‹ [Œuvres choisies de Marmontel] (volume 4)Chapitre 3 sur 20 · HORAT · texte numérisé non relu

HORAT

Dans l'étude de la nature modifiée est comprise celle des productions de l'esprit , de ses développements , et de ses progrès en éloquence , en morale , en poésie , etc.

Que l'étude des poètes soit essentielle à un poète , c'est ce qui n'a pas besoin de preuve :

Hino pectort numen

Concipiuntvates,

Mais on n'est pas assez persuadé que les philosophes , les orateurs , les historiens profonds , que Tacite , Platon , Montaigne , Démosthène , Massilion, Bossuet^ et ce Pascal qui ne savait pas -combien il était poète lorsqu'il méprisait la poésie ," en sont eux-mêmes des sources inépui-

DE LlTïÉi; ATURK. 9I

sables. Il est cependant bien aisé de reconnaître à la plénitude et à Tabondance des sentiments et des idées , un poète nourri de ces études. Il en est une surtout , que j'appellerai la compagne du travail et la nourrice du génie : c'est la lecture habituelle de quelque auteur excellent, dont le style et la couleur soient analogues au sujet que l'on traite. D'une séance à l'autre, l'ame se dérange par le mouvement et la»dissipation : il faut la remonter au Ion de la nature; et Tauleur duquel je conseille de faire usage , est comme un instrument sur lequel on prélude avant de chanter.

Il y a des moments de langueur où le génie semble épuisé ,

Credas penitus migrasse Camenas :

(ViDà.)

ou se persuade qu'il est prudent d'attendre alors dans le repos que Je feu de l'imagination se rallume ,

Adventumque Dei et sacrum expeclar calorem ;

(ViDà.)

on se trompe : cet abandon de soi-même se change en habitude , et l'ame insensiblement s'accoutume à une lâche oisiveté. Il faut avoir recours à des études qui raniment la vigueur du génie; et lorsque par cette nourriture il aura réparé ses forces , le désir de produire va bientôt l'exciter avec de nouveaux aiguillons.

La théologie des philosophes est encore un

champ vaste et fertile où le génie peut moissonner. On distingue les fictions qui ont pris naissance au sein de la philosophie , on les distingue des fables vulgaires , à la justesse des rapports , et à certain air de vérité que celles-ci n'ont jamais. La raison même applaudit , dans les poèmes de Virgile, toutes les fables qu'il a empruntées d'Epicure, de Pythagore , et de Platon. L'imagination se repose avec délices sur un merveilleux plein d'idées; elle glisse avec dédain sur un mensonge vide de sens.

Que l'on compare dans Homère la chaîne d'or attachée au trône de Jupiter , la ceinture de Vénus, l'allégorie des Prières, l'ordre que le dieu Mars donne à la Terreur et à la Fuite d'atteler son char ; que l'on compare , dis-je , le plaisir pur et plein que nous causent ces belles idées , ces idées philosophiques, avec l'impression faible et vague que fait sur nous la parole accordée aux chevaux d'Achille , le présent qu'Eole fait à Uljsse des vents enfermés dans une outre, le soin que prend Minerve de prolonger la première nuit que ce héros , à son retour, passe avec Pénélope sa femme, etc. ; on sentira combien la vérité donne de valeur au mensonge , et combien la feinte est puérile, insipide, lorsqu'elle n'est pas fondée en raison. Je l'ai déjà dit, et je le répéterai souvent , plus un poète ^ à génie égal, sera philosophe, plus il sera poète.

Le plan d'études que je viens de tracer , pro-

DE LITTÉllATUllE. qS

posé à un seul homrae , serait sans doute effrayant, quoique notre siècle ait l'exemple d'un génie qui Ta rempli. Mais on a dû voir que, pour éviter la distribution des études, j'ai supposé le poète universel. Il est évident que celui qui se renferme dans le genre de l'églogue n'a pas besoin des études relatives à l'épopée. Je parlé donc eh général ; et je laisse à chacun le soin de choisir l'espèce d'aliment qui convient à la nature de son génie.

Atque tiUs prudens genus elige viribus aptum,

(Vida.)

J'observerai seulement qu'il en est des connaissances du poète comme des couleurs du peintre, qui doivent être sur la palette avant qu'il prenne le pinceau. C'est par un recueil beaucoup plus ample que le sujet ne l'exige , qu'il se met en état de le maîtriser et de l'agrandir. Le plus beau sujet, réduit à sa substance, est peu de chose : il ne s'étend , ne s'embellit que par les lumières du poète; et dans une tête vide , il périra coriime le grain jeté sur le sable ; au lieu que , dans une imagination pleine et féconde , un sujet qui semblait stérile ne devient que trop abondant ; et cet excès , dans un homme de goût, ne fût-il pas tout-à-fait sans danger, il serait encore vrai qu'à l'égard de. l'esprit rien n'est pire que l'indigence.

lUi qui tument et abundantia lahorant , plus haberit jurons , sed etiam plus corporis, S imper

94 SLéMENTS.

nutem ad sanitatem proclivius est quod polest detractione curari. IIU siiccurri non potest, quisimul et induit et déficit. ( Seitec. )

Poétique. Ouvrage élémentaire , où Ton trace les règles de la poésie. Dans les arts soumis au calcul y la théorie devance et conduit la pratique : dans les arts où président le génie et le goût , c*est au contraire la pratique qui précède la théorie : l'exemple donne la leOon.

Dans les temps où la poésie était dans son enfance ; les éléments qu'on en a donné^ étaient faits comme pour des enfants. A mesure que l'art s'est élevé , l'idée s'en est agrandie ; et les préceptes n'ont été que les résultats des bons et des mauvais succès.

Nous sourions avec dédain lorsque nous entendons Jules Scaliger, dans sa /7oe//^u^ latine ^ tracer le plan de la tragédie d'Alcyone , et demander que « le premier acte soit une plainte sur le départ de Ceyx ; le second^ des vœux pour le succès de sa navigation ; le troisième , la nouvdle d'une tempête; le quatrième^ la certitude du naufrage; le cinquième, la vue du cadavre de Ceyx et la mort d'Alcyone ». Mais souvenons-nous , que du temps de Scaliger, un spectacle ainsi distribué aurait été un prodige sur nos théâtres.

Nous trouvons aussi ridicule qu'il propose à

DE LITTÉRATUKE. gS

la comédie de peindre les mœurs de la Grèce et de Rome , « des filles achetées comme esclaves, et qui soient reconnues libres au dénouement ». Mais dans un temps où l'art dramatique n'avait aucune forme en Europe , que pouvait faire de mieux un savant , que d'en établir des préceptes sur la pratique des anciens ?

On s'impatiente avec plus de raison de voir^ l'abbé d'Aubignac réduire en règles le^ premiers principes du sens commun ; on ne peut se persuader que le siècle de Corneille eut besoin qu'on lui apprît que « l'acteur qui jojje Cinna ne doit pas mékr les barricades de Paris avec les proscriptions du triumvirat , que le lieu de la scène doit être un espace vide , et qu'on ne doit pas y placer les Alpes auprès du mont Valérien. » M^is si l'on pense que le Thémistocle de Duryer balançait alors HéracUus , ces leçons ne paraîtront plus si déplacées pour ce temps-là.

C'est donc sans aucun mépris pour les écrivains qui ont éclairé leur siècle , que je les crois au- ^ dessous du nôtre. Il faut partir du point où l'on est: depuis deux cents ans l'esprit humain a plus gagné qu'il n'avait perdu en dix siècles de barbarie.

Une poétique digne de notre âge serait un système régulier et complet , où tout fût soumis à une loi simple , et dont les règles particulières , émanées d un principe commun , en fussent comme les rameaux. Cet ouvrage philosophiqiîe

gG ÉLÉMENTS

est désiré depuis fong-temps , et le çera peut-être long-temps encore.

Quoique la poétique d' Aristote ne procède que par induction , de l'exemple au précepte , elle ne laisse pas de remonter aux principes de la nature; c'est le sommaire d'un excellent traité. Mais elle se borne à la tragédie et à l'épopée; et soit qu'Anstote , en jetant ses premières idées , eût négligé de les éclaircir^ soit que l'obscurité du texte vienne de l'erreur des copistes ^ ses interprètes les plus habiles sont forcés d'avouer qu'il est souvent malaisé de l'entendre.

Gastelvetro , en traduisant le texte d'^istote, l'analyse et le commente avec beaucoup de discernement ; mais par la forme dialectique qu'il a donnée à son commentaire ^ il nous fait chercher péniblement quelques idées claires et justes dans un dédale de mots superflus. S'il ne discutait que les choses , il serait moins prolixe; mais il discute aussi les mots : encore , après avoir tourné un passage dans tous les sens y lui arrive-t-il quelquefois de manquer le véritable, ou de le combattre mal-à-propos. Le défaut de ce critique, comme de tous les écrivains ^ didactiques de ce temps-là , est de n'avoir vu l'art du théâtre qu'en idée : c'est au théâtre même qu'il faut l'étudier.

Dacier avait cet avantage sur l'interprète italien. Mais, comme il avait fait vœu d'être de l'avis d'Aristote, soit qu'ilTenlendît ou qu'il ne l'entendit pas , ce n'est jamais pour consulter la

DE LITTÉRATUllB, 97

nature , mais pour consulter Arîstote , qu'il fait usage de sa raison ; et lors même qu'Aristote se contredit , Dacier n'ose le contredire.

Non moins religieux sectateur des anciens , Le Bossu n'a étudié Pépopée que dans Homère et Virgile : pour lui tout est bien dans cçs poètes ; et hors de là il n'y a plus rien. Mais si Le Bossu et Dacier n'otit pas étendu nos idées y ils en ont hâté le développement.

Le grand Corneille > avec le respect qu*avait son siècle pour Aristote et qu'il a eu la modestie de partager, n'a pas laissé de répandre les lumière% de la plus saine critique sur la théorie de ce philosophe ; et ses discours en sont le commentaire le plus solide et le plus profond.

Les parallèles qu'on a faits de Corneille et de Racine , et la célèbre dispute sur les anciens et les modernes , en donnant lieu de discuter les principes , ont contribué à les éclaircir.

On est même entré dans le détail des divers genres de poésie ; on a essayé de développer l'artifice de l'apologue , de déterminer le caractère de l'églogue , de suivre l'ode dans son essor et dans ses écarts ; enfin les notes de Voltaire sur les tragédies de Corneille sont les oracles du bon goût et les plus précieuses leçons de l'art pour les poètes dramatiques : mais personne encore n'a entrepris de ramener tous les genres à l'unité d'une première loi.

Le poème de Vida contient des détails pleins

ilém, de Uttér. IV.

Qigitized

de justesse et de goùl , sut les études du poète , sur son travail , sur les modèles qu'il doit suivre; mais ce poème , comme la poétique de Scaliger , est plutôt r^rt d'imiter Virgile , queTart d'imiter là nature. '

La poétique d'Horace est le modèle des poèmes didactiques , et jamais on n'a renfermé tant de sens en si peu de vers : mais dans un poème , il est impossible de suivre de branche en branche ,Ia génération des idées ; et plus elles sont fécondes , plus ce qui manque à leur développement est difficile^à suppléer,

La Frenaye , imitateur d'Horace , a jcânt aux préceptes du poète latin quelques règles particulières à la poésie française ; et son vieux stjle, dans sa naïveté , n'est pas dénué d'agrément. Mais le coloris , l'harmonie, l'élégance des vers de Dêspréaux , l'ont effacé: à peine lui reste-t-il la gloire d'avoir enrichi de sa dépouille le poème qui a fait oublier le sien. Cet ouvrage excellent et vraiment classique, V^rt poétique français , fait tout ce qu'on peut attendre d'un poème : il donne une idée précise et lumineuse de tous les^enres ; mais il n'en approfondit aucun.

Quelques modernes , comme Gravina chez les Italiens , et La Motte parmi nous , ont voulu remonter à l'essence des choses et puiser l'art dans la nature. Mais le principe de Gravina est si vague , qu^il est impqssible d'en tirer une règle précise et juste.

« Uimitaiion poétique est^ dit-il , le transport de la vérité dans la fiction. G>mme la nature est la mère de la vérité, la mère de la fiction est l'idée que l'esprit humain tire de la nature. » (C'est le modèle intellectuel d'Aristote et de Gcéron , quç Castelvetro n'a jamais bien compris. ) « La poésie, ajoute Gravina , doit écarter de sa composition les images qui démentent ce qu'elle veut persuader. Moins la fiction laisse de place aux idées qui la contredisent , plus aisément on oublie la vérité , pour se livrer à l'illusion. »

Voilà en substance Vidée de la poésie, telle que Gravina Ta conçue : règle excellente pour attacher le génie des poètes à l'étudfe de la nature et à la vérité de l'imitation \ mais qui n'éclaire ni sur le choix des objets , ni sur l'art de les assortir çt de les placer avec avantage : règle enfin d'après laquelle ce critique a dû voir que le Pastorfido et VAminte n'ont point la naïveté pastorale; mais qui ne l'a pas empêché de croire que le Roland de l'Arioste était un poème épique régulier-, la Jérusalem du Tasse un ouvrage médiocre ; et en revanche, de regarder Sannazar comme l'héritier de la flûte de Virgile , et les poètes latins que l'Italie moderne a produits , comme les vives images des Catulle , des TibuUe , des Properce, des Ovide, etc.; d'adopter dans les poèmes italiens le mélange du merveilleux de la religion et de la fable , et de confondre le poème épique avec les romans provençaux .

