant de l'héroïsme €t de la galanterie chevaleresques , et surtout du merveilleux de la magie, employa l'imagination fa pl,« brillante et la plus féconde a renchérir sur la folie des romans j et , par le brillant colons de sa poésie, la gaieté qu'il mêle au récit des awntum de ses héros, la grâce, la vanete, la facilité de son style , il a fait , d'une composmon insensée , un modèle de poésie, d agrément et de goût. L'autre, plus sage et plus sévère, au lieu de se jouer de l'art, en a subi les lois et vaincu les difficultés par la force de son geme : plus animé que l'Enéide, plus varié que 1 Iliade, et d'un intérêt plus touchant, si son poème n a pas des beautés aussi sublimes que ses modèles il en a de plus attrayantes et se souUent a cote d eux.

L' Arioste et le Tasse firent donc oublier le Bojardo et le Pulci , qui leur avaient ouvert la route ; mais en puisant dans les nouvelles sources, ils leâ ta* rirent pour jamais.

L'héroïsme chevaleresque n*a qu'un seul carac^ tère , c'est de consacrer la valeur au service de la faiblesse ; de l'innocence et de la beauté , et de mettre la gloire des hommes à défendre celle des femmes. Il suit de là que lorsque , dans un poèïne sérieux ou comique , on a fait rompre vingt fois des lances pour les intérêts de l'amour^ les aventures romanesques sont épuisées , et qu'on ne peut plus revenir sur cette espèce d'héroïsme, sans repasser sur les mêmes traces; et c'est en effet ce qui est arrivé.

Le merveilleux de la magie , celui de la religion même, considérés poétiquement, ne sont pas des sources plus abondantes ) et la mythologie a sur l'une et sur l'autre des avantages infinis. Voyez MerV/Billeux.

Si l'Italie n'eut que deux poèmes épiques , ce n'est donc point parce qu'elle n'eut que deux génies propres à réussir dans ce genre* élevé, mais parce qu'un troisième, après eux, aurait trouvé la carrière épuisée ; et qu'il en est de l'histoire et de la théurgiè modernes , comme de ces terrains superficiellement fertiles, que ruinent une ou deux moissons.

Comnie l'action du poème dramatique ne demande ni la même importance du côté de l'évé-

nement historique^ ni les mêmes ressources du côlé du merveilleux , et que les deux grands intérêts de la tragédie, la compassion et la terreur, naissent des grandes calamités; il semble que ritalie, dans les temps désastreux qui avaient précédé la renaissance des lettres , ayant été; presque sans relâche, un théâtre sanglant de discorde , de guerres politiques et religieuses , étran« gères et domestiques, de haines et de factions, de séditions, de complots et de crimes, la tragédie, dans aucun pays ni dans aucun siècle, n'a dû trouver un champ plus vaste et plus fécond. De tous les pays de l'Europe , IMtalie est pourtant celui où elle a eu le moins de succès, jusqu'au temps où elle y a paru secondée par la musique; et alors même ce n'a pas été dans l'histoire moderne qu'elle a pris ses sujets. Une singularité si frappante doit avoir ses causes dans la nature ; et les voici.

Point d'effort de génie sans émulation; point de progrès dans un art , sans un concours d'artistes animés à s'effacer les uns les autres. Or, le concours des poètes dramatiques et leur émulation supposent des théâtres élevés à leur gloire, et un peuple nombreux, passionné pour leur art', assemblé pour les applaudir. Ce n'est pas assez qu'un sénat, comme celui de Venise, ou qu'un souverain, comme un duc de Florence, de Mantoue, de Ferrare, favorise un art tel que la tragédie, pour en obtenir des succès; com-

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bien de pays en Europe , où les rois font les frais d'un superbe spectacle , oii cependant il né peut naître un poète pour l'occuper ! G*est l'enthousiasme d'une nation entière, qui sert d'aliment au génie , et qui fait faire aux talents mille efforts, dont quelques-uns, par intervalle et de loin ^ loin, sont heureux. Si l'Italie avait marqué pour la tragédie lai même passion qu'elle a pour la musique ; si , sans avoir, comme la Grèce, une ville , un théâtre , et des jours solennels où elle se fât assemblée, elle eût fait au moins pour la tragédie ce qu'elle a fait depuis pour l'opéra ; si Rome, Naples , Milan , Venise et Florence , à l'envî , l'avaient tour-à-tour appelée , s'étaient disputé la gloire de faire naître , d'honorer , de récompenser les talents qui auraient excellé dans ce grand art , l'Italie aurait eu des poètes tragiques , comme elle a eu des musiciens ; mais encore n'auraient-ils pas pris leurs sujets dans l'histoire de leur patrie.

La tragédie ne veut pas seulement des crimes et des malheurs; elle veut des crimes ennoblis et des malheurs illustres. Or les personnages , bons ou méchants , ne sont ennoblis que par leurs mœurs ; et le malheur ne nous étonne que ctans des hommes destinés à de grandes prospérités , soit par une haute naissance , soit par d'hépoïques vertus, 9

Et dansl'histoire def l'Italie moderne , combien peu de ces< hommes dont l'ame, le génie , ou la

fortune annoncent de hautes destinées? Dé tant de guerres intestines^ de tant de brigandages^ de fureurs, de forfaits, que reste-t-il, qu'une impression d'horreur? Deux siècles de calamités et de révolutions ont-ils laissé le souvenir d'un illustre coupable, ou d'un fait héroïque? Des trahisons, des atrocités lâches, des haines sourdes et cruelles , assouvies par des noirceurs , des empoisonnements, ou des assassinats; tout cela fait une impression de douleur pénible et révoltante , sans aucun mélange de plaisir. L'ame est flétrie et n'est point élevée; on compatit, comme à une boucherie de ^victimes humaines que Ton voit massacrer , mais ce pathétique n'est pas celui qui doit régner dans la tragédie. Vojez Intérêt. 4

Ajoutons que , dans la peinture des mœurs tragiques , il se mêle souvent des traits d'une philosophie politique />u morale , qui contribile grandement à élever les sentiments par la no- . blesse des maximes , et que cette partie de Tart suppose une liberté de penser, que les poètes n'ont jamais eue dans les temps et dans les pays où la superstition et l'intolérance ont dominé.^ Car tel est l'eflPet de la crainte sur les esprits , que non-seulement elle leur ote la hardiesse de passer les bornes prescrites, mais qu'au-dedans même de ces bornes elle leur interdit la faculté d'agir avec force et franchise; pareils au voyageur timide , qui , en voyant à ses côtés deux

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précijHces effrayants , ne va qu'à pas tremblants daas le même sentier où il marcherait d'an pas terme s'il ne voyait pas le péril.

Ainsi , quoique les mœurs de l'Italie moderne , comme du reste de l'Europe , permissent à la tragédie une imitation plus vraie que ne l'était celle des Grecs; quoique, sur les nouveaux théâtres^ les acteurs de l'un et de l'autre sexe, sans masque , ni cothurne , ni porte- voix , ni aucune des monstrueuses exagérations de la scène anti* que, pussent représenter l'action théâtrale au nature]; la tragédie, ayant fait d'inutiles efforts, pour s'élever sur les théâtres d'Italie , a été obligée de les abandonner y et la comédie elle-mémo n'j a pas eu un àort plus heureux.

La vanité est la mère des ridicules, comme l'oisiveté est la mère des vices; et c'est le (Commerce habituel d'une société nombreuse , qui met en action et en évidence les vices de l'oisiveté et lés ridicules de la vanité : voilà lecole de là comédie. Il est donc bien aisé de voir dans quel pays elle a dû fleurir.

En Italie, ce ne fut ni manque d'oisiveté, ni manque de vanité, mais ce fut manque de société que la comédie ne trouva point de mœurs favorables à peindre. Tous les débats de l'amourpropre s'y réduisirent presque aux rivalités amoureuses; et les seuls objets du comique furent le» artifices et les folies des amants, l'adresse de$ femmes à se jouer des hommes, la fiaurberie des

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valets , riaquiéttide , la jalousie , et la vigilance trompée des pères, des mères, des tuteurs, et des maris. Le comique italien n'a donc été qu'ua comique d'intrigue : mais par la constitution po* litique de l'Italie, divisée en petits états mali-* gnement envieux l'un de l'autre , il s'est joint au comique d'intrigue un comique de caractère na** tional; en sorte que ce n'est pas le ridicule de telle espèce d'hommes , mai^ le ridicule , ou plu^ tôt le caractère exagéré de tel peuple, du vénitien , du napolitain , du florentin , qu'on a joué.' Il s'ensuit de là que, du côté des mœurs, toutes les comédies italiennes se ressemblent , et ne diffèrent que par l'intrigue , ou plutôt par les incidents.

Le^ Italiens n'ayant donc ni tragédie ni cornédie régulière et décente , inventèrent un genre de spectacle qui leur tint lieu de l'une et de l'autre , et qui , par un nouveau plaisir, pût suppléer à ce qui manquerait à leur poésie drama« tique. J'ai déjà eu lieu d'examiner par quelles causes ce nouveau genre , favorisé en Italie , j dut prospérer et fleurir; par quelles causes les progrès en ont été bornés ou ralentis ; et pourquoi, s'il n'est transplanté, il j touche à sa dé* cadence. Voyez Opéra»

Ce que j'ai dit de l'pde et du poème lyrique des Grecs , à l'égard de l'ancienne Rome et de l'Italie moderne , doit-, à plus forte raison , s'entendre de tout le reste de l'Europe; et si , dans

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un pays où la musique a pris naissance , où Ie$ peuples semblaient organisés pour elle^ où la langue , naturellement flexible et sonore , a été si docile au nombre et aux modulations du cbant , il ne s'est pas élevé un seul poète qui, à l'eiemple des anciens , ait réuni les deux talents , chanté ses vers ^- et soutenu sa voix par des accords harmonieux ; bien moins encore , chez des })euples où ]a musique est étrangère et la langue moins douce et moins mélodieuse , un pareil phénomène devait-il arriver.

