‹ Œuvres choisies de MarmontelChapitre 39 sur 165 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

je le voulais. Son entrée fière et hardie ne fit que l'impression d'étonnement qu'elle devait faire ; et dès-lors je fus rassuré. J'étais dans un coin de l'orchestre, et j'avais derrière moi un banc de dames de la cour. Lorsqu'Azor , à genoux aux pieds de Zémire, lui chanta :

Da moment qu'on aime ^ L'on cteyîent si doux , Et je suis moi-même Plus tremblant que vous ,

j*entendis ces dames qui disaient entre* elles : // n^est déjà plus laid , et , l'instant d'après , // est beau.

Je ne dois pas dissimuler que le charme de la musique contribuait merveilleusement à produire de tels effets. Celle de Grétry était alors ce qu'elle n'a été que bien rarement après moi , et il ne sentait pas assez avec quel soin je m'occupais à lui tracer le caractère , la forme et le dessin d'un chant agréable et facile. En général , la fatuité des musiciens est de croire ne rien devoir à leur poète; et Grétry , avec de l'esprit , a eu cette sottise au suprême degré.

Quant à TAmi de la Maison y ma complaisance pour madame la Ruette , mon actrice , fut la cause du peu de succès que cet ouvrage eut à la cour. J'aurais voulu d'abord donner le rôle de l'Ami de la Maison à Caillot; je l'avais fait pour lui ; il l'aurait joué supérieurement bien , j'en étais sûr; mais il le refusa pour une raison singulière. « Cette

fiituatioD , me dit-il, ressemble trop à celte où nous Dous trouvons quelquefois ; et ce caractère est aussi trop semblable à celui qu'on nous attribue» 3i je jouais Vuimi de la Maison comme vous Tea^ tendez et comme je le sens , aucune mère ne vou<^ drait plus n^e laisser auprès de sa fille. — Et Tar* tufe , lui dis -je, ne le joueriez -vous pas? — Tartuffe, me dit -il, n'est pas si près de nous; et l'on ne craint pas , dans le monde , que nous soyons des Tartufes. »

Rien ne put vaincre sa répugnance pour un rôle qui lui ferait, disait-il, d'autant plus de tort qu'il l'aurait mieux joué. Cependant j'avais observé que la Ruette le convoitait, et je m'aperçus que sa fenmie pensait qu'après Caillot je ne pouvais le donner qu'à lui ; Grétr j pensait de même ; je me laissai aller ; je m'en repentis dès les premières répétitions. Ce rôle demandait de la jeunesse , de la vivacité , du brillant dans la voix, de la finesse dans le jeu. JjC bon la Ruette , avec sa figure vieillotte et sa voix tremblante et cassée, y était fort déplacé. Il l'éteignit et l'attrista; comme il était mal à son aise , il ne s'y livra pas même à son naturel ; il fit manquer toutes les scènes.

De son côté , madame la Ruette , qui avait wa peu de pruderie , se persuadant que la finesse et la malice que j'avais mises dans le rôle d'Agathe n'étaient pas convenables à une si jeune personne, avait cru devoir émousser cette pointe d'espièglerie ; elle y avait substitué lui certain air sévère

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