‹ Œuvres choisies de MarmontelChapitre 64 sur 165 · LIVRE X. iBg · texte numérisé non relu

LIVRE X. iBg

bien difficile (Fétre aussi fortuné sans un peu d'étourdissement. De combien de faveurs le Ciel l'avait comblé ! Une grande opulence , une réputation universelle de droiture et de loyauté, la confianice de TËurop^ , un crédit sans bonites ; et ^ dans son intérieur « six enfants bien nés , une femme d\in esprit sage et doux, d'un naturel «mable, d'une décence et d'une niocfestie qui n'avaient rien d'étudié ; excellente épouse, excellente mère, telle enfin que l'envie élle-ùiême la trouvait irrépréhensible. ^ "

Che n0a tnufa l'^invidia ove Cemetide. (Ahiosi^.)

Que manquait-il aux vœux d'un homme aussi complètement heureux? 11 a péri sur un échafaud, sans autre crirbe qiie sa richesse, et dans cette foule de gens de bîea qu'un vil* scélérat envoyait à la mort. Cette affreuse calamité ne nous mena* çait point encore , et , dans mon humble médio* crité , je me croyais heurenx' moi-même. M|a maison de campagne avait pour moi ^ dans la belle saison , encore plus d'agrément que -n'avait eu la ville. Une société choisie , composél! au gré de ma femme, y venait successivement varier nos-loisirs, et jouir avec nmis de dette opulence champêtre que nous offraient , dans nos jardins, Tespalier^le verger , la treille , leslégumes\ les fruits de toutes les saisons : présents dont la tiature cou^xrait sans frais une table frugale, et qui changeaient un dîner modique en un délicieux festin.

i6o miSmoires.

Là régnaient une innocente joie ^ une : confiance, une sécurité, une liberté de penser dont çn connaissait les limites, et dont on n'abusait jamais.

Vous nommerai-je tous les convives que l'amitié y rassemblait? Haynal, le plus affectueux, le plus animé des vieillards; Silésia, ce Génois philosophe qui ressemblait à Vaûvenargues ; Barthélemi, qui, dans nos promenades, faisait penser à celles de Platon avec ste disciples ; Bréquigny , qui avait aussi de cette aménité et de* cette sagesse antique ; Carbury , l'homme 'de tous les temps et de tous les pays par la riche varrété de son esprit et de ses connaissaïices; Boismont, tout français dans ses mœurs, mais singulier par le contraste de ses agréments dans le monde , et de ses talents dans la chaire; Maury, plus fier de nous divertir par un conte plaisant que de noiîs étonner par un trait d'éloquence , et qui , dans la société ,' nous faisait oublier l'homme supérieur pour ne montrer que l'homme aimable; Godard, qui avait aussi -la verve d'une gaîté pleine d'esprit ; de^ Sèze , qui bientôt vint donner à nos entretiens encore plus d'essbr^et de charmes.

<c Nous sommes trdp heureux , me disait ma femme, il nous arrivera quelque malheur.» Elle avait bien raison! Âpprene:2, mes enfants, combien , dans toutes les situations de la vie , la douleur est près de la joie.

Cette bonne et sensible mère avait nourri le

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