La galanterie espagnole en a cependant fait Tessai: l'ingénieuse nécessité, Tamour, non moins ingénieux qu'elle , ont fait imaginer aux Espagnols ces sérénades où un amant , autour de la prison d'une beauté captive , vient , aux accords d'une guitare , soupirer des vers amoureux ; mais on sent bien que , par celte voiç , l'art ne peut guère s'élever; et quand , par miracle , il trouverait un Anacréon ou une Sapho , il serait encore loin de trouver un Alcée.

Le climat d'Espagne semblait plus favorable à la poésie épique et dramatique ; cette contrée a été le théâtre des plus grandes révolutions , et son histoire présente plus de faits héroïque que tout le reste de l'Europe ensemble. Les invasions des Vandales , des Goths , des Arabes , des Maures , dans ce pays tant de fois désolé ; ses divisions intérieures en divers états ennemis j les incursions , les conquêtes des Espagnols , soit

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eo-deçà des mots , soit au-delà des mers; leur domination en Afrique , en Italie , en Flandre , et dans le Nouveau-Monde; la superstition même et l'intolérance , qui , en Espagne , ont allumé tant de bûchers et fait couler tant de sang , sont autant de sources fécondes d'événements tragiques ; et si , dans quelques pays de TSurope moderne , la poésie héroïque a pu se passer des se* cours de l'antiquité , c'est en Espagne : la langue même lui était favorable ; car elle est nombreuse , sonore , abondante , majestueuse , figurée , et riche en couleurs.

Ce n'est donc pas sans raison que l'on s'étonne qu'un pays qui a produit un Pelage, un comte Julien ; un Gonzalve, un Gortez, un Pizarre , n'ait pas eu un beau poème épique ; car je compte pour peu de chose celui de VAraucana; et dans la Lusiade méme^ le poète portugais n'a que très peu de beautés locales.

Mais les arts , je l'ai déjà dit , ne fleurissent el ne prospèrent que chez un peuple qui les chérit : ce n'est qu'au milieu d'une foule dé tentatives malheureuses que s'élèvent les grands succès. Il faut donc pour cela des encouragements; il en faut surtout au génie: c'est l'émulation qui l'anime; c'est , si j'ose le dire , le vent de la faveur ^publique qui enfle ses voiles , et qui le fait voguer. Or l'Espagne , plongée dans l'ignorance et dans la superstition , ne s'est jamais assez passionnée en faveur, de la poésie , pour faire

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prendre à rimaginalipn des poètes le grand e$-' sor de Tépopée.

Ajoatons que, dans leur histoire , le merveilleux dès faits était presque le seul qué.la poésie pût employer. Le Camoëns a imaginé une belle et grande allégorie pour le cap de Bonne-Espérance : mais l'allégorie n'a qu'un moment ; et l'on sait dans quelles fictions ridicules ce même poète s'est perdu , lorsqu'il a voulu employer la fable. Le goût des Espagnols pour le spectacle donna plus d'émulation à la poésie dramatique ; et la tragédie^pouvait encore trouver des sujets dignes d'elle dans l'histoire de leur pays- Cet esprit de chevalerie qui a fait , parmi nous , de l'amour une passion morale , sérieuse , héroïque > en attachant à la beauté une espèce de culte , en mêlant au penchant physique un sentiment plus épuré , qui de l'ame s'adresse à l'ame et l'élève au-dessus des sens j ce roman de l'amour enfin , que l'opinion , l'habitude , i'ilhjsion de la jeunesse , l'imagination exaltée et séduite par les désirs , ont rendu comme naturel , semblait offrir à la tragédie espagnole des peintures plus fortes , des scènes plus terribles : l'amour étant lui-même , en (Ispagne , plus fier , plus fougueux^ plus jaloux 9 plus sombre dans sa jalousie , et plus cruel dans ses vengeances , que dans aucun autre pays du monde.

Mais l'héroïsme espagnol est froid : la fierté , la hauteur , l'arrogance tranquille en est le ca-

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ractère ; dans les peintures qu^on en a Faites , if ne sort de sa gravité que pour donner dans Textravagance : l'orgueil alors devient de Tenflure ; le sublime y de l'ampoulé ; l'héroïsme y de la fo^ lie- Du côté des mœurs , ce fut donc la vérité , le naturel , qui manquèrent à la tragédie espagnole ; du côté de l'action , la simplicité et la vraisemblance. Le défaut du génie espagnol est de n'avoir su donner des bornes ni à l'imagina* lion ni au sentiment ; avec le goût barbare des Vandales et des Goths pour des spectacles tumultueux et bruyants où il entre du merveilleux , s'est combiné l'esprit romanesque et hyperbolique des Arabes et des' Maures : de là le goût des Espagnols.

C'est dans la complication de l'intrigue^ dans l'embarras des incidents y dans la singularité imprévue de l'événement , qui rompt plutôt qu'il ne dénoue les fils embrouillés de l'action ; c*est dans un mélange bizarre de bouffonoerie et d'héroïsme , de galanterie et de dévotion , dans des caractères outrés y dans des sentiments romanesques y dans des expressions emphatiques , dans un merveilleux absurde et puéril , qu'ils font , consister l'intérêt et la pompe de la tragédie ; et lorsqu'un peuple est accoutumé à ce désordre y à ce fracas d'aventures et d'incidents , le mal est presque sans remède : tout ce qui est naturel lui parait faible ^ tout ce qui est simple lui parait vide y tout ce qui est sage lui parait froid.

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(^uant à ce mélange superstitieux et absurde du sacré avec le profane , que le peuple espagnol aime à voir sur la scène , nous le trouvons majestueiTx et terrible chez les Grecs ; et chez les Espagnols, absurde et ridicule : soit parce qu'il est mieux employé par les premiers , soit parce qu'il j est vu de plus loin, et que nous sommes plus familiarisés avec les démons qu'avec les furies. Major e longincfiu) reverentia.

La même façon de compliquer Tintrigue et de la charger d'incidents romanesques et merveilleux 9 fait le succès de la comédie espagnole : les diables en «sont les bouffons.

Lopez de Yéga et Galdéron étaient nés pour tenir leur place auprès de Molière et de Corneille ; mais dominés par la stiperstîtion , par l'ignorance , et par le faux goût des Orientaux et des barbares , que l'Espagne avait contracté, ils ont été forcés de s'y soumettre. C'est ce que Lopez de Véga luimême avouait dans ces vers qu'a pris la peiiie de traduire une plume qui embellit tout :

Les Vandales , les Goths , dans leurs écrits bizarres , \

Dédaignèrent 1^ go&t des Grecs et des Romains : ]^os aïeux ont marché dans ces noureaux chemins;

Nos aïeux [étaient des barbares.

L'abus règne , Fart tombe , et la raison s'enftiit :

Qui veut écrire avec décence , Avec art , avec goût^, n'en recueille aucun fruit ; Il vit dans le mépris, et meurt dans l'indigence. Jlî me vois obligé dé servir l'ignorance , ^ ^

, D*enferj»er sous quatre yerroux Sophocle , Euripide et Térence.

J^ëcris en insensé , mais j'écris pour des fous.

' Le pnblic est mon mattre , il faut bien le servir ; Il faut pour son argent lui donner ce qu'il aime :

J'écris pour lui , non pour moi-même , £t cherche des succès dont je n'ai qu'à rougir.

Un peuple sérieux ^ réfléchi, peu sensible aux plaisirs de l'imagination , peu délicat sur les plaisirs des sens , et cbez qui une raison mélancolique domine toutes les facultés de Tame ; un peuple dès long-temps occupé de ses intérêts politiques^ tantôt à secouer les chaînes de la tyrannie , tantôt à s'affermir dstos les droits de la liberté; ce peuple chez qui la législation , l'administration de l'état^ sa défense, sa sûreté, son élévation, sa puissance^ les grands objets de l'agriculture, de la navigation, de l'industrie et du commercei, ont occupé tous les esprits, semble avoir dû laisser aux arts d'agrément peu de moyens de prospérer chez lui.

Cependant ce même pays , qui n'a jamais produit un grand peintre^ un grand statuaire, un bon musicien, l'Angleterre, a produit d'excellents poètes : soit parce que l'Anglais aime la gloire , et qu'il a vu que la poésie donnait réellement un nouveau lustre au génie des nations ; soit parce que , naturellement porté à la méditation et à la tristesse, il a senti le besoin d'être éiiiu et dissipé par lès illusions que ce bel art

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produit; soit enfin pdrce que son génie ^ à certains égards y était propre à \dL poésie, donl le succès ne tient pas absolument aux mêmes, facultés que celui des autres talents.

En effet, supposez un peuple à qui la nature ait refusé une certaine délicatesse dans les organes, ce sens exqui!s dont la finesse aperçoit et saisit^ dans les arts d'agrément, toutes les nuances du beau; un peuple dont la langue ait encoref trop de rudesse et d'âpreté pour imiter les inflexions d'un chant ni^odieux , ou pour donner aux vers une douce harmonie; un peuple dont l'oreille ne soit pas encore assez exercée > dont le goût même ne soit pas assez épuré pour sen** tir le besoin d'une élocution facile, nombreuse, élégante ; un peuple enfin pour qui la vérité brute, le naturel sans choix , la plus grossière ébauche de l'imitation poétique, seraient le sublime de l'art : chez lui, là^ poésie aurait encore* pour elle la force au défaut de la grâce , la hardiesse et la vigueur eu échange de l'élégance et de la régtn larité, l'élévation et la profondeur des sentiments et de$ idées , l'énergie de l'expression , la chaleur de l'éloquence, la véhémei>ce des passions, la franchise des caractères, la ressemblance des peintures , l'intérêt des situations, l'ame et la vie répandue dans les images et les tableaux , enfin cette vérité naïve dans les mœurs et dan» l'ac-* tion, qui, tout inculte et sauvage qu'elle est, peut avoir encore sa beauté. Telle fut la poésie

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chez les Anglais ^ tant qu'elle ne fut que conforme au génie national ; et ce caractère fut encore plus librement et plus fortement prononcé dans leur ancienne tragédie.

