SCÈNE VIII
SAINT PHAR, madame de SAINT-PHAR.
SAINT-PHAR , courant à sa femme.
Nous voilà seuls , enfin!
Ah ! mon ami, mon cher ami ! je me retrouve avec vous ! c'est encore un plaisir que j'ai voulu me procurer.
SAINT-PHAR , affectueusement.
Je vous en remercie.
MADAME DE SAINT-PHAR
Je n'ai pu résister au de'sir de vous témoigner mes regrets de n'avoir pas mieux contribué à votre bonheur.
SAINT-PHAR
Ah! c'est moi seul qui...
MADAME DE SAINT-PHAR
Vous ne pouvez blâmer cette dernière preuve de ma tendresse.
SAINT-PHAR
Blâmer! non, assurément... On pourrait seulement vous objecter que vous vous êtes décidée bien promptement à fixer un moment aussi cruel.
MADAME DE SAINT-PHAR
Pouvez- vous nommer ainsi le moment du repos?
SAINT-PHAR , soupirant.
Du repos!
MADAME DE SAlVr-PïïKB.
Vous l'avez dit cent fois.
Cela se peut. Moi , je vois cela sous un aspect... Mais vous... avez- vous bien réfléchi à l'horreur d'une séparation éternelle ? Renoncer à tout ce qu'on aime, à tout ce qui peut encore plaire!...
MADAME DE SMNT-PIIVR.
Est-il quelque chose qui puisse plaire à l'Ame profondément affectée par la mélancolie ? vous me l'avez prouvé, Saint-Phar. Enfin je suis décidée , et cette conversation... ( Elle veut se lever.
SAINT-PHAR
N'empêchera pas vos projets. Mais ne trouvezvous pas que ce tète-à-tête , le dernier peut-être que nous aurons, est d'une espèce si singulière ?... Asseyons - nOUS... Causons .. (D'un ton très doux.) Cail-
sons, ma bonne amie... parlons raison.
( Ils s'asseyent. ) MADAME DE SAINT-PHAR , avec finesse.
Je ne demande pas mieux.
SAINT-PHAR
Tu veux donc tout quitter?
MADAME DE SAINT-PHAR
Mais... si par hasard tu te décidais à m'accomnagner, que pourrais-je regretter?
SAINT-PHAR, étonne.
Ce sentiment est très flatteur, très délicat...
* MADAME DE SAINT-PHAR
Que] plaisir de finir ensemble ses maux et ses
amours! Cette idée me console, me transporte,
me ravit.
SAINT-PHAR
Oui, je conçois... Cependant, ma bonne amie, vous avez une fille : comment pouvez-vous l'oublier?
MADAME DE SAINT-PHAR , avec dignité.
Et vous, qui depuis si long-temps ne vivez plus pour elle!
SAINT-PHAR , embarrassé.
C'est une charmante enfant que Sophie.
MADAME DE SAINT-PHAR, avec sentiment.
Oh! charmante.
SAINT-PHAR
Vous l'auriez pourvue sans vous en séparer. On jouit du bonheur que l'on procure ; on s'entoure d'un petit peuple qui vous distrait, vous caresse.
MADAME DE SAINT-PHAR
Et souvent vous abandonne. Vous le savez bien ; ce sont des ingrats qu'on forme presque toujours.
SAINT-PHAR , soupirant.
Oh, oui, presque toujours. Convenez pourtant qu'on est à plaindre de ne pouvoir s'abuser là-dessus... Cette illusion a quelque chose de flatteur.
Assurément! on n'aurait qu'à se laisser aller ainsi à toutes les chimères qui s'offrent à l'âme sensible , on aurait la faiblesse de tenir à la vie.
COMÉDIE. 34g
SAINT-PHAR
Oui, comme vous dites... Si on se laissait aller... on aurait la faiblesse de tenir à la viemais 011 résiste. ( En la fixant.)
MADAME DE SAINT-PHAR, avec fermeté.
C'est ce que je fais.
SAINT-PHAR , d'une voix mal assurée.
Et moi aussi.
MADAME DE SAINT-PHAR
Je le sais. D'après cela... puisque nous sommes bien sûrs l'un de l'autre , il ne reste plus qu'à nous dire adieu... (Elle se lève.;
SAINT-PHAR , la retenant.
Nous dire adieu! Oui, nous dire adieu... dans un instant... C'est qu'il est toujours trop tôt pour dire adieu à ce qu'on aime.
MADAME DE SAINT-PHAR, soupirant.
Et pour toujours, encore.
SAINT-PHAR
Vous appuyez sur ce mot , toujours : cela n'est pas adroit. Comment voulez-vous qu'on vous regarde et qu'on consente à vous perdre pour toujours?
MADAME DE SAINT-PHAR
Mais, me trompé-je ? Voilà deux ou trois fois que... En vérité, on n'imaginerait jamais qu'un mari eût attendu un pareil moment pour dire des douceurs à sa femme. J'en suis toute étonnée.
