CONJECTURES ET ESPERANCES
d'un vieux royaliste, formées en 1800, réalisées presque toutes aujourd'hui, i8i4«
Sur les débris sanglans de notre monarchie , De ce limon impur de l'horrible anarchie , Doit sortir un guerrier, un chef, un dictateur! En lui nous croirons tous voir un libérateur. Subjuguant, par l'audace, un stupide vulgaire, Il sera quelques temps l'idole de la terre ; De son sceptre de fer il nous écrasera.
43o POÉSIES
EL, nouveau Mahomet, à Séide il dira:
Au peuple il faut un Dieu , des temples et des prêtres1;
Au peuple il faut des lois", des souverains , des maîtres3;
Et cette liberté qu'on lui vante si fort,
N'est qu'un piège trompeur qui le mène à la mort :
Pour son propre intérêt sous le joug qu'il fléchisse !
C'est pour le rendre heureux qu'il faut qu'on l'asservisse '
Lié, c'est un enfant soumis, religieux ;
Déchaîné, c'est un tigre , incarné , furieux ;
Qui le craint doit bientôt devenir sa victime!
S'il n'est pas opprimé , c'est lui qui nous opprime :
Prévenons ses besoins, plaignons même ses maux,
Du travail et du pain 4 le monstre est en repos.
De certains novateurs redoutons l'influence ,
Enivrons-les d'honneurs, de titres, d'opulence G;
Plus instruits que le peuple, ils son t plus dangereux ;
S'ils étaient les plus forts nous ramperions sous eux:
Concentrons dans un seul 7 l'autorité suprême ;
On renverse souvent le roi faible qu'on aime :
Mais le brave que rien ne peut intimider,
C'est celui que le ciel créa pour commander.
1 Le culte rétabli en apparence.
' Le Code Napoléon, la Constitution d'Italie, les Conseils, le Sénat.
; Napoléon.
; Le Louvre, les quais, les marchés, les ponts, les routes du Mont-Cenis , du Simplon.
5 Les jacobins.
c La légion d'honneur, les inajorats, les dotations.
■ Le consulat d'abord , l'empire ensuite.
Qu'on le doive au hasard , qu'on le doive à l'audace, Quand le trône est vacant, le plus hardi s'y place. Le chemin m'est ouvert , c'est à moi d'y monter ; Pour m'y bien affermir, rien ne doit me coûter : Oui , par du sang s'il faut cimenter ma puissance , Je puis tout immoler , tout , jusqu'à l'innocence ' ! Et le peuple , aveuglé par mes nombreux succès. En comptant mes exploits oubliera mes forfaits. C'est ainsi qu'abusant la foule qu'on méprise, On fait mentir l'Histoire % et l'on s'immortalise. Il règne! tout fléchit devant l'ambitieux; Mais son bonheur l'enivre , et déjà la victoire Déserte ses drapeaux jadis si glorieux ; Ce n'est plus un héros, ce n'est qu'un furieux, Qui poursuit en aveugle une sanglante gloire : Il tombe!... et l'univers peut à peine le croire ; Les tyrans quelquefois ont des momens heureux, Mais on voit rarement ces fléaux de la terre , Dans le crime impuni, prolonger leur carrière : La main de l'Eternel s'apesantit sur eux ; Le colosse écroulé rentre dans la poussière : Et ces jours d'équité sont un bienfait des cieux... Il luit enfin ce jour... ce jour qui nous délivre D'un pouvoir sanguinaire, impie, usurpateur! Nous ne répandrons point le sang de l'oppresseur : L'Europe le condamne au supplice de vivre
1 Le duc d'Enghien, madame de Frotté, Pichegru, Tou.sainî-Louverture, Moreau.
2 La colonne, l'arc de triomphe, les N du Louvre.
3 Ici finissent les conjectures du vieux royaliste,
Pour s'entendre maudir et voir notre bonheur.. Tous nos maux sont finis ; l'héritier légitime Rentre pour succéder à ses nobles aïeux. Quel air calme , imposant! A son aspect le crime , Pâle, tremblant, confus, n'ose lever les yeux ; Mais Louis ne sait point se venger d'une offense, De son cœur généreux il écoute la voix ; Près de lui, sur le trône il place la clémence, Fait grâce à nos erreurs, dicte de sages lois, Qui doivent assurer le bonheur de la France... Humain , ferme , sensible , il est tout à la fois , Le père de son peuple et l'exemple des rois.