Mais lorsque le goût des peuples voisins eut commencé à se former, et qu'un petit nombre d'excellents écrivains eurent appris à l'Europe à sentir les véritables beautés de l'art , il se trouva , parmi les Anglais comme ailleurs , des hommes doués d'un esprit assez juste et d'une sensibilité assez délicate pour discerner dans la nature les traits qu'il fallait peindre et ceux qu'il fallait né* gliger, et pour juger que de ce choix dépendait la décence , la gr&ce , la noblesse , la beauté de l'imitation. Ce goût de la belle nature, les Anglais le prirent en France à la cour de Louis^le- Grand, et le portèrent dans leur patrie; ce fut à Molière, à Racine, à Despréaux qu'ils durent Dryden, Pope, Addisson.

Mais au lieu que partout ailleurs c'est le goût d'un petit nombre d'hommes éclairés qui l'em* porte à la longue sur le goût de la multitude , en Angleterre c'est le goût du peuple qui do'mine et qui fait la loi. Dans un Etat où le peuple règne, c'est au peuple que l'on cherche à plaire; et c'est surtout dans ses spectacles qu'il veut qu'on l'amuse à son gré. Ainsi , tandis qu'à la lecture les poètes du second âge charmaient la cour de Charles II , et que la partie la plus cultivée de Ja ration , d'accord avec toute TEu^

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rope y admirait la majestueuse simplicité du Caton d'Addisson , Vélégauce et la grâce des Contes de Prior , et tous les trésors de la poésie de style répandue dans les Épîtres de Pope ; l'ancien goût^ le goût populaire, n'applaudissait sur les théâ^ très y où il règne impérieusement ^ que ce qui pouvait égayer ou émouvoir la multitude , un comique grossier, obscène, outré dans toutes ses peintures , un tragique aussi peu décent , où toute vraisemblance était sacrifiée à l'effet de quelques scènes terribles , et qui, ne tendant qu'à remuer des esprits flegmatiques, y employait indiffé-^ remment tous les moyens les plus violents ; car le peuple, dans un spectacle, veut qu'on l'émeuve, n'importe par quelles peintures ; comme dans une fêle il veut qu'on l'enivre, n'importe avec quelle liqueur. ^

Il est donc de l'essence , et peut-être de l'intérêt de la constitution politique de l'Angleteitre , que le mauvais goût subsiste sur ses théâtres ; qu'à côté d'une scène d'un pathétique noble et d'une beauté pure, il y ait pour la multitude au moins quelques traits plus grossiers; et que les hommes éclairés , qui font partout le petit nombre, n'aient jamais droit de prescrire au peuple le choix de ses amusements*

Mais hors du théâtre, et quand chacun est libre de juger d'après soi, ce petit nombre de vrais juges rentre dans ses droits naturels; et la multitude , qui ne lit point , laisse les gens de

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lettres, comme devant leurs pairs, reoeroir d'eux le tribut de louange que leurs écrits ont mérité : c'est alors que l'opinion du petit nombre corn*» mande à l'opinion publique. Voilà pourquoi l'on voit deux espèces de goût ^ incompatibles en ap* parence , se concilier en Angleterre , et les bea»-^ tés et les défauts contraires presque également applaudis.

Le génie de Shakespear ne fut pas éclairé; mais son instinct lui fit saisir la vérité et l'expri* mer par des traits énergiques; il fut inculte et déréglé dans ses compositions, mais il ne fut point romanesque. Il n'évita ni la bassesse ni la grossièreté qu'autorisaient les mœurs et le goût dé son temps , mais il connut le cœur humain et les ressorts du pathétique. Il sut répandre une terreur profonde , il sut enfoncer dans les âmes les traits déchirants de la pitié. Il ne fut ni noble ni décent; il fut véhément et sublime. Chez lui, nulle espèce de régularité ni de vraisemblance dans le tissu de l'action , quoique , dans les détails , il soit regardé comme le plus vrai de tous les poètes : vérité sans doute admirable , lorsqu'elle est le trait simple, énergique et profond qu'il a pris dans le cœur humain ; mais vérité souvent commune et triviale, qu'une populace grossière aime seule à voir imiter.

Shakespear a un mérite réel et transcendant qui frappe tout le monde; il est tragique, il touche, il émeut fortement. Ce n'est pas cette

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pitié douce qui pénètre insensiblenient , qui se saisit des cœurs , et qui , les pressant par degrés , leur fait goûter ce plaisir si doux: de se soulager par des larmes; c*est une terreur sombre, une douleur profonde , et des secousses violentes qu'il donne à Famé des spectateurs , en cela peut-être plus cher à une nation qui a besoin de ces émotions violentes. Cest ce qui Fa fait préférer à tous les tragiques qui l'ont suivi. Mais tout l'enthousiasme de ses admirateurs n'en imposera jamais aux gens de bon sens et de goût sur ses grossièretés barbares.

, A voir la liberté avec laquelle les Anglais se permettent de parler , de penser , et d'écrire sur les intérêts publics, et les avantages que la nation retire de celte liberté, on ne peut s'étonner assez que la comédie ne soit pas devenue à Londres une satire politique, comme elle l'était dans Athènes , et que chacun des deux partis n'ait pas eu son théâtre, où le parti contraire aurait été joué. Serait-ce qu'ayant l'un et l'autre des mystères trop dangereux à révéler en plein théâtre , ils auraient voulu se ménager? ou que rimpression dti spectacle sur les esprits étant trop vive et trop contagieuse, ils en auraient craint les effets? Quoi qu'il en soit^ la comédie , sur le théâtre de Londres, s'est bornée à être morale ; et comme , dans un pays où il y a peu de société , il y a aussi peu de ridicules ; et qu'au contraire , dans un pays où tous les hommes se pi-

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quent de liberté et d'indépendance ;. chacun se fait gloire d'être original dans ses mœurs et dans ses manières; c'est à cette singularité, souvent grotesque en elle-même et plus souvent exagérée sur le théâtre , que le comique anglais s'est attaché y sans pourtant négliger la censure des vices , qu'il a peints des traits les plus forts.

Mais si le parterre de Londres s'est rendu l'arbitre du goût dans le spectacle le plus noble ; si/ pour plaire au peuple, il a fallu que le tragique se soit lui-même dégradé ; à plus forte raison a-t-il fallu que le comique se soit abaissé jusqu'au ton de la plaisanterie la plus grossière et la plus obscène. Du reste , comme elle s'est conformée au génie de la nation, et qu'au lieu des ridicules de société, c'est l'originalité bizarre qu'elle s'est proposé de peindre ; il s'ensuit que le comique anglais est absolument local , et ne saurait se transplanter ni se traduire dans aucune langue. J^ojrez CIomédie.

L'orgueil patriotique de la nation anglaise , ne voulant laisser à ses voisins aucune gloire qu'elle ne partage, lui a fait, comme on dit, forcer nature pour exceller dans les beaux-arts. Par exemple , quoique sa langue ne soit rien moins que favorable aux vers lyriques, elle est la seule dans l'JEurope qui ait proposé à l'ode chantée une fête solennelle , dans laquelle , comme chez les Grecs , le génie des vers et celui du chant sont réunis et couronnés. On connaît l'ode de Dryden pour la fête de

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sainteCécile ; mais cette ode , la plus approchante du poème lyrique des Grecs , n*en est elle-même qu'une ombre. Dryden, pour exprimer le charme et le pouvoir de Tharmonie , raconte comment le poète Timothée , touchant la lyre et chantant devant le jeune Alexandre (quoique Timothée fût mort avant qu'Alexandre fût né ) , comment , dis* je, en variant les tons et en passant d'un mode à un autre , il maîtrisait l'mme du héros , Tagitait , Venflammait, Tapaisait à son gré, lui inspirait Tar^ deur des combats et la passion delà gloire, le rame^ nait à la clémence , Fattendrissait et le plongeait dans une douce langueur. Or , à la place du récit , qu'oii suppose Tactiori même, Timothée au lieu de Dryden, Alexandre présent, le poète aitimé par U présence du héros, observant dans les yeux, dans les traits du visage, dans les mouvements d'Alexandre , les révolutions rapides qu'il causait dans son ame, fier de 11^ dominer cette ame impépeuse , et de la changer à son gré ; on sentira combien l'ode du poète anglais doit être loin encore, toute belle qii*elle est, du poème lyrique des anciens.

Le poème épique de Milton est étranger à l'Angleterre : il ne tient à Tesprit de la nation que par la croyance commune à tous les peuples de ^Eu1H>fle^ nulle autre circonstance, ni du lieu ni du temps, n'a influé sur cette production sublime et bizarre. Le fanatisme dominait alors, mais il avait un autre objet; on ne contestait, point la chute de nOs premiers parerits..

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Plein des idées répandues dans les livres de Moïse et dans les écrits des prophètes , plein de la lecture d'Homère et des poèmes italiens ^ aidé de ces farces pieuses qui , sur les théâtres de ITurope, avaient si sérieusement et si ridiculement travesti les mystères de la religion , enfin poussé par son génie , Milton vit ,, dans la révolte des enfers conjurés pour la perle du genre humain, un sujet digne de l'épopée ; et epiporté par son imagination, il s'y abandonna. L'enfer de Milton est imité de celui du Tasse, avec des traits plus hardis et plus forts ; mais il est gâté par l'idée ridicule du Pandémonium, et plus encorp par le sale épi-r «ode de l'accouplement incestueux du Péché et de la Mort, La description des délices d'Ëden et de l'innocente volupté des amours de nos premiers pères, n*est imitée de personne; elle fait la gloire^ de Milton. La guerre des anges contre les démons , fait sa honte. ^

Le péché de nos premiers pères est un événe-» ment si éloigné de nous , qu'il ne nous touche que faiblement; le merveilleux en est si familier^ qu'il n'a plus rien qui nous étonne ; et à force d'intéres-ser toutes les nations du monde, il n'en intéresse plus aucune : aussi le poème du Paradis perdu fut-il méprisé en naissant ; et ses beautés étant au^ dessus de la multitude, il serait resté dans l'oubli, si des hommes dignes \lé le juger et faits pour entraîner l'opinion publique , Pope et Adisson ,, n'ayaîent appris^ à TAngleterrç à l'admirer.

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La poésie galante et légère a saisi pour naître et fleurir en Angleterre j le seul moment qui lui ait été favorable , le règne de Charles IL La poésie philosophique , morale et satirique y lleurira toujours , parce qu'elle est conforme au génie de la nation : c'est en Angleterre qu'on Fa vue renaître; et Pope et Rochester l'y ont portée au plus haut d^ré où elle se soit élevée en Europe depuis Luerèce , Horace , et Juvénal.

