LIVRE VIII
parti. Hle prit la parole en lui disant qu'il était injuste; que s'il eût témoigné la plus légère peine de la laisser près de sa mère , ni l'une m l'autre n'aurait voulu abuser de sa complaisance; qu'au surplus, quoique l'on eut laissé ses malles à Aixla-Chapelle » elle étak résolue à partir avec lui. a Non, madame, dit-il , restez ; il n'est plus temps, je ne veux point de sacrifices. — Assurément , répliqua-t-elle , c'en est un que de quitter ma mère dans l'état où elle est ; mais il n'en est aucun que je ïxe sois prête à vous faire, — Je n'en veux point, répéta-t^il eu se levant de table. » Madame de Séran voulut tâcher de l'adoucir. f<Pp^r vous, madame, lui dit-il, je ne vous parle point. J'aurais trop à vous dire; seulement je vous prie de ne pas vous mêler de ce qui se passe entre madame et moi. )) XI sortit brusquement, et nous laissa tous trois consternés. Après avoir tenu conseil un moment, nous fumes d'avis. que sa femme allât le trouver. Elle était pâle et tout en larmes. Dans cet état, elle eût attendri le cœur d'un tigre; mais lui, de peur de s'adoucir, il avait défendu de la laisser entrer , et avait ordonné que des chevaux de poste fussent mis à sa chaisjs au petit point du jour.
C'était de tous les maîtres le plus ponctuellement obéi. Son, valet-de-çhambre représenta que, s'il laissait entrer madame, il serait chassé swr-lechamp, et que monsieur, dans sa colère, serait capable de se porter aux plus extrêmes violences.
Nous espérâmes que le sommeil le calmerait un peu , et je demandai seulement que Ion vint m'avertîr dès le moment de son réveil.
Je n'avais point dormi, je n^ais pas même déshabillé, lorsqu'on vint me dire qu'il se levait. J'entrai chez lui, et, dans les termes les plus touchants, je lui représentai l'état où il laissait sa femme. <r C'est un jeu , me dit-il , vous ne connaissez point les femmes; je les connais pour mon malheur. » J^ présence de ses valets me força au silence ; et, lorsqu'il fut près de partir : « Adieu , mon ami, me dit-il en me serrant la main, plaignez le plus malheureux des hommes. Adieu. »
Et de l'air dont il serait monté à l'échafaud, il monta en voiture et partit. .
Alors , la douleur de madame de Màrigny se changeant en indignation : « Il me rebute , nous dit-elle; il veut me révolter, il y réussira. J'étais disposée à l'aimer, le Ciel m'en est témoin ; j'aurais fait n)Qn bonheur, ma gloire de le rendre heureux ; mais il ne veut pas l'être ; il a juré de me forcer à le haïr. »
Nous passâmes trois jours à Spa, les jeunes femmes à dissiper la tristesse dont elles avaient l'ame atteinte, et moi à réfléchir sur les suites fâcheuses que ce voyage pouvait aVoir; Je ne prévoyais pas encore le chagrin plus cruel qu'il allait nous» causer.
A mesure que le sang se dépurait dans les veines de notre malade, il se formait successivement sur