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rettes et sous les pieds des malheureux cheyaux qui ne les traînaient qu'en grimpant, les cris e£froyables des charretiers , le bruit plus perçant de leurs fouets , réalisaient pour moi ce que Virgile dit du Tartare :
Hinc exaudiri gemituSy et sœva sonare F^trèera : tum stridor ferri, trâctceque cat^nœ.
Majs quelque affligeante que fût pour moi cette incommodité^ je n'en témoignai rien à ma chère voisine; et, autant qu'il était possible que j'en fusse dédoipmagé par les agréments de la société la plus aimable et la mieux choisie, je le fus tout le temps qu'elle et moi habitâmes cette maison.
Elle y voyait souvent la duchesse de Villeroi , fille du duc d'Aumont , et qui, dans le temps que son père me poursuivait, m'avait vivement témoigné le regret de le voir injuste, et de ne pouvoir l'adoucir. »
Un soir qu'elle venait de quitter ma voisine, je fus surpris d'entendre celle-ci me dire : « Eh bien ! Marmontel , vous n'avez jamais voulu me nommer l'auteur de la parodie de Cùina; je le connais en* fin; » et elle me nomma Cury (alors Cury, sa mère et son fils étaient morts), k Et qui vous l'a dit? lui demandai-je avec surprise. — Une personne qui le sait bien , la duchesse de Villeroi. Elle sort d'ici , et vous avez été l'objet de sa visite. Son père demande à vous. voir. — Moi ! son père ! le duc d'Au-
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mont ! — Il veut vous consulter sur les spectacles qu'il est chargé de donner à la cour pour le mariage du dauphin. Mais mon père , m'a-t-elle dit, voudrait que Marraontel ne lui parlât point du passé. — Assurément , lui ai-je répondu , Marmontel ne lui en parlera point; mais lui, madame, n'a-t-il rien à lui dire sur le regret d'avoir été si cruellement injuste envers lui? car je puis vous répondre qu'il Ta été vraiment. — Je le sais J3ien, m'a-t-elledit, et mon père le sait bien lui-même. I^a parodie de Cinna était de Cury; la Ferté nous Ta dit; il la lui avait entendu lire; mais, tant que ce malheureux a vécu , il n'a pas voulu le trahir. >y
Je fus obligé de convenir de ce qu'avait dit la Ferté; et, curieux de voir quelle serait vis-àvis de moi la contenance d'un homme condamné par sa propre conscience, j'acceptai l'entrevue etrae rendis chez lui.
Je le trouvai avec ce même la Ferté , intendant des Menus-Plaisirs, examinant sur une table le plan d'un feu d'artifice. Dès qu'il me vit entrer , il congédia la Ferté; et, avec une vivacité qui déguisait son trouble , il me conduisit dans sa chambre. Là, d'une main tremblante, il avance une chaise, et, d'un air empressé, il m'invite à m'asseoir. La duchesse de Villeroi avait dit à mademoiselle Clairon que,/ pour les fêtes de la cour, son père était dans rembarras. Ce mot me revint dans la tête , et pour engager l'entretien : Eh bien! lui dis-je, monsieur le duc , vous êtes don
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bien embarrassé ? Ti> A ce début, je le vis pâlir; mais heureusement j'ajoutai : « pour vos spectacles de la cour; » et il se remit du saisissement que lui avait causé l'équivoque. « Ouï, me dit-il, très-em^ barrasse y et je vous serais obligé si vous 'Vouliez m'aider à me tirer de peine. » Il babilla beaucoup sur les difficultés d'une pareille commission; noué parcourûmes les répertoires ; il parut goût»
mes conseils, et finit par me demander si, dans mon portefeuille , je n'aurais pas moi-même quelque ouvrage nouveau* Il avait entendu parier de Zémir$ et Azor% il me pria de lui en faire entendre la lecture; j'j consentis, mais pour lui seuL Ce fut l'objet d'un second téte-à-téte ; mais comme son érudition s'étendait jusqu'aux Contes des Fées^ ayant recoiïnu dans mon sujet celui de la Belle et la Bête : « Il m'est impossible, dit-il, de donner ce spectacle au mariage du dauphin ; on prendrait cela pour une éptgramme. » C'était lui-même qui l'avait faite , et je lui en gardai le secreLCe qu'il y a de remarquable dans nos deux entretiens , c'est que cette ame faible et vaine n'eut pas le courage de me témoigner le regret de m'avoir £sdt une injustice ^ et le désir , au moinâ stérile , de trouver l'occasion de la réparer.