Si l'allemand eût été une langue mélodieuse ^, c'est en Allemagne qu'on aurait e^r quelque es<* pérance de voir renaître la /loej/e lyrique des anr ciens. Los Italiens peuv^i t avoir un goût plus fin , plus délicat, plus exquis dç la bonne^ musique ; mais ils n'ont pas l'oreille plus sûre et plus sévère que les Allemands^ pour la précision du nombre et la justesse des accords. Gîux-ci ont même cet avantage , que la musique fait pattie de leur éducation commune , et qu'en Allemagne ]e-peuple^méjme est musicien dès le berceau. G'e^t donc là qu'il était facile et naturel de voir les deux talents se réunir dans le même homme , et un poète , sur le luth ou la harpe , composer et ctaur ter ses vers.

Mais à la rudessse de la langue , premier obstacle et peutrêtre invincible , s'est joint ^ comme partout ailleurs ; le manque d'émulation et de' , circonstances heureuses , comme celles qui , dans la Grèce , avaient fipivorisé et fait honorer ce beL .art^

La poésie allemande a cependant eu ses succès dans le genre de Tode. Celle du célèbre Haller , sur la mort de sa femme , a le mérite rare d'ex-» primer un sentiment réel et profond , émané du cœur du poète.

On a vu, pendant les campagnes du roi de Prusse en Allemagne , dés essais de /^oei/e lyrique plus approchants de celle des Grecs : ce sont des chants militaires , non pas dans le goût soldatesque, mais du plus haut style de Tode , sur les exploits de ce héros. La poésie moderne n*a point d'exemples d*an enthousiasme plus vrai ; et de pareils chants , répétés de bouche en bouche dans une armée , avant une bataille , après une vie* toire , même à la suite d'un revers y seraient plus éloquents et plus utiles que des harangues. Vojez Lyrique.

Mais ce n'est point u o moment d'enthousiasme , ce sont lés mœurs et le génie d'une nation , qui assurent à Isl poésie un règne constant et durable..

L'Allemagne , à qui les sciences et les arts sont redevables de tant de découvertes, et qui, du côté des savantes études et des recherches approfondies , l'a emporté sur tout Je reste de l'Europe ', semble y avoir mis toute sa gloire. Une vie laborieuse, une condition pénibld, un gouver- ^ nement qui n'a eu ni l'avantage de flatter l'orf^ueil par des prospérités brillantes, ni celui d'élever les âmes par le sentiment de la liberté , qui psi la véritable, dignité de l'homme , ^li celui de

DE LITTÉllATURB. Sj

polir les esprits et les mœurs par les raffinements du luxe et par lé commerce d'une société voluptueusement oisive ; enfin , la destinée de TAUemagne , qui , depuis si long- temps , est le théâtre des ^Dglants débats de TEurope j et la tristesse que répand chez les peuples l'incertitude continuelle de leur fortune et de leur repos ; peutêtre aussi un caractère naturellement plus porté à des méditations profondes , à de sublimes spéculations qu'à des fictions ingénieuses , sont les causes multipliées qui ont rendu rÀUemagnëplqs stérile en poètes que tous les autres pays que nous venons de parcourir. Le climat , l'histoire , les mœurs , rien n'était poétique en Allemagne : aucune cour n'y a été disposée à élever aux muses des théâtres assez brillants , à présenter assez d'attraits et d'encouragement ^u génie , pour exciter dans^ les esprits cette émulation d'où naissent les grands efforts et les grands succès,

Les Allemands n'ont pas laissé , à l'exemple de leurs voisins, de s'essayer en divers genres de poésie. Us ont leur théâtre comique et tragique. Us ont aspiré même à la gloire de l'épopée, ]^lopstock a chanté le Messie ; et cette tentative a eu tout le succès qu'elle pouvait avoir, On a plaint l'homme de talent d'avoir pris un sujet dont la majesté froide , la sublimité ineffable , et l'inviolable vérité, ne permettaient à la poésie que des peintures inanimées et des scènes sans passion, Gessnera été plus habile et plus heureux

58 £LÉMEICT$

dans le choix du sujet de son poème XAhel: le moment , Faction , le caractère principal , et les contrastes qui le relèvent , étaient sans contredit ce que Thistoire sainte avait de plus poétique ; et il a su rendre son sujet encore plus pathétique et plus intéressant : aussi ce poème> dénué des grâces naïves du style original , ne laisse- t-il pas de nous attendrir dans la traduction française. Mais je répéterai, à l'égard de ce poème , ce que j'ai dit de celui de Milton : il ne tient pas plus au climat y aux mœurs, au génie de l'Allemagne., que detel auti*e pays de l'Europe; c'^est un poème orien^ ta! , ce n'est pas un poème allemand.

Les églogues du même poète sont des plantes, un peu plus analogues au climat qui les a vu naître , leur grâce , leur naïveté , leur coloris , leur morale philosophique , font désirer d'habiter les lieux oii le poète a vu ou semble avoir vu la nature. Il en est de même du poème des Alpes ^ dans un genre supérieur. La poésie descriptive est de tous les pays ; mais la Suisse lui est favorable plus qu'aucun autre climat du Nord, si ce n'est peut-être la Suède*

Je ne parle point des essais que la poésie dramatique a faits en Allemagne : le parti qu'ont pris les souverains d'avoir des spectacles italiens ou français est à la fois l'efiTet et la cause du peu de progrès que le génie national a fait dans ce genre de poésie.

Rien n'était poétique en France* La langue de

DE LlTTÉllATXJRE. 6q

Mârot et de Rabelais était naïve; celle d*Amyot . et de Montaigne était hardie , figurée , énergique ; celle de Malherbe et de Balzac avait du nombre et de la noblesse ; elle acquit de la majesté sous la plume du grand Corneille , de la purejé , de la grâce, de l'élégance, et toutes les couleurs les plus délicates et les plus vives de la poésie et de l'éloquence , dans les écrits de Racine et de Fénélon ; mais deux avantages prodigieux des langues anciennes lui furent refusés, la liberté de l'inversion et la précision de la prosodie : or sans l'une, point de période; et sans l'autre, il faut l'avouer, point de mesure dans les vers. Balzac, le premier, avait essayé d'introduire le nombre et la période dans la prose française ; mais quoique alors on se permît plus d'inversions qu'à présent, la langue étant assujettie à observer presque fidèlement l'ordre naturel des idées , la faculté de combiner les mots au gré de l'oreille se réduisait à peu de chose. Il fallut donc, pour donner du nombre et de la rondeur au discours , s'occuper des mats plus que des choses : encore ne parvint-on jamais à imiter le rhylhme et la période des anciens, ta période surtout, sans l'inversion libre, était impossible à construire : car son artifice consiste à suspendre le sens et à laisser l'esprit dans l'attente du mot qui doit le décider; en sorte que , dans l'entendement, les deux ex-* Irémités de l'expression se rejoignent quand la période est finie : c'est ce qui l'a fait comparer à

6o lÊLàMElfTS

un serpent qui mord sa queue. Or^ dans une langue où les mots suivent à la file la progression des idées, comment les arranger de façon qu'une partie de la pensée attende l'autre , et que Tespriti, égaré dans ce labyrinthe, ne se retrouve qu'à ^ la fin?

Mais si la période Française ne fut pas circulaire comme celle des anciens , au moins fut-elle prolongée et soutenue jusqu'à son repos absolu; et le tour, le balancement, la sjmétrie de ses membres , lui donnèrent de l'élégance , du poids , et de la majesté. Ainsi , à force de travail et de soins, notre langue acquit dans la prose une élégance, une souplesse, un tour harmonieux qui ne lui était pas naturel*

Le plus difficile était de donner à nos vers du no^lbre et de la mélodie : comment observer la mesure dans une langue qui n'a point de prosodie décidée? Aussi nos vers n'eurent- ils d'abord, comme les vers provençaux et italiens ,^ d'autre règle que la rime et la quantité numérique des sjUabes : on ne les chantait point , ils ne pouvaient donc pas être mesurés par le chant. L'ode' même fut parmi nous ce qu'elle a été dans tout le reste de l'Europe moderne, un poème divisé en stances , et d'un style plus élevé , plus véhément, plus figuré que les autres poèmes , mais nullement propre à être chanté. Voyez Ode et Ltrique.

Cependant, comme, dé leur naturel, les éléments des langues ont une prosodie indiquée

BB LITTÉRATUAE. 6l

par les sons plus lents ou plus rapides^ et par les articulations plus faciles et plus pénibles qu'elles présentent , la prosodie de la langue française se fit sentir d'elle-même à l'oreille délicate des bons poètes. Malherbe y sut trouver du nombre , et le fit sentir dans ses vers , comme Bal^c dans sa prose. Il donna ^ au vers de huit syllabes et au vers héroïque , une cadence majestueuse, que nos plus grands poètes n'ont pas dédaigné de prendre pour modèle , heureux d'a,voir pu l'égaler.

Plus le vers français était libre et affranchi de toutes les règles de la prosodie ancienne > plus il était difficile à bien faire; et depuis Malherbe jusqu'à Corneille , rien de plus déplorable que ce déluge de vers lâches , traînants , ou durs et boursouflés, sans mélodie et sans noblesse, dont la France fut inondée : le malheureux Hardi en faisait mille en vingt-quatre heures.

Si la poésie française a eu tant de peine; du côté du style et des vers,, à vaincre les difficultés que lui opposait une langue inculte et barbare ; elle n'a pas eu moins de peine à vlaincre les obstacles que lui opposait la nature du côté des mœurs et du climat ^ dans un pays qui semblait devoir être à jamais étranger pour elle.

Ce que nous avons dit de l'Italie moderne, au sujet de l'histoire , peut s'appliquer à tout le reste de l'Europe , et particulièrement à la France. Si la yoésie héroïque n'eût demandé que des faits

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atroces , des complots , des assassinats , des brigandages, des massacres, notre histoire lui en eût offert abondamment, et des plus horribles. Qu'on se rappelle, par exemple, les premier» temps de noire monarchie, le règne de Clovis, le massacre de sa famille , le règne des fils de Qotaire , leurs guerres sanglantes , les crimes de Frédcgonde et de Landri; c'est le comble de l'atrocité : mais ce n'est là ni le poème épique ni la tragédie.

