SCENE PREMIERE
dliAl\.L<Jc.iS , seul d'abord , et rangeant quelques meubles , en-
suite HENRIETTE.
CHARLES
Bonjour , mademoiselle Henriette.
HENRIETTE
Bonjour, monsieur Charles.
CHARLES
Vous me paraissez un peu rêveuse.
Ce n'est pas sans sujet. Ne voyez-vous pas ce qui se passe ici tous les jours, et combien Madame est à plaindre !
CHARLES
Oui , elle a presque autant de chagrin que de vertu.
HENRIETTE
C'est un être singulier que M. Desmarets ; né dans le commerce, il l'a continué avec honneur jusqu'à ce qu'une place de finance, en augmentant sa fortune , lui eut inspiré de la vanité. Maintenant, d'un homme simple et bon, il est devenu
orgueilleux et despote ; ne recherche que les gens au-dessus de lui , sans acquérir dans leur société le bon ton qui les distingue : sensible , dit-on , humain même, il gronde tout ce qui l'entoure; adorant sa belle, aimable et vertueuse femme, ne parlant d'elle qu'avec éloge, il la brusque à chaque instant. Par fois généreux , plus souvent avare...
CHARLES
C'est un original , un fou ; moi , je ne vous ai jamais dit le contraire.
HENRIETTE
11 nous répète mille absurdités sur la prétendue dignité d'un mari , sur le respect qu'on lui doit ; il nous ennuie toutes deux.
Vous pouvez dire tous trois ; mais écoutez donc, il nous nourrit, il nous habille , il nous loge, nous ne pouvons pas exiger qu'il nous amuse... il faut être juste.
HENRIETTE
M. le comte d'Egmont...
CHARLES
Ce jeune seigneur, si galant... si léger? ah! ah! celui-là... je ris toujours quand j'y pense, Monsieur qui l'appelle son ami!...
HENRIETTE
Il aimerait mieux être celui de Madame.
CHARLES
Oh ! oui , mais c'est en vain qu'il s'en natterait.
HRNR1I:
Il se moque de notre maître.
CHAULES.
Tant qu'il peut , et , il faut en convenir, les occasions ne lui manquent pas.
HENRIETTE
Us ont clé élevés ensemble ; ils se sont perdus de vue pendant plusieurs années ; M. Desmarets retrouvant dans la socie'té son ancien camarade de collège, titre, cité, fêté, Ta attiré chez lui... bientôt il ne lui a plus été possible de s'en passer un seul jour ; il s'est accoutumé à le consulter , à le croire , et je soupçonne que c'est lui qui cause la division...
Il est pourtant honnête homme , ce monsieur le Comte...
HENRIETTE , souriant.
Oui , mais sur cet article-là... ces Messieurs se sont fait une probité...
CHARLES , de même.
Oh ! nous ne connaissons pas celle-là , nous autres.
HENRIETTE
Heureusement. Il ne conseille jamais à monsieur Desmarets de faire du chagrin à sa femme , non , il n'en est pas capable ; mais il ne le blâme pas quand il lui en cause , et , s'il l'osait , il l'embrasserait , je crois, toutes les fois qu'il fait une sottise.
CHARLES
Il l'embrasserait souvent.
HENRIETTE
Maigre les torts de Monsieur , maigre ses ridicules, Madame l'aime dans le fond de son cœur.
CHARLES
Ecoute donc , c'est ce qu'elle a de mieux à faire... si elle le peut.
HENRIETTE
Cela dérange le Comte, qui peut-être avait imaginé qu'avec un pareil mari...
Cii ARLES.
Ma foi , mademoiselle Henriette , le Comte a tout ce qu'il faut pour plaire ; et si Madame n'était pas une femme comme il n'y en a pas...
HENRIETTE , un peu piquée.
Comme il n'y en a pas , monsieur Charles ?...
CHARLES
Je dis : comme il n'y en a pas beaucoup , il aurait fort bien pu voir réussir ses espérances.
HENRIETTE
Mais au contraire , Madame fuit avec soin toutes les occasions qui pourraient lui donner lieu de s'expliquer... et j'ai ordre de ne pas la quitter lorsqu'il vient la voir.
CHARLES
Je pense que cela l'impatiente bien.
HENRIETTE
Il n'en fait rien paraître, il est trop adroit ; mais j'ai vu plusieurs lois... Voici Madame.
CHARLES
Au revoir. ( Il sort. )