La Motte analyse avec plus de soin Fidée essentielle des divers genres. Maïs comme il ne donne sa théorie qu'à l'appui de sa pratique , il .semble moins occupé du soin de trouver des règles que des excuses. Tout ce qu'il a écrit sur le poème épique est plein des mêmes préjugés qui lui ont fait si mal traduire et abréger l'Iliade : au lieu d'étudier le mécanisme de nos vers, fl ne cesse de rimer et de déclamer contre la rime : ses discours sur l'ode et sur la pastorale ne sont que l'apologie déguisée de ses odes et de ses églogués ; artifice ingénieux , qui n'en a imposé qu'un moment.

J'en reviens aux maîtres de l'art^ Aristote , Horace , Despréaux : Aristote, le génie le plus profond , le plus lumineux , le plus vaste , qui jamais ait osé parcourir la sphère des connaissances humaines ; Horace , à la fois poète , philosophe , et critique excellent ; Despréaux , l'homme de son siècle qui a le plus fait valoir la portion de talent qu'il avait reçue de la nature et la portion de lumière et de goût qu!il avait acquise par le travail.

Quoique Aristote, dans sa poétique ^ ait donné quelques définitions , quelques divisions élénientaires et communes à la poésie en général, ce n'a été que relativement à la tragédie et à l'épopée , dont il a fait son objet unique.

Il remonte à l'origine de la tragédie, et il la suit dans ses progrès. Il y distingue la fable , les mœurs, les pensées, et la diction. Il veut que la

D£ LITTÉUATUilE. ZOl i

lable ait une juste étendue , c'est-à-dire telle que la mémoire l'embrasse et la retienne sans effort ; il exige que l'action soit une et entière, qu'elle s'exécute dans une révolution du soleil , qu'elle soit vraisemblable y terrible , et touchante. A son gré , ce qui se passe entre des ennemis ou des in* différents n'est pas digne de la tragédie : c'est lorsqu'un ami tue où va tuer son ami ; un fils , son père ; une mère , son fils ; un fils , sa mère , etc. y que l'action est vraiment tragique.

Il passe aux mœurs , et il exige qu'elles soient bonnes , convenables , ressemblantes , et d'accord avec elles-mêmes. Vojez Moeurs.

Quoiqu'il admette quatre espèce^ de tragédie, l'une pathétique , l'autre morale , et l'une et l'autre simple ou implexe, il donne la préférence à la tragédie implexe et pathétique , à celle , dis-je^ ou la fortune du personnage intéressant change de face par une révolution pitoyable et terrible. ( Kojez Tragédie. ) Or le grand mobile'des révolutions c'est la reconnaissance; il veut qu'elle soit amenée naturellement, etilen indique les moyens. La plus belle , dit-il , est celle qui naît des incidents, comme dans VOEdipe et VIphi génie en Tauride. Voye? Reconnaissaitce.

Il enseigne aux poètes une méthode excellente pour s'assurer de la bonté , de la régularité de leur plan ; c'est de le tracer d'abord dans sa plus grande simplicité , avant de penser aux détails et aux circonstances épisodiques : il en donnel'exem-

102 âLÉMBNTS

pie et le précepte y en réduisant ainsi le sujet de VIphigénie en Taufide et de FOdysêée.

Il distingue j dans la fable y le nœud et le dénouement. Il 'entend par le nœud tout ce qui précède la révolution ; et par le dénouement , tout ce qui la suit. Le nœud ^ dit-il , se forme par des incidents qui viennent du dehors y ou qui naissent du fond du sujet : ces incidents y les moyens y les circonstances de Faction , sont ce qu'il appelle épisodes. Le dénouement ne doit jamais ^ dit -il, être amené par une machine , mais procéder de la même cause qui produit la révolution. Voyez Intrigue et Dénouement.

Ce que les interprèles latins d'Aristote ont appelé sentences, et ce que M. Dacier appelle malà-propos les sentiments, est, dans la Ûragédie, ré]oquence'des passions ; ce qui persuade , intéresse, attendrit, ce qui peint les iriouvements d'une ame et les fait passer dans les autres âmes. Ici Aristote renvoie à ce qu'il en a dit dans ses livres de la rhétorique.

Il traite enfin de la diction relativement à sa langue.

Après avoir développé le mécanisme de la tragédie , et en avoir établi les règles; il les applique à l'épopée,

La fable en doit être dramatique et renfermée dans une seule action : il fait voir, dans les deux poèmes d'Homère , l'ordonnance même de la tragédie, L'épopée , dit-iji , ne diffère de la tragédie

DB LITTÉRATURE. lo3

que par son étendue et par la forme de ses vers. Il compare les deux genres , et donne la préférence à latragédie, parce qu'elle a pour elle l'évidçnce de l'action ; qu'avec plus d'unité et moins d'étendue , elle produit mieux son effet.

Ces préceptes ont coûté des peines infinies à éclaircir. La foule des commentateurs y a consumé ses veilles. Il ne fallait pas moins que des savants comme Castelvetro et Dacier, et un génie comme Corneille , pour y répandre la clarté : encore arrive-t-il souvent , et dans les points les plus essentiels , que Castelvetro n'est point d'accord avec Dacier, ni Dacier avec Corneille, ni celui-ci avec Aristote,, ni Aristote avec lui-même, Alais du choc de ces opinions , nous n'avons pas laissé de tirer des lumières ; et dans l'espace d'un siècle et demi, l'expérience journalière du premier théâtre du monde et l'exemple des plus grands maîtres, nous ont fait voir dans l'art dramatique ce qu' Aristote n'y avait pas vu , un nouveau genre et des moyens nouveaux. Vojez Tragédie.

Horace , dans son Art poétique y parle de la poésie en poète, en philosophe, en homme de goût et de génie : il veut que le poème soit homogène ; que les parties qui le composent se conviennent et soient d'accord ; qu'elles soient proportionnées , et qu'on y évite les ornements superflus et mal assortis ;

Denique sit quodvis simpUx duntaxatet unum^

que le poète soit en état de traiter ^ qoo-seulement telle ou telle partie , mais toutes les parties de son ouvrage; qu'il sache les finir et les mettre d'accord ; qu'il choisisse un sujet proportionné à ses forces , et qu'il s'en pénètre en le méditant ;

• ••••••••••••• Cui lecta potenter erit ru ,

Nec/acundia deseret hune, nec lucidus ordo

qu'il distribue son sujet avec intelligence et avec sagesse; qu'il choisisse avec goût ce qui peut intéresser ; et rejette ce qui peut déplaire :

Utjam nunc dicatjam nunc debentia dici; Hoc ifmetf hoc spcmau

Il distingue les genres de poésie par les différentes espèces de vers; il fait sentir les convenances à observer entre le sujet et le style ,*

Descriptas servarê viccM , operumque colores, •••

il exige non-seulement qu'un poème soit beau, mai3 de cette beauté qui touche, persuade, attire :

JSt quocumque volent animum auditoris agunlo*

Dans la conduite que l'on fait tenir à ses personnages, ou doit suivre, dit-il, l'opinion, ou observer les vraisemblances; et celles-ci dépendent de l'analogie et de l'accord des qualités qui composent un caractère :

. . • • Servetur ad imum

Qualiê ab incepto processerit , et sibi consUÙ

Non-seulement ces qualités doivent être d'ac-

DE EITTÉRA.TURE. lo5

cord entre elles , mais relatives à la fortune , à râge^ à la condition, à toutes les circonstances qui peuvent influer sur les mœurs.

Horace fait observer toutes ces nuances ; mais c'est surtout dans la descriptioxi des mœurs , qui distinguent les différents âges de la vie , que l'on reconnaît le philosophe attentità observer la nature :

MobiUbusque décor naturis dandus et annis.

Dans la composition de la fable , il nous affranchit des liens d'une exacte fidélité pour la vérité historique. Osez feindre , nous dit-il ; mais que la fiction se concilie avec la vérité, et s'y mêle si naturellement, qu'on ne s'aperçoive pas du mélange ;

Primo ne médium y medio ne discrepet imum..,.

que le début du poème soit modeste ; que l'action n'en soit pas prise de trop loin ; que, sur le théâtre , on ne présente aux yeux rien de révoltant ni rien d'impossible ; que la pièce n'ait pas moins de trois actes ni plus de cinq ; qu'il n'y ait jamais en scène plus de trois interlocuteurs ; que le chœur s'intéresse à l'action dont il est témoin, ami des bons, ennemi des méchants; qu'onn'emploie jamais de machine postiche ; et s'il se mêle dans l'action qOelque incident merveilleux, qu'elle en soit digne par son importance : que le stylé de la tragédie soit grave et sévère; mais

que dans le comique Taisance et le naturel de la compositioa fassent dire à chacun que rien au monde n'était plus facile :

Ex noto fictum carmen sequoTy ut sibi quitns Speret idem, sudetmukum^JrusO'oque labaret Ausus idem*

Après avoir résumé ses préceptes , Horace recommande aux poètes Fétude de la philosophie et des mœurs : il distingue dans la poésie déu± effets, Tagrément et l'utilité, quelquefois séparés^ souvent réunis :

Aut prodeise volunt, aut deîecUare poetœ , Aut simut etjucunda et idonea dicere vitœ»

Mais l'agrément de la fiction dépend de l'air de vérité qu'on lui donne ,

Ficta voluptatis causa , sint proxima verisj

de la naïveté du récit , et du soin qu'on prend d'en exclure tout ce qui serait superflu :

Omne supervacuum pleno depectore manatm

Du reste, il pardonne au poète des négligences, pourvu qu'elles soient en petit nombre, et rachetées par de grandes beautés. Il 7 a même, en poésie comme en peinture , îm genre qui de loin produit son effet, quoiqu'il n'ait pas la correction des détails. Mais ce qui esl fini a l'avantage de pouvoir être vu de près, toujours avec un plaisir nouveau :

Hmc placuit semel , hœc decies repetita placehiu

La conclusion d'Horace est que la poésie n'ad* met point de talents médiocres :

• •,••••• , • . Mediocrihus esse poetù ,

iVb/i Iwmines , non di 9 non concessere coli^mnœ^

Encore est-ce peu du talent, ce don précieux de la nature , si le travail ne le développe, siJ'étude ne le nourrit , si des amis judicieux et sévères ne le corrigent en l'éclairant ; si Je poète enfin ne se donne à lui-même le temps d'oublier , de revoir , de retoucher ses ouvrages, avant de les exposer au jour : >.

Memhranis intuspositis , delere licebit Quodnon ediderU: nescitvox missa reverti.

On ne saurait donner des préceptes généraux ni plus solides ni plus lumineux; mais cet ouvrage est 8n résultat d'études élémentaires , par lesquelles il faut avoir passé pour les méditer avec fruit : il les suppose , et n'y peut suppléer.

Despréaux applique à Ja poésie française les préceptes d'Horace sur la composition et sur le style en général ; et il y ajoute en les développant. Il veut que la rime obéisse , et que la raison rie lui cède jamais; qu'on évite les détails inutiles et l'ennuyeuse monotonie , le style baa et le style ampoulé :

Le style le moins noble a pourtant sa noblesse.

Soyez simple avec art ,

Sublime sans orgueil y agréable sans fard,

io8 ÉLÉMENTS

11 recommande Texactitude , la clarté , le respect pour la langue y et la fidélité aux règles de la cadence et de l'harmonie , préceptes dont il donne l'exemple.

Horace a peint en un seul vers la beauté du sij\e poétique :

sut vehemens , liquida» , purogue simillimiu amni»

Desj^téaux , qui ne le considère que par rapport à l'élégance et à la pureté , a pris une image plus humble ;

T'aime mieux un ruisseau qui, sur la molle arène, Dans un pré plein de fleurs lentement se promène , Qu'un torrent débordé , qui , d'un cours orageux , Roule 9 plein de grayier,'sur un terrain fangeux.

il définit les divers genres de poésie , à commencer par les petits poèmes , et la plupart de ces définitions sont elles-mêmes des modèles du style , du ton , du coloris, qui conviennent à leur objet.

Les préceptes qui regardent la tragédie sont tracés d'après Aristote et Horace : ]a règle des trois unités et la défense de laisser jamais la scène vide, sont renfermés dans deux vers admirables ;

Qu'en un lieu , qu'en un jour, un seul fait accompli Tienne , jusqu'à la fin , le théâtre rempli.