Il faut à l'épopée, comme je l'ai dit, des caractères et des mœurs susceptibles d'élévation , des événements importants et dignes de nous étonner, soit par leur grandeur naturelle, soit par le mélange du merveilleux ; el rien de plu» rare dans notre histoire.

Lorsqu'on ne savait pas faire encore une églogue, une élégie, un madrigal; lorsqu'on n'avait pas même Tidée de la beauté de l'imitation dans la. poésie descriptive, dans ]sl poésie dramatique; on eut en France la fureur de faire des poème» épiques. Le Clovis ^ le Saint Louis ^ le Moïse ^ YÂlaric, la Pncelle y parurent presque en même temps; et qu'on juge de la célébrité qu'ils eurent, par l'admiration avec laquelle Chapelain parle de ses rivaux. « Qu'est-ce , dit-il , que la Pucelle peut opposer, dans la peinture parlante , au Moïse de M. de Saint- Amand? dans la hardiesse et dans la vivacité, au Saint Louis du rér vérend père Le Moine? dans la pureté , dans la

DE LITTÉIIATXJRE. 63

facilité, et dans la majesté, au Saint Paul de M. l'évêque de Vence ? dan» l'abondance et la pompç , à YAIaric de M. Scudéry ? enfin dans la diversité et dans les agréments^ au Clovis de / M, Desmarets? » (Préface de la Pucelle.)

La vérité est que tous ces poèmes foui la honte du siècle qui les a produits. Le ridicule ]uste*ment répandu depuis sur le Cloi^is , le Moïse, VAlaric y la Pucelle ^ est la seule trace qu'ils ont laissée. Le Saint Louis est moins méprisable ; mais, de faibles imitations de la poésie ancienne et des fictions extravagantes n'ont pu le sauver de Toubli. Le Saint-Paul n'est pas même connu de nom.

Les causes générales de ces chutes rapides, après un succès éphémère, furent d'abord sans doute le manque de génie et la fausse idée qu'on avait de l'art, mais aussi le malheureux choix des sujets , soit du côté des caractères et des mœurs , soit du. côté des peintures physiques et des incidents naturels , soit du côté du merveilleux. Quand il faut tout créer , les hommes et les choses , tout ennoblir , tout embellir ; quand la vérité vient sans cesse flétrir l'imagination , la démentir , la rebuter, le génie se lasse bientôt de lutter contre la nature. Or que l'on se rappelle ce que nous avons dit des circonstances physiques et morales qui , dans la Grèce , favorisaient la poésie épique , et qu'on jette les yeux sur ces poèmes modernes : le contraire, dans

64 ÉLÉMBEITS

presque tous les points , sera le tableau de la stérilité du champ couvert d'épines et de ronces où elle se vit transplantée.

Ne parlons point du Saint Louis ^ sujet dont toutes les beautés > enlevées par le génie du Tasse, ne laissaient plus aux poètes français que le faible et dangereux honneur d'imiter l'Homère italien ; ne parlons point du Moïse ^ sujet qui demandait peut-être l'auteur à'Esiher et à'Atlialie, et qui d'ailleurs n'a rien que de très-éloigné de nous : quelles mœurs à peindre en poésie dans le Clos^is et YAlaric ^ que celles des Romains dégénérés , des Gaulois asservis , des Goths et des Francs belliqueux y mais barbares y et dont tout le code se réduisait à la loi : Malheur aux vain^ eus ! Que pouvait être , dans ces poèmes , la partie morale de la poésie, celle qui lui donne de la noblesse , de Télévation , du pathétique , celle qui en fait l'intérêt et le charme ? Voyez , dans les poésies qu'on attribue aux Islandais, aux Scandinaves et aux anciens Ecossais, combien ce naturel sauvage, qui d'abord intéresse par sa l'ranchise et sa candeur , est peu varié dans ses formes ; combien cet héroïsme naturel et celte vigueur d'ame , de courage , et de mœurs , a peu de nuances distinctes ; combien ces descriptions, ces images hardies se ressemblent et se répètent. A plus forte raison , dans un climat plus tempéré, oii les sites , les accidents, les phénomènes de la nature sont ihoins bizarrement divers , les

DB lilTTÉRATURB. 65

tableaux poétiques doivent-ils être plus monotooes. On a bientôt décrit des forêts vastes et profondes , des précipices et des torrents.

Si la Gaule est devenue plus poétique > c'est par les arts , et par les accidents moraux qui en ont varié la surface : encore n'a-t-elle jamais eu , soit au physique , soit au moral y de ces aspects dont la grandeur étonne et tient du merveilleux* Qu'ont fait les hommes de génie y qui y dans l'épopée y ont voulu donner à la poésie française unr plus heureux essor? L'un a saisi , dans notre histoire, le moment où les mœurs françaises, animées par le fanatisme et par l'enthousiasme des partis ,. donnaient aux vices et aux vertus le plus de force et d'énergie. Il a choisi pour son héros un roi brillant par son courage, intéressant par ses malheurs , adorable par sa bonté ; et à l'action de ce héros.

Qui fut de ses sujets le yainqueur et le père ^

il a entremêlé avec ménagement des fictions épisodiques , les unes prises dans la croyance , et les autres dans le système universel de l'allégorie , mais toutes élevées^par son génie à la hauteur de l'épopée , .et décorées par l'harmonie et le coloris des beaux vers.

L'autre a ramené la, poésie dans son berceau et aux pieds du tombeau d'Homère. Il a pris son sujet dans Homère! Ijiji^'niéme , a fait d'un épisode de rOdjssée l'actioiîi^énérale de son poème ; et

EUm. de LUtér. XV. 5

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au milieu de tous les trésors que nous aTons vu étalés dans la Grèce sous les mains de la poésie j il en a pris en liberté » mais avec le discerneaient du goût le plus exquis , tout ce qui pouvait rendre aimable , intéressante et persuasive y la plus courageuse leçon qu'on ait jamais donnée aux enfants de nos rois.

Si l'aventure de la Pucelle avait été célébrée sérieusement par un homme de génie , personne^ après-lui» n'aurait osé en faire un poème comique. Peut-être aussi y aurait-il eu quelque avantage, du côtjé des mœurs, à chanter Fincursion des Sarrasins eurdcçà des Pyrénées ; et Martel , vainqueur d'Abdérame, est un héros digne de l'épopée. A cela près , on ne voit guère , dans notre histoire , de sujets vraiment héroïques ; et l'on peut dire que le génie y sera toujours & l'étroit.

Il n'y avait guère plus d'apparence que la tragédie put réussir sur nos théâtres; cependant elle s'y est élevée à un degré de gloire dont le théâtre d'Athènes aurait été jaloux : i** parce qu'elle y phlint^ dès sa oaissance , beaucoup d'encouragement , de faveur et d'émulation ; a** parce qu'elle nie s'astreignit point à élre française , et qu'elle tira ses sujets de l'histoire de tous les siècles et 4es mœurs de tous les pays ; 5** parce qu'elle se fit uq nouveau système, >et qu'elle sut prendre ses avantages sur le nouveau théâtre qu'on lui avait élevé.

ÙE LITTÉRATURB. 67

Ce-fert sotts le règne de Henri II qu'elle fit se^ premiers essais. Rien de plus pitoyable à nos jeux que cette Cléopatre et cette Didon qui firent la gloire de Jodelle ; mais Jodelle était un génie en comparaison de tout ce qui l'avait précédé. H Le roi lui donna > dit Pasquier, cinq cents écus de son épargne , et lui fit tout plein d'autres grâces , d'autant plus que c'étoit chose nouvelle , et très belle , et très rare. »

U n'en fallut pas davantage pour exciter cette émulation ^ dont les efforts , malheureux à la vérité durant l'espace de plus d'un siècle, furent à la fin couronnés.

La première cause de la faveur et des succès qu'eut la poésie dans un climat qui n'était pas le sien , fut le caractère d'un peuple curieux , léger , et sensible, passionné pour l'amusement, et après les Grecs le plus susceptible qui fut jamais d'àgp^d>]ies illusions. Mais ce n'eût été rien , sans l'avantage prodigieux pour les muses de trouver une ville opulente et peuplée , qui fût le centre des richesses , du luxe et de l'oisiveté, le rendezvous de la partie la plqs brillante de la nation , attirée par l'espérance de la faveur et de la fortune, et par l'attrait des' jouissances. U est plus que vraisemblable que s'il n'y eût pas eu un Paris, la nature aurait inutilement produit lin Corneille, un Racine, un Voltaire.

Parmi les causes des succès de la poésie dramatique , se présente naturellement la protection

éclatanle dont l'honora le cardinal de Richelieu , et après lui Louis XIV : mais celle de Louis XIV fut éclairée , celle du cardinal ne le fut pas assez ; aussi vit-on sous son ministère le triomphe du mauvais goût , sur lequel enfin prévalut le génie. Les poètes français avaient senti , comme par instinct, que Thisloire de leur pajs serait un champ stérile pour la tragédie. Ils avaient commencé comme les Romains , par copier les Grecs. Ils couraient comme des aveugles, tantôt dans les routes anciennes, tantôt dans des sentiers

* nouveaux qu'ils voulaient se frayer eux-mêmes. De l'histoire fabuleuse des Grecs, ils se jetaient dans l'bistoire romaine, quelquefois dans l'histoire sainte ; ils copiaient servilement et froidement les poètes italiens; ils entassaient sur leur théâtre les aventures dés romans ; ils empruntaient des poètes espagnols leurs rodomontades et leurs extravagances ; et ce qu'il y a d'étonnant, c'est que de toutes ces tentatives malheureuses

Uevait résulter le triomphe de la tragédie , par la liberté sans bornes qu'elle se donnait de puiser dans toutes les sources , et de réunir sur un seul théâtre les événements et les mœurs de tous les pays e); de lous les temps. C'est là ce qui a rendu le génie tragique si fécond sur la scène française , et multiplié en même temps ses richesses et nos plaisirs.

