‹ Œuvres choisies de Marsollier. Précédées d'une notice sur sa vie et ses écrits par la Csse d'Hautpoul, sa nièceChapitre 125 sur 184 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

LES PRECÉDENS, SOPHIE.

SOPHIE

Maman , maman ?

MADAME DE SAINT-PHAR

Qu'avez-vous , Sophie ?

SOPHIE

Ah! j'ai bien du chagrin.

Eh ! quel chagrin , ma fille?

SOPHIE

J'ai rencontré mon papa, je n'ai pu résister au plaisir d'aller à lui. . . Il s'est arrêté. • . j'avais des fleurs , je les lui ai présentées. . . je ne savais comment lui témoigner ma joie. . . Il les a acceptées, maman ; et pour prix de mon bouquet , j'ai osé lui demander un baiser.

GROS-RENÉ*

Il l'a refuse' ?

SOPHIE

Oh! non , car je ne lui en ai pas laissé le temps. J'ai sauté à son cou; mais tout- à -coup il m'a repousséc. Il s'est écrié : J e ne veux plus la voir., je veux fuir l'univers. . . je maudis la vie. Il se promenait , les yeux levés au ciel ; je le suivais. Je

COMEDIE. 3o3

croyais l'avoir fâche , cl je me suis laissé tomber tout doucement à ses genoux , pour lui en demander pardon.

GROS-RENÉ

Oh ! la jolie petite enfant ! Je me bouterais aux siens , si j'osais, tant aile me fait plaisir.

SOPHIE

Il m'a vue les mains jointes : oh ! j'étais toute tremblante. Il m'a prise alors dans ses bras , et m'a serrée. J'ai jugé que ce n'était pas contre moi qu'il était fâché , et cela m'a fait un bien !... un bien que je ne puis vous exprimer. Il se taisait toujours , et moi , je me taisais aussi. Je le flattais , je serrais ses mains , je touchais légèrement son bras, car je lui croyais de la fièvre.

GROS-RENÉ , montrant sa tête.

Oui , mais c'était là qu'il fallait li tâter lepoulx.

SOPHIE

Ensuite , je l'ai aperçu qui s'essuyait les yeux ; ah! maman , cela m'a déchiré le cœur. Puis il s'en est allé bien vite , et moi je suis venue bien vite aussi pour vous dire ce qu'il en est, pour que vous alliez le trouver. Il le faut, maman , il le faut : ah! si j'étais sa femme, je lui dirais tant de choses, tant de choses, qu'il ne pourrait jamais se refuser à me confier sa peine , et que je saurais le consoler malgré lui.

MADAME DE SAINT-PHAB

Calme-toi, mon enfant : cet état se passera, je l'espère ; mais il faut de la patience.

3o4 LE VAPOREUX,

SOPHIK.

De la patience ! oh , maman ! comme cela est difficile, quand il s'agit de l'aire cesser la peine de ce qu'on aime!... Car enfin, j'ai vu papa pleurer, et je sais bien, moi, que je ne pleure que quand j'ai du chagrin.

BLAINVÎLLE.

Peut-on avoir du chagrin quand on possède un pareil enfant.

GROS-RENE

Ça ferait la joie de toute une famille. Tenais , Mam'zelle, il vous faut distraire de toutes ces tristesses-là. Venais, j'ons là -bas un cerisier où il y a les plus belles cerises, pour vot' déjeûné.

SOPHIE

Je n'ai plus faim , papa a pleuré.

EL VIN VILLE

Dès demain peut-être vous le verrez rire et blâmer ses transports passés.

SOPHIE

Eh bien! demain j'irai cueillir des cerises; pour aujourd'hui je veux l'épier, et s'il pleure encore... je ne sais pas ce que je ferai d'abord, je ne sais pas ce que je ferai.

GROS-RENÉ

Tenais, tenais, l'voici qui s'agite, qui parle tout seul. Si vous voulais savoir où il en est de sa folie, vous verrais s'il a bian profité depuis qu'il habite ici.

COMEDIE. 3o5

RLAINVILLE.

Je veux connaître ce qu'il pense , pour savoir la conduite que nous devons tenir avec lui. Retirons-nous, sans qu'il puisse nous apercevoir.

MADAME DE SAINT-PHAR

J'y consens. Gros-René, reste au moins avec lui , puisqu'il veut bien te souffrir.

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