On y voit l'unité de lieu prescrite à l'égal de l'unité de temps et d'action : règle nouvelle ,'que les anciens ne nous avaient point imposée , qu'ils

n'ont pas observée inviolablement , et dont il est , je crois , permis de s'écarter comme eux , lorsque le sujet le demande. Voyez Unité.

Après avoir rappelé Toriginè et les progrès de la tragédie dans la Grèce , il la reprend ait sortir des ténèbres de la barbarie , et telle qu'on la vit paraître sur nos premiers théâtres , sans goût , sans génie , et sans art ; il la conduit jusqu'aux beaux jours des Corneille et des Racine :: il conseille aux poètes d'y employer l'amour ;

De cette passion la sensible peinture

Est, pour aUer au cœur, la route la plus sûre*

Ce qui ne doit pas être pris à la lettre : car les sentiments de la nature sont plus touchants encore , plus pénétrants que-ceuis; de l'amour ; et il n'y a point sur le théâtre d'amante qui nous intéresse au degré de Mérope.

Il ajoute 9

Et que l'amour, souvent de remords combattu, Y soit une faiblesse , et non une vertu :

règle qui n'est pas générale : car un amour vertueux et sacré , s'il est réduit à l'excès du malheur , peut être aussi très intéressant ; et le cœur des amants est déchiré de tant de manières , que , pour notas arracher des larmes , ils n'ont pas besoin du secours des remords. .

Horace est admirable quand il enseigne à observer les mœurs et à les rendre avec vérité ;

IIU ÉLEHBNTS

Despréaux Timite et l'égale. Il termine les règles de la tragédie par le caractère du génie qui lui convient :

Qu'il soit aise , solide , agréable , profond ; Qu'en nobles sentiments il soit toujours fécond*

L*épopée dijpfere dé la tragédie par son étendue et par l'usage du merveilleux. Ce poème ; dit Despréaûx ,

Dans le vaste récit d'une longue action , Se soutient par la fable et vit de fiction.

Il se moque du vain scrupule de ceux qui auraient voulu bannir la fable de la poésie française ; mais il condamne le mélange du merveilleux de la fable et de celui de la religion , et désapprouve l'emploi de celui-ci , quand même il serait sans mélange : *

Et y fabuleux chrétiens , n'allons pas dans nos songes D'un Dieu de vérité faire un Dieu de mensonges*

précepte qui ne doit pas exclure un merveilleux décent, puisé dans la vérité même , et qui n'en est que l'extension. Voyez Merveilleux.

Despréaux veut pour l'épopée un héros recommandable par sa valeur et par ses. vertus : il demandé que le sujet ne soit pas trop chargé d'incidents ; que la narration soit vive et pressée ; que les détails en soient intéressants et nobles y mêlés de grâce et de majesté :

On peut être à la fois et sublime et plaisant , £t je bais un sublime ennuyeux et pesant.

DB LlTTÉHATtlRB. 111

n donne Homère pour exemple d'une riche variété ; mais il me semble ayoir manqué le trait qui le caractérise :

On dirait que pour plaire , instruit par la nature, Homère ait à Ténus dérobé sa ceinture.

Cette ceinture^ quoique Homère en soit luimême rinventeur, ne lui sied pas mieux qu'elle ne siérait à Hercule.

n préfère la folie enjouée de TArioste au caractère de ces poètes , dont la sombre humeur ne s'éclaircit jamais.

Tout cela bien entendu peut contribuer à former le goût; mais pour le bien entendre, il faut avoir déjà le goût formé : par exemple \ il ne laut pas croire, sur l'éloge que Despréaux fait de l'Arioste, que le Roland jurieux soit un modèle de poème épique, ni que le plaisant qu'on peut mêler au sublime de l'épopée, le dtdce d'Horace, soit le jojeux badinage que le pçète italien s'est permis :

Quel scioccOy che deljatto non s'accorse , Per la police cercando iua la testa,

Virgile est plein de grâces , et n'est jamais plai^^ sant; Homère veut l'être quelquefois, et c'est alors qu'il n'est çlus Homère. •

Despréaux finit par la comédie; et les préceptes qu'il en donne sont à peu près les mêmes qu'Horace nous avait tracés :

113 BLéMBHTS

Il faut que ses acteurs hadinent noblement ; Que .son nonid^ bien formé, se dénoue aisément.

Il exclut de la comédie les sujets tristes, n*j admet point de scènes vides , et lui interdit les plai* santeries qui choquent le bon sens , ou qui blessent l'honnêteté.

Après avoir parcouru ainsi tous les genres de poésie, il en revient aux qualités personnelles du poète , le génie et les bonnes moeurs^ Cest à propos de l'élévation d'ame et du noble désintéressement qu'exige le commerce des Muses , que remontant à l'origine de la poésie, il la fait voir pure et sublime dans sa naissance, et dégradée dans la suite par l'avarice et la vénalité. Tout ce morceau est habilement imité d^une idylle de Saint-^eniez , comtne tout ce qui regarde le choix d'un critique judicieux et sévère est imité d'Horace.

Yoilà ce qui reste à peu près de la lecture de ces trois excellents ouvrages.

Aristole et Horace avaient vu l'art dans la nature^ Despréaux me semble ne l'avoir vu que dans l'art même, et ne s'être appliqué qu'à bien dire ce que l'on savait avant lui. Mais il l'a dit le mieux possible; et à ce mérite se joint celui de l'avoir appris à un siècle qui l'aurait peutêtre ignoré sans lui : je parle de la multitude.

Quand le goût du public a été formé , la plupart des leçons de Despréaux nous ont du pa-

DE LITTéRÀTURB. ItÔ

raitre inutiles; mais c'est grâce à lui-même et à Vattrait qu'il leur a donné > que ses idées sont aujourd'hui communes. Elles ne l'étaient pas du temps que Sarrasin disait de VAnhur tjranniciue de Scudéri , que si Aristote eût vécu alors , ce philosoplie eût réglé une partie de sa poétique sur cette excellente tragédie : elles ne l'étaient pas du temps queSegrais écrivait : On verra si dans quarante ans on lira les vers de Racine comme on lit ceux de Corneille. - . Le poème de la Pucelle a des endroits inimitables; je ny trouve autre chose à redire , sinon que M. Chapelain épuise ses matières y et njr laisse rien à imaginer au lecteur : elles ne l'étaient pas encore assez , lorsque iSainl-Évremont , cet arbitre du goût, disait à l'abbé de Chaulieu : f^ous mettre au-dessus de Voiture et de Sarrasin, dans les choses galantes et ingénieuses , c^est vous mettre au<iessus de tous les anciens.

Dans V article Affectation, j'ai donné une idée du style de Voiture. Sarrasin avait , comme lui , plus d'esprit que de goût : il appelait un cygne expirant , un cygne abandonné des médecins* Dans ses vers , la Seine menace de ses bâtons flottés la fontaine de Forges , pour lui avoir enlevé deux nymphes. Ce n'est pas ainsi qu'ont été galants Voltaire , Bernard , M. de Saint-Lambert > et dçins notre siècle , le tour d'esprit de Voiture et de Sarrasin n'aurait pas fait fortune ; au contraire , jamais Corneille , Racine , Molière, La Fontaine ^

Èîém, de LUtér. IV. 8

Il4 ÉLÉMKWT3 >

n'ont été mieux apprécies , plus sincèrement admirés. Mais si le goût de la nation s'est perfectioDoé, peut être en est-elle redevable en partie au bon esprit de Despréaux : son Art poétique est , depui&iin siècle, dans les mains des enfants ; et , pour des raisons que J'ai dites ailleurs , il est plus nécessaire que jamais à la génération nouvelle.

PoiWTB. Jeu de mots. Quoique Cicéron n'ait pas exclu ce badinage du langage oratmre , je le croirais déplacé dans des ouvrages sérieux; mais dans un^ ouvrage badin , on dans la conversation familière, la saillie en peut être heoreure.

M. Orri, contrôleur-général, disait à quelqu'un: Sai^z^'uous bien que f ai quatre-vingt miUe hommes sous mes ordres F Ah! monsieur ^ lui répondit-on, vous aifez là un beau camp volant*

Les jeux de mots , sans avoir cette finesse piquante sont quelquefois {faisants , par la surprise qui naît du détour de l'expression.

Un cheval étant tombé dai%s une cave, le peuple s'était assemblé, et on se demandait : Cbmment le tirer de là ? Rien de plus aiséj dit quelqu'un , // n^j" a quà le tirer en bouteilles.

Un prédicateur, resté court en chaire, avouait à ses auditeurs qu'il avait perdu la mémoire : Qu on forme les portes j s'écria u»mau;vais plai* sant, à n^j a> ici que d^ honnêtes gens, il faut qtèB la mémoire de monsieur se retroui^e.

DE LITTÉKATURE. 1x5

L^bomme de goat le plus sévère aurait bien de la peine à ne pas rire d'une semblable gaieté.

Portrait. Description de la figure ou du ca* ractère d'une personne y quelquefois de Tune et de l'autre. Lorsque c'est une espèce d'hommes que Ton peiot^ comme l'avare ^ le jaloux, ^'hypocrite, la prude ^ la coquette^ ce n'est plus un* portrait , c'est un caractère; et c'est là ce qui distingue la satire permise^ de la satire qui ne l'est pas. La Bruyère fut accusé d'avoir fait des porttaits : il n'avait fait que des caractères ; mais ]a malignité i en les appliquant et en calomniant le peintre , avait deux plaisirs à la fois. Voyez Allusion, Satire. n

La poésie, l'éloquence, et l'histoire, sont également susceptibles de cette sorte de peinture ; il faut seulement observer que leur manière n'est pas la même.

J'ai déjà dit qu'en poésie , et singulièrement dans le poème héroïque , l'art de peindre est l'art d'esquisser avec esprit , et de laisser à l'imagination le plaisir d'achever l'image. De tous les poètes épiques , l'Ariostè est le seul qui ^e soit amusé à finir un portrait ^ celui de la beauté d'Alcide ; le ton libre et badin de son poème l'a permis. Mais tiï Homère, ni Virgile , ni le Tasse . n'ont peint la figure que par esquissé et d'un trait rapide ; l'intérêt dominant de l'action ne leur

Il6 ÉLÉMENTS

a pas laissé le loisir de peindre en détail, f^ofez Esquisse.

Dans des poésies dont le sujet , moins vaste , moins sérieux^ moins entraînant^ permet au poète de s'égayer ou de se reposer sur un objet unique ^ un portrait fini sera placéy, s'il est intéressant.

Dans l'élégie ou dans l'églogue, l'amant^ occupé de sa maîtresse,, peut naturellement s'en retracer les cbarmes et n'en rien oublier. De même , lorsque la nature du poème exige qu'un objet allégorique soit décrit , comme dans les Métamorphoses , le poète ne saurait mieux faire que de rendre l'idée $ensible aux yeux : alors peindre, c'est définir. Virgile aura dit en passant, malesuada famés; Ovide décrira ce que n'a fait qu'indiquer Virgile.

Hirtus erat crinis , capa lumina , ^etUar in ore , etc.

Ovide aura décrit l'Envie :

Pallor in ore sedet y macies in corpore toto, ^usquam recta acies , livent rubigine dentés / • Pectorajélle virent , lingua est suffiisa veneno; Misas ahest'j nisi quem visi ntovere dolores, etc.

^ Voltaire, en passant, touchera quelques traits de ce même vice :

Là gtt Ja sombre Envie , à foeil timide et louche , ^ Versant sur des lauriers les poisons de sa bouche : Le jour blesse ses yeux dans l'ombre ëtincelants ; Triste amante des morts , elle hait les vivants.

DB LITTÉRATUttB. 117

n n*èn est pas absolument du caractère comuie de la figure : s'il est curieux , intéressant et d'une singularité rare, le poète épique lui-nième se donnera le soin de le développer*.

Tel est, au second livre de la Pharsale, le par* trait du stoïcien dans la personne de Caton.

,.* :,,Hi mores ^ hœ.c duri immota Catonis Secta/iUt: servaremodum , finenujue tenere, Nuturamque setjfui', patriœque impendere vitam ^ etc..