Dans ce temps-là le prince royal de Suède fit un voyage à Paris; il s'était pris déjà d'une aHection très-vive pour l'auteur de Bélisaire , et avait bien voulu être en relation de lettres avec moi. Il désira de me voir souvent et en particulier. Je lui fis put
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cour; et, lorsqu'il apprit la mort du roi son père, je fus le seul étranger qu'il reçut dans les premiers moments de sa douleur. Je puis dire avoir vu en lui l'exemple rare d'un jeune homme assez sage pour s'affliger sincèrement et profondément d'être roi. a Quel malheur, me dit-il, de me voir à mon Hge chargé d'une couronne et d'un devoir immense que je me sens hors d'état de remplir! Je voya-^ geais pour acquérir les connaissances dont j'avais besoin , et me voilà interrompu dans mes voyages, obligé de m'en retourner sans avoir eu le temps de m'instruire, devoir, de connaître les hommes, et avec eux, tout commerce intime, toute relation fidèle et sûre m'est interdite désormais. Il faut que je dise un adieu éternel à l'amitié et à la vérité. — Non, sire , lui dis-je, la vérité ne fuit que les rois qui la rebutent et qui ne veulent pas l'entendre. Vous l'aimez, elle vous suivra; la sensibilité de votre cœur , la franchise de votre caractère , vous rend digne d'avoir des amis ; vous en aurez. — Les hommes n'en ont guère; les rois n'en ont jamais , répliqua-t-il. — En voici un , lui disje (en lui montrant le comte de Creutz, qui, dans un coin, lisait une dépêche), en voici un qui ne vous manquera jamais. — Oui; c'en est un, me dit-il , et j'y compte ; mais il ne sera point avec moi ; mes affaires m'obligent de le laisser ici. »
Ce petit dialogue donne une idée de mes entretiens avec ce jeune prince , dont j'étais tous les jours plus charmé. Après avoir entendu quelques
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lectures des Incas y il m'en fit demander par son ministre une copie manuscrite ; et depuis , lorsque l'ouvrage fut imprimé, il me permit de le lui dédier.
Dans cette même année, je fis à Croix-Fontaine un voyage bien agréable , mais qui finit par être bien malheureux pour moi. Il régnait de ce côtélà , tout le long de la Seine , une fièvre putride d'une dangereuse malignité. A Saint-Port et à Sainte-Assise , plusieurs personnes en étaient mor^ tes ; et à Croix-Fontaine , un grand nombre de domestiques en étaient attaqués. Ceux qui n'en étaient point atteints servaient leurs camarades ; le mien ne s'y épargnait pas; et moi-même j'allais assez souvent visiter les malades, acte d'humanité au moins très-inutile. Cependant je croyais encore être en pleine santé , lorsqu'on m'écrivit de Paris de me rendre à l'Académie pour la réception de l'archevêque de Toulouse , assemblée que le roi de Suède devait honorer de sa présence.
Le lendemain de mon arrivée à Paris, je me sentis comme assommé. J'assistai cependant à l'assemblée de l'Académie ; j'y lus même quelques morceaux de mon ouvrage des Incas , mais d'une voix éteinte, sans expression, sans vigueur. J'eus du succès ; mais on s'aperçut avec inquiétude de l'abattement où j'étais. Le soir , la fièvre me saisit. Mon domestique se sentit fi^appé en même temps que moi; et, l'un et l'autre, nous fûmes quarante jours entre la ^ie et la mort. Ce fut la première
nialadie dont Bouvart me guérit. Il prit de moi les soins d'un ami tendre ; et mademoiselle Clairon , dans ma convalescence ^ eut pour moi les plus touchantes attentions ; elle était ma lectrice ; et les rêveries des Mille et une Nuits étaient la seule lecture que mon faible cerveau pût soutenir.
Peu de temps après, l'Académie perdit Dnclos, et , à sa mort , la place d'historiographe de France me fut donnée sans aucune sollicitation de ma part. Voici d'où me vint cette grâce.
Tandis que je logeais encore chez madame Geoffrin, un homme de la société de mademoiselle Clairon, et dont je connaissais la loyauté et la franchise, Garville , vint me voir et me dit : « Dans des voyages que j'ai faits en Bretagne , lorsque le duc d'Aiguillon y était commandant^ je Fai vu et j'ai eu lieu de le connaître. Je suis instruit et convaincu que le procès qui lui est intenté n'est qu'une affaire de parti et d'intrigue; maïs quelque bonne que soit sa cause , le crédit des états et du parlement de Bretagne fait qu'à Paris même il ne peut trouver un avocat ; le seul qui ait osé se charger de le défendre est un enfant perdu, un jeune homme dont le talent n'est pas formé, mais qui tente fortune. Il s'appelle Linguet. Il a fait un mé^ moire dont le duc est très-mécontent. Cest une déclamation ampoulée, un amas informe de phrases ridiculement figurées; il n'y a pas moyen de publier un verbiage aussi indécent. Le duc m'en a témoigné sa douleur. J^ lui ai conseillé d'avoir