‹ Œuvres choisies de MarmontelChapitre 2 sur 165 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

VOUS aurait honoré , votre diable d'orgueil se souleva (oui, votre orgueil : vous m'avez accusé de perfidie , et je l'ai souffert ; souffrez , à votre tour , que je vous accuse d'orgueil, car, sans cela, votre conduite ne serait que de la bassesse). L'orgueil donc vint vous faire entendre qu'il était in^gne de votre caractère de vous humilier devant' un homme, et de demander grâce à un rival heureux ; que ce n'était pas vous qu'il fallait accuser, mais celle dont la séduction, la coquetterie attrayante, les flatteuses douceurs vous avaient engagé. Et vous, avec votre art , colorant cette belle excuse, vous ne vous êtes pas aperçu qu'en attribuant le manège d'une coquette à une femme délicate et sensible , aux yeux d'un homme qui l'estime et qui l'aime , vous blessiez deux cœurs à-la-fois.— Eh bien! s'écria-t-il , que j'aie été injuste, imprudent, insensé, qu'en inférez- vous qui vous justifie à mes yeux d'avoir trahi ma confiance et d'avoir révélé le secret de mon cœur? — J'en infère, lui dis-je, que c'est vous qui m'avez trompé, que c'est vous qui m'avez induit à vous défendre comnœ j'ai faiti Que ne me disiez-vous que vous aviez changé d'avis? Je n'aurais point parlé de votre repentir; je n'aurais pas cru répéter les propres termes de votre lettre. Vous vous êtes caché de moi pour fàîre ce que vous saviez bien que je n'aurais point approuvé; et, lorsque ce coup de Votre tête a l'effet qu'il devait avoir, vous m'en faites un crime à moi! Allez, puisque dan$ l'amitié la plus sincère.

et la plu» tendre vous chercbes des sujets de haiito i votre cœur ne sait que haur,

« Courage ! barbare , me dit-il ; achevez d'acca* bler un hounue iaible et misérable. Il ne me res* tait au monde « peur consolation , que ma propre estime , et vous venez me l'arracher. — Alors Rou$^ seau fut plus éloquent et plus touchant dans sa douleur qu'il ne l'a été de sa vie. Pénétré de l'état où je le vojais, mes yeux se remplirent de larmes; en me voyant pleurer, lui-même il s'attsendrit, et il me reçut dans ses bras.

«Nous voilà donc réconciliés; lui, continuant de me lire sa Nouvelle Héloîse qu'il avait achevée , et moi allant à pied , deux ou trois fois la semaine, de Paris 4 son Ermitage, pour en entendre la lecture, et répondre en ami à la confiance de moii amiv C'était dans les bois de Montmorency qu'était le rendet-vous; j'y arrivais baigné de sueur, et il Qfe laissait pas de se plaindre lorsque je m'étais fait attendre^ Ce fut dans ce temps-là que parut la lettre sur les spectacles , avec ce beau passage de Salomon par lequel il m'accuse de l'avoir outragé et de l'a voir «trahi.

« Quoi! m'écriai-je , en pleine paixî api:ès votre réconciliation I cela n'est point croyable. — Non, cela ne l'est point , et cela n'en est pas moins vrai. Rousseau voulait rompre avec moi et avec mes amis; U e« avait manqué l'occasion la plus favocable. Quoi de plus commode en effet que de m'attrouer des torts dont je ne pouvais me laver ?

Fâché d'avoir perdu cet avantage , il le reprit, en se persuadant que , de ma part , nptre réconciliation n'avait été cju'une scène jouée , où je lui en avais iniposé.

« Qu(bJ hoipme ! iw'écriai -je encore j et il croit être bpu ! p PicJerpJ: me répondit : « U serait bpp, car il est né sensible , ^t, d^ns rélojgnem^ent , il aime asse^ le$ hoi^^p^es. Il ne hait qu^ peux qui l'approchent , p^rpe que son prgueil lui fait croire qu'ils spnt touç envi^eux de lui ; qu'ils ne lui jfout du bien que pour l'humilier ; qu'ils ne le flattent que pour lui nuire , et que ceux même qui font semblant de l'aimer sout.de ce complpt: c'est la s^ maladie. Intér.essant par son infortime j par ses talents, par un fonds de bonté, de droiture qu'il a dans T^me, il ^aurait des aipjis, s'il croyait aux amis. Il n'en aura jamais, ou ils l'aimeront seuls ; car il s'en méôera toujours. »

Cette méfiance funeste , cette facilité ^i légère et si prompte, non-seulement à soupçonner, mais à croire de ses amis tout ce qu'il y avait de plus noir, de plus lâche , de plus infâme ; k leur attribuer des bassesses^ des perfidies, sans ^utre preuye que les rêves d'une imagination ardente et sombre , dont les vapeurs trpul^laient sa malheureuse, tête , et dont la maligne influence aigrissait et empoisonnait ses plus doi^ces affections ; ce délire enfin d'un esprit ombrageux , timide , effarouché par le malheur, fut bien réellement la maladie de Rousseau et le tourment de sa pensée.

On en voyait tous les jours des exemples dan» la manière injurieuse dont il rompait avec les gens qui lui étaient les plus dévoués, les accusant tantôt de lui tendre des pièges , tantôt de ne venir chez, lui que pour l'épier , le trahir et le vendre à ses. ennemis. J'en sais des détails incroyables; mais le plus étonnant de tous fiit la monstrueuse ingratitude dont il paya l'amitié tendre, officieuse, active de ce vertueux David Hume , et la malignité profonde avec laquelle , en Je calomniant, il joignit l'insulte à l'outrage. Vous trouverez , dans le recueil même des Œuvres de Rousseau, ce monument de sa honte. Vous y verrez avec quel artifice il a ourdi sa calomnie ; vous y verrez de quelles fausses lueurs il a cru tirer, contrç soi]i ami le plus vrai , contre le plus honnête et Je meilleur des hommes , une conviction de mauvaise foi , de duplicité , de noirceur ; vous ne lirez pas sans indignation , dans le récit qu'il fait de sa conduite envers son bienfaiteur , cette tournure de railleriie qui est le sublime de Tinsolençe t

Premier soufflet sur la joue de mon patron.

Second soufflet sur ta joue de mon patron.

Troisième soufflet sur la joue de mon patron.

Je crois Topinion universelle bien décidée sur le compte de ces deux hommes ; mais si , à l'idée qu'on à du caractère de David Hume , il manquait encore quelque preuve, voici des faits dont j'ai été témoin.

Lgrsqu'à la recommandation de milord Maré-t

Page 1