‹ Œuvres choisies de MarmontelChapitre 5 sur 165 · LIVRE viir. l · texte numérisé non relu

LIVRE viir. l

à Saiimur, je profitai du voisinage de la terre des Ormes pour y aller voir le comte d'Argenson, l'ancien ministre de la guerre , que le roi y avait exilé. Je n'avais pas oublié les bontés qu'il m'avait témoignées dans le temps de sa gloire. Jeune en* core lorsque j'avais fait un petit poème sur l'établissement de l'École-Militaire , dont il avait le principal honneur , il s'était plu à faire valoir ce témoignage de mon zèle. Chez lui , à table , il m'avait présenté à la noblesse militaire comtne un jeune homme qui avait des droits à sa reconnaissance et à sa protection. Il me reçut dans son exil avec une extrême sensibilité. O mes enfants ! quelle maladie incurable que celle de l'ambition ! quelle tristesse que celle de la vie d'un ministre disgracié! Déjà usé par le travail, le chagrin achevait de ruiner sa santé. Son corps était rongé de goutte ; son ame l'était bien plus cruellement de souvenirs et de regrets ; et , à travers l'aimable accueil qu'il voulut bien me faire , je ne laissai pas de voir en lui une victime de tous les genres de douleur.

En me promenant avec lui dans ses jardins, j'aperçus de loin une statue de marbre; je lui demandai ce que c'était. « C'est , me dit-il , ce que je n'ai plus le courage de regarder; » et en nous détournant : « Ah , Marmoiitel ! si vous saviez avec quel zèle je l'ai servi! si vous saviez combien de fois il m'avait assuré que nous passerions notre vie ensemble, et que je n'avais pas au monde un meilleur ami que lui. Voilà les promesses des rois!

l4 MEMOIRES.

Voilà leur amitié! »' et en disant ces mots ses yeux se templirent de larmes.

Le soir , pendant que Ton soupait , nous restions seuls dans le salon. Ce salon était tapissé de ta^bleaux qui représentaient les batailles où. le roi s'était trouvé en personne avec lui. Il me montrait l'endroit où ils étaient placé» durant Faction ; il tne répétait ce que le roi lui a?ait dit ; il n'en avait pas oublié une parole. « Ici , me dit'il en parlant de Tune de ces batailles , je fus deux heures à croire que mon fils étak mort. Le roi eut la bonté de paraître Sensible à ma douleur; Combien il est changé ! rien de moi ne le touche plus. » Ces idées le poursuivaient; et, pour peu qu'il ftit livré à lui-même, il tombait comme abîmé dam isa douleur. Alors sa belle^fille, madame de Voyer, allait bien vîle s'asseoir auprès de lui, le pressait dans ses bras, le caressait ; et lui, comme un en£mt, laissant tomber sa tête sur le sein ou Èiat les genoux de sa consolatrice, le^ baignait de ses larmes , et ne s'en cachait point.

Le malheureux qui ne vivait que de poisson à Teaù , à cau^e de sa goutte , était encore privé par là ^u seul plaisir de ses sens auquel il eût été sen*sible , car il était gourmand ; mais le régime le plus austère tte procurait pas même du «oulagement à ses maUx. En le quittant , je ne pus m'empêcher de lui paraître vivement touché de ses peines. «Vous y ajoutez, nie dit>-il,le regret de ne vous avoir fait aucun bien , lorsque cela m'eût été si

facilcL )> Peti de téiii(>^ après il obtint la permission d'être tratasporté à Paris. Je Vy vis arriver mou- ' rant j (et j*y reçus ses dertiiérs adieux.

Je TOQs dirai quel({ue jour, tnes enfants , des détails assez curieUK sur la cause de sa disgrâte et de celle dé son atitagôuistë , M. de Madhâult , arrivée le ânétne jour. Un motif de délicatesse m^eiïipéche d'inséfei" dé& particularités dans des Mémoii'es qU'uti décident peut fkiré échapper de vos iDains. Mais ^ à la place de cette àhecdote sérieuse, en voici Uttë asdëii eomlque; cài* il faut bien patfois égayer un pèu lûës rétàts.

Mon ami Yaud^sir Avait près d'Ângèi^ une terre ddmt son malheureux fils Saititë^Jâtnes à porté le nbm. Comme il savait que tous les ans j'allais voir ma sœikr k Saumut (route d'Àttgers) , il th*dffrit une 6h8 de m'y Mener, dans âa chaire de poste, à condition que sur le tettips dé mot! voyage il y aurait trois jours poui* Saihte^Jàmes où il Se rendait. Je pris volontiers cet engagement , et je vie à Saitkte^ James la fletir des beaux esprits de l'académie angevii^e ; entre autres un abbé qiii ressemblait béa^dûp a l'abbé feeau -Génie du Mèifcure- Ôùlanti II vehait de se signaler par un trait de sottise s4 singulier y si rare, que je né pouvais pas le feroîre. « Le ttroîtez - Vous , ihe dit Vàudesir, s*il vous le répète lui*métne? Aîdez-moi seùlertient à l'y engager : vous allez Vbir. » Vers la fin dû dttier, je mis l'abbé en «cèiïe , <én lui parlant de Son académie, et Vaudesîr, prenant la parole, en fit un éloge

l6 MiMOlRES.

pompeux. « C'est , me dit-il ^ après F Académie fran' çaise , le corps littéraire le plus illustre et le mieux composé. Tout récemment M. de Contades le fils vient d'y être reçu. C'est M. Tabbé qui a parlé au nom de l'académie , et avec le plus grand succès. — A l'éloge du fils, repris-je , M. Tabbé n'a pas manqué d'ajouter l'éloge du père? — Non*, assurément, dit l'abbé, je n'ai eu garde d'y manquer, et j'ai payé à M. le maréchal un juste tribut de louanges. — Le champ, lui dis-je, était riche et vaste. Cependant il y avait un pas difficile à pas-* ser.— Oui,me dit-il en souriant, l'affaire de Mînden; vraiment, c'était l'endroit critique ; mais je m'en suis tiré assez heureusement, D'abord , j'ai parlé des actions qui avaient mérité à M. le maréchal de Contades le commandement des armées; j'ai rappelé tout ce qu'il avait fait de plus glorieux jusque-là; et, lorsque je suis arrivé à la bataille de Minden, je n'ai dit que deux mots : Contades parait^ Contades est vaincu; et puis j'ai parlé d'autre chose. Comme le rire m'étouffait, j'y voulus faire diversion. <( Ces mots, lui dis-je, rappellent ceux, de César , après la défaite du fils de Mithridate : Je suis venUfj'aivUj etj*^ai vaincu. — Il est vrai, dit l'abbé ; l'on a même trouvé ma phrase un peu plus laconique. » L'air d'emphase et de gravité dont il avait prononcé sa sottise était si plaisant, que Vaudesir et moi, pour n'en pas éclater de rire, nous n'osions nous regarder l'un l'autre, encore eûmes-nous de la peine à garder notre sérieux.

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