‹ Œuvres choisies de Marsollier. Précédées d'une notice sur sa vie et ses écrits par la Csse d'Hautpoul, sa nièceChapitre 141 sur 184 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

SAINT PHAR, madame de SAINT-PHAR.

SAINT-PHAR , courant à sa femme.

Nous voilà seuls , enfin!

Ah ! mon ami, mon cher ami ! je me retrouve avec vous ! c'est encore un plaisir que j'ai voulu me procurer.

SAINT-PHAR , affectueusement.

Je vous en remercie.

MADAME DE SAINT-PHAR

Je n'ai pu résister au de'sir de vous témoigner mes regrets de n'avoir pas mieux contribué à votre bonheur.

SAINT-PHAR

Ah! c'est moi seul qui...

MADAME DE SAINT-PHAR

Vous ne pouvez blâmer cette dernière preuve de ma tendresse.

SAINT-PHAR

Blâmer! non, assurément... On pourrait seulement vous objecter que vous vous êtes décidée bien promptement à fixer un moment aussi cruel.

MADAME DE SAINT-PHAR

Pouvez- vous nommer ainsi le moment du repos?

SAINT-PHAR , soupirant.

Du repos!

MADAME DE SAlVr-PïïKB.

Vous l'avez dit cent fois.

Cela se peut. Moi , je vois cela sous un aspect... Mais vous... avez- vous bien réfléchi à l'horreur d'une séparation éternelle ? Renoncer à tout ce qu'on aime, à tout ce qui peut encore plaire!...

MADAME DE SMNT-PIIVR.

Est-il quelque chose qui puisse plaire à l'Ame profondément affectée par la mélancolie ? vous me l'avez prouvé, Saint-Phar. Enfin je suis décidée , et cette conversation... ( Elle veut se lever.

SAINT-PHAR

N'empêchera pas vos projets. Mais ne trouvezvous pas que ce tète-à-tête , le dernier peut-être que nous aurons, est d'une espèce si singulière ?... Asseyons - nOUS... Causons .. (D'un ton très doux.) Cail-

sons, ma bonne amie... parlons raison.

( Ils s'asseyent. ) MADAME DE SAINT-PHAR , avec finesse.

Je ne demande pas mieux.

SAINT-PHAR

Tu veux donc tout quitter?

MADAME DE SAINT-PHAR

Mais... si par hasard tu te décidais à m'accomnagner, que pourrais-je regretter?

SAINT-PHAR, étonne.

Ce sentiment est très flatteur, très délicat...

* MADAME DE SAINT-PHAR

Que] plaisir de finir ensemble ses maux et ses

amours! Cette idée me console, me transporte,

me ravit.

SAINT-PHAR

Oui, je conçois... Cependant, ma bonne amie, vous avez une fille : comment pouvez-vous l'oublier?

MADAME DE SAINT-PHAR , avec dignité.

Et vous, qui depuis si long-temps ne vivez plus pour elle!

SAINT-PHAR , embarrassé.

C'est une charmante enfant que Sophie.

MADAME DE SAINT-PHAR, avec sentiment.

Oh! charmante.

SAINT-PHAR

Vous l'auriez pourvue sans vous en séparer. On jouit du bonheur que l'on procure ; on s'entoure d'un petit peuple qui vous distrait, vous caresse.

MADAME DE SAINT-PHAR

Et souvent vous abandonne. Vous le savez bien ; ce sont des ingrats qu'on forme presque toujours.

SAINT-PHAR , soupirant.

Oh, oui, presque toujours. Convenez pourtant qu'on est à plaindre de ne pouvoir s'abuser là-dessus... Cette illusion a quelque chose de flatteur.

Assurément! on n'aurait qu'à se laisser aller ainsi à toutes les chimères qui s'offrent à l'âme sensible , on aurait la faiblesse de tenir à la vie.

COMÉDIE. 34g

SAINT-PHAR

Oui, comme vous dites... Si on se laissait aller... on aurait la faiblesse de tenir à la viemais 011 résiste. ( En la fixant.)

MADAME DE SAINT-PHAR, avec fermeté.

C'est ce que je fais.

SAINT-PHAR , d'une voix mal assurée.

Et moi aussi.

MADAME DE SAINT-PHAR

Je le sais. D'après cela... puisque nous sommes bien sûrs l'un de l'autre , il ne reste plus qu'à nous dire adieu... (Elle se lève.;

SAINT-PHAR , la retenant.

Nous dire adieu! Oui, nous dire adieu... dans un instant... C'est qu'il est toujours trop tôt pour dire adieu à ce qu'on aime.

MADAME DE SAINT-PHAR, soupirant.

Et pour toujours, encore.

SAINT-PHAR

Vous appuyez sur ce mot , toujours : cela n'est pas adroit. Comment voulez-vous qu'on vous regarde et qu'on consente à vous perdre pour toujours?

MADAME DE SAINT-PHAR

Mais, me trompé-je ? Voilà deux ou trois fois que... En vérité, on n'imaginerait jamais qu'un mari eût attendu un pareil moment pour dire des douceurs à sa femme. J'en suis toute étonnée.

