‹ Œuvres choisies de MarmontelChapitre 37 sur 165 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

recours à quelque homme de lettres. Les gens de lettres , m'a-t-il dit, sont tous prévenus contre moi; ils sont mes ennemis. Je lui ai répondu que j'en connaissais un qui n'était ennemi que de l'injus^ tice et du mensonge, et je vous ai nommé. Il m'a embrassé en me disant que je lui rendrais le plus grand service si je vous engageais à travailler à son mémoire. Je viens vous en prier , vous en conjurer de sa part— Monsieur, répondis-je à Garville j ma plume ne se refusera jamais à la défense d'une bonne cause. Si celle de M. le duc d'Aiguillon est telle que vous le dites, il peut compter sur moi. Qu'il me confie ses papiers. Après les avoir lus, je vous dirai plus positivement si-, je puis travailler pour lui. Mais dites-lui que le même zèle que j'emploierai à le défendre , je l'emploierais de même à défendre l'homme du peuple qui, en pareil cas^ aurait recours à moi*; et, en m'acquittant de ce devoir, j'y n^ttrai deux conditions : l'une ^ que le secret me sera gardé; l'autre, qu'il ne sera jamais question , de lui à moi , de remercîments ni de reconnaissance ; je ne veux pas même le voir. ))

Garville lui rendit fidèlement cette réponse , et le lendemain il m'apporta son mémoire avec ses papiers. Dans ces papiers , je crus voir en effet que le procès qui lui était intenté n'était qu'une persécution suscitée par des animosités personnelles. Quant au mémoire, le trouvant tel qu'on me l'ar vait annoncé, je le refondis. £n conservant tout ce qui était raisonnablement bien, j'y mis de l'ordre

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et de la clarté. J'en élaguai les broussailles d'un style hérissé de métaphores incohérentes, et je substituai à ce langage outré l'expression simple et naturelle. Cette correction de détails y fit seule un changement heureux; car c'était surtout par le 6tyle que ce mémoire était choquant et ridicule* Cependant j'y ajoutai quelques morceaux de ma main , comme l'exorde où Linguet avait mis une arrogance impertinente , et la conclusion où il avait négligé de ramasser les forces de sa preuve et de ses moyens.

Quand le duc d'Aiguillon vit ma besogne , il en fut très-content. Il fit venir Linguet : « J'ai lu vo^ tre mémoire , lui dit-il , et j'y ai Êdt quelques changements que je vous prie d'adopter. » Linguet en prit lecture, et', bouillant de fureur ; « Non , monsieur le duc , lui dit-il , non , ce n'est pas vous , c'est im homme de l'art qui a mis la main à mon ouvrage. Vous m'avez fait une injure ny>r telle; vous voulez me déshonorer ; mais je ne sufs l'écolier de personne; personne n'a droit de me corriger. Je ne signe que mon ouvrage ; et cet ouvrage n'est plus le mien. Cherchez un avocat qui veuille être le vôtre; ce ne sera plus moi. x> Et il allait sortir. Le duc d'Aiguillon le retint. Il se voyait à sa merci ; car nul autre avocat ne voulait signer ses mémoires. Il lui permit donc de construire cehii-ci comme il l'entendrait. Toutes les pages qui étaient de moi en furent retranchées. Linguet refit lui-même l'exorde et la conclusion; mais il laissa subsister

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