La tragédie , chez les Grecs , ne fut que le tableau vivant de leur histoire. C^était sans doute

DB LITTÉRATUUE. 6g

un avantage du côlé de Fintérêt : car d'un événement national; Taction est comme personnelle aux spectateurs ; et nous en avons des exemples. Mais à l'intérêt patriotique il est possible de suppléer par Fintérêt de la nature , qui lie ensemble tous les peuples du monde, et qui fait que l'homme vertueux et souffrant, l'homme faible et opprimé, l'homme innocent et malheureux , n'est étranger dans aucun pays. Voilà la base du système tragique que nos poètes ont élevé ; et ce système vaste leur ouvrait deux carrières , celle de la fatalité et celle des passions humaines. Dans la prenaière, ils ont suivi les Grecs , et en les imitant , ils les ont surpassés ; dans la seconde , ils ont marché à la lumière de leur propre génie ^ et il y a peu d'apparence qu'on aille jamais plus loin qu'eux* Leur génie a tiré avantage de tout , et même du peu d'étendue de nos théâtres modernes, en donnant plus de correction à des tableaux vus de plus près. Ainsi, à la faveur des lieux, des hommes et des temps , la tragédie s'éleva sur la scène française jusqu'à so» apogée; et durant plus d'un siècle , le génie et l'émulation l'y ont soutenue dans toute sa splendeur. Mais par le seul tarissement des sources où eUe s'est enrichie , par les lihiites naturelles du vaste champ qu'elle a parcouru , par l'épuisement des combinaisons , soit d'intérêt, soit de caractères , soit de passions théâtrales, il serait possible d'annoncer son déclin et sa décadence.

Paris devait être- naturellement le grand théâtre de la comédie moderne^ par la raison , comme nous l'avons dit, que la vanité est la mère des ridicules, comme l'oisiveté est la mère des vices. La comédie y commença, comme dans la Grèce, par être une satire , moins la satire des personnes que la satire des états. Cette espèce de drame s'appelait sotties, le clergé même n'y était pas épargné; et Louis XII, pour réprimer la licence des mœurs de son temps, avait permis que la liberté de cette censure publique ^lât jusqu'à sa personne. François I«' la réprima : il défendit à la comédie d'attaquer les hommes en place ; c'était donner le droit à tous les citoyens d'être également épargnés.

La comédie, jusqu'à Molière , ignora ses vrais avantages. Sous le cardinal de Richelieu , on était si loin de soupçonner encore ce qu'elle devait être, que les Visionnaires de Desmarets, dont tout le mérite consiste dans un amas d'extravagances qui ne sont dans les mœurs d'aucun pays ni d'aucun siècle, étaient appelés \ incomparable comédie. Dans cette comédie , nulle vérité , nulles mœurs , nulle intrigue : ce sont les petites-maisons, où l'on se promène de loge en loge.

La première pièce vraiment comique qui parut sur le théâtre français depuis V Avocat patelin, ce fut le Menteur de Corneille , pièce imitée de l'espagnol de Lopez ,de Véga , ou de Roxas : ce que Voltaire met en doute ; et il observe , à propos du Menteur^ que le premier modèle du vrai

&E: LITTÉRATURE. Jt

comique ; ainsi que du vrai tragique '{le Cid)y ntms est venu des Espagnols , et que Tun et l'autre nous a été donné par Corneille.

Indépendamment du cwactère et deà mœurs nationales si propres à la comédie , deux circo/istances favorisaient Molière : il venait dans un temps où les mœurs de Paris n^étaient ni trop, ni trop peu façonnées. Des mœurs grossières peuvent être comique^; mais c'est un comique lo<?al , dont la peinture ne peut amuser que le peuple à qui elle ressemble , et qui rebutera un siècle plus pdi , une nation plus cultivée. On voit que r dans Aristophane ; malgré cette politesse vantée sous le nom àH aîticisme ^ bien des détails des^ mœurs du peuple Athénien blesseraient aujourd'hui notre délicatesse : le corroyeur et le charcutier seraient mal reçus des Français. Les femmes, à qui l'on reproche tout crûment , dans les Harangueuses y de se soûler, de ferrer la mule, et bien d'autres espiègleries ; les femmes , qui , pour tenir conseil, prennent les culottés de leurs maris ^ et les lûaris qui sortent la nuit, en chemise , cherchant leurs femmes dans les rues , nous paraitraient des plaisanteries plus dignes des balles que du th^tre. Que serait-ce si , comme Aristofdbiane , on nous faisait voir un de ces maris sortant la nuit de sa niaison pour un besoin qull satisfait en présence des spectateurs ? Etait-ce là du sel attique ?

Un des avantages de Molière fut donc de trou-

ver Paris assez civilisé pour pouvoir peindre vixème les mœurs bourgeoises , et faire parler ses personnages les plus comiques d'un ton que la décence et la délicatesse pût avouer dans tous les temps. J'en excepte , comme on lèsent bien , quel« ques licences qu'il s'est données , sans doute pour complaire au bas peuple , mais dont il pouvait se passer.

JQn autre avantage pour lui, ce fut que les mœurs de son temps ne fussent pas assez polies pour se dérober au ridicule, et qu'il y eût dans les caractères assez de naturel encore et de relief i)our donner prise à la comédie.

L'effet inévitable d'une société mêlée et continue , où , successivement et de procbe en proche , tous les états se confondent , est d'arriver enfin « à cette égalité de surface qu'on nomme politesse ; et dès lors , plus de vices ni de ridicules saillants. L'avare est avare, mais dans son cabinet; le jaloux est jaloux , mais au fond de son ame* Le mépris attaché au ridicule fait que tout le moude l'évite ; et sous les dehors de la décence , l'unique loi des mœurs publiques , tous les vices sont déguisés : au lieu que dans un temps où la malignité n'est pas encore raffinée, l'amour-propre n'a pas encore pris toutes ses précautions, chacun se tient moins sur ses gardes j et le poète comique trouve partout le ridicule à découvert.

Or, du temps de Molière , les moeurs avaient encore cette naïveté imprudente : les états n'é-

DE X^ITTéaATUKE, y5

taient pas confondus , mais ils tendaient à Têtre : c'était le moment des prétentions maladroites > des imitations gauches , des méprises de ïa vanité , des duperies de la sottise, des affectations ridicules, de toutes les bévues enfin où l'amourpropre peut donner.

. Une éducation plus cultivée, le savoir-vivre qui est devenu notre plus sérieuse étude , l'attention si recommahdable à ne blesser ni l'opinion ni les usages , la bienséance des dehors , qui du grand monde a passé jusqu'au peuple , \e$ leçons même que Molière a données, soit pour saisir et révéler les ridicules d'autrui , soit ppur mieux déguiser les siens , ont mis la comédie comme en défaut; et presque tout ce qui lui resterait à peindre , lui est sévèrement inter^it%

On permet de donner au théâtre à chaque état les vices , les travers , les ridicules qui ne sont pas les siens : mais ceux qui lui sont propres, on lui en épargne la peinture , parce qu'ils forment l'esprit du corps , et qu'un corps est trop respectable pour être peint au naturel. Il n'y a quQ les courtisans et les procureurs qui se soient livrés de bonne grâce , et que Ton n'ait point ménagés : les médecins eux-mêmes seraient peut-être moins patients aujourd'hui que du temps de Molière ; mais sur leur compte il a tout dit.

Si l'on demande pourquoi nous n'avons plus de comédie, on peut donc répondre à tous les états, C'est que vous ne voulez plus ^tre. peints.

Si on nous repéseote les mœurs clu bas peuple , qui est le seul qui se laisse peindre , le tableau est de mauvais goût ; et si Ton prend ses modèles dans une classe plus éleyée y cela ressemble trop , Tallusion s'en mêle, et il n'est point d'état un peu considérable qui n'ait le crédit d'empêcher qu'on se moque de lui : chacun veut pouvoir être tranquillement ridicule et impunément vicieux. Gelapst commode pour la société /mais très incommode pour le théâtre.

La décence est une autre gêne pour les poètes comiques. Une mère veut pouvoir mener sa fille au spectacle , sans avoir à rougir pour elle , si elle est innocente ; et sans la voir rougir, si elle m? l'est pas. Or comment exposer à leurs yeux, sur la scène , les vices le plus à la mode , et qui donneraient le plus de jeu à l'intrigue et au ridicule?

Des vices condamnés par les lois sont censés réprimés par elles : les citer au théâtre comme impimis, et les peindre comme plaisants , c'est en même temps accuser les lois et insulter aux mœurs publiques. L'adultère ne serait pas assez châtié par le mépris , ni le libertinage et ses honteux effets assez punis par le ridicule : voilà pourquoi on défend à la comédie d'instruire inutilement l'innocence et d'effaroucher la pudeur.

En général, le caractère des Français, actif, souple, adroit, susceptible de vanité et d'émulation, que la concurrence aiguillonne dans une ville comn^ Paris; ce g^nie peu inventif,, mais

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qui s'applique sans relâche à tout perfectionaer, a été la cause constante des progrès de la poésie dans un climat qui ne semblait pas. fait pour elle; et plus elle a eu de difficultés à vaincre , plus elle mérite de gloire à ceux qui , à travers tant d'obstacles , Font élevée à un si haut point de splendeur.

D'après l'esquisse que je viens de donner de l'histoire naturelle de la poésie ^ on doit sentir combien on a été injuste en comparant leé siècles et leurs productions y et en jugant ainsi les hommes. Voulez-vous apprécier l'iiidustrie de deux cultivateurs î ne comparez pas seulement* fes moissons ; mais pensez au terrain qui les a produites , et au climat dont l'influence l'a rendu plus ou moins fécond^ *

Poète. D'après Tidée qu'Homère nous donne de sfpî^ art , et de l'estime qu'on y attachait dans lés temps qu'il a rendus célèbres , on voit que \es poètes étaient des philosophes ou des théologiens qui se donnaient pour inspirés , et auxquels on croyait que les dieux avaient révélé des secrets inconnus au teste des hommes. Ainsi > lorsqu'ils faisaient aux peuples des récits merveilleux , ou qu'ils expliquaient par des fables les phénomènes de la nature , on ne demandait pas où ils avaient pris cette science mystérieuse y le chantre ou le devin se disait prêtre d'Apollon V

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favori dès Muses, confident de leur mère, la déesse Mémoire : que ne devait-il pas savoir ?

