‹ Œuvres choisies de MarmontelChapitre 40 sur 165 · LIVRE IX. 9l · texte numérisé non relu

LIVRE IX. 9l

et réservé qui ôtait au rôle toute sa gentillesse.

Ainsi tout mon ouvrage avait été dénaturé.

Heureusement , la Ruette reconnut lui*même que le rôle de Cléon ne lui convenait ni pour le jeu , ni pour le chant ; et je trouvai , au même théâtre y un nommé Julien , moins difficile que Caillot ^ et plus jeune que la Ruette , avec une voix brillante, une action vive , une tournure leste. Nous nous mîmes, Grétry et moi, à lui montrer son rôle; et il parvint à le chanter et à le jouer assez faôen.

Madame la Ruette était peu disposée à entendre ce que j'avais à lui dire; je loi dis cependant : « Madame , nous serons fi*oids si nous voulons être trop sages ; faites-moi la grâce de jouer le rôlQ d'Agathe au naturel. Son innocence n'est pas celle d'Agnès y mais c'est encore de l'innocence; et, comme elle n'emploie sa finesse et sa malice qu^à se jouer du fourbe qui cherche à la séduire , croyez qu'on lui en saura gré. » Son rôle eut le pluâ grand succès, et la pièce, qu'on redemanda à Versailles (en 177 a), y parut si changée qu'on né la reconnaissait pas : je n'y avais pourtant rien changé.

Ce ne fut que trois ans après que je donnai la Fausse Magie ; et y quoique le succès n'eii fût pas d'abord aussi brillant que celui des deux autres , il n'a pas été moins durable. Depuis plus de vingt ans qu'on la revoit firéquemment remise au théâtre, le public ne se lasse point. 11 est vrai , cependant,

que ces petits ouvrages ont perdu de leur lustre et la fleur de leur agrément , en perdant les acteurs pour lesquels je les avais faits.

La même année ( 177^) j'eus à la cour une apparence de succès d'un autre genre , et bien plus sensible pour moi ; ce fut l'effet que mon épitre au roi sur l'incendie de l'Hôtel-Dieu obtint ou parut obtenir. Ma vanité n'y était pour rien ; mais l'impression vive et profonde que j'avais faite, me disait-on , allait changer le sort de ces pauvres malades dont j'avais fait entendre les gémissements et les plaintes ; et , pour la première fois de ma vie, je croyais voir en moi un bienfaiteur de l'humanité. J'en étais glorieux , j'aurais donné mon sang pour que l'événement eût couronné mon œuvre; mais je n'ai p^s eu ce bonheur.

L'ode à la louange de Voltaire est à peu près de la même date. Voici quelle en fut l'occasion. La société de mademoiselle Clairon était plus nombreuse et plus brillante que jamais. La conversation y était vive , surtout quand la poésie en était le sujet; et l'homme de lettres y avait , pour interlocuteurs , des gens du monde d'un goût exquis et d'un esprit très -cultivé. Ce fut dans l'un de ces entretiens, qu'en parlant des poètes lyriques , je dis que l'ode ne pouvait plus avoir parmi nous le caractère de vérité et de dignité qu'elle avait dans la Grèce , par la raison que les poètes n'avaient plus le même ministère à remplir; que les bardes seuls, dans les Gaules, avaient eu ce grand caractère,

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