LIVRE XI. l6l
troisième de ses enfants. Il était beau , plein de santé ; nous croyions n'avoir plus qu'à le voir croître et s'embellir encore , quand tout-à-coup il est frappé d'une stupeur mortelle. Bouvart accourt ; il emploie, il épuise tous les secours de l'art sans pouvoir le tirer de ce funeste assoupissement. L'enfant avait les yeux ouverts ; mais Bouvart s'aperçut que la prunelle était dilatée; il fit passer Vne lumière ; les yeux et la paupière restèrent imixu>biles. « Ah ! me dit-il , l'organe de la vue est paralysé; le dépôt est formé dans le cerveau ; il n'y a plus de remède ; » et , en disant ces mots , le bon vieillard pleurait; il ressentait le coup qu'il portait à l'ame d'un père.
Dans ce moment cruel , j'aurais voulu éloigner la mère ; mais, à genoux au bord du lit de son enfant, les yeux remplis de larmes , les bras étendus vers le Ciel , et suffoquée de sanglots : « Laissezmoi, disait-elle, ah! laissez-moi du moins recevoir son dernier soupir. » Et combien ses sanglots , ses larmes , ses cris redoublèrent lorsqu'elle le vit expirer! Je ne vous parle point de ma douleur; je ne puis penser qu'à la sienne. Elle fut si profonde" que de plusieurs années elle n'a pas eu la force d'en entendre nommer l'objet. Si elle en parlait elle-même, ce n'était qu'en termes confus: Depuis mon malheur^ disait-elle, sans pouvoir se résoudre à dire : Depuis la mort de mon enfant.
Dans la triste situation où étaient mon esprit et monàme, de quoi pouvais-je m'occuper qui ne fût
Mémoires, II. ii
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analogue à l'amour maternel et à la tendresse conjugale? Le cœur plein de ces senti^lçnts dont j'avais devant moi le plus touchant modèle, je conçus le dessein de Fopéra de Pénélope. Ce sujet me saisit; plus je le méditais, plus je le trouvais susceptible des grands effels de la musique et de l'intérêt théâtral.
Je l'écrivis de verve , et dans toute l'illusion que peut causer un sujet pathétique à celui qui ^n peint le tableau. Mais ce fut cette illusion qui nçie trompa. D'abord je me persitiadai que la fidélité de l'amour conjugal aurait sur la scène lyrique le même intérêt que l'ivresse et le désespoir de l'amour de Didon;îe me persuadai encore que, dans un sujet tout en situations , en tableaux , en effets de théâtre , tout s'exécuterait comme dans ma pensée , et que les convenances , les vraisemblances , la dignité de l'action y seraient observées comme dans les progirammes que j'en avais tracés à de mauvais décorateurs et à des acteurs maladroits. Le contraire arriva; et , daps les moments les plus intéressants , toute illusion fut détruit;^. Àitijsi la belle musique de Piccini manqua, presque tous ses effi^ts. Saint-Huberti la relevait, aussi admirable dans le rôle de Pénélope qu'elle l'avait été dans celui de Didon ; mais , quoiqu'elle y fût appl9udie toutes les fois qu'elle occupait la spène , elle fut si mal secondée, que, ni à la cour, ni à Paris, cet opéra n'eut le succès dont je m'étais flatté; et c'est à moi qu'en fut la faute. Je devais savoir de quelles