LIVRE XII
culture , ne pouvait souffrir le régime réglementaire de Colbert ; il regardait comme un droit inhérent à la propriété une liberté sans réserve de disposer, chacun à son gré , de son bien et de ses talents ; il voulait qu'on laissât l'intérêt personnel se consulter lui-même et se conduire , persuadé qu'il se conduirait bien , et que, de l'action réciproque des intérêts particuliers , résulterait le bien général. Necker, plus timide, pensait que l'intérêt, dans presque tous les hommes y avait besoin d'être conduit et modéré; qu'en attendant qu'il eût. reçu les leçons de l'expérience , il serait bon d'y suppléer par la sagesse des règlements ; que ce n'était point à la cupidité privée qu'il fallait confier le soin du bien public ; que si, pour la tranquillité et pour la sûreté d'une nation entière, la liberté civile , la liberté morale devaient être restreintes et soumises à des lois , il était juste aussi que la liberté du commerce pût être modérée , et même suspendue , toutes les fois surtout qu'il y allait du salut commun ; que la propriété des biens de première nécessité n'était pas assez absolument individuelle pour donner à une partie de la nation le* droit de laisser périr l'autre; et qu'autant il serait injuste de tenir ces biens à vil prix, autant il le serait de les laisser monter à une valeur excessive ; qu'enfin laisser le riche avare dicter au pauvre avec trop d'empire la dure loi de la nécessité , ce serait mettre la multitude à la merci du petit nçmbrè, et qu'il était de la sagesse et du
devoir de l'administration de tenir entre eux la balance.
oc L'avarice , disait Turgot , ne sera point à craindre où régnera la liberté, et le moyen d'assurer l'abondance , c'est de laisser aux objets de commerce unts pleine circulation. Le blé sera cher quelquefois ; mais la main * d'oeuvre sera chère , et tout sera mis au niveau. »
c( Quand le prix du blé montera progressivement y disait Necker , sans doute il réglera le prix de l'industrie et de tous les salaires , et personne n'en souffrira ; mais quand le blé s'élèvera subitement à une valeur excessive , le peuple aura long - temps à souffrir avant que tout soit de niveau. »
Dans ce syjstème de surveillance et de liberté modérée , Necker avait fait l'éloge de Colbert , et cet éloge avait eu du succès. C'était un double crime que Turgot ne pardonnait pas. Ce zélateur de la liberté du commerce et de l'industrie se croyait infaillible dans son opinion , et , lui attribuant toujours le caractère de l'évidence , il regardait celui qui ne s'y rendait pas comme étant de mauvaise foi.
Jusque-là cependant les principes de Necker ne s'étaient point développés ; mais lorsque Turgot donna sa loi en faveur de la libre exportation des grains , non - seulement de province à province , mais au - dehors et dans tous les temps , Necker ce permit de lui dire qu'il y voyait quelque danger,
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et qu'il aurait à lui oommuniquer , sur cette branche de commerce , des observations qui , peut-être, méritaient son attention. Ces mots réveillèrent l'antipathie de Turgot pour le système des lois prohibitives. Il répondit que , sur cet objet , son opinion était invariable; mais qu'au surplus chacun était le maître d'en dire sa pensée et de la publier.
Necker lui répondit que ce n'avait pas été son intention , mais que , puisqu'il lui en laissait la liberté , peut - être en ferait - il usage. A quelque temps de là parut son livre sur les lois relatives au commerce des grains ; et au moment de la nouveauté de ce livre , survint l'émeute dont je viens de parler. Turgot ne douta point que l'un n'eût contribué à l'autre , quoiqu'il sût bien que le peuple qui pille les boutiques de boulangers n'eu prend pas conseil dans les livres.
Les amis de Turgot, plus animés que lui, auraient voulu qu'il se vengeât de Necker en le renvoyant à Genève; il le pouvait , car il avait en** core toute la confiance du roi. Sa droiture ^et son équité lé sauvèrent de cette honte ; mais il a con-* serve', jusqu'au tombeau , sa haine contre un homme dont le seul tprt avait été d'avoir accepté son défi et combattu son opinion.
Du moment que Necker eut en main l'adminis^ tration des finances , son premier, soin et son premier travail furent d'en débrouiller le chaos. Clugny y avait laissé un déficit annuel de vingt-
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quatre millions, et , dans ce temps-là, ce vide paraissait énorme ; il £sdlait le remplir. Necker en sut trouver les moyens. Ces moyens étaient , d'un côté , de simplifier la perception des revenus publics , et d'en nettoyer les canaux ; de l'autre , de voir quels étaient les faux-fuyants de la dépense, et d'en réformer les abus»
Le roi, pour être aussi économe que son ministre , n'avait qu'à se défendre d'une trop facile bonté. Ce fut donc pour le préserver des séductions journalières que Necker obtint de lui de suspendre et de différer , jusqu'à la fin de chaque année, la décision des grâces qu'il aurait à répandre, afin d'en voir la somme entière avant de la distribuer.
Ainsi Necker allait s'assurer , par de simples économies, un superflu qui l'eût mis en état de sou- . lager le trésor public, lorsque le signal de la guerre l'avertit qu'il aurait bescûn de ressources plus abondantes , tant pour former incessamment une marine respectable , que pour l'armer et la pourvoir. Ces dépenses urgentes devaient monter , par an, à cent cinquante millions. Le crédit seul pouvait y faire face , et le crédit était perdu : les infidélités de l'administration l'avaient ruiné pendant la paix; il fallait ou le rétablir, ou succomber; car l'impôt même le plus onéreux ne peut suffire aux firais d'une guerre dispendieuse ; et l'Angleterre , notre ennemie, trouvait alors à emprunter jusqu'à deux et trois cents millions à un intérêt modéré. On a