‹ Œuvres choisies de Marsollier. Précédées d'une notice sur sa vie et ses écrits par la Csse d'Hautpoul, sa nièceChapitre 124 sur 184 · SCÈNE IL · texte numérisé non relu

SCÈNE IL

madame de SAINT - PHAR , BLA1NVJLLE, GROS-RENÉ.

MADAME DE SAIN'J-PH\R , simplement mise, paie, et peu coiffée.

Bonjour, Gros-René; je suis bien aise de te voir.

GROS-RENÉ

Vous êtes trop obligeante , not' maîtresse ; mais ce n'est pas du bian perdu. Je sentons ce que vous valais ; et quoiqu'il y ait bian du temps que je n'ons possédé nos maîtres, je n'en sommes que plus friands de les aimer : c'est tout naturel, morgue; il y a si long-temps que je jeûnons!

MADAME DE SAINT-PHAR

Je connais ton zèle, et celui des habitans du village : je voudrais n'y être venue que pour y amener le plaisir et l'abondance. Lepuis-je., Gros- René? Trop affectée de l'état de mon mari , mon cœur sera flatté de votre joie, mais il ne la partagera pas.

RLAIN VILLE.

Il est certain que Saint-Phar n'est plus recon-

aissable. Depuis long-temps mon cœur prend à

lui l'intérêt le plus sincère; mais le sien est fermé

à l'amitié, à l'amour, et presque à la nature. Il

nous fuit pour venir s enterrer dans cette solitude.

où il végète, s'ennuie, et ne fait qu'accroître sa

mélancolie.

gros-ren ;•:.

Oli ! c'est bian vrai : il faut convenir qu'il est un

tantet triste, un tantet maussade... sauf votre

respect.

MADAME DE SAJNT-PHÀR.

On m'a dit qu'il avait paru satisfait au premier moment de notre arrivée.

GROS-RENÉ

Ma fine , oui ; je croyons même qu'il a presque souri. Maisbiantôtilest retombé dans son himeur noire ; et il a si peur d'être bian aise , qu'il a défendu que d'aujourd'hui on le fît parler à personne.

MADAME DE SAINT-PHAR

Quel accueil!

BL\IN VILLE

C'est l'effet de ses vapeurs.

Va. . . vapeurs! Ah! qu'est-ce que ça, s'il vous plaît?

BLAIN VILLE

Tu nous demandes là une chose qui en embarrasserait de plus habiles. </est un mot qu'on est convenu d'employer, sans être encore convenu de l'entendre. On a des vapeurs, on donne des vapeurs, on gagne des vapeurs: alors on ne se soucie de rien . on aime la solitude , on devient triste , on est insupportable aux autres ; et ce qu'il y a de pis , c'est qu'on l'est à soi-même.

GROS-RENÉ

Eh ! mon dieu ! mon dieu ! Et comment donc que ça viant ?

BLUNVILLE.

De mille causes: le désœuvrement, l'opulence, les plaisirs trop tôt goûtes , une légère contradiction ; le plus souvent , des riens , des misères , qu'on rougirait d'avouer. Voilà ce qui cause ce mal cruel, autrefois ignore', nouvellement découvert, qui travaille la moitié' de l'Europe , occupe tous nos docteurs , et ne se guérit le plus souvent que lorsqu'on est fatigué d'être malade.

GROS-RENÉ

Mais , c'est donc comme une folie , ce que vous me dites là? Je savons bian qu'on ne trouve guère de médecins qui guérissiont les maladies qu'on a ; mais, Monsieur, est-ce qu'il est aussi malaisé d'en trouver qui guérissiont les maladies qu'on n'a pas ?

BLAINVILLE

Le temps, nos soins, voilà les plus sûrs remèdes. Mais avant, il faut que tu nous donnes quelques éclaircissemens nécessaires.

GROS-RENÉ

Je sommes tout prêt J'aimons un peu à jaser,

je VOUS avouons la chose. (Usemet£ntremadamecIeSaiiit- Phar et Blainville.)

BLAINVILLE

Quelle compagnie voit-il?

GROS-RENÉ

La Roche et moi , et pis , moi et La Roche : v'ià tout.