Le genre où Ton est le plus souvent tenté de faire des portraits^ c'est le eonûque; et c'est là justement qu'il faut en être le plus sobre : rieri de plus contraire à la vivacité du dialogue et de l'action. J'ai vu le temps où nos comédies étaient des galeries de portraits; et avec de Fesprit, cela ' faisait d'assez* mauvaises comédies. Quand Molière a voulu prévenir les reproches des- faux dévots , il a tracé, dans le premier acte du Tartufe j^ les deux caractères opposés de la dévotion et de Vhypocrisie : le sujet, le motif, la circonstance, en valaient la peine< Lorsqu'il* a voulu; dans une scène où le Misanthrope- est en situation , irriter son humeur en le rendant témoin d'une o^nyersation du monde, de celles où, selon l'usage, on médit de tous les absents , il a fait des por-traits; et ceux-là sont de main de maître. Mais hors de là, c'est l'action qui peint; et jamais, dans ses comédies, les caractères annoncés ne sont dessinés en repos.

liS ÉLÉMEnTS

La tragédie exige quelquefûs , et poni: la vraisemblance et poor l'iotérét de l'a«lion , des pein^ tares de caractères , et cela fait partie de l'exposition; mais tout ce qui n'en est pas nécessaire à l'intelligence des faits y tout ce qui n'a aucun trait à l'action présente , 'doit être exdu de ces peintures; car tout ce qui est inutile est froid, fut-il d'ailleurs le plus beau du moiide.

Dans tous les genres d'éloquence , un portrait peut être placé. Dans la louange et dans le blâme , rien de plus naturel. Dans la délibération, il importe encore plus de îme connaître les hom* &)es , et par conséquent de les peindre. Dans le plaidoyer , c'est aussi très souvent par les qualités personnelles qu'on peut juger de l'intention, de la vraisemblance , de la nature même de l'action , et du degré d'indulgence ou de rigueur qu'elle mérite. Voyez Pathétique, Péroraison , PftEUVE, etc.

Or, dans tous les cas où l'orateur a un grand intérêt de faire conoaitre une personne, il a droit de la peindre ; et plus le portrait sera fidèle , intéressant, important à la cause, plus il aura de beiuté réelle; car la beauté, en fait d'éloquence; n'est que la bonté combinée avec la force du moyen.

Enfin l'histoire est , de tous les genres , celui auquel cette manière de rassembler les traits d'un caractère et de le dessiner avec précision , semble être la plus propre et la plus familière.

Mais dans riûstoire méiue , lorsqu'ils sont trop fréquents, les portraits noiks sont importuns. Vrais , sioguliera > iotéressants pour l'intelligeBce des faits , importants par le rôle qu'ont joué les personnes , frappants et par leur ressemblance / et par la foroe , la justesse, l'originalité des traits qui les eomposent , ils ftaot sur nous Timpression d'une vérité lumineuse / qui répand au loin ses rayons. Mais le porimit d'un homme isolé et dont le caractère n'est d'aucune influence , n'a lui*méme aucun intérêt, et ne peut être dans l'hisloire qu'un ornement postiche et vain , digne tout au plus d'amuser une curiosité frivole , mais indigne d'un écrivain sage , comme d'un lecteur sérieux. La règle de l'un sera donc de ne se donner la peine de peindre qtie les personnes qui , par leur caractère, leurg fonctions, leurs rapports avec les faits intéressants , peuvent donner envie à l'autre de les connaître et de les voir au naturel. Par là les portraits seront rares , et ils $e ièroat désirer.

Je croirais même , et j'en ai pour exemple tous les meilleurs historiens, que, lor;5que tout un caractère se développe dans l'action H^éme ., il est assee connu par elle , et qu'il est inutile d'en résumer les traits.

Plutarque les a réunis , mais au moment du parallèle , et c'est alors qu'il est indispensable de rassembler tous les rapports •

Si cependant, à la iio d'un règne , ou. de la

vie d'un homme , un court épilogue en rappelle les circonstances les plus marquées , et le fait voir lui-même d'un coup d'œil avec les traits de caractère , *lès variations y les contrastes , les qua* lités diverses ou opposées que les événements ont fait paraître en lui ; ce sera sans doute un mérite et une grande beauté de plus. Tel est , dans Tacite, ce portrait de Tibère à la fin de son règne , modèle effrayant , pour ne pas dire dés-* espérant , de précision , de force , et de clarté.

Morum quoque tempora iUi diversa : egregàmi wtafamaque quoad prwatus, 'vel in iinperiis sub Augusto fuà; occultum ae subdohim Jingendb virtuubu&, donec Gernumicus ac Drusus superjuere; idem inter bona malaque mixtus , incohuni matre ; intestabdis sœvitia, sed obtectis Ubidinibus y dum Sejanum ddèxit timuiti^e : postremo in scelera siniul ac dedeeom prorupit^ postquam, remoto pudore et metu^ suo tantum ingenio utebalur (i). (Annal, vi. )

Il est aisé de concevoir pourquoi, dans des

( I ) « Ses mœurs furent différentes selon les temps.Simple particulier, ou commandant sous Auguste, il jouit d'une réputation méritée : caché et rusé pendant la vie de Germanieus et de Drusus, il feignit des vertus ; jus<ju'à la mort de sa mère il fut mêlé de. bien et de mal j tant qu'il aima ou craignit Séjan, il fit horreur par sa cruauté, mais capha ses débauches ; abandonné enfin à son caractère, il se précipita sans réserve dans le crime et dans Fiiifamie. »

DE LITTÉ^UATURB. 121.

mémoires particuliers , les portraits sont naturellement plus fréquents qu'ils ne doivent l'être dans l'histoire* Celle-ci n'a guère intérêt que de faire connaître l'homme public , et les événement l'exposent ; au lieu que des mémoires nous décèlent l'homme privé , et ne font qu'effleurer les actions publiques. Les Méinoires du cardinal de Retz sont le derrière de la toile du singulier spectacle de la Fronde ; et dans les portraits qu'il nous trace des personnages principaux de cette-scène héroiVcomique y il nous fait voir souvent ce que l'action même ne nous en aurait point appris*

Par la même raison , lorsque dans l'histoire un personnage a plus d'influence que d'apparence , qu'il agit plus au-dedans qu'au-dehors , il est intéressant de décrire avec soin ce ressort intérieur et secret des événemen1;s qu'on raconte. Ainsi rien de plus nécessaire , de plus intéressant dans le récit du règne de Tibère, que le portrait de Séjan.

Mox Tïberium variis artibus des^inxit adeo, ut obscurum ad\fersum aUos y sibi uni incautum intectum que ejjficeret : non tam solertia (quippe iisdem artibus vie tus est) ^ ^quam deum ira in rem fomanam, eujus pari exitio viguit ceciditque. Voilà le personnage; voici son cs^ractère. Ck)rpus illi labo^ rum toleraTtsj animus audax sui obtegens j in alios criminaior ; juxta adulatioet superbia; palam corn- . positus pudori mtus summa apiscendi libido ^ ejus-^ que caussa, modo lar^itio et luxus ^ sœpius in-i

122 ÉLiÉMENTS

dustria ac vigilantia y haud minus noxiœ ^ quotiens pamndù regno Jinguntur. (i). ( Annal, iv.)

Dans UQ historien éloquent (presque tous les anciens Tétaient: témoins Thucydide, Xénophon, S^liuste, Tite-Live , et Tacite), la manière de peindre ne diffère de cette de l'orateur que par noe précision et une vérité plus sévères : on va le voir par des exemples qui dédommageront un peu delà sécheresse de mes observations. Salluste peint Gatilina.

Lucius CatiUna ^ nobili généré natus y fuit magna "vi animi et corporis , sed ingenio maid pixtsHxjue. Huk ah adolescentia bella intestina , cœdes , ra* pinœ , discordia cwilis ^ gratajuere ; ibUjue jus^ntu* tem suamexercuit. Corpus paiiens inediœ , algoris, uigâiœ ^ supra quam cuiqiuxm eredibUe est. Anmius audax, subdohiSy varius , cujudibet rei Simulator ac dissinwlator^ alieni appetens , sui profusus , ar^

( i) « Sëjao, par différents artifices, sut tellement gagner Tibère , que ce prince, caché pour tout le monde, était pour lai sans secret et sans défiance, non pas tant par l'adresse de^Séjan ( qui succomba lui-même sous des scélérats plus adfoîi$ ), que par la colè«e des dieux contre la république, à qui aa faveur «t sa chuiA furent également funestes. Endurci au travail , audacieux , habile à se cacher et à noircir lesautres, insolent et flatteur^ modeste et composé aundehors et dévoré au-dedans de la fureur de régner , il employait dans cette vue tantôt le luxe et les largesses, tantôt l'applicatioa et ia vigilance , non moins crlmiTieHes quand elles^ servent de «lasque à Fambitian. >»

DELITTÊRATUIIE. 125

dens m cupiditatibus : satis hcfuentiœ , sapientiœ parum : vastusanimus, ùnmoderata, incredibilia, nimis alla semper cupiebat (i). ( Catil. v. )

De ce caractère et de celui de César, Bossuet semble avoir formé le portrait de Oomwell.

« Un homme , dit-il , s'est rer>contré d'une profondeur d'esprit incroyaWç : hypocrite raffiné autant qn'habile politique, capable de tout entreprendre et de tout cacher, également actif et infatigable dans la paix et dans la guerre , qui ne laissait rien à la fortune de ce qu'il pouvait lui ôter par conseil et par prévoyance , mais au reste si vigilant et si prêt à tout, qo'il n'a jamais manqué les occasions qu'elle lui a présentées; enfin un de ces esprits remuants et audacieux qui semblent être nés pour changer le monde. »

Ici Ton voit le toû de l'éloquence plus élevé que celui de l'iiistoire.

(i) àLacius Gitilioa, issu d'une famille noble, a? ait reçu de la natare une grande force d'ame et de corps , mais un génie malfaisant et pervers. Des son adolescence, les guerres intestines , les meurtres , les rapines , la discorde civile , eurent pour lui des charmes, et il y exerça sa jeunesse. A la vigueur d'un corps fait à seuifrîr la faim, le froid, les longues veilles, au-delà de toute croyance, il joignait un esprit audacieux, fourbe , adroit à changer de face ^ sachaiit tout feindre et dissimuler, assez d'éloquence, peu de sagesse , une ame vaste et <jui ne voulait rien que d'immodéré, d'in- . croyable , et de trop élevé pour cette ambition qui sans, cesse le dévorait* m

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124 ÉLiUElUTfp

Mais la différence est plus sensible encore <lans le poi-trait qu'à fait Cicéron de ce même Gatilina^ en justifiant Gœlius d^avoir été lié avec ce factieux ^^eproche important à détruire.

> Studuit CatiUnœ Cœlius : et mulii hoc idem

ex omni ordine alque ex omni œtate fecerunt. Habiùt enim ïUe y sicut niemmisse vos arbitror^ perniulta maxùnarum, non expressa signa, sed adumhrata y virtutum : utebq^tur hominibus improbis multisj et quidem optiniis se viris debitum esse simulabat : erant apud illum Ulecebrœ Ubidinum multœ j erant etiam industriœ quidam stimuli ac laboris : Jlagrabant vitia Ubidùiis apud ilàim; vigebant etiam studia rei^militaris. Neque ego unquam fuisse taie monstrum in terris, ullum putOy tam ex contmriis diversisque, inter se pu-^ gnantibus naturcB studiis cupiditatibusque confla" tum. Quis clarioribus viris quodam tempore jucundior? Quis turpioribus conjunctior? Quis ciuis meliorum partium aliquando? Quis ïetrior liqstis huic cmiati? Quis in voluptatibus inquinaliorP Quis *'in laboribus patientior? Quis in rapa^itate avarior? Quis in largitione effusior? lUa vero , judices ^ in illo homine mirabâia fuerunt : comprehendere muàos amicitia; tueri obseqùio ; cum omnibus communia care quod habebai; servire temporïbus suoriati omnium pecunia^ gratia , labore corporis^ scelere etiam y siopus esset, et audacia; versare suam naturanij et regere ad tempus y atque hue et illuc torquere etflectere ; cum tristibus sei^ere ,. cum remissisi

i)K littéhaturis. 126

juncunde, cum senibua gras^iier, cum juventute co^ miter, cum facinorosis audaciter, cum Ubidinosis ïuxuriose divers (1). ( Pro Cœl. v, 6, )

. (i) « Cœlin9 a été attaché à Catilina, je Tavone; mais un grand nombre de gens de bien, de tout rang, de tont âge, l'ont été comme lui» Catilina, tous vous'" en souyenez, Romains, n*avait pas les vrais caractères de la vertu ; mais il en avait les apparences. Il se servait des plus méchants des hommes ; mais il affectait un entier dévouement pour les meilleurs des citoyens. On trouvait chez lui les appas delà licence et de la débauche ; mais il y avait des aiguillons pour les talents et l'amour du travail. Si les vices et les passions j déployaient toute leur ardeur , dans toute sa vigueur y dominait aussi l'émulation pour Tétude de la science militaire. Je ne crois pas que jamais sur la terre ait existé un monstre composé coiiilne celui-là dequali tés et d'inclina lions contraires et incompatibles. Qui plus que lui, dans un certain temps, fut agréable à nos plus grands hommes ? qui fut plus étroitement lié avec des hommes diffamés et perdus ? Quel citoyen se montra plus zélé que lui quelquefois pouif le bien delà république? Quel ennemi plus noir et plus atroce a-t-elle porté dans son sein? Qui fut plus infâme dans ses plaisirs? qui fut plus patient dans ses travaux, plus avare dans ses rapines, plus libéral dans ses profusions? Ce qu^il y eut , Romains , d- étonnant , de merveilleux dans un tel homme , ce fut de s'attacher un grand nombre d'amis , de les défendre, et de les cultiver par toute sorte de complaisance, de leur rendre commun tout ce qu'il possédait , de les servir, dans l'occasion, de son argent, de son crédit, de son travail, de son audace, et par le crime, si le crime et faudace leur étaient nécessaires ; de maîtriser son propre natu-^ rel , dele régler selon les temps, et tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, de le tordre et de le fléchir; de vivre enfin se-

126 iLÉMETTTS

Que Von rapproche ce morceau de celui de Salluste ; et des deux côtés od aura un modèle de perfection dans l'art de peindre en orateur et en historien.

