SCÈNE X
BEAUMARCHAIS , STICOTTI
BEAUMARCHAIS , se contenant.
Votre maître n'est plus ici ?
STICOTTI.
Il sort dans l'instant même.
BEAUMARCHAIS
Je le cherchais pour lui faire lire...
tom. m. 4
54 *BE AU M ARC HAIS
STICOTTI , souriant.
Un misérable écrit qu'on vient de vous faire parvenir. Il le sait, et c'est là ce qui Ta fait sortir si précipitamment, en me laissant pour expliquer ses raisons.
BEAUMARCHAIS
Ses raisons!.. Est-ce encore quelque nouvel obstacle, quelque ruse? cette promesse a-t-elle été fabriquée à une personne imaginaire ?
STICOTTI , avec hypocrisie.
Imaginairel (Soupirant.) Hélas! celle à qui il Ta faite malheureusement n'existe que trop. Elle l'attendait près d'ici, et il n'est sorti que pour aller . la retrouver.
BEAUMARCHAIS
Que lui veut-il ? et vous-même , que pouvezvous avoir à me dire sur un pareil sujet?
STICOTTI.
La vérité ; car il m'a défendu de vous rien déguiser. Oui , Monsieur , il est vrai qu'il lit , il y a très long-temps, cette promesse^de mariage à une jeune personne assez jolie , d'une condition obscure et d'une conduite... (la signora Laurence, enfin , vous aurez pu en entendre parler ). Il n'avait plus été question de cette extravagarïce , et l'on était autorisé à croire qu'elle avait, renoncé d'elle-même à des droits bien faibles, lorsque le cœur ne les ratifie pas; ce sont, sans doute , quelques ennemies de mademoiselle voire sœur qui auront fait agir cette fille ; mais avec
de la fermeté et de l'or , monsieur Clavico saura lui imposer silence et retirer son engagement. Avant une heure , peut être , vous le reverrez , et dans ses bras , vous abjurerez vos craintes et vos soupçons.
Je veux bien attendre, et ne pas même me permettre une seule conjecture qui puisse faire tort à votre maître . . . mais un pareil incident, au moment même de son mariage, est bien fait... pour...
STICOTTI , avec hypocrisie.
Pour le désespérer. Aussi , plus de repos pour lui jusqu'à ce que cette affaire soit absolument terminée. . . (Avec intention.) Et elle le sera bientôt , je l'espère.
BEAUMARCHAIS
Je l'espère aussi , ou rien ne m'empêcherait alors. . .
STICOTTI.
Ce serait juste ; mais, en attendant que tous vos doutes soient éclaircis, que vos alarmes soient entièrement dissipées , s'il m'était permis de vous donner un conseil , je vous engagerais à garder un profond silence sur cette aventure : n'ébruitez rien , n'allez pas réveiller , par une imprudence inutile , la sensibilité de votre sœur , la méchanceté de sa rivale. . . Du temps, Monsieur, du temps... vingt-quatre heures encore ! vous verrez votre position bien changée... et le destin de Clavico fixé irrévocablement.
50 BEAUMARCHAIS
BEAUMARCHUS.
Je l'espère , ce conseil me semble sage , et je puis le suivre sans inconvénient... oui, je différerai. (Il tombe dans la rêverie.)
STICOTTI.
Bon ! (A part.) A présent , courons agir contre l'ennemi commun et l'empêcher de nous nuire. Persuadons ensuite à Clavico que Beaumarchais irrité ne veut plus lui donner sa sœur, qu'il l'emmène en France... par là je termine ses irrésolutions, je dissipe ses scrupules... je romps son mariage... j'assure son sort et je commence le mien. ( Haut. ) Vous rêvez ; je réfléchissais aussi de mon côté , et je viens de concevoir un plan qui vous regarde... et dont j'ose attendre le plus heureux
SUCCès. ( A part , en sortant. ) Il est perdu !