MADAME DE SAINT-PHAR

Comment La Roche le sert-il ?

gros-rené.

A son gré ; il le flatte dans toutes ses rêve' ries. Il est triste par imitation ; c'est un patelin , ce La Roche, voyais-vous. Il a fait accroire à Monsieur qu'il avait des peines secrètes, qu'il voulait se retirer à la campagne ; et cela , pour qu'on le prétérit à ses camarades; et pis, quand ils sont ensemble , ils s'affligeont , et tant , et tant, qu'on ne saurait dire au vrai quel est le plus timbré des deux.

MADAME DE SAINT-PHAR

Et qu'a-t-il trouvé ici à son arrivée ?

Rian , qu'un jardin de bon rapport, et un jardinier de bonne himeur.

RLAINVILLE.

Le sommeil?

GJV°S-RENÉ.

Je croyons bian que Monsieur ne dort guère. La Roche dit aussi qu'il ne dort pas, lui; mais il a au moins les yeux fermés toute la nuit , et j'ons souvent besoin de faire bian du bruit le matin pour les li faire ouvrir.

BL AIN VILLE

L'appétit ?

3oo LE VAPOREUX,

GROS-RENE

L'appétit ? ah ! comme ça. Ils font de petits repas légers, là... des rians... mais, par bonheur, ils recommençont plusieurs fois le jour.

RLAIN VILLE.

Bon , bon ; tout ceci n'est pas fait pour nous de'courager. Notre arrivée , et plusieurs diffe'rens projets que j'ai dans la têle , pourront peut-être réussir à le rendre à la société et au bonheur.

MADAME DE SAINT-PHAR

Ah! plût au ciel! Dans quel état m'a mise la nouvelle de sa fuite ! Je n'oublierai jamais le service que Gros-René m'a rendu , en m'avertissant

qu'il était ici; et je veux.... (Elle tire sa bourse.) GROS-RENÉ , refusant.

Je sommes payé , Madame.

MADAME DE SAINT-PHAR

Comment !

GROS-RENÉ

Et ne venais-vous pas de dire que je vous avions rendu service? Eh bian ! morgue, quoique vot' argent pourrait me faire , après ste bonne parolelà... J'ons stapendant, not' bourgeoise, une grâce à vous demandais, et à Monsieur aussi.

MADAME DE SAINT-PHAR

tlne grâce! parle, je t'accorde tout.

GROS-RENÉ

C'est de me promettre que je serons pour queuque chose dans ce que vous allais faire aujourd'hui pour soulager Monsieur ; j'en serons tout fiar.

COMÉDIE. 3oi

Tenais, je m'en souviendrons dans mes vieux jours, et ça me réjouira encore.

BL AIN VILLE , souriant.

Tu veux nous aider ?

GROS-RENÉ

Et pourquoi pas ? Morgue , j'ons du bon sens , un bon cœur ; ça mène toujours bian son homme. C'est un terrain en friche que l'esprit de Monsieur; mais s'il ne tiant qu'à le labourer pour en ôter les ronces, laissais faire à moi : il faudra que cet esprit-là ait le diable au corps , ou je l'y ferons pousser des fleurs au lieu d'épines.

Ah ! je crains bien que tous nos efforts ne soient inutiles. Saint-Phar a de l'esprit ; son imagination est vive, sensible, exaltée....

BLAINVILLE

Son cœur est excellent. Je lui rappellerai les devoirs de l'homme , du citoyen ; je le ferai rougir de son apathie... Espérez donc , et ne vous dé solez pas.

GROS-RENÉ

Non , non , not' maîtresse , ne vous désolais pas ; ça me désolerait aussi. Un petit soupir de vous fait pus d'impression sur moi , que toutes les doléances de Monsieur, voyais-vous : vous êtes un bon petit cœur de femme. Laissais-le faire, vous dis-je ; quand il sera bian las de geindre , pargué , faudra bian qu'il rie... Est-ce qu'il ne pleut pas souvent des mois de suite? Le soleil reparaît, et

3o2 LE VAPOREUX,

crac, v'ià tous les nuages qui se dissipont.... Eh! morgue, not' maîtresse, vous êtes faite, comme H, pour réjouir toute la nature.

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