Mais pour ceux qui n'entendent point la langue de Gcéron et de Salluste, voici, d^ns la nôtre, de grands exemples de Fun et de l'autre genre d'écrire. Le^cardinal de Retz, dans ses Mémoires, fait 'ainsi les portraits du grand Condé et de Turenne.

(( M. le prince ^ né capitaine , ce qui n'est jamais arrivé qu'à lui , à César, et à Spihola, (cela est-il bien vrai? ) a égalé le premier et a surpassé le second. L'intrépidité est l'un des moindres traits de son caractère. La nature lui avait fait l'esprit aussi grand que le cœur : la fortune , en le donnant à uu siècle de guerre , a laissé au second* toute son étendue ; la naissance , ou j^utôt l'éducation dans une maison trop attachée et soumise au cabinet , a donné des bornes trop étroites au prerâier. On ne lui a pas inspiré d'assez bonne heure les grandes et générales maximes.... Ce défaut a fait , qu'avec l'ame du monde la moins méchante , il a fait des injustices ; qu'avec le coe«r d'Alexandre, il n'a pas été exempt , non plus que

rieusementavec les gens austères,» gaiement a vecle^en joues, grayement avec les vieillards , poliment avec la jeunesse , hardimeat avec les scélérats , voluptœusem^it avec ceux ipii se plongeaient dans les plaisirs. »

lui , de faiblesses ; qu'avec un esprit merveilleux, il est tombé dans des impradences. » * •

ce M. de Turënne a eu dès sa jeunesse toutes les bonnes qualités , et il a acquis les grandes d'assez bonne heure^ Il lie lui en a manqué aucune que celles dont il ne s'est point avisé. Il avait presque toutes les vertus comme naturelles , et il n'a jamais eu le brillant d'ajicune. On Ta cru plus capable d'être à la tête d^une armée que d'un parti; et je le crois aussi , parce qu'il n'était pas naturellement entreprenant : mais toutefois qui lésait? Il a toujours eu en tout y comme en son parler y de certaines obscurités , qui ne se sont développées que dan>s les occasions, mais qui se sont toujours développées à sa gloire. » ,. Voilà rbistorien , voici l'orateur.

(c Vit-on jamais en deux hommes ^ dit Bossuet , les mêmes vertus avec des caractères si divers , pour ne pas dire ai contraires ? L'un paraît agir par des réflexions profondes ; et l'autre , par de soudaines illun^nations : celui-ci par conséquent plus vif, mais sans que son feu eût rien de précipité ; celui-là d'un air plus froid , sans avoir jamais rien de lent , plus hardi à faire qu'à parler , résolu et déterminé au*dedans , lors même qu'il paipaissait embaiTassé au-dehors. L'un , dès qu'il paraît dans les armées, donne une haute idée de sa valeur , et fait attendre quelque chose d'extraordinaire , mai3 toutefois s'avance par ordre , et vient comme par degrés aux prodiges qui ont

128 ÉLéHBMTS

fini le cours de sa vie: Faulre, comme un bonwne inspiré , dès sa première bataille , s'égale aux maîtres les plus consommés. L'un , par de vifs et continuels efforts, emporte l'admiration du genre humain , et fait taire l'envie ; l'autre jette d'abord une si vive lumière , qu'elle n'oserait l'attaquer. L'un enfin , par la profondeur de son génie et les incroyables ressources de son courage , s'élève au-dessus des plus grands pé* rils , et sait même profiter de toutes les infidélités de la fortune; l'autre, et par l'avantage d'une si haute naissance, et par ces grandçs pensées que le Ciel envoie , et par une espèce d'instinct admirable dont les hommes ne connaissent pas le secret , semble né pour entraîner la fortune dans ses desseins , et forcer les àes^ tinées , etc. »

Rieti n'éblouit tant les lecteurs superficiels que les port mus de fantaisie ; rien ne décèle mieux l'ignorance de l'écrivain aux jeux de l'homme instruit et clairvoyant. Sans même consulter les faits et avoir présent le modèle , un lecteur judicieux distingue un portrait qui res-* semble , d'un portrait vague et imaginaire. Par exemple ^ lorsque le cardinal de Retz dit de madame de Longueville : « Elle avait une langueur dans^ ses manières , qui touchait plus que le brillant de celles même qui étaient plus belles ; elle en avait une mjême dans l'esprit , qui avait ses charmes / pai ce qu'elle avait des réveils lumi-

DB LITTÉRATURE. ISQ

Deux et surprenants. Elle eût eu peu de défauts, si la galanterie ne lui en eût donné beaucoup. Gomme sa passion l'obligea de ne mettre sa politique qu'en second dans sa conduite ; héroïne d'un grand parti y elle en devint l'aventurière » ; lorsqu'il dit de madame de Chevreuse : « Si le prieur des Chartreux lui eût plu , elle eût été solitaire de bonne foi » ; lorsqu'il dit du président Mole : ^ Il jugeait dii^s actions par les hommes j presque jamais des hommes par les actions » ; lorsqu'il dit de M. d'Ëlbœuf: « il a été

le premier prince que la pauvreté ait avili la

commodité ne le releva point; et s'il fût parvenu jusqu'à la richesse , on l'eût enf ié comme un partisan y tant là gueuserie lui était propre et faite pbur lui»: on voit que tout cela ressemble, pîarce qu'il y a je ne sais quoi d'original et de naturel , qu'il faut que le peintre ait réellement vu , et qu'il n'a point imaginé.

Mais lorsque le même écrivain trace le portrait de la régente, il s'étudie à le nuancer avec une finesse si recherchée , si minutieuse , si artificielle, que l'air de vérité n'y est plus: toutes ces antithèses graduées ne sont plus rien que du bel-esprit, et du faux bel-esprit.

Preuve. Dans un discours qui tend ou k persuader ou à dissuader l'auditeur , la preuve est l'emploi des moyens propres à opérer l'effet qu'on

Élém, de Littér, IV. 9 ,

l3o ÉLÉMENTS

se propose. Soit que Torateur attaque ou se dé- ' fende 5 qu'il affirme , ou nie et réfute ; que la question soit de droit , ou de fait , ou seulement d'opinion ; qu'il s'agisse de faire voir ce qui esl juste ou injuste^ digne de peine ou de récompense , comme dans le genre judiciaire ; ou ce qui est honnête ou honteux , digne de louange ou de blâme , comme dans le genre démonstratif ; ou ce qui est honorable et utile , ou nuisible et déshonorant^ comme dans le genre délibératif, la preuve est toujours la partie essentielle et indispensable du plaidoyer ou de l'oraison ; et la première règle de l'art de persuader est de donner à ce qu'on affirme , ou d'ôter à ce que l'on nie , le caractère de vérité , de certitude , ou de vraisemblance.

Il n'y a guère qp'un genre d'éloquence qui puisse constamment se passer de preuve: c'est celui qui n'a pour objet que des actions de grâces , des félicitations , ou des condoléances , et c'est ce qui distingue la simple harangue de l'oraison et du plaidoyer. Par exemple , dans le discours de Gcéron pour Marcellus y il ne s'agit que de rendre grâces à César du rappel de cet exilé ; au lieu que dans l'oraison pour Ligariusy il s'agit d'atténuer le crime de l'accusé et d'en obtenir le pardon; et quoique Cicéron, dans cet admirable plaidoyer , débute par avouer le crime et par abandonner le coupable à la clémence de César , on le voit revenir ensuite aux moyens de

IIK LITTÉRATURE. l3l

rendie Ligarius le plus excusable qu^il est pos; sible y et moins coupable que lui-même y à qui César a pardonné. On voit même dans, la harangue pour Marcellus y qui ne s'annonce que comme l'effusion de la reconnaissance et de l'admiration publique pour la clémence de César, Cicéron ne laisse pas de prendre le tour persuasif, pour engager César à ne rien négliger de ce qui peut mettre en sûreté sa vie ; et en lui prouvant qu'il est de sa gloire et de son devoir de se conserver pour le bonheur de Rome , il enveloppe adroitement , dans cette espèce d'adulation j la leçon la plus importante : nunc tibiom^ nia belU'Vidnera curanda svnt.

Ainsi y toutes les fois qu'il s'agit de persuader, ou dans les sujets même les plus éloignés de toute controverse , la preuve peut trouver sa place. Mais tantôt elle est simplement rhétorique , et tantôt elle est dialectique.

La preuve que j'appelle rhétorique ne consiste, qu'en récit, en exposé, en développement du fait , ou de la vérité qu'on se propose d'établir. De ce genre est presque entièrement l'oraison paur la loi Mam'lia ; et de ce genre aussi sont toutes nos oraisons funèbres. Dans ces sujets il s'agit moins de raisonner que de décrire ; et l'art de l'orateur consiste à exposer avec clarté , à raconter rapidement , à peindre avec chaleur , avec force , avec intérêt , selon que le sujet l'exige. Dans tel discours de cette nature , qui produit

l32 ÉLÉMENTS

le plus grand effet ^ il n*j a pas un raisonnement.

Il est bien facile , disait Socrate , de louer les Athéniens deyant les Athéniens : c'est devant les Lacédémoniens que cela serait difficile.

Mais comme les faits sur lesquels porte la louange , sont communément avoués et déjà connus de l'auditoire , l'amplification est l'espèce de preus^ qu'Aristote attribue à ce genre d'éloquence : àptior ad demonstratwas amplification Les exemples , dit*il y sont plus convenables au délibératif ; et la raison qu'il en donne , c'est que le plus souvent l'avenir ressemble au passé : uU^ Uora ad concludendum exempîa; simiUa enùn plerûmque futura prœtentis.

Il faut observer cependant que le meilleur usage à faire de l'exemple , c'est d'en appuyer le raisonnement; et entre les choses les plus semblables ^ il j a presque toujours assez de différence pour éluder la conclusion.

La plus grande force de la preus^ est donc dans le raisonnement. Aristote le regarde comme le moyen dominant de l'éloquence du barreau ; et en général lorsque l'objet dont il s'agit est contesté y Qu qu'il peut l'être y et que le simple exposé du fait y ou du droit y ou de l'opinion y ne les met pas en évidence , ce moyen est indispensable ; et c'est alors que la preuve est dialectique , mais sous les f(H*mes oratoires.

*La logique est le squelette de l'éloquence ; et

Dlî LIÏTÉJIATURB. l33

ce sont les parties de ce squelette qu'Aristote , dans ses Topiques ^ et Cîcéron > dans l'extrait qu'il en a fait, nous ont décrites avec tant de soin, et nous ont appris à placer.

Que les disciples de l'éloquence ne dédaignent pas ces théories ; c'est la raison qui se rend compte à elle-même de ses procédés et de ses moyens. On y voit comment l'orateur peut tirer du fond de son sujet ou de la cause qu'il agile , ces arguments , ces formes de pensée , d*assertion , et de réfutation , qui doivent composer la preuve : on y voit comment , au besoin , il peut les tirer du dehors : aut ex sua sumi re atque natura ^ aut assumiforis. ( De Orat. ) On y voit comment se décident ces trois grandes questions qui embrassent tout, an sit, quid sii, quale sit : comment la nature des choses' se développe et se fait connaître par la définition, par la division du genre en ses espèces , du tout en ses parties , par les similitudes et par les différences, par les causes et les effets, par l'opposition des contraires : comment l'existence des faits se prouve ou se débat par les indices , les témoignages, Ifes circonstances qui ont précédé, accompagné, suivi le fait dont il s'agit; par la nature du fait même, ou par le caractère de la personne à laquelle il est imputé ; comment l'espèce et ta qualité du fait se détermine , ou par lui-même , ou par les circonstances qui le caractérisent^ et qui font voir quelle en est la malice, l'iniquité, Tindignité,

OU la bon lé, Téquité, Tinnocence. Lois, exemples, autorités, usages, opinion commune, mœurs publiques , mœurs personnelles , caractère et génie national , tout peut contribuer à la preuve et y trouver place.

