SCÈNE IL madame DESMARETS, HENRIETTE
MADAME DESMARETS , en peignoir et sans être encore coiffée.
M. Desmarets n'est pas rentré ?
Non , Madame ; vous l'auriez bien entendu ; c'est toujours un bruit , des discours , des reproches.
MADAME DESMARETS, soupirant.
Je suis à peine remise de la scène qu'il m'a faite ce matin.
HENRIETTE
Cela a beau être fréquent, une âme sensible ne peut s y accoutumer.
MADAME DESMARETS
Il est d'une injustice!...
HENRIETTE
Quand je l'observe à Madame , elle me dit...
MADAME DESMARETS , vivement.
Je le dis encore , oui, Henriette , je ne conçois pas son changement. Avant son mariage , on citait son jugement droit, sa douceur, sa générosité: sa physionomie ouverte et franche annonçait une belle âme ; il m'avait inspiré la plus tendre estime , le plus sincère attachement ; j'étais parvenue à me persuader qu'un homme plus brillant, plus aimable,
plusspirituel , mauraitpeut-être rendue moins fortunée; qu'en renonçant au bonheur de rencontrer un amant dans mon époux , je gagnerais au change , en y trouvant un ami solide , éclairé , qui guiderait ma jeunesse , réglerait ma conduite , me mériterait les suffrages , l'affection de ceux qui m'entourent, qui m'estiment , sans lesquels je sens qu'il m'est impossible de vivre heureuse.
HENRIETTE
Madame , je vous le répète à mon tour , vous avez fait un mauvais marché , il faut le rompre le plus tôt possible; il n'y a qu'une séparation bien prompte...
MADAME DESMARETS
Je frémis d'y penser... Quelques raisons qu'on ait de se séparer, on doit toujours craindre d'user de la permission dangereuse que la loi nous en donne. Si on y gagne du côté du bonheur, on y perd du côté de la considération. Cet éclat nous fait toujours supposer quelques torts. On n'occupe point impunément les regards de la multitude ; il semble que le public, si léger à certains égards , rappelle , en ces occasions , toute son équité, toute sa délicatesse , et punit celle qui brise «les nœuds dont lui-même paraît faire si peu de cas. Kchappel-elle à sa justice , elle est encore victime de sa malignité, et, quelque nécessaire que soit souvent l'arrêt qui rend à une femme sa liberté, elle doit trembler , quand elle le demande , et pleurer , quand elle l'a obtenu.
HENRIETTE
Concevez-vous la conduite de M. d'Egmont , qui ne quitte plus cet hôtel ; lui qui était si répandu, si recherché.
MADAME DESMARETS
Il est aimable, Henriette , et serait même dangereux , si on pouvait le croire capable d'aimer sincèrement ; mais je Fai pénétré , c'est à sa vanité qu'il me sacrifierait , si j'avais la faiblesse de l'écouter. L'insensé ! Il me confond peut-être avec cette espèce infortunée de femmes prétendues honnêtes , qui ne résistent ni à l'attrait d'une conquête brillante , ni aux persécutions d'un amant adroit ; qui se défendent par air et cèdent par goût; qui parlent sans cesse de leur cœur , de leur sensibilité, et n'ont jamais versé une larme pour l'amitié , ni pour la nature ; qui arrivent au terme de la vie , oubliées par leurs amans , cherchant en vain autour d'elles un seul ami qui les console , et pour comble de malheur, portant au fond de leur âme toutes les horreurs du remords , sans pouvoir même éprouver les douceurs du repentir.
HENRIETTE
Vous avez évité jusqu'ici de vous trouver seule avec lui.
MADAME DESMARETS
Et je m'en félicite ; il cherche l'occasion de me parler de son amour, et, quoique bien sûre de repousser ses attaques, j'aime mieux encore renoncer au périlleux honneur de la victoire. D'ail-
leurs une explication amènerait sans doute une rupture ; je priverais mon mari d'une société qui lui plaît ; et tantqu'ilse conduira vis-à-vis de moi comme il le doit...
CHARLES , annonçant.
Monsieur le comte d'Egmont!
HENRIETTE
De si bonne heure !
MADAME DESMARETS
Je me retire... S'il demande à me voir, vous lui direz que je ne reçois personne en l'absence de mon mari. ( Elle sort. )