SAINT-PHAR
Je le suis aussi , je vous l'avoue. Je vous
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trouvais bien... oui , fort bien: aujourd'hui, je ne sais comment cela se fait, mais, d'honneur, je n'ai jamais rien vu d'aussi séduisant que vous... Le moment de se quitter donnerait-il des yeux?
MADAME DE SAINT-PHAR , modestement et avec finesse.
Ou des charmes?
SAINT-PHAR
Je le voudrais. Que je serais flatté, si cela produisait le même effet sur toi!... Dis-moi, mes regards reprennent-ils le feu que tu leur trouvais? Mon visage peint-il le trouble... la passion... l'intérêt que tu savais si bien m'inspirer ? .. Ton cœur enfin te dit-il encore quelque chose en ma faveur?
MADAME DE SAINT-PHAR
Jamais tu ne m'as été plus cher, je te le jure.
SAINT-PHAR
Je te jure la même chose... Que ne t'ai-je toujours semblé aussi tendre, aussi digne de ton indulgence!
MADAME DE SUNT-PHAR
Que ne I ai-je toujours paru aussi intéressante, aussi faite pour te fixer!
SAINT-PHAR
Rien ici-bas n'aurait pu m affliger.
MADAME DE SAINT-PH\R
Je n aurais rien envié au monde.
SAINT-PHAR
Et c'est à 1 instant où tu me trouves tel que fcu le désires, que tu veux nous séparer!
MADAME DE SAINT-PHAR, se laissant aller à son premiei mouvement.
Moi!... je veux?... Je vous devine, Monsieur:' c'est une épreuve, et vous avez pensé me faire dire. .Oh! je ne me serais jamais pardonné celte faiblesse.
SAINT-PHAR
Le grand malheur!... Là , qu'aurais-tu dit?
MADAME DE SAINT-PHAR
Finissez, vous dis-je , ces discours séducteurs; baissez ces yeux expressifs, quittez ce ton de voix tendre... ou je ne réponds plus de rien.
SAINT-PHAR
Je donnerais tout ce que je possède... Metsmoi dans le secret : que faudrait-il faire pour te séduire ?
Mais si vous aviez l'adresse de me persuader que vous pouvez encore m'aimer, et me le dire comme autrefois... moi, je pourrais fort bien aussi, comme autrefois, aimer à vivre pour vous entendre me le répéter.
SAINT-PHAR
Oh! s'il ne tient qu'à cela, je te le dis, je te le répète. Je t'aime, je t'adore... Tu souris!... aurais-je réussi ?
MADAME DE SAINT-PHAR
Mais , presque , au moins. Je sens que ma haine pour la vie voudrait se passer malgré moi... je sens, en descendant au fond de mon cœur, s'y
ranimer le désir tout naturel de voir , le plus
long-temps possible, tout ce que je trouve aimable.
SAINT-PHAR
Ah! ton cœur est l'interprète du mien. Et, dis-moi donc, tu ne rougirais pas d'avouer que tu as change' d'avis?
MADAME DE SAINT-PHAR
D'abord, j'en aurais rougi; à présent, j'en ferais gloire.
SAINT-PHAR
Tu ne regarderais pas comme une lâcheté le repentir?...
Je le regarderais comme la plus grande preuve de ta tendresse.
SAINT-PHAR
En vérité, mon amie?
MADAME DE SAINT-PH/VR
En vérité, mon ami.
TOUS DEUX , à pnrt.
Bon!
SAINT-PHAR
C'est qu'entre nous, ma chère femme, jamais l'idée de la mort ne m'a paru si cruelle.
MADAME DE SAINT-PHAR
Et moi, mon cher Saint-Phar , je ne conçois pas, à présent, comment elle a pu me venir à l'esprit.
SAINT-PHAR
D'après cela, je crois que nous devons...
MADAME DE SAINT-PHAR
Courir le risque de vivre encore.
SAINT-PHAR
Oui, nous serons toujours à temps d'y revenir, si la vie nous ennuie.
Sans doute ; mais , en attendant , vivons comme si nous croyions au plaisir.
SAINT-PHAR
Et croyons-y... Avec ces yeux-là, je sens qu'il ne tient qu'à toi de me convaincre.
( Il se jette à ses genoux. ) MADAME DE SAINT-PHAR.
A mes genoux !... j'en suis toute glorieuse : c'est le triomphe de l'amour.
SAINT-PHAR
Et de la reconnaissance.
MADAME DE SAINT-PHAR
Il manque encore à nos cœurs...
SAINT-PHAR
Mon enfant... ma Sophie...
SOPHIE , tombant à genoux entre eux.
Elle est dans vos bras.
SAINT-PHAR
Ma femme !... ma fille !... ( Il a la tête sur les genoux de sa femme , et caresse Sophie.) Je ne puis respirer.
( Toutes deux l'embrassent.) SOPHIE.
Papa , nous voulons te forcer d'aimer la vie.
SAINT-PHAR
Je ne puis retenir mes larmes... Ah! Blainville!
( Il baise les mains de sa femme , et embrasse Sophie avec ivresse.)