‹ Œuvres choisies de MarmontelChapitre 81 sur 165 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

une recherche minutieuse de ce mieux idéal auquel on n'arrive jamais ; et , au lieu des moyens de pourvoir au présent , des projets vagues et fantastiques pour un avenir éloigné ; beaucoup d'idées , mais confuses ; un grand savoir , mais étranger à l'objet de son ministère; l'orgueil de Lucifer, et dans sa présomption le plus inflexible entêtement. Ces confidences du vieillard, divulguées débouche en bouche pour les faire arriver à l'oreille du roi, avaient d'autant plus de succès , qu'elles n'étaient pas absolument dénuées de vraisemblance. Turgot avait autour de lui des hommes studieux , qui, s'étant adonnés à la science économique^ formaient comme une secte , estimable sans doute quant à l'objet de ses travaux , mais dont le langage emphatique , le ton sentencieux, quelquefois les chimères enveloppées d'un style obscur et bizarrement figuré , donnaient prise à la raillerie. Turgot les accueillait et leur témoignait une estime dont ils faisaient eux-mêmes trop de bruit en l'exagérant. Il ne fut donc pas difficile à ses ennemis de le faire passer pour le chef de la secte , et le ridicule attaché au nom d'économistes rejaillissait sur lui.

D'ailleurs il était assez vrai que , fier de la droiture de ses intentions , Turgot ne se piquait ni de dextérité dans le maniement des affaires , ni de souplesse et de liant dans ses relations à la cour. Son accueil était doux et poli , mais fi*oid. On était sûr de le trouver juste , mais inflexible dans se&

principes ; et le crédit et la faveur ne s'accommodaient pas de la tranquillité inébranlable de ses refus.

Quoique , en deux ans , par le moyen des réductions et des économies , il eût considérablement diminué la masse des anticipations dont le trésor était chargé , on trouvait encore qu'il traitait en maladie chronique l'épuisement et la ruine des finances et du crédit. La sagesse de son régime , ses moyens d'amélioration , les encouragements et les soulagements qu'il donnait à l'agriculture , la liberté rendue au commerce et à l'industrie , ne promettaient que des succès lents et que des ressources tardives , lorsqu'il y avait des besoins urgents auxquels il fallait subvenir.

Son système de liberté pour toute espèce de commerce n'admettait dans son étendue ni restriction , ni limites , et , à l'égard de l'aliment de première nécessité , quand même cette liberté absolue n'aurait eu que des périls momentanés , le risque de laisser tarir pour tout un peuple les sources de la vie ft'était point.un hasard à courir sans inquiétude. L'obstination de Turgot à écarter du commerce des grains toute espèce (ie surveillance ressemblait trop à de l'entêtement. Ce fut par-là que son crédit sur l'esprit du roi reçut une atteinte mortelle.

Dans une émeute populaire qu'excita la cherté du pain, en 1775 , le roi , qui avait pour lui encore cette estime dont Maurepas était jaloux ^ lui

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