Mais on sent bien qu'elle diffère d'elle-même , selon le genre du discours et la nature du sujet : que, par exemple, dans. ces trois questions, an $ii, quid sit, quale sit, qui conviennent également et à la thèse philosophique et à l'hjpolhèse oratoire , la preui^e agit différemment ; par conjecture dans la première, par définition dans la seconde , et par discussion du droit dans la troisième : horum primum conjectura , secundum definitione , tertium juris et injuriœ distmctione explicatur.

On sent de même que , dans les causes conjecturales , selon le point dont il s'agit et selon l'état de la cause, sitne aliquid^ unde ortum sit^ ifuce id causa effecerit, la preu\fe doit changer de procédés et de moyens : que, s'il s'agit seulement de savoir quelle est la qualité morale d'une chose , ou s'il s'agit de la comparer avec une autre, et de déterminer laquelle des deux, par exemple , est la plus honnête^ la plus utile , ou )a plus juste; la preuve embrasse plus ou moins d'étendue : que , dans les questions de droit, c'est de l'équité qu^il s'agit, et natura et instipito : que, dans les causes personnelles , c'est de la volonté , de l'intention ,. de l'imprudence, du hasard, de

DS^ LITTÉAATUnE. l35

la nécessité ou de la liberté ^ de la nature et des circonstances de l'action, des mœurs, des- habitudes, des qualités de la personne que l'accusation et la défense tirefit les forces de la preuve.

On sent enfin, et ceci regarde tous les genres d'éloquence, que c'est toujours au point de la difficulté, au point où l'adversaire ou l'incrédule est en défense , in quo prinium insista ^ quasi ad repugnandum y congressa defensio ^ et qu'on a ap pelé pour cela status ^ la station ou Yéiat de la cause ; que c'est là , dis-je que la preuve doit se diriger toute entière; car c'est une déclamation oiseuse, une rhétorique perdue, que de prouver ce dont l'auditoire ne doute pas ou dont l'advetsaire convient; et c'est non-seulement un vice assez commun de l'éloquence de la chaire , mais du langage du barreau : d'où il arrive que dans un long discours tout e^t prouvé , hormis ce qui a besoin de l'être.

Quant aux formes d'argumentation dont la preuve oratoire est susceptible , elle n'en refuse aucune; mais elle les déguise toutes, en les enveloppant , qu'on me passe le terme , des draperies de l'éloquence. Ce n'est pas que l'orateur n'insiste quelquefois, danà une discussion véhémente , à la manière du dialecticien ; et alors plus le raisonnement est serré , plus il est pressant : mais un discours où la crudité de l'argumentation ne serait jamais adoucie , rebuterait son auditoire avant de l'avoir convaincu. Il est donc né-

l36 ÉLÉMENTS

cessaire de polir les formes logiques , mais il faut les laisser sentir , et ne jamais les énerver ; ce sont elles qui donnent à Féloquence une stature ferme, solide, et régulière. \Jn corps désossé n'est qu'une môle de chair. Il en serait ainsi de Téloquence à laquelle une logique austère ne prêterait pas ses appuis , ses mobiles , et ses ressorts.

Mais quoique toutes les formes logiques, animées par les peintures et les mouvements oratoires , développées par l'amplification , revêtues des ornements d'un §tyle figuré, harmonieux, sensible, appartiennent à l'éloquence, il en est cependant qui semblent lui être plus favorables. J'en indiquerai quelques-unes.

L'énumération exclusive, et que les mathématiciens appellent la preus^e par épuisement : Vous voulez être heureux , et vous ne le serez ni par l'ambition, ni par l'avarice, ni par la volupté , ni par une molle indolence , etc. , etc. ; essayez donc au moins de l'être par le travail et la vertu.

L'énumération collective : Demandez à tous les peuples du monde, au Gaulois, au Germain, au Carthaginois, etc., quel est celui que chacun d'eux estime le plus après lui-même ; tous vous répondront : Les Romains.

L'opposition : Si l'homme faible et malheureux est un être sacré pour l'homme, celui qui l'insulte ou qui l'accable n'est pas seulement inhumain , il est impie et sacrilège.

DE LITTÉRATUUE. 107

L'alternative contradictoire, et à laquelle il n'y a point de milieu ( ce que les anciens appelaient dilemme, et figurément le bélier, comme l'argument le plus fort) : ainsi Grassus , en plai-* dant la cause d'Opimius, qui , en exécution d'un décret du sénat, avait fait tuer l'aîné des Gracques. Aut senaiui parendum de soluté r^ipuhlicœ fiiit, aut aliud consilium instituendum ^ aut sua sponte faciendum : aUud consilium superbum ^ suum arixy^ gans , utenduni igitur conÈilio senatus (i). (De Oralore. )

La force du dilemme consiste à ne pas admettre de milieu , ccnnme dans cette réponse de- Xénophane à ceux d'Elœte , qui demandaient s'il fallait être en deuil en sacrifiant à Leucothoé. Si vous la croyez déesse, leur dit -il, pourquoi la pleurer? si elle n'a été que mortelle , pourquoi lui sacrifier?

Au contraire le vice du dilemme est de laisser un milieu dans l'alternative , comme dans celui-ci : Il n'y a point d'homme libre au monde, car tout homme e§t esclave ou de ses passions ou de la fortune; à quoi l'on répond, que le sage n'est esclave ni de la fortune , ni de ses passions.

(1) u Dans un moment où il s'agissait da salut de la république, il fallait qu'Opimius oLéît au sénat, ou qu'il prît un autre conseil, ou qu'il se décidât lui-même. Se choisir un conseil à son gré eût été de l'orgueil, s'en tenir lieu était de Paprogance ; il fallut donc obéir au sénaj? »

l3S CLÉMENTS

Tout raisonnement conditionneLest vicieux de même , si de l'antécédent au conséquent la liaison n'est pas nécessaire , et s'il peut y avoir un milieu. Ainsi ni l'un ni l'autre de ces deux Athéniens , dont l'un conseillait à son fils de ne pas se mêler des affaires publiques , et l'autre de s'en mêler, n'était bon dialecticien. Situproposes des choses justes y disait l'un , tu seras haï des hommes ; si des cJiôses injustes^ tu le seras des dieux. Situ proposes des choses justes , disait l'autre^ tu auras les dieux pour amisj si des clioses injustes , tu auras pour amis les hommes.

• Observons ici comme une heureuse hardiesse, que Gcéron , qui avait bien lu Aristote , emploie en faveur de Afilon le même sophisme qu' Aristote donne pour tel , et qu'il condamne dans cet exemple , « S'il méritait la mort , c'est donc avec justice qu'il a été tué » : Si juste mortuus y etiam juste occisus est. Et sa réponse est précisément celle qu'on devait faire à Gicéron : « Oui , mais ce n'était pas à Milon de le tuer » : Verum /optasse non a te.

Les autres formes dont la preuve oratoire est le plus susceptible , sont la comparaison y la supposi^ tion, V induction, le sjUogismey et Venthymème.

La comparaison simple, comme Achille dans riliade : « Pourquoi les Grecs font-ils la guerre aux Troyens? n'est-ce pas pour faire rendre Hélène à Ménélas? Et n'y a-t-il donc au monde que les Atrides qui aiment leurs femmes? >»

DE LITTÉRATU HE, iSg

La comparaison du plus faible au plus fort : « Si tout homme, pour sa propre défense, a droit d'ôter la vie à son agresseur ; combien plus à un scélérat, à un sacrilège, à l'ennemi des hommes et des dieux , tel que Ta été Clodius ? » Cui nihû nef as unquam Jiuty nec in facinore nec in libidme.

« Quelle fidélité peux -tu attendre des étrangers, si tu es Fennemi de tes proches? » disait Micipsa mourant à Jugurtha. Quem aUumfdum ins^enies ^ si tuis hostisfueris ? ( Sallust. )

Le Tice de cette espèce d'ai^gumentation est dans le manque de parité^ comme si Ton disait , Puisqu'il n'est pas honteux d'emprunter à usure, il n'est pas honteux de prêter; ou dans la fausse supposition de supériorité qu'on donne à une chose sur une autre, comme si Ton disait : Puis* qu'il est prodigue , il sera libéral ; il sera vaillant, puisqu'il est téméraire.

La supposition , que Cicéron regarde comme un des moyens les plus féconds , et dont se servit Démosthène avec tant de»force pour justifier ses conseils : « Si , par une lumière prophétique , tous les Athéniens avaient démêlé les événements futurs, et que tous les eussent prévus, et que vous , Eschine , vous les eussiez prédits et certifiés avec votre voix de tonnerre ; Athènes , même dans ce cas , aurait dû faire ce qu'elle a fait , pour peu qu'elle eût respecté sa gloire , et ses ancê* très, et les jugements de la postérité »•

C'est par cette même forme de raisonnement que Qcérott presse les juges de Milon, en plaidant sa cause. Si cruentum gladium tenens claniarei Titus Annius (Milo) : Adeste^ quœsoy atque audits, cistes. P. Clodium interfeci; ejus furores , quos mdlis jam legAus, nuUis fudiciis frenare poteramusy hoc ferro et hac dextera a cetvicibus vestris repiJi; per nie unum, ut jus y œquitas y le^ ges y libertas, pudor, pudicitia^ in civitate manerent : essetne metuendum quonam niodo idferretcivitas (i) ? Et plus bas : Fingite... cogitatione ùnaginem hujus conditioiùs nieasy si possim efficere ut Mihnem adsohatis ^ sed ita, si P. dodius revixerit* Quid ? vultu extimuistis ? Quonam modo ille vos vivus affîcerety qui mortuus inani cogitatione percussit ! Quid? Si ipse Cn. Pompeius... potuisset aut quœstionem de morte Pub. Chdii ferre, aut ipsum ab infeiis excitare ; utruni putatis potius facturum fuisse ? etiamsi, propter amicitiam, vellet illum ab iriferis es^ocaWp propter renvpubUcam y non fecisset. Ejus igitur mortis

(i) (c Si MiloD, tenant son ëpée encore sanglante, s'écriait: Venez, citoyeiïs, écoutez-moi. J'ai tué Clodius. Ses fureurs, que les lois et la crainte des jugements n'ayaient jamais pu réprimer, ce bras, ce fer, les ont repoussées et en ont préservé vos têtes : par moi, et par moi seul, les lois , la juslice, les tribunaux, la liberté, lapudeur^ l'innocence, vont être en sûreté dans Rome ; serait-il à craindre que cet aveu n'obtint pas la faveur du peuple ? »

DE LITTÉRATURE. l/^V

sedeUs ultoî'es , cujus vitam^ si putetis per v(ts reslituiposse , noUetis (i) !

Mais toutes ces formes se réduisent à Tinduction et au syllogisme. .

L'ioduction est une manière détournée et artificieuse d'amener son adversaire ou son auditeur, de la conviction d*une vérité reconnue ou dont on le fait convenir , à la conviction d'une vérité dont il ne convient pas encore , et cela par Tanalogie et la ressemblance de Tune à l'autre ; en sorte qu'après avoir cédé à celle-là , il ne lui soit plus possible de résister raisonnablement à celle-ci.

Il faut, pour donner à l'induction toute sa force , s'assurer d'abord de pouvoir rendre incontestable le premier point de la comparaison , ou , ce qui est mieux encore , le chois|fr>tel que , par l'opinion déjà établie , il n'ait pas besoin de

(i) ce Imaginez pout un moment, Romains, qu'il dépende de moi défaire absoudre Milon en ressuscitant Ciodius.Mais quoi ! l'idée seule vous en effraie ! Quelle impression feraitil donc sur vos esprits , s'il était vivant, puisque tout mort qu'il est, sa vaine image vous épouvante? Eh quoi ! si Pompée lui -même avait eu à choisir de mettre en jugement la mort de Clodius ou de le rendre à la vie , lequel des deux pensez-vous qu'il eût préféré ! Certes , quand même , par amitié pour lui, il eût voulu le rappeler des enfers, il s'en fût abstenu par amour pour la république. Vous siégez donc pour venger la mort d'un homme à qui voas ne voudriez pas rendre la vie , lorsque vous croiriez le pouvoir ! »

1^2 ÉLÉMIiNTS

preuve : il faut de plus observer avec soin que la similitude soit parfaite ; car sans cela « nous aurions inutilement obtenu , dit Gicéron , que l'un des points nous fût accordé , s'il n'avait pas as* sez de ressemblance avec celui qui nous intéresse , pour nous le faire accorder de même » . Et comme il n'arrive presque jamais qu'une première vérité soit d'une évidence irrésistible , il veut que l'orateur , en proposant celle qui n'est pas de la cause ^ mais qui doit lui servir de preuve , n'en laisse pas apercevoir le rapport et la conséquence, et qu'il amène ainsi l'adversaire à son but par un chemin qui lui soit inconnu: « car s'il est averti qu'en accordant ce qu'on lui propose d'abord, il s'engage inévitablement à convenir ensuite de ce qui nuirait à sa cause ; il commencera par éluder la première question , ou par y mal répondre » .