Ce ne fut que long-temps après , et lorsque les ^peuples plus éclairés s'aperçurent que dans le génie des poètes il n*y avait rien de surnatu- ' rel , qu'à l'idée d'inspiration succéda celle d'invention et de fiction poétique. Mais alors même , en perdant le crédit de la prophétie , les poètes surent conserver le pouvoir de l'illusion , et quoique reconnus pour des menteurs ingénieux , ils soutinrent leur personnage. De là, ces formules d'invocation , d'inspiration et d'entbousiasme , qu'ils ne cessèrent d'affecter ; de là ce style figuré, ce langage mystérieux, qu'ils retinrent de leur ancienne divination ; de là cette élévation d'idées ,'cette majesté de langage , qui leur fut nécessaire pour imiter le dieu dont ils se disaient les organes.

Du temps même d'Horace, on ne méritait. le nom de poète qu'autant qu'on avait les moyens de remplir ce grand caractère :

Ingenium cui su, cui mens àlwinior, atgue os Magna sonaturum , des nominis huj'us honorent •

A mesure que l'amour du mensonge est devenu moins vif, çt que le goût des arts et l'esprit qui les juge ont pris quelque teinte de philosophie , le rôle de poète s'est modéré r l'ode a perdu sa vraisemblance ; l'épopée , son merveilleux : au don de feindre des chimères a succédé

le talent de peindre , ' d'embellir des réalités ; Tenthousiasme s'est réduit à la chaleur d'une imagination sagement exaltée , d'une ame profondément émue ; et l'éloquence du poète n'a plus différé de celle de l'orateur que par un peu plus de hardiesse dans les tours et dans les images , par un peu plus de liberté et d'emphase dans l'expression : en sorte qu'il est plus vrai que jamais que , du côté de l'élôcution , le talent de l'orateur et celui an poète ^e touchent : Est fini" timus oratori poeta : numeris adstrictior paulo , verhoruni autem Ucentia Uberior, multis vero ornarufi genenhus socius ac pêne par. ( Cic. De Orat. )

Mais tout réduit que nous semble à présent l'ancien domaine du poète , je ne pense pas que, du côté de l'invention , celui de l'orateui* ait ja* mais eu cette étendue illimitée qui s'enfonce dans les possibles , et dans laquelle non-seulement le vrai , mais le vraisemblable , est compris. Il me semble donc que Cicéron a exagéré , lors-^ qu'il a dit de l'orateur comparé au poète : In hoc quidem certe prope idem , nulUs ut terminis eircumscribat aut definiat jus suum. ( Cic. De Orat. )

Considérons ici le poète à peu près comme Cicéron a considéré l'orateur j et pour nous former une idée de l'artiste , remontons à celle de l'art. '

Si je dis, comme Simonide, que la peinture

yS ÉLÉMENTS

est une poésie muette , je crois la définir corn* plètement : si je dis que la poésie est une pein* ture animée et parlante , auriw^i pictura , je ^uis encore fort au-dessous de l'idée qu'on en doit avoir.

C'est peu de présenter son sujet à Tesprit , elle le rend sans cesse comme présent aux yeux avec ses traits et ses couleurs ; et cela seul l'égale à la peinture.

Furor impius intus,

££Bva sedens super arma, et centum vinctus ahenis Pos% Urgum nodis ^Jremet horridus ore crueruo (i ]•

( VlBOUi. )

Rubens lui-même aurait-il mieux peint la Discorde enchaînée dans le temple de Janus ?

La peinture saisit son objet en action , mais ne le présente jamais qu'en repos. En exprimant ces verè de Virgile ,

Jlla vel intactœ segetis persumma volaret ,

Gramina, nec teneras cursu lœsisset aristas (a)...

le peintre représentera Camille élancée sur la pointe des épis , mais immobile dans cette atti-

(i) ce Au fond du temple la Fureur impie;, assise sur un monceau d'armes meurtrières, et les brqs« encbaîn^9 derrière le dos avec cent nœuds d'airain , frémira d'un air horrible et d'une boucbe ëcumante de sang. »

(2) « Elle volerait sur la cime des jeunes moissons sans les fouler , et les tendres épis ne seraient pas blessés de sa «course légère, n

tude, au lieu que» poésie rimitation est progressive et aussi rapide que Faction même* La poésie Q*est donc plus le tableau , mais le miroir de la nature.

Dans le miroir » les objets se succèdent et s'effacent Tua i'autre. La poésie est comme un fleuve qui serpente dans les campagnes , et qui dans son cours répète à la fois tous les objets répandus sur ses bords. Il y a plus : cet espace que parcourt la poésie y est d^ns l'étendue successive comme dans l'étendue permanente; ainsi le même vers préseote à l'esprit deux images incompatiblesy les étoiles et Taurore, le présent et le pïissé t

Jamque ruhescebat stellis Jurora Jugatis-

Dans les exemples du tableau /du miroir, et du fleuve ^ on ne voit qu'une surface : la poésie tourne autour de son objet comme la sculpture , et le présente dans tous les sens.

Elle fait plas que répéter l'image et Faction des objets; cette imitation fidèle, quelque talent, quelque soin qu'elle exige , est sa partie la moins estinoable : la poésie invente et compose ; elle choisit et place ses modèles , arrange , assortit elle-ipêrae tous Jes traits dont elle a fait choix, ose corriger la nature dans les détails et dans l'ensemble, donne de la vie et de Tame aux corps, une forme et des couleurs à la pensée, étend les limites des choses , et se fait des mondes nouveaux.

8o ÛLÈUBJXTS

Dans cette manière de feînfdre , la peinture la sqit , mais de loin, et dans ce qu'il y a de plus facile^ car ce n'est pas dans le physique , mais dans le moral , qu'il est di£Çcile de rendre , par la fiction , ce qui n'est pas , commit s'il était : Non solum if lue ess^it , 'verumtamen quœ non essent ^ quasi essent» ( JuL. Scal. ) C'est là ce qui rélève au-dessus de l'éloquence et de tous les arts*

L'objet des arts est infini en lui-même : il n'est borné que par leurs moyens. Le modèle universel, la nature 9 est présent à tous les artistes; ^ais le peintre, qui n'a que les couleurs, ne peitt en imiter que ce qui tombe sous le sens de la vue. Le pinceau de Yernet ne rendra jamais dans une tempête le cri des matelots et le bruit des cordages,

• . • • Clamorque virum^ stridorque rudentum»

Le Titien n'exprimera pas les. parfums exhalés des cheveux de Vénus :

Anibrosicéque coma diuinum vertice odortm Spiraverck

Le musicien, qui n'a que des sons, ne peut rendre tout ce qui affecte 'le sens de l'ouïe; et pour former ce tableau ides effets de la lyre d'Orphée,

At cantu commotœ Brebi de tedibus imis Umbrœ ibant tenues*.,

l'harmonie appellera la pantomioe à son secours. Ainsi les arts sont obligés de se réunir pour faire

DE LITTÉRATURE. St

face à la poésie. Mais ni aucun des arts^ ni tous les arts ensemble n'imiteront ce qu'elle exprime. Elle seule pénètre au fond de l'ame, et en développe à nos yeux les replis. Ni les douces gradations des sentiments^ ni les violents accès de la passion ne lui échappent. LeI degrés d'élévation et de sensibilité^ d'énergie et de ressort, de chaleur et d'activité , qui varient 'et distinguent les caractères à l'infini ; toutes ces qualités , disje , et les qualités opposées sont exprimées par la poésie. La même vertu, le même vice, la même passion a mille nuances dans la nature ; la poésie a mille couleurs pour graduer toutes ces nuances. C'est peu d'être aussi variée, aussi féconde que la nature même : la poésie compose des âmes, comme la peinture imagine des corps ; c'est un assemblage de traits pris çà et là de différents modèles, et dont l'accord fait la vraisemblance. Ses personnages ainsi formés, elle les oppose et lés met en action : action plus vive, plus touchante qu'on ne la voit dans la nature ; action variée dans son unité, soutenue dans sa durée , liée dans toutes ses parties , et sans cesse animée dans ses progrès par les obstacles et les combats.

C'est ici surtout que l'art de l'orateur me semble le céder à celui du poète. Instruire , intéresser , émouvoir , sont leur objet commun : mais la lâche de l'orateur est de persuader la vérité ; celle àw poète y le mensonge, et le mensonge

ÉUm. de LUlér, ir. 6

' 32 KXÈMEWÏS

connu pour tel. L'un, pour "remuer son auditoire , a des intérêts sérieux , réels , et présents ;4'autre n'a que des fables ou des souvenirs éloignés : l'un, si j'ose le dire , produit ses effets avec des corps ; et l'autre , avec des ombres.

Que Cicéron serre- dans ses bras, en présence des juges, Plancus, son ami, son bienfaiteur et son client , et qu'il le baigne de ses larmes ; il en fera répandre , rien de plus naturel. Qu'il presse dans son sein le fils de Flacçus encore enfant; que dans ses bras il le présente aux juges, et qu'il s'écrie d'une voix déchirante , Miseremim familiœ, judtcesj miseremini foHissimi patres, miseremmiJiUi: l'attendrissement, la douleur dont il est ,pénétré , passera dans toutes les âmes ; ^t voilà le dernier effort de l'art oratoire. Mais qu'avec lefantôme d'Oreste et de Pjlade, d'Androniaque et d' Asty anax , le poète obtienne le même effet , et un effet plus grand , voilà le merveilleux de l'art du poète; é. il serait incompréhensible , si l'on ne savait pas quel est sur nous l'empire de l'imagination , une fois frappée et séduite. Ce fut pour donner à l'imitation tous les dehors delà réalité , qu'on inventa le genre dramatique où tout n'est pas illusion comme dans un tableau, où tout n'est pas vrai comme dans la nature , mais où le mélange de la fiction et de la vérité produit cette illusion tempérée qui fait • le charme du spectacle. Il est faux que l'actrice que je vois pleurer et que j'entends gémir soil

Ariane ; mais il est vrai qu^elle pleure et gémit : mes yeux et mes oreilles ne sont pas trompés ; tout ce qui les frappe est réel ; l'illusion n'est que dans ma pensée. Tel est Tart de la poésie dramatique, le plus séduisant^ le plus ingénieux de tous les arts d'imitation.

