‹ Œuvres choisies de MarmontelChapitre 77 sur 165 · LIVRE DOUZIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DOUZIEME

Je n'écris pas l'histoire de la révolution. Quœ contentk) dù/inà et humana cuncta permiscyit eoque vecordiœ processit , uti studiis cwilihus bellum finem faceret. (Sallust. Jug.) Mais , si la vie de l'homme est un voyage, puis-jé vous raconter la mienne , sans dire à travers quels événements , et par quels torrents, quels abîmes, quels lieux peuplés de tigres et de serpents elle a passé ? Car c'est ainsi que je me retrace les dix années de nos malheurs , presque en doutant si ce n'est pas un violent et funeste songe.

Cette effroyable calamité sera partout décrite en traits de sang : les souvenirs n'en sont que trop ineffaçables ; mais elle a eiï des causes dont on ne peut assez observer la nature ; car il en est des maladies du corps politique comme de celles du corps humain ; pour juger avec vraisemblance quel en sera le terme , ou quel en eût été le préservatif , il faut remonter à leur source; et c'est ainsi que des lumières du passé l'on peut éclairer l'avenir.

Quoique depuis long-temps la situation des affaires publiques et la fermentation des esprits dans

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tous les ordres de l'État parussent le menacer d'une crise prochaine , il est vrai cependant qu'elle n'est arrivée que par l'imprudence de ceux qui se sont obstinés à la croire impossible.

La nation , constamment fidèle à ses lois , à ses rois, à son ancienne constitution, contente,, par instinct, de la portion de liberté, de propriété, de prospérité, de gloire et de puissance dont elle jouissait, ne se lassait point d'espérer, dans les vices et les erreurs de l'ancienne administration, quelque amendement salutaire.

Cette espérai|ce avait surtout repris courage k l'avènement de Louis XYI à la couronne; et en effet , dès-lors , si la volonté d'un jeune roi plein de droiture et de candeur eût été secondée comme elle devait l'être, tout était réparé sans aucune convulsion.

Louis XVI, élevé au trône à l'âge de vingt ans, y apportait un sentiment bien précieux lorsqu'il est modéré, bien dangereux quand il est excessif; la défiance de soi-mèrûe. Le vice de son éducation avait été tout le contraire de celui qu'on reproche à l'éducation des princes : on l'avait trop intimidé ; et, tant qu'avait vécu son aîné le duc de Bourgogne , on lui avait trop fait sentir , du côté de l'intelligence , la supériorité qu'avait sur lui ce prince réellement prématuré.

La situation du dauphin était donc l'inquiétude et la perplexité d'une ame qui pressent sa destinée et ses devoirs , et qui n'ose espérer de pou-

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