SAINT-PHAR

Je le suis aussi , je vous l'avoue. Je vous

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trouvais bien... oui , fort bien: aujourd'hui, je ne sais comment cela se fait, mais, d'honneur, je n'ai jamais rien vu d'aussi séduisant que vous... Le moment de se quitter donnerait-il des yeux?

MADAME DE SAINT-PHAR , modestement et avec finesse.

Ou des charmes?

SAINT-PHAR

Je le voudrais. Que je serais flatté, si cela produisait le même effet sur toi!... Dis-moi, mes regards reprennent-ils le feu que tu leur trouvais? Mon visage peint-il le trouble... la passion... l'intérêt que tu savais si bien m'inspirer ? .. Ton cœur enfin te dit-il encore quelque chose en ma faveur?

MADAME DE SAINT-PHAR

Jamais tu ne m'as été plus cher, je te le jure.

SAINT-PHAR

Je te jure la même chose... Que ne t'ai-je toujours semblé aussi tendre, aussi digne de ton indulgence!

MADAME DE SUNT-PHAR

Que ne I ai-je toujours paru aussi intéressante, aussi faite pour te fixer!

SAINT-PHAR

Rien ici-bas n'aurait pu m affliger.

MADAME DE SAINT-PH\R

Je n aurais rien envié au monde.

SAINT-PHAR

Et c'est à 1 instant où tu me trouves tel que fcu le désires, que tu veux nous séparer!

MADAME DE SAINT-PHAR, se laissant aller à son premiei mouvement.

Moi!... je veux?... Je vous devine, Monsieur:' c'est une épreuve, et vous avez pensé me faire dire. .Oh! je ne me serais jamais pardonné celte faiblesse.

SAINT-PHAR

Le grand malheur!... Là , qu'aurais-tu dit?

MADAME DE SAINT-PHAR

Finissez, vous dis-je , ces discours séducteurs; baissez ces yeux expressifs, quittez ce ton de voix tendre... ou je ne réponds plus de rien.

SAINT-PHAR

Je donnerais tout ce que je possède... Metsmoi dans le secret : que faudrait-il faire pour te séduire ?

Mais si vous aviez l'adresse de me persuader que vous pouvez encore m'aimer, et me le dire comme autrefois... moi, je pourrais fort bien aussi, comme autrefois, aimer à vivre pour vous entendre me le répéter.

SAINT-PHAR

Oh! s'il ne tient qu'à cela, je te le dis, je te le répète. Je t'aime, je t'adore... Tu souris!... aurais-je réussi ?

MADAME DE SAINT-PHAR

Mais , presque , au moins. Je sens que ma haine pour la vie voudrait se passer malgré moi... je sens, en descendant au fond de mon cœur, s'y

ranimer le désir tout naturel de voir , le plus

long-temps possible, tout ce que je trouve aimable.

SAINT-PHAR

Ah! ton cœur est l'interprète du mien. Et, dis-moi donc, tu ne rougirais pas d'avouer que tu as change' d'avis?

MADAME DE SAINT-PHAR

D'abord, j'en aurais rougi; à présent, j'en ferais gloire.

SAINT-PHAR

Tu ne regarderais pas comme une lâcheté le repentir?...

Je le regarderais comme la plus grande preuve de ta tendresse.

SAINT-PHAR

En vérité, mon amie?

MADAME DE SAINT-PH/VR

En vérité, mon ami.

TOUS DEUX , à pnrt.

Bon!

SAINT-PHAR

C'est qu'entre nous, ma chère femme, jamais l'idée de la mort ne m'a paru si cruelle.

MADAME DE SAINT-PHAR

Et moi, mon cher Saint-Phar , je ne conçois pas, à présent, comment elle a pu me venir à l'esprit.

SAINT-PHAR

D'après cela, je crois que nous devons...

MADAME DE SAINT-PHAR

Courir le risque de vivre encore.

SAINT-PHAR

Oui, nous serons toujours à temps d'y revenir, si la vie nous ennuie.

Sans doute ; mais , en attendant , vivons comme si nous croyions au plaisir.

SAINT-PHAR

Et croyons-y... Avec ces yeux-là, je sens qu'il ne tient qu'à toi de me convaincre.

( Il se jette à ses genoux. ) MADAME DE SAINT-PHAR.

A mes genoux !... j'en suis toute glorieuse : c'est le triomphe de l'amour.

SAINT-PHAR

Et de la reconnaissance.

MADAME DE SAINT-PHAR

Il manque encore à nos cœurs...

SAINT-PHAR

Mon enfant... ma Sophie...

SOPHIE , tombant à genoux entre eux.

Elle est dans vos bras.

SAINT-PHAR

Ma femme !... ma fille !... ( Il a la tête sur les genoux de sa femme , et caresse Sophie.) Je ne puis respirer.

( Toutes deux l'embrassent.) SOPHIE.

Papa , nous voulons te forcer d'aimer la vie.

SAINT-PHAR

Je ne puis retenir mes larmes... Ah! Blainville!

( Il baise les mains de sa femme , et embrasse Sophie avec ivresse.)

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