On sent combien cet art de cacher son dessein à un adversaire attentif et clairvoyant , est difficile; combien d'ailleurs une similitude, sansquelque dilFérence , est rare ; et combien par conséquent la méthode de l'induction est périlleuse dans un genre d'éloquence sujet à la discussion. Mais autant elle est peu favorable au barreau , autant elle est propre à la chaire , ou , pour me servir de la métaphore de Zenon , l'éloquence a la main ouverte , au lieu que , dans la plaidoirie , elle est souvent obligée d'avoir le poing fermé comme la dialectique. Ainsi autant l'induction ,

DB tlTTÉïlATUUE. j/^O

par sa latitude et sa fécondité , est favorable à Téloquence , lorsqu'il ne s'agit que de rendre sensiblement une vérité morale déjà vaguement aperçue; autant elle me semble trop faible pour démontrer une vérité , soit de fait , soit de droit , ou inconnue ; ou méconnue ^ ou formellement contestée. La métbode dii syllogisme est plus pressante ; et Ton en va juger par l'exemple même que Cicéron nous donne de l'une et de l'autre. Cet exemple est tiré d'une cause fort célèbre parmi les Grecs. Il s'agit de condamner ou d'absoudre Epaminondas d'avoir désobéi à la loi qui , chez les Thébains ^ ordonnait à un général de céder le commandement à celui que la république envoyait pour le remplacer ; d'avoir, disje, retenu son armée, et d'avoir défait celle des Lacédémoniens.

L'accusateur, dit Cicéron, pourra défendre ainsi la lettre de la loi contre l'esprit de la loi même. « Magistrats , si ce qu'Epaminondas prétend que le législateur a sous -entendu dans la loi , il prenait sur lui de l'y ajouter et d'écrire luimême au bas, à moins que y pour le bien de la république y le général destitué ne juge à propos de retenir le commandement de V armée; souffri.riez-vous qu'il l'écrivît? Je ne le pense point. Que si veus-mêmes , par égard pour lui , vous ordonniez (ce qui est bien éloigné de votre religion et de votre justice), vous ordonniez que, sans l'aveu du peuple , cette exception fut ajoutée , le

l44 ÉLéMENTS

peuple le souffrirait- il? Non, certes, il ne le souffrirait pas. Ce qu'on n'a donc pu ajouter sans crime à la lettre de la loi, on l'aura fait sans Vy avoir ajouté , et vous l'approuverez vous-même ! Non , Thébains , non , je connais trop bien votre sagesse. Et en effets si, dans la volonté écrite du législateur, rien n'a pu être altéré ni par l'accusé ni par vous ; combien ne serait-il pas plus honteux qu'un changement, qui dans les mots serait un crime, se fût fait dans la chose même, et qu'il fût approuvé par votre jugement ! »

Cicéron nous présente la même accusation sous la forme du syllogisme. «C'est de la loi, dit-il aux juges, que vous avez juré d'être les organes ; vous devez donc obéir à la loi. Or, quel témoignage plus certain le législateur a-t-il pu laisser de sa volonté, que ce qu'il a écrit luimême avec le plus grand soin et l'attention la plus sérieuse? Si la loi n'était pas écrite, nous souhaiterions qu'elle l'eût été, pour nous faire connaître plus ponctuellement la volonté du législateur; et cependant nous n^'aurions garde de permettre à Epaminondas , quand même il serait hors de cause, d'interpréter à sa fantaisie l'intention et l'esprit de la loi. A plus forte raison , quand la loi est écrite et qu'elle est sous nos yeux , ne permettrons-nous pas qu'il l'interprète , non dans le sens de ce qui en est écrit avec la plus grande clarté, mais comme ilconvient à sa cause. Pour vous, organes de la loi, si vous avez

DB lilTTÉAATUIiB. l4.5

juré de lui obéir, et si, parce serment, vous êtes obligés de suivre ce qui est écrit ; quelle raison pourriez- vous avoir de ne pas juger qu'Epaminondas a transgressé la loi et fait ce que là loi condamne?»

Il est aisé de voir que cette forme de raison* nement est plus pressante que la première.^ On va le mieux sentir encore dans la défense d'Epa-minondas , dont Gicéron nous a tracé le plan.

« Magistrats , dit -il , toutes les lois doivent se rapporter à Futilité commune; et il faut les interpréter, non à la lettre, mais dans leur esprit, dont l'objet est le bien public. Car telle a été la vertu et la sagesse de nos ancêtres, qu'en écrivant leurs lois , ils ne se proposaient que le salut et l'avantage de leur société. politique; et nonseulement ils ne prétendaient lui rien prescrire à son préjudice, mais si, sans le savoir, ils lui avaient prescrit quelque chose qui pût lui nuire , ils entendaient que , dès qu'on l'aurait aperçu , on corrigeât ce vice de la loi. Personne en eflfet ne peut vouloir que les lois subsistent pour l'amour des lois mêmes , mais pour l'amour de la république , et parce que les républiques ne sont jamais si bien gouvernées que par les lois. C'est donc par le même motif qui rend les lois inviolables , qu'on doit interpréter tout ce qui en est écrit; et puisque tous nos intérêts sont subordonnés à celui de l'Etat , c'est dans ce commun avantage que nous devons chercher l'intention

ÉUm, de lùitér. IF. 1 0

i/^6 éléments'

des lois et l'esprit qui les a dictées. On ne demande à la médecine rien que de salutaire au corps humain , parce que c'est pour lui qu'elle est mise en pratique : on ne doit présumer de même de l'intention des lois rien que d'utile au corps politique 9 puisque ce n'est qu'en vue de son utilité que les lois sont instituées. N'examinez donc plus, dans cette cause, quelle est la lettre de la loi, mais voyez la loi même dans l'esprit d'équité et d'utilité commune qui l'anime, et qui seul a dû l'inspirer. Or , quoi^de plus avan* tageux pour Thèbes que d'accabler Lacédémone ? Quoi de plus important pour Epaminondas , général des Thébains, que de donner la victoire aux Thébains ? Que devait-il avoir de plus cher et de plus sacré que d'assurer à sa patrie une gloire si grande et un si beau triomphe? En lais*sant donc la lettre de la loi , Epaminondas a suivi l'intention du législateur : il savait assez que les lois n'étaient faites qu'en faveur de la république ; et il aurait regardé comme le comble de la démence , de ne pas expliquer à l'avantage de l'État ce qui n'était écrit que pour le salut de l'Etat. Si donc toutes les lois doivent se diriger à l'utilité publique comme à leur terme, si le salut commun est leur premier objet, Epaminondas l'a rempli. Certainement il n'est pas possible que, par la même action , il ait fait le plus grand bien à sa patrie, et qu'il ait désobéi aux lois. » Mais pour ne pas citer toujours de l'ancien ,

DE LITTÉRATURE. \l^^

voici un exemple moderne qui fera voir jusqu'où peut aller la force de Finductiop , et qui fera sentir qu'elle n'est elle-même qu'un syllogisme adroitement tourné.

Un chanoine de l'église de Paris avait un neveu pauvre , mais libertin , et qu'il avait aban* donné. Ce neveu, réduit à la mendicité, s'adresse à un philosophe éloquent , et le conjure d'aller parler à son oncle et de le fléchir. L'homme . dont il avait imploré l'entremise , ne connaissait pas le chanoine. Il va pourtant le voir; mais aux preniiers mots qu'il lui dit en faveur du jeune libertin, le chanoine ^s'irrite, lui reproche de s'intéresser pour un être indigne de sa compassion , et lui raconte avec colère tous les. chagrins que ce malheureux lui a donnés. Le solliciteur , lui ayant laissé répandre l'amertume de ses reproches, reprend : // m^a dit tous ses torts ; il m^en a ntême confessé un que vous dissimulez. Quel estil? demanda le chanoine. De vous ai^oir un jour attendu à la- porte de la sacristie ^ au montent que vous descendiez de l'autel; de vous avoir mis le couteau sur la gor^e, et d^ avoir voulu vous assassiner. Cela n'est pas vrai, s'écria le chanoine avec horreur. Quand cela serait vrai, reprit Vliomnte éloquent^ il faudrait user de miséricorde envers votre neveuy et lui donner du pain. A ceâ mots tout l'emportement du chanoine fut étouffé , son ame s'amollit , quelques larmes coulèrent ; et le jeune homme fut secouru.

i48 Alémbmts

Des deux méthodes y celle de l'induction fut celle de Socrate et de ses disciples; elle est cap* tieuse et subtile , mais elle est communément faible. Gel)e du syllogisme est celle d'Aristote, et celle dont se servent le plus communément tous les bons orateurs; car un plaidoyer bien composé n'est souvent qu'un syllogisme développé.

Gcéron divise le syllogisme en cinq parties , les deux prémisses , la conséquence^ elles preuves des deux prémisses. Mais comme ou l'une ou l'autre des prémisses peut se passer de preuve ^ et qu'il peut arriver que ni Tune ni l'autre n'en ait besoin ; on peut fort bien ne pas regarder comme parties de l'argument^ les propositions auxiliaires, qui ne servent qu'à l'étayer ; on peut même sousentendre l'une des deux prémisses , lorsqu'elle est évidente I et c'est ce qui fait l'enthymème^ syllogisme abrégé , qui convient beaucoup mieux à un raisonnement rapide y et que préfère l'orateur 9 lorsqu'il veut être véhément et pressant.

L'enthymème , dit Aristote , est le syllogisme oratoire. Enthjrmema "voco sjrUogismum oratorium. Et les exemples qu'il en donne font voir qu'il le réduit , non-seulement à l'une des prémisses et à la conséquence , mais plus souvent encore à une seule proposition , tantôt simple , comme dans cet exemple y m Celui qui se réjouit du mal d'autrui; et l'envieux > ne sont qu'un même caractère » , Idem est aliems malis gaudens et invidus; tantôt composé^ comme dans celui-

DB littérature; 1^9

ci , « Les jeunes gens sont miséricordieux par' humanité^ lès vieillards par faiblesse » , Juvenes ob humarutatem miséricordes ^ senes ob imbeciUitatem ; tantôt accompagné de sa raison : ci II faut aimer son ami , comme devant l'être toujours , et non comme pouvant un jour cesser de Têlre j car cette défiance tient à la perfidie » : Oporiet amare y non y utaMOtty tanquamosururriy sed tanquam semperaniaturum; insidiatorum enim alterum est.

On voit que Tentliymème ainsi réduit est ce qu'on appeUe sentence , et que la sentence n'est qu'un syllogisme où dans une seule proposition se réunissent implicitement les prémisses et la conséquence. Ainsi ^ par exemple, au lieu de^ dire. Celui qui demande une garde pour sa personne , affecte la tyrannie ; or Pisistrate demande une ^arde , donc , etc. j l'orateur ne fera qu'énoncer la première proposition, et laissera le soin à l'auditeur d'en déduire les deux suivantes. Ceci fait entendre' pourquoi le style sentencieux convient mieux à un vieillard qu'à un jeune homme; mieux à l'orateur consommé qu'à l'orateur nouveau , dont la réputation n'est d'aucun poids encore : car l'un a plus de droit que l'autre de se dispenser quelquefois de motiver ce qu'il avance ; et il peut poser en maxime ce que l'autre a besoin de fonder en raisons.

Mais le vrai mérite de la sentence consiste à n'avoir pas besoin de l'autorité personnelle, et à porter en elle-même sa force comme sa lu-

l5o ÉLÉMEISTS

mière^ par la justesse des rapports ou des résul* , tats qu'elle énonce. Telle est cette pensée de La Bruyère , Un fort malhonnête homme n a jamais assez d^ esprit; et celle - ci de Vauvenargues , La conscience des mourants calomnie leur vie ; et cette maxime de Ciorneille :

Et qui doit tout pouvoir ne doit pas tout oser.

Lç sorite est unç suite d'entbymèipes encbainés l'un à l'autre , comme dans cet exemple de Montaigne : Quiconque attend la peine la souffre, et quiconque la mérite Vattend. Rien n'est plus captieux que cette espèce d'argument. L'on sait que c'est ainsi que Thémistocle , en badinant , prouvait que son enfant commandait à toute la Grèce.

J'ai vu souvent que les arguments les plus sophistiques étaient les plus familiers à l'éloquence, et singulièrement à l'éloquence àes passions^ qui sont elles-mêmes de tous les sophistes les plus adroits et les plus dangereux.