Ainsi ^ me dira-t-on^ si l'éloquence a pour elle toute la force de la vérité, au moins peut -elle reprocher à la poésie d'y suppléer par tous les charmes du mensonge. Oui, j'en conviens; mais quel que soit réciproquement l'avantage de leurs moyens , il sera toujours vrai que la mobilité , la souplesse 9 la force d'imagination que demandent les transformations du poêle fouv revêtir à chaque instant un nouveau caractère, et dans la même scène des caractères opposés ; que le génie pour les créer, les combiner, et les faire agir comme dans la nature même ; que cette faculté de concevoir, de combiner un grand dessein, de conduire une action vaste , et d'en graduer l'intérêt , sont réservés au poètes et le talent de produire dans son ensemble et dans ses détails, Cinna^ Britannicus y Zaïre, le Misanthrope ou le Tartufe ^ me semble encore supérieur au talent de tirer d'un sujet oratoire tous les moyens de persuasion , d'émotion dont il est susceptible, au talent, dis- je, tout merveilleux qu'il est, de composer ou la harangue pour la Couronne, ou le plaidoyer pour Milon, ou l'oraison funèbre de Gondé.

De l'idée que nous venons de nous former de

la poésie ; dérive immédiatement celle qu'on doit avoir du poète j et par l'objet qu'il se propose , on peut juger et des talents dont il a besoin d'être doué , et des études qui lui sont propres.

Les trois facultés de l'ame d'où résultent tous les talents littéraires , sont l'esprit, l'imagination , et le sentiment ; et dans letir mélange , c'est le plus ou le moins de chacune de ces facultés qui produit la diversité des géqies.

Dans le poète, c'est l'imagination et le sentiment qui dominent ; mais si l'esprit ne les éclaire , ils s'égarent bientôt l'un et l'autre. L'esprit est l'œil du génie, dont l'imagination et le sentiment sont les ailes.

Toutes les qualités de l'esprit ne sont pas essentielles à tous les genres de poésie; il n'y a que la pénétration et la justesse dont aucun d'eux ne peut se passer. L'esprit faux gâte tous les talents, l'esprit superficiel ne tire avantage d'aucun.

Tout n'est pas image et sentiment dans un poème. Il y â des intervalles où la pensée brille seule et de son éclat; il faut même se souvenir que la plus belle image n'en est que la parure; et lors même que la pensée est colorée par l'imagination ou animée par le sentiment, elle nous frappe d'autant plus qu'elle est plus spirituelle, c'est-à-dire plus vive, plus finement saisie, et d'une combinaison à la fois .plus juste et plus nouvelle dans ses rapports. L'esprit n'est donc

pas moins essentiel au poète qu'au philosophe y à Fhistorien , à Torateur.

Mais chacune des qualités de Tesprit a son genre de poésie où elle domine : par exemple , la finesse a l'épigramme en partage ; la délicatesse , Télégie et le madrigal ; la légèreté , l'épître familière; «la naïveté, la fable; l'ingénuité, l'idylle; l'élévation, l'ode;/ la tragédie, l'épopée.

Il est des genres qui demandent plusieurs de ces qualités réunies : la comédie , par exemple , exige à la fois la sagacité, la pénétration , la sou* plesse, la force, la légèreté, la finesse. La tra-^ gédie et l'épopée ne demandent pas moins, do profondeur que d'élévation , et de force qwe d'étendue. Voyez Génie , Imagination, Invention , Pathétique , etc.

Un don qui n'est guère moins essentiel au poète que ceux de l'esprit et de l'ame, c'est une oreille délicate. Celui à qui le sentiment de l'harmonie est inconnu doit renoncer à la poésie. Véjez Harmonie de style. ^

Mais tous ces talents réunis , ou périraient de sécheresse, ou ne produiraient que des fruits sauvages, s'ils n^étaienl pas nourris, fécondés par l'étude^

Ici, comme dans tous les arts, la première étude est celle de soi-même-. Si l'imagination se frappe , si le cœur s'affecte aisément , s'il y a die l'une à l'autre une correspondance mutuelle et rapide; si l'oreille a pour le nombre et l'harmo-

nie une délicate sensibilité; si Ton est vivement louché des beautés de la poésie; si Tame, échauffée à la vue des grands modèles , se sent élevée au-dessus d'elle-même par une noble émulation; si, dès qu*on a conçu l'idée essentielle et primitive d'un sujet , on la voit au-dedans de soi-même se développer, se colorer, s'animer, et devenir féconde ; si Ton éprouve ce besoin , cette impatience de produire qui vient de l'abondance et de la chaleur des esprits; si l'on saisit facilement le rapport des idées abstraites avec les objets sensibles, dont elles peuvent revêtir les couleurs, ou plutôt si ces idées naissent dans l'esprit revêtues de ces images ; si les objets se présentent d'eux-mêmes sous la face la plus intéressante , la plus favorable à la peinture ; si surtout, à l'idée d'un objet pathétique, les sentiments naissent en foule et se pressent dans Famé, impatients de se répandre ^ on peut se croire né poète :

Huic Musœ indulgent omnes , hune poscit ApoUo.

(ViDà. )

A moins de ces dispositions naturelles , on fera peut-être des vers pleins d'esprit, mais dénués de poésie.

A l'étude^ de ces moyens personnels doit succéder l'étude des moyens étrangers. L'instrument de la poésie c'est la langue : et si tout homme qui se mêle d'écrire doit commencer par bien

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connaître les règles , le génie , et les ressources de la langue dan» laquelle il écrit : cette connaissance est encore mille fois plus nécessaire au poète , dans les mams duquel la langue doit avoir là docilité de la cire , à prendre la forme qu'il voudra lui donner. Les variétés , le» nuances du style , sont infinies , et leurs degrés inappréciables. Le goût , ce sentiment délicat de ce qui doit plaire ou déplaire , est seul capable de les saisir. Or , le goût ne s'enseigne point ; il s'acquiert par l'usage fréquent du monde , par l'étude* assidue et méditép du petit nombre des bons écrivains; encore suppose-l-il une finesse de perception qui n'est pas donnée à tous les hom« mes : là hature fait l'homme de génie , et commence l'homme de goût.

Comme elle est le premier modèle et le grand •livre du poète ^ c'est elle surtout qu'il importe d'étudier, et l'objet le plus intéressant qu'elle présente àj'homme , c'est l'homme même. Mais dans l'homme, il y a l'étude de la nature , celle de l'habitude , celle de l'habitudfe et de la nature combinées , ou , si l'on veut , de la nature modifiée par les mœurs. Voyez Moeurs.

Le physique a deux branches comme le njoral, la simple nature , et la nature modifiée par les arts.

Le tableau de la nature physique est lui seul d'une richesse, d'une variété, d'une étendue à occu|)er des siècles d'étude : mais tous les détails

n'en sont pas favorables à la poésie ; tous les genres de poésie ne sont pas • susceptibles des mêmes détails. Ainsi le poète n'est pas obligé de suivre les pas du naturaliste. On exige encore moins de lui les méditations du physicien et les calculs de l'astronome. C'est à l'observateur à déterminer l'attraction et les mouvements des corps célestes ; c'est au poète à peindre leur balancement , leur harmonie ^ et leurs immuables révolutions. L'un distinguera les classes nombreuses d'êtres organisés qui peuplent les éléments divers; l'autre décrira , d'un trait hardi, lumineux et rapide , cette échelle immense et continue > où les limites des règnes se confondent, où tout semble placé dans l'ordre constant et régulier d'une gradation universelle , entre les deux limites du fini , et depuis le bord de l'abîme qui nous sépare du néant , jusqu'au bord de l'abîme opposé qui nous sépare de l'être par essence. Les ressorts de la nature et les lois qui règlent ses mouvements , ne sont pas de ces objets qu'il est aisé de rendre sensibles ; et la poésie peut les négliger. Les causes l'intéressent peu ; . c'est aux effets qu'elle s'attache. Tandis que le physicien analyse le son et la lumière , le poète fera donc entendre à l'ame l'explosion du tonnerre et ces longs retentissements qui semblent , de montagne en montagne y annoncer Ja chute du monde. Il lui fera voir le feu bleuâtre des éclairs se briser en lames étincelantes, et fendre

à sillons redoublés cette masse obscure de nuages qui semble affaisser l'horizon. Tandis que l'un tâche d'expliquer l'émanation des odeurs , l'autre rend ce phénomène visible à l'esprit , en feignant que les izéphyrs agitent dans l'air leurs ailes humectées des larmes de l'aurore et des doux parfums du matin. Que le confident de la nature développe le prodige de la greffe des arbres ; c'est assez pour Virgile de l'exprimer en deux beaux vers :

Exiit ad cœlum , ranùs felicibus , arbos , Miraturque novas frondes et non sua poma.

On voit , par cesexemples , que les études du poète ne sont pas celles du philosophe. Celuici étudie la nattire pour la conlaaître ; et celuilà pour l'imiter : l'un veut expliquer , et l'autre veut peindre. Il faut avouer cependant que , si les profondes recherches du philosophe ne sont pas essentielles au poète ^ au moins lui seraientelles d'une grande utilité ; et celui que la nature a initié dans ses mystères , aura toujours , sur des hommes superficiellement instruits, un avantage prodigieux. La physique est à la poésie ce que l'anatomie est à la peinture : elle ne doit pas s'y faire trop sentir ; mais revêtue des grâces de la fiction , elle y joint le charme de la vérité.

La simple nature est donc pour la poésie une mine abondante ; la nature modifiée par^ l'industrie n'a pas moins de quoi l'enrichir.

(p ÉLÉMENTS

La théorie de Tagricullure , des mécaniques , de Ja navigation , tous les arts de décoration , d'agrément , et tous ceux des arts utiles dont les détails ont quelque noblesse , peuvent contribuer à la collection des lumières au poète. Il doit en être a^ez instruit pour en tirer à propos des images , des comparaisons , des descriptions même , s'il y est amené.

Nulla sit ingenio quean non libaverii artem.

( Vida. )

C'est par là qu'on évite la sécheresse et la stérUilé dans les choses les plus communes , et qu'on peut être neuf en un sujet qui parait usé.

Tantum de medio sumptia accedit honoris.

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