LIVRE HUITIÈME
Lorsque Diderot se vit seul avec moi , et as^ez loin de la compagnie pour n'en être pas entendu, il commença son récit en ces mots : « Si vous ne saviez pas une partie de ce que j'ai à vous dire, jo, garderais avec vous le silence, comme je le garde avec le pubKc , sur l'origine et le motif de l'injure que m'a faite un homme que j Rimais et que je plains encore ; car je le crois bien malheureux ! Il est cruel d'être calomnié , de l'être avec noirceur, de l'être sur le ton perfide de l'amitié trahie, et de ne pouvoir se défendre ; mais telle est ma position. Vous allez voir que ma réputation n'est pas ici la seule intéressée. Or , dès que l'on ne peut
Mémoires, II, i
défendre son honneur qu'aux dépens de l'honneur d^autrui , i} faut sfe tatt'e , éï je me taie, ftousseau m'outrage Sahs s'expliquer ; mais thoi , pour lui répondre , il faut que je m'explique ; il faut que je divulgue ce qu'il a passé sous silence ; et il a bien prévu que je n'en ferais rien. Il était bien sûr que je le laisserais jouir de son outrage, plutôt que de mettre le public dans la confidence d'un secret qui n'est pas le mien ; et , en cela, Rousseau est un agresseur malhonnête; il frappe un homme désarmé.
a Vous connaissez la passion malheureuse qu'avait prise Rouss)eàu ^biit madhhife***. Il eut un jour la témérité de la lui déclarer d'une manière qui devait la blesser. Peu de temps après , Rousseau vint me trouver à Paris. « Je suis un fou , je suis un homme perdu , me dit-il : voici ce qui m'est arrivé; » et il me conta son aventure. — Eh bien! lui dis-jë, bù est lé inaltieur? — Comment! où est le mâlheiirî reprit-il ; ne voyez-vôùs pas qu'elle va écrire à*** que j'ai voulu la séduire, la lui enlever! ■ et doiitëi-Volis qu'il né m^accuse d'insolence et de perftclie ! C'est pour la vie iin ennemi mortel que je tne suis fait. — t^oint du tout , lui dis-je froidement , *** est un homme juste; il vous connaît; il sait biert que voiis n'êtes ni un Cyrus, ni un Scîpi'oh. Aprèé tout , de quoi s^agit-îl ? t)'un moment de déliî'è., d'égarement. Il JTaut vous-même , sans dîfflérer , lui écrire, liii tout avouer; et, en vous doiiilànt pour excuse une ivresse qu'il doit connàîtrie , le prier de vous pardonner ce moment de
LTVEE VtlI. 3
trouble et d'erreur. Je vous promets qu'il ne s'en souviendra que pour vous aimer davantage.
ce Rousseau , transporté , m'embrassa. ^-^ Vous me rendes la vie^ me dit-il, et le conseil que vous me donnée me récondlie avec ' ipoi^méme : dès ce soir je m'en vais écrire. -^ Depuis , je le vif» plus tranquille^ et je ne doutai pas qu'il s'eut fait ce dont nous étions convenu^.
« Mais , quelque temps après , *^* arriva ; et, m'étant venu voir ^ il me parut , sans s'expliquer , si profondément indigné contre Rousseau , que ma premiéne idée fut que Rousseau ne lui avait pwit écrit.-**- N'avez** vous pas reçu de kii une lettre? lui 4emandai-je* — Oui , me dit-*il , une lettre qm mériterait le jrfus sévère châtiment
« Ahi monsieur , lui^is^je, est-ce k vous de conc^ voir tant de colère d'un moment de folie dont il vous f attr^veu, vous demande pardon? Si cette lettre vous offense , c'est moi qu'il en &ut accuser; car c'est moi qui lui ai conseillé de vous l'écrire.-^Etsav^z-vous, me êit4k , ce qu'elle contient cette lettre ?"*-• Je sais qu'elle ^x>ntient un aveu , des excusas , et an pardon qu'il vous demande.-^ Rien moins que tout cela. Cest un tissu de fourberie et d'inso4ence , . c'est un chef-d'œuvre d^artifice pour rejeter sur madaftue*** le tort dont il veut se laver. — Vous m'étonnez , lui dis-je , «t ce n'était point là ce qu'il «i*avait promis. » Alors, pour l'apaiser, je lui| racotttaî simplement la douleur et le repentir où j'avais vu Rotisseau d'avoir pu l'offenser, et la réso-
lution OÙ il avait été de lui en demander grâce; par-là, je Famenai sans peine au point de le voir en pitié*
C'est à cet éclaircissement que Rousseau a donné le nom de perfidie. Dès qu'il apprit que j'avais fait pour lui un aveu qu'il n'avait pas fait , il jeta feu et flamme , m'accusant de l'avoir trahi. Je l'appris; j'allai le trouver. — Que venez-vous faire ici? me demanda- t-il. — Je viens savoir, lui dis- je , si vous êtes fou ou méchant. — Ni l'un ni l'autre , me dit-il ; mais j'ai le cœur blessé , ulcéré contre vous. Je ne veux plus vous voir. — Qu'ai-je donc fait? lui deimandai-je. — Vous avez fouillé , me dit-il ,dans les replis de mon ame, vous en avez arraché mon secret, vous l'avez trahi. Vous m'avez livré au mépris , à la haine d'un homme qui neme pardonnera jamais. » Je laissai son feu s'exhaler, et quand il se fut épuisé en reproches : Nous sommes seuls, lui dis-je, et, entre nous, votre éloquence est inutile. Nos juges sont, ici, la raison, la vérité, votre conscience et la mienne. Voulez-vous les interroger? Sans me répondre , il se jeta dans son fauteuil , les deux mains sur les yeux, et je pris la parole.
^Le jour, lui dis-je, où nous convînmes que vous seriez sin,cère dans votre lettre à*** , vous étiez, disiez-vous , réconcilié avec vous-même ; qui vous fit donc changer de résolution ? Vous ne répondez point ; je vais me répondre pour vous. Quand il vous fallut prendre la plume , et faire l'humble aveu d'une malheureuse folie , aveu qui cependant