‹ Œuvres choisies de MarmontelChapitre 84 sur 165 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

depuis fait un reproche à Necker de ses emprunts ; il fallait l'adresser , ce reproche , à la guerre , qui les rendait indispensables, et qui, elle-noéine, ne Tétait pas.

L'art de Necker, pour relever et pour soutenir le crédit, fut d'éclairer la confiance , en faisant voir, dans les réserves que lui assurait l'économie , une base solide et un gage assuré des emprunts qu'il allait ouvrir. Le même plan qu'il s'était tracé pour les épargnes de la paix lui servit à se procurer les fonds que demandait la guerre. On savait qu'il avait sans ceisse sous les yeux des tableaux complets et précis de la situation des finances , et , pour ainsi dire , la balance à la main dans toutes ses opérations, pour n'excéder jamais, dans ses engagements , ses facultés et ses ressources. Ce fut avec cet esprit d'ordre qu'ayant trouvé le crédit détruit après quinze ans de paix , il sut le rétablir au milieu d'une guerre qui exigeait les plus grande efforts, et que,. malgré le déficit de 1776, malgré les dépenses de cette guerre, et quatre cent douze millions d'emprunts faits pour la soutenir, il fut en état d'annoncer au roi , en 1 78 1 , dans le compte qu'il lui rendit, que les revenus ordinaires excédaient alors de dix millions deux cent mille livres la dépense ordinaire et annuelle de l'Etat. C'était avertir les Anglais que, sans aucun nouvel impôt , et même sans aucune nouvelle économie, la France allait avoir des fonds pour deux campagnes ; car dix millions de revenus libres suffisaient pour

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asseoir deux cents millions d'emprunts , résultat bien capable de hâter une bonne paix. Necker n'en fut pas moins taxé de vanité pour avoir publié ce compte.

Dans un ministre habile, cette manière ouverte d'exposer ses opérations et la situation ,des affaires, a sans doute ses avantages, et le succès en est infaillible chez une nation réfléchie et capable d'application ; mais , pour une nation légère qui , sur parole et sans examen , juge les hommes et les choses , cette méthode a ses périls ; et Necker dut bien les prévoir. Il n'y a de sûreté à prendre un tel public pour juge, que lorsque les objets que l'on met sous ses yeux sont d'une évidence palpable : or, pour la multitude , les états de finance n'auront jamais cette clarté. Personne, dans le monde , ne veut pâlir sur des calculs. Il est donc bien facile de troubler l'opinion sur l'exactitude d'un compte ; et, dès que le doute s'élève , c'est un nuage que la malignité ne manque jamais de grossir. Necker , en faisant une chose exemplaire pour les ministres à venir, satisfaisante pour le roi, imposante pour l'Angleterre , encourageante pour la nation , rassurante pour le crédit , en fit donc une très-hardie , très-périlleuse pour lui-même.

Je l'ai vu, dans le temps, muni de pièces justificatives ; tous les articles de son compte en étaient appuyés ; l'estime publique semblait même le dispenser de les produire, et le premier élan de l'opinion fut pour lui , et tout à sa gloire.

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