Observons cependant que dans le plaidoyer où l'on s'expose à la réplique , le sophisme est toujours un moyen périlleux : car un adversaire attentif^ s'il a l'iotelligence vive , en saisira aisément l'endroit faible; et pour le lui cacher ou pour le prémunir , c'est là qu'il faudra rassenxbler tous les prestiges de Téloculion. Encore ce moyen de syppléer à la saine raison n'est-il pas sûrj et un principe, dont le commun des ora-

DE LITTÉUATURE. l5l

tears n'est pas assez persuadé , c'est que la dialectique est pour l'orateur ce que le dessin est pour le peintre j et qu'il est plus possible encore à celui-ci de se passer de correction , qu'à Tautre de se dispenser d'exactitude et de justesse. Mais je suppose que la logique a été la première étude de l'orateur, et je n'ajoute plus qu'un mot sur la théorie de la preuve : c'est qu'il ne suffit pas que l'éloquence donne de l'embonpoifft, de * la couleur, de la chaleur à la logique , et déguise , sous la richesse d'une parure ménagée, la sécheresse et la roideur d'une argumentation rigoureujse et pressante ; et qu'il faut encore qu'elle ait soin d'en diversifier les formes. Ce précepte est de Cicéron ; et la raison qu'il en donne est que l'uniformité en toutes choses est là mère de la satiété : JVam omnibus in rébus simililudo est satietatis mater.

Dans l'éloquence de la chaire , les premiers des orateurs pour la force et la solidité du raisonnement, sont Bourdaloue et Saurin. Mais comme il s'agit moins, en chaire, de'' convaincre un auditoire déjà croyant, que de le persuader; et que ce ne sont pas les preuves des vérités théologiques , mais de profondes impressions des vérités morales, qu'il s'agit de laisser dans les esprits et dans les âmes ; les raisonneurs les plus pressants et les plus forts ne sont pas les plus sûrs de produire de grands effets. Voyez Chaire, Eloquence, Pathétique, etc.

Digiti^ed

l52 ÉLÉMENTS

Prologub. Dans notre ancien théâtre fraoçais , le prologue était fort en usage : celui des mys^ tères était communément Une exhortation pieuse , ou une prière à Dieu pour Tauditoire.

Jésus, que nous devons prier, Le fils de la vierge Marie , Veuillez paradis octroyer A cette belle compagnie !

Seigneurs et dames , je vous prie , Séez-Tous tretous à votre aise ; Et de sainte Barbe la vie ' Acbeverons , ne vous déplaise*

Le pwlogue des moralités, des soties ^ des farces^ était ^ à la manière des anciens ^ ou l'exposé du sujet, ou une harangue au public pour captiver sa bienveillance, et le plus souvent une facétie qui faisait rire les spectateurs à leurs dépens. Il y avait dans la troupe un acteur chargé de faire ces harangues : c'était Gros-Guillaume, GauU thier Garguille, Turlupin, Guillot Gorju, Bruscàmbille, et dans la suite des personnages plus décents* Les prologues de Bruscambille sont d'un ton de plaisanterie approchant de celui de nos parades , et qui dut plaire dans son temps.

Dans l'un de ces prologues, Bruscambille se plaint de l'impatience des spectateurs.. . « Je vous dis donc (spectatores impatientissimi) q»ue vous avez tort, mais grand tort, de venir depuis vos

DE LITTÉRATURE. l53

maisons jusqu'ici pour y montrer l'impatience accoutumée. ... Nous avons bien eu la patience de TOUS attendre de pied ferme, et de recevoir votre argent à la porte ^ d'aussi bon cœur, pour le moins , que vous l'avez présenté ; de vous préparer un beau théâtre , une belle pièce qui sort de la forge , et est encore toute chaude. Mais vous, plus impatients que l'impatience même , ne nous donnerez pas le loisir de commencer,. A-t-on commencé, c'est pis qu'auparavant l'un tousse, l'autre crache, l'autre rit, etc. . . Il est question de donner un coup de bec en passant à certains péripaté tiqi^es qui se pourmènent pendant que l'on représente ; chose aussi ridicule que de chanter au lit, ou de siffler à table. Toutes choses ont leur temps, toute action se doit conformer à ce pour quoi on l'entreprend : le lit pour dormir , la* table pour boire , l'hôtel de Bourgogne pour ouïr et voir , assis ou debout ••.. Si vous avez envie de vous pourmener , il 7 a tant de lieux pour ce faire !... Vous répondrez peut-être que le jeu ne vous plaît pas; c'est là où je' vous attendois. Pourquoi y venez -vous donc? Que n'attendiez- vpus jusqvL^amen ^ pour en dire votre râtelée ? Ma foi , si tous les ânes mangeoient du chardon , je ne voudrois pas fournir la compagrjie pour cent écus. » Dans le poème didactique et dans le poème en récit , s'est introduit aussi l'usage.de cette espèce de prologue. Lucrèce en a orné le frontispice de tous ses livres ; l'Arioste en a égayé ses

154 ÉliÉMBNTS

chants ; La Fontaine a <joint très^souTent Je petits prologues à ses contes : dans les poèmes badins rien n'a plus de grâce ; dans le didactique noble rien n*a plus de niajestë. Mais je ne crois pas que le poèoie épique sérieux admette un pareil orne- , ment ; l'intérêt qui doit; y régner attache trop à Faclion pour souffrir des digressions. Ni Homère, ni Virgile , ni le Tasse , ni Voltaire dans h. Henriade y ne se sont permis \es prologues. Mil ton lui seul, à la tête d'un de ses chants, au sortir des eafers, s'est livré à un mouvement très naturel , en saluant la lumière et en parlant du malheur qu'il avait d'être privé de ses rayons.

Le prologue en forme de drame était connu de nos anciens farceurs. Le théâtre comique moderne ea a quelques exemples , dont le plus ingénieux est y sans contredit , Xeprdogue de V Amphitryon de Molière.

Mais l'opéra français s'en est fait comme un \:estibule éclatant ; et Quinault , dans cette partie, est un modèle inimitable. Je ne parle point des petites chansonnettes qu'il a été obligé d'y mêler p(WJr anyner la danse , et qui sont les seuls traits qu'on en a retenus ; je parle des idées vraiment poétiques et quelquefois sublimes qu'il y a prodiguées , et dont personne ne se souvient. Obligé de louer Louis XIV, il a ennobli l'adulation par la^ n^nière- grande et magnifique dont il a flatté le héros , ou plutôt l'idole du siècle. Tantôt , dansk ses prologues y la iouange est directe , tan-

byGbogle

DB LITTÉRAlTURE. i55

tôt elle est silégorique. Elle est allégorique dans le prologue de Cadmus : c'est l'Enyie qui , pour obscurcir l'éclat du soleil , suscite le serpent Python.

C'e^t Uop yoÎT le soleil brîUer ^i»^» $» camèire j X^es rayons qu'ij lance en tous lienx Ont trop blessé mes yeux.

Venez, noirs ennemis de sa yiye lumière ; Soignons nos transports furieux. • Que chacun me seconde. ■ Paraissez , monstre afifreux :

Sortez , vents souterrains , des antres les plus creux ; Volez , tyrans des airs, troublez la terre et Tonde.

Répandons] a terreur^ ù

Qu'avec nous le ciel gronde j Que l'enfer nous réponde ; Remplissons la terre d'horreur ; Que la nature se confonde.

Jetons dans les cœurs du monde La jalouse fureur ' Qui déchire mon cœur.

( Elle s'adresse au seront Python.)

Et vous , monstre 9 armez- vous pour nuire A cet astre puissant qiri vous a su produire. Il répand trop de biens , il reçoit trop de vœux.

Agitez vos marais bourbeux ^ Excitez contre lui mille vapeurs mortelles ;

Déployez , étendez vos ailes ;

Que tous les vents impétueux

S'efforcent d'é teindre ses feux.

Osons to^s obscurcir ses clartés les plus belles ; Osons nous opposer à soii cours trop heureux.

( Le serpent s'élance dans Vair^ et relomke, /happé des traits du dieu de la lumièr^. )

l56 ÉLÉMENTS

Quels traits ont crevé le nuage* Quel torrent enflammé s'ouvre un brillant passage : Tu triomphes, soleil 1 tout cède à ton pouvoir.

Que d'honneurs tu vas recevoir !

Ah ! quelle rage f ah ! quelle rage !

Quel désespoir ! quel désespoir !

Pans tous les autres prologues de Quinault, la louange est directe y quoique le plus souvent la faible soit allégorique. Dans celui XAlceste y la nymphe de la Seine se plaint à la Gloire de l'absence de son héros :

Hélas ! superbe Gloire , hélas !

Ne dois- tu point être contente ? ■

Le héros que j'attends ne reviendra-t-il pas ? Il ne te suit que trop dans l'horreur des combats : Laisse en paix un moment sa valeur triomphante. Le héros que j'attends ne reviendia-t-il pas ?

Serai'je toujours languissante

Dans une si cruelle attente ?

Le héros que j'attends ne reviendra- t-il pas ?•

-LK OIOIEK.

Pourquoi tant murmurer? Nymphe, ta plainte est vaine. Tu ne peux voir sans moi le héros que tu sers. Si son éloîgnement te coûte tant de peine , Il récompense assez les douceurs que tu perds. Vois ce qu'il fait pour toi qua2d la Gloire l'emm ène; Vois comme sa valeur a soumis à la Seine Le fleuve le plus fier qui soit dans l'univers.

Dans le prologue de Tliésée y on voit Mars et Venus également occupés de la gloire et des plai^ sirs de Louis XIV.

DE l^ITTÉRATURE. ' iSj

viirus.

Inexorable Blars y pourquoi déchatnez-yous Contre lin héros vainqueur tant d'ennemis jaloux? Faut-il que l'univers avec A:ireur conspire , Contre le glorieux empire Dont le séjour nous est si doux î

Que dans ce beau séjour rien ne vous épouvante. Un nouveau Mars rendra la France triomphante . Le destin de la guerre en, ses mains est remis; Et si j'augmente Le nombre de ses ennemis 9 C'est pour rendre sa gloire encor plus éclatante. Le dieu de la valeur doit toujours l'animer.

I VEirus".

Vénus répand sur lui tout ce qui peut charmer.

Malheur, malheur à qui voudra contraindre Un si grand héros à s'armer !

Tout doit le craindre.

YÉirus.

Tout doit Vi

Dans le prologue à!Atys y c'est le Temps qui fait cet éloge du même roi :

En vain j'ai respecté la célèbre mémoire

Des héros des siècles passés ; C'est en vain que leurs noms 9 si fameux dans rhistoir^ , Du sort des noms communs ont été dispensés : Nous voyons un héros dont la* brillante gloire

Les a presque tous effacés.

l58 ÉLÉMEITTS

Dans le prologue d^Isis , Neptune dit à la Renommée :

Mon empire a servi de théâtre à là guerre ;

Publiez des exploita nouveaux. .

Cest le même vainqueur si faiheux sur là teiré ^

Qui triomphe encor sur les eaux.

Et la Renommée dit elle-même :

Ennemis de la paix, tremblez:

Vous le verrez bientôt courir à la victoire. Vos efforts redoubles Ne serviront qu'à redoubler sa gloire.

Dans le prologue de Proserpine y on voit la Paix et les Plaisirs enchaînés dans l'antre de la Discorde.

LJL PAIX.

^éros , dont la valeur étonne l'univers ,

Ah ! quand briserez -vous nos' fers ?

La Discorde nous tient ici sOus sa puissance ; f La barbare se plaît à voir couler mes pleurs.

Soyez touché de nos malheurs 3 Vous êtes dans nos maux notre unique espérance. Héros ^ dont la valeur étonne^ Tunivers ,

Ah ! quand briserez-vous nos fers?

lA D16C0U)E.

Soupirez > triste Paix, malheureuse captive;

Gémissez , et n'espérez pas Qu'un héros que j'engage en de nouveaux combats

Écoute votre voix plaintive»

DE LITTÉRATURE. iSg

Plus il moissonne cte lauriers , Plus j^ofire de matière à ses travaux guerriers. ^ J'anime J es vaincus d'une nouvelle audace ; , J'oppose, à la vive chaleur De son indomptable valeur , Mille fleuves profonds , cent montagnes de glacer La Yictoire , empressée à conduire ses pas , Se prépare à voler aux plus lointains climats. Plus il la suit , plus il la trouve belle ; XI oublie aisément pour elle La Paix et ses plus doux appas. •••

i^ viCToniz.

Venez, aimable Paix , le vainqueur vous appelle : La Victoire devient votre guide fidèle ;

Venez dans un heureux séjour.

Vous, Discorde affreuse et cruelle )

Portez ses fers à votre tour. '

tsh. DISCOUDB.

Orgueilleuse Victoire, est-ce à toi d'entreprendre

De mettre la Discorde aux fers.

A quels honneurs , sans moi, peux^-tu jamais prétendre ?

LA. VXCT0nL£.

Ah I qu'il est beau de rendre La paix à l'univers 1

LA DISOOIIDB.

Tes soins pour le vainqueur pouvaient plus loin s'étendre.

Que ne conduisais-tu le héros que tu s^s ,

Où cent lauriers nouveaux lui sont encore offerts ?

La Gloire au bout du monde